HÉSITATIONS
La personne qui attendait au salon était un avocat éminent du barreau de Lyon, chargé de soutenir la cause d'Etienne devant le tribunal. Comme il avait à se renseigner auprès de son client sur beaucoup de points obscurs, une partie de la journée fut employée à cette conférence.
L'avocat s'étant retiré, les poches bourrées de notes et de papiers, Etienne retomba dans ses humeurs noires. On ne lui avait plus parlé, en effet, de l'arrangement amiable désiré par lui avec tant d'ardeur; tout faisait croire, au contraire, que la lutte serait fort acharnée en présence des juges, et cette certitude n'était pas dénature à diminuer son anxiété secrète.
Clarisse devinait tout cela; mais la journée et la soirée
se passèrent sans que les jeunes gens eussent l'occasion d'échanger une parole en particulier. Cartier et Dominique, voyant l'accablement de leur protégé, ne le quittaient pas et profitaient de toutes les occasions pour lui adresser des encouragements et des consolations.
A la suite du souper, chacun déjà songeait à se retirer dans sa chambre, quand Etienne s'approcha d'une fenêtre, qu'on avait ouverte pour laisser entrer l'air vivifiant de la nuit. Il respirait avec difficulté et semblait avoir besoin de quelques minutes de solitude. Appuyé sur le balcon, il leva les yeux vers le ciel étoile et s'absorba dans une profonde rêverie.
Clarisse se glissa à son côté.
— Etienne ! murmura-t-elle.
IL tressaillit; mais, après avoir adressé un sourire distrait à la jeune fille, son regard se tourna de nouveau vers la voûte céleste.
— Clarisse, dit-il avec exaltation, quoique à voix basse, n'est-il pas vrai que j'ai passé trop peu de temps sur la terre pour admirer suffisamment toutes ces choses splendides que Dieu a créées?
Cette réflexion inattendue surprit tellement Clarisse qu'elle ne trouva rien à répondre. Etienne poursuivit après une pause :
— Combien nos passions et nos colères paraissent misérables quand on contemple celle immensité où Dieu a semé les mondes et les soleils!,.. Et la religion ne nous enseigne-t-elle pas, Clarisse, que, sur un point inconnu de ce vaste univers, il existe un refuge pour les âmes brisées, un séjour de délices où se retrouveront, après leur mort, ceux qui se sont aimés sur terre?
— Sans doute, sans doute, répondit Clarisse de même ; cependant la religion nous enseigne d'abord à supporter
courageusement les épreuves de la vie, à nous diriger selon les lois de la raison et de la conscience... Mais de grâce, Etienne, d'où vous viennent de pareilles idées ce soir?
— Je ne sais... Jamais le ciel ne m'a paru aussi majestueux, la création aussi magnifique... Ah! Clarisse, si nous étions séparés ici-bas, où tout est désordre et confusion, nous nous retrouverions certainement là-haut, où tout semble bonheur et sérénité! ^
Cette exaltation finit par alarmer d'une manière sérieuse M,le Morin. La main d'Etienne était brûlante, ses yeux brillaient d'un éclat maladif.
— Vous souffrez, mon cher Etienne, reprit-elle; vous avez de la fièvre et vos idées s'en ressentent.
— Non, je ne souffre pas; seulement je n'ai jamais compris comme en ce moment combien nous sommes peu de chose, combien notre vie est fragile... Et à ce propos, Clarisse, il est d'usage, m'a-t-on dit, d'offrir un souvenir aux personnes que l'on aime et dunt on craint d'être séparé; je veux vous laisser un souvenir de moi... Je ne possède rien de précieux ; mais il est un objet, de peu de valeur en lui même, qui résume toutes les joies, toutes les pensées, toute la poésie de ma solitaire existence d'autrefois; cet objet, je vous prie de l'accepter... Ce n'est qu'un jouet; maisqu'ai-je été jusqu'ici, que suis-je encore, sinon un grand enfant, dont un jouet peut représenter l'humble et misérable destinée?
Il remit à Clarisse la figurine d'ivoiie qu'il avait retrouvée dans son cachot et dont il ne se séparait jamais. Clarisse la prit en pleurant.
— Merci, répliqua-t-elle; mais, au nom du ciel, qu'ai -je besoin de ce souvenir, quand nous devons passer de longues années ensemble? D'où viennent ces craintes?
Vous ne roultz certainement pas aller au dangereux rendez-vous de Bringas?
Avant qu'Etienne eût pu répondre, Cartier, attiré par le chuchotement animé des deux jeunes gens, s'approcha du bal on,
— Ah çà ! que se passe-t-il ici? demanda-t-il; on se chamaille ou Ton se désole!
Clarisse s'empressa de cacher la statuette, et dit en s'essuyant les yeux :
— Ce n'est rien, mon frère ; notre Etienne a des idées noires aujourd'hui et je ne comprends rien au découragement où je le vois.
— Du découragement! Pourquoi donc serait-il découragé? Tout ne marche-t-il pas au gré de nos désirs?... Et, quoi qu'il arrive, n'est-il pas assuré d'avoir toujours autour de lui des amis tendres et dévoués?
Etienne le serra dans ses bras avec elfusion :
— Ah ! cousin Joseph, dit-il d'une voix émue, si tous les hommes vous ressemblaient, à vous et à ce bon Dominique, si toutes les femmes ressemblaient à ma bien-aimée Clarisse et à cette excellente Emilie... la vie serait une fête et l'on ne pourrait se résigner à la quitter !
Son émotion avait gagné les assistants.
— Du diable si nous ne sommes pas fous! s'écria Cartier ; à quoi bon faire du sentiment hors de propos?... C'est vous, Etienne, qui nous mettez l'esprit à l'envers avec vos idées de l'autre monde... Mais vous avez les nerfs agacés par ces interminables pourparlers; demain vous verrez les choses sous un aspect moins sombre... Allons! il est temps de se retirer... Vous avez besoin d$ repos, et moi je veux travailler encore avant de me mettre au lit.
Etienne prit successivement congé de chaque membre
de la famille, et ses adieux parurent plus chaleureux que d'habitude. Quand il s'approcha de Clarisse, à son tour, pour lui donner un chaste baiser, elle lui dit bas, d'une voix pénétrante :
— Etienne, vous n'irez pas à ce rendez-vous... Je vous défends d'y aller !
Il détourna la tête et sortit à pas précipités sans répondre.
Clarisse, se trouvant seule un moment avec son beaufrère, fut sur le point de lui avouer ce qu'elle savait, d'invoquer son intervention ; mais elle espérait encore que l'imprudent jeune homme ne réaliserait* pas ses projets, et elle ne voulait pas trahir le secret d'Etienne sans une nécessité absolue. Elle demanda pourtant, d'un air embarrassé :
— Mon frère, ne m'avez-vous pas dit que vous comptiez travailler ce soir?
— Il est vrai. Tout occupé de notre procès, je néglige les affaires du commerce, ce qui m'attire force plaintes du papa Morin... Aussi vais-je m'établir dans mon cabinet pour vérifier les comptes du mois dernier, et peutêtre veillerai-jeune partie delà nuit... Mais pourquoi me demandez-vous cela, petite?
— Pour rien. . Joseph, avez-vous des armes ici?
— Des armes! J'ai toujours des pistolets chargés dans mon secrétaire, car, à la campagne, dans une maison isolée... Mais, encore une fois, Clarisse, pourquoi cette question?
— Eh! mon cher Joseph, ce n'est pas sans motifs, peut-être, que notre pauvre Pluton a été empoisonné la nuit dernière... Et si des malfaiteurs avaient quelque mauvais dessein contre nous...
Cartier se mit à rire.
— Bon ! reprit-il, je vois d'où souffle le vent,.. Mais ne vous alarmez pas, Clarisse; nul ne songe à nous attaquer... Adieu donc, et dormez en paix... Surtout, ajouta-t-il, n'allez pas communiquer vos inquiétudes à Emilie, qui ne brille pas non plus par la vaillance. Elle est encore souffrante et vous risqueriez de lui faire passer une mauvaise nuit.
Clarisse gagna sa chambre.
Elle était un peu rassurée; il lui semblait qu'Etienne, sachant son tuteur sur pied et à portée d'entendre, n'oserait pas essayer de sortir, et que, s'il l'essayait, Cartier ne manquerait pas d'accourir pour s'opposer à son dessein. Cependant elle ne se livra pas à une sécurité peut-être trompeuse :
— Il n'a rien promis, se disait-elle, et sa volonté est complètement asservie par celle de cet affreux Bringas.... Eh bien, il n'ira pas... je l'en empêcherai à tout prix!
Elle fit quelques tours comme si elle se couchait, mais elle ne quitta aucun de ses vêtements et se contenta de remplacer sa chaussure par de légères pantoufles. Puis elle entrouvrit sa porte, qui donnait sur l'escalier, et sa fenêtre qui avait vue sur le jardin, pour surveiller à la fois l'intérieur et l'extérieur de l'habitation. Enfin, soufflant sa bougie, elle resta immobile dans l'obscurité.
Plus d une heure s'écoula ; la maison était silencieuse et tous ses habitants semblaient endormis. Néanmoins, Clarisse voyait encore de la lumière dans le cabinet de Cartier et dans la chambre d'Etienne. La lumière d'Etienne était un motif d'inquiétude, car elle permettait de supposer que le jeune homme allait veiller jusqu'à l'heure du rendez-vous si redouté. Enfin elle s'éteignit, et Clarisse poussa un soupir de satisfaction.
Mais une réflexion lui rendit bientôt ses angoisses.
— Qui sait, dit-elle, si Etienne, comme moi, n'a pas joué de ruse, s'il n'attend pas dans l'obscurité le moment de s'échapper?... Il faut absolument le mettre dans l'impossibilité d'accomplir son absurde projet.
Avec des précautions infinies, elle se glssa hors de sa chambre, descendit l'escalier, et se dirigea vers la porte du jardin. Cette porte se fermait avec une grosse clef, qui restait habituellement dans la serrure. Clarisse s'assura qu'on avait donné un double tour à cette serrure et retira la clef, qu'elle emporta, certaine que personne ne sortirait de la maison de ce côté.
C'était beaucoup, mais Mlle Morin voulait plus encore. Elle remonta l'escalier et s'engagea dans le corridor où se trouvait la chambre d'Etienne. Elle marchait d'un pas furtif, et la faible agitation de l'air pouvait seule trahir son passage au milieu des ténèbres. Arrivée devant la porte, elle s'arrêta, émue et palpitante.
Un silence complet régnait aussi de ce côté. Etienne était-il endormi, était-il absorbé dans de tristes pensées? Clarisse ne savait; mais, aussitôt qu'elle eut pu surmonter ses palpitations, elle avança la main, fit tourner deux fois dans la serrure la clef qui était restée à la porte, puis la retira doucement.
Il avait fallu autant de bonheur que d'adresse pour accomplir ces manœuvres sans attirer l'attention dÉtienne, surtout s'il veillait encore. Aucun son de voix, aucun mouvement à l'intérieur ne put faire présumer que le prisonnier s'apercevait de sa captivité; et ce fut seulement après s'être tranquillisée sur ce point que Clarisse s'empressa de rentrer chez elle.
Elle croyait toute fuite impossible maintenant, puisqu'elle avait en sa possession la ciel de la maison et celle de la chambre d'Etienne. Néanmoins, elle résolut
de veiller jusqu'à minuit, et vint s'asseoir près# de sa fenêtre.
La nuit était calme et sereine. La lune, enveloppée de nuages semi-transparents, projetait une clarté douteuse. Dans la maison, la lumière qui brillait chez Cartier témoignait que le négociant travaillait encore. En revanche, la fenêtre d'Etienne demeurait obscure ; mais Clarisse, en l'examinant avec soin, s'expliqua pourquoi le jeune homme n'avait rien entendu quand elle l'avait enfermé. Il était lui-même appuyé sur son balcon, derrière les persiennes. Sans doute il attendait le moment de se rendre à l'Enclos-de-la -Tombe, et, plongé dans ses réflexions, il ne s'était pas aperçu de ce qui se passait si près de lui.
Clarisse n'eut garde de lui donner l'éveil, et pendant assez longtemps elle demeura immobile, retenant son haleine. Elle était encore dans cette situation, quand l'horloge à armoire, placée dans l'escalier, sonna minuit.
Aussitôt la persienne s'agita, et on eût dit qu'Etienne venait de quitter sa fenêtre précipitamment. Clarisse courut dans le corridor, et, grâce au silence, elle entendit une sourde agitation à l'autre extrémité. Le pupille de Cartier voulait sortir, et, se trouvant captif, il essayait de se délivrer. Sans doute il ne put y parvenir, car le bruit ne tarda pas à cesser tout à fait.
— Mes précautions étaient sages, murmura Clarisse; si je n'avais employé df s moyens énergiques, tout serait perdu!... Mais, grand Dieu ! ajouta-t-eile aussitôt, frappée d'une idée, ne se pourrait- il pas...
Elle revint rapidement à la fenêtre. A peine eut-elle repris son poste d'observation qu'un faible cri lui échappa; toutes ses mesures se trouvaient déconcertées par un expédient inattendu.
La chambre d'Etienne était au premier étage ; mais une luxuriante vigne en espalier, qui s'étalait sur la façade de la maison, formait des'degrés assez commodes pour monter ou descendre. Aussi Etienne, se sentant irrésistiblement attiré au dehors, n'avait-il pas hésité à prendre cette voie. Il venait d'atteindre la terre sans accident, et courait vers le hangar où il comptait prendre une échelle pour escalader la muraille de l'enclos.
Mlle Morin, comme nous l'avons dit, n'avait pu retenir un cri d'effroi. Etienne, en écartant les branches de vigne, ne l'entendit pas sans doute, car il continua de fuir sans se retourner. Du reste, la jeune fille ne songea pas à répéter- ce cri ; elle- 'venait de se souvenir qu'il y avait danger pour sa sœur malade à être réveillée en sursaut. Cependant il fallait agir, et agir sans retard ; Clarisse n'hésita pas.
Elle se rendit au cabinet de son beau-frère, dont elle ouvrit la porte impétueusement. En la voyant paraître, pâle et en désordre, Cartier, qui vérifiait une colonne de chiffres, se redressa tout effaré :
— Qu'est-ce donc, ma chère? demanda-t-il ; et pourquoi n'êtes-vous pas couchée?
— Joseph, votre pupille se sauve... Il va rejoindre Bringas!... au secours!
— Que diable me chantez-vous là? Voyons, vous avez dormi et vous avez fait un mauvais rêve. Etienne est tranquillement dans son lit et vous devriez être dans le vôtre.
— Non, non, je ne rêve pas... Au secours, mon frère ! Et hâtez-vôus, ou nous ne re verrons plus notre pauvre Etienne.
Elle exposa en peu de mots les faits déjà connus du lecteur.
Dès que Cartier comprit ce qui se passait, il se leva d'un bond :
— Bringas ! encore Bringas î s'écria-t-il ; mais il a donc jeté un sort à ce malheureux garçon!... Allons bien vite à l'Enclos-de la-Tombe.
— Oui, oui, partons.., Joseph, ne prenez-vous pas des • armes ?
— C'est juste, dit Cartier, qui glissa des pistolets dans sa poche; je peux avoir besoin de défendre mon .pupille..* Vous, Clarisse, éveillez Dominique, éveillez le jardinier et Baptiste; dites-leur de venir nous retrouver au jardin; mais évitez le bruit, afin de ne pas effrayer ma femme.
Clarisse alla frapper chez Dominique; le vieux dessinateur ayant répondu, elle le chargea d'avertir les domestiques, et se hâta de descendre dans le vestibule, où elle comptait rejoindre Cartier. Elle l'y trouva, pestant contre la porte barricadée, et elle dut remonter chercher la clef, qu'elle avait oubliée dans son trouble. A son retour seulement, il fut possible de sortir de la maison.
Beaucoup de temps avait été perdu à ces allées et ces venues; quand on pénétra dans le jardin, tout était désert et silencieux. Clarisse avait pris le bras de son beau-frère, ' car ses jambes fléchissaient sous elle, et on se dirigea vers la muraille de l'enclos. On aperçut une échelle appliquée à cette muraille,-en même temps qu'on entendait un murmure de voix de Tautre côté.
— Ils sont là, dit Cartier avec vivacité; attendez-nous, Clarisse; je vous le ramène à l'instant.
Il mettait déjà le pied sur l'échelle, quand s'éleva de l'enclos un cri long, déchirant,-un cri d'agonie et de mort. Cartier demeura comme pétrifié.
— Ah! il est trop tard! dit Clarisse.
Et elle tomba évanouie.