‹ Le Sérapéum de MemphisChapitre 14 sur 73 · Lever visible · texte numérisé non relu

Lever visible

«Coucher visible.

Au moment de la disparition de l'astre, la face » australe et la face boréale sont éclairées » toutes deux. Mais le soleil ne déborde l'aus- » traie que par un tout petit segment de son » disque. Il déborde entièrement la boréale.

Le soleil levant a quitté le prolongement de »la face australe. H déborde entièrement la > boréale.

Le soleil couchant ne se voit plus au sud de la >face australe. Au nord de la face boréale, »il se montre en plein.

«Tels sont. Monsieur, les résultats de la petite excursion que je viens de faire aux pyramides. Je vous prie de les transmettre à M. BiOT, en le priant d'agréer pour lui-même, comme je vous prie d'agréer pour vous, les sentiments de haute » considération, avec lesquels, etc. etc.»

La question est donc bien posée, et le lecteur possède, dans le programme formulé par M. BiOT et dans la réponse que j'ai pu y faire, les éléments du problème à résoudre. Maintenant, dans quel sens et de quelle façon ce problème a-t-il été résolu? On conçoit qu'une discussion de ce genre, à laquelle je ne suis d'ailleurs pas préparé, ne trouverait pas sa place ici, et je ne puis que renvoyer à l'excellent mémoire qu'à la suite de mon excursion aux pyramides M. BiOT a inséré dans le Journal des Savants, sous le titre de Détefi^mination de Véquinoxe vemal de 1863, effectuée en Egypte, diaprés des obsei'vations du lever et du coucher du soleil, dans

V alignement des faces australe et boréale de la Grande Pyi*amide de Memphis ^ En attendant, on remarque qne les ingénieuses vues de M. BiOT ont ajouté un chapitre de plus à rhistoire de la Grande Pyramide. La Grande Pyramide n'est certainement qu'un tombeau; mais il est maintenant prouvé qu'elle pouvait incidemment servir aux prêtres de Mempliis à observer et à reconnaître, sinon le moment, au moins le jour précis de l'équinoxe.

H est un autre point sur lequel les résultats prévus par M. BiOT jettent un jour nouveau. Il s'agit de l'orientation tant de fois remarquée de la Grande Pyramide, orientation qui fait que le grand axe de ce monument se dirige vers le nord vrai, selon une ligne parallèle au grand axe de la terre. Cette orientation a-t-elle une origine astronomique, comme il est si naturel de le penser? Maintenant que l'expérience a démontré qu'une perpendiculaire menée sur le milieu de la face Est de la pyramide va, au moment de l'équinoxe, couper en deux le disque du soleil levant, je croirais plutôt à l'influence du Rituel. Ce point précis où une perpendiculaire sur le milieu de la face Est de la pyramide coupe en deux le disque du soleil levant, c'est en effet ce qu'on appelle l' U'ta^ c'est-à-dire tout à la fois l'arrivée de l'âme au séjour éternel, et l'équinoxe. C'est à ce point précis que l'âme du défunt dont la pyramide conserve la momie fera son apparition, au moment où elle s'unira au corps qui l'attend pour jouir avec lui de cette seconde vie qui ne craindra plus la mort. L'orientation si exacte de la pyramide est donc expliquée. Sa face principale^ est exactement tournée vers le point de l'horizon où le mystère suprême de la vie accomplira la dernière évolution.

B. Grand Sphinx de Gyzèh.

Au mois de janvier 1851, M. Charles Cottrell, écrivain anglais, connu des égyptologues par sa traduction de l'ouvrage allemand de M. Bunsen, découvrit, au milieu de papiers conservés à Florence, dans le Musée de Santa-Catarina, un plan du Grand Sphinx. Ce plan, levé et dessiné par le docteur Ricci, en 1816, c'est-à-dire pendant les premières fouilles du Capitaine Caviglia, excita l'attention deM.CoTTRELL,

1. Journal des Savants, cahiers de mai, juin et juillet 1855.

2. La face principale des pyramides est la face Est, puisque c'est invariablement à la face Est que sont élevés les temples où on honorait le souvenir du roi mort. On ne doit pas oublier que, dans les tombes de l'Ancien Empire, les stèles, qui sont la partie essentielle du monument, regardent aussi Test. Si elles dévient tant soit peu de Test vrai, en d'autres termes, si leur orientation n'est pas aussi parfaite que celle de la Grande Pyramide, c'est que la construction était moins soignée. La règle de l'orientation exacte vers l'est s'applique aussi bien aux mastabas de Gyzèh et de Saqqarah qu'aux pyramides elles-mêmes.

qui en prit copie, et, à sou retour en Angleterre, communiqua à M. BmCH la trouvaille qu'il venait de faire.

Or ce plan qui, par sa date et son origine, avait une autorité incontestable, différait en quelques points de celui que M. Sait avait fourni au colonel Vyse et à M. Letronne, et M. Birch remarqua, entre autres différences, que le plan retrouvé indiquait, derrière le sphinx, deux chambres inconnues jusqu'alors, quoique ornées d'hiéroglyphes et percées toutes deux de grands puits aboutissant à des caveaux souterrains.

La découverte de M. Cottrell avait donc son intérêt. On lit dans Pline : «Au » devant (des Pyramides) est le Sphinx, plus admirable peut-être, sur lequel on a »gardé le silence et qui est la divinité locale des habitants. Ils pensent que c'est le ^tombeau du roi Armais et prétendent qu'il a été amené là; mais ce n'est que le roc » travaillé sur place, et pour lequel on a peint en rouge la face du monstre ...» Qui sait si les deux chambres ornées d'hiéroglyphes et leurs caveaux souterrains, en nous livrant le tombeau du roi Ai^mdis, ne nous livreront pas en même temps le secret jusqu'ici si vainement cherché de la dérivation du Sphinx? La publication du plan de Florence était donc, par ces motifs, devenue nécessaire, et M, Birch s'en chargea, moins pour se procurer l'occasion d'un bon travail à ajouter à tous ceux dont cet égyptologue a enrichi la science, que pour exciter le zèle des voyageurs et engager quelqu'un d'eux à tenter le déblaiement des chambres, et, par suite, à prendre possession des légendes sur l'étude desquelles il n'était pas déraisonnable de fonder quelques espérances.

Voilà donc comment le plan de M. Ricci, après être entré, pour s'y enfouir, dans la collection du Musée de Florence, avec les papiers de Caviglia, fut retrouvé par M. Cottrell, apporté à Londres, communiqué à M. Birch, et comment enfin il fut définitivement livré au monde savant, dans le cahier de mars 1852 du Muséum of Classical Antiquities.

Maintenant, par quelle voie l'opuscule de M. Birch passa-t-il de Londres à Memphis et comment la solution du problème posé par ce savant anglais me fut-elle confiée? Ici ma tâche devient facile, car je n'ai qu'à nommer le duc de Luynes et M. de RouGÉ pour que tout le monde devine la part qui revient à chacun dans cette œuvre commune. Le zèle de l'un n'a pas plus manqué, en effet, que le désintéressement de l'autre, et j'aime à rappeler ici que c'est sur les recommandations du savant illustre que je viens de nommer que le duc de Luynes, avec cet amour de la science

et cette générosité de grand seigneur dont il a donné tant d'autres preuves, me chargea de tenter, à ses frais, l'exploration du Sphinx, et de réclamer au sable du désert le trésor qu'il était accusé d'avoir englouti.

Les fouilles, commencées le 15 septembre 1853, ne se firent pas en un jour. La première subvention du duc de Luynes ne suffit point : il en fallut une seconde. Encouragé par les résultats qu'il voyait se produire sous ses yeux, M. Sabatier en sollicita du gouvernement français un troisième, qu'il obtint. Pourquoi ne le dirai-je pas? Un temple avait été découvert. M. Sabatier et moi nous écrivions alors : «Il »faut un quatrième subside. Le temple découvert est maintenant déblayé jusqu'aux » quatre cinquièmes. On n'a encore rien trouvé dans ce temple. Mais, dans un temple »qui s'est ensablé peu à peu sur les plafonds, il n'y a pas de raison pour que les >objets qu'il contenait flottent et se trouvent en quelque sorte entre deux eaux. Tout »le travail qu'on a fait jusqu'à présent est pour recueillir les monuments qui gisent »sur le sol antique. Ayons donc le courage d'aller jusqu'au bout, et, puisque nous » voulons une récolte, ayons la patience d'attendre qu'elle ait poussé.» On sait le reste. Le déblaiement du temple fut suspendu alors que nous n'étions plus qu'à un mètre du sol. Beaucoup plus tard , un hasard heureux me mit entre les mains les moyens de reprendre, sur ordre de Saïd -Pacha, les travaux que, quatre ans auparavant, j'avais dû abandonner; en quelques jours, le sol était atteint, et la statue de Khéphrén formait le noyau des richesses accumulées aujourd'hui au Musée de Boulaq. Quelques centaines de francs de plus, la statue de Khéphrén serait aujourd'hui au Musée du Louvre.

Quoi qu'il en soit, je veux prendre la question de haut, et, puisque l'occasion s'en présente, résumer les données générales que les explorations diverses dont le Sphinx des Pyramides a été jusqu'à présent l'objet nous a laissées entre les mains.

a) Il s'agit tout d'abord des petites chambres dont la façade ômée d'hiéroglyphes avait attiré l'attention de Caviglia. D'après les mesures de Caviglla, je croyais ces chambres ensevelies et conservées sous les buttes de sable que les travaux successivement entrepris autour du sphinx ont amoncelées au nord-ouest de ce monument. Mais je ne tardai pas à me convaincre que ces mêmes chambres n'étaient autres que celles que je connaissais depuis longtemps, que les plans de Wilkinson et de M. Lepsius indiquent, et que les voyageurs anglais, presque sans exception, ont continué d'habiter quand ils viennent passer la nuit auprès des Pyramides. C'est dire que les inscriptions ont disparu.

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La première de ces chambres est celle que l'opuscule de M. Birch indique. Au dire de deux ou trois de nos vieux ouvriers qui ont travaillé avec Caviglia, la façade a été enlevée à l'époque de la découverte. Par conséquent, il est probable qu'elle est aujourd'hui déposée au Musée Britannique. Quant à la seconde chambre, des traces de ciment sur les parois du roc m'ont prouvé qu'elle avait autrefois un revêtement, et je serais assez porté à croire que cette chambre est celle que Wilkinson désigne en ces termes : «In the perpendicular face of the low rock, behind the »sphinx, are the remains of tombs, one of which, discovered in 1820 by M. Salt, >had an interesting représentation of Osiris and its deceased inmate, named Pet- ^Paschtj or Petvharih.^ — Et en note : «Improperly called by some a temple.» Les deux chambres n'offrent donc, au point de vue qui nous occupe, aucun intérêt, et on peut y chercher tout ce qu'on voudra, excepté le tombeau du roi Armaïs.

h) Pline a raison. Le sphinx n'est pas un monument apporté du dehors. On a profité tant bien que mal d'un rocher qui avait, d'une manière générale, la forme d'un sphinx. La tête seule a été sculptée. Le rocher a été utilisé pour les pattes et le corps, et on a complété par une grossière maçonnerie ce que le monument avait de défectueux. Ainsi les inscriptions grecques ti*ouvées par Caviglia entre les pattes antérieures de l'animal symbolique disent-elles : «Les dieux étemels, c'est-à-dire »la nature, ont formé ton corps étonnant dans leur sympathie pour la contrée qui :» produit le froment, t'ayant posé au milieu d'un large plateau, et repoussé le sable »de ton île rocheuse. Ce voisin, que les dieux ont donné aux Pyramides, n'est pas, » comme à Thèbes, le sphinx homicide d'Oedipe; c'est le suivant sacré de la déesse »Latone, le gardien du divin et bienfaisant Osiris, le chef auguste de la terre » d'Egypte, le roi des habitants du ciel . . ., semblable au soleil (ou àVulcain) . . •>

c) Le sphinx est l'image d'un dieu que les inscriptions hiéroglyphiques nomment Hor-em-klmy et queles inscriptions grecques nomment "Apixa^tc. On donnait au soleil des noms divers, selon la place qu'il occupait dans le ciel; Hor-em-khu, Horus à l'horizon, est un de ces noms. Aussi les Grecs l'ont-ils traduit quelquefois ''flXto; \^]ïxvfi(^. Il n'est pas inutile de faire remarquer que, bien qu'il ne soit pas exactement orienté, le sphinx regarde l'est.

d) «On voit sur la figure (du sphinx), dit Abd-el-Latif, une teinte rougeâtre et »un vernis rouge, qui a tout l'éclat de la firaîcheur.» Le sphinx, comme nous allotis le voir, remonte à l' Ancien-Empire. A cette époque, on peignait en rouge vif, quelquefois en rouge sombre, le nu de toutes les statues. Le sphinx n'a pas échappé à cette

règle, et les traces de peinture rouge qu'on remarque sur ses joues proviennent de l'époque de sa construction. Une autre circonstance est à noter. Les fouilles ont montré que tous les blocs de la maçonnerie avec laquelle le corps de l'animal symbolique a été façonné, sont enduits d'un badigeon rouge pâle, de peu de consistance et tel qu'on n'en trouve jamais sur les monuments égyptiens de la bonne époque. Evidemment ce rouge pâle a été apposé sur la statue dans un temps où on a confondu le sphinx et la planète Mars qui, tout en s'appelant Hor-Tescher «l'Horus rouge», s'appelait également, comme le sphinx lui-même, Hor-em'khu.

e) En montant sur le sommet de la tête du sphinx, on constate qu'un trou vertical, large d'un mètre, profond d'un mètre et demi, y a été pratiqué. Bien que le trou ait pu être agrandi et déformé par des tentatives ultérieures, ceci n'est point une fouille. Le trou est destiné à recevoir la coiflFure symbolique que, selon les fêtes à célébrer, on adaptait sur la tête du sphinx. Des rainures verticales qu'on remarque de chaque côté du front sont le résultat du frottement des cordes dont on se servait pour cette opération. Beaucoup de statues égyptiennes, surtout parmi les colosses, offrent d'ailleurs des trous semblables.

Un autre trou existe dans le dos et vers la naissance des cuisses. Le P.Vansleb en parle ainsi : « . . . elle a par derrière une cave sous terre, d'une largeur propor- »tionnée à la hauteur de la teste, dans laquelle j'ay regardé par une ouverture qui »y est, et qui n'a pu servir à autre chose, qu'à y mettre le corps de quelque mort.» J'ai fait nettoyer le trou jusqu'au fond, et, en effet, quand on y regarde d'en haut, il semble qu'il se termine par une chambre. Mais, malgré son apparence de puits funéraire, ce n'est qu'une fissure agrandie qui va en s' élargissant, et qui se termine par un vide assez spacieux ménagé précisément dans le plein des cuisses.

f) Les côtes du sphinx sont nécessairement renflées. Comme elles sont formées de maçonnerie, trois lourds contre-forts sont disposés sur le flanc gauche de l'animal pour les soutenir. Sur le flanc droit, et précisément à la hauteur de l'épaule, est xme construction qu'au premier abord on prendrait pour un autre contre-fort. Un examen plus attentif m'a fait voir que ce massif est une base de statue colossale. Nous avons en effet retrouvé les débris de cette statue, qui était construite par blocs superposés et qui représentait Osiris. Le sphinx est appelé par l'inscription métrique dont nous avons déjà parlé : «Ce suivant sacré de la déesse Latone, le gardien du divin et » bienfaisant Osiris ...» La relation entre Armachis et Osiris est évidente, et c'est à la statue adossée à l'épaule droite du sphinx que l'inscription fait allusion.

g) Caviglia a trouvé en avant du sphinx un très large escalier de trente marches qui permettait de descendre jusqu'aux pattes. Des inscriptions grecques recueillies aux environs sembleraient faire croire que l'escalier est le résultat des opérations du déblaiement et de restauration auxquelles le sphinx a été soumis du temps des Empereurs. Sous les Empereurs, un rideau de dunes sablonneuses s'élevait donc déjà entre le sphinx et le visiteur qui arrivait de l'est. Et, en eflFet, n'avons-nous pas lu l'inscription de Balbillus qui, sous Néron, présentait à l'empereur une requête pour que l'image «du très grand dieu soleil Armachis» fut débarrassée des sables qui l'obstruaient?

h) Caviglia a également trouvé, précisément entre les pattes, une sorte de petit temple hypèthre, c'est-à-dire sans toit, formé d'une grande stèle, qui est le fond, et de deux stèles de moyennes dimensions, qui sont les côtés.

Outre les trois stèles, il trouva un lion accroupi, regardant le sphinx, et un autel destiné, sans aucun doute, à recevoir les offrandes.

La grande stèle du fond est du règne de Thoutmès IV; elle est encore aujourd'hui à sa place antique. Les deux stèles des côtés sont du règne de Ramsès II; elles ont été enlevées et font aujourd'hui partie de la collection du Louvre. Toutes trois représentent les rois que nous venons de nommer, en adoration devant Aimachis sous sa forme de lion à tête humaine.

Il n'est pas besoin de dire que cet ensemble n'est pas d'époque pharaonique, et qu'on l'attribuera avec raison à quelqu'un de ceux qui auront été chargés sous les Empereurs de la restauration du monument et de l'arrangement de ses diverses parties sur un plan nouveau. Les ti'ois stèles ne viennent évidemment pas du dehors, puisqu'elles se rapportent au culte d' Armachis; mais on peut supposer qu'elles étaient originairement déposées, avec beaucoup d'autres peut-être, contre les murailles du temple que nous allons bientôt décrire, et qu'elles ont été apportées entre les pattes à l'époque oii l'on décida d'y ériger le petit temple hypèthre dont elles sont la partie principale.

i) Pendant les travaux exécutés pour le duc de Luynes, le sphinx a été déblayé dans tout son pourtour, c'est-à-dire de l'extrémité des pattes à la naissance de la queue, et le sol antique, qui est le rocher, a été mis partout à nu. Aucune découverte n'a été faite.

Le sphinx repose directement sur le rocher, sans socle d'aucune espèce. Le rocher lui-même a été travaillé, de manière à former un plan uni et horizontal.

j) Au nord et à partir de quelques mètres seulement, le rocher qui forme le sol s'élève en pente douce et finit par se confondre avec le sable environnant. Il n'en est pas de même à l'ouest et au sud. Là, le rocher a été taillé à pic et forme de ces deux côtés comme deux murailles naturelles qui sont les frontières du sphinx.

De vraies murailles en grosses briques crues ont été élevées dans l'antiquité smle sommet des falaises à pic dont nous venons de parler. Leur destination évidente est d'empêcher le sable de couler dans le cirque au fond duquel s'élève le sphinx.

k) C'est en suivant pas à pas le mur d'enceinte du sud que furent rencontrées les premières assises du temple situé à l'angle sud-est du sphinx. Ce temple était absolument inconnu jusqu'alors. Le plan de Wilkinson en marque l'emplacement par ces mots : pits unopened.

Le déblaiement a été long et pénible, à cause de l'accumulation des sables. La disposition des lieux formait un autre obstacle. Le temple est entouré sur ses quatre côtés par un mur très élevé, et on n'en peut sortir que par une porte très étroite. H s'ensuit que nous avons dû traiter et vider le temple comme un puits carré dont chacun des côtés aurait une trentaine de mètres de longueur. Aussi l'intérieur seul a-t-il pu être achevé, et l'extérieur est encore aujourd'hui intact.

l) Vu du dehors, le temple devait se présenter sous l'aspect d'une sorte d'énorme cube de maçonnerie, construit avec des blocs gigantesques de calcaire grisâtre. Les trois stèles de Thoutmès IV et de Ramsès II représentent le sphinx posé sur un cube semblable, qui ne peut être que le temple que nous décrivons. Ce cube étant orné sur les trois stèles des longues rainures prismatiques en usage sous l'Ancien Empire, il n'est pas déraisonnable de supposer que ce temple lui-même avait reçu extérieurement cette décoration, et que, vu de loin, il devait rappeler, en proportions gigantesques, ces façades d'un style si original dont le sarcophage de Khoufou-Ankh, au Musée de Boulaq, offre un modèle parfait.

A l'intérieur, le temple proprement dit fait corps avec son enceinte et ne présente ni cour, ni galerie à ciel ouvert. H est construit tout entier en beau granit rose et en albâtre.

L'extrême simplicité de son plan est à remarquer. On remarque également, outre la masse des matériaux, leur mode d'appareillage. Pas un mot d'inscription, pas mi ornement, n'a couvert les murs. Tout cet ensemble est rectiligne, sans courbe d'aucune sorte, mais imposant et grandiose. On y sent la force, nullement la grâce. C'est de l'architecture primitive arrivée à son plus grand effet par l'emploi des moyens

les plus simples. Quand Strabon dît : «On trouve encore à Héliopolîs, de même qu'à »Memphîs, un édifice soutenu par un grand nombre de colonnes (il s'agit plutôt de » piliers), d'une construction barbare, car, excepté que les colonnes en sont grandes, » nombreuses et à plusieurs rangées, on n'y voit que du travail inutile, rien qui sente » l'art du dessin», Strabon avait, sans aucun doute, en vue un de ces monuments mégalithiques de l'extrême Ancien Empire, du genre de celui qui avoisine le sphinx, et qui fait aujourd'hui, à si juste titre, l'admiration des voyageurs.

Le temple ne put d'ailleurs être décrit d'une manière suffisamment claire sans le secours d'un plan. Un puits à eau violemment forcé à travers le roc est dans une des chambres. Une autre chambre oflEre une disposition analogue à celle des chambres de la Pyramide de Mycérinus, qui est de la IV® dynastie, et du Mastabat-el-Faràoun, qui est de la V*' : on y remarque six grandes niches très profondes qui ont pu servir soit à déposer des sarcophages, soit à déposer des offrandes ou des ustensiles de culte.

m) Chemin faisant, divers monuments ont été recueillis. Ce sont :

1"* Un cynocéphale assis, granit gris. Proportions colossales. Sur la base est un reste d'inscription où on croit démêler une invocation à Thoth. Style de la XYIII*' dynastie.

2^ Deux petites stèles en calcaire. Proscynèmes à Armachis au nom de personnages nommés Phtah-mès et Hit-mdi. Armachis y figure sous la forme d'un sphinx posé sur un large autel à ornements prismatiques. Style de la XIX® dynastie. Ces deux monuments doivent provenir, comme la stèle de Thoutmès IV et les deux stèles de Ramsès II, de l'endroit, encore inconnu, où les visiteurs du sphinx avaient coutume de consacrer par une stèle, comme au Sérapéum, le souvenir de leur visite au temple d' Armachis.

3® Une statue en diorite représentait le roi Khéphrén, le fondateur supposé de là deuxième pyramide. Ce chef-d'œuvre est l'ornement principal du Musée de Boulaq, et je n'ai rien à en dire. La statue a été trouvée dans le puits à eau dont j'ai déjà parlé, où elle avait été précipitée, la tête la première, à une époque inconnue.

4^ Une autre statue du même roi, en serpentine. Elle est mutilée, mais la tête est intacte. Elle provient du même puits que la statue précédente et se trouve également au Musée de Boulaq.

ô'* Fragments plus ou moins mutilés de huit autres statues en serpentine et en diorite. Cinq d'entre eux sont inscrits au nom de Khéphrén, et il n'y a pas de raison

pour que les deux autres ne soient pas du même temps. On a également recueilli avec ces débris le menton et la bouche d'un colosse en bel albâtre, la bouche n'ayant pas moins de quinze centimètres de développement. En somme, le temple du Grand Sphinx était décoré d'au moins dix statues qu'on peut attribuer au fondateur de la deuxième pyramide. Toutes ont été trouvées, soit dans le puits, soit dans ses environs immédiats.

Maintenant, d'où proviennent ces statues? Ont-elles fait originairement partie de la décoration du temple, où cependant aucun socle n'a été découvert? Ont-elles été apportées du dehors pour être précipitées, brisées et mutilées dans le puits? C'est ce que je ne saurais dire. En tout cas, la mention du nom de Khéphrén dans un bout de phrase à jamais inexplicable de la stèle de Thoutmès IV semblerait démontrer que le nom de Khéphrén n'est pas sans relation avec le sphinx colossal que les inscriptions de toutes les époques appellent Armachis.

n) Un inappréciable monument, découvert pendant nos fouilles assez loin du sphinx, c'est-à-dire dans les ruines d'un petit temple situé à l'est de la Grande Pyramide, nous renseigne approximativement sur l'origine du sphinx et sa prodigieuse antiquité. H résulte, en effet, de l'inscription qui occupe la partie principale de ce monument que, sous Chéops, le fondateur de la Grande Pyramide et le deuxième roi de la IV® dynastie, le sphinx existait déjà, puisqu'il y est mentionné.

Ainsi le sphinx, et probablement le temple qui l'avoisine, serait un des monuments les plus anciens du monde. On l'avait déjà taillé dans le roc, on avait élevé déjà le prodigieux monument dont les ruines viennent d'être retrouvées, quand on construisit les Pyramides.

o) Le même inappréciable document semble aussi apporter quelque lumière dans la question jusqu'ici si controversée de savoir ce qu'était cet énorme assemblage de granit et d'albâtre qui semble l'indispensable annexe du Grand Sphinx : était-ce un temple ou était-ce un tombeau ?

On lit dans une des inscriptions : « Le roi Chéops a déblayé te temple d'Isis . . . » situé à l'endroit où est le sphinx, à la face nord-ouest du temple d'Osiris, seigneur »de Rosattou ...» On lit dans une auti'e : «Le lieu du sphinx d' Armachis est au »8ud du temple d'Isis et au nord du temple d'Osiris, seigneur de Rosattou ...»

Le temple qui avoisine le sphinx, et qui en semble l'indispensable annexe, est donc un temple d'Osiris, et ainsi s'explique la présence du colosse représentant ce dieu contre l'épaule droite du sphinx. Le temple n'est pas ainsi lié au sphinx seulement

par celle de ses galeries intérieures qui, par la petite porte de l'est, semble conduire au sphinx; entre la statue colossale adossée au sphinx et le temple, il y a aussi une relation que personne ne saurait ne contester.

Le lien intime, qui, au point de vue mythologique, fait de ces deux monuments un même tout, est d'ailleurs évident. Osiris est le dieu des renaissances. Même sous l'Ancien Empire, et aussi loin que nous puissions remonter dans son histoire, il est le dieu des âmes, celui qui meurt le soir victime des embûches de Typhon, et ressuscite le matin, vainqueur des ténèbres et de la mort. Le soleil à son coucher et à 8on lever est ainsi sa parfaite image. Or, Armachis est le dieu du soleil levant, celui dont la face immense contemple chaque jour l'astre qui inonde l'orient de ses clartés.

En d'autres termes , le temple d'Isis , « rectrice de la Pyramide » , mentioimé par la pierre de Boulaq, est celui dont j'ai retrouvé les ruines à l'est de la G-rande Pyramide; le temple d'Osiris, «seigneur de Rosattou», est celui qui, construit à une époque inconnue, embelli par Khéphrén, est resté debout pendant plus de soixante siècles pour venir jusqu'à nous. D est le temple de l'Osiris de Memphis, et ses six niches ne sont que les endroits où le dieu reposait au milieu de toutes les offrandes qui lui étaient consacrées.

p) Les fouilles du sphinx ne sont pas finies. Profiter des progrès de l'industrie moderne, établir une sorte de tramway qui permettrait d'aller porter les sables à un kilomètre du sphinx et dans la plaine en contrebas située au sud, serait évidemment le moyen radical à employer pour dégager à jamais le monument qui nous occupe et ses environs. Alors on aurait raison de toutes les énigmes que le sphinx propose encore aux passants. On saurait si, dans le rocher à pic qui forme la frontière du sphinx à l'ouest et au sud, ne sont pas ménagées des chambres dont les inscriptions pourraient avoir de l'intérêt. On pourrait savoir si la seule porte extérieure que présente le temple conduit auti-e part qu'au massif dans lequel nous avons cru reconnaître la base d'une statue d'Osiris. On saurait enfin ce que seraient les quatre faces du temple extérieurement et si, comme à la Tombe d'Apis, il n'est pas quelque lieu où les adorateurs d' Armachis sont venus déposer leurs ex-votos, sous la forme de stèles, ce qui serait certainement le produit le plus fructueux que nous puissions espérer du déplacement des sables dont le sphinx et ses annexes sont encore aujourd'hui encombrés.

Appendice.

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