‹ Le Sérapéum de MemphisChapitre 15 sur 73 · PIECES JUSTIFICATIVES · texte numérisé non relu

PIECES JUSTIFICATIVES

A. Académie des Inscriptions et Belles -Lettres.

Séance du 21 juin 1850.

Rapport de la Commission chargée d'examiner la proposition de M. Mariette.

«M. le ministre de rinsti'uction publique a envoyé à l'Académie une demande qui lui a été adressée par M. Auguste Mariette^ attaché au Catalogue des antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, afin d'obtenir une mission scientifique en Egypte, ayant principalement pour objet d'explorer les couvents coptes qui possèdent des bibliothèques composées de manuscrits en diverses langues.

En faisant cet envoi, M. le ministre de l'Instruction publique ajoute qu'il recevra avec beaucoup d'intérêt l'avis de. l'Académie pour ce plan de voyage scientifique, ainsi que les instructions qu'elle lui ferait parvenir, dans le cas où elle jugerait le projet de M. Mariette digne de son suffrage et de sa direction. »

Vous nous avez désignés, MM. Quatremère, Jomard, Ampère et moi, pour examiner la demande de M. Mariette et pour répondre aux intentions exprimées par le ministre, d'une manière aussi libérale qu'éclairée. Le présent rapport a pour but de vous rendre compte de l'examen auquel s'est livrée votre commission.

M. Mariette déplore, avec raison, dans sa demande, le peu d'encouragement qui a été donné jusqu'ici aux missions de la nature de celle qu'il sollicite. En effet depuis les premières années de ce siècle, où l'on a commencé à se faire plus généralement une idée de l'importance de la langue copte pour l'étude des antiquités

égyptiennes, nous ne pouvons nous rappeler d'autre mission scientifique consacrée à la recherche des manuscrits de cet idiome qui se conservent encore dans les couvents d'Egypte que celle du docteur Dujardin. Ce savant, que la précision de ses connaissances avait bien préparé à un tel objet, fut interrompu par la mort, presqu'à son début dans cette nouvelle carrière. Néanmoins, ce qu'on a recueilli de ses papiers déposés aujourd'hui à la Bibliothèque nationale, suffit pour prouver que la mine n'est point épuisée. Les fruits de ces trop courtes explorations seraient plus sensibles pour le public, si le savant voyageur n'eût adopté un mode de transcription repréhensible à certains égards.

Depuis dix ans, environ, que le docteur Dujardin est mort, les autres nations savantes de l'Europe, et particulièrement l'Angleterre, ont déployé une grande activité pour explorer les couvents coptes, activité couronnée du plus remarquable succès. La connaissance qu'on a, quoique très imparfaite encore, de cette précieuse moisson, fait même naître une objection contre les tentatives que notre gouvernement encouragerait aujourd'hui d'une manière si tardive. On se demande s'il peut rester dans les couvents coptes de l'Egypte, si ruinés et réduits à un si petit nombre, assez de manuscrits dignes d'intéresser l'Europe savante, après que nos voisins ont su mettre à profit notre déplorable inaction.

Mais à cela ou peut répondre, d'abord, que de l'aveu même de ceux qui se sont livrés à ces récentes explorations, il s'en faut qu'ils aient pénétré partout, notamment, dans la haute Egypte, et qu'ils aient vaincu toutes les répugnances qui s'opposent à l'aliénation des manuscrits; on doit ajouter que la plupart des voyageurs anglais, ainsi qu'ils en conviennent eux-mêmes, agissaient au hasard, que la préparation scientifique leur manquait, et qu'au besoin ils n'auraient été ni assez instruits^ ni assez patients, pour copier les manuscrits qu'on refasait de leur vendre, ainsi que le docteur Dujardin avait commencé à le faire.

Quelque regret que nous fasse éprouver la longue incurie de notre pays sur un point d'une importance scientifique incontestable, nous pensons donc qu'une mission comme celle dont M. Mariette propose de se chaîner, aurait encore de grandes chances de succès. Sans doute, il n'y a rien à espérer, comme M. Mariette semblerait le croire, pour les manuscrits arabes ou éthiopiens; le seul couvent syriaque, qui existe en Egypte et qui est situé auprès des Lacs de Natron, a été dépouillé dans l'intérêt du Musée Britannique; mais les manuscrits coptes n'ont pas tous disparu de la contrée, ainsi que nous l'avons dit plus haut, et plusieurs

de ceux dont l'existence a été signalée méritent au plus haut degré d'être acquis

ou copiés.

L'expérience a démontré qu'il n'y avait rien d'indifférent, sinon sous le rapport de la littérature, au moins sous celui de la langue, dans les débris des bibliothèques qui autrefois remplissaient les couvents de l'Egypte; après les ouvrages entiers, les recueils liturgiques, les traductions des diverses parties de la Bible qui ont été apportées en Europe, les grammairiens, les lexicographes, les archéologues ont tiré un parti considérable des feuillets arrachés à des inanuscrits détruits et lacérés dans le pillage d'un grand nombre de couvents. L'inappréciable trésor que l'illustre Zoega a tiré des manuscrits Borgia, se compose uniquement de ces feuillets épars ; cependant, sans le recueil de Zoega, on ne posséderait qu'une notion très imparfaite du dialecte de la Haute-Egypte, et toute la connaissance qu'on aurait du troisième dialecte, désigné sous le nom de Baschmourique, se réduirait à un seul fragment.

Il faut dire aussi, à l'appui de la demande de M. Mariette, que notre Bibliothèque Nationale est, sous le rapport des manuscrits coptes, d'une pauvreté presque humiliante, quand on la compare aux collections publiques et privées de Rome et de l'Angleterre.

A l'époque où les manuscrits coptes du Vatican avaient été réunis à notre grand dépôt littéraire, des travaux importants furent entrepris en France, et c'est en grande partie à cette circonstance que notre pays a dû sa glorieuse initiative dans les découvertes qui se rapportent aux antiquités égyptiennes. Mais, depuis la restitution des manuscrits du Vatican, les ressources littéraires qu'offre notre Bibliothèque Nationale sont restées très bornées sous le rapport de l'étude des textes coptes, et nulle acquisition notable n'est venue, depuis trente-cinq ans, nous relever de cette triste infériorité.

Tout concorde donc, et l'intérêt de la science et le juste sentiment de notre gloire nationale, pour faire de la demande de M. Mariette une des plus dignes de fixer Tatteniion du ministre. Nous savons que M. Mariette s'est bien préparé à cette mission; qu'il en a envisagé d'avance les ennuis, les lenteurs et les incertitudes; qu'il apprécie l'impossibilité de réussir, sans la connaissance pratique de la langue arabe, et sans une résolution ferme soutenue par un bon tempérament et des habitudes de sobriété et de régularité, d'accepter les mœurs du pays et d'endurer les privations auxquelles se soumettent les habitants des monastères de l'Egypte. Sans lui demander un plan de voyage décidément arrêté à l'avance, nous pensons qu'il

a consulté les documents circonstanciés qui doivent guider et éclairer ses recherches. Malheureusement, les écrivains de l'histoire ecclésiastique n'ont rien dit de précis sur la distribution géographique des couvents de l'Egypte, et les voyageurs, même les plus récents, même ceux qui ont recueilli le plus de manuscrits coptes, nous offrent peu de moyens de comparer l'état ancien avec celui qu'ont produit, dans notre siècle, tant de causes accumulées de destruction, de dépopulation et d'appauvrissement. H faudra donc que M. Mariette fasse, en Egypte même, une étude progressive des lieux, sans lesquels les fruits de son exploration seraient gravement compromis.

Au reste, M. Mariette paraît mieux préparé que personne à surmonter ces difficultés; il nous a communiqué un relevé qu'il a fait de tous les manuscrits coptes qui, en Europe, ont pu parvenir à la connaissance du public. Si, à cette préparation, il joignait, avant son arrivée sur les bords du Nil, une étude rapide des bibliothèques de Londres, d'Oxford et de Rome, il est certain que personne n'aurait abordé dans des conditions plus favorables la tâche qu'il s'impose.

M. Mariette propose aussi d'entreprendre des fouilles sur des points de l'antique Egypte imparfaitement explorés jusqu'ici, afin d'enrichir nos musées des produits de ses recherches : nous avons peu de chose à ajouter quant à cet objet subsidiaire de son voyage. On conçoit que, depuis notre grande expédition, l'attention des voyageurs se soit principalement portée sur les souvenirs de l'Egypte des Pharaons, et c'est à cette préoccupation si naturelle que nous devons attribuer l'oubli dans lequel on a laissé les monuments de la littérature copte : la demande de M. Mariette nous semble digne d'intérêt, surtout parce qu'elle écarte, momentanément, le sujet favori des recherches récentes et s'attache à un but plus ingrat, plus difficile et qui demande des connaissances plus spéciales.

Mais, d'un autre côté, il s'en faut que l'exploration de l'Egypte sous le rapport des monuments du paganisme soit achevée; après l'expédition de Champollion, après celle de M. Lepsius, il reste encore des conquêtes à faire, et M. Mariette a raison de signaler l'antique Abydos comme un des points où l'on a la certitude de réussir avec des fouilles bien dirigées. Un homme qui, dans les localités négligées ou parcourues trop rapidement par les maîtres de la science, saura discerner les monuments dignes d'un véritable intérêt, pourra en peu de temps, et peut-être sans beaucoup de dépenses, mettre nos musées en mesure de soutenir, avec avantage, la lutte honorable dans laquelle ils se sont engagés contre les collections étrangères, si prodigieusement et si judicieusement accrues depuis trente ans.

Toutefois, nous craindrions de donner une idée fausse d'une entreprise comme celle dont M. Mariette demande à se charger, en insistant sur les considérations d'économie. Nous avouons même que le chiffre auquel M. Mariette a fixé la demande, 6000 frcs., nous parait hors de proportion, quelle que soit la parcimonie du voyageur, avec les soins et les lenteurs inévitables des recherches qu'il entreprend. Il est amvé trop souvent à des Français de s'engager dans des voyages dont ils avaient mal calculé les difficultés, et de supporter, par suite de leur imprévoyance, des privations qui leur ont fait manquer le but et qui ont abrégé leur existence. Pour que la mission de M. Mariette soit couronnée de succès, il est nécessaire qu'il visite toutes les parties de l'Egypte qui conservent encore des monastères chrétiens; son séjour devi-a se prolonger dans les lieux où les bibliothèques n'ont pas encore entièrement disparu ; si, par exemple, il explore les couvents de Saint- Antoine et de Saint-Paul, situés à peu de distance de la Mer Rouge, et assez rarement visités dans ce siècle, cette tentative indispensable lui demandera beaucoup de temps et assez d'argent; il importe donc, au gouverneur comme au voyageur, que l'indemnité qui lui sera allouée soit mieux proportionnée avec la durée et la difficulté de l'entreprise.

D'un autre côté, il est bon de rappeler à M. le ministre de l'Instruction publique que nous avons été précédés sur le terrain des recherches dont il est ici question, par des concurrents qui connaissent le prix de leurs récentes conquêtes, et qui feront tout pour s'en assurer le monopole. Il serait donc grandement à désirer que le départ de M. Mariette, si le ministre juge à propos de lui accorder une mission, ne subît point de retard, et que ce jeune savant pût abréger les préliminaires indispensables de son entreprise. Cette dernière considération n'est pas la moins grave de celles que nous avons eu à présenter; nous espérons qu'en nous la voyant placée à la fin de ce rapport, entièrement favorable, comme on le voit, à la demande de M. Mariette, l'administration supérieure appréciera mieux la question d'urgence, et sera plus disposée à y conformer sa décision, dans la mesure compatible avec les ressources du budget et les règles de la comptabilité financière.

Signé à la minute : Quatremère, Jomard, Ampère et Lenormant, rapporteur.

L'Académie adopte ce rapport et ses conclusions, et décide qu'une copie en sera transmise à M. le ministre de l'Instruction publique.

lOG APPENDICE.

Lettre du 29 juin 1851, adressée par le sous -gouverneur du Caire au Moudyr de

Gyzéli.

Traduction littérale fournie par le divan du sous -gouverneur du Caire.

A Son Excellence Monsieur le gouverneur de Gtyzéh,

M. jVIariette, employé au Musée de l'histoire ancienne à Paris, et envoyé en Egypte par ordre de MM. les ministres de l'Instruction publique et de l'Intérieur, à l'effet de faire des fouilles dans le désert de Sakkarah pour découvrir l'origine d'un temple (Sérapéum), travaillé en pierre et gravé, se trouvant dans l'ancienne nécropole de Memphis, qu'il a trouvé sur la surface de la terre, ayant voulu exécuter ses travaux afin de parvenir au but sus-mentionné, et, ayant rencontré des difficultés et des empêchements par ordre de Votre Excellence dans l'exécution de ses travaux, a adressé une demande à M. le Consul -général de France, en le priant de vouloir bien porter à la connaissance de Son Altesse cet empêchement et lui demander une peimission de pouvoir continuer ses travaux.

M. le Consul -général ayant écrit à ce sujet à M. le Mouhredar-Bey, en date du 5 de ce mois, et la demande ayant été verbalement soumise à Son Altesse le vice-roi, l'ordre a été donné qu'il ne soit mis des empêchements de la part de personne à M. Mariette. Je viens de recevoir une lettre de M. le directeur des Affaires Etrangères, en date du 28 de ce mois, n*" 253, dans laquelle il me dit de vous écrire en conséquence, et je m'empresse donc de vous adresser la présente, afin qu'après avoir bien pris connaissance de ce qui précède, vous veuillez bien, conformément à la lettre de M. le directeur des Affaires Etrangères, donner les ordres nécessaires pour qu'il ne soit mis aucun empêchement de la part de personne à M. Mariette susdit.

Le 29 Chaban 1267 (29 juin 1851).

Signé : ISMAÎL-TiMOUR, sous -gouverneur du Caire.

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