‹ Le Sérapéum de MemphisChapitre 5 sur 73 · Pausanias, I · texte numérisé non relu

Pausanias, I

3. Aujourd'hui au Louvre. Elle fut publiée une première fois par le duc de Luynes, dans le Bulletin Archéologique de VAthenœum Français , 1855, puis par M. Ernest Renan, dans le Journal AsicUique, 1855. Depuis elle a été Tobjet de nombreuses études en France et en Allemagne.

plus de résultats. Ce qui donne le plus vif intérêt à ses travaux, ce sont les monuments qu'on découvre, symétriquement rangés à leur place antique, sur le mastaba qui occupe le sud du dromos. Ce mastaba est maintenant assez déblayé pour qu'on puisse l'étudier dans son ensemble. Des statues de style grec, en calcaire du Mokattam, y sont debout. Une lionne de proportions colossales, montée par un génie sous forme d'enfant, occupe le milieu. A droite et à gauche sont des paons, également de proportions colossales et également tenus en bride par un enfant. On aperçoit plus loin un épervier, les ailes ouvertes et coiffé du pschent, un sphinx femelle assis sur ses jambes de derrière, un phénix sous la forme d'un oiseau orné d'une chevelure de femme.

f) On a commencé le 25 mars 1851 l'exploration du mastaba nord. Ce mastaba est coupé vers le milieu par deux constructions assez bien conservées. L'une est une chapelle de style grec; on y monte par quelques escaliers et elle se compose d'une seule chambre précédée de quatre colonnes. L'autre est un édicule de style égyptien, dans l'intérieur duquel nous avons trouvé une magnifique statue d'Apis, encore toute brillante de ses couleurs sacrées.

g) Nous venons de passer une semaine laborieuse et surtout bien employée. A côté de l'édicule d'Apis nous trouvons, debout sur le dallage du dromos et évidemment dérangé de sa place antique, un Cerbère colossal ; la tête du milieu est intacte, l'attache des deux autres à la naissance du cou est parfaitement visible. Un génie sous forme d'enfant est monté sur le dos de l'animal monstrueux. Nous trouvons encore un beau lion de style égyptien, la tête regardant à gauche, les pattes de devant pliées l'une au-dessus de l'autre, comme les lions de Nectanébo^ Nous constatons enfin qu'en avant de l'édicule d'Apis devaient se trouver deux petits sphinx, tous deux de grès statuaire, et portant tous deux les cartouches de Ménephtah. Les débris de l'un d'eux ont été recueillis au pied du socle qui le supportait; l'autre, à part la tête, était intact *•

h) La statue de Bès n'aura pas été le seul monument du Sérapéum qui ait eu le don de provoquer, au milieu des gens qui m ' entourent, certaines manifestations supersticieuses.

1. Il est au Louvre. J'ai alors vainement cherché son pendant. Je ne Tai trouvé qu'en 1858, alors que, par ordi-e de Saïd-Pacha, je rassemblais les monuments qui ont été le noyau de la belle collection d*antî- ([uités donnée par le vice-roi au prince Napoléon et vendue plus tard par ce dernier. Je dois ajouter qu'à ce moment le Musée de Boulaq n'était pas même à l'état de projet.

2. Il est également au Louvre, avec la statue d'Apis. Les autres monuments du dromos sont si mal conservés et d'une pierre si friable que c'était les vouer à une inévitable destruction que d'essayer de les bouger. Ils sont encore en place.

Aujourd'hui, vers midi, pendant le déjeuner des ouvriers, je suis sorti de ma tente à Timproviste. Une quinzaine de femmes de tout âge, venues des villages voisins, étaient rangées autour de la statue d'Apis. J'en vis une monter sur le dos du taureau, et s'y tenir quelques instants, comme à cheval ; après quoi, elle descendit pour faire place à une autre. Toute l'assemblée y passa successivement.

J'inten'ogeai Mohammed, et j'appris que cet exercice, renouvelé de temps à autre, est regardé comme un moyen de faire cesser la stérilité des femmes. J'appris en outre, ce que j'ignorais encore, que, depuis le commencement des fouilles, des femmes venaient souvent dans le même but, s'asseoir, causer, manger et même dormir à l'ombre des sphinx de l'allée ^

i) Les graffiti grecs, tracés à la pointe sur les statues, sur les sphinx, sur le moindre pan de muraille, deviennent de plus en plus nombreux. En général, ils sont extrêmement difficiles à lire. L'écriture est mauvaise, les lettres à peine formées, et le plus souvent elles s'enchevêtrent les unes dans les autres, de manière à produire à l'œil une inextricable confusion.

Il en est pourtant parmi eux qui se laissent immédiatement saisir à cause de leur simplicité même. Us ne se composent que d'un simple A. Ce delta, en effet, joue un grand rôle dans le Sérapéum, où on le trouve à chaque pas. On sait l'empressement et la facilité avec lesquels les Grecs retrouvaient les divinités de leur Panthéon dans toutes les religions étrangères, et l'assimilation d'Osiris à Bacchus est un fait trop connu pour que j'aie à le faire ressortir. Mais Osiris, à son tour, a son représentant le plus ordinaire dans le taureau divin nourri à Memphis, et c'est même dans cette liaison d'attributs que, selon la remarque de Plutarque, les habitants d'Argos ont trouvé l'idée de leur Bacchus. à tête de bœuf. Apis, comme symbole d'Osiris, et Osiris, comme le représentant égyptien de Bacchus, se retrouvent donc dans le Atov6oo<; d'Argos, et j'en conclus que, si les très nombreux deltas du Sérapéum ont quelque signification, ils ne peuvent que représenter l'initiale de ce nom propre Atovùooç, en même temps que, par un rapprochement facile à saisir, ils rappelaient à l'idée le triangle blanchâtre qui brillait sur le front d'Apis et trahissait l'origine céleste du dieu. Le delta grec, à la vérité, a la pointe du triangle en haut,

1. La croyance à Tinfluence prolifère de tout ce qui vient de l'antiquité n'est plus aussi générale qu'elle l'a été et tend même à disparaître. Mais elle a dû être très répandue autrefois. On remarque sur le fût des énormes colonnes de Thèbes, de Dendérah, d'Edfou, des trous profonds qu'on trouve toujours à hauteur d'homme et qui proviennent incontestablement de grattages répétés. On obtenait par ces grattages une fine poussière de grès qu'on délayait dans un verre d'eau et que, sous cette forme, on faisait boire aux femmes, auxquelles on croyait infuser ainsi la fécondité.

tandis que la marque blanchâtre, telle qu'elle se montre sur la fameuse statue de l'édîcule, a la forme d'un triangle dont la pointe est en bas. Mais, pour les Grecs, ce rapprochement, fût -il encore plus éloigné, était suffisant et le triangle du front d'Apis était toujours, un delta. D'ailleurs, à côté des neuf deltas que les graffiti nous donnent dans leur position normale, n'en rencontre-t-on pas un dixième qui est renversé?

j) La tente me fatigue; le vent et le sable s'y engouffrent et j'ai de nouveau les yeux très irrités \ La chaleur y est étouffante pendant le jour. Il est arrivé hier pendant la nuit que le vent a fait lâcher les piquets mal assujétis dans le sable et a emporté la tente au loin; je dormais littéralement à la belle étoile. Je me décide à profiter des grosses briques crues qu'on rencontre en quantités innombrables dans la montagne et à construire tant bien que mal un abri.

L'abri projeté aura une autre utilité. M. Fernandez a bien voulu me prêter une ou deux chambres dans sa maison de Saqqarah. C'est cette maison qui me sert de magasin pour les petites antiquités que je trouve, et qui y sont transportées dans des coffres fermés. Mais cet avantage ne compense nullement les inconvénients auxquels il m'est impossible d'échapper. La maison est très loin d'ici. On n'y trouve littéralement pas un meuble. Les portes ferment à la mode du pays, c'est-à-dire par des serrures en bois qu'on ouvre avec un clou. Je décide donc que mon abri de la montagne se compose de deux chambres. La première, sans façade, sera tournée vers les fouilles que j'aurai toujours sous les yeux : la deuxième n'aura pas de fenêtre, mais une porte que je tâcherai de rendre aussi solide que possible et qu'on fabriquera avec du bois de momie. C'est cette seconde chambre qui servira de magasin *.

k) Diverses occasions m'ont été offertes récemment d'étudier de nouveau sur le terrain le mode de construction des tombes égyptiennes, d'en reconnaître les parties, d'en distinguer les époques. De plus en plus je me suis convaincu que la tombe d'Apis est un souterrain creusé dans le rocher, sur lequel la couche de sable que nous foulons est étendue. Une fois la momie en place, l'entrée du souterrain était cachée de telle façon que rien n'en fût visible du dehors. On ne procède pas autrement dans les tombes ordinaires, et, plus d'une fois, j'ai pu constater que l'entrée

1. J'étais à peine guéri d'une très violente ophthalmie qui m'avait forcé d'aller au Caire chercher les secours de la science.

2. La maison existe encore; c'est celle que connaissent si bien les voyageurs qui vont aujourd'hui visiter Saqqarah. Je n'ai pas besoin d'ajouter que, depuis sa fondation, elle a subi des changements qui la rendent absolument méconnaissable.

du puits par lequel ou accède au caveau souterraiu est dissimulée sous le dallage de Tune des chambres de l'édifice extérieur.

Ces remarques nous obligent à mille précautions, et nous imposent des travaux énormes. Il n'est plus une pierre que nous ne déplacions, plus un pan de mur que nous ne scrutions. Depuis longtemps, tout le dallage du temple de Nectanébo a été remué; c'est maintenant au dallage des dromos que nous nous attaquons. Systématiquement nous le défonçons et nous cherchons au dessous, et à travers les couches de sable sur laquelle il s'étend, si le rocher ne laissera pas voir l'ouverture carrée de quelque puits conduisant à des souterrains.

Jusqu'ici la tombe n'a pas été trouvée ; mais des résultats très imprévus se sont produits.

En soulevant le dallage du dromos, nous nous sommes aperçus que le terrain sur lequel on l'a posé, est parsemé de statuettes de bronze représentant des divinités. Tantôt les statuettes sont isolées; plus souvent on les trouve par tas énormes et confusément entassées les unes sur les autres. Un de ces tas nous en donne deuxcent soixante, un autre plus de trois cents. Les Osiris, les Apis, les Phtah, les Isis, les Horus y abondent. Leur grandeur varie de dix à quarante centimètres. Toutes n'ont pas également échappé à l'humidité du sol dans lequel elles ont été si longtemps enfouies ; mais on en sauvera certainement la moitié.

Pendant tous les jours qui suivent, de nombreux bronzes sont trouvés. Le bruit de découverte s'est répandu au Caire, et, comme toujours, tout a été singulièrement amplifié. Ce ne sont pas des statuettes de bronze que le dallage du Sérapéum nous a livrées, mais des statues d'or : les indigènes surexcités ne rêvent plus que trésors, et vont nous causer mille ennuis.

l) Depuis quelque temps, un orage était dans l'air. Il vient d'éclater subitement. Par ordre supérieur, les fouilles sont suspendues.

Il parait qu'en vertu d'une loi de Mehemet-Ali, qui n'a pas été abrogée, nul ne peut fouiller le sol de l'Egypte, sans s'être au préalable muni d'un firman. Dès le début des travaux, j'avais bien pensé à remplir cette indispensable formalité. Mais à ce moment, des fouilleurs travaillaient aux Pyramides, à Abousyr, à Saqqarah pour le compte de M. Fernandez ; la nécropole de Saqqarah était couverte de fellahs qui recueillaient des antiquités pour leur propre compte; le cheikh de Saqqarah avait des hommes à Daschour; enfin le Moudyr de Gyzéh était assez amateur d'antiquités pour en faire chercher à son profit, précisément en un point de la nécropole

qui n'est pas bien loin du Sérapéum. Or, le Moudyr n'a pas plus de firman que moi, ou que M. Fernandez, ou que le cheikh lui-même. Je crus donc que la loi était abrogée, sinon de droit, au moins de fait, et que je n'avais pas besoin de me munir d'une permission, dont je voyais que tout le monde autour de moi, les autorités du pays comprises, savait se passer.

On devine le reste. Le Moudyr d'un côté, le cheikh et les marchands d'antiquités de l'autre, n'auraient pas été fâchés de se débarrasser d'un rival trop souvent heureux, et de s'emparer d'une mine qui devenait plus féconde à mesure qu'elle semblait près de s'épuiser. Le firman fut le prétexte. Je n'ai pas de firman ; donc il faut avant tout suspendre les fouilles. Il faut en second lieu livrer au gouvernement égyptien les antiquités que j'ai en magasin, antiquités qui lui appartiennent, puisque c'est sans droit que je les ai acquises. Tel est l'ultimatum que m'apporte un jour le cheikh de Saqqarah, agissant, me dit-il, en vertu d'un ordre émané du Moudyr, lequel agit en vertu d'un ordre émané du Caire.

On s'intéresserait peu aux détails de contestations auxquelles cet incident donna lieu et je n'ai pas à les raconter. Un ultimatum de cette importance, ce n'est pas entre mes mains qu'il faut le remettre, c'est au représentant de la France à Alexandrie qu'il faut l'adresser : lui seul a qualité pour ti'aiter de la question avec le gouvernement égyptien. M'a-t-on écouté? C'est ce que j'ignore. Aucun ordre ne me parvint; je n'entendis parler ni du Moudyr, ni du cheikh, je ne reçus aucune nouvelle sommation d'avoir à quitter la montagne. Seulement un beau matin, les hommes, retenus au village par leur cheikh, n'arrivèrent pas. Je fus toute la journée seul au désert. On ne me défendait pas de travailler, mais, adroitement, on m'en enlevait les moyens. Mes fouilles étaient suspendues.

V. Enceinte du Sérapéum. Du 29 juin au 19 novembre 1861. — a) Ce temps d'arrêt ne fut heureusement pas de longue durée. Suspendues le 5 juin, les fouilles furent reprises le 29 du même mois, grâce à l'énergique intervention de M. le Moyne, agent et consul-général de France.

Le 29 juin, en eifet, le Moudyr m'envoie la copie d'une lettre qu'il vient de recevoir du sous-gouverneur du Caire, C'est le firman demandé. H est un peu étrange dans la forme ^ Ce n'est pas moins pour moi le plus précieux des documents, puisqu'il me rend le droit de fouiller.

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