Le serment d'Hedwige: Madame de Nailhac
L'émigration polonaise occupe une place à part dans le monde de Paris. Par les soldats obscurs, elle touche aux classes ouvrières; par les chefs éprouvés de ces armées héroïques qui ont tenu pendant des mois si terribles toutes les forces de la Russie en échec, elle se mêle à l'aristocratie du faubourg Saint-Germain et à la partie la plus intelligente et la plus active de la société française. Elle est en bas, elle est en haut, elle est partout; on l'estime, on la respecte,
on l'aime. Dans ses rangs épars et dispersés comme les rameaux d'un chêne broyé par un coup de foudre se cachent d'humbles héros qui ont fait des miracles, et brillent des capitaines qui ont accompli des prodiges d'audace, de persévérance, d'habileté vaillante.
Entre tous ces exilés existe une sorte de solidarité fraternelle; ils s'entr'aident, ils se protègent. Un lien les unit, l'amour indestructible de la patrie absente. Ceux qui meurent le lèguent à ceux qui naissent, et tous, les misérables comme les riches, appartiennent à la Pologne, qui reste impérissable dans leur esprit.
Cette situation, qui a une certaine analogie avec celle du peuple d'Israël errant sur la terre et poursuivant en songe le réveil de la Jérusalem sainte, a fait de la famille polonaise comme une tribu qui a sa physionomie et son caractère. Les années passent et n'en fondent pas les élémens. Des flots de victimes viennent la fortifier par intervalles, et la ra-
jeunissent par l'inoculation d'un sang nouveau qui a reçu le baptême du sacrifice. La vie de ces vaincus est mêlée de regrets et d'espoirs, regrets amers, espoirs violens; ils sont toujours prêts à recommencer, toujours à la merci d'une révolution; ils ne connaissent le repos que par accident, ils n'habitent pas la France, que la plupart d'entre eux ont adoptée; ils y campent, et, les yeux tournés du côté d'où vient la lumière, ils espèrent toujours que le bruit du canon les rappellera soudain au bord de la Vistule, leur fleuve sacré.
Cette attente que rien ne lasse, ni les constantes victoires de leur implacable ennemi, ni les défaillances de la politique, ni les trahisons du sort, mêle à leur existence un élément chevaleresque qui tend à disparaître du reste de l'Europe. On les dirait prédestinés au martyre; ils en acceptent les épreuves en pensée, et, l'heure venue, ils lui offrent leur liberté et leur sang. Ils ont fait à la
patrie garrottée et saignante le sacrifice de l'avenir, ils savent que tout, famille et fortune, est à elle, et cette foi maintient leur esprit à des hauteurs où les mesquines ambitions de la foule n'atteignent pas. L'enthousiasme, cette chose rare, vit en eux.
A l'époque où commence cette histoire, la plupart des personnes à qui Ton peut appliquer raisonnablement la qualification de Parisiens connaissaient, de vue tout au moins, le général Jean Zeleski, l'un des plus fiers combattans de la grande insurrection de 1831. H avait des habitudes d'une régularité parfaite. Chaque jour, à deux heures en hiver, à cinq en été, il passait à cheval aux Champs-Elysées, lentement, au pas, la mine fière, bien qu'il eût la tête légèrement inclinée sur la poitrine, et tenant à la main une canne qui ne l'abandonnait jamais.
Le comte Jean était un homme d'une taille moyenne, mais d'une telle harmonie
dans ses proportions et ses mouvemens qu'on pouvait aisément le croire plus grand qu'il ne Tétait en réalité. Il commençait à maigrir, comme on le remarque chez les hommes éprouvés par de longues fatigues ou que la vieillesse attaque; il se tassait. Il avait les épaules larges, la charpente robuste, le visage sec, la main petite et fine, les yeux couleur d'ardoise, la tête ronde avec des touffes de cheveux gris frisottant autour des tempes, la voix douce, un peu traînante, le regard bon et voilé, l'apparence d'un homme qui rêve. Quand il s'animait, tout changeait. C'était une transfiguration. Ceux qui l'avaient vu à la bataille ne pouvaient l'oublier. Au premier coup de feu, l'œil lançait des éclairs, le regard devenait métallique, la voix tonnante. C'était un volcan qui partait au bruit du canon; mais au plus fort de cette explosion il restait maître de lui, voyait tout, dirigeait tout. Sorti d'un régiment de cavalerie de ligne, dès les
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premiers chocs avec les divisions russes, il avait pris sur ses soldats un ascendant extraordinaire. A sa suite, les faucheurs enlevaient les batteries. Il avait innées les qualités de l'homme de guerre, la justesse et la rapidité du coup d'œil, une audace excessive alliée à la plus extrême prudence, des éclairs d'inspiration, une ténacité que rien n'étonnait. Jean Zeleski avait tenu la campagne le dernier, usant ses dernières bandes dans un dernier effort. Quand il passa la frontière entouré d'une poignée d'hommes déchirés de blessures, des larmes de rage roulaient sur ses joues. C'étaient les premières qu'il eût versées depuis le commencement des massacres et des incendies.
Par miracle, le comte Jean avait sauvé une moitié de sa fortune, placée en Angleterre à l'instigation de l'un de ses amis.
Plus tard, il avait épousé une riche héritière du grand-duché de Posen qui s'était éprise de sa renommée, et qu'il avait rendue
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parfaitement heureuse pendant dix ans. Elle lui avait donné une fille qui était, après la Pologne, ce qu'il aimait le plus au monde. Née dans l'exil, Hedwige y grandissait, promettant de ressembler à sa mère par la beauté, à son père par le caractère.
Le comte Jean Zeleski habitait avec sa fille un hôtel voisin des Champs-Elysées. Il voyageait beaucoup, menant avec lui Hedwige à Londres, à Madrid, à Rome, à Berlin, mais revenant toujours à son nid, où, grâce à la foule de ses compatriotes qui le fréquentaient, il retrouvait presque l'atmosphère de la patrie perdue. Partout et dans le meilleur monde, on lui faisait accueil.
Ces continuels voyages et ce mouvement qui la mettaient en communication avec tant de physionomies diverses faisaient à Hedwige une éducation active et' virile dont son esprit profitait : il devenait mûr et solide avant l'âge; mais elle tenait de sa race un fopde exaltation qui la préservait çojifrç
la sécheresse du monde qu'elle traversait.
Déjà, dans ces légères circonstances où une jeune fille peut faire entrevoir ce qu'elle est ou sera, l'énergie et la résolution du comte Jean s'étaient spontanément montrées en elle. Le général avait des amitiés éprouvées et robustes dans toutes les capitales où il avait séjourné; l'élévation de son caractère, la grandeur de son désintéressement, la fidélité de son abnégation, les expliquaient. Au nombre de ces amitiés, celle qui tenait la première place, la plus chère et la plus forte, était celle d'un Magyar, le comte Mathias Kloska, qui avait été son compagnon d'armes pendant la guerre de 1849.
Quand la Hongrie s'était soulevée, Zeleski n'avait pas manqué de s'y jeter et d'y porter avec l'entrain de son courage l'expérience puisée sur d'autres champs de bataille. Le comte Kloska, qui sortait aussi de l'arme de la cavalerie, et le comte Jean, s'étaient rencontrés en vingt occasions où ils avaient
fait assaut de bravoure et de dévoûment.
Leur amitié avait commencé par une sorte de rivalité et d'antagonisme qui prenait tout doucement le chemin de la haine.
Un hasard en avait décidé autrement.
Un jour où, tout à coup investi du commandement par un ordre du gouvernement provisoire, le comte Zeleski avait résolument engagé la bataille, un mouvement impétueux de Kloska assura la victoire, que l'obstination et l'héroïsme de son chef ne pouvaient arracher à des forces supérieures.
Les deux généraux s'étaient cherchés au milieu du triomphe; fiers Fun de l'autre, poussés par un de ces élans qui emportent les rancunes, leurs mains s'étaient unies.
Une amitié que rien ne devait plus altérer venait d'être cimentée. <
La Hongrie écrasée, Kloska et Zeleski s'étaient retrouvés à Paris. Une connaissance plus approfondie de ce qu'ils valaient scella leur intimité. Entre les deux gêné-
raux, aucun rapport physique. Le Magyar était grand, mince, souple comme un félin, avec un visage d'une carnation pâle et fine tout couronné d'une forêt de cheveux blonds relevés en longues mèches onduleuses sur un front pur. Le comte Mathias avait un fils, Stéphane Kloska, que ses amis appelaient entre eux Pista, diminutif familier qui est dans les usages de la langue magyare.
En 1849, Stéphane n'avait pas plus de vingt ans; au moment où nous trouvons le Hongrois et le Polonais à Paris, il en avait vingt-six ou vingt-sept. Stéphane Kloska était la vivante image de son père, avec cette élégance vive et cet éclat qui servent de compagnons à la jeunesse.
La famille Zeleski occupait une situation particulière entre toutes les familles polonaises qui avaient demandé un asile à la France. Sa noblesse remontait à travers les âges jusqu'aux origines de cette monarchie qui ft sçtuvé lft chrétienté $veç Jçp,n.
Sobieski, et disparu avec Casimir-Auguste de Saxe. On racontait que trois Zeleski étaient morts le sabre au poing, montés sur des chevaux blancs, l'un tué par le Moscovite, l'autre par le Turc, un troisième par le Suédois. Jean Zeleski n'espérait plus un aussi beau trépas. Le bruit courait, — c'était du moins une tradition conservée en Podolie, d'où sortait la famille, — que, lorsqu'un Zeleski devait mourir dans l'année, il voyait son ombre passer devant lui. Eût-il la force d'un taureau et la jeunesse du mois de mai, l'année l'emportait en s'écoulant. Un jour, interrogé sur cette tradition, le comte Jean avait essayé de donner un autre cours à l'entretien; mais, pressé de questions:
— Eh bien! oui, c'est vrai, dit-il.
Le comte Kloska, devant qui pour la première fois il affirmait cette légende, lui saisit la main.
— Est-ce ta croyance vraiment? lui dit-il,
— Tu verras,
Tels étaient les deux hommes qui se visitaient tous les jours en 185., et qui n'avaient point de secrets l'un pour l'autre. Dans Famitié du comte Kloska, il y avait une nuance marquée de respect, dans celle du comte Zeleski une nuance voilée d'autorité. Le dévoûment était égal des deux côtés. Le matin ou le soir, ils se rencontraient, et, quel que fût le début de la conversation, elle ne tardait point à gagner les contrées lointaines où leur cœur était resté avec une part de leur sang. Ils parlaient des morts et de ceux qui leur avaient survécu, des martyrs que les neiges de la Sibérie ou les ombres des citadelles engloutissaient, et ils appelaient de tous leurs vœux l'heure des luttes nouvelles. C'étaient deux vies calmes pleines d'agitations souterraines, deux existences pures traversées par des orages. Ils avaient un pied dans le monde, un pied dans la révolution. Un groupe ardent d'exilés, d'émissaires et de
conspirateurs allait de l'hôtel Zeleski à l'hôtel Kloska, épiant l'étincelle qui devait mettre le feu à l'Europe, et dressant l'oreille au moindre coup de fusil. Le comte Jean et le comte Mathias en étaient l'âme.
Son père laissait Hedwige à peu près maîtresse absolue de ses actions. Elle passait des journées entières dans la bibliothèque de l'hôtel, où elle employait une partie de son temps à tenir à jour la correspondance du comte. On la voyait peu, et on la recherchait beaucoup. Sa grande distraction était de se promener dans un grand jardin qui touchait à l'avenue Gabriel. La nuit l'y surprenait quelquefois assise à l'écart, regardant le scintillement des étoiles ou les jeux de la lumière épanchée par la lune à travers le feuillage. Elle ne parlait jamais des rêveries qui l'y retenaient. Hedwige ne paraissait point pressée de se marier, bien qu'elle eût alors plus de vingt ans, et que l'opulence de sa dot et sa beauté l'eussent
déjà signalée aux fils de famille. Quand on prononçait devant elle le nom de l'un d'entre eux, elle souriait et répondait invariablement :
— J'ai le temps d'attendre, et j'attends.
La même liberté, avec les allures plus larges que comportait son sexe, avait dirigé l'éducation de Stéphane, qui usait à sa guise de la fortune de sa mère, morte depuis quelques années comme celle d'Hedwige. Le comte Kloska, auprès de qui il avait guerroyé en Hongrie, avait désiré qu'il parcourût l'Europe et l'Orient. Ce désir répondait trop aux goûts de Stéphane pour n'être point suivi. Ces continuelles absences ne nuisaient pas à l'étroite intimité qui unissait les deux jeunes gens; ils se voyaient beaucoup pendant les rares séjours de Stéphane à Paris. Leur amitié, un peu émue du côté d'Hedwige, cordiale et franche du côté de Stéphane, avait alors des occasions de se réveiller.
Il y avait de grands contrastes dans le caractère de ce jeune homme, une certaine concentration unie à une ardeur singulière, une exaltation que la voix et le regard trahissaient tout à coup, et beaucoup de réserve. Il aimait la vie active. Le comte Kloska le connaissait bien, et il savait que son autorité paternelle n'avait point de risque à courir. Cette certitude provenait d'une circonstance qui avait laissé de profondes traces dans l'esprit de Stéphane, comme il suffit parfois d'un coup de vent pour plier un arbrisseau. A l'époque où la Hongrie allait succomber sous l'effort des armées russes, Stéphane, bien jeune encore, oublia un jour, pour une femme qu'il avait rencontrée dans le monde aristocratique de Pesth, un devoir dont il avait accepté la responsabilité. Quand il se réveilla, éperdu de la faute qu'il avait commise, libre de cette ivresse passagère qui l'avait égaré, il croyait l'honneur mort. Son père avait
16 tË SERMENT d'hEDWIÔE.
pris sa place et tout réparé. Rentré dans la mêlée, on put croire qu'il n'avait disparu que pour remplir des ordres secrets. Kloska ne lui reprocha rien; mais Stéphane aperçut dans ses yeux le reflet des tortures qu'il avait subies. Ce moment terrible mit entre eux un lien que le fils n'essaya jamais de rompre.
Un matin, Jean Zeleski entra chez Mathias Kloska.
— Veux-tu fermer ta porte? lui dit-il; j'ai à te parler.
Mathias sonna et donna l'ordre de ne laisser entrer personne.
— Je me fais vieux, reprit Zeleski. Si je venais à mourir, consentirais-tu à te charger de ma fille?
— Que dis-tu là? s'écria le Hongrois.
— Une chose fort simple. Je te demande si tu consentirais à te charger de ma fille dans le cas où je viendrais à mourir?
— Sans aucun doute; mais pourquoi me
parles-tu de cela? Tu as un corps de fer...
— Le fer s'use ; puis il faut tout prévoir.
Si un événement survenait, je ne voudrais pas qu'Hedwige restât seule. J'ai pensé à toi.
— Tu as bien fait. Ma maison sera la maison de ta fille; si un malheur te frappait, j'aurais deux enfans.
— Merci.
— Il y a même quelque chose de mieux à faire; j'ai un fils, c'est un brave garçon... Veux-tu m'accorder pour lui la main d'Hedwige?
— J'allais te le proposer. Une fille de son âge et belle comme elle est, vivant sous le même toit, cela pourrait avoir des inconvéniens. . . Un mariage arrange tout.
Stéphane est libre?
— Oui... des amourettes seulement. Il voyage en Italie.
— Il faudra le rappeler.
— Tu désires donc que ce mariage se fasse le plus tôt possible?
— Sans aucun doute. J'ai même apporté quelques papiers qui te donneront une idée exacte de ma fortune. Elle est largement diminuée; il n'en reste guère que ce qui appartient en propre à Hedwige, avec quelques débris de la mienne... Tant de Polonais souffrent autour de moi...
— Cela n'est rien, dit Eloska en repoussant les papiers que le comte Jean étalait sur la table; mais tu parles comme un homme qui pourrait disparaître demain . . .
Jamais je ne t'ai vu ainsi.
— C'est qu'en effet demain je puis être mort.
— Es-tu malade?
— Non.
— Alors qu'y a-t-il?
Zeleski fronça légèrement le sourcil.
Kloska plongea ses yeux dans les siens.
Un souvenir traversa subitement sa pensée.
— Est-ce que par hasard?... reprit-il...
— Eh bien! oui. Ne m'interroge pas...
Il se peut que mon esprit fatigué ait été la proie de chimériques hallucinations ; peutêtre aussi de mystérieuses réalités qui échappent à l'analyse m'ont-elles permis de lire dans l'avenir. Quoi qu'il en soit, hier j'ai cru me voir, ... et une voix intérieure m'a crié que j'allais mourir.
Eloska s'était emparé de la main du comte.
— Mais c'est de la folie! s'écria-t-il.
Zeleski secoua la tête.
— Ton fils sera le mari de ma fille ? dit-il.
— Certainement.
— Eh bien! écris-lui.
H se leva, donna une vigoureuse poignée de main à son ami, et au moment de le quitter :
— Ah! reprit-il, Hedwige ne sait rien de tout ceci, sinon que j'ai pensé à Stéphane pour elle; ne lui parle donc pas de nos prévisions.
Après que le comte Zeleski eut quitté le
comte Kloska, celui-ci, encore tout ému, écrivit à son fils pour hâter son retour. On sait que Stéphane voyageait en Italie; mais ce que le comte Kloska ignorait, c'est qu'il n'était pas parti seul. Stéphane vivait alors dans toute la fièvre d'un amour qui faisait que pour lui, sur la terre et sous le ciel, dans le présent et l'avenir, il n'y avait qu'un être, qu'une femme, la comtesse Mari- Lobogowitz. Ensemble ils avaient parcouru une grande partie de la péninsule ; puis la comtesse s'était retirée dans une villa au bord de la mer, entre Lucques et Livourne, où Stéphane était venu la rejoindre, espérant que son père et le temps l'oublieraient dans cette solitude. La villa, cachée derrière des bois d'oliviers, à l'ombre d'un promontoire, était assez éloignée de la route pour qu'il fût malaisé d'y parvenir, si on ne la cherchait pas. Elle était enfouie au creux d'une vallée pleine de fraîcheur, de parfums et d'ombre; elle avait pour horizon, d'un
LE SEEMENT D'HEDWIGE. 21
côté des montagnes basses et ondulées, de l'autre la mer bleue et immense. Marie et Stéphane ne se promenaient guère au loin.
Leur empire n'avait pas plus d'étendue qu'un jardin. Ils tournaient autour des mêmes bosquets, suivaient les mêmes sentiers, s'asseyaient au bord des mêmes fontaines, s'égaraient le soir le long des mêtnes plages, et ce coin de terre qu'un enfant eût traversé dans ses jeux leur suffisait. Us 7 étaient l'un avec l'autre.
La comtesse Lobogowitz appartenait à une famille considérable de la Bohême.
Elle avait toutes les ardeurs et tous les enthousiasmes de cette race exaltée et rêveuse qui a eu ses prophètes avec Jean Huss et ses héros avec Jean Ziska. Mariée de bonne heure au comte Lobogowitz, elle n'avait pas tardé à en être séparée par des circonstances où les torts n'étaient pas encore de son côté. Avec une immense fortune qui l'avait aidé à promener ses fantaisies
dans toutes les capitales de l'Europe, plus connu dans les villes d'eaux que dans son régiment, le comte avait une humeur vagabonde et des goûts mobiles qui ne lui permettaient pas plus de rester à la même place que d'aimer longtemps la même personne ou la même chose. Il changeait pour changer. Il avait en quelque sorte la nostalgie de l'inconnu. De là des fuites continuelles et des absences qui ne cessaient point. A vingt-trois ans, la comtesse se trouva seule par une conséquence logique des habitudes du comte Lobogowitz. Il n'y eut entre eux aucune explication, aucun reproche; il lui abandonna l'usage de sa fortune particulière en y ajoutant généreusement une portion de la sienne, et ils ne se rencontrèrent plus qu'en voyage. Marie était orpheline et n'avait point d'enfant.
A vingt-trois ans, on ne vit pas longtemps seule, surtout quand on ressemble à la comtesse Marie. C'était une de ces fem-
mes qui paraissent destinées par un dieu inconnu à vivre jeunes et à mourir toujours jeunes. Elle était toute d'élan et d'impressions, ne les calculant jamais et les subissant toutes avec la même intensité.
La dernière lui semblait toujours la seule vraie. Un physionomiste eût deviné son être intérieur d'après son visage. Une morale austère pouvait s'attrister de cette découverte, une sympathie secrète ne lui faisait pas défaut. Marie avait des yeux d'enfant, larges, clairs, lumineux, d'une couleur bleue qui changeait de nuance selon le temps et certaines dispositions d'humeur dont elle n'était pas maîtresse, — quelquefois pareils à de l'azur limpide, quelquefois gris, puis tournant au vert, — la bouche sensuelle avec des lèvres d'un contour délicat, le menton arrondi, le nez court et fin, coquettement accompagné de narines roses et mobiles, les sourcils déliés. Son rire frais dessinait des fossettes mignonnes
dans ses joues, dont l'épiderme doux et tendre avait le coloris d'une rose blanche.
Son intelligence prompte et souple comprenait tout et se pliait à tout. Sa nature prime-sautière répugnait au mensonge.
Quand elle riait, c'est qu'elle était heureuse; quand elle pleurait, c'est qu'elle avait de la peine, et, bonheur ou chagrin, il fallait que tout fît explosion.
A l'époque où Marie avait été abandonnée par le comte, un peu errante, un peu attristée, regrettant presque celui qu'elle ne devait plus revoir, mais sentant au fond de son jeune cœur un flot de vie, elle était arrivée à Paris à la suite d'une amie d'enfance dont le mari appartenait à l'ambassade d'Autriche. Les distractions viennent vite au-devant d'une femme isolée et séduisante qui les cherche. La comtesse rencontra Stéphane dans le monde. L'impétuosité de leur amour put faire croire à ces crises qui ont la fougue et la spontanéité d'une
irruption. Ce fut véritablement un de ces coups de foudre dont parle Stendahl. Ils se virent et s'aimèrent.
Leur rencontre s'était faite dans un bal.
La maîtresse de la maison présenta Stéphane à Marie, qui sentit comme un courant d'air chaud dans sa poitrine. Les premières paroles échangées, quelqu'un s'avança vers la comtesse pour la conduire à la valse. Stéphane pâlit subitement. Il la suivit du regard tandis que la danse l'emportait dans son tourbillon. Elle revint bientôt à sa place.
— C'est une chose horrible que la valse, dit Kloska; si j'aimais, celle que mon cœur aurait choisie ne valserait jamais.
— Et vous? dit Marie, qui leva sur lui ses grands yeux.
— Moi ! . . . elle aurait ma vie.
Quelqu'un s'approcha de nouveau de la
comtesse.
— Je ne valse plus, répondit-elle.
26 LE SEBMENT d'hEDWIGE.
Un cri faillit s'échapper des lèvres de Stéphane... C'est ainsi qu'ils se donnèrent Pun à l'autre.
Le jour où la lettre que le comte Kloska écrivait à son fils devait arriver à la villa Forli, Stéphane, assis sur un pan de mousse, à l'ombre d'un bouquet de pins, ayant à son côté un livre ouvert dont le vent seul tournait les feuilles, regardait vaguement devant lui. Marie s'approcha, et, posant un doigt sur son épaule:
— A quoi pensiez-vous? dit-elle.
— Je pensais...
— Taisez-vous! s'écria-t-elle. Je devine que vous ne pensiez pas à moi. Ne m'auriez-vous pas embrassé les mains déjà, et Tune après Fautre, et toutes deux ensemble, si je me trompais? Pour qui ou pourquoi me trahissez-vous, dites? Ah! que vous me ressemblez peu! Moi, je n'ai que vous dans l'esprit, dans le cœur, dans le souvenir, dans l'espérance...
Il l'attira près de lui, elle se laissa faire.
— Je pense quelquefois, reprit-elle, aux jours lointains où je ne te connaissais pas. Que de bruit, que de mouvement!
Je vivais dans un cercle de femmes dont j'ai peine à comprendre l'existence à présent. Toujours des bals, des fêtes, des voyages!... Et je croyais mes heures remplies parce qu'il n'y en avait pas une qui ne fût agitée. . . C'était le vide et le désœuvrement; maintenant un sentiment de plénitude heureuse me réchauffe, et tout ce qui m'entoure a un langage dont la douceur me pénètre. . . Que je plains celles qui sont restées dans le monde, où je ne veux plus paraître!...
Stéphane se mit à ses pieds.
— Que deviendraisje, s'écria-t-il, si je te perdais ?. . .
Elle se pencha vers lui à la rencontre de ses lèvres.
— Et toi, murmura-t-elle, sera-ce demain
comme aujourd'hui et les jours d'après comme demain?
Stéphane allait répondre. Le gravier d'une allée cria au fond du jardin; un homme parut au détour d'un massif d'orangers, tenant un plateau à la main.
— - Ah ! des lettres encore ! s'écria Marie.
C'étaient des lettres en effet. Elle les prit d'une main impatiente, et, les éparpilant sur le gazon:
— Ne pourrait-on pas nous oublier, nous qui oublions tout le monde? On est si bien loin de tous ceux qu'on a connus!
Du bout d'un éventail avec lequel elle badinait, elle fit sauter quelques-unes des lettres semées dans l'herbe.
— De qui tout cela peut-il être? continua-t-elle. J'ai des amis dont je ne sais plus les noms. Sont-ils à Paris, à Vienne, k Londres ? Que c'est loin tout cela, et que c'est laid!
Au passage, Stéphane embrassait sa main.
Ses yeux tout à coup tombèrent sur Tune de ces lettres. Il la saisit.
— De mon père! dit-il.
Un frisson passa sur le visage de Stéphane, qui venait de déchirer l'enveloppe.
— Qu'est-ce? demanda la comtesse.
— Vois, répondit-il en lui tendant la lettre.
D'un coup d'œil, elle lut ces quelques mots:
«Viens sur-le-champ, j'ai besoin de toi.»
Elle se rapprocha vivement de Stéphane.
— Et tu partiras? dit-elle.
— Il le faut,... c'est mon père!
Des larmes jaillirent des yeux de Marie.
— Nous étions si heureux tout à l'heure!
dit-elle.
Puis, avec un cri d'effroi:
— C'est cela! quelque conspiration sans doute! une expédition peut-être! Toujours des hasards! toujours du sang!
Elle pleurait. Stéphane la prit dans ses
30 LE SERMENT Jï'hEDWIGE.
bras, et, embrassant son front, ses joues, ses yeux:
» — Ecoute, ce n'est pas ce que tu crois, dit-il. Je sais aussi bien que le comte Kloska où en sont nos affaires. Rien de possible en ce moment; plus tard peut-être, dans un an ou deux
— Mais quoi alors?
— C'est ce que j'ignore. Seulement je connais mon père : pour qu'il m'écrive ainsi, il faut que ce soit quelque chose de grave.
— Et tu ne soupçonnes rien?
— Rien.
— S'il voulait te marier?
— Quelle folie!
— Cependant s'il le voulait?...
— Est-ce que je ne t'appartiens pas?
— Tu refuserais?
— Tu en doutes?
Elle lui sauta au cou.
— Sais-tu ce que je crains? reprit Stéphane.
Marie le regarda d'un air inquiet.
— J'ai peur qu'il ne soit malade.
— Tu as raison, il faut partir.
Elle se leva et marcha lentement du côté de la villa. Elle respirait avec effort et regardait autour d'elle.
— Il me semble que tout est triste à présent. . . Vois, le soleil ne brille plus. Ah! ces lettres! comme j'avais raison de n'en pas vouloir!
Stéphane la consolait et lui parlait tendrement ; mais il avait comme elle le cœur déchiré.
Trois jours après, il entrait chez son père, qui l'attendait.
— Me voici, qu'y a-t-il?
— Il y a que je te marie.
Stéphane crut avoir mal entendu.
— Vous dites? reprit-il d'une voix éperdue.
— Je dis que tu épouses la fille de notre ami Zeleski.
— Hedwige! Mais depuis quand? pourquoi?
— Je t'expliquerai cela. Tu connais mes liens d'étroite amitié avec le comte Zeleski; depuis des années, sa fille et toi vous vivez l'un près de l'autre. Je ne pouvais pas rêver une meiDeure alliance. (
— Mais si mon cœur était pris?
Le comte Kloska sourit.
— Je sais, dit-il; mais tu as vingt-six ans . . .
Stéphane fit un mouvement.
— D'ailleurs ma parole est engagée, poursuivit Kloska.
Stéphane devint pâle comme un mort.
C'était un coup de massue.
Il y eut un silence.
— Aujourd'hui même, reprit Kloska, le comte Zeleski te présentera officiellement à sa fille.
Stéphane quitta son père dans un état d'accablement indescriptible. Ainsi ce que redoutait la comtesse Logobowitz était vrai ! On voulait le marier; on n'avait pas at-
LE SEBMENT d'hEDWIGE. 33
tendu son arrivée, on ne l'avait pas consulté ! Tous ses rêves étaient anéantis, toutes ses espérances brisées. L'avenir se fermait.
Que faire cependant? Les dernières paroles de son père retentissaient toujours à son oreille. Là était l'obstacle terrible, inexorable... Les heures s'écoulaient, le moment approchait où il devait aller chez le comte Zeleski, et il éprouvait un âpre besoin de voir Marie. Il lui écrivit ces seuls mots:
«Ne perds pas une heure,... viens!»
Elle près de lui, il se croyait presque sauvé.
Dans l'après-midi, il se rendit avec son père chez le comte Zeleski, qui le reçut avec les marques de la plus sincère affection, mais gravement, comme un père qui tend la main à l'homme de qui va dépendre le bonheur de son unique enfant. Une idée illumina soudain l'esprit de Stéphane; certainement le salut était là.
— Avant de pousser l'entretien plus loin,
34 LE SERMENT d'hEDWIGB.
dit-il au comte Zeleski, voulez-vous me permettre de causer seul un instant avec M"e HedwigeP
Hedwige et Stéphane passèrent dans le jardin. Elle était un peu émue, mais souriante, avec un air heureux qui faisait rayonner son visage. Pour lui, il demeurait muet. Ce qu'il avait à dire était si difficile, comment aborder de telles confidences? Jusqu'où les pousser? A tout prix cependant il fallait rompre, et seule Hedwige le pouvait.
— Vous connaissez le motif de ma présence ici? dit-il enfin.
— Mon père a pris soin de m'en informer.
— M'autorisez-vous à vous parler comme à une amie, à la meilleure amie que j'aurais en ce monde?
— Vous pouvez le faire d'autant plus librement que ce titre que vous me donnez, je le mérite. Je suis et serai toujours votre amie.
LE SEBMENT d'hEDWIGI"*, 35
— - Voilà qui m'encourage à vous ouvrir mon cœur. Vous me pardonnerez les choses délicates que j'ai à vous dire en pensant que je le dois et pour vous et pour moi?
— Je ne sais si vous me ferez de la peine; mais je n'aurai rien à vous pardonner, puisque vous parlerez franchement.
Il assura sa voix en ralentissant le pas.
— Vous savez, dit-il, que votre père a jeté les yeux sur moi pour être le compagnon de votre vie?
— En effet... Depuis quelques jours déjà, il m'a prévenue. J'ajouterai même que cette proposition ne m'a pas surprise. Il me semblait naturel que la fille du comte Zeleski épousât le fils du comte Eloska.
— Cependant, Hedwige, ce mariage est impossible.
— Impossible! Et pourquoi?
— Je ne suis pas libre.
— Vous êtes marié? s'écria-t-elle en pâlissant.
— Non, j'aime ailleurs.
— Ah! — fit-elle; puis, continuant sa marche : — Est-oe une jeune fille que vous ayez compromise et à laquelle en homme d'honneur vous deviez vous dévouer?
Stéphane hésita.
— Oh! vous pouvez tout dire, repritelle. . . Vous savez que je n'ai pas été élevée comme une pensionnaire, et qu'on m'a librement ouvert les portes du monde de bonne heure. Donc regardez-moi, je vous prie, comme une femme avec laquelle on peut parler...
— Ce n'est pas une jeune fille.
— Une femme mariée a Lors f
— Oui.
— J'ai vu cela, quoique je ne le comprenne pas;... mais en quoi cela vous engage-t-il? Une femme qui a trahi sa foi, quelle foi peut-elle réclamer?
— Ah! vous ne la connaissez pas!
— Je sais que cela mourra comme cela
est né. Pourquoi voulez-vous qu'une chose passagère empêche une chose éternelle?
— Mais si je l'aime!
— Croyez-vous donc, Stéphane, que je ne vous aime pas, moi aussi?...
Il la regarda tout étonné. Elle devint pourpre.
— Il faut bien que cela soit, reprit-elle pour que je vous en fasse l'aveu après ce que vous m'avez dit. Ce qui fait mon excuse, c'est que cet amour n'est pas d'hier... Voilà plus de six ans qu'il dure...
— Six ans! répéta Stéphane.
— Écoutez-moi, et vous nie comprendrez . . .
C'est mon cœur qui parle*.. J'étais presque une enfant quand cet amour a commencé.
C'était dans votre chère patrie, pendant la guerre. Une nuit, un détachement de honveds marchait sous la conduite de votre ami Gabor Eckelski, qui me ramenait à mon père avec mission expresse de ne pas perdre une minute. La pluie tombait. Tout
à coup au loin des lueurs rouges éclairent l'horizon, et le bruit d'une fusillade retentit. Presque aussitôt une femme à demi nue sort de l'ombre, et tout effarée, sautant sur la route, se cramponne à la jambe de Gabor. Un seul cri jaillit de ses lèvres:
Ma fille ! et du geste elle montre le village en flammes; mais votre ami avait des ordres. Il secoua la tête. Alors vous, la relevant :
— Guidez-moi, dites-vous, je suis libre; il ne sera pas dit qu'ayant un cheval sous moi et un sabre au poing j'aurai laissé sans secours une mère qui pleure... Vous en souvenez- vous P
— Oui! oui!
— Elle s'élance, vous la suivez. Les honveds marchaient plus lentement, moi je regardais dans la nuit. Des minutes se passèrent, qui me parurent longues comme des années. Soudain on entendit un galop rapide, et deux ombres sortirent ensemble
tE SERMENT d'hEDWIGE. 39
des ténèbres. Vous teniez devant vous une petite fille à demi morte de frayeur.
— C'est fait, dites-vous. Comment? je ne sais pas; mais les voici vivantes Tune et Fautre...
Du revers de votre main vous essuyiez quelques gouttes de sang répandues sur votre visage. Moi, me penchant à l'oreille de la femme qui m'accompagnait :
— Tu vois cet homme? lui dis-je. Stéphane Eloska sera mon mari, ou je prendrai le voile, je le jure. Vous vivez, je suis à vous.
— Même sachant ce que vous savez?
— Oui, le sachant. Vous paraissez surpris, Stéphane : c'est que vous n'êtes jamais descendu au fond d'une âme qu'une espérance unique a remplie... Je vous ai toujours connu digne de cet amour, et je me sens capable d'en accepter tous les devoirs... Et maintenant je renoncerais à ce rêve dont toute ma jeunesse a été nourrie!...
Hélas 1 mon ami, j'ai trop vu le monde,
j'ai traversé trop de salons pour que quelques-uns des voiles qui les couvrent ne se soient pas déchirés... J'ai pu deviner comment naissent et meurent ces misères du cœur, ces surprises de l'esprit, pour lesquelles on profane un mot qui ne peut s'appliquer aux sentimens périssables que ne consacre pas Dieu.
— Hedwige, vous ne la connaissez pas, vous dis-je!
— Et moi, je me connais ! Je la défie de vous aimer comme je vous aime! Elle a aimé deux fois,... elle aimera une troisième...
Hedwige et Stéphane firent quelques pas en silence. Stéphane en marchant enfonçait son talon dans le sable; il mâchait ses lèvres.
— Hedwige, je vous en prie, faites que le refus vienne de vous, reprit-il; un mot de votre bouche, et ce mariage est rompu.
Je vous aimerai comme une sœur...
— Non, ou votre femme, ou rien.
— Mais voyez quel avenir!... Un lien indestructible et nos cœurs séparés!
Relevant la tête avec l'expression de l'orgueil :
— Je me fie à l'avenir, reprit-elle.
— Ainsi vous êtes décidée?
— Oui.
— Un jour, si je deviens votre mari, vous ne me reprocherez rien?
— Je sais à quoi je m'engage, le dévouaient me sera facile.
Stéphane frappa du pied.
— Dieu m'est témoin que je vous ai avertie! s'écria-t-il.
La porté qui donnait de l'hôtel sur le jardin s'ouvrit.
— Est-ce fini? demanda d'une voix tendre le comte Zeleski en paraissant sur le perron.
— C'est fini, dit Hedwiçe.
Stéphane rentra chez lui dans un état qui touchait à la folie. Il avait tout dit, sauf un nom, tout fait pour se rendre libre, et pas un seul anneau de la chaîne ne s'était brisé. Il maudissait Hedwige. Sa beauté ne ^éblouissait pas, son amour ne le touchait point, sa fière confiance dans l'avenir l'irritait. Tout ce qui vient d'un cœur qu'on n'aime pas blesse ou déplaît. Que lui faisait ce dévoûment si sûr de lui?
Pourquoi cette tendresse passionnée? Qui la lui demandait? Qu'avait-elle besoin de garder au fond de son âme de si lointains souvenirs? Si plus tard elle versait des
larmes de sang, la faute en serait à elle; mais celle qu'il aimait n'en verserait-elle pas de plus cuisantes?
Sans tout raconter à son 61s, le comte Eloska lui fit part de quelques détails sur la conversation qu'il avait eue avec le comte Zeleski et des circonstances dans lesquelles son mariage avec Hedwige avait été arrêté. Stéphane y découvrait de nouveaux obstacles à une rupture. Un aveu complet à son père ne rendrait cette situation que plus difficile encore. Comment le comte Kloska admettrait-il la pensée d'une liaison éternelle avec une femme qui portait un autre nom que le sien P Etait-ce là un motif qu'il pût invoquer pour retirer sa parole?
Cependant les jours s'écoulaient; il n'avait presque plus revu Hedwige, et seulement quelquefois devant du monde. Rien ne lui permettait de croire qu'elle fût revenue à d'autres idées. La comtesse Lobogowitz ne devait pas tarder à rentrer
dans Paris. Elle arriva, et, prévenu par un billet, il courut chez elle.
Marie lui saisit les mains, le regarda.
— Il y a un malheur, n'est-ce pas? dit-elle.
— Hélas! oui.
— Votre père n'est pas malade cependant?
— Non.
— Quoi donc alors? Ah! je devine. Un mariage...
Il inclina la tête sans répondre.
— Ah! lâche cœur!... Eh bien! laissezmoi; vous ne me verrez plus...
A ces derniers mots, une expression de désespoir si effrayant se peignit sur le visage de Stéphane que soudain, avec cette fougue d'impressions qui était dans sa nature, elle se jeta dans ses bras.
— Mais alors ce mariage, tu ne le feras pas ? Stéphane secoua la tête.
— Voyons, je veux rester calme, repritelle, je ne te comprends pas bien... Il y a quelque chose que tu me caches.
«•— Il est des sacrifices qu'on peut refuser au père à qui l'on doit la vie, on appartient corps et âme à celui qui vous a sauvé l'honneur.
— Que veux-tu dire?
— J'ai eu mon heure de défaillance, et sans mon père cette heure maudite eût laissé sur le nom que je porte une tache ineffaçable. Un soldat qui déserte, qu'en penses-tu?
— Toi?
— Regarde ma pâleur, €t tu verras si je mens! J'appartiens au comte Kloska, et sa volonté est ma loi.
— C'est donc lui!
Stéphane courba la tête..
Les lèvres tremblantes, traversée de mille orages qui la faisaient passer de la colère à l'amour, du désespoir à la pitié, la comtesse posa tout à coup la main sur le cœur de Stéphane.
— Et si tu l'épouses, elle, m'aimeras-tu toujours? dit elle.
46 LE SEEMENT D HEDWIGE.
— Plus que jamais!
— Elle n'aura de toi que le nom?
— Je te le jure.
— Ah! je ne croyais pas t'aimer avec cette folie!...
Bientôt après, tous les amis de l'émigration polonaise et hongroise apprirent que la fille du comte Zeleski allait épouser le fils du comte Kloska. Ce fut comme si ces deux nations également héroïques se fussent unies en eux. On accourut de toutes parts pour apporter des félicitations aux deux familles. Les bans étaient publiés. Zeleski pressait le mariage. Il agissait comme un homme qui craint de ne pas vivre assez longtemps pour confier sa fille à des mains sûres. Il n'avait plus parlé au comte Kloska de ses pressentimens; mais on sentait qu'une seule pensée dominait sa vie, et qu'il en croyait les heures comptées. Chaque jour Stéphane voyait Hedwige. Elle restait simple, et naturelle. Quand il ne l'observait pas,
elle attachait sur son fiancé de longs regards, comme si elle eût voulu pénétrer au fond de son âme et y lire le secret de sa destinée; quand leurs yeux se rencontraient, elle ne détournait pas les siens, et rien dans son attitude ne laissait croire qu'elle fut craintive ou attristée. Peu de jours avant celui qui avait été choisi pour la célébration de leur mariage, Stéphane la prit à part.
— H en est temps encore, dit-il; vous avez bien réfléchi?
— Pourquoi réfléchir quand on a pris son parti?
— Ainsi vous n'avez pas changé d'idée?
— Non.
— Malgré ce que je vous ai dit?
— Peut-être même à cause de ce que vous m'avez dit.
Stéphane surpris la regarda.
— Me serais-je retirée, poursuivit-elle, si vous aviez été frappé d'une maladie cruelle?
Vous ne le croyez pas. C'est votre âme qui est atteinte. . . Un jour vous serez seul et vous souffrirez, pourquoi me retirerais-je? J'ai su attendre, j'attendrai.
— Que votre volonté soit donc faite ! Ma conscience ne me reprochera rien.
Le mariage eut lieu à la Madeleine en présence de la société la mieux choisie, et la plus brillante. Dans sa parure de mariée, Hedwige était splendide. Pâle sous son voile blanc, elle traversa d'un pas ferme la foule, dont tous les yeux la cherchaient.
Au premier rang, sur le passage du cortège, elle aperçut une femme tout en noir qui se tenait debout et penchait la tête en avant comme pour la mieux voir. Elle avait le visage pareil à de l'ivoire, les lèvres décolorées, les yeux sombres. Sa main tremblait, appuyée au dossier d'une chaise.
Leurs regards se croisèrent, quelque chose frissonna dans le cœur d'Hedwige, et une voix lui cria : C'est elle! j
LE SEMENT d'hEDWIGB. 49
C'était la comtesse Lobogowitz en effet. Elle avait juré à Stéphane de ne pas assister à la cérémonie, elle se Tétait promis à ellemême; à la dernière heure, une force irrésistible l'avait poussée. Elle avait voulu voir sa rivale dans tout l'éclat de son triomphe d'un jour, et peut-être aussi, par sa présence, s'imposer à la pensée de Stéphane. Il est un grand nombre de femmes qui ne peuvent résister à l'attrait d'une souffrance, et qui, nourries d'émotions, veulent pleurer quand elles ne peuvent pas être enivrées. Marie s'était traînée jusqu'à l'église, elle y était entrée plus morte que vive, mais soutenue par je ne sais quelle force amère. Subitement, quand les portes de la Madeleine s'ouvrirent à deux battans, elle s'était trouvée debout, et rien ne l'eût arrachée de cette place où elle devait souffrir mille morts.
Stéphane la découvrit tout de suite. Elle lui lança un regard de feu. Quand il passa auprès d'elle, à l'expression désespérée de
son visage, elle eut dans sa torture un éclair de joie.
— Au moins sa pensée ne sera pas avec l'autre, se dit-elle.
En ce moment aussi, la pensée d'Hedwige n'était pas avec Stéphane; elle ne pouvait se détacher de l'inconnue qui lui avait fait voir son front de marbre. Elle entrevoyait vaguement qu'un calvaire où elle laisserait le plus pur de son sang se dressait devant elle ; mais à cette heure suprême eût-elle pu dire non, elle ne l'eût pas fait. Quand elle quitta l'autel au bras de Stéphane pour se rendre à la sacristie, la femme en noir se trouva devant elle, immobile. Le bras de Stéphane trembla.
— Ah! se dit-elle, je ne me suis pas trompée !
1 Le comte Eloska avait fait arranger pour son fils et sa belle-fille le rez-de-chaussée d'un hôtel qui avait son entrée sur la rue du Faubourg-Saint-Honoré, et un jardin qui
s'étendait le long de la rue Matignon. C'est là que Stéphane conduisit Hedwige. Dans la soirée, un dîner réunit les parens des deux époux et leurs amis les plus intimes.
Bientôt ils restèrent seuls. Jean Zeleski se retira le dernier. Il embrassa Hedwige sur le front comme s'il ne devait plus la revoir, et, serrant la main de son gendre:
— Je vous l'ai donnée, dit-il, vous m'en répondez devant Dieu.
Stéphane s'inclina silencieusement. Peu d'instans après, il laissait Hedwige aux mains de ses femmes, la saluait et s'éloignait.
Demeurée seule dans une grande chambre dont les meubles magnifiques et les tentures de soie ne lui rappelaient rien, Hedwige prêta l'oreille. Le cœur lui battait à l'étouffer. Elle regarda autour d'elle; les glaces éclairées par les bougies qu'on avait laissées sur la toilette lui renvoyaient son image.
Elle était plus blanche que son peignoir de mousseline. Allait-elle revoir Stéphane, et
que lui dirait-il? Deux portes s'étaient refermées sur lui; elle les avait bien entendues. Avait-il un autre appartement que celui où on Favait laissée? Elle se rappelait que le comte Zeleski et sa mère n'en avaient qu'un.
— C'est qu'eux, ils s'aimaient ! pensa-t-elle.
Elle s'approcha d'une fenêtre doucement, comme si elle eût eu peur d'être surprise, écarta le rideau, et regarda devant elle. Le jardin de l'hôtel s'étendait sous cette fenêtre. Il y avait de grands arbres tout chargés du feuillage de la jeune saison ; un rossignol chantait dans la ramée. La lune, qui nageait dans un ciel pur, jetait sur le gazon, à travers les branches épaisses, des plaques de lumière au milieu desquelles les marguerites brillaient comme des étoiles d'argent. De légers frissons de vent passaient dans les vieux ormes, et leur communiquaient une vie aérienne pleine de murmures. Mille pensées venaient à l'esprit d'Hedwige. Le
LE SERMENT d'hEDWIQE. 53
front collé à la vitre, les yeux perdus dans la demi-transparence de cette nuit sereine, elle se demandait si elle n'avait pas eu tort de confier sa vie à un cœur qui ne lui appartenait pas. Que lui donnait-on, à elle qui donnait tout? Et cependant elle sentait en elle une source inépuisable de tendresse et des trésors de dévoûment qu'elle avait soif de répandre. Il était impossible qu'elle ne triomphât pas de l'indifférence que Stéphane lui témoignait. Elle était jeune aussi, belle, intelligente, et son âme n'avait été hantée que par les pensées nobles et droites. Elle interrogeait ses souvenirs. Toute sa vie avait appartenu à Stéphane. Rien ne l'avait distraite de son amour. Elle s'était gardée à lui comme on garde une lampe dans un sanctuaire. Il était impossible qu'il ne vînt pas un jour à ses pieds lui demander pardon de l'avoir méconnue. Comme elle lui pardonnerait, et avec quel bonheur!
Enfin sa rêverie suivit une autre pente,
Elle avait surpris dans le monde bien des secrets qu'elle comprenait mal, mais dont ses lectures et Féducation qu'elle avait reçue dans les divers milieux où l'exil l'avait poussée lui permettaient de saisir les causes et les conséquences. Elle avait vu des larmes éteindre des sourires, puis de nouveaux sourires éclore du milieu des larmes, et tout cela inconstant, passager, fugitif. On bâtissait sur le sable, un jour on se réveillait parmi les décombres. Elle se souvenait d'existences perdues, de femmes devant lesquelles on s'écartait. Leurs complices n'étaient pas plus heureux. Ils avaient leur part des inquiétudes et des humiliations subies. Il ne pouvait pas se faire que le fils du comte Kloska, celui-là même qu'elle avait vu si brave et si généreux, acceptât longtemps de vivre dans de telles conditions. Ce n'était point une pâture à satisfaire son cœur. Le germe des meilleurs sentimens était en lui.
L'heure était proche où il chercherait l'amour
dans le devoir, à la face du ciel, sous le regard de Dieu, dans la sainteté du mariage, dans l'enivrement d'une espérance bénie et d'une vie commune. Il reconnaîtrait que le reste n'est que fange et que poussière . . .
Un bruit léger se fit entendre soudain dans l'intérieur des appartenons. Hedwige tourna la tête à demi, tout émue. Il lui sembla qu'on marchait avec précaution ; elle se blottit dans les rideaux. Le bruit s'éloigna, puis s'éteignit. S'était-elle trompée? Comme elle restait immobile, le visage tourné du côté de la fenêtre, écoutant encore, elle crut voir une ombre qui traversait le jardin.
Le gravier craquait sous des pas rapides.
Elle reconnut Stéphane. Il tira une clé de sa poche, ouvrit une porte à demi cachée dans le lierre, et disparut. Un nuage passa devant les yeux d'Hedwige; son cœur cessa de battre, elle fit un pas ou deux au hasard, et tomba sur le tapis comme morte. Un sentiment de vie cependant ne l'abandon-
nait pas, le sentiment de la souffrance. Les yeux à demi clos, les tempes et la paume des mains mouillées, le cœur pris dans un étau, elle vit comme derrière une glace sans tain glisser le visage blanc de la femme en noir qui attachait sur elle ses yeux de feu.
Elle l'emportait donc ! Quelque temps glacée, Hedwige se releva enfin sur le coude, et regarda autour d'elle. La notion exacte de la réalité lui revint. La lutte implacable venait de commencer, lutte de tous les jours, dure, cruelle, sans trêve ni repos. Par ce qu'il venait de faire, elle jugeait de l'empire que l'inconnue avait sur Stéphane. Il l'avait prévenue, mais elle ne le croyait pas. A présent elle ne doutait plus. Elle passa la main sur son front et se dressa.
— Eh bien! dit-elle, je suis veuve.
Le lendemain, après une nuit sans sommeil, elle éprouva une sensation de lassitude accablante. Qu'allait-elle faire de ses longues journées? Elle se traîna jusqu'à la fenêtre
où la vérité lui était apparue, elle l'ouvrit; le gravier de la petite allée qui longeait les murailles du jardin gardait encore l'empreinte des pas de Stéphane. Elle eût voulu mourir à cette place. Des larmes l'auraient soulagée, elle ne pouvait pas pleurer. Qu'avaitelle fait de ce courage et de cet orgueil qui l'avient soutenue lorsque Stéphane lui avait fait sa confession? Elle se croyait alors si sûre de l'avenir! Quelle confiance superbe en elle! quelle certitude de tout vaincre par la force de son amour! Est-il donc de ces malheurs dont on ne peut mesurer le poids que lorsqu'ils vous accablent? Trahie le premier jour, elle se sentait écrasée. Que serait-ce donc le lendemain, les jours d'après? Elle laissa tomber ses bras le long de son corps, et resta anéantie sur une chaise, les yeux sur la porte du jardin.
Le souvenir que son père devait lui rendre visite dans la matinée la ranima. Elle pouvait souffrir, mais non lui*
— Allons! se dit-elle, j'ai choisi, debout!
Elle sonna, et s'habilla pour le recevoir.
En se regardant dans un miroir, elle fut effrayée de sa pâleur.
— Mais s'il me voit ainsi, reprit-elle, il comprendra que le désespoir me ronge!
Elle se mit une nuance de rouge et s'arrangea. En se voyant ainsi fardée, elle eut un triste sourire.
— Ce sera mon premier mensonge, pensat-elle.
A l'heure du déjeuner, Stéphane parut en habit du matin. Il lui prit la main et voulut la baiser. Hedwige la retira.
— Pas encore, dit-elle, mais tout à l'heure, si vous voulez bien.
Stéphane l'interrogea du regard.
— J'ai une prière à vous adresser, repritelle ; mon père va venir, vous me baiserez la main devant lui. C'est un peu d'hypocrisie que je vous demande, rien qu'un peu. Vous pouvez faire de moi ce qui vous
LE SERMENT D'HEDWIQE. 59
plaira, je me suis donnée; mais lui, épargnez-le.
— Ordonnez, je ferai ce que vous voudrez.
— Ce que je voudrai? En êtes-vous bien sûr?
— Oui, car, sachant ce que vous savez, vous n'exigerez de moi que ce que je puis accorder.
— Vous avez raison, et je vous remercie de la bonne opinion que vous avez de votre femme. Je pourrai un jour peut-être vous haïr; mais je ne vous mépriserai jamais, car vous ne m'avez pas trompée... J'étais à ma fenêtre cette nuit quand vous êtes sorti . . .
Stéphane tressaillit.
— Ce n'était pas un sentiment de curiosité qui m'y poussait, je vous le jure.
— Je vous crois.
— Ce que j'ai vu nous met bien à l'aise en face l'un de l'autre ; oui, peut-être auraisje mieux fait de vous écouter;.., vous ne
pouvez pas savoir ce qui se passait dans mon coeur... A force de vivre avec un rêve, on croit tout possible. A présent d'ailleurs il est trop tard; mais vous m'approuverez, je pense, si je vous demande pour mon père de sauver les apparences. S'il me croyait malheureuse, il en mourrait. Et puis je ne veux pas qu'il vous prenne en haine.
Devant lui, vous vous efforcerez de me témoigner un peu de tendresse, quelque chose qui ressemble à l'affection qu'un jeune mari peut avoir pour sa jeune femme ; quand il ne sera plus là, ie vous en tiendrai quitte.
— J'avais une grande amitié pour vous, Hedwige, il y a un mois, il me sera facile de m'en souvenir.
— Pour vous comme pour moi, repritelle sans s'arrêter à cette réponse, il ne convient pas que tout le monde soit au courant de cette situation. Fiez-vous â la curiosité des uns et à la méchanceté des autres pour
qu'elle soit bientôt devinée; l'audace y est inutile . . .
— Vous avez raison.
On annonça le comte Zeleski. Hedwige courut au-devant de lui.
— Je vous trouve ensemble, c'est bon signe, dit-il, et, tendant la main à Stéphane :
— Bonjour, mon fils, vous connaîtrez un jour le cœur que j'ai mis sous votre garde.
— Vous restez avec nous à déjeuner?
dit Stéphane.
— Si je ne vous dérange pas . . .
— Oh! vous, c'est encore nous, s'écria Hedwige, qui le fit asseoir entre elle et Stéphane.
Elle anima la conversation et la soutint avec une grande aisance. Le comte Jean, qui n'avait aucun soupçon, ne vit rien, et la crut parfaitement heureuse. Toujours plein de l'idée qu'il ne passerait pas l'année, son cœur se dilata. Il pouvait disparaître tranquille; sa fille avait un appui, un protecteur
62 Le SEfeMEftT d'hed^vige.
qui ne lui ferait défaut en aucune circonstance. Le déjeuner fini, Stéphane marcha au hasard dans la pièce; la contrainte qu'il s'était imposée menaçait de devenir visible.
Les hommes ont moins que les femmes l'art des ruses quotidiennes, l'habileté adroite dans les petites choses qui composent la trame ordinaire des événemens; dans les grandes, ils se rattrapent quelquefois. Hedwige partit d'un éclat de rire argentin.
— Ah! que vous savez mal dissimuler!
dit-elle. Estce que je ne vois pas que votre cher cigare vous manque? Rassurezvous, je ne veux pas que vous me sacrifiiez aucune de vos habitudes ; le jardin est là, . . . allez fumer. Mon père vous dira que je suis une personne, raisonnable.
Stéphane obéit, heureux d'échapper pour un instant à l'embarras qu'il éprouvait.
Hedwige passa son bras sous celui de son père, et, le poussant:
— Ke vous gênez pas pour moi, dit-elle.
LE SERMENT d'hEDWIGK. 63
Est-ce que vous n'êtes pas chez vousp Imitez donc Pista.
Zeleski, ravi, descendit au jardin. Restée seule, et la porte refermée, Hedwige prit sa tête dans ses mains; puis, tombant sur un fauteuil :
— C'est à devenir folle ! Est-ce que ce sera tous les jours ainsi? s'écria-t-elle... Un quart d'heure de plus, et j'éclatais!
Cependant le comte venait de rejoindre Stéphane, et l'entraînait au fond du jardin.
— J'ai un service à vous demander, mon ami, plus que cela même, une prière à vous adresser, dit-il.
— A moi? Parlez.
— Voulez-vous me promettre de ne pas emmener ma fille avant la fin de l'année?...
Je ne suis pas content de ma santé, je ne voudrais pas me séparer d'Hedwige.
— N'est-ce que cela?...
— C'est beaucoup... Vous avez quelquefois à voyager, je le sais . . . Peut-être aussi
avez-vous la pensée de conduire votre femme en Suisse ou en Italie... L'année prochaine, je vous rendrai votre liberté.
— Rassurez-vous. Si je devais quitter Paris, je partirais seul.
— Merci, vous .ne savez pas le bien que vous me faites... Si un jour vous êtes père, vous me comprendrez . . . Pas un mot de tout ceci à Hedwige, n'est-ce pas?
Ils firent deux ou trois tours dans le jardin. Par un mouvement involontaire, Stéphane en marchant effaçait la trace de ses pas imprimés dans le sable. Quelque chose grondait en lui en présence de ce vieillard qu'il vénérait, et sa passion même pour la comtesse Lobogowitz n'étouffait pas cette voix intérieure.
— Que sentez-vous? lui dit-il embarrassé.
Est-ce un malaise, une souffrance ? Ni vous ni mon père ne m'aviez jamais parlé de cela.
— Oh! ce n'est peut-être rien; mais il me semble que je suis comme ces arbres
dont l'écorce est encore solide et le feuillage vert, tandis qu'au dedans le tronc tombe en poudre.
Ils rentrèrent au salon, Hedwige s'était mise au piano. Le comte s'assit. Le regard de Stéphane glissa une fois ou deux du côté de la pendule.
— Mon ami, dit Hedwige, vous avez un rendez-vous... Vos amis m'en voudraient, si je vous enlevais tout à fait à eux ... Je ne suis pas seule;... ainsi laissez-moi.
Elle s'approcha de Stéphane et lui tendit la main d'un air coquet. Il la baisa et sortit.
Le père orgueilleux attira sa fille auprès de lui.
— C'est toujours ainsi que ta mère agissait, dit-il, et c'est pourquoi je ne pouvais la quitter. Sois toujours de même, et Stéphane t'aimera de plus en plus.
Ainsi commencée, l'existence d'Hedwige
continua dans les mêmes conditions; toutes
les surfaces étaient ménagées. Il eût fallu un observateur très attentif pour voir au fond. Chaque nuit, Stéphane s'échappait par la porte du jardin, sautait dans un coupé de remise qu'il prenait au bout de la rue Matignon, du côté des Champs-Elysées, se faisait conduire à Saint-James, où la comtesse avait loué une villa, et en revenait au petit jour par le même chemin. Il avait pour valet de chambre un soldat qu'il avait arraché d'un champ de bataille, et qui se fût fait tuer pour lui. Seul il était au courant de la vie de son maître, qui ne lui avait même pas recommandé le secret, tant il comptait sur sa discrétion absolue et son aveugle dévoûment. Les chambres des autres domestiques avaient leurs fenêtres sur le faubourg Saint-Honoré ; ils ne pouvaient donc rien voir de ce qui se passait du côté de la rue Matignon. Quant au jardinier, il ne commençait son travail qu'à dix heures pour ne pas interrompre le sommeil de la com-
teste Kloska. Quelquefois Stéphane déjeunait auprès du lit de sa femme. Dans ces circonstances et en présence de la camériste qui les servait, il n'est pas d'attention qu'il n'eût pour Hedwige.
La comtesse Lobogowitz, établie à Saint- James, y vivait dans une retraite absolue, ne recevant personne, et retenant auprès d'elle Stéphane comme si elle eût voulu recommencer dans les environs du bois de Boulogne l'existence qu'elle avait menée au bord de la mer de Toscane. Le coup de foudre qui avait éclaté dans leur existence n'avait pu augmenter en intensité l'amour de la comtesse; mais il l'avait rendu, si l'on peut s'exprimer ainsi, plus aigu. Elle était inquiète et troublée, avec des mouvemens de colère et de jalousie. Elle comptait les heures qu'il donnait à Hedwige, et les trouvait toujours trop longues. Il la surprenait parfois en larmes et désespérée ou irritée et violente, prête à toutes les audaces.
H n'avait plus qu'un moyen de les éviter:
c'était de les provoquer. Certaines imprudences, des témérités même, passent inaperçues à Paris, dont l'immensité les noie. La comtesse Lobogowitz avait des journées plus douces quand elle avait passé une soirée au théâtre, seule avec Stéphane dans une loge du rez-de-chaussée, ou quelques heures le matin à cheval dans les allées solitaires du bois. C'était le fruit défendu, et la saveur lui en paraissait délicieuse. Un jour cependant il la trouva au milieu de caisses et de paquets. Il semblait que ce fût un déménagement. Elle avait le regard fauve, la voix nerveuse.
— Qu'y a-t-il donc? demanda Stéphane.
— Rien, seulement je pars.
— Vous partez?
— Sans doute; hier vous étiez à l'Opéra avec la comtesse Kloska. Pendant le jour, vous avez vingt fois monté et descendu les Champs-Elysées avec elle; je n'ai plus rien
à faire ici... D'ailleurs j'étouffe... Dans une heure, je serai loin.
— Et vous allez?
— Est-ce que je sais?... En Suisse, surles bords du Rhin, peut-être en Italie, revoir cette villa où vous m'avez aimée.
— Eh bien! partez,... je vous suis.
Elle s'arrêta toute rouge, les yeux brillans.
— Bien vrai!... Vous feriez cela,...
vous?
— Oui, moi. Je ne respire que là où vous êtes, vous le savez bien.
La comtesse lui tendit les bras.
— Ah! tu me rends la vie!... Ce soir, veux-tu?
— Ce soir.
Elle prit la tête de Stéphane entre ses mains, et l'embrassa avec passion.
— Je vois bien à présent que tu m'aimes !
J'ai été bien malheureuse, va !.. . Hier j'ai cru que je mourrais . . . J'étais aux Champs Elysées, au fond d'une voiture, à l'heure
70 LE SEEMENT D'HEDWIGE* ■
où tu t'y promenais avec elle. Un hasard m'y avait conduite,... non, pas le hasard, mais l'espérance de fy rencontrer. J'avais besoin de te voir. Vingt fois j'ai failli me jeter sous les pieds de tes chevaux et te crier : «C'est moi! c'est Marie!» Morte, il me semblait que tu ne m'aurais pas oubliée. Et je pleurais sous mon voile. Cette promenade s'est enfin terminée. Le soir, un de mes vieux amis de Prague, un des seuls que je voie parce qu'il a découvert ma retraite, m'a proposé de me conduire à l'Opéra. On donnait le Trouvère; il y a dans le dernier acte des accens d'une douleur qui me ravissent en me déchirant, et puis tu ne devais pas venir... J'arrive, mes yeux font le tour de la salle : encore elle! et toi avec elle ! Je crus que je devenais folle. Je n'entendais plus, je ne voyais plus...
Je me disais : Il l'aime, bien sûr ! — Effrayé de mon silence, mon vieil ami me regarda. — Vous êtes malade? me dit-il. — Je lui
pris le bras et sortis. Je suis restée debout toute la nuit; le matin venu, j'ai pris la résolution de partir. Je ne t'aurais pas revu, je ne t'aurais pas écrit. Je croyais que je ne t'aimais plus. Tu es entré ... Je t'adore !
Elle pleurait et riait tout à la fois.
— Ah ! que je vais être heureuse là-bas !
reprit-elle en battant des mains. Personne entre nous, personne!
Elle le regarda tout à coup troublée.
— Tu ne me trompes pas,... tu viens?
— Tu seras bien obligée de le croire ce soir.
— Alors reste! Qu'as-tu besoin de me quitter? Si tu t'en vas, j'aurai peur.
— Je reste.
Dans la journée, Hedwige reçut une lettre par laquelle Stéphane lui apprenait qu'il était forcé de partir subitement pour une affaire urgente.
— Ne vous inquiétez pas, disait-il en
72 LE SERMENT d'hEDWIGB.
finissant, si mon absence devait se prolonger au-delà d'un mois, je tous avertirais.
Après qu'elle eut parcouru cette lettre, où Stéphane ne prenait presque pas la peine de déguiser la vérité, les mains d'Hedwige tombèrent sur ses genoux.
— Reviendra-t-il seulement? se dit-elle.
Elle n'avait plus beaucoup d'illusion sur
l'avenir qui lui était promis; mais cette fuite soudaine, sous laquelle elle devinait un enlèvement, dépassait encore ses craintes.
— Je n'ai rien à lui reprocher, se dit-elle encore, il m'avait prévenue. Ah! il tient cruellement sa parole...
Elle reprit la lettre, et en pesa tous les mots.
— Oui, c'est bien cela, reprit-elle avec accablement; cette affaire urgente, c'est elle... Ils partent ensemble... Il m'avertira si son absence doit se prolonger plus d'un mois ... Un mois, deux mois ! . . . Combien s'en écoulera-t-il avant que je le revoie?
Elle entendit le pas de son père dans la
pièce voisine; précipitamment elle cacha le lettre de Stéphane dans un meuble.
— Tu es seule? dit le comte.
— Oui.
— Qu'as-tu? Tu es toute pâle.
— C'est que Stéphane a dû partir subitement. D était là tout à l'heure. . . Une lettre arrive, ... un de ses amis le réclame, un des meilleurs. — C'est quelque chose de grave, me dit Stéphane, je n'ai pas le droit d'hésiter. Pardonne-moi. — H m'a embrassée, et il est parti.
— Va-t-il loin?
— Oui, je crois,... en Allemagne ou en Italie... Je ne me rappelle pas, j'étais si troublée!... C'est notre première séparation.
Hedwige appuya sa tête sur l'épaule de son père; son cœur trop plein se dégonfla, elle se mit à pleurer. Le comte passait la main sur ses cheveux.
•- Brave cœur, disait-il en pensant à
Stéphane, il me Ta laissée, il m'a tenu parole. . .
— Il ne faut pas lui en vouloir, reprit-il à haute voix; les hommes ont des obligations sacrées devant lesquelles il ne leur est pas permis de reculer.
— Oh! je ne lui en veux pas... Il m'a dit qu'il m'écrirait... Je vous afflige en pleurant, c'est plus fort que moi.
— Pauvre chère enfant! Lui aussi doit être bien malheureux...
Hedwige resta plusieurs jours sans nouvelles, dévorant ses larmes, étouffant son chagrin. Elle fit le même récit au comte Kloska, qui lui demandait des nouvelles de son fils.
— Et vous ne savez pas le nom de cet ami? dit-il.
— Ah ! si, . . . à vous je puis le dire. . .
C'est Gabor Eckelsy; mais il m'a bien recommandé le secret.
Hedwige un instant après écrivait à Gabor
pour le prévenir qu'elle avait dû se servir de son nom pour expliquer un voyage de son ami Stéphane, obligé de partir subitement dans des circonstances qui exigeaient le plus grand mystère. Gabor Eckelsy lui répondit que son nom et sa personne étaient aux ordres de Stéphane et aux siens.
La première lettre qu'Hedwige reçut de Stéphane était datée de Florence. Il ne lui parlait pas de son retour. Quand elle décacheta l'enveloppe qui renfermait cette lettre laconique, il s'en dégagea un léger parfum.
— Ah! fit-elle en déchirant le papier, elle a voulu que je n'ignorasse rien. . .
Un mois se passa, un autre encore, Stéphane ne revenait pas. Un chagrin noir dévorait Hedwige. On touchait alors aux premiers jours de novembre; le comte Jean s'affaiblissait, mais résistait. Il était comme un arbre vigoureux que des coups de vent ont ébranlé, mais qui tient encore à la
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terre par de fortes racines. Sa tendresse pour Hedwige était devenue plus profonde et plus expansive, maternelle en quelque sorte. Depuis le départ de Stéphane surtout, il la voyait tous les jours, souvent deux fois par jour. Il dînait chez elle ou elle dînait chez lui. Il n'avait d'ailleurs rien changé à ses habitudes ; il sortait aux mêmes heures, et faisait aux Champs-Elysées sa promenade quotidienne à cheval. Cependant Hedwige, qui l'examinait avec une sollicitude alarmée, lui trouvait quelque chose de singulier dans l'expression du regard; son sourire n'était plus le même.
Elle n'aurait pas su dire ce qui l'inquiétait, et elle était inquiète. Elle voyait bien que le comte Kloska avait la même préoccupation.
Stéphane cependant, rentré dans la villa Forli, s'y oubliait. Il y avait des heures où il se demandait si véritablement il était marié. Que devait-il en somme à la femme
LE SEBMENT d'hEDWIGE. 77
qui portait son nom et qui l'attendait?
Quand il Favait épousée, ne savait-elle pas qu'il ne s'appartenait plus? En restant auprès de la comtesse Lobogowitz, il obéissait à une loi supérieure à toutes les lois humaines, à la voix de son cœur, que celle-ci avait librement accepté, comme il l'avait librement offert. La comtesse éprouvait une sensation de bonheur immense. Elle voyait bien que Stéphane ne l'avait pas trompée, qu'il était tout à elle. A cette exaltation de son amour, qui était alors dans tout son épanouissement, se joignait le sentiment du triomphe remporté.
Quant à Hedwige, elle commençait à être è. bout de prétextes pour justifier l'absence de Stéphane. Elle lui avait écrit pour le mettre au courant de ce qu'elle avait fait au sujet de Gabor Eckelsy, et s'était excusée de l'avoir fait sans son assentiment. Aucun reproche d'ailleurs dans ses lettres, rien qui pût faire supposer qu'elle
78 LE SEMENT d'hEDWIGB.
devinât ce qui le retenait si loin. Stéphane ne pouvait s'empêcher de lui rendre justice. H admirait cette hauteur de caractère, cette ferme abnégation, ce sentiment austère du devoir, cette dignité; mais par instans il lui en voulait presque. Révoltée, elle eût été à son niveau. Il se fût senti presque dégagé. C'était sa patience inaltérable, sa résignation, sa vertu filiale, qui mettaient une épine dans son bonheur.
Sur ces entrefaites, un jour, étant près de sa fille, le comte Zeleski pâlit subitement, chancela et tomba. Le médecin ne dissimula pas à Hedwige la gravité du danger.
On parvint, à l'aide de violens réactifs, à rendre au comte l'usage de ses sens; mais les forces vitales étaient épuisées, Zeleski était atteint dans les profondeurs mêmes de l'existence. Il le savait. Quand il aperçut sa fille à ses pieds, tout en larmes, il lui tendit les bras.
— Il y a longtemps que je suis prêt,
lui dit-il ; il faut nous dire adieu. Je m'en vais moins tristement, puisque je te laisse aux mains de Stéphane.
Hedwige expédia une dépêche à son mari.
— Mon père se meurt, lui mandait-elle ; hâtez-vous, si vous voulez le voir.
La dépêche surprit Stéphane en pleine ivresse; mais deux heures après il était sur la route de Paris. Il put recevoir les adieux de Zeleski, qui ne vivait plus que par un reste de volonté. Sa fin était aussi calme que sa vie avait été agitée.
— Voilà bien des jours déjà que j'ai pris congé de la terre, disait-il à sa fille en cherchant à la consoler. Dieu a permis que je fusse averti... La mort qui vient ne me surprendra point.
Hedwige et Stéphane étaient auprès de lui, agenouillés, leurs mains dans les siennes. Mathias Kloska debout, l'âme déchirée, regardait mourir celui qu'il avait vu dans le feu des batailles. Un instant, la tête de
Zeleski s'embarrassa. Il prononça des mots sans suite qui le ramenaient en esprit aux luttes de son passé; puis une flamme plus pure parut dans ses yeux, une expression de gravité sereine se répandit sur son visage. Il se tourna vers Stéphane.
— Tu as rendu ma fille heureuse, que ma bénédiction t'accompagne, dit-il.
Stéphane courba la tête. Un moment après, Jean Zeleski n'était plus.
Pendant l'année qui suivit, Hedwige se renferma dans une retraite absolue; elle ne vit plus que quelques vieux amis de celui qu'elle pleurait. Seule elle pouvait apprécier l'étendue de sa perte. La mort du comte Jean avait fait comme un trou dans sa vie. Elle ne voyait rien qui pût combler le vide. Mathias Kloska était auprès d'elle plus souvent que Stéphane, qui cependant ne la menaçait pas encore de s'éloigner.
Quelque temps elle roula dans sa pensée les résolutions les plus désespérées. Quel
bien les ans lui pouvaient-ils promettre?
Le père n'était plus, le mari n'avait jamais été; pourquoi prolonger cette agonie? Au plus fort de son désespoir, le ressort de la jeunesse la soutint; on ne déserte pas la vie à vingt ans, surtout quand on a reçu d'un père l'exemple de la constance et les leçons de la plus haute vertu. Elle l'avait vu autrefois dans l'adversité cédant pas à pas le terrain conquis par l'ennemi, mais luttant sans relâche. Son devoir était de l'imiter. Elle vivait sous le même toit que Stéphane; pourquoi n'essaierait-elle pas de le retenir auprès d'elle? Ce charme qu'une autre possédait, était-il donc impossible d'en découvrir le secret? Avait-elle franchement engagé la lutte? Fallait-il s'avouer vaincue avant l'épuisement total des forces?... Et puis elle l'aimait toujours.
Hedwige, revenue du premier abattement où l'avait jetée la mort du comte
82 LE SERVENT d'hEDWIGE.
Jean, s'attacha donc à découvrir ce qui avait le don de plaire à Stéphane. Elle eut avec lui des coquetteries pudiques, des tendresses voilées, des soumissions caressantes, qui eussent conquis d'un seul élan une âme moins envahie par la passion. Ses premières défaites ne la découragèrent pas, elle redoubla au contraire de soins aimables : elle mit dans son attitude avec lui un abandon timide et charmant; elle s'enveloppa de grâce en quelque sorte. La femme se révélait sous la jeune fille comme un beau paysage sous le brouillard léger dont le matin dissipe les vapeurs. Il ne semblait pas qu'il l'eût quittée un jour, ni qu'elle eût aucun reproche à lui faire. Un sourire l'accueillait, un sourire le saluait. Un remords pénétra peut-être l'âme de Stéphane; mais ce fut tout. Il était affectueux avec Hedwige, plein de menues attentions, rien de plus.
Cependant Hedwige sentait que la fièvre la gagnait; elle avait des nuits sans sommeil
et des lassitudes profondes pendant le jour.
L'espérance à laquelle elle voulait s'acharner l'abandonnait. Elle éprouvait cet épuisement qui saisit le voyageur sur une plage dont le sable perfide fuit sous ses pieds. Il marche et il n'avance pas. La petite porte du jardin s'était ouverte de nouveau. La femme en noir était donc revenue.
Un matin, Hedwidge ne put pas se lever.
Elle fit un effort et posa le pied par terre ; tout tourna autour d'elle, elle resta anéantie au bord du lit. Une crise violente se déclara; le délire la saisit. En quelques heures, elle fut en danger.
— C'est la mort de son père qui la tue, disait-on à son chevet.
Stéphane s'établit auprès d'elle; mais il ne faudrait pas jurer qu'une pensée d'atroce égoïsme ne traversa point son esprit. Le comte Lobogowitz venait justement de se tuer en chassant le sanglier dans les forêts de la Transylvanie. Néanmoins au bout de huit
jours, tout péril était conjuré. La vigueur, l'énergie de sa constitution, avaient sauvé.
Hedwige. Elle eut un pâle sourire ne jetant les yeux autour de cette chambre nuptiale qui lui avait réservé tant de tortures, et faisant approcher Stéphane :
— Je vous demande pardon de n'être pas morte, dit-elle.
— Hedwige! s'écria Stéphane.
— Pourquoi mentir? M'auriez-vous regrettée, dites? Les malades ont quelquefois un don de seconde vue. L'autre nuit, j'avais les yeux ouverts. Il me semblait que je sortais du tombeau. Je vous regardais. Vous marchiez lentement, la tête basse, allant de cette fenêtre à cette porte. Je voyais l'ombre de vos pensées sur votre front, elles étaient noires. J'en suivais la progression terrible. . . Si Dieu avait écouté ma prière, il m'eût prise en ce moment.
— Je vous en supplie, dit Stéphane, ne parlez pas ainsi ! . . . Quelles idées avez-vous donc?
— Les seules justes et vraies qui me soient venues depuis que je porte votre nom. Je vois bien à présent que vous aviez raison. Il ne faut pas m'en vouloir.
Si vous souffrez, le plus à plaindre de nous deux, c'est encore moi. J'étais aveuglée par mon amour. Il me semblait impossible que vous n'en fussiez pas pénétré un jour.
C'était de l'égoïsme, et c'est ce qui m'a perdue. . .
Stéphane fit un mouvement comme pour s'emparer de sa main.
— Oh! vous pouvez la prendre, dit-elle en lui tendant sa main pâle et amaigrie; ce sera toujours celle d'une honnête femme.
Elle parut réfléchir une minute.
— Celle d'une amie, je ne sais plus, reprit-elle.
Et comme Stéphane la regardait attentivement :
— Il se peut qu'un jour un accident envenime la blessure, continua-t-elle; si alors
vous êtes malheureux, moi aussi peut-être je serai sans pitié.
Sa main lentement s'échappa de celle de Stéphane, qui ne répondait pas.
— Quoi qu'il en soit, ajouta-t-elle après un silence, je vous rends votre parole...
L'hypocrisie devient inutile entre nous. Mon père n'est plus, je cesse de la réclamer.
Vous verrez ce que vous voudrez faire pour le vôtre.
— Mais vous-même, Hedwige, que comptez-vous faire?
— Rien que vous ne puissiez approuver.
Je me souviendrai que je suis la fille de Jean Zeleski, et je vivrai, si vous y consentez, sous le toit où il nous a réunis.
Vous y resterez ou vous en sortirez à votre gré. Je voudrais éviter à sa mémoire le scandale d'une séparation. Cependant, si vous l'exigez...
— Je n'y ai jamais pensé.
~- Cela m'étonne; c'est qu'alors on n'y
a pas pensé, reprit-elle en appuyant sur le mot. Quant à moi, je rentrerai dans le monde où je suis née. A défaut de votre bras, j'aurai celui du comte Eloska. Si je continuais à vivre dans la retraite, le temps de mon deuil étant expiré, on pourrait croire que c'est un châtiment qui m'est infligé pour une faute secrète, et c'est un doute que je ne veux pas laisser peser sur mon nom. L'effort qu'elle avait fait pour parler avait amené une vive rougeur sur les joues d'Hedwige. Elle porta la main à son front brûlant.
— Et maintenant, ajouta-t-elle, vous êtes libre de retourner auprès de...
Le nom expira sur ses lèvres. Tout à coup elle éclata en sanglots, et cachant son visage entre ses mains:
— Ah! Stéphane, si vous aviez voulu!
a'écria-t-elle.
88 LE SERMENT d'hEDWIGB.
Le comte Lobogowitz mort, la comtesse n'avait point affecté les dehors d'une douleur inconsolable. Elle eut, avec les égards que Ton doit au monde, la franchise de sa situation. Retenue en Bohême par des affaires de succession embrouillées et prise d'impatience, elle appela Stéphane. Hedwige était sur pied, hors d'affaire. Il partit.
— - A moins que votre père ne tombe malade, rassurez-vous, lui dit-elle, vous n'aurez point de mes nouvelles.
Les choses arrangées dans son pays natal, la comtesse regagna Paris lentement par la Suisse. Elle eut même un instant le désir de s'arrêter aux bords du lac de Genève;
mais Paris l'attirait par le besoin qu'elle éprouvait, peut-être à son insu, de secouer le silence et la majesté froide du vieil hôtel où elle s'était ensevelie dans le Kleimeite de Prague.
Stéphane trouva la maison d'Hedwige ouverte. Une des premières personnes qu'il y rencontra fut son ami Gabor Eckelsy, qui ne put s'empêcher de sourire en le voyant. Quelques mois avaient transformé la comtesse Kloska. C'était une grande dame dans la meilleure acception du mot.
— Me ferez-vous l'honneur de rester avec moi ce soir? lui dit-elle dès son arrivée.
J'ai quelques personnes à dîner qui seront charmées de vous serrer la main.
— Mon père en est-il ? demanda Stéphane, étonné et un peu irrité de cet accueil.
— Toujours, répondit tranquillement Hedwige.
Les coquetteries avaient disparu; mais il retrouva dans l'écurie ses chevaux, dans la
remise son coupé. La maison avait grand air. La comtesse Kloska recevait régulièrement quelques intimes, qui répandaient la vie autour d'elle. Bientôt elle se proposait d'ouvrir ses salons, qui promettaient d'être rangés parmi les plus brillans de Paris.
Le sentiment de la première surprise effacé, Stéphane s'accommoda de ce genre de vie; il lui permettait ses franches coudées.
La comtesse Lobogowitz, établie dans un hôtel du quartier Beaujon, était dans son voisinage, et il pouvait passer chez elle le plus clair de son temps sans qu'on s'aperçût de son absence.
A cette époque, il y avait une nuance dans l'amour de la comtesse Lobogowitz pour Stéphane. Il en est de la passion comme de ces armées fougueuses que conduit un conquérant : lorsqu'elles n'avancent plus, c'est qu'elles sont bien près de reculer. La comtesse, en pleine possession de celui qu'elle aimait, pour la première fois regardait
autour d'elle. Elle était heureuse; mais le bonheur lui suffisait-il? Elle étudiait Stéphane. Lorsqu'il arrivait, elle l'accueillait avec le même élan; mais, lorsqu'il n'était plus là, elle s'absorbait moins dans sa pensée, elle vivait moins avec son souvenir.
Elle ne fuyait pas les distractions, elle les recherchait presque; là était la nuance.
Enfermée dans un deuil qui se prolongeait encore lorsque celui d'Hedwige était terminé, la comtesse Lobogowitz ne pouvait se produire librement dans le monde ; mais elle entr'ouvrait sa porte, et son hôtel se peuplait. Quant à Stéphane, tel il avait été à la villa Forli, tel il se retrouvait dans le plein tumulte de Paris. La comtesse Lobogowitz était sa pensée unique, son idole. Elle résumait sa vie comme une lentille de cristal concentre à son foyer toutes les étincelles d'un rayon lumineux.
Vers ce même temps, le comte Mathias p,çcourut un jnatin phez gçn gis,
92 LE SBBMBNT d'hEDWIGE.
— J'ai à te parler de choses graves, lui dit-il en l'attirant dans son cabinet. Tu sais que l'Europe est à la veille d'une de ces crises qui peuvent remettre en question le sort des empires. L'orage gronde du côté de l'Italie. Des nouvelles qui m'arrivent de notre pays me font craindre que des événemens ne s'y précipitent avant l'heure propice. Des émissaires le parcourent dans tous les sens, prêchant partout l'insurrection. Je crois que le moment n'est pas encore venu. J'ai donc peur que le sang de la Hongrie ne coule inutilement. Il faut que l'un de nous se rende au plus tôt dans notre chère patrie et empêche des manifestations imprudentes. Tu as été désigné pour cette mission. Elle a ses périls, puisqu'il faut pénétrer dans une contrée où nous avons été l'un et l'autre frappés d'une condamnation à mort.
— Cela n'est rien, dit Stéphane.
— I/audace et la ruse ne sont pas les
seules qualités qu'il faille apporter dans cette entreprise, poursuivit Kloska. lui serra la main de son fils; il y faut encore un tact sûr et une observation attentive des hommes et des faits. Qui sait? ceux qui poussent à une prise d'armes disposent peutêtre de ressources plus nombreuses que nous ne le supposons; tu aurais alors des pleins pouvoirs pour donner le signal de la révolte. Je ne serais pas longtemps à te rejoindre.
— Et quand veut-on qnp je parte? demanda Stéphane, qui pensait à la comtesse Lobogowitz, tandis que son père pensait à la Hongrie.
— Mais on te laisse le temps de faire tes adieux à Hedwige. Ta femme est la fille de Jean Zeleski, ce n'est pas elle qui s'opposera à ton départ.
— Sans doute... Ce soir alors?
— Ce soir ou demain au plus tard.
— Pauvre Marie! murmura Stéphane.
' Il s'achemina lentement vers l'hôtel du quartier Beaujon. Qu'allait-il dire à la comtesse? Comment lui apprendre une si terrible nouvelle ? Si elle lui proposait de le suivre, par quels argumens parviendrait-il à l'en empêcher? Certes il ne lui parlerait pas de tous les dangers qu'il allait affronter et dont le moindre pouvait envoyer sa tête sur l'échafaud; mais elle les devinerait.
— Je mentirai, se dit-il, je lui ferai envisager ce voyage comme une promenade.
Plus tard elle me pardonnera de ne lui avoir pas dit la vérité,... si je reviens!
La comtesse n'était pas seule. H y avait avec elle un Italien qu'on lui avait présenté depuis quelque temps, le marquis Giovanni Rispoglio, qui arrivait de Rome, d'où la police pontificale l'avait exilé.
La conversation avait un tour joyeux; Stéphane s'y mêla. On parla des plaisirs de Paris et des chances de la guerre qu'on prévoyait. Le marquis ne manquait pas
d'esprit, il l'avait vif et gai; la comtesse riait. Au bout d'un quart d'heure, il se retira. Restée seule avec Stéphane, Marie lui tendit ses deux mains.
— H est charmant le marquis Rispoglio, dit-elle; mais s'il était resté cinq minutes de plus, je l'en aurais puni en ne le recevant pas d'une semaine.
Stéphane lui baisa les deux mains.
— On vous aime chaque jour un peu plus, dit-il.
— J'y compte bien. Vous aurai-je ce soir ?
— Hélas! non, ni ce soir ni demain.
— Ah! et pourquoi?
— Je pars, . . . c'est mon père qui le veut; . . . mais ce ne sera pas pour longtemps.
— Et vous allez?
— En Allemagne.
— Toujours des voyages! Et à quel propos celui-ci? Il n'en était pas question hier.
— C'est une affaire imprévue, des amis
96 LB SERMENT i/hXDWIOB.
à tirer d'un mauvais pas où étourdiment ils se sont jetés.
La comtesse soupira.
— - Je ne sais pas pourquoi on aime Paris, reprit-elle, on n'y peut jamais compter sur le lendemain.
Puis, appuyant les deux mains sur les épaules de Stéphane:
— Tu me caches quelque chose? dit-elle tout à coup.
— Que veux-tu que je te cache? Mon père est un peu souffrant, et dans une circonstance où il s'agit de personnes que nous aimons, lui ne pouvant pas partir, c'est moi qui m'en vais.
La comtesse essuya une larme qui coulait lentement sur sa joue.
— Si je partais avec toi? dit-elle.
— Impossible, un de mes amis m'accompagne.
— Allons, ajouta-t-elle en lui jetant les bras autour du cou, pars donc, et partout où
LB SEEMENT d'hBDWIOT. 97
tu seras, pense que je suis près de toi.
Stéphane rentra chez lui soulagé d'un grand poids; les choses s'étaient passées mieux qu'il ne l'avait espéré. Marie avait été raisonnable. Elle avait pleuré sans doute, et manifesté l'intention de le suivre, mais point d'explosion, aucune trace de ce désespoir qu'il redoutait. Tout allait pour le mieux, cependant il éprouvait un vague sentiment de malaise; peut-être regrettait-il de n'avoir pas eu à combattre les larmes qu'il craignait tout d'abord de rencontrer.
Avec Hedwige, il n'eut aucune dissimulation. Il pouvait ne pas revenir de ce voyage, et il voulait échanger avec elle une cordiale poignée de main.
— Pardonnez-moi, dit-il, le mal que je vous ai fait; moi, j'emporterai le regret de ne vous avoir pas rendue heureuse comme vous le méritiez. Si votre rancune me suivait, je craindrais que la bénédiction de votre père ne pesât sur ma vie.
98 LE 8EBHENT d'hEDWIGE.
— Lassons cela, répondit la comtesse Kloska. Votre père m'a tout dit. Je vous ai aimé p$rce qu'un jour vous avez été généreux et dévoué jusqu'à la témérité ; faites donc votre devoir. Je porte votre nom, et tout ce qui touche & l'honaeur de ce nom m'est sacré.
Le voyage de Stéphane s'accomplit dans des conditions de bonheur inespérées. Les rencontres qu'il eut avec les principaux meneurs du parti révolutionnaire lui firent acquérir la conviction qu'un mouvement, dans la situation où il trouvait le pays, n'amènerait qu'une effusion de sang inutile.
Il eut assez d'influence pour déterminer les chefs à renoncer à leurs projets, et après quelques excursions dans divers comitats qui lui rappelèrent les souvenirs des campagnes de sa jeunesse, il put songer à regagner Paris, mais en suivant une autre direction qui lui fit faire un détour considérable. Quand il atteignit enfin les fron-
tières de la France, il y avait plus de trois mois qu'il n'avait eu des nouvelles de la comtesse Lobogowitz, à laquelle il n'avait pu faire parvenir que deux ou trois lettres. A mesure qu'il approchait de Paris, étonné de la lenteur des chemins de fer, son impatience devenait de plus en plus vive.
Comment la retrouverait-il? Maintenant qu'il revenait, il ne comprenait pas qu'il eût pu se décider à partir. Trois mois loin d'elle; n'étaient-ce pas trois mois retranchés du reste de sa vie? L'avenir ne les lui rendrait pas. Il l'aimait avec frénésie. L'absence avait été pour son amour comme le coup de veut qui attise la flamme. Enfin il arriva. La comtesse était dans un petit salon, assise devant une fenêtre, le menton posé sur le creux de la main, un peu pâle et dans l'attitude de la rêverie. Il l'appela; elle poussa un cri, voulut se lever, et tomba évanouie dans ses bras.
— Ah! elle m'aime toujours! pensct-t-il.
Quand la comtesse ouvrit les yeux, elle fondit en larmes.
— Mais rassure-toi ! s'écria Stéphane ; c'est moi, je ne te quitterai plus!
Il lui parla longtemps sur le ton de l'exaltation la plus vive, la pressant sur son cœur, l'appelant des noms les plus tendres, hors de lui, enivré, fou! Elle se laissait faire, le regardait, pleurait, lui rendait parfois ses baisers, tremblait tout à coup, pleurait encore, puis cachait sa tête sur la poitrine de Stéphane et sanglotait.
— Mais qu'as-tu donc? dit-il.
Elle se redressa.
— Moi? rien. C'est la surprise. Tu m'as bouleversée. J'étais seule, je pensais ... Tu arrives, et, avant que je ne t'aie vu, tu es à mes pieds . . . J'ai cru que je mourais . . .
Lorsque Stéphane dut quitter la comtesse Lobogowitz, il voulait être heureux, et il était triste. L'avait-elle bien reçu comme il l'eût désiré?
Hedwige l'accueillit comme si elle l'avait vu la veille, et fut la première à lui tendre la main.
— J'ai su par votre père tout ce que vous aviez fait, lui dit-elle. La terre natale vous a porté bonheur, et votre présence a porté bonheur aux autres, que vous avez détournés d'un sentier dangereux. Je suis contente de vous.
Et comme il paraissait tout surpris de ce langage:
— Je vous ai pardonné le mal que je me suis fait à moi-même en vous épousant, ajouta-t-elle en souriant; je suis et resterai votre amie.
Elle eut toute l'aisance d'une personne dont la pensée est libre, l'interrogea sur les divers incidens de son voyage, les fatigues qu'il avait endurées, les périls encourus ou déjoués, les amis fidèles chez lesquels il s'était reposé. Il la mit au courant de tous les détails de cette expédition aventureuse.
Le récit achevé:
102 LE SERMENT tf'HEDWIGE.
— Moi, dit-elle, je n'ai rien à vous raconter. Vous savez ce que c'est qu'une vie pleine de menus événemens qui ont là valeur de graiûs de sable. Tous les jours se ressemblent. Par exemple, j'ai fait bien des réflexions.
— A quel sujet?
— A mon sujet, au vôtre aussi. Le résultat est bon, vous en profiterez. La dernière fois que je vous ai parlé sérieusement, il y avait un peu de levain dans mon coeur.
Une femme jeune se résout difficilement à n'être point aimée. Elle se croit en droit de tout demander, même à qui ne lui a rien promis; jjùis j'étais sous le coup d'un grand malheur, ce qui me rendait injuste.
A présent j'ai abdiqué.
— Cela veut-il dire que vous né m'aimez plus?
— Au contraire je vous aime beaucoup, mais ce n'est plus la même chose. Si je pouvais porter votre nom, dont je suis fière,
LE SERMENT l/HEDWIGE. 103
sans être votre femme, ce serait charmant.
Malheureusement le mal est irréparable. Il faudra donc que vous en preniez votre parti. Arrangée par des gens d'honneur qui veulent faire la route sans trop de soucis, notre vie peut avoir encore ses bonnes heures. La mienne coule comme une eau claire sur un lit de mousse. J'ai des amis qui en prennent la moitié; l'autre appartient au monde, qui ne la dédaigne pas. Je reçois beaucoup, vous verrez. On se plaît chez moi, et on y revient. A ma prière, le comte Kloska a pris une loge à l'Opéra. S'il peut vous convenir de nous y accompagner, on vous y fera une place. Je me suis mise à danser, ce qui fait que le bal ne m'ennuie plus. Je crois me rappeler que vous valsez admirablement. La première fois que nous nous rencontrerons, vous me ferez la grâce de m'inviter. Je ne m'en tire pas mal. Je monte à cheval beaucoup, presque tous les matins. Un peu de musique, un peu de
lecture, quelques tasses de thé par là-dessus, et le temps s'écoule. Voilà ma vie ; la vôtre restera ce qu'elle est, vous avez le gros lot. Stéphane était un peu ahuri.
— A propos, continua Hedwige, comment se fait-il que la comtesse Lobogowitz ne vous ait point accompagné dans votre voyage? Il 7 avait du danger cependant.
— Elle l'ignorait, répondit Stéphane, qui se mordit les lèvres.
— Et elle ne l'a pas deviné!
Hedwige rangea quelques crayons autour
d'un dessin qu'elle ébauchait au moment où Stéphane était entré.
— Avp.z-vous remarqué les yeux de la comtesse? reprit-elle. Je n'en sais pas de plus charmans, mais changeans et mobiles à l'avenant, un jour couleur de beau temps, un jour couleur d'orage. Tels yeux, tel cœur, dit un proverbe.
— Les proverbes mentent.
— Ainsi soit-il.
Elle acheva de ranger ses boîtes et ses cartons.
— Vous savez que je ne vous retiens pas? ajouta-t-elle. Ma porte vous sera touîours ouverte, et vous resterez chez moi tant qu'il vous plaira; mais ne vous croyez point obligé d'y prolonger vos visites. Si donc vous avez quelque course à faire, ne vous gênez pas.
— Mais non!
— Ah! tant pis, moi je m'en vais.
En sortant de chez la comtesse Lobogowitz, Stéphane avait eu le cœur attristé; en sortant de chez Hedwige, il l'avait lourd. Ce que celle-ci lui avait dit des yeux de sa rivale était vrai; comment se faisait-il que ce qui lui semblait un charme autrefois lui déplût à présent? Depuis son voyage, tout était changé autour de lui. Hedwige n'était plus la même, cela n'était rien; mais la comtesse Lobogowitz lui apparaissait avec une physionomie nouvelle, cela l'inquiétait.
Stéphane, en train de réfléchir, fit tin retour sur le passé. Pourquoi en effet la comtesse ne s'était-elle pas aperçue au moment de son départ qu'il lui cachait quelque chose? Autrefois elle ne s'y serait pas trompée; elle lisait dans ses yeux alors. Et le jour de son retour pourquoi ces larmes que le saisissement ne suffisait point à expliquer?
Troublée, émue, c'était bien; mais tant de pleurs qui ne tarissaient pa», cela n'était point naturel. Stéphane se perdait en mille suppositions, aucune ne le rassurait. Les paroles d'Hedwige lui revenaient sans cesse à l'esprit. Pourquoi cette allusion à la couleur de ses yeux? Les femmes se connaissent entre elles; elles se percent d'un regard. Tout cela le tourmentait.
Depuis son absence, la comtesse Lobogowitz s'était établie dans la vallée de Montmorency, où elle avait découvert, près d'Eaubonne, un cottage caché dans la verdure. .
C'était un endroit rempli de grands arbres.
On pouvait s'y croire au bout du monde.
Stéphane ne manquait pas de s'y rendre tous les jours; mais il ne s'y plaisait point comme à Saint-James et à Forli. Il y sentait quelque chose eîitre la comtesse et lui. Il lui arrivait souvent de faire la route à cheval . C'était un moyen de locomotion commode et qui était à ses ordres à toute heure. Un jtfur, suivant la route au pas, tout entier à ses réflexions, il vit venir à lui un cavalier qui filait au grand trot, et qui, du point où il l'aperçut, arriva sur lui en un instant. C'était le marquis Rispoglio. Ils échangèrent une poignée de main. Le marquis portait à la boutonnière une rose fraîchement cueillie.
— Vous allez chez la comtesse Lobogowitz? lui demanda l'Italien.
— Oui.
— J'en arrive. C'est un nid que sa .maison. On dirait qu'elle a été bâtie par tin prince pour la villégiature d'une fée en
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voyage... De l'ombre partout, des fleurs partout . . .
— Vous connaissez bien l'endroit?
• — Oh! j'en ai visité tous les coins.
Les deux jeunes gens se séparèrent, l'un allant au pas, l'autre filant comme un oiseau et du trot passant au galop. Il était fort agréable à voir, ce marquis romain : une tête expressive, des yeux superbes, les manières aisées, plein de sève comme un jeune arbre dont les rameaux poussent au vent.
Le souvenir de cette rose qu'il portait à la boutonnière poursuivait Stéphane. Pourquoi avait-il l'air si brillamment heureux?
Bientôt après Stéphane entrait chez la comtesse. Elle se promenait à l'ombre, une rose à la ceinture. Elle avait les yeux d'un bleu tendre et rayonnant. Ils causèrent un instant, lui embarrassé, elle rêveuse, laissant les mots s'échapper de ses lèvres lentement, un à un, comme si elle avait eu de la peine à les trouver ... De temps à autre, par un
mouvement plein d'une grâce nonchalante, elle prenait la rose qu'elle avait à la taille, la flairait, la caressait. Cette rose rappela tout de suite à Stéphane celle que le marquis Rispoglio portait à la boutonnière.
— Donnez-moi cette rose, dit-il tout à coup.
Elle en prit une toute fraîche sur la tige
d'un rosier, et la lui présenta.
— Non, pas celle-ci, insista Stéphane; l'autre, celle que vous avez à la main.
La comtesse hésita.
— Vous ne voulez pas?|
— C'est que cette rose, on me l'a donnée.
. — Et vous y tenez?
Elle se tut, et malgré elle porta la fleur à ses lèvres.
Stéphane lui saisit la main violemment.
— C'est le marquis Rispoglio qui vous a donné cette rose, et vous l'aimez ? s'écria-t-il.
Elle voulut parler, rougit, pâlit et se mit à sangloter.
— Ah! je comprends à présent, reprit
110 lu sEKÈaart d'hedwigs.
Stéphane. Vos larmes d'aujourd'hui m'expliquent vos larmes de l'autre jour. Ainsi tous l'aimiez déjà?
La comtesse n'avait plus la force do répondre.
— Ah! misérable cœur! poursuivit le Hongrois, on vous quitte trois mois, et de cet amour qui devait durer toute la vie il ne reste rien!
L$ comtesse, qui suffoquait, joignit les mains.
— Ah! vous avez raison! dit-elle avec effort, maudissez-moi, chassez-moi de votre souvenir. J'ai tout mérité, et vous ne me direz rien que je ne me sois dit cent fois à moi-même; mais vous ne savez pas combien je suis malheureuse! Toutes les nuits je pleure, tous les jours je veux fuir. . . Ah ! si j'avais su, comme je vous aurais dit :
Emmenez-moi!... Je voudrais mourir...
Elle cacha sa tête entre ses mains et tomba épuisée sur un banc. Stéphane la
regardait désespéré, mais presque attendri.
Cette douleur n'était pas feinte, ces larmes n'étaient pas fausses. Elles venaient d'une âme égarée peut-être, mais sincère. On aurait pu croire que les sanglots allaient briser cette poitrine délicate. Involontairement il posa doucement une main sur la tête de la comtesse. Soudain elle s'en empara.
— Que voulez-vous que je fasse ? repritelle. Dictez-moi ma conduite, je vous obéirai. Ce n'est qu'un accès de fièvre, cela passera. Ah ! pauvre cher ami, quel mal je vous fais ! Ce n'est pas ma faute, allez ! j'ai bien prié pour n'aimer que vous... J'étais si heureuse encore il n'y a pas longtemps :
rien qu'une pensée, rien qu'un désir, vous, toujours vous!
Elle eut un nouvel accès de larmes, puis collant ses lèvres à la main de Stéphane :
— Tenez ! je suis sûre que, si nous quittions cette maison, c'est vous que j'aimerais.
— Le crois-tu? dit subitement Stéphane, et si je te disais : Viens, me suivrais-tu?
— Sur-le-champ!...
— Eh bien ! tu Terras si je faime. Nous disparaîtrons ensemble, et personne de ceux qui nous entourent ne nous reverra plus. . .
La comtesse se jeta dans ses bras.
— Et tu me pardonneras, et nous serons comme autrefois! s*écria-t-elle.
Lorsque Stéphane quitta la villa d'Eaubonne, une sorte de folie l'inspirait. Les projets les plus étranges flottaient dans son esprit, qui n'en voyait aucun d'irréalisable. Il y a des situations morales où rien n'étonne plus. On croit faciles des chimères auxquelles la veille on n'eût point accordé l'honneur d'une réflexion. On a des ailes pour voler au-dessus des obstacles; rien n'arrête, ni l'extravagance, ni le crime. On était sain, on devient pervers. Son père, qu'il adorait et à qui dans un autre temps il avait fait le sacrifice de sa liberté, sa femme, qu'il respectait, tout était emporté par le souffle de la passion. Une
114 LE SERMENT D'hEDWIGB.
seule chose lui paraissait nécessaire, arracher la comtesse à l'influence qui la lui ravissait. Le reste n'existait pas.
Il rentra donc dans Paris pour prendre les dispositions qu'un départ rendait indispensables; mais le temps n'est plus où des hippogriffes et des chars attelés de dragons ailés venaient en aide aux héros de la chevalerie. Le moindre enlèvement se complique de mille détails; il faut tout prévoir, et le propre des démarches auxquelles on se livre est de forcer l'esprit à des réflexions qui en attiédissent la première ardeur. Bien des choses auxquelles Stéphane n'avait point pris garde au premier moment de son retour lui revinrent à la mémoire. Il avait laissé la comtesse éprise de la musique grave, profonde, ardemment idéale et rêveuse de l'Allemagne; il l'avait retrouvée amoureuse de la musique passionnée, sensuelle et brillante des Italiens. Sa fleur de prédilection, celle dont
la couleur et le parfum lui plaisaient le plus, et dont elle avait toujours quelque brin sur elle, c'était la violette ; maintenant elle n'aimait plus que les roses. Tous ces changemens de surface n'indiquaient-ils pas un changement radical dans le fond? Comment se faisait-il qu'il ne les eût pas remarqués? Un moyen existait-il de faire que ce qui était ne fût pas? Ce départ était-il véritablement un remède? Il lui livrait la comtesse, mais lui rendait-il son amour? Une voix lui criait que non. Et si elle ne l'aimait plus, quelle serait leur vie dans un pays étranger, rivés l'un à l'autre par un scandale qui leur fermerait le monde? Stéphane avait connu le paradis, il connaîtrait l'enfer. C'était la comtesse certainement qui lui avait offert de partir, mais de quel air? Elle avait peutêtre l'ardeur du sacrifice, mais c'était uu sacrifice.
Stéphane se sentait glacé. A mesure qu'il
descendait plus profondément en lui-même, creusant cette situation, ses espérances dernières s'envolaient comme les feuilles jaunies d'un arbre battu par les pluies d'automne. Il reprit le chemin d'Eaubonne avec un désenchantement morne, obéissant à regret à une force intérieure qui le poussait. Quand il y arriva, la nuit était close. De grandes ombres tranquilles enveloppaient la campagne, le vent lui-même se taisait.
Les arbres immobiles semblaient dormir sous la clarté douce des étoiles. Stéphane pénétra dans le parc à pas sourds. Une vive lumière s'échappait d'une pièce du rezde-chaussée où il aperçut la comtesse assise dans un fauteuil, la tête entre ses mains.
Ses cheveux étaient en désordre; elle portait encore les vêtemens qu'elle avait dans l'après-midi. On aurait pu croire qu'elle n'avait pas changé de place. Caché dans l'ombre d'un massif d'arbustes, Stéphane la regarda. C'était l'image même du désespoir
et de l'accablement. Quand elle releva la tête, elle avait le visage tout inondé de larmes. Une rose se trouva sous sa main; elle la prit et la porta vivement à ses lèvres. Stéphane se sauva; s'il fût entré, il l'aurait tuée.
Son rêve d'un jour venait de s'évanouir.
Son cœur saignait; mais sa conscience respirait. A moins d'avoir l'égoïsme féroce, il ne pouvait pas imposer à la comtesse le supplice de le suivre parce qu'elle l'avait aimé. Ah! Hedwige était bien vengée!
Il passa la nuit debout. Ce besoin âpre qu'on éprouve d'aviver sa douleur l'engagea à ouvrir toutes les lettres que la comtesse Lobogowitz lui avait écrites dans d'autres temps. Chacune des lignes qu'il dévorait entrait dans son cœur comme une flèche et y laissait une déchirure. Comme elle l'aimait alors! et quelle foi n'avait-il pas en elle!
Le matin surprit Stéphane dans cette navrante revue du passé. La dernière page
lue, il avait pris sa résolution. Peu d'heures après, il était chez la comtesse. Elle le reçut avec un pâle sourire, et, lui faisant remarquer son costume de voyage:
— Vous voyez, mon ami, je suis prête, dit-elle.
Stéphane alors la faisant asseoir:
— Il faut faire appel à tout votre courage, répondit-il.
Elle le regarda tout effrayée.
— Si on venait vous apprendre que le marquis Rispoglio s'est battu en duel?... reprit-il.
— Avec vous?
— Avec moi... Il vous aimait... Je l'ai tué.
— Dieu!
La voix expira dans sa gorge. Stéphane eut un instant l'envie de l'étrangler, mais étouffant sa colère :
— Rassurez-vous, dit-il, c'était une épreuve. . . Le marquis n'a rien. Vous venez de
LE SERMENT d'hEDWIGÏ. 119
me faire connaître d&ns un cri celui que vous aimez.
La comtesse resta toute pâle devant lui.
Quand il se trouva dehors:
— Et elle ne m'a pas retenu! dit-il en tournant la tête à demi comme pour voir si elle ne le suivait pas.
L'orgueil lui donna 1$ force de continuer sa route ; mais au premier coude du chemin, quand on ne pouvait plus le voir, le cœur lui manqua tout à coup, et il tomba sur une borne.
Le lendemain, se réveillant après une nuit fatiguée par un sommeil fiévreux dans cet hôtel du faubourg Saint-Honoré qu'il n'avait fait en quelque sorte que traverser, sa première sensation fut celle d'un homme qui aurait tout perdu en quelques heures.
Par un singulier effet d'optique morale, il lui sembla que des mois et des ans séparaient l'heure présente de la veille. Il apercevait derrière lui un Stéphane jeune, heu-
reux, brillant, qui marchait le regard dans les étoiles, et à sa place arrivait un autre Stéphane triste, abattu, brisé. Un jour avait suffi pour cette métamorphose. L'idée de courir à Eaubonne, de voir la comtesse et de tenter un dernier effort le saisissait par instant; mais à quoi bon? Ne se heurterait-il pas contre la même réalité? Puis sa propre faiblesse l'indignait, il s'en voulait de cette espèce d'écrasement que subissait tout son être. — De quoi s'agissait-il en somme? Une femme qui l'avait aimé ne l'aimait plus; l'histoire était-elle donc si nouvelle? Vingt exemples d'événemens semblables n'avaientils pas dû le préparer à ce dénoûment? — Mais les conseils de la philosophie et les leçons de l'expérience, lorsque notre cœur est en cause, sont comme une digue de feuilles mortes contre la violence d'un torrent.
Quand il s'était bien sermonné, Stéphane ne voyait qu'une chose, c'est qu'il avait perdu la comtesse, et sa fermeté s'écroulait.
LE SEBMENT d'hEDWIGE. 121
Les jours s'enfuyaient lents et lourds. Un soir, il se trouva devant la villa d'Eaubonne. Les rayons du soleil couchant éclairaient le faîte des arbres, les mêmes fleurs se balançaient sur leurs tiges; mais un écriteau pendait à la grille d'entrée. Le jardinier, qui le reconnut, le salua, et s'approchant :
— Monsieur sait bien que M n,e la comtesse est partie il y a déjà trois semaines, dit cet homme.
— Oui, je sais, répliqua Stéphane d'une voix creuse.
Partie! C'était donc pour cela que Stéphane n'avait plus rencontré nulle part le marquis Rispoglio.
Si dure que fût la secousse, Stéphane était d'un caractère trop viril pour s'abandonner longtemps aux lâches conseils de la douleur. Bientôt il lutta contre cette première prostration qui suit les violentes crises. Il entra plus avant dans les projets de son père; il voyagea, parcourut l'Angleterre,
l'Allemagne, l'Italie, et grâce à des efforts incessans maintint son esprit dans sa vigueur native. Par intervalles, il reparaissait à Paris, y séjournait quelque temps, se mêlait au monde, et cherchait dans la lecture le même aliment qu'il trouvait dans Faction.
La nature a des ressources inépuisables pour les cœurs vaillans qui acceptent les épreuyes de la vie et ne se laissent point abattre.
La force arrivait à Stéphane par le combat.
Déjà l'image de la comtesse Lobogowitz, à demi effacée par la diversité des occupations auxquelles il se livrait, tenait moins de place dans son esprit. Il se sentait plus libre et plus maître de lui, et le meilleur témoignage qu'il s'en pût donner à lui-mêii(ie, c'est qu'il la détestait moins. Il lui arrivait même de sourire à la pensée des sermens qu'ils avaient échangés et des tortures qu'il avait subies.
Une des plus grandes misères du cœur est de ne pouvoir rentrer dans les senti-
mens qu'il a perdus et de n'en plus comprendre la vivacité et la profondeur. Quoi !
tant d'ivresses et puis tant de larmes pour cette ombre ! Qu avait-elle donc de supérieur à ses sœurs, cette créature changeante? On n'en voit plus les traits dans ce miroir intérieur qui jadis en reflétait si nettement la grâce et le charme, et, si on la rencontre plus tard, on la regarde avec une sorte d'étonnement. Voilà bien cette bouche dont le moindre sourire éclairait le jour comme une lumière; voilà bien ses yeux, ils ont la même couleur, les mêmes longs cils en ombragent les paupières, et cependant ce n'est plus le même rayon qui les anime; ils semblaient sans rivaux, et on en connaît de pareils, de plus beaux peutêtre, on les salue d'un soupir presque railleur en se souvenant qu'on serait mort pour eux.
— J'ai failli la tuer, se disait Stéphane, et si tout à coup elle apparaissait devant
moi, je ne sais plus si ie ne lui tendrais pas la main.
Un jour, il apprit par une voie indirecte que la comtesse Lobogowitz voyageait en Ecosse avec le marquis. Il n'éprouva au'un sentiment de tristesse.
— Pauvre Marie! murmura-t-il ; dans un an, dans six mois peut-être, où sera-t-elle?
et avec qui?
Hedwige était alors en pleine possession de la faveur du monde et dans tout l'éclat de sa beauté. Malgré la solitude relative où. son mari l'avait laissée vivre, elle était entourée de l'universelle considération. Bien n'avait mordu sur sa réputation, qui avait la solidité et la transparence du cristal. Le comte Kloska l'adorait. Il s'étonnait que son fils ne l'adorât pas comme lui.
Rentré sous le toit conjugal dans des conditions qui lui étaient nouvelles et avec une liberté d'esprit qu'il n'avait jamais eue, Stéphane observa mieux sa femme, L'égalité
de son humeur, son esprit, la grâce et la sûreté de ses relations, un tact qui se faisait voir dans les moindres choses, rendaient sa maison Tune des plus agréables de Paris.
Avec des qualités qui auraient pu excuser bien des prétentions, Hedwige n'en avait aucune, celle exceptée de plaire à ses amis et de leur être secourable et bonne dans les menues occasions de tous les jours. Il faut que le dévoûment se dépense en détail, comme on change une pièce d'or pour en distribuer la monnaie en aumônes, disaitelle. Tous ceux qui l'approchaient profitaient de cette disposition aimable, et ne parlaient d'elle qu'avec tendresse et respect. Ce concert d'éloges frappa Stéphane ; il regarda Hedwige, il l'écouta, il la vit à l'œuvre, et comprit qu'on lui rendait justice seulement. A son insu, il se fit dans son esprit un travail de comparaison qui ne fut pas à l'avantage de la comtesse Lobogowitz.
Hedwige avait le même don de séduction,
l'exaltation ne lui était pas inconnue ; mais elle avait plus de profondeur et de sérieux.
Insensiblement il en vint à partager sa vie. Un soir qu'il était auprès d'elle, tout en coupant les pages d'un volume nouveau qu'on venait de lui envoyer et tout entourée des objets familiers de son existence :
— Vous allez mieux, n'est-ce pas? ditelle en le regardant.
' — Qu'entendez-vous par là?
' — C'est fort simple. Faites comme si je n'étais pas votre femme, et répondez...
La comtesse?
' — Elle voyage, répondit Stéphane.
— Je m'en doutais. La porte du jardin reste toujours fermée; cela devait être, et l'événement donne raison à la théorie dont je vous parlais un jour. Par exemple, il me semble que, si je prenais jamais le chemin des grandes folies, je voudrais me les faire pardonner par la constance. La
durée est aussi une consécration. N'est-ce pas votre sentiment?
Stéphane inclina la tête sans répondre.
— Il y a des chansons qui ont plusieurs couplets, et cela se chante toujours sur le même air. J'ai bien vu le moment où la crise a éclaté. Je vous plaignais, mais que pouvais-je faire pour vous? Vous avez beaucoup souffert?
— Beaucoup.
-— Et maintenant?
— Je lui ai pardonné.
— Ah! — fit Hedwige, dont les yeux brillèrent subitement ; puis d'une voix gaie : — Vous êtes meilleur que moi décidément.
Elle venait d'achever de couper les feuillets de son livre; le posant alors sur la table :
— A sa place, moi, reprit-elle, je ne vous pardonnerais pas de ne plus m'en vouloir.
— Voilà qui est surprenant.
128 LE 8ERM1OT d'hEDWIGE.
*— Non, c'est féminin. Je ne conçois pas qu'on se résigne à n'inspirer que l'indifférence après avoir inspiré l'amour. Si vous ne m'aimez plus, haïssez-moi; mais ne m'humiliez pas de votre oubli.
■— C'est de l'orgueil, et voila qui me console. J'étais humilié de ne vous avoir point encore découvert de défaut.
— Oh! de la galanterie de vous à moi, à quoi bon? Vous savez que je vous ai affranchi de toute hypocrisie.
— Par contre m'avez-vous imposé le mensonge comme un devoir?
— Laissons cela, le temps se chargera de vous faire découvrir que je n'ai pas l'orgueil seulement dans mon bagage. . . J'avais eu occasion de voir la comtesse pendant votre voyage en Hongrie, elle valsait.
— Elle valsait! s'écria Stéphane.
— Oui; pourquoi?
— Rien, continuez.
— Elle valsait même fort bien. Je la
regardai tandis qu'elle passait devant moi; c'était évidemment une des plus charmantes femmes qu'un bal pût offrir à l'admiration du monde. Eh bien ! le premier coup d'oeil me donna la conviction qu'elle n'était pas faite pour l'éternité des sentimens sur lesquels vous comptiez.
— Hélas! rien ne dure.
— Rien, excepté ce qui ne passe pas, répliqua Hedwige fièrement.
On apporta le thé.
— Et maintenant, reprit-elle après avoir servi Stéphane, jecommencerez-vous?
— Oh! non!
Hedwige se mit à rire.
— Voilà un cri dont on ne saurait suspecter la franchise; mais les marins qui ont le plus maudit les tempêtes se lassent du rivage, et reprennent la mer.
— Par hasard, m'engageriez-vous à continuer?
— Ah! je ne suis pas intéressée person-
nellement dans la question... Nous causons,... le reste vous regarde.
Cette conversation ne laissa pas de faire une assez vive impression sur l'esprit de Stéphane. Il en sortit avec une nuance d'irritation. H ne croyait pas Hedwige si entièrement détachée de lui. Rien de joué dans son attitude, — le ton naturel, presque amical d'une personne dont la bienveillance vous est acquise, et rien de plus. Quand il avait voulu percer cette surface, aucune aide, mais au contraire un air d'indifférence mêlé de raideurs subites qui le repoussaient. Le temps avait fait son œuvre. Cette fière Hedwige, qui ne comprenait pas qu'on pût changer, elle était transformée, elle aussi, et ne gardait plus aucun reste des sentimens qu'elle avait nourris autrefois.
Quand on a vécu longtemps sous l'empire d'une passion exclusive dont il ne subsiste plus que des cendres, il se produit un phénomène dont ceux-là qui le subissent ont peine à comprendre la nature. C'est d'abord un malaise profond, comme si tous les élémens qui constituaient le principe même de votre existence venaient à se dissoudre subitement, il s'y mêle un sentiment de lassitude profonde; puis l'étonnement vient, la plupart des occupations auxquelles les hommes s'assujettissent semblent vulgaires et mesquines. On ne conçoit pas qu'on s'y puisse astreindre. La chaleur et le rayonnement y manquent. On sort des zones lumineuses pour entrer dans des zones téné-
132 LE SERMENT d'hKDWIGE.
breuses et froides. A une autre époque, les couvens servaient d'asile à certaines âmes blessées qui venaient y chercher l'extrême paix après avoir connu l'extrême agitation.
Aujourd'hui on ne s'expliquerait pas M. de Rancé. Des hommes se trouvent qui, leurs idoles brisées, n'y retournent plus et se plient à des travaux dans lesquels ils parviennent à s'absorber par un effort constant de la volonté; mais d'autres, d'une nature plus tendre et plus expansive, ne se peuvent éloigner longtemps de l'atmosphère dans laquelle ils ont vécu. Comme un cerf qui retourne au fort où les chiens l'ont attaqué, c'est à l'amour qu'ils demandent la guérison de la blessure que l'amour a faite.
Trahis, toutes les femmes leur inspirent d'abord un sentiment farouche de répulsion ; peu à peu Tune d'elles se dégage de cet ensemble obscur, grandit, pure et brillante comme une étoile au bord de l'horizon, les enveloppe de sa lumière, les pénètre de sa
grâce limpide, et c'est auprès d'elle que leur cœur cherche une résurrection.
L'heure de cette crise avait sonné pour Stéphane ; mais, tout en regardant Hedwige avec une attention de plus en plus marquée, il se mit à imiter ces hommes d'épée qui, les guerres finies où leur sang a coulé, tournent leur activité vers les lettres, et s'emparent de la plume, que plusieurs d'entre eux ont maniée comme des maîtres. La pente naturelle de son esprit le poussait à raconter les scènes qu'il avait vues. De ce premier effort à l'Histoire de V insurrection hongroise, il n'y avait qu'un pas. Pour s'y aider, il avait, avec ses souvenirs personnels, ceux de son père. Le comte Jean Zeleski avait en outre laissé un grand nombre de papiers et de documens qui étaient comme une mine dans laquelle il pouvait puiser, et qu'il trouva pleine de matériaux précieux.
Ses soirées se trouvèrent ainsi employées.
Hedwige, qu'il avait mise au courant de son projet, s'y intéressait, et souvent lui servait de secrétaire. Elle collationnait la correspondance de son père, conservée avec un soin pieux, et en tirait les parties qui avaient trait aux événemens de 1849, les transcrivait sur des feuilles volantes qu'elle communiquait à Stéphane. C'était donc une sorte de collaboration dont son travail se trouva bien. Elle le lui rendait plus léger par sa présence et plus doux par l'attention qu'elle y apportait. De cet effort entrepris en commun naquit une intimité plus étroite.
Hedwige entrait dans le cabinet de Stéphane sans y être appelée, et, si elle n'y venait pas, il sentait bientôt que quelque chose lui manquait,
Stéphane accompagnait Hedwige à l'Opéra, il montait à cheval avec elle ; on les voyait ensemble dans le monde. Ce n'était pas sans un sourire qu'il se retrouvait dans les mêmes allées désertes du bois de Boulogne,
autrefois parcourues avec la comtesse Lobogowitz. Il en reconnaissait les arbres et les détours. Là elle avait poussé un léger cri de frayeur en apercevant une couleuvre dont le sillage traversait le chemin ; là son cheval, trop vivement poussé, s'était emporté ; là elle s'était arrêtée pour couper un rameau d'aubépine dont elle avait coiffé son chapeau. Dans ce sentier ombreux, ils s'étaient promenés, lentement, à pied, à l'heure où le soleil se couche. Quand la foule des souvenirs le pressait trop vivement, il devenait sérieux, et une ombre de tristesse se répandait sur son visage. Il évitait de passer par Saint-James. Les yeux d'Hedwige ne perdaient rien de ces nuances fugitives.
Elle en avait le secret, et ne s'en montrait ni plus rêveuse ni moins égale. Triste, elle le laissait dans sa tristesse; gai, elle le suivait dans sa gaîté. Quelquefois elle l'interrogeait brusquement. C'est ainsi qu'un matin, retenant son cheval:
136 LE SERMENT d'hBDWIGE.
— A propos, dit-elle, pourquoi, il y a déjà quelque temps, avez-vous poussé ce cri : elle valsait! comme vous auriez dit :
Elle est morte! Qu'y avait-il d'étonnant à cela?
— C'est que cela tient à une promesse qu'on m'avait faite.
— La promesse de ne plus valser?
— Justement.
— C'est bien grave pour une jeune femme qui est d'un pays où Ton valse en naissant, bien puéril aussi.
H y eut un silence. Hedwige passait la main sur la fine crinière de son cheval.
— Si je vous demandais de ne plus valser, poursuivit Stéphane, me le promettriez-vous?
— Non certes!
— Pourquoi?
— Parce que rien ne vous autorise à me faire cette demande, et que, venant de vous, ce ne pourrait être que le résultat d'un caprice.
— Cependant si ce caprice, comme vous dites, était sérieux?
— Je n'y céderais pas davantage.
Hedwige continua de caresser le cou de
son cheval, qui faisait de jolies courbettes, et souriant à Stéphane :
— Il ne faut pas, mon ami, me regarder avec ces grands airs surpris. Cela est ainsi parce que cela ne peut pas être autrement.
Je conviens avec vous que, là où le cœur.
bat, les choses les plus enfantines ont leur valeur. Un coup d'épingle peut faire le mal d'un coup de poignard; mais quand le cœur a donné sa démission, que font ces bagatelles?
Passant des caresses aux réprimandes, elle corrigea d'un coup de cravache sa monture, qui venait de faire un faux pas, et regardant toujours Stéphane :
— Votre question, reprit-elle, m'entraîne à vous en adresser une autre. Vous croyez donc qu'une promesse que j'aurais faite
aurait plus de durée et de certitude que celle qui vous avait été donnée par une autre?
. — Peut-être.
— Je vous remercie de la bonne opinion que vous avez de moi... Je crois la mériter, et c'est pourquoi je ne m'exposerai jamais à prendre un engagement que je ne serais pas sûre de tenir.
Elle rendit la bride à son cheval, et partit au galop.
Le soir même Hedwige remit à Stéphane un paquet de documens pour lesquels elle avait écrit plus de cinquante lettres à de vieux amis du comte ZelesM.
— Et remarquez que je ne vous les avais pas promis, dit-elle en riant.
A quelque temps de là, Hedwige se trouva dans un bal où elle portait un costume de fantaisie. Elle était merveilleusement parée. Un murmure d'admiration la suivait. Le regard de Stéphane la suivait
LE SBKMENT D'HEDWIOE. 189
aussi. Il sentait croître et grandir en lui un trouble dont il connaissait tous les symptômes et qu'il ne combattait plus. En la voyant passer aux bras d'un autre dans le tourbillon d'une valse, un sentiment de jalousie et de colère le mordit au cœur. Il n'en pouvait plus douter, il aimait, et cette fois c'était sa femme. Ce ne fut pas une explosion comme celle dont la comtesse Lobogowitz avait éprouvé la spontanéité; ce fut comme un incendie qui a longtemps couvé et qui soudain couvre tout de ses flammes. Ce bal lui parut interminable.
On entourait Hedwige, et malgré son triomphe les femmes, gagnées par le magnétisme de son charme et de sa bonté, lui étaient sympathiques.
Il se vit seul enfin auprès d'elle dans sa voiture, où il l'enveloppa de fourrures avec mille précautions et mille soins; il entrevoyait dans l'ombre, sous le capuchon de soie, son beau visage, qu'animait une exprès-
sion de plaisir, et sentait au travers de ses vêtemens la douce chaleur de son corps.
Bientôt la voiture entra dans la cour de l'hôtel; Hedwige sauta lestement sur le perron et passa chez elle, guidée et soutenue par Stéphane. Il y avait une vive lumière dans sa chambre ; un feu clair brillait dans la cheminée. Il s'assit et la regarda. Hedwige, qui s'était débarrassée de sa pelisse, lui apparut de nouveau dans l'éclat souriant de sa parure de conte de fée. Un reste d'excitation la faisait aller et venir, et tandis qu'elle passait devant lui, harmonieuse et souple, le feu des bougies faisait luire la neige rose de ses épaules et les cassures brillantes du satin qui retombait sur ses hanches et dessinait sa taille. De fraîches senteurs répandues autour d'elle achevaient d'enivrer les sens de Stéphane. Un instant hors de lui, et frôlé par un pan de sa robe, il l'arrêta par la main, et l'attirant vers lui : — Hedwige, chère Hedwige! murmura-t-il-
— Vous avez à me parler? dit-elle un peu confuse.
Il l'attira plus près. Une femme de chambre venait d'entrer, rôdant çà et là.
— Tout à l'heure, dit Hedwige, je vous appellerai.
— Qu'est-ce donc? reprit-elle quand cette fille se fut retirée.
— Tu ne vois donc pas que je t'aime et que je meurs près de toi? s'écria Stéphane.
Hedwige pâlit.
— Vous m'aimez! dit-elle.
— Comme un fou, comme un insensé ! . . .
Je t'adore...
Elle fit un faible mouvement pour arracher ses mains de l'étreinte qui les enchaînait.
— Ah ! reprit-elle d'une voix triste, voilà un mot qu'autrefois j'aurais payé de tout mon sang! Vous ne savez pas combien je vous aimais alors; maintenant il est trop tard.
142 LE SERMENT D'HEDWIGEj
— Ne dis pas cela! Oublie un passé que je déteste. Je réchaufferai ton cœur à force de tendresse. Hedwige, regarde-moi, et tu comprendras que d'un mot tu peux me rendre le plus heureux des hommes.
Elle se dégagea.
— Et qu'avez-vous fait pour le mériter, ce mot? J'ai pleuré, j'ai souffert, j'ai eu des jours de prière et des jours de désespoir, rien ne vous a touché, et tout à coup, une nuit, vous me dites : Je vous aime, et vous croyez que cela suffit, que tout sera effacé! Quel cœur me supposez-vous donc?
— Je ne suppose rien, je t'aime, s'écria Stéphane. Oui, je t'ai méconnue, oui, j'ai eu l'âme la plus ingrate et la plus dure; mais je me repens, je me maudis, il n'est pas une fibre de mon être qui ne t'appartienne...
Il la couvrait de baisers brûlans et la tenait palpitante serrée contre sa poitrine,
Un effort désespéré la rendit libre. Elle s'enveloppa soudain d'une écharpe de dentelles qui flottait sur un meuble, et debout devant lui, les bras nus sur sa poitrine :
— Ah ! vous êtes cruel, vous me brisez !
s'écria-t-elle. Que voulez-vous de moi?
qu'attendez-vous P H n'y a donc pas eu assez de larmes dans ma vie!... Vous êtes chez moi, et je suis votre femme, je le sais!... Je sais aussi que je l'ai voulu, et que vous avez tous les droits ; mais si vous cherchez des baisers sur ces lèvres, c'est de l'horreur que vous 7 trouverez!
Stéphane recula tout tremblant jusqu'au fond de la chambre. Un instant il s'arrêta sur le seuil; Hedwige était immobile dans ses voiles, le suivant d'un regard de feu.
H poussa la porte et s'enfuit.
Le lendemain, Hedwige parut devant Stéphane plus lasse et plus pâle qu'une convalescente qui essaie ses premières forces. Elle lui tendit la main.
144 LE SERMENT d'hEDWIGK.
— Nous avons tous les deux bien des choses à nous pardonner, dit-elle ; m'aimezvous assez, Stéphane, pour m'épargner ainsi qu'à vous dans l'avenir les tristesses d'une journée pareille?
— Et vous, Hedwige, dites-moi, me détestez-vous à ce point que ma présence même vous soit odieuse?
— Non, je vous le jure; mais quelque chose me pousse à être dure et méchante plutôt que dissimulée. Il y a en moi des rancunes qui grondent et qui s'éveillent au premier choc. Voudriez-vous de moi cette affection banale et menteuse dont il est de mode de se payer entre maris et femmes?
— Oh! non, s'écria Stéphane.
— Je le pensais. Chacun de nous «aura eu son jour de franchise amère... J'ai souffert tout ce que vous souffrez. C'est un lien mystérieux entre nous.
Et sans le regarder, d'une voix plus faible :
— Ces rancunes d'ailleurs, ajouta-t-elle,
LE SERMENT d'jIEDWIGE. 145
prouvent que mon cœur n'est pas mort...
Attendons !
Les jours qui suivirent cette explication eurent une douceur relative sous laquelle se cachaient bien des angoisses. Hedwige et Stéphane s'observaient l'un l'autre; elle redoutait peut-être le retour de cet orage qui l'avait bouleversée, lui cherchait à lire sur son visage les signes de ce qu'il avait à craindre ou à espérer. Qu'avait-elle voulu dire par ce dernier mot : attendons !
Était-ce un sentiment vrai qui le lui avait inspiré, le sentiment d'une femme qui regrette les émotions perdues et en souhaite le réveil? ou lui avait-il été dicté par un esprit de charité, comme on berce un malade de promesses trompeuses? H s'employa d'abord à la rassurer, évitant de se trouver trop fréquemment auprès d'elle, et ne pénétrant dans sa chambre que lorsqu'elle l'y faisait appeler. Hedwige ne fut pas longtemps à redevenir égale et sereine;
146 LE SEKMENT D J HEDWÎGÈ<
mais elle tournait autour de certaines questions avec trop d'art pour qu'on ne comprît pas que sa pensée en était saisie.
Stéphane était rentré dans son cabinet et travaillait avec obstination. Au bout de quelques semaines, un grand découragement le prit. Il ne voyait pas qu'il eût fait aucun progrès dans le cœur d'Hedwige.
Elle avait pour lui les prévenances, les sourires, l'accueil aimable d'une sœur, mais d'une sœur quelquefois gênée. Sur ces entrefaites, Gabor Eckelsy entra un matin chez son ami comme un coup de vent.
— Écoute, lui dit-il, personne ne sait plus ce que tu as, moi je m'en doute peut-être; mais tu as la mine d'un mort qu'on aurait tiré de sa bière en lui persuadant qu'il vit encore. On se regarde, on chuchote, c'est malséant. Il faut te secouer, fais comme moi.
— Et que fais-tu? ;
— Je pars. On se bat en Italie. Je vais rejoindre de hardis compagnons qui escar-
Ifi SERMENT d'hEDWIGÈ. lél
mouchent du côté des montagnes avec le projet de pousser leur pointe dans le Tyrol.
L'odeur de la poudre fait toujours grand bien. Viens, et dans huit jours nous aurons la joie de donner des coups de sabre. . . Du diable alors si tu penses à autre chose!
— Eh bien ! c'est dit, ... je t'accompagne.
— Alors tiens-toi prêt, à six heures nous serons en route.
Gabor éloigné, Stéphane descendit à l'écu- .
rie, et fit choix de deux chevaux propres au service. Le vieux hussard qu'il avait pour domestique battit des mains à la nouvelle qu'on allait en guerre, et jura "qu'à six heures on pourrait sauter en wagon.
La comtesse, informée de ce départ, félicita Stéphane du parti qu'il avait pris.
— C'est d'un homme ce que vous faites là, lui dit-elle; depuis quelque temps, je ne vous reconnaissais pas.
Stéphane rougit légèrement, mais relevant la tête :
148 tfi ÔEBMENT d'hEDWÎM.
— Kloska mourant, Kloska vivant, Kloska toujours, dit-il en faisant allusion à la devise de sa famille.
Au moment des adieux, Hedwige lui serra énergiquement la main.
— S'il vous arrivait un malheur, dit-elle, la seule chose que je ne vous pardonnerais jamais, c'est de ne pas m'avertir.
Dans les montagnes, au milieu des forêts, en pleine vie de hasards et de combats, dormant parfois à la belle étoile, réveillé un jour par la fusillade, harassé de marches, comptant ses jours par les embuscades et les escarmouches, Stéphane avait des accès subits de désespoir qui le poussaient plus avant que ses camarades. Perdu avec une poignée d'hommes dans une contrée qui manquait de communications directes et sûres avec le quartier-général, il avait rarement l'occasion de donner de ses nouvelles à Hedwige. H n'en recevait non plus que par intervalles. Après une action un peu
chaude qui avait eu lieu du côté de Varèse, le bruit se répandit qu'il avait été grièvement blessé. Un matin, on vit arriver une . femme au bivouac des partisans. Le hussard de Stéphane, qui pansait les chevaux, la reconnut.
— Madame la comtesse! s'écria-t-il.
— Et ton maître? dit-elle vivement.
— H est là, répondit le soldat en désignant Fabri de feuillage où Stéphane avait passé la nuit.
Elle y courut. On venait de sonner le boute-selle. Le Hongrois parut sur le seuil de son gourbi.
— Ah! vivant! s'écria-t-elle.
— Est-ce que vous m'aviez cru mort?
— J'avais lu votre nom dans les journaux parmi les blessés...
— Et vous êtes venue ! — dit-il en étendant les bras vers elle. H n'acheva pas.
Une émotion profonde l'étouflait;mais elle aussitôt, changeant de ton:
150 LE SERMENT d'hBDWIGB. ~ \
— Puisque vous êtes debout et bien portant, grâce à Dieu, je me retire, reprit-elle.
— Souffrez au moins que je vous accom- »
pagne, répliqua Stéphane plus froidement.
Hedwige était arrivée à cheval, sous la conduite d'un guide, par des sentiers détournés.
— Savez-vous qu'une balle peut tout à coup siffler à nos oreilles? lui dit Stéphane.
— Eh bien ! croyez-vous que je n'aie pas fait mon éducation en Hongrie, il y a dix ans?
Ce mot ramena Stéphane vers le passé.
H. revit en esprit la route boueuse et noire, le ciel tout couvert de nuées, la pluie lente qui détrempait les terres, l'horizon plein de ténèbres où éclataient les lueurs de l'incendie ; il entendit le cri de la mère effarée qui sautait sur le chemin et se cramponnait à la botte de Gabor. Comme alors, Hedwige était là, à cheval, calme et fière; une partie des mêmes dangers l'entourait
encore. Que de choses depuis ces jours lointains !
— Cette marche ne vous rappelle-t-elle rien? dit-il.
— Ah! vous vous en souvenez? J'étais bien jeune alors!
Elle n'alla pas plus loin. Stéphane se tut. Que fallait-il entendre par ces paroles? Faisait-elle allusion à son âge, qui avait la fraîcheur du pi intemps, ou à ses premières tendresses, qui n'avaient été que trop attristées et flétries par le temps. Il n'osa pas l'interroger.
A mi-route, on entendit tout à coup derrière une colline de violentes détonations. D'un élan plus rapide que la pensée, Stéphane et son escorte gravirent un monticule.
On aperçut alors dans un vallon un détachement qui, surpris dans sa marche, battait en retraite, menacé par des forces supérieures. Un secours pouvait le dégager. Les yeux de Stéphane se tournèrent vers Hedwige
— Ma place est là, dit-il.
— Je le sais, répliqua-t-elle avec effort.
— Mais vous?
— Tous les partis respectent une femme . . .
Seule, je puis gagner ce village là-bas...
Vous, allez où sont les vôtres.
Elle avait la pâleur des morts en parlant ainsi; mais sa voix ne tremblait pas.
Stéphane s'empara de sa main, et la porta vivement à ses lèvres.
— Si je ne reviens pas, Dieu vous garde !
cria-t-il, et, suivi de ses cavaliers, il descendit au galop les pentes de la colline.
Trois minutes après, il disparaissait dans la fumée.
Vers le soir, et tandis qu'Hedwige marchait sur le chemin, agitée, fiévreuse, le regard perdu du côté de la vallée où elle avait vu Stéphane s'enfoncer, un groupe de soldats sortit de l'ombre qui commençait à se répandre sur la campagne et s'approcha.
Elle accourut. Quatre d'entre eux por-
LE SEBMENT D'HEDWIGE. 153
taient une civière sur laquelle un blessé était étendu.
— Stéphane! cria-t-elle.
Il voulut se lever, un frisson passa dans tous ses membres, et il s'évanouit.
Quand il ouvrit les yeux, il aperçut fledwige à son chevet. Il essaya de faire un mouvement comme pour l'attirer vers lui, et retomba, la bouche sur ses mains. Ce ne fut qu'au bout d'un certain nombre de jours que le chirurgien qui avait posé le premier appareil put répondre du blessé.
Vers la fin de l'action où son élan l'avait porté, une balle perdue avait profondément pénétré dans sa poitrine. Des accidens survenaient qui remettaient sa convalescence en question. Lui-même ne se défendait pas contre les assauts du mal. Tout ressort semblait brisé, et dans toute maladie la volonté du malade est un appui contre la mort. Hedwige s'en effrayait. Elle ne le quittait ni le jour ni la nuit, heureuse quand
il lui semblait que sa respiration avait plus d'ampleur et de régularité, tremblante quand un accès de toux déchirait sa poitrine et faisait monter à ses lèvres une écume rouge.
Un soir, une crise faillit emporter le malade ; Forage grondait, et il étouffait; ses bras amaigris s'agitaient hors des draps; il entendait et voyait à peine. Une de ses mains rencontra celle d'Hedwige; il la regarda et la reconnut dans la transparente obscurité de la chambre :
— Vous serez veuve, vous serez libre, lui dit-il en la repoussant.
Hedwige tomba à genoux et les mains jointes :
— Mon Stéphane bien-aimé, je t'en prie, vis pour moi, vis pour Hedwige!...
Il vécut en effet, et Hedwige put le voir debout et hors de cette misérable chambre où la mort guettait sa proie; mais le médecin qui l'avait soigné ne lui cacha pas que les plus grands et les plus continuels ménagemens étaient à prendre.
^ C'est en quelque sorte un ressuscité que Dieu vous confie, lui dit-il; sa vie est comme ces flammes vacillantes que Ton voit suspendues à l'extrémité d'un tison. . . Une émotion violente, et elle peut disparaître en un instant... Veillez sur lui...
Hedwige et Stéphane partirent pour le midi de l'Italie, voyageant à petites journées; un soleil plus radieux les attendait à Florence. Stéphane se plongea dans la lumière comme dans un bain; il renaissait. Poussés de ville en ville, s'arrêtant partout où des monumens et des paysages fameux les appelaient, toujours l'un près de l'autre, ce voyage fut un enchantement. La douleur a mille formes et se perpétue en des renouvellemens qui ne l'épuisent pas, elle est multiple; le bonheur n'a qu'une forme et qu'un caractère, l'extase. On a dit des peuples heureux qu'ils n'avaient point d'histoire; il en est des hommes comme
des peuples. Interrogé à la fin de chaque jour, Stéphane aurait pu répondre :
— J'étais avec Hedwige.
C'était tout, et c'était assez.
Us arrivèrent ainsi à Naples, et, affamés de solitude, se cachèrent à Sorrente; bientôt ils en connurent tous les sentiers. On les rencontrait toujours seuls, cherchant des retraites d'où, sous l'ombre tiède des orangers, ils pouvaient apercevoir la mer échancrée comme une coupe. Ils lisaient, ils causaient, ils se taisaient. Us avaient la même plénitude de sensations profondes et douces. Hedwige épiait sur le visage moins pâle de Stéphane le réveil de la santé, le retour de la vie. Chaque jour, elle notait un progrès. Les forces revenaient. Les poumons jouaient avec plus de liberté dans sa poitrine affermie ; le regard n'avait plus cette flamme aiguë que donne la fièvre, les joues cette lividité morbide ou cette rougeur ardente qui l'effrayait.
Un soir, à l'heure où le soleil se couche, assis dans un jardin que des flots de verdure séparaient des flots de la mer, ils regardaient l'horizon flamboyant. Un bruit de pas sonnant sur la route les tira de leur contemplation; ils tournèrent la tête à demi, aperçurent deux cavaliers qui s'avançaient au galop sous l'ombre versée par les pins et les orangers, et reconnurent la comtesse Lobogowitz et le marquis Rispoglio. Le voile de la comtesse flottait au vent, et, penchée sur l'encolure de son cheval, respirant l'air vif qui frappait son visage, les yeux brillans, la bouche rieuse, elle passa sans les voir. Stéphane prit la main d'Hedwige et y colla ses lèvres silencieusement. Il vit alors que des larmes tremblaient au bord de ses paupières.
— Pourquoi pleurez-vous? lui dit-il.
— Laissez, répondit-elle, ces larmes* sont les premières que le bonheur fait couler de mes yeux. Vous n'avez pas changé de
couleur, vous n'avez pas tremblé. Si je ne vous avais pas aimé déjà, aujourd'hui mon cœur se fût donné.
Elle se rapprocha de lui, et tout bas, toute rouge :
— Sachez-le, reprit-elle, je n'ai pas cessé un seul jour de vous aimer. Je le sens bien aujourd'hui, vous étiez au fond de toutes mes pensées, au fond de toutes mes espérances; mais la foi me manquait. Je doutais de moi, vaincue par tant d'inutiles efforts, surtout je doutais de vous. Maintenant je crois, et mon cœur s'ouvre.
La nuit les surprit ensemble dans un pavillon où ils devaient passer leurs derniers jours dans une exposition plus tiède, à l'abri du vent. Us regardaient la nuit lumineuse et la mer prochaine qui roulait des vagues d'argent. Au plus haut du ciel, la lune éclatante brillait dans l'azur profond. Des rumeurs montaient du rivage où le flot chantait, et des senteurs parfu-
tÈ âEftHEttT d'hEÙWÎGÊ. 159
mées entraient par le balcon où passait la brise dans les rameaux flexibles du jasmin.
Elle eut en ce moment la vision d'une autre nuit où seule, palpitante, inquiète, elle attendait, pleine d'un trouble qui suspendait les battemens de son cœur; elle entrevit cette ombre qui jadis s'était montrée dans le silence d'un jardin dont ses regards sondaient la profondeur; elle se rappela cette heure fatale suivie de tant d'heures cruelles qui avaient condamné sa jeunesse à l'isolement et son amour à l'oubli. Maintenant quelqu'un tressaillait auprès d'elle, animé de la même tendresse et de la même espérance. Elle se sentit pénétrée d'une émotion qui avait une ineffable douceur et dont le mystère la ravissait. Un frisson la parcourut, un soupir gonfla sa poitrine. Stéphane, qui découvrait dans l'ombre la rougeur pudique de son front, noua ses bras autour de sa taille...
— Te rappelles-tu? lui dit-il; j'étais auprès
160 LB SKfiMKMT d'hSDWIGS*
de toi, il j a un an, seul, comme aujourd'hui, mais alors tu ne m'aimais pas.
Les yeux d'Hedwige se voilèrent, et, se laissant aller sans force dans ses bras :
— Mon Stéphane, dit-elle, crois-tu que je faime aujourd'hui?...