‹ Le serment d'Hedwige: Madame de NailhacChapitre 2 sur 2 · UN SPHINX DE LA VIE MONDAINE · texte numérisé non relu

UN SPHINX DE LA VIE MONDAINE

Un clair soleil brillait et invitait à la promenade tous les oisifs de Paris. Il y avait dans l'air, quoiqu'on fût au mois de janvier, comme un souffle léger du printemps. A la gaîté du ciel, au vif éclat de la lumière, on aurait pu se croire à Nice.

Une grande foule passait sur le boulevard.

Tout *à coup, vers deux heures, une rafale de pluie et de neige se mit à fondre sur la ville. En un clin d'œil, le boulevard fut désert. L'asphalte, fouetté par Fondée,

luisait comme un miroir. Belles robes et frais chapeaux avaient disparu. En ce moment, une jeune femme surprise par la bourrasque venait de chercher un asile sous une porte cochère de la rue Taitbout; quelques larges gouttes d'eau, qu'elle n'avait pas eu le temps d'éviter malgré la rapidité de sa fuite, tachetaient son grand manteau de velours; elle soulevait du bout de sa main bien gantée le bas de sa robe, qui laissait voir deux pieds délicats finement chaussés. Les hachures de la pluie rayaient l'atmosphère assombrie, le ruisseau gonflé par l'averse se changeait en torrent et débordait sur le trottoir, de petites vagues menaçaient la porte cochère, où le vent s'engouffrait; le talon de la fugitive commençait à battre avec impatience le pavé mouillé par l'embrun. La pluie tombait toujours. Les voitures que M me de Nailhac apercevait dans la rue passaient avec la rapidité de la foudre, aucune n'était vide.

MA TïAMtt DE NAILHAC. 166

— Je ne puis cependant pas rester là jusqu'à demain! — se disait-elle.

Tandis qu'elle regardait en l'air, un coupé s'arrêta subitement devant la porte après l'avoir un instant dépassée; un jeune homme de bonne mine en descendit, s'approcha de M m * de Nailhac, et la saluant :

— Voulez-vous permettre à une personne qui a eu l'honneur de vous rencontrer chez M"* de La Roque de vous offrir sa voiture?

dit-il.

— Monsieur de Bois d'Arci, je vous remercie, répondit M" 8 de Nailhac, j'attendrai, et il en passera bien quelqu'une que je pourrai prendre.

— S'il en arrivait une qui fût libre, toutes les personnes qui vous entourent, madame, se rueraient sur le marchepied; ce serait un assaut. Vous êtes ici comme des naufragés dans une île déserte, je mets mon canot à votre disposition. La navigation achevée, vous me le renverrez.

166 VATïAira dk NAILHAC.

M"* de Nailhac jeta un nouveau regard vers le ciel; elle n'aperçut que des nuées d'où la pluie tombait à flots.

— Monsieur, dit-elle, je suis vaincue par le déluge; mais si j'accepte une place à bord de votre coupé, c'est à la condition que vous garderez l'autre.

— Madame, je ferai comme ce gentilhomme suédois que le roi Louis XTV engageait à monter le premier dans son carrosse; j'obéirai.

M me de Nailhac prit le bras de M. de Bois d'Arci et franchit le trottoir d'un élan rapide.

— Où faut-il donner ordre de vous conduire? dit M. de Bois d'Arci.

— Chez moi, répondit M* 6 de Nailhac.

— Rue d'Aguesseau 97, cria M. de Bois d'Arci au cocher.

— Ah! pensa M me de Nailhac, il sait où je demeure.

Assis l'un près de l'autre, ils causèrent

de différentes personnes avec lesquelles ils avaient des relations communes et particulièrement de M me de La Roque, qui paraissait avoir quelque tristesse depuis un certain temps. La voiture allait comme le vent; en dix minutes, elle eut franchi la distance qui sépare la rue Taitbout de la rue d'Aguesseau et entra sous le vestibule d'un hôtel. M. de Bois d'Arci mit pied à terre et offrit la main à M m * de Nailhac.

Elle venait de le remercier, lorsque, se retournant :

— Monsieur, dit-elle, je suis toujours chez moi le mardi soir; s'il vous plaît d'y venir prendre une tasse de thé, je vous l'offrirai de bon cœur.

M. de Bois d'Arci s'inclina.

— Madame, répliqua-t-il, je vous mettrais peut-être dans la nécessité de m'en offrir souvent, si je ne craignais de passer dans votre esprit pour un usurier... Autant que faire se pourra, j'userai sans abuser.

Seul dans sa voiture, à la place même que M me de Nailhac occupait tout à l'heure, M. de Bois d'Arci n'en put distraire sa pensée pendant quelques minutes.

— Elle est tout à fait charmante, se dit-il, c'est ce qu'on pourrait appeler une coquette ingénue... un sourire d'enfant et des yeux de femme.

Dans le même moment, le souvenir de M. de Bois d'Ârci, de son humeur aimable, de sa conversation alerte et vive, se présentait à l'esprit de M me de Nailhac.

— Comment se fait-il, pensa-t-elle, qu'il n'ait pas eu le désir de se faire présenter chez moi?... Cela frise l'impertinence.

En entrant chez elle, M me de Nailhac jeta un coup d'œil sur un miroir.

— Ce n'est cependant pas ma faute, ajouta-t-elle.

Il se trouva que le lendemain du jour où la pluie avait inondé brusquement Paris était précisément un mardi. M. de Bois

d'Arci était aux Italiens. Il lui sembla qu'on chantait mal.

— Si j'allais chez M me de Nailhac ? pensa-t-il. Un quart d'heure après, il entrait dans

l'hôtel de la rue d'Aguesseau. M me de Nailhac, qui causait avec un ami d'enfance appelé M. de Bré, rougit en l'apercevant.

— Voilà mon sauveur, dit-elle gaîment.

M. de Bré, qui connaissait M. de Bois

d'Arci, lui serra la main. Il l'observa ainsi que M me de Nailhac tandis qu'ils échangeaient quelques paroles.

— Son sauveur! fit-il; il s'agit de savoir à présent lequel des deux perdra l'autre.

M. de Bré était de ces hommes qui prévoient les catastrophes de loin. Vers cette époque, en 186., Odette de Nailhac passait à bon droit pour l'une des plus charmantes maîtresses de maison du faubourg Saint- Honoré. Son hôtel était le rendez-vous d'une compagnie aimable et choisie. On tenait à honneur d'y être invité, et lorsqu'un hasard

en avait ouvert les portes, celui qui les avait franchies une première fois y retournait, ramené au même lieu par une séduction dont il subissait l'influence sans bien se rendre compte des élémens qui la composaient. M me de Nailhac avait alors vingt-huit ans à peu près, et les avouait sans en distraire un seul mois; elle était d'une taille moyenne; des amies assuraient même qu'elle était petite. Elégante et gracieuse sans effort, souple dans ses mouvemens, toujours bien assise dans son fauteuil et bien drapée dans sa robe aux longs plis, elle avait le don singulier de ne jamais porter que des étoffes et des bijoux dont la couleur et la forme seyaient à son visage. Elle ne suivait pas la mode, elle adoptait celle du iour en l'appropriant à sa personne, et en tirait des ressources que les plus habiles ne découvraient pas. On n'apercevait rien sur elle qui attirât le regard ; tout l'y retenait. Elle était à la fois active et silencieuse,

toujours occupée, mais sans bruit. Elle ne forçait pas l'attention à se tourner vers elle, mais elle avait une façon de tendre la main à ses amis qui les enchaînait à son côté.

Très pâle, avec des yeux bruns doucement lumineux, les cheveux châtains, la bouche grande et d'un dessin correct, les dents magnifiques, l'oreille fine, rose et pareille à une coquille, le cou délicat et bien attaché, les épaules larges, effacées et telles que le ciseau d'un sculpteur les eût prises pour modèle, M me de Nailhac joignait à tous ces avantages le don plus rare d'avoir un profil. Par là elle était sûre de vaincre ses rivales et de ne point passer inaperçue. Quand on lui faisait compliment des mille cadeaux qu'elle avait reçus du ciel en partage, Odette laissait fuir le torrent, et, la dernière phrase achevée, sans prendre un air de modestie, hochant la tête:

— C'est vrai, disait-elle, mais on avait oublié d'inviter une fée autour de mon ber-

ceau, et celle-là m'a donné des mains qui ne sont pas jolies.

On se récriait. Pas jolies! des mains si mignonnes et si doucement vêtues d'un épiderme frais et blanc! C'était un blasphème.

— Blasphème tant qu'il vous plaira/reprenait M" 6 de Nailhac; tous ces madrigaux n'empêchent pas qu'elles ne soient laides.

Si des avantages physiques on passait aux qualités morales, on découvrait chez M me de Nailhac une égalité d'humeur qui étonnait à l'égal d'un phénomène, Paris étant la ville du monde où les nerfe se piquent le moins de solidité. Telle on l'avait vue au printemps, telle on la retrouvait en automne ; la pluie ou le vent n'y pouvait rien. Jamais sur ses lèvres de mots piquans, jamais d'observations malignes. Elle ne se plaisait point aux confidences perfides qui sont en usage dans les entretiens du monde; les petites infortunes qui arrivaient à ses amies

intimes ne la réjouissaient pas non plus.

Elle avait l'esprit aimable, ouvert, bienveillant, avec une nuance de paresse qui n'était pas sans charme et qui n'excluait pas l'originalité; aucune prétention d'aucun genre, point de paradoxes, nul étalage de sentimens. M me de Nailhac ne connaissait pas l'ennui. Ce n'était pas la moindre de ses singularités.

Odette s'était trouvée veuve à vingt-cinq ans, avec une fortune qui lui permettait de vivre à l'aise dans le monde le plus brillant de Paris. Elle n'avait point eu l'hypocrisie de pleurer ni beaucoup ni longtemps M. de Nailhac. Ceux qui avaient connu son mari en parlaient comme d'un homme atrabilaire qui soignait ses rhumatismes, chassait dans l'intervalle des accès et avait un grand goût pour l'agriculture. Contre l'habitude des gens qui s'en occupent, il avait des terres magnifiques et admirablement entretenues, Il y mettait sa vanité.

Une pleurésie rapportée d'un marais où il poursuivait des bécassines l'enleva en trois îours. M me de Nailhac, à laquelle il laissait tous ses biens, à la charge par elle de ne vendre ni fermes, ni châteaux, porta son deuil convenablement et passa de la laine à la soie, et du noir aux nuances les plus tendres, par ces gradations successives et savantes dont les Parisiennes ont le secret.

M. de Nailhac avait vingt-cinq ans de plus que sa femme. Il l'avait rendue heureuse autant qu'il lui était permis de le faire.

La reconnaissance d'Odette n'allait pas audelà d'un souvenir qui déclinait lentement vers l'oubli.

Veuve, riche et sans enfans, M me de Nailhac était une proie offerte à ces jeunes célibataires qui traversent ks salons de Paris comme des brochets voraces les eaux confuses d'un étang; mais, quel que fût leur appétit, aucun n'avait pu mordre sur son indépendance. L'esprit, le courage, la répu-

MADAME DE NAILHAO. 175

tation, les séductions de la naissance et des positions les plus enviées, le charme d'un amour sincère, n'y pouvaient rien. Odette voyait le danger, s'y exposait sans crainte, sans forfanterie, et n'y succombait pas ; sa porte restait ouverte à ceux des prétendans qu'elle avait évincés. On en voyait par groupes dans son salon les jours de grande réception. Elle leur faisait un accueil égal. Les plus épris ne revenaient pas; elle n'y pensait plus, et cela sans effort. Un temps ces personnes qui cherchent partout des choses mystérieuses avaient cru à un sentiment profond, secret, inaltérable> à quelque passion entourée de voiles pour un inconnu qui se tenait dans l'ombre. Ce grand calme, qui rappelait la froide immobilité des lacs ensevelis dans le silence des forêts vierges, semblait impossible dans une âme si jeune.

H fallut cependant se rendre à l'évidence.

La vie de M me de Nailhac avait la transparence du cristal; elle n'aimait pas,

Ceux qui la connaissaient le mieux ne la comprenaient point; peut-être ne la comprenaient-ils pas à cause de sa simplicité même, et parce qu'elle se présentait à eux sans détour. Les paysages les plus unis dans leurs plans successifs sont précisément ceux dont il est le plus difficile de circonscrire les lignes et d'arrêter les contours; point de relief, point de cadre pour en déterminer le caractère. On saisit l'aspect et le mouvement pittoresque d'une montagne dont le regard mesure la hauteur et sonde les abîmes; on ne précise pas la monotonie d'une plaine dont les ondulations fuient dans l'espace. Chaque jour, vers quatre heures, Odette rentrait chez elle; elle trouvait à sa place la tapisserie commencée, sur le guéridon le livre ouvert le matin, et auprès du piano ses cahiers de musique favoris. Il y en avait toujours une profusion. La pièce où se tenait M" 8 de Nailhac était assez grande, avec de hau-

tes fenêtres ouvrant sur un jardin. Un rapide regard indiquait que la maîtresse du logis avait du goût. Assise au milieu de meubles bien choisis et d'objets d'art qui avaient une valeur réelle, ses doigts sur le clavier ou quelque volume à la main, Odette attendait les visites sans impatience. Si on ne venait pas, c'était bien ; si la porte ne cessait pas de s'ouvrir et de se fermer, c'était bien encore. Le temps fuyait du même vol.

Parmi les personnes qui la voyaient le plus fréquemment, il en était deux ou trois, — l'une surtout, M. Jean de Bré, — qui avaient surpris par éclairs dans les yeux bruns de M me de Nailhac des lueurs fauves d'une mélancolie pénétrante. Elle attachait alors dans l'espace des regards profonds, tout baignés d'une tristesse indéfinissable. Il lui arrivait à longs intervalles de s'oublier dans des rêveries. En ces momens fugitifs où M. de Bré l'avait obser-

vée, sa grâce était alanguie, son charme plus attractif, en quelque sorte plus intime; un sentiment d'une intensité plus vive animait son visage : dans le sens idéal du mot, il respirait, il vivait. Un jour que Jean de Bré était resté dans son boudoir, immobile, pendant plus de cinq minutes, sans que les yeux de M me de Nailhac quittassent une terre cuite de Clodion qu'elle ne voyait certainement pas, il appuya délicatement le doigt sur sa main.

— Chère madame, dit-il, m'est avis qu'il ne faut pas que la chrysalide devienne papillon... Les papillons sont fort jolis, mais ils ne durent qu'un printemps. C'est trop modeste pour une jolie femme.

Odette rougit.

— Est-ce à dire, répondit-elle, que j'ai quelque ressemblance avec les chenilles?

— Je le souhaiterais pour ces petites bêtes; mais, sans vouloir faire aucune impertinente comparaison, je crois que la

prudence vous conseille de rester telle qu'on vous a toujours connue.

— Ne craignez rien, s'écria M me de Nailhac ; je n'ai point envie de changer, même pour être mieux.

La voix cependant n'était pas assurée; un soupir la faisait trembler.

Au moment précis où commence cette histoire, M me de Nailhac était assise devant son piano. Elle en tirait des sons éclatans et doux, suaves et pénétrans. Un artiste eût reconnu la Marche funèbre de Chopin.

Une symphonie de Beethoven, abandonnée vers le milieu, succéda bientôt à la Marche funèbre, une sonate de Mozart à la symphonie. Les mains d'Odette tombèrent sur ses genoux.

— La vie cependant, murmura-t-elle, ne peut pas se composer éternellement de musique... Ce n'est pas plus un opéra qu'un oratorio.

Elle se leva, prit une aiguille, un écheveau de soie, et se mit à piquer délicate-

180 ifATïAlfR DE NATLHAC.

ment un canevas très fin tendu sur un métier. Au bout de quelques minutes, l'aiguille d'Odette resta inoccupée sur les touffes de roses qui naissaient sous ses doigts.

— Ce n'est pas une tapisserie non plus, reprit-elle en repoussant le métier.

Elle changea de place, s'empara d'un volume marqué d'un signet et l'ouvrit. Cette lueur fauve que M. de Bré avait remarquée s'alluma dans les yeux d'Odette, un soupir à demi contenu gonfla sa poitrine. Elle tourna la page lentement, puis ferma le volume et posa la tête dans sa main.

— Qui sait? dit-elle d'une voix étouffée.

Quelqu'un entra.

— Ah ! fit-elle en se levant avec vivacité.

Son visage, illuminé par une flamme, se

voila aussitôt.

— C'est donc vous, mon ami? reprit-elle en tendant sa main languissamment à M. de Bré.

Jean sourit, et, portant cette main à ses lèvres ;

— On ne saurait dire plus nettement à un visiteur que ce n'est pas lui qu'on attendait, répondit-il ; mais je suis dans mes jours d'opposition : je ne m'en irai pas, je vous en préviens.

— Lors même que je vous prierais de regagner la porte?

— Quand même vous me feriez jeter par la fenêtre.

— Alors asseyez-vous et causons.

— Votre mansuétude ne me désarmera pas, répliqua Jean, qui s'installa dans un fauteuil.

Il tira sa montre, et souriant :

— Cependant rassurez-vous, il n'est pas encore cinq heures... M. de Bois d'Àrci, à moins qu'il ne soit mort, sera ici dans cinq minutes.

— Qui vous fait croire que je l'attends a ?

— Mille symptômes, et vraiment pour une Parisienne c'est trop de franchise. Vous plaît-il que je -les analyse? Tenez, le visage

que vous aviez tout à l'heure et que vous n'avez plus, le cri que vous avez poussé à mon entrée, votre façon paresseuse de me tendre la main, le regard que vous tournez vers la porte maladroitement, . . . que sais-je encore,... cent choses qui vous donnent cet air que devait avoir la femme de Barbe- Bleue quand elle criait : « Sœur Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?» Mais je suis bon ; aussitôt que le timbre sonnera, je m'en irai.

— Vous n'en ferez rien; ce serait de la dernière impertinence!

— Que vous seriez furieuse si je vous prenais au mot! C'est alors que l'impertinence éclaterait dans tout son lustre.

M me de Nailhac sourit, et reprenant son aiguille, piquée dans le canevas:

— Avec vous, reprit-elle, on ne peut obtenir une parole sérieuse.

Tout à coup, achevant de broder un bouton de rose et sans regarder M, de Bré;

— Franchement, que pensez-vous de M.

de Bois d'Arci?

— De mon ami Gaston? Si je vous en disais beaucoup de bien, le mieux que j'en pourrais dire ne serait jamais qu'un pâle reflet de votre opinion. Si je vous en disais un peu de mal, vous crieriez à la calomnie.

Le plus simple est de vous raconter ce que je pense de vous.

— Je suis tout oreilles.

Jean prit une pincette, et tisonnant le feu :

— Vous êtes sur la pente où le pied glisse, dit-il.

— Ah!

— Et vous allez voir comment, de déduction en déduction, j'arrive à cette prophétie, qui ne me donne aucun droit à la réputation d'Ézéchiel ou de Jérémie. La curiosité vous a mordue; vous n'êtes plus indifférente. Les partitions des meilleurs opéras et les symphonies des plus vieux maîtres ne suffisent point à remplir les heures oisives de votre solitude, Le

supplément des tapisseries n'y peut rien.

Inquiète ou du moins, si le mot vous paraît exagéré, agitée et curieuse, vous cherchez autour de vous. « Quand une femme cherche, Eblis arrive, » dit un proverbe persan. Eblis, c'est le diable.

Cette démonstration, qui répondait si bien aux lassitudes dont M™ de Nailhac était tourmentée tout à l'heure encore, fit passer une rougeur légère sur son front. M.

de Bré, qui l'observait, sourit.

— Vous venez de me répondre, dit-il.

— Vous me rappelez ce voyageur qui, voyant des lueurs dans la campagne, se mit à crier au feu! On accourut de toutes parts, et on découvrit des feux follets qui dansaient sur une prairie tranquille et froide. Cette prairie, c'est moi.

— J'y consens.

Il y eut un silence. M. de Bré badinait avec une canne légère qu'il tenait à la main. Il regardait un petit tableau placé en face de lui.

— Ce paysage d'Orient est fort beau, reprit-il. Marilhat et Decamps ont eu seuls le secret de cette grande clarté blanche et de ces horizons lumineux. Cette toile n'a pas dix pouces de haut, et la pensée s'y perd dans des lointains dont les perspectives sont infinies.

— Oui, répondit Odette sans lever les yeux.

— Votre malheur, poursuivit Jean, est de ne pas aimer les choses qui vous plaisent. Je plains M. de Bois d'Arci.

L'aiguille que M me de Nailhac faisait voltiger d'une main agile s'arrêta; penchint alors la tête au-dessus du métier :

— Expliquez-moi cela, je vous prie, dit-elle.

— C'est fort simple. Vous lisez volontiers les premiers chapitres d'un roman; mais jamais vous ne tournez les derniers feuillets.

— Ah! fit Odette, qui enfonça l'aiguille dans le canevas, un roman déjà! Il me

semble, ami Jean, que vous abusez de tous les privilèges, de ceux de l'amitié aussi bien que de ceux de Fimagination; mais, si je crois à l'une, vous savez que je ne crois guère à l'autre.

— Amen! murmura M. de Bré.

Un timbre retentit. M. de Bré se leva, et d'un air gai :

— Voici le loup, je me sauve, reprit-il, quoique, à vrai dire, je pense que cette Ibis c'est la brebis qui croquera le loup.

Ce ne fut cependant pas M. de Bois d'Arci qu'il rencontra dans un premier salon; M me de La Roque passa devant lui comme un trait et entra chez M mc de Nailhac; elle était fort pâle.

— Qu'est-ce donc? s'écria M me de Nailhac.

— Ma chère Odette, je pars dans une heure; vous connaissez M me de Chanvri, je crois?

— Certainement; c'est après vous ma meilleure amie,

— Donnez-moi bien vite une lettre d'introduction; je ne veux pas arriver chez elle comme une aventurière.

— Vous allez au château du Ménil?

— Ah! je voudrais y être déjà! On m'écrit que M. de Varanges est en grand danger. S'il meurt, je veux le voir, l'embrasser, recevoir son dernier soupir.

— Mais vous l'aimez donc, ma chère Jeanne?

— Si je l'aime!... Je m'en suis bien aperçue lorsque j'ai lu cette lettre fatale.

Mon cœur a cessé de battre... Et j'ai pu le laisser partir! Etait-il pâle, désespéré, quand il m'a quittée! Ah! j'en suis bien punie. S'il meurt, vous ne me reverrez plus.

Tout à coup, saisissant le bras de M me de Nailhac :

— Mais cette lettre, vite, il me la faut!

Odette s'assit devant un petit meuble, et

trempant une plume dans l'encre :

— Vous s&vez à quoi vous vous exposez

en allant ainsi dans une maison où Ton ne vous attend pas et pour quelqu'un qui n'est pas de votre famille?

— Eh! que m'importe?... Je dirai tout à M me de Chanvri. S'il meurt, je vous jure que c'en est fait de moi; s'il vit, j'espère bien qu'un jour je m'appellerai M me de Varanges.

Odette écrivit.

— Est-ce bien cela? dit-elle en tendant le papier tout ouvert à M me de La Roque, La lettre contenait ces quatre lignes :

«Ma chère belle,

« Une amie qui tient dans mon cœur une place égale à celle que j'occupe dans le vôtre sollicite l'honneur de vous être présentée. Ce m'est un plaisir de me rendre à ce vœu. M me de La Roque sera dans quelques heures au Ménil. Vous avez l'âme usscz élevée pour comprendre le motif qui lui lait entreprendre ce voyage, assez d'es-

MATïAine DE NAILHAG. 189

prit pour en excuser la folie. Elle est seule, tendez-lui la main; elle pleure, ouvrez-lui les bras. Du même coup vous acquérez des droist à son éternelle recon naissance et des titres nouveaux à mon amitié. Vous savez que je ne crains pas de vous devoir beaucoup, déterminée que je suis à vous aimer toujours.

» Odette de Nailhac.»

— C'est fort bien, dit Jeanne, qui lut rapidement. A présent embrassez-moi vite. . . et adieu. A dix heures, priez pour lui, priez pour moi; je saurai s'il est vivant ou mort.

Elle sortit comme elle était entrée, en courant. Restée seule, Odette croisa les mains sur ses genoux, les yeux sur la porte qui venait de se refermer.

— C'est donc vrai? cela existe! murmura-t-elle.

M. de Bois d'Arci ne parut pas. M™* de Nailhac, contre son habitude, trouva le temps un peu long.

— J'irai à FOpéra ce soir, se dit-elle.

Après le dîner, elle donna brusquement

Tordre de dételer, et s'arrangea pour attendre minuit au coin du feu. Quelques livres, parmi les plus nouveaux, étaient sous sa main, son piano tout ouvert non loin de là, sa tapisserie à côté. Il lui semblait que ce n'était pas trop de tous ces auxiliaires pour tuer deux ou trois heures. Vers neuf heures, on sonna, et M. de Bois d'Arci entra. i

— Enfin! s'écria-t-elle.

MADAME DB NAILHAG. 191

— Voilà un mot qui va me donner du bonheur pour un mois, dit Gaston.

— N'en soyez pas trop fier. . . Il y a des heures dans la vie d'une Parisienne où tout visiteur qui se présente est accueilli comme ce prince Charmant dont parle le bon Perrault. Je n'ai presque vu personne aujourd'hui et je suis un peu lasse de causer avec moi-même. A présent je vous tiens et je vous garde. Qu'avez-vous fait?

Pourquoi n'êtes- vous pas venu tantôt?

— Je me suis occupé de vous.

— De moi?

— Oui, mais avant de m'expliquer, laissezmoi vous demander des nouvelles de Roger.

— Ah! ce pauvre Roger! vous y pensez encore? vous y croyez?

— Eh! qu'y faire? ce n'est pas moi qui le veux, c'est l'expérience. La vie de toute femme, a dit un philosophe, est un problème dont il faut dégager Vœ. Selon les temps, cet x mystérieux s'appelle Alci-

198 MADAME Dl XAILHAO.

biade, Lovelace ou Saint-Preux, quand il ne porte pas bourgeoisement le nom de Philippe ou d'Emile. Il a été décidé un soir, entre nous, il y a de cela six semaines, que votre inconnu s'appellerait Roger.

J'attends Roger, je cherche Roger.

— Cherchez, répliqua Odette d'une voix un peu sèche.

— Faut-il ajouter, madame, qu'un sentiment indéfinissable me fait espérer que jamais je ne le découvrirai? Eût-il toutes les grâces et toutes les séductions, eût-il l'enthousiasme de René uni à la constance de Werther, il me semble que jamais cet être idéal ne vous méritera. Je me sens des trésors de haine contre ce Roger. Et cependant j'ai la certitude douloureuse qu'un jour, — qui sait? demain peut-être, — il surgira devant vous, et que ce jour-là vous l'aimerez. Dieu ne vous a pas créée telle que vous êtes pour rester insensible éternellement. Il n'a pas mis dans vos yeux

cette clarté pénétrante, dans toute votre personne ce charme sympathique, dans votre voix ces cordes musicales dont le cœur est ému après que l'oreille en est caressée, pour qu'un matin la flamme tout à coup ne vous envahisse pas.

M™ de Nailhac venait de poser ses deux coudes sur ses genoux, et dardant un regard vif sur M. de Bois d'Arci :

— • C'est fort joli, tout cela, fit-elle en l'interrompant; mais tout cela ne me dit pas ce que vous avez fait aujourd'hui, ni comment à mon insu vous vous êtes occupé de moi.

Un certain trouble se peignit sur le visage de Gaston.

— C'est presque une confession que vous me demandez, dit-il.

— Je fais mieux, je l'exige.

— Eh bien! je connaissais chez un marchand de curiosités un tableau de l'école française dont j'avais grande envie. Bien

194 MADAME DE NAILHAO. ,

des fois j'avais prié ce marchand de me le céder; malheureusement un caprice de sa femme s'y opposait. Elle a quelque part à la campagne une collection de portraits historiques, et elle destinait ma princesse, une princesse de Conti, s'il vous plaît, à parer son plus beau salon.

j. — Ah! c'est une princesse de Conti?

— Oui, madame. Enfin aujourd'hui, vers six heures, après mille démarches et des négociations diplomatiques dont je vous épargne le détail, j'ai eu ville gagnée, et à l'heure où je vous parle, mon trésor est chez moi suspendu à la plus belle place, où je ne me lasserai jamais de le contempler.

j! — Contemplez-le, monsieur, vous ne sauriez mieux faire pour un portrait dont l'acquisition vous a coûté tarît de soins et probablement une grosse somme d'argent dont vous ne dites rien; mais moi^ où suis-je?

ifADAMT! de NAILHAC. 195

— Eh! madame, la princesse de Conti, c'est votre image. On dirait que vous avez posé tout exprès pour Largillière. Tous ceux qui vous connaissent pousseraient un cri en voyant ce portrait; pour moi, qui vous ai analysée à toutes les heures du jour et qui vous ai vue dans la peine et dans la joie, il y manque peut-être quelque chose que seule vous avez, ce port de tête d'une grâce indicible, cette finesse de traits dont le burin d'un maître aimerait à reproduire l'exquise délicatesse sur l'agate ou le jaspe.. Ce n'est pas vous,... et cependant c'est vous.

— Et je suis tranquillement, à ce qu'il paraît, accrochée à quelques pieds du sol dans votre appartement, entre une mandarine du Japon, j'imagine, et quelque pipe turque, fruits de vos lointains voyages?

— Ah ! madame, vous êtes seule, si bien placée que du premier regard on vous voit.

Il n'y a que vous dans cette pièce, moi

196 lfATï AlfK 3>£ NAILHÀC.

seul j'y entre. Je l'ai choisie entre toutes. Ce n'est plus un salon, c'est un sanctuaire... J'y ai passé bien des heures aujourd'hui: combien de jours n'y passerai-je pas dans l'avenir!

— Savez-vous bien, mon cher monsieur de Bois d'Arci, que sans coquetterie aucune je puis croire que c'est une déclaration que vous me faites?

Gaston se leva tout tremblant.

— H peut se faire, dit-il, que dans une heure je vous aie vue pour la dernière fois; mais la vérité me défend de rien rétracter de ce que je vous ai dit. Oui, je vous aime, et je vous aime du plus profond de mon âme. Cet amour ne m'a pas vaincu du premier coup comme la foudre renverse un arbre; il m'a pénétré lentement, jour à jour, heure à heure, comme une eau limpide s'infiltre dans la terre et va chercher dans des profondeurs invisibles les racines qu'elle doit féconder. Un soir,

en vous disant adieu, j'ai pris votre main, et j'ai senti en la serrant que le charme avait opéré : je vous aimais. Depuis, je n'ai pas cessé d'être à vous dans le secret de mon cœur. Vous voir, vous chercher, vous attendre, vivre d'un mot, d'un regard, d'un sourire, s'entourer de chimères que

l'on adore ou que l'on redoute plus que des réalités, s'émouvoir d'un son, s'enivrer d'une parole, s'attrister d'une absence, pleurer d'un oubli, vingt fois se repaître des mêmes choses, craindre tout, espérer je ne sais quoi, et par-dessus tout, au-delà de tout, dans l'éternité, ne voir que vous, ne désirer que vous, et m'étonner d'avoir pu croire que je vivais avant de vous avoir rencontrée, voilà mon bonheur, et je n'en veux pas d'autre.

Un soupir gonfla la poitrine de M. de Bois d'Arci; la voix venait de lui manquer.

— Continuez, lui dit Odette.

— Ahl vous êtes cruelle f Je vous dis

les choses comme je les sens, et vous me raillez I

— Non pas! Je vous parle même plus franchement que les femmes ne sont accoutumées à le faire. Me suis-je fâchée seulement? Bien au contraire; j'ai écouté jusqu'au bout, et sans vous interrompre, la confession que j'ai eu l'étourderie de vous demander. N'était-ce pas avouer qu'elle ne me déplaisait point?

— Dieu bon! s'écria Gaston.

Il allait continuer; M me de Nailhac l'arrêta.

— N'allez pas crier ville gagnée, comme vous me disiez tantôt à propos d'une princesse de ContL Je ne le suis point encore, Dieu merci; il se peut même que je ne le sois jamais. En attendant, je veux bien ne pas vous cacher que de toutes les personnes, et le nombre en est grand, qui m'ont fait l'aveu de leurs sentimens, il n'en est point qui m'ait touchée autant que vous.

MADAME DE ffAILHAC. 199

Je vous crois sincère. Tout à l'heure, tandis que vous parliez, la pâleur du marbre sur le front, les lèvres tremblantes, la voix émue, il me semblait que je lisais un chapitre de roman. Quoi! me disais-je, il y a donc des hommes qui éprouvent de telles choses, en plein Paris, à l'heure même où le vaudeville éclate de rire, où le mélodrame pleure, où l'opéra chante? C'est un miracle! et je me gardais bien de vous arrêter. Cela me faisait l'effet d'une belle musique, et je ne me lassais pas d'en écouter les mélodies.

— Après un tel aveu, le plus sage serait peut-être de ne plus chanter de mélodies et de s'en aller.

Une larme que l'orgueil s'efforçait de retenir grossit entre les paupières de M. de Bois d'Arci. Odette lui prit la main.

— Je n'en sais rien, poursuivit-elle d'un accent plus doux, il se peut que je ne sois pas faite pour le sentiment que vous savez

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exprimer avec tant de charme, et cependant je crois que les heureux sont ceux qui aiment. J'ajouterai que, si quelque jour Roger se trouve sur mon chemin, je vous en avertirai le premier.

— Le premier... ou le second, ditM.de Bois d'Arci avec un triste sourire.

— Non pas; j'ai dit le premier, et je le maintiens.

M"" de Nailhac tira le cordon d'une sonnette ; un domestique entra apportant le thé.

— A présent causons, ajouta-t-elle ; s'il ne vous plaît pas de parler de la comédie nouvelle, vous me parlerez de vous. Vous êtes l'un des causeurs les plus aimables que j'aie rencontrés, vous ne pouvez rien dire que je n'y sois attentive, et jamais je ne vous dirai : Cest assez.

— Allons, c'est une porte ouverte à l'espérance !

— Ouverte, non; entr'ouverte, oui.

Au moment de se retirer, et depuis une

heure la pendule avait sonné minuit, M. de Bois d'Arci leva sur Odette un regard souriant.

— Maintenant que vous savez tout, j'ai comme un remords, dit-il. Ce portrait que j'ai chez moi, c'est presque un vol que je vous ai fait.

Odette regarda la pendule.

— Il est très tard, répondit-elle; si M me de Nailhac ne vous permettait pas de garder la princesse de Conti, vous ne vous en iriez pas... Bonsoir.

Gaston disparut sans repondre, mais le dernier regard qu'il jeta sur Odette la poursuivit jusque dans son sommeil. C'était comme un rayon de feu.

— C'est bon d'être aimée; est-ce bon d'aimer P se disait-elle. Elle ferma les yeux et ne les ouvrit plu

M. de Bois d'Arci n'était plus tout à fait un jeune homme, mais il avait un amour de la vie qui lui tenait lieu de printemps.

Il possédait une fortune honnête et en usait largement. Il occupait au ministère des affaires étrangères une position considérable.

— Cela me permet de croire que je fais quelque chose, disait-il.

Au fond, M. de Bois d'Arci travaillait beaucoup et travaillait bien. Il avait l'esprit sérieux sous une surface brillante, mais il follait le bien connaître pour deviner cette profondeur. A Rencontre de bien des gens qui se parent de qualités qu'ils n'ont pas, M. de Bois d'Arci mettait un soin extrême à dissimu-

IffA TUM TB DE NAILHÀC. 203

1er celles dont il était pourvu. L'origine des peuples, les diverses phases de leur histoire au point de vue diplomatique, leurs alliances, leurs ressources diverses, les rapports de leurs législations, étaient pour son esprit curieux des sujets d'étude continuels. Personne mieux que lui n'était au courant de certaines questions, et il aurait eu des occasions d'avancement rapide, si une certaine habitude d'analyse et de concentration ne l'avait retenu à Paris, où, disait-il, le choc des passions et des hommes produit des résultats psychologiques dont le relief et l'inattendu ne se rencontrent nulle part.

Ce spectacle suffisait à son ambition. Fort amoureux de voyages aux environs de la vingtième année, Gaston avait eu ses heures de folie qu'il ne regrettait pas. Son seul chagrin peut-être était de n'en avoir pas compté davantage. Quelque bruit de ses succès et de ses aventures s'était répandu dans le monde; il n'en parlait

jamais. Quand on le questionnait à ce sujet, il souriait.

— Il en est de ces souvenirs comme de ces flacons d'essence que l'on a touchés, disait-il; si le parfum de l'essence reste aux doigts, on oublie la forme et la couleur du flacon.

Au physique, il avait la physionomie expressive et un sourire intelligent, la taille souple et le geste dégagé. Il était un peu chauve, mais cela ne messéyait pas à l'air de son visage.

A son réveil, lorsque, fraîche et reposée, M™ de Nailhac se souvint de l'entretien qu'elle avait eu la veille avec Gaston, un soupir de satisfaction entr'ouvrit sa bouche aux lèvres expressives. Un élément nouveau venait d'entrer dans sa vie : elle n'en avait peut-être pas un besoin extrême, mais il ne lui déplaisait pas d'en goûter les délicatesses et d'en connaître les émotions. Seulement ces émotions, les connaîtrait-elle? Ce

ifATiAMT, DE NAILHAC. 205

langage enflammé, sincère, pénétrant, qui frappait son oreille, et dont son cœur avait été doucement bercé, saurait-elle jamais en balbutier les syllabes magiques? Un sourire d'incrédulité éclaira soudain son visage.

— Et cependant, murmura-t-elle, je l'attends!

Cette attente, on le conçoit, ne fût pas trompée. A quatre heures, M. de Bois d'Arci sonnait à la porte; trois minutes après, il attaquait les premières mesures de cette cantilène que tant de bouches ont chantée, dont tant de larmes accompagnent les ivresses si vite évanouies, et qu'on regrette aussitôt qu'on n'en sait plus ni l'air ni les paroles. Odette l'écoutait, tandis que sa main paresseuse s'oubliait par intervalles sur le canevas. Des lueurs tendres passaient dans ses yeux; elle avait de petits mouvemens de tête approbateurs, des sourires caressans : on aurait dit une dilettante qui savoure l'exquise perfection d'un

chant dont la mélodie lui semble originale.

Comme on applaudit après un passage difficile habilement enlevé, Odette tendit à Gaston cette main qui n'était pas jolie, et qu'il trouvait la plus charmante du monde.

— Oui, vous êtes sincère, vous m'aimez, je le sens, dit-elle : vous avez ce trouble et dans les yeux cet enchantement dont parlent les poètes, et auquel j'ai tant de peine à croire; mais ce qui me plaît en vous surtout, c'est que vous oubliez de me demander ma main. Par là, vous sortez du vulgaire et du suranné.

— Mais si j'osais croire. . .

— Gardez- vous-en bien! Je nai qu'une pauvre petite illusion, à savoir, que mes cent mille francs de rente, cent mille francs en terres, s'il vous plaît, ne sont pour rien dans votre amour; laissez-lamoi, la proposition d'un contrat gâterait tout.

— C'est entendu ; je ne vous en parlerai jamais, et cependant...

— Voilà deux mots de trop, le reste était bien. Je dis un peu qui sait? à propos de tout. Qui sait? dirai-je encore; il se peut que moi, la première, je vous engage à passer chez mon notaire... Jusque-là laissons dormir la question du mariage.

— Je le jure! répondit gaîment M. de Bois d'Arci.

Il fut convenu tacitement que Gaston verrait Odette tous les jours. Ce qu'il éprouvait en la quittant, il ne le savait pas bien lui-même. L'espoir surnageait, mais la crainte était au fond avec un mélange d'amertume et de jalousie qui ne lui laissait plus une heure de liberté d'esprit. Il n'eût pas échangé, il est vrai, ces tourmens pour toutes les félicités d'un paradis où Odette ne se fût pas trouvée. Il y avait des jours où un mot l'emportait au ciel,

des heures où elle avait une manière dé le regarder qui le jetait dans des ravissemens. Le plus clair cependant était que sa vie se composait de bonheurs qu'un sage n'eût pas souhaités à son plus mortel ennemi. Il s'échappait quelquefois en des paroles d'une violence contenue où éclataient sourdement tous les ressentimens de son cœur.

— Quoi ! vous vous plaignez ! lui dit-elle un soir; mais le plus heureux, c'est vous!

N'avez-vous pas des agitations sans cesse renaissantes, l'émotion, mille surprises? Or tout cela, c'est la vie... Qu'ai-je, moi?

des promenades, des tapisseries, de la musique! Si mon cœur bat quelquefois, et je vous dois ce phénomène, il ne me fait rien connaître encore des choses dont le vôtre est plein. Arrangez-vous pour que ces tourmens contre lesquels vous vous révoltez, je les apprenne à mon tour; il me semble alors que vous n'aurez pas perdu votre temps

Ces paradoxes arrachaient un sourire à M. de Bois d'Arci; mais il ne parvenait pas à croire qu'il fût le plus heureux des mortels. Chaque jour il pénétrait plus avant dans l'intimité d'Odette, il ne pénétrait pas dans les replis de son caractère.

Il lui arrivait parfois de la presser de questions.

, — Eh! que vous dirai-je? répondait-elle avec une nuance d'impatience. Croyez-vous que je ne serais pas charmée de me connaître moi-même? mais quelle femme, quelle Parisienne surtout, a vu jamais le fond de son âme? Nous sommes des fleurs nées dans une serre chaude, les fleurs d'une civilisation exquise et raffinée qui nous a fait éclore au milieu des fantaisies et des conventions d'un monde tout plein.de délicatesses maladives et de sentimens tout à la fois irritables et languissans. Nous sommes sincères et menteuses à notre insu; l'heure,

l'impression du moment, le vent qui souffle,

il n'en faut pas davantage pour transformer en perfidie ce qui la veille encore était la vérité. Ah! savoir ce que Ton veut, être bien sûr que ce qu'on espère on le désire, voir clair dans ces ténèbres qu'on porte au dedans de soi, être bien convaincu que les battemens d'un cœur jusqu'alors muet ne sont pas l'effet puéril d'une irritation nerveuse, mais le magnifique élan d'un sentiment sincère et fort, ne pas craindre, ne pas hésiter, c'est mon vœu le plus ardent. Est-ce ma faute si un dieu jaloux m'enchaîne dans mon incertitude?

' Un soir qu'elle avait parlé en ces termes, tout en vidant à petites gorgées une tasse de thé, Gaston se leva subitement comme un homme prêt à disparaître.

— Ah ! vous n'aimerez jamais, s'écria-t-il.

— En êtes-vous bien sûr? répliqua-t-elle.

Gaston eut comme un éblouissement,

jamais flamme plus belle ne brilla dans un regard plus chargé de promesses.

Un élan le porta à ses pieds. Odette l'arrêta d'un geste vif.

— Ah! vous êtes terrible! fit-il.

— Non pas! je suis vraie.

M. de Bois d'Arci reprit son attitude première avec cette liberté aisée que donne une longue habitude du monde.

— Je n'ai point la prétention de tout comprendre, ajouta-t-il presque aussitôt, et j'ai devant moi une énigme vivante dont le mot échappe à mes recherches. Si je pouvais vous parler avec indifférence, je vous comparerais à ces inscriptions en caractères hiéroglyphiques qu'on découvre sur des monumens de porphyre et de granit, et dont le mystère antique défie la science. Ne sauriez-vous essayer de vous traduire pour un ami sincère?

— C'est un peu le récit de ma vie que vous demandez là; elle n'est point telle qu'on y trouve matière à de longs mémoires.

— Dites toujours.

212 MADAME DIS NAILHAC. .

— Eh bien ! sachez donc que tout enfant je me trouvais l'unique héritière d'un riche industriel du Perche, qui avait tout à la fois un château, des forêts et une filature.

Je n'ai jamais connu d'homme plus occupé.

C'était sa coutume de prétendre que, lorsqu'on a le temps de faire quelque chose, on ne fait rien. A ce compte-là, il devait faire une terrible besogne. Il était toujours courant, écrivant, discutant. Je le voyais par éclairs. Quand il me rencontrait, il me donnait sur les joues une petite tape de ses doigts vigoureux. Il ne m'embrassait jamais autrement. , ., t — Ah! diable!

— Et j'étais convaincue qu'aucun enfant du pays ne recevait d'autres caresses et de plus douces. Quand par aventure un voisin lui en faisait l'observation, mon père haussait les épaules.

— Manque-t-elle de quelque chose? disait-il; elle a du linge plein ses armoires,

des poupées plein les mains, et des professeurs de toute sorte plein la maison. Le reste ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe!

Il y avait auprès de moi une tante, sœur de ma mère, qui tenait à la noblesse de la province par sa famille. Son mari, mort depuis longues années, avait eu sa place à la cour du feu roi Charles X.

C'était une personne verte, acerbe, enracinée dans ses idées, et qui n'avait, .à aucune époque de sa vie, entretenu commerce avec les illusions et la poésie. Je dois vous prévenir qu'elle enfermait dans ce cercle fatal toutes ces choses idéales auxquelles certains hommes, parmi lesquels vous êtes, attachent un si haut prix. Elle estimait qu'un air de danse et quelque ajustement nouveau étaient plus utiles.

— Au moins cela se comprend-il, — disait-elle.

La première fois que M™ d'Aureillan parut à la maison après la mort de

son mari, elle me trouva tout en larmes. J'avais perdu dans la même journée un petit chien qui trottait toujours sur mes talons et une amie qui jouait avec moi à la poupée. L'un s'était égaré au fond des bois ; l'autre avait été ramenée à son couvent. En apprenant la cause de mon chagrin, M me d'Aureillan se mit à rire:

— Si vous pleurez pour tout ce qui s en va, dit-elle, vous y perdrez vos yeux...

Un chien et une amie, tout cela se retrouve.

> Je ne comprenais pas bien ce langage, mais il me rendit sérieuse sur-le-champ.

Petit à petit et sous l'influence de cette parole qui avait la froideur métallique d'une lame de canif, je me déshabituai de pleurer; n'était-ce pas désapprendre de sentir?... Quand un attendrissement subit me gagnait, ma tante avait une façon de me regarder en haussant légèrement les épaules qui me faisait rentrer eu moi-même. Ce fut

dès lors M me d'Aureillan qui dirigea mon éducation.

— Elle seule?

— Elle seule. Malgré son humeur tranchante et ses répliques volontiers aiguisées, nous faisions bon ménage : personne qui fût plus accommodante dans le menu détail de la vie. En dehors de mes heures de leçons, j'allais partout et furetais partout, à la bibliothèque ainsi qu'au jardin. Un soir, elle me surprit lisant un volume de la Nouvelle Héloïse.

— Mignonne, me dit-elle, tu aurais au bout des doigts la fameuse lanterne de Diogène que tu chercherais vainement quelqu'un dans la province qui ressemblât à l'amant de Julie... On n'en fait plus. A présent lis toujours, si ça t'amuse.

Je jetai le volume. Je me souviens qu'une autre fois une amie de M me d'Aureillan nous raconta qu'un jeune homme à qui

Ton avait refusé la main d'une fille qu'il aimait s'était jeté dans la rivière.

— On n'a point retrouvé son corps, ajouta-t-elle en pleurant.

Malgré les germes d'insensibilité déposés en moi, des larmes me vinrent aux yeux.

M me d'Aureillan partit aussitôt d'un fou rire.

— C'est qu'il aura suivi le courant, toujours nageant, dit-elle; attendez seulement vingt-quatre heures, et il reparaîtra frais et dispos comme une anguille.

Le hasard voulut qu'elle eût prédit la vérité de point en point.

— Chère petite, reprit-elle, les gens qui se tuent par amour finissent toujours par se marier et font souche d'enfans gros et gras.

Je jurai bien de tenir en bride dorénavant mon imagination et ma sensibilité.

— Et vous y avez réussi, à ce que je puis croire?

— Ce sont des choses qu'on ne sait bien

que la veille du jour où l'on n'a plus rien h apprendre.

Arrivée à ce point de son récit, M me de Nailhac ne cacha point à M. de Bois d'Arci que son père était venu à mourir presque subitement, alors qu'on pouvait supposer qu'il vivrait jusqu'à cent ans. De sa grande fortune, il ne restait que des parcelles, quelques terres, quelques rentes, quelques valeurs. Les affaires avaient dévoré ce que rapportaient les affaires. M me d'Aureillan prit sa nièce à part, et lui tapant sur la joue en souvenir de son père :

— Mignonne, ne te chagrine pas, je n'ai point d'enfans et j'ai du bien, lui dit-elle.

A l'expiration du deuil, les partis se présentèrent. L'un d'eux avait pour lui sa jeunesse et sa bonne mine.

— Il me plaisait, ajouta Odette.

— Et vous l'appelez? répliqua M. de Bois d'Arci,

218 MADAME DB NÀILHÀC.

— Henri de Faux. Malheureusement M.

de Faux m'aimait.

A ce mot, qui partit comme une balle, M. de Bois d'Arci soupira.

— Seriez-vous bien aise qu'il m'eût épousée? ajouta Odette.

— Non, certes.

— Alors soupirez moins et écoutez-moi jusqu'au bout. M. de Faux avait cette manie de prendre tout au sérieux. Un sourire, un regard, une fleur, une distraction, un mot, des vétilles auxquelles je ne prenais pas garde, étaient pour lui des affaires d'état. De là mille discussions sans cesse renouvelées et partout deux yeux enflammés attachés sur les miens.

— Ma chère, me dit M"* d'Aureillan, c'est ainsi que sont faits les amoureux, point aimables, mais jaloux et tyranniques. Dans les grandes occasions, ils verseraient, disentils, leur sang goutte à goutte pour leur idole; mais, ces grandes occasions ne se présentant

jamais, ils en ont mille pour rendre journellement la vie insupportable aux personnes qu'ils adorent.

M. de Faux fit si bien qu'un matin j'épousai M. de Nailhac.

— Presque un vieillard! Ce mariage vous a-t-il rendue bien heureuse?

— Mon ambition n'allait point jusque-là.

Avec M. de Nailhac, je n'ai pas souffert.

J'attends pour savoir s'il y a autre chose que des négations dans la vie. Si vous parvenez à me démontrer que M. de Faux m'eût fait connaître un bonheur plus vif, je ne vous en voudrai pas. A présent vous savez tout.

— Et c'est absolument comme si je ne savais rien, dit M. de Bois d'Arci, qui se leva; mais j'ai commencé, je continuerai.

— Et je prierai pour vous, ajouta M 10 ' de Nailhac.

Sur ces entrefaites, M™ de Nailhac reçut une lettre qui arrivait du château du Ménil.

— Ah! cette pauvre Jeanne! fit-elle.

«Il vit, comprenez-vous? disait la lettre.

Chaque jour je le vois, il me parle, je l'entends, il est sauvé; il me semble que je suis pour quelque chose dans le miracle qui nous Fa rendu. Qui dira ce que peuvent les élans d'une sympathie ardente toujours prête au sacrifice? Pourquoi une existence en péril ne serait-elle pas sauvée par une existence qui s'offre en holocauste? Quand je suis arrivée, la mort allait le prendre.

Il m'a reconnue et m'a tendu la main; je suis restée debout et souriante. M ,ne de

MADAME DE NAILHAC. 22l

Chanvri m'a comprise avant que j'eusse parlé. Elle m'a embrassée. — Dieu est bon, il vivra! me dit-elle tout bas. J'ai senti que je l'aimerai toujours pour ce mot-là. Un matin j'ai vu dans les yeux de celui qui s'en allait une lumière qui n'y était pas la veille ; je suis tombée à genoux. Il y a des sensations de bonheur qui vous écrasent; je sanglotais. La main de M. de Varanges qui pendait hors du lit a cherché la mienne et l'a rencontrée. — Rassurezvous, m'a-t-il dit, je n'ai plus peur. — Cette lumière que j'avais vue briller, elle ne s'est plus effacée. De cette place où je vous écris, et c'$st là première heure que je lui dérobe, je le vois ... Il est assis au soleil, il lit, il respire un air tiède et sain qui le fortifie; quelquefois il tourne les yeux vers moi.

Quand j'aurai fini, j'irai le prendre, nous ferons un tour ensemble; sa marche n'est pas encore aisée, je me plais dans les petits soins que sa faiblesse réclame. Il s'y soumet

222 MADAME DE KAILHAC.

malgré son orgueil masculin. Quelquefois je lui fais la lecture; je comprends mieux ce qu'il entend. Son regard, quelques mots, guident ma pensée vers des» hauteurs qu'elle n'avait pas atteintes. Nous causons; sa parole éclaire tout comme un rayon. Le soir, nous faisons de la musique : là je reprends mes avantages ; il me remercie par son attention. On vivrait ainsi des mois et des ans. H est si bon, si sincère, si rempli de moi ! . . .»

Quand elle eut achevé cette lecture, M me de Nailhac posa la lettre tout ouverte sur ses genoux.

— Sa vie est pleine! murmura-t-elle avec un soupir. Sa pensée se concentra sur Jeanne. Dans la vie de M™ de La Roque aucun trouble, aucune indécision; elle l'avait remplie des meilleures choses, la bonté, la droiture, la franchise, le dévouement. On voyait dans son âme comme dans une eau limpide. Elle n'ouvrait pas

son cœur ou sa maisoîi à tout venant; mais, la chose faite, c'était pour toujours. On ne savait qu'on l'aimait que par le vide que faisait son absence et le chagrin qu'on en éprouvait. Elle assurait en riant que rien n'est plus facile que l'existence. — Il suffit de faire chaque jour ce qu'on doit faire chaque jour, disait-elle, et d'appliquer à toute chose le même soin et la même vigilance.

— Je ne la vois jamais assez, reprit M"* de Nailhac les yeux sur la lettre de Jeanne.

: M. de Bré entra. >

— Je vous prends encore en flagrant délit de rêverie, dit-il. Est-ce ce bout de papier qui en est cause?

— Peut-être, c'est de la poésie en prose, répondit Odette avec un sourire.

Jean haussa les épaules.

— De telles lectures sont malsaines, répliqua-t-il; mais laissons cela : je viens faire œuvre d'écolier, c'est-à-dire vous donner un avertissement. Vous n'en ferez aucun cas,

mais du moins ma conscience ne me reprochera rien.

— Qu'a-t-elle donc à s'agiter, mon ami?

La mienne sommeille encore.

— J'ai grand'peur qu'elle ne renouvelle le miracle de la Belle au Bois dormant.

Permettez que je sonne du cor à son oreille.

Si Gaston de Bois d'Arci était un de ces fils de famille qui croquent leur légitime en mille sottises, je me garderais bien d'intervenir. La paille brûlée, on en secouerait la cendre : mais il vaut mieux que cela :

c'est un cœur, c'est un cerveau. C'est pour cela, me direz-vous peut-être, qu'il me plaît de l'égratigner.

— Peut-être en effet.

— Cependant mon avis est qu'il vaudrait mieux faire les choses honnêtement. Si vous l'aimez, menez-le tout droit à la mairie de votre arrondissement; il vous y suivra à genoux. Si vous ne l'aimez pas, dites-lelui bien gentiment, et l'on se mettra en

campagne pour sauver ce qui reste de son esprit.

— Ami Jean, vous me rappelez ces caporaux instructeurs qui, d'une voix de stentor, crient à leurs recrues : Une, deux, portez armes ! Croyez-vous qu'il en soit de mes sentimens comme de la charge en douze temps?

— Halte-là ! je ne vous suivrai pas dans vos arguties. Si vous plaidez, c'est que vous êtes décidée à condamner la victime.

Grand bien lui fasse; mais à sa place je prendrais la fuite.

— Bravement?

— Sans hésiter. Je connais trop vos ruses innocentes pour m'y fier. Entre vos mains, le cœur d'un homme est comme une boule de papier entre les griffes d'un chat. Le jeu fini, on en ramasse les lambeaux.

— Lambeaux tant qu'il vous plaira!

Cela vit, palpite et sent encore!

Jean frappa du pied.

— A qui le dites-vous? s'écria-t-il d'un air où la gaîté se mêlait à la colère. Je sens quelque chose-là qui me le répète, et cependant je suis comme un brick désemparé qu'un récent orage a poussé vers la côte; je ne navigue plus.

— Vous avez tort, dit Odette négligemment.

M. de Bré partit d'un joyeux éclat de rire, et usant de la liberté que lui donnaient ses anciennes relations :

— Ah! chère petite amie, s'écria-t-il, vous me croyez donc bien jeune encore pour tendre à ma vieille liberté de ces jolis pièges auxquels les novices se laissent prendre! Je sais bien des comédiennes, et des meilleurs théâtres, qui vous envieraient cet aimable et provoquant vous avez tort!

Hélas! vos dents ne mordront pas sur ma cuirasse, et la plus excellente preuve que je puisse vous en donner, c'est qu'elle a

plus d'un défaut par où le fer peut passer.

Je ne la mène plus aux batailles auxquelles votre espièglerie me convie. Vous me plaisez fort, vous me plaisez beaucoup par l'effet naturel de cette loi qui veut que les contraires s'attirent : même je vous aime un peu, quoique je vous connaisse encore davantage; mais si j'éprouvais jamais un commencement de trouble auprès de vous, ce jour-là n'aurait pas de lendemain.

— Vous disparaîtriez?

— Spontanément. Ma dernière aventure m'a rendu poltron. J'ai eu le cœur pris, fracassé, pulvérisé par les ongles roses d'une charmante personne qui vous ressemblait.

J'ai donné ma démission. Donc gardez vos mièvreries pour les autres. La belle affaire quand je m'habillerais à la mode des amoureux illustres, Alceste ou Roméo !

Vous y perdriez un ami sincère, et vous y gagneriez d'avoir un autre Gaston. Le premier, c'est déjà trop.

Odette réfléchit. Elle regarda du coin de l'œil M. de Bré. Il avait toujours été auprès d'elle, et toujours bon et franc, avec des allures vertes qui témoignaient de sa loyauté; c'était en quelque sorte le démon familier de la maison. C'était lui qu'on appelait dans les mauvais jours. Il n'avait guère que douze ou quinze ans de plus qu'elle, mais par l'habitude il en avait trente. Elle mit sa main dans la sienne.

— Soit, dit-elle, j'accepte votre démission... Vous resterez mon ami.

Elle soupira, et se renversant dans son fauteuil :

— Mais cela me gène, reprit-elle, Malgré l'expérience qu'il avait de ce

caractère bizarre, Jean fit un bond.

— Tenez, s'écria-t-il, vous avez l'une des natures les plus originales qui se puissent rencontrer. Il ne me déplairait pas de l'étudier chez une femme laide; mais, ayant les traits qu'on vous voit, c'est une étude

à laquelle je n'oserai pas me risquer. Entre votre imagination et votre cœur se livre une bataille éternelle. L'une crie : En avant ! L'autre répond : J'ai sommeil I Vous me faites l'effet d'un jockey plein d'ardeur en selle sur un cheval paresseux. Il a beau jouer de l'éperon et foire siffler sa cravache; la bête indolente marche au pas.

J'imagine que vous chercheriez vainement à vous expliquer, sans compter que vous appelleriez peut-être à votre aide une demidouzaine de jolis petits mensonges. J'aime mieux vous prier de me dire en quoi mon indifférence vous gêne.

— Parce que j'aurais voulu savoir si, troublé par les mêmes émotions, vous tiendriez le même langage que M. de Bois d'Arci... Savez-vous qu'il m'a presque convaincue?

— Eh! que vous importe que je sois plus tendre ou moins passionné, si rien ne peut fondre la neige immaculée de votre

230 îfATiAifF. DE NAILHAC.

cœur? Laissez croquer les amandes à qui sait les cueillir et les éplucher»

— Et voilà précisément ce qui me blesse.

L'amour tient une place insupportable dans tous les livres et tous les entretiens. On peut sans humiliation ne pas savoir le turc, mais il n'est pas permis d'ignorer un sentiment dont tout le monde parle.

— O sphinx! murmura Jean. Il se souvint des petites filles qui ouvrent leurs poupées pour voir ce qu'il y a dedans.

— Faute de poupées, on prend des hommes ! — se dit-il. Il sourit. M™ de Nailhac brodait. Un rayon de soleil qui filtrait entre les rideaux tombait sur sa tête et l'entourait d'un nimbe d'or. Un peu de rougeur colorait son teint mat et velouté, sa bouche était entr'ouverte, comme si sa poitrine soulevée n'eût point eu assez de l'air qu'elle respirait. La jeunesse et la vie palpitaient sur son visage. — La chrysalide serait-elle décidément morte? pensa-t-il.

— Chère madame, reprit Jean, vous venez tout à l'heure de prononcer le nom de M.

de Bois d'Arci. C'est celui d'un galant homme. Vous êtes en train avec vos badinages de lui foire perdre son avenir.

On ne le voit presque plus au ministère, et ce qui est plus grave, c'est qu'il vient de refuser la main d'une jeune personne qui n'eût pas mieux aimé que de le rendre heureux.

— Ah! et belle à souhait, et spirituelle à l'avenant?

— Madame, cette héroïne de roman offerte par un notaire porte un million dans sa corbeille; mais, je ne l'ignore pas, tous les sacrifices que l'on fait en des jours de folie sont grains de poussière et fétus de paille. Aucun n'arrive à la hauteur de vos prétentions.

— Ami Jean, avouez du moins que par ces folies mêmes vous les justifiez toutes.

232 MADAME DE NATLHAC.

M. de Bré, qui avait pris son chapeau, salua en souriant.

— Ma belle amie, reprit-il, tous avez raison; en toutes choses, nous ne sommes que des imbéciles qui méritons le fouet.

— Ainsi soit-il, dit Odette.

Cette nuit-là cependant M™* de Nailhac ne dormit point. Si par impossible ou sous le coup d'une défaillance Gaston avait dit oui, il était perdu pour elle. Cette pensée lui donna un léger frisson. Ce frisson Tétonna, il la charma presque. Naïvement elle appuya la main sur son cœur.

— Serait-ce qu'il bat? pensa-t-elle.

Au petit jour, elle ferma les yeux, et, troublée par sa propre fatigue, elle rêva que M. de Bois d'Arci voyageait dans un pays plein de ténèbres; un monstre apparaissait et l'enlevait. Elle poussa un grand cri et se réveilla les paupières trempées de larmes. Elle ne sortit pas de la journée,

234 MAmioe DE NAILHAC.

et se trouva le soir plus agitée encore que le matin. M. de Bois d'Arci n'était pas venu. Vers neuf heures, le timbre sonna.

— C'est lui! se dit Odette.

Elle sauta sur le tabouret de son piano, et une fantaisie brillante éclata sous ses doigts. Gaston parut. Elle lui fit un petit signe de tête et continua. Elle l'avait vu presque sans le regarder.

— Certainement il y a quelque chose, pensa-t-elle.

Quand elle eut fini son grand morceau, mais pas avant, elle se leva, et s'approchant du feu:

— Quand j'ai joué, j'ai toujours froid, dit M** de Nailhac.

— Vous me rappelez ce qu'une amie intime a dit de vous : «Elle a mis toute son âme dans ses doigts. »

— Je le voudrais, répondit Odette.

Elle allongea ses pieds du côté de la

cheminée, et tournant la tête à demi :

MATUMm DE NAILHAO. 235

— Est-ce là tout ce qu'on dit dans Paris?

— On dit encore qu'une compagnie d'explorateurs s'organise, avec l'appui du gouvernement français, pour visiter une partie inconnue de l'Afrique équatoriale, et le bruit court qu'un certain M. de Bois d'Arci que vous connaissez se joindrait à l'expédition.

— Ah ! fit M me de Nailhac, qui tressaillit.

Mais presque aussitôt se remettant :

— Vous allez au Sénégal, en Abyssinie, chez les Touaregs? Et les périls, le désert, les animaux féroces?

— Oh! madame, il en est des périls comme des bons numéros à la loterie : ces choses-là ne sont faites que pour les prédestinés. S'il s'en trouve, tant mieux : ils m'aideront à combattre un souvenir devant lequel je fuis.

— Quel souvenir?

— Le vôtre. Si je vous aimais moins, je resterais près de vous. Si vous aviez

accepté le don de ma vie, tout eût été facile et bon. Malheureusement je ne puis pas vous regarder sans souffrir du bonheur que je n'ai pas. Il ne m'est point permis de croire qu'un jour vous changerez... Je m'en vais.

Un sentiment d'angoisse serrait le cœur d'Odette : il l'irritait, et elle le combattait.

— Je voudrais bien savoir ce qu'en penserait M m * d'Aureillan? se disait-elle. — Resterez-vous longtemps dans ces pays lointains où vous allez? reprit enfin M me de Nailhac.

— Aussi longtemps que je le pourrai, jamais assez pour vous oublier.

— Voilà un air dont les paroles sont connues, poursuivit la jeune femme avec un sourire ironique.

— Je ne mens jamais; pourquoi d'ailleurs mentirais-je?... Vous n'êtes pas de celles qu'on peut attendrir. Vous ne redoutez aucune surprise de vos nerfs : vous en êtes maîtresse comme de votre cœur. Une insti-

tutrice habile a pris soin de tout faucher en vous, la moindre fleur, le plus petit brin d'herbe;... la place est nette. Une fois loin d'ici, je serai loin de tout... Je ne vous écrirai pas, je craindrais d'élargir la plaie qui saigne en moi.

— Et si Roger vient, vous n'y pensez plus?

— Roger? Dieu vous le donne! dit Gaston, qui pâlit.

Il allait se lever; Odette changea de place, et se rapprochant du siège qu'il occupait :

— Et cette fiancée qu'on vous avait proposée, ne la regretterez-vous pas? repritelle. C'était M Ue Du Treillis, je crois?

— ^ Ah! on vous l'a nommée?

— Non, je l'ai deviné; comment? Je ne sais pas. Elle avait un million de dot, m'a-t-on dit?

— Oh! cela n'est rien.

— Eh! quelle fortune avez-vous donc? ■

£38 MADAME BB NAILHAC.

Gaston tétait levé. Odette lai tendît la main.

— Pardonnez-moi, reprit-elle. Ma méchanceté ne vient pas dn cœur, je vous sais gré au contraire de la délicatesse que vous avez mise à ne rien me dire; mais, si maîtresse que je sois de mes nerfs, ils ont parfois des révoltes. . . J'ai eu la fièvre tout aujourd'hui. La musique a seule le pouvoir de me calmer. Voulez-vous me permettre de retourner à mon piano?...

Seulement vous resterez.

— Je resterai.

M me de Nailhac fit signe à Gaston de s'asseoir à côté d'elle. Bientôt après, elle jouait avec une fiévreuse animation les premières pages de l'ouverture de Sémiramis.

Quelque chose de divin chantait avec le piano. Un sentiment d'ivresse douloureuse remplissait le cœur de Gaston. Les dernières notes de ce chant tragique venaient de s'envoler sous les mains frémissantes de

M me de Nailhac. Il se pencha, et, prenant un long ruban qui des cheveux d'Odette flottait sur ses épaules, il le porta à ses lèvres et l'y retint un instant. Odette, toute pâle, se leva, et passant devant lui :

— Au revoir, Roger! dit-elle.

Gaston poussa un cri : elle avait disparu.

M. de Bois d'Arci ne partit pas. Pendant quelque temps, il vécut dans les nuées :

cet idéal que tant d'êtres humains poursuivent à travers les angoisses de la vie, il l'avait trouvé, il s'appelait Odette. H la voyait telle qu'elle était, avec les incertitudes de son cœur, les défaillances de son esprit, et il n'aurait pas voulu qu'elle fût autrement. C'est ainsi qu'il l'avait connue, c'est ainsi qu'il l'avait aimée. H n'eût pas désiré que son idole perdît un rayon, perdît une ombre : parfaite et transfigurée, ce n'eût plus été M me de Nailhac, celle qui remplissait son âme et la rajeunissait. Une lettre qu'il écrivit pendant cette première

fièvre donnera une idée plus nette de ce qui se passait en lui.

«Tu as gagné le port, mon vieux camarade; tu as une femme, des enfans, la certitude dans l'avenir. Je n'ai aucun de ces biens, et cependant je ne changerais pas mes tempêtes contre ton repos. Il se peut que demain le désespoir m'anéantisse, j'aurai goûté le bonheur dans ce qu'il a de plus «nivrant : j'aime, je ne m'appartiens plus...

«Depuis l'approche de la belle saison, elle habite une ville, à mi-côte, sur la lisière d'un bois, dans la vallée de Montmorency. D'une petite terrasse abritée par une vérandah, on voit des lointains vaporeux qui ne sont pas sans grâce et sans étendue ; par une échappée entre deux bouquets d'arbres, le lac d'Enghien apparaît beigné de lumière ou voilé de brume; nous passons des heures sur cette terrasse.

Pour être plus près d'elle, j'ai pris ungîtç

dans un chalet voisin. Je ne sonne jamais à sa porte sans un battement de cœur qui m'étouffe. Je cherche ses yeux, j'attends son sourire; chaque jour, je lui apporte un bouquet de violettes, et le mouvement de sa main quand elle le prend me donne l'exacte température de son âme. Ah! la sienne est pareille au ciel, un jour bleue, un jour grise. Le caractère est charmant, l'âme est confuse et mobile.

« Odette voit beaucoup de monde. C'est la maladie de certaines femmes de Paris, qui embarrassent leur existence d'une foule d'êtres inutiles ou importuns. On pourrait dire qu'au lieu de s'économiser elles se gaspillent. Cette contagion l'a gagnée. Je souffre de la voir ainsi entourée, et toujours égale, sans impatience, sans irritation. J'ai peine à me défendre d'un mouvement de dépit. H y a des jours où j'exprime plus vivement ce que je ressens, elle lève

la tête, suspend le travail de son aiguille,

me regarde, sourît. — Vous vous plaignez donc encore? me dit-elle doucement. Quand mes yeux rencontrent les siens, je ne me plains plus. Le sentiment de la réalité ne me revient que lorsque je suis loin d'elle.

Alors je me souviens d'indifférences qui m'étonnent. Se peut-il, quand on aime, qu'on soit si calme et si tranquille, si absorbé par les mesquines préoccupations du monde?

«Quel sera le dernier chapitre de ce roman où ma vie s'est enfermée? Je ne le sais pas. Odette le sait-elle mieux? Je le crois encore moins; mais, quand je descends tout au fond de moi, je n'y trouve rien de semblable à ce qu'autrefois j'ai connu. C'est quelque chose de plus intense qui m'accable et m'effraie : j'en sens le redoutable empire, et s'il est vrai que toute créature humaine doit rencontrer celle en dehors de qui rien n'a été et ne peut plus être, qui résume toutes les félicités par son

amour et vous plie à tous les désespoirs par son abandon, je pourrai dire, à l'heure où les formes s'effacent : Celle-là, je Fai connue, elle s'appelait Odette. »

On se souvient que M. de Bois d'Arci apportait chaque jour à M me de Nailhac un bouquet de violettes qui était entre eux comme le signe visible du souvenir. Un soir, après une première visite, il la trouva sous la vérandah, accoudée à une balustrade qui la séparait du jardin. Elle était dans l'ombre, la tête dans sa main, le regard perdu dans la nuit. Ces clartés laiteuses qui suivent en été la chute du jour donnaient aux choses des contours vagues qui en augmentaient les proportions et les revêtaient d'une grâce plus intime.

Un vent indécis arrachait de furtifs murmures au feuillage; c'était comme une respiration mystérieuse dont les soupirs mouraient pour renaître encore. De pâles étoiles scintillaient dans les profondeurs du

ciel. Odette tourna la tête à demi au bruit que fît Gaston en passant sous la vérandah; mais ses jeux restèrent froids, et sa main ne s'étendit pas vers lui. Le silence n'était troublé en ce moment que par le pétillement d'un jet d'eau dont les gouttes de cristal sonnaient dans un bassin. Le cœur un peu serré, Gaston s'assit auprès d'elle.

— A quoi pensez-vous? lui dit-il.

— Je voudrais bien le savoir, répondit Odette.

M. de Bois d'Arci remarqua alors que M me de Nailhac tenait à la main un bouquet de violettes dont elle mordillait en rêvant les fleurs embaumées. Du bout des lèvres, les yeux errant sur l'horizon, elle les tirait de leur écrin de feuilles vertes et les rejetait dans le vide. L'obscurité de l'endroit, que les lumières éparses dans la maison n'atteignaient pas, ne permettait point à Gaston de reconnaître ce bouquet. Il fit

un pas du côté de la fenêtre, pénétra dans le salon et aperçut, oublié sur le coin de la cheminée, entre un livre et une tapisserie, celui qu'il avait apporté à Odette le matin même. Un sentiment de douleur inexprimable l'envahit, et d'une ihain qui tremblait un peu il s'empara des violettes abandonnées.

— Quel est donc ce bouquet que vous tenez à la main? dit-il quand il fut de nouveau sous la vérandah.

— Je ne sais pas, répondit Odette, j'ai pris le premier qui s'est trouvé sur mon chemin; on m'en a laissé plusieurs dans la journée... Ce sont des violettes de Parme, je crois.

— Ah ! fit Gaston, qui jeta violemment dans l'espace les fleurs qu'il venait de reprendre, non, vous ne m'aimez pas!

M me de Nailhac tressaillit, et, saisie par un de ces mouvemens de franchise subite auxquels les femmes cèdent quelquefois :

246 VATUVR DE NÀILHÀC.

— Eh bien! oui, s'écria-t-elle, je ne vous aime pas et je n'aime personne! Voilà bien des jours déjà que je lutte contre cette vérité poignante... Je ne voulais pas me l'avouer à moi-même; mais vous l'avez appelée» la voilà! Un jour, dans une heure de folie, je vous ai donné ce nom de Roger qui était pour vous et pour moi le symbole de la jeunesse, de l'amour, de la foi. Ah! si Roger est l'être qu'on aime de toutes les forces de son âme, en qui se résument toutes les espérances et tous les bonheurs, sans lequel la vie est déserte, il n'y a pas de Roger dans la mienne, il n'y en aura jamais!

Elle passa devant Gaston, pâle, décomposée, le regard éclatant, plus dur que l'acier. Il la prit dans ses bras et l'appuya sur son cœur frémissant.

— Est-ce bien vrai? s'éeria-t-il les yeux noyés de larmes.

Elle resta immobile et glacée sursapoi-

trine, sans effort pour se dégager, sans voix pour lui répondre, les lèvres fermées, le regard fixe et froid, inerte et pareille au marbre d'une statue.

— Adieu donc! reprit-il, et d'un élan rapide il disparut dans la nuit.

Les deux épaules adossées au mur, les bras pendans, elle écouta le bruit de sa marche dans les ténèbres. Bientôt elle n'entendit plus rien. Alors, passant sur son front sa main moite :

— Adieu donc! murmura-t-elle.

La course effarée de Gaston le conduisit au chemin de fer; il s'y jeta et fut à Paris en un instant.

Ce lac, ces ombrages si chers, il ne voulait plus les voir. En arrivant sur le boulevard, il rencontra M. de Bré. Jean ouvrait la bouche; mais à l'aspect de ce Visage où l'agonie d'une âme était visible il s'arrêta.

— Ah ! s'écria M. de Bois d'Arci, j'arrive de Montmorency, et... ■

— Pas un mot, plus un seul! dit Jean, qui l'interrompit; je n'ai pas besoin de vos confidences pour comprendre ce qui s'est passé. . . Vous montez ce calvaire que tous les hommes ont connu. Maintenant, si vous étiez sage, vous n'y retourneriez plus; mais vous aimez, vous y serez demain.

— Moi, jamais! s'écria Gaston, qui s'éloigna.

— J'ai dit demain, c'est peut-être bien tard, murmura M. de Bré, qui sourit tristement.

Le lendemain, dans la matinée, deux hommes se rencontraient du côté de Montmorency, à quelques pas de la maison qu'habitait M me de Nailhac. L'un revenait de chez Odette, l'autre s'y rendait.

— Elle est partie cette nuit, dit Gaston à M. de Bré. Je voulais la voir, je voulais. .. Ah! misérable cœur! sais-je seulement ce que je voulais? Son oubli me punit de ma lâcheté!

— A présent qu'allez- vous faire?

Gaston arrêta sur M. de Bré deux yeux

ardens et fiévreux.

— Ce que je vais faire, dites-vous? Eh!

que m'importe! Je l'ai perdue.

250 MADAME DE NAILHAO.

Il serra violemment la main de Jean et le quitta, marchant à grandes enjambées dans la direction du chalet qu'il avait loué tout auprès de Saint-Gratien. M. de Bré prit lentement le chemin de la station.

— H a le visage d'un mort, pensait-il, et, comme si ce dernier mot eût réveillé dans le silence de ses méditations une série d'idées nouvelles, il ralentit le pas, hésita, puis, changeant de route :

— C'est impossible, mais qui sait? murmura-t-il.

Bientôt après il sonnait à la grille du cotage.

— M. de Bois d'ArciP dit-il au domestique.

— Monsieur est chez lui, mais il m'a donné l'ordre de ne recevoir personne.

— Personne, oui; mais moi, c'est différent.

Jean écarta le domestique et passa. Arrivé

en deux bonds à la chambre que Gaston occupait, il jeta bas la porte d'un coup de

pied et entra. Gaston, debout, chargeait un pistolet; il le rejeta à la vue de M. de Bré. Jean s'empara de l'arme et. la fit sauter par la fenêtre.

— Toutes les folies seront donc éternelles! s'écria-t-il.

— Ah! pourquoi me sauver?. .. Le cœur est mort! s'écria Gaston.

Jean lui saisit la main.

— Qu'est-ce que le cœur, et qu'en a-t-on besoin? dit-il. La vie, c'est le cerveau; vivez et n'aimez plus. Ah! vous vouliez mourir parce qu'une femme est partie?...

Vous? un homme! Mais qu'est-ce donc que celle-ci que j'ai fait sauter sur mes genoux, quand elle était petite fille? Une femme qui n'est ni meilleure ni pire que les autres, une créature pétrie dans l'argile et semblable à toutes. Ah! s'il fallait mourir aussi souvent qu'on est trahi par ces êtres fragiles, la vie n'aurait jamais de printemps!

Il fît quelques pas dans la chambre, tandis que Gaston restait debout devant lui, le front assombri, les lèvres serrées.

— Quoi! reprit-il, vous avez parcouru dix contrées de l'Europe et de l'Asie, vous avez vu de près les hommes et les choses, et la partie vous semble perdue parce qu'il plaît à une petite Parisienne de s'en aller un matin? Vous aviez donc cette illusion de croire que l'éternité se trouvait dans le cœur des filles du caprice et de la curiosité? Que ces plaisanteries s'échangent un soir d'été, je le veux bien : l'âme aime à se repaître de mensonges; mais qu'on assoie sa vie sur de telles fumées, voilà ce qui me passe.

Il s'arrêta subitement en face de Gaston.

— Et d'ailleurs de quoi vous plaignezvous? Elle vous a aimé, elle ne vous aime plus. La belle affaire!

— Et quelle pire infortune pouvez-vous concevoir?

MATIAMF, DE NAILHAC. 253

— Laquelle ! s'écria Jean, dont le visage se décomposa. Je ne puis arrêter ma pensée sûr l'heure terrible où l'affreuse vérité me fut révélée dans toute son horreur sans éprouver encore je ne sais quel déchirement... Il 7 a longtemps de cela, et il me semble que c'était hier!... Comme vous, j'aimais une femme non moins séduisante que M* 6 de Nailhac ; comme vous, je marchais dans la joie et l'ivresse, et je croyais que mon bonheur ne passerait pas; mais un homme vint qui avait deux cent mille francs de rente, et je ne vis plus celle pour qui j'aurais donné jusqu'à la dernière goutte de mon sang.

— Mais c'est horrible, ce que vous me racontez là!

— C'est horrible, parce que c'est vrai.

Le cœur et la femme le suivirent. Le cœur, je ne sais pas; la femme, j'en suis sûr. Comprenez-vous maintenant qu'il peut y avoir une douleur pire que l'abandon?

Quel cœur n'est pas mobile? quelle tendresse n'est pas périssable? Mais ne pou-, voir même plus estimer ce qu'on a perdu et sentir au fond de son âme ramper et se débattre mille souvenirs empoisonnés pareils aux tronçons d'un serpent écrasé dans son nid, voilà ce qui brûle et corrode, voilà la plaie que rien ne guérit...

Jamais Gaston n'avait vu se dresser devant lui un visage marqué du sceau d'une plus incurable souffrance. M. de Bré semblait épuisé; mais tout à coup, employant le langage de la plus étroite amitié :

«— Tu m'as entendu, reprit-il; ce coup qui devait m'écraser m'a-t-il abattu?. . . J'ai lutté, j'ai vaincu, je vis... Seras-tu moins fort? Ne laisse pas croire à celle qui t'a fui qu'elle disparue, la terre est vide. Relève-toi, jure-moi que ces projets, accueillis dans un moment de délire, tu les repousses, et pour toujours. Jure-moi que l'énergie que je t'ai connue, tu l'emploieras à une

œuvre meilleure. Mets ta main dans la mienne, et je te croirai. . .

— La voilà, dit Gaston.

Bientôt M. de Bois d'Arci partait pour l'extrême Orient, chargé d'une mission qui devait pour longtemps le tenir éloigné de l'Europe. Au moment de quitter la France, Gaston écrivit ces derniers mots à M. de Bré :

«Un jour nous a liés d'un lien indissoluble. J'ai vu jusqu'au fond de ton cœur; le mien n'est plus avec moi. Je n'espère pas me ressaisir à la vie. Il a suffi d'une heure pour lui faire perdre son prestige.

Je ne reverrai plus celle que j'ai tant aimée. Si je pouvais, même au prix d'un effort, recommencer ces jours où je n'avais pas d'autre ambition que de la retrouver, je ne le tenterais pas. La confiance est morte. Pourquoi faut-il que l'âme, la partie la plus pure et la plus haute de nous-mêmes, soit trompée et se donne à qui ne la mérite pas? S'il est vrai que l'amour soit le culte

de l'idéal, un reflet des choses d'en haut, comment se fait-il qu'il ait souvent pour cause une créature d'un ordre inférieur?

H y a là des abîmes dans lesquels mon esprit se perd. Que de larmes arrachées par ces rencontres fatales!...

« Adieu donc ! Dans une heure, ces côtes qui appartiennent au pays où elle vit ne seront plus qu'un nuage suspendu à la surface des eaux. Un peu plus tard, elles s'effaceront dans les vapeurs confuses de l'horizon; mais ce qui ne s'effacera pas, c'est son souvenir. Il y a des heures dont la pensée me fera tressaillir aussi longtemps qu'une goutte de sang animera ce cœur qui fut à elle. Elle est morte dans mon espérance, mais je la sens vivre et palpiter en moi. Cependant, quoi qu'il arrive, sois tranquille, mon ami, je me souviendrai de la parole que je f ai donnée : tes mâles accens ont réveillé mon courage; si le cœur est brisé, l'homme est debout... »•

MADAME DE NAILHAO, 257

r* M me de Nailhac cependant était partie pour l'une de ses terres. L'unique sentiment qu'elle éprouvât alors était une sorte de repos : ni remords, ni regret. Cet égoïsme qui sommeille si rarement dans le cœur de toute créature humaine s'était réveillé et reprenait possession de son empire. Il débordait. Elle était libre! Elle n'avait plus à soumettre ses caprices, ses sensations, ses espérances, ces mille pensées fugitives, confuses, insaisissables, qui se jouent dans l'esprit comme des insectes ailés dans la lumière, aux investigations d'une âme jalouse. De quoi d'ailleurs Gaston se plaindrait-il P H avait eu des heures et des jours, tandis que tant d'autres n'avaient pas eu des minutes. Il l'oublierait.

A ce dernier mot, M me de Nailhac s'arrêtait. Voulait-elle bien être oubliée? Un orgueil impérissable, l'orgueil féminin, se révoltait et lui criait que, le voulût-elle,

elle ne le serait jamais. Ces rêves d'amitié

que caressent certaines femmes, et auxquels il n'en est point qui veuillent rester fidèles, lui traversaient l'esprit.

— Un temps viendra où nous nous reverrons, je lui tendrai la main, pensait-elle; il a de l'esprit, nous causerons.

La belle saison était dans son plus vif éclat, M™ de Nailhac partit pour les bains de mer. Cest la mode de courir à ces villages dispersés aux bords de l'Océan; les mêmes agitations qu'on promène dans Paris, on les retrouve & l'ombre des falaises. Les habitudes de sa vie passée la reconquirent. Elle eut un jour de réception où l'on dansait en petit comité. Elle fut la première à parler de M. de Bois d'Arci. Elle ne s'en souvenait que pour qu'on ne lui reprochât point de l'avoir oublié. Dans cette solitude animée et traversée par tous les bruits du monde, elle pensait quelquefois à sa tante, M" 8 d'Aureillan. Un sourire passait alors sur son visage.

— J'imagine qu'elle serait contente de moi, se disait-elle, les racines de l'amour n'ont pu s'enfoncer dans un cœur où son esprit a promené la faucille. Si j'ai fait un rêve, il n'a duré qu'un jour. Comment se fait-il cependant que ma pauvre tante fût heureuse dans son ironie? Je ne le suis pas dans mon indifférence.

A cette même époque, parmi les personnes dont elle avait fait récemment la connaissance, on distinguait un étranger dont la mâle physionomie portait tous les caractères de la franchise et de l'audace.

Une chevelure blonde rejetée en arrière et de longues moustaches fauves indiquaient son origine. Il avait les yeux de cette nuance particulière aux races violentes et martiales; le bleu d'azur s'y mêlait au gris de fer; sous l'empire de passions spontanées, ils devenaient doux et profonds comme les flots, ou plus durs et plus étinçelans qu'une lame d'épée. Une cicatrice

260 MATMMTi DE NAILHAC. f

blanche coupait son front par le milieu.

Le comte Sandor Brady était Hongrois.

Tout jeune encore, il avait pris part à la grande insurrection de 1849. Dans ces phalanges de vaillans soldats qui combattirent à Débreczin, à Temeswar, à Ofen, il s'était fait une renommée par sa bravoure.

H avait toutes les grâces et toutes les séductions de cette nation héroïque; il en avait aussi toutes les impétuosités. Né pour la guerre, il promenait dans la paix une élégante oisiveté, à laquelle venaient en aide les débris d'une grande fortune.

Le comte Sandor avait remarqué M me de Nailhac. Odette estimait qu'il n'y avait pas de meilleur valseur à Trouville.

La première conséquence de la vie des eaux est de créer entre personnes qui se voient tous les jours une intimité qui disparaît peut-être avec les bourrasques du mois d'octobre, mais que rien ne fait naître et ne peut remplacer à Paris. H y a des

heures régulières durant lesquelles on se réunit au même lieu, on fait ensemble les mêmes promenades, on visite les mêmes paysages, on partage les mêmes plaisirs.

On se rencontre dix fois en vingt-quatre heures ; on s'est vu le matin au fond d'un bois, on se retrouve le soir au bal. Le récit commencé en fece de la mer, on l'achève sous le feu de cent bougies. Par un sentiment inexplicable et confus, mais sincère dans son résultat, comme on sait qu'on ne se connaîtra presque plus la saison finie, on se cache moins et on se pénètre mieux.

Une excursion avait conduit un soir M me de Nailhac et Sandor dans une forêt au milieu de laquelle s'élève un chalet dont les galeries dominent la mer voisine. D'un océan de feuillage, le regard s'élance vers un autre océan plus vaste où le flot scintille. Des massifs de fleurs s'épaississent autour de la maison; les plaintes du flot

262 MADAMF DE NAILHAC.

qui bat le rivage se mêlent aux murmures des feuilles effleurées par le vent. L'espace est immense; les côtes ont des courbes harmonieuses; des voiles blanches animent les solitudes bleues de l'horizon. Au moment où la compagnie à laquelle M me de Nailhac et le comte Brady s'étaient joints arriva sous les ombrages de cette retraite, le soir finissait. Des bruits confus et doux flottaient dans l'air tiède; la mer, assombrie sur les rivages, avait au loin des couleurs d'opale; des nuages aux teintes roses nageaient dans le ciel limpide. La nature, alanguie par les ardeurs du jour, s'apprêtait au sommeil» Déjà la forêt, où passaient les frissons du vent, devenait noire. M me de Nailhac et Sandor, accoudés à l'un des angles du balcon, regardaient devant eux.

A quoi pensait Odette? On peut croire que le Hongrois pensait à M* 8 de Nailhac.

Parfois il tournait les yeux vers elle, et il ne trouvait pas que le paysage entrevu

MAHAMH DE NAILHAG. 263

dans l'ombre eût des lignes plus douces et plus charmantes que celles tracées par le cou et les épaules de sa voisine. Un inconnu passa sous le balcon; une femme était auprès de lui.

— Que cette retraite serait belle à deux ! dit une voix qui s'éteignit comme un souffle.

Sandor tressaillit.

— Oui, murmura-t-il, bien belle en effet, si l'un des deux s'appelait Sandor, et si l'autre tous ressemblait!

M 1110 de Nailhac, à demi surprise, mais non troublée, tourna lentement la tête de son côté, et d'un air de moquerie :

— Ce langage n'a rien de nouveau pour moi, dit-elle. Entre nous, et je dois vous en avertir, il est même usé.

— Qu'importe qu'il soit usé s'il est sincère? s'écria le comte.

— Ce n'est pas tout; encore faut-il qu'il ait le don de me convaincre, et d'autres l'ont tenté qui n'y ont pas réussi.

264 iffATïAlfftt DE NAILHAC.

Us descendirent et s'enfoncèrent dans la forêt. Un sentier que de pâles lueurs éclairaient s'ouvrait devant eux.

— Mon langage a paru vous surprendre, poursuivit M** de Nailhac; vous me prenez dans une heure de franchise, profitez-en.

Demain peut-être je ne l'aurai plus; aujourd'hui je vous parle sincèrement, je ne vous aime pas. Une retraite à deux, même avec vous, me semblerait un purgatoire, je n'ose pas dire un enfer, de peur de vous offenser. Demain il se peut que je me taise et que je trouve un plaisir méchant à rester maîtresse d'un cœur qui n'est pas pétri dans le moule commun. Vous êtes de la race des grands seigneurs et des soldats. . .

— Je suis ce que je suis, dit fièrement Sandor.

— Eh bien! restez ce que vous êtes, reprit M™ de Nailhac en souriant; moi, j'ai été coquette, je ne le suis plus. Il paraît

qu'un jour mes coquetteries ont fait plus de mal que je ne l'aurais voulu. Il y a des âmes superbes qui se donnent tout entières et ne se reprennent plus. Je ne désire pas être aimée autrement, et cependant toute passion sérieuse m'épouvante. Explique qui pourra cette contradiction!... H me suffit de vous en avertir; le reste est votre affaire plus que la mienne. Si votre amour,...

car c'est bien de cela qu'il est question, n'est-ce pas?

— Oui, répondit le comte d'une voix grave.

— Si donc votre amour est de ceux qui brillent le soir comme une étoile et s'éteignent le matin, jouez-en la comédie auprès de moi, je ne risque rien, elle peut être aussi plaisante que toute autre distraction d'un jour; mais s'il a de ces symptômes qui peuvent faire croire à sa durée et à sa vérité, partez. Une pauvre petite Parisienne telle que moi n'est pas faite pour ces grands

sentimens . . . Est-ce ma faute si un malin génie s'est plu à répandre dans mes veines un filet d'eau froide dont le temps et l'éducation ont fait un ruisseau de neige?

On était arrivé dans un endroit où les arbres moins pressés laissaient tomber un rayon de lumière. Sandor s'arrêta pour mieux voir le visage de sa compagne. M me de Nailhac l'exposa coquettement aux clartés de la lune.

— Regardez, dit-elle, je ne ris ni ne tremble.

— C'est donc bien vrai?

— C'est vrai ce soir, fiez-vous à ce soir.

Demain ne m'appartient pas.

— Eh bien ! dit Sandor d'un air de gaîté superbe, j'ai toujours eu pour coutume de me fier au lendemain. S'il ressemble à la veille, tant mieux! s'il ne lui ressemble pas, tant mieux encore!

M me de Nailhac, à son tour, fit un mouvement.

— Cela vous étonne? reprit le Hongrois

MATUWie DE NAILHAO. 267

arec une nuance d'ironie. Ce n'est pas ma faute si je ne suis pas semblable à tout le monde. Je ne m'en aperçois que depuis que j'ai quitté mon pays. Mon langage, mes sentimens, mon caractère, ne sont pas à la mode de l'Occident. A présent que je rois de près tos habitudes bien ordonnées et que j'analyse vos passions tirées au cordeau et soumises à la règle, j'ai souvent envie de rire de mes enthousiasmes et de mon exaltation; mais je ne puis vaincre ma nature. Chez moi, au bord de la Save, dans les grandes plaines sauvages de la terre d'Arpad, je ne fais pas disparate. Ici l'harmonie est rompue. Je dissimule le plus que je puis pour ne pas être accusé d'extravagance. Si je vous parais un peu fou, n'oubliez pas que je suis fils d'Attila. — Fou ! murmura M me de Nailhac, comme si elle eût répondu à une voix intérieure, c'est bien le malheur d'une foule de gens que je connais de ne pouvoir pas le devenir !

268 MADAME DE NAILHAO.

— Alors laissez-moi l'être tout à mon aise arec tous.

— Soit, mais à une condition, c'est que tous me permettrez de rire au moment des accès.

— Et vous êtes une femme? s'écria Sandor avec une nuance d'irritation.

Sa compagne fit un petit signe de tête affirmatif.

— Maintenant vous êtes prévenu, repritelle. Suivez votre sentier, je suivrai le mien.

Sandor ne répondit pas; ils venaient de rentrer dans la zone d'ombre. Leurs pas nonchalans faisaient crier le gravier. Du bout de sa main gantée, M me de Nailhac brisait les feuilles des arbrisseaux voisins. Le comte, dans ses longues courses à travers l'Europe, avait rencontré bien des femmes ; aucune ne lui avait tenu ce langage. Etait-ce le manège d'une coquetterie habile? était-ce l'expression sincère d'un cœur qui n'avait jamais aimé? Une douleur intense, aiguë,

lui rappelait alors qu'il aimait la belle indifférente suspendue à son bras plus encore qu'il ne le croyait. Elle fiit la première à rompre le silence.

— Voilà que tous vous taisez, dit la jeune femme ; les hommes ne se plaisent pas au langage de la vérité. Si l'obscurité ne s'y opposait, vous pourriez lire sur Tune des branches de cet éventail, et tracée par la pointe légère d'une épingle, une devise bien vieille, bien surannée, mais plus sage que toutes les philosophies ensemble; j'en ai fait mon catéchisme. La voici dans son laconisme et telle qu'une vieille amie à moi qu'on appelait M me d'Aureillan me la faisait répéter : tout passe, tout casse, tout lasse. Cela dit, à quoi bon?

Un mouvement subit de passion emporta Sandor. H s'empara des mains de M 1110 de Nailhac, et l'entraînant dans une clairière où la lumière blanche tombait à flots :

— Ah ! ne blasphémez pas ! cria-t-il. Vous,

270 VATUOT, DE NÀILHÀC.

avec des yeux si profonds et si doux, un jour remplis de flammes, un jour attendris par la mélancolie, tous, avec ce fier profil et ces lèvres éloquentes, vous n'aimeriez pas, vous n'aimeriez jamais! C'est impossible; vos mains sont dans les miennes, et je sens les frissons de votre épiderme.

Je voi* votre beau visage plus pâle que la neige, votre bouche qui tremble; quelque chose y circule qui n'est pas la jeunesse et la vie seulement, qui est tout cela et qui est plus que cela ! Est-ce que la nature peut tromper à ce point, vous donner tous les charmes et toutes les attractions, et vous refuser l'étincelle qui vient d'en haut? Non, non! vous êtes belle, vous êtes jeune, une émotion inconnue gonfle votre poitrine. Un jour viendra où vous sentirez un souffle embrasé passer en vous comme une flamme.

Ce jour-là, vous aimerez!... Et moi, j'attendrai ce jour-là . . . Que m'importent les souffrances? que me font les angoisses des

MADAME DE NAILHAG. 271

heures où l'on doute P J'ai vu la mort voler autour de moi, et je suis sorti vivant des champs de bataille. Une nouvelle épreuve m'est offerte, je l'accepte avec ivresse. Que mon cœur saigne, j'attendrai; que mille tristesses me déchirent, j'attendrai; que le désespoir soit mon lot pendant des mois et des ans, je vous aime, j'attendrai.

— A demain alors! dit M me de Nailhac.

vn.

A quelque temps de là, un matin, Odette rencontra Sandor qui prenait le chemin des falaises. H était à cheval.

— Vous allez rire, dit-il en retenant sa monture; mais on ne peut se corriger en un jour. Veuillez ne pas oublier que j'ai été hussard : c'est une circonstance atténuante qui me permet de ne pas trop réfléchir à ce que je fais.

— Qu'est-ce donc? répondit M M de Nailhac, qui découvrait une nuance d'embarras dans le sourire du cavalier.

— J'ai fait un pari, reprit le comte, ou, pour mieux dire, j'ai perdu une discrétion, lia marquise de Sivrey m'a condamné &

faire trois fois le tour d'un vaste champ dans lequel paît un troupeau de bogufs.

On m'a toujours raconté, m'a-t-elle dit, que les taureaux d'Espagne ne peuvent supporter la vue de la muleta couleur de pourpre que les matadors agitent sous leurs jeux; je serais curieuse de savoir si les taureaux de la Normandie ont les mêmes antipathies. Je ris encore à la joie d'enfant avec laquelle j'ai accepté. Ce sera comme une charge de cavalerie. C'est pourquoi je vais faire un tour sur la falaise, vêtu de l'attila rouge que je portais dans mon pays.

M me de Nailhac voulut retenir son interlocuteur.

i — Mais c'est une folie! dit-elle.

— Bah! s'écria Sandor, qui poussa son cheval.

M" 6 de Nailhac le suivit. Au sommet de la falaise, elle trouva la marquise de Sivrey, qui attendait en calèche. Elles se saluèrent. Devant elles s'étendait un

274 madame rm nailhac.

champ immense, où paissait à l'aventure un grand troupeau de bœufs. Sur l'un des côtés de ce vaste plateau, la falaise tombait à pic. A la vue du troupeau, M"* de Sivrey chercha le cavalier des yeux : elle avait peur et voulait le retenir; mais déjà le comte était dans la plaine. Son attila, soulevé par la brise, flottait en l'air; vivement éclairé par le soleil, il avait l'éclat d'une flamme. Un taureau leva la tête et le vit.

D'abord étonné, il regarda venir à lui ce cavalier vêtu de pourpre. Bientôt un mugissement éveilla l'attention du troupeau.

Sandor montait un de ces chevaux de race hongroise qui ont la légèreté du vent et la grâce de l'hirondelle; frémissant d'impatience et les oreilles pointées en avant, il fut en un instant au milieu du troupeau.

Un taureau gratta la terre du pied et fondit sur lui; mais, plus rapide qu'une flèche et guidé par l'habile main de Sandor, le cheval évita le choc et poursuivit sa course.

MADAME DE NAILHAO. 275

Le troupeau s'ébranla derrière lui. I/attila reuge tournoyait dans la plaine comme une étincelle chassée par le vent.

— Voyez ! dit M me de Nailhac, qui, prise d'effroi, saisit la main de M me de Sivrey.

— Ah! mon Dieu! qu'ai-je fait? s'écria la marquise.

Cependant Sandor avait traversé le cercle de ses ennemis formidables. Deux taureaux plus agiles s'acharnaient à le poursuivre.

Cette fièvre qui naît de la lutte, cet amour du péril que le péril engendre l'animaient.

Il eût voulu plus de monstres encore autour de lui. Dans son élan, il touchait parfois à cette limite où la falaise s'abîmai, dans le vide. Le cheval s'arrêtait court ployé sur ses reins, les naseaux tout ouverts, la crinière au vent, fou de terreur. Un instant on voyait sa silhouette noire se dresser dans l'azur, et de nouveau un galop furieux le précipitait dans la plaine, où des mugissemens l'attendaient. Dix co-

losses bondissaient sur ses traces. Debout sur les étriers, Sandor agitait son attila; souple, audacieux et prompt dans sa fuite, il touchait de sa cravache la croupe des taureaux et n'en était pas touché. Les cornes frappaient dans le vide. Une sorte d'ivresse le gagnait. Cependant sa course le ramena auprès de la haie.

— Restez ! s'écria en ce moment M"* de Nailhac. Restez, quand ce ne serait que pour l'amour de moi!

Sandor obéit, et bientôt on le vit disparaître dans la plaine. M"" de Nailhac reprit le chemin de Trouville; elle était brisée comme si elle avait fait une longue course.

Les battemens de son cœur rétonnaient; battait-il avec la même force à l'époque où Gaston l'attendait? Et maintenant où donc M. de Bois d'Arci était-il? Elle essaya de pénétrer en elle-même; tout y était vague, obscur, flottant. Des larmes mouillèrent ses joues. Elle les laissa couler.

— J'étais plus heureuse, il me semble, quand j'étais tranquille, pensa-t-elle.

Peu de jours après, on apprit à M"" de Nailhac que quelqu'un l'attendait au salon.

Elle eut un mouvement d'impatience et courut cependant; elle se trouva dans les bras de M me de La Roque.

— Comme je l'avais oubliée ! se dit-elle.

— C'est donc ainsi que vous pensez à vos amis? s'écria Jeanne après le premier moment d'effusion.

Odette se mit à rire et ne chercha point à s'excuser. La vie de Paris a des tyrannies qu'on subit sans se les expliquer. Elle avait obéi à la loi commune.

— Chansons que tout cela! poursuivit M"* de La Roque. Je ne vous pardonne que si vous êtes heureuse.

M m * de Nailhac haussa légèrement les épaules.

— Heureuse! Il me suffit de m'amuser, et j'y réussis,

278 UàDàMR DB NAILHAC.

— Ah I pauvre petite, que je tous plains !

Moi je ne m'amuse plus, et la joie m'étouffe.

Jeanne était de ces femmes qui tirent leur beauté de l'expression du visage. Animée, elle devenait charmante; à présent elle était comme transfigurée.

— Ah ! ma chère,, faut-il que je sois folle, reprit Odette, et M. de Varanges, comment va-t-ilP où est-il?

— - Vous me voyez et vous le demandez !

H est ici... Dans huit jours, nous serons mariés... Quelle affaire qu'un mariage quand on n'a plus de grands-parens pour s'en occuper ! Il 7 a toujours quelque petit papier dont les notaires ont besoin. A présent les bans sont publiés.

— Ainsi rien ne manque à votre bonheur F

— Bien, si ce n'est de porter son nom; mais je sais qu'il m'appartient, qu'il est à moi... Je prends patience. J'ai presque mis de la coquetterie à retarder le moment où je n'aurai plus rien à souhaiter. U 7

thaiiaihe DE NAILHAO. 279

a dans cette pensée qu'on touche à l'instant radieux où tous les rêves seront accomplis, où Ton n'aura plus qu'à tomber à genoux sous l'œil de Dieu et à le remercier, une sorte d'enchantement dont malgré soi on prolonge la durée. On est comme un voyageur qui n'est plus séparé des sommets vers lesquels il marche que par un pan de gazon. Avant d'y poser le pied et de prendre possession de son empire, il s'attarde en chemin, il regarde en arrière; il veut, par une attention plus complaisante, graver dans un coin de sa mémoire l'image du site qui va disparaître, il en salue l'ombrage aimable. H y a comme une sorte de mélancolie dans cet abandon qu'il va faire des lieux où il s'est reposé et qui ont été les étapes de son ascension. C'est mon histoire, et si un petit nombre de jours me retiennent éloignée du moment où je serai M n ° de Varanges, je n'en précipite pas le cours, et je me plais à en savourer les délices.

280 MADAME DE XAILHAC.

M"* de Nailhac était devenue sérieuse.

Elle regardait par la fenêtre la mer qu'une risée de vent faisait blanchir. Ce grand bonheur dont Jeanne venait de lui faire voir la vivante image, cette plénitude de vie qui rayonnait en elle, cette attente heureuse d'un avenir que ne menaçait aucune ombre, troublaient la jeune femme. M"* d'Aureillan avait-elle eu raison? avait-elle eu tort? L'incertitude la gagnait.

— Si l'impitoyable railleuse qui m'a élevée revenait au monde, pensait-elle, elle serait toujours contente de moi; mais moi, le serais-je autant d'elle?

Elle passa dans un jardin que fermait une haie; par-dessus les sureaux et les chèvrefeuilles, on voyait la mer, dont les flots poussés par la marée, couvraient la plage à chaque élan. Un flot invisible montait dans son cœur et l'envahissait aussi. Elle découvrit une marguerite dans l'herbe et la ramassa. Tout en jouant avec la fleur, ses

doigts négligens en arrachaient les pétales un à un. Elle murmurait des mots qu'elle avait appris dans son enfance... Elle la rejeta vivement.

— A quoi songeais-je? se dit-elle; de tels enfantillages peuvent-ils avoir prise sur moi?

Sandor parut devant elle.

— J'ai vu cette fleur, j'ai vu votre geste, dit-il. Ne l'interrogez pas : quoi qu'elle vous dise, elle sera loin de la vérité, comme cet oiseau qui bat de l'aile autour de la haie est loin du nuage . . . J'ai vécu comme un fou depuis ce matin. J'avais toujours devant les yeux votre image éplorée, j'entendais toujours votre voix tremblante. Quel regard dans ce moment! Ah! si M m ° de Sivrey n'avait pas été là, Je serais tombé à vos pieds!... Odette, le jour n'est pas loin où vous aimerez!

— Ah! fit M"* de Nailhac, qui sourit, vous prenez une violette pour un bouquet!

— Je suis d'un pays où ceux qui sèment

le grain de blé ne récoltent pas toujours l'épi, répondit le comte. Si vous ne m'aimez pas, Dieu me viendra en aide. Bientôt peut-être ne serai-je plus auprès de vous.

Ainsi qu'un grand nombre de mes frères, j'appartiens à des hommes inconnus à qui nous avons fait le sacrifice de nos biens et de notre volonté. S'ils nous disent : Partez ! nous partons. S'ils nous crient : Mourez nous mourons. Ce matin, à mon retour de la falaise, j'ai trouvé une lettre qui me fait croire que l'heure est proche où je devrai ceindre mes reins et courir à de nouvelles batailles. Âh! lâche cœur! j'ai pensé à vous et j'ai senti un frisson passer dans mes veines. Pour la première fois j'ai regretté de vous avoir rencontrée.

— Ainsi vous partiriez donc, si l'on vous commandait de partir?

— Rien ne saurait m'en empêcher.

Sandor soupira. M mo de Nailhac le regardait toujours.

« — Rien, si ce n'est vous, reprit-il d'une voix mourante.

Le soleil venait, de disparaître dans les flots, teints d'une couleur de sang. M me de Nailhac quitta le jardin et rentra dans une grande pièce ouverte, dont toutes les fenêtres donnaient sur la mer. Elle avait froid, elle avait chaud. Elle aurait voulu que Sandor ne fût plus auprès d'elle, et pour rien au monde elle n'aurait permis qu'il s'éloignât. Son piano se trouva sous sa main. Bientôt un chant âpre, éclatant et d'un rhythme sauvage retentit. Sandor, qui avait suivi M™ de Nailhac, tressaillit.

— Quoi ! dit-il, vous connaissez la Marche de Rakoczyî

— Vous le voyez. Une de mes amies me l'a envoyée de Paris... On dirait les appels du clairon, le piaffement des chevaux, le choc des sabres mis en musique.

Subitement M me de Nailhac changea de thème. Un air suave et tendre s'éleva du

284 MADAME DE NAILHAO.

clavier caressé par ses doigts. Sandor la regardait, une larme mouilla ses paupières.

— Je vous ai donné ma vie, dit-il, je sens que vous en pouvez disposer à votre gré. Si un jour vous en acceptez le sacrifice, et elle vous sera vouée jusqu'à mon dernier souffle, jouez cette mélodie qu'une nuit d'été a inspirée à Weber. Ce jour-là, je comprendrai que vous m'aimez.

— Ah! fit M™ de Nailhac, qui continua d'une main paresseuse à suivre les modulations commencées, et si quelque jour aussi l'idée me vient de ne plus vous voir, à quel opéra, à quelle symphonie faudra-t-il que mon souvenir s'adresse?

Le comte pâlit.

— Ne plus vous voir? dit-il.

— Oui, vous appartenez à la première révolution qui passe; pourquoi mon cœur n'aurait-il pas le droit de lever aussi le drapeau de l'indépendance? C'est un badinage, une supposition, si vous voulez; mais

enfin il faut tout prévoir, surtout avec moi qui ne suis jamais qu'à demi sérieuse.

— Eh bien! ce jour-là faites entendre cette marche terrible qui tout à l'heure a frappé mes oreilles... Je comprendrai que vous voulez que je parte, et je partirai. . .

M mo de Nailhac prit en riant sur le piano les deux morceaux de musique, et les regardant d'un air coquet :

— L'air d'Agathe, c'est donc le paradis terrestre, dit-elle; la Marche de Rakoczy, c'est le paradis perdu!... Enfermons-les bien vite dans leur casier, l'avenir fera parler les oracles.

Sandor saisit sa main au passage et la porta à ses lèvres. De son épiderme blanc, la sensation de ce baiser glissa jusqu'au cœur d'Odette. Elle s'efforça de sourire, et du ton d'une femme du monde :

— Ah! dit-elle, nous n'en sommes pas à la musique allemande.

Le comte allait répondre; elle lui fit

286 MADAME BB NAILHAO.

signe de s'éloigner. Quand elle fut seule, elle tomba sur un siège :

— Serait-ce lui enfin? murmura-t-elle.

Le lendemain, avant midi, elle reçut la

visite de Jean. À sa vue, elle poussa un petit cri de joie.

— Autre paysage, autre cri! dit-il gaîment.

— Voilà dix fois que je pense à vous, on ne vous voit plus. D'où venez- vous?

— J'arrive de Bade en droite ligne; j'y assistais à l'agonie d'un cœur qu'une femme presque aussi jolie que vous assassinait à coups d'épingle.

— Eh bien?

— Il est mort vendredi dernier.

— Bon! il ressuscitera dimanche prochain.

Jean salua.

— Vous en parlez fort à votre aise, reprit-il; on voit bien qu'en tendre nièce de M me d'Àureillan vous avez pris l'excel-

• V MADAME DE NAILHAC. 287

lente habitude de ressusciter avant de mourir.

Comme ils se promenaient dans le jardin, Sandor vint à passer. A la vue de M. de Bré, il hésita; puis, ôtant son chapeau, il continua son chemin*

— Vous lui avez fait peur, dit M"* de Nailhac.

— FauWl que je le rappelle?

— C'est inutile, il reviendra; vous le connaissez?

•— Le comte Sandor Brady? Un peu...

— Qu'en pensez-voûs?

— Déjà un interrogatoire ? Eh bien ! je vous répondrai en style de procès-verbal que le comte Sandor a trente-deux ans, qu'il a été riche comme on ne l'est plus que dans le vieil Orient, et qu'il Test encore malgré la confiscation de tous ses domaines, qu'il a été condamné à mort par les tribunaux autrichiens, qu'il est noble comme le feu roi Mathias Corvin, démocrate à la

288 MADAME DE NÀTLHAC.

façon du général Marceau, et au besoin aristocrate comme Tétait le grand-connétable Anne de Montmorency... Il a beaucoup voyagé.

— Je ne vous demande pas tout cela.

— Alors vous êtes plus indiscrète encore.

— Je le suis jusqu'au bout des ongles.

On me donnerait la boîte de Pandore que je l'ouvrirais.

— Sachez donc que le comte est l'un des derniers représentons d'une race qui s'en va, un de ces hommes pour qui la bataille et l'amour sont tout. Il donnerait sa vie pour un sabre et le paradis pour un baiser. Le vieil honneur chevaleresque bout dans ses veines. Un jour qu'on parlait devant lui des croisés qui allaient mourir dans les sables de la Judée et qu'on raillait leur mémoire, il fut superbe. Vous les plaignez, s'écria-t-il, des gens qui combattaient pour leur Dieu et pour leur dame!... Ils mouraient dans l'enivrement de leur foi, et vous les plai-

gnez! On s'est beaucoup moqué de cette écharpe que les chevaliers portaient sur leur cœur et que les mains d'une châtelaine avaient brodée. Elle leur servait de linceul à cette heure dernière où ils se confessaient à la croix de leur épée, et ils rendaient leur âme fière en murmurant un nom sacré ! Que Dieu me donne une mort pareille! Croire, aimer, n'est-ce pas la vie? — Tout l'homme est dans ce cri. Sa Palestine, à lui, c'est la Hongrie. Sa châtelaine, je ne la connais pas.

M"* de Nailhac sourit.

— Je la connais, moi, dit-elle étourdiment. Figurez-vous que le comte Sandor.. .

— Ah! pas de confidence! s'écria Jean.

Encore un mot et je me sauve ! Un homme du monde peut tout deviner, mais ne doit rien entendre. . . Je ne veux pas que vous ouvriez la porte aux regrets et qu'un jour vous vous avisiez de me haïr.

M me de Nailhac se tut et se mit à casser

290 MADAME DE NAtHAC.

des brindilles en regardant du côté par lequel Sandor s'était éloigné.

— Àvez-vous des nouvelles de M. de Bois d'Arci? dit-elle un instant après.

— Vous vous en souvenez? Vous êtes un ange!

— Ah ! reprit-elle en se mordant les lèvres, parce qu'on a été émue un jour, faut-il donc courir à sa perte et y courir jusqu'au tombeau?

— Calmez-vous, et surtout ne vous perdez pas. M. de Bois d'Arci est au fond de l'Asie, dans un pays dont la civilisation est plus féroce que la plus extrême barbarie. On a de ses nouvelles au ministère des affaires étrangères, et on espère beaucoup de sa rare intelligence.

— Pensez-vous qu'il revienne bientôt?

— Rassurez-vous. M. de Bois d'Arci est devenu tout à fait diplomate. S'il revient, il n'aura plus le temps de voir ses anciennes connaissances*

— Je ne suis pas assez jeune pour l'ignorer. Quand on est ambassadeur, on a le privilège de tout oublier.

— Avouez du moins que ce privilège n'est pas un monopole.

M me de Nailhac ne put réprimer un mouvement de dépit. Jean, qui l'observait, pensa que la femme la plus indifférente avait, comme la plus passionnée, le désir de faire des blessures éternelles. En ce moment, Sandor se fit voir sur la plage. Il reprenait à petits pas le chemin du chalet de M™ de Nailhac. Jean chercha son chapeau.

— Je reste encore quelques jours à Trouville, dit-il. Si vous avez besoin d'un compagnon de route pour retourner à Paris, je me mets à votre disposition.

A peu de temps de là, Odette partit subitement, obéissant à son insu à une de ces impulsions dont le secret mobile échappe même aux femmes qui les subissent.

292 MADAME DS NAILHAC.

— S'il m'aime, se disait-elle, il saura bien me rejoindre. S'il ne m'aime pas,... adieu!

Elle n'était pas bien sûre de savoir ce qu'elle désirait. Pendant son voyage de quelques heures, elle s'interrogea elle-même, analysant en philosophe ses propres sensations et n'en découvrant aucune qui fut claire. Elle avait perdu sa tranquillité; qu'avait-elle gagné en échange? Le sentier où Jeanne marchait d'un pas si ferme lui était-il donc interdit à tout jamais? Cependant elle ne pouvait distraire sa pensée du souvenir de Sandor. H lui arrivait même en dormant de voir sa tête enflammée et pâle.

Un mois se passa. L'automne faisait pleuvoir les feuilles mortes dans les longues avenues des bois. Retirée à la campagne, M m ° de Nailhac laissait dormir son cœur, ainsi qu'on laisse une eau quelque temps agitée reprendre sa transparente immobilité afin de mieux voir au fond. Elle partageait quelques heures entre l'aiguille et

MADAME DE NAILHAO. 298

le piano. Quand ses mains rencontraient les deux pages marquées par le Hongrois, elle en jouait les phrases musicales avec un sourire. «Laquelle retentira un jour?» se disait-elle. Sandor n'était pas encore venu, mais un sentiment invincible lui répétait sans cesse qu'elle le reverrait. A défeut de sa présence, elle avait ses lettres. Le comte voyageait en Italie. Un certain mystère enveloppait ce voyage. Un matin, M me de Nailhac le trouva près d'elle. Du premier regard elle devina, que son empire n'était pas diminué.

— J'ai bien souffert loin de vous, dit-il, j'ai cru que l'heure du dernier combat allait sonner. J'ai souhaité alors que vous fussiez morte.

— Morte! répéta-t-elle.

— Ah! s'écria Sandor avec une sorte d'exaltation mystique, au moment d'offrir mon sang en holocauste, vous ne savez pas quel trouble peut jeter en moi eette pensée qu'un jour peut-être vous serez à

un autre. Vous à un autre!... Morte, il me semble que vous seriez moins perdue!

M Be de Nailhac frissonna; c'était l'accent de la passion dans ce qu'elle a de plus âpre et de plus profond.

— Laissez-moi vivre encore un peu, ditelle d'une voix émue, et racontez-moi ce qui vous a retenu de l'autre côté des Alpes.

— Ne vous l'ai-je pas dit? J'étais appelé par ceux qui ont le droit de me dire :

« Venez ! » Quelques jours de répit m'ont été donnés, et je suis accouru. Je vivrai dans votre ombre jusqu'à ce que l'heure sonne; pour la première fois j'ai appris à l'attendre avec crainte.

La tapisserie chôma; la musique eut toute la part que l'aiguille perdait. Jamais M* e de Nailhac ne parlait mieux que lorsqu'elle se taisait. Ses mains avaient une éloquence qui ravissait le cœur de Sandor.

Jamais non plus elle n'était plus belle qu'aux momens où elle s'abandonnait à

son inspiration. Son front pâle, ses joues décolorées avaient la transparence de l'albâtre; une flamme l'avait touchée. Il lui arrivait quelquefois, quand elle était seule, de jouer Pair d'Agathe.

Un soir, Sandor parut plus tendre qu'à l'ordinaire. La pâleur de son visage frappa M me de Nailhac. Elle se leva et lui tendit la main.

— Sortons, dit-elle.

Us se dirigèrent vers l'extrémité d'un parc où de grandes futaies dressaient en l'air leur dôme de feuillage. L'ombre se faisait. Marchant à petits pas sur un lit de feuilles sèches, ils arrivèrent auprès d'une fontaine au-dessus de laquelle s'élevait la statue blanche d'une déesse. La lune versait sa lumière sur l'onde frémissante et sur le marbre éclatant. Ils s'y arrêtèrent, et M"* de Nailhac s'accouda au socle de la statue.

— C'est ici peut-être que je vous verrai pour la dernière fois ! dit Sandor tout à coup.

— Ainsi vous partez!

— A toute heure je dois être prêt. L'avis m'en est venu ce matin. J'ai passé ma journée en préparatifs. J'ai voulu qu'aucune préoccupation ne troublât le moment des adieux.

— Et où allez-vous?

— J'irai où va la guerre. Beaucoup de ceux qui partent ne reviendront pas; mais que m'importe d'être au nombre de ceux qu'un peu de terre recouvrira bientôt?...

Je n'avais qu'une espérance, elle est morte !

M me de Nailhac restait debout, enveloppée d'une robe blanche qui la rendait semblable à une ombre. La pâleur des tombeaux était descendue sur son front. Sandor se mit à ses pieds.

— Ah! si vous aviez voulu! dit-il.

Il releva la tête doucement, et d'une voix qui avait des sons d'une mélancolie pénétrante :

— Je vous appartenais, reprit-il ; pourquoi n'avez-vous pas accepté le don de ma vie H

A la vue de ce front pâli par tant d'angoisses

et prédestiné à la mort, Odette se pencha, et, 1 entourant de ses bras, elle inclina vers lui ses lèvres brûlantes.

— Ah! tu m'aimes! s'écria Sandor.

Bientôt après il ne vit plus à travers les

arbres que l'éclair d'une robe blanche qui s'enfuyait. Il eût pu croire qu'il avait rêvé, si les battemens de son cœur ne l'avaient averti que la jeune femme était là tout à l'heure.

Mille songes agitèrent M"* de Nailhac pendant la nuit; elle revit Sandor à ses pieds, elle le vit dans la mêlée. Elle ouvrait les yeux, une fatigue accablante les refermait. Un souvenir traversa son esprit.

— Ne m'a-t-il pas dit : «À demain?»

pensa-t-elle.

Le jour vint sans mettre un terme à son agitation. Elle se couvrit d'un peignoir et passa sur un balcon. Une brume légère voilait les futaies voisines où s'abritait la fontaine. Le vent du matin poussait autour d'elle des feuilles jaunies qui faisaient en-

298 MADAME DE NAJLHAC.

tendre un doux bruit en tombant sur la terre humide. En ce moment, un rayon de soleil perça le brouillard; la campagne fut illuminée. M™ de Nailhac était pleine d'incertitude et d'anxiété, mais sans impatience.

— J'ai cherché l'amour... il y a des instans où j'ai cru l'avoir trouvé, et je suis plus agitée, plus inquiète qu'au temps où je n'éprouvais rien! Est-ce donc cela qu'on appelle le bonheur? se dit elle. M" d'Aureillan avait-elle eu si grand tort de n'en pas vouloir? — Qui sait ? reprit-elle encore.

Elle se souvint de matinées semblables qui s'étaient écoulées à Montmorency. Seulement alors les feuilles étaient vertes; à présent elles étaient rouges. Un livre se trouva sous sa main. Elle l'ouvrit : c'était un volume des Méditations de Lamartine.

Les marges en étaient couvertes de notes écrites au crayon. Elle se rappela que Gaston lui avait lu bien des pages de ce volume.

Ces vers célèbres tombèrent sous ses yeux :

MA7ÏAMT8 DB 1UILHAC. 299

Qae ne puis-je, porté sur le char de l'aurore. Vague objet de mes vœux, m'élancer jusqu'à toi! Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore? Il n'est rien de commun entre la terre et moi!

Quand la feuille des bois tombe dans la prairie, Le vent du soir s'élève et l'arrache aux vallons; Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie: Emportez-moi comme elle, orageux aquilons I

Le volume s'échappa des mains de M 111 * de Nailhac. Un sentiment de tristesse amère la saisit.

— Hier c'était Gaston; aujourd'hui sera-ce SandorP Et demain et après-demain?...

se dit-elle.

Elle crut entendre dans l'éloignement le galop d'un cheval. Elle se pencha sur la balustrade du balcon. Un cavalier apparaissait au bout d'une longue avenue de hêtres dépouillés. C'était lui ! Sandor montait ce même cheval qu'il avait le jour où M me de Nailhac l'avait vu sur la falaise.

Il semblait avoir des ailes; chaque élan le rapprochait du balcon où elle attendait, pâle,

inquiète, fiévreuse. Elle distinguait les traits du comte; il l'avait reconnue; ils étaient rayonnans.

Bientôt il fut sous ses yeux. A l'instant où il jetait la bride à un domestique, M me de Nailhac se redressa toute blanche, et, courant à son piano, d'une main nerveuse elle attaqua la marche de Rakoczy. Les notes pétillaient comme des balles sous ses doigts. Elle entendit un cri et continua.

— Non! non! aimer sans amour, c'est impossible ! murmura-t-elle.

Pendant deux minutes, Sandor, immobile comme une statue, écouta l'air hongrois, qui éclatait, violent, sauvage, impétueux; puis, seoouant la tête, il marcha vers la barrière refermée, et, saluant la fenêtre derrière laquelle M™* de Nailhac venait de disparaître, il lui jeta le cri du gladiateur mouru nr au césar romain. Aussitôt il enleva son cheval blanc d'écume, et d'un bond il franchit la barrière. M" 6 de Nailhac se glissa vers la

fenêtre. Cachée derrière un pli du rideau, elle ne vit plus que le fantôme d'un cavalier qui fuyait sur la route. Elle ferma les yeux et tomba anéantie sur un fauteuil.

Le vide s'était fait dans son cœur, l'activité de la vie la ressaisit, mais une activité sans chaleur et sans but. Un mois après, elle reçut une lettre qui portait le timbre de Gènes. Elle devina qu'elle était de Sandor avant de l'avoir ouverte.

— Adieu, lui disait-il, je pars pour ne plus revenir. Vous êtes comme un songe dans mon passé, et il me semble que des temps sans limites se sont écoulés depuis que je ne vous ai vue. Votre nom même est comme l'écho mourant d'un bruit qui a cessé de retentir. . . Vous ne saurez jamais combien je vous fti aimée... Je ne l'ai bien su moi-même qu'à l'heure où tout espoir m'a été ravi. Un jour, une heure, une minute, j'ai été heureux d'un bonheur que vous ne connaîtrez jamais. . . Le lende-

main vous m'avez réveillé ; ... à présent je vais chercher un sommeil qui ne trompe p*}s...

Elle n'alla pas plus loin. Une larme vint à sa paupière, elle ohercha une plume qu'elle saisit d'une main tremblante; mais en levant les yeux elle aperçut dans son cadre l'image sardonique de M me d'Aureillan qui souriait.

— - A quoi bon? dit-elle en jetant la plume; M. de Bois d'Arci n'est pas mort, pourquoi Sandor mourrait-il?

Un temps vint où elle apprit que Sandor était parti pour cette aventureuse expédition de Sicile qui renversa un trône, et qui, à huit siècles d'intervalle, renouvelait les héroïques expéditions de Robert et de Roger Guiscard. Plus tard encore, M me de Nailhac fut informée, par quelques lignes froides et laconiques insérées dans un journal, qu'un jeune Hongrois, le comte B..., avait été ramassé, expirant et percé de coups, sur le champ de bataille du Vul-

turne. Il était couvert d'un attila rouge.

Nul n'avait poussé plus avant dans les lignes de l'armée royale. Le journal tomba des mains de M™ de Nailhac. Le cœur gonflé, elle descendit dans ce même parc où, pendant les heures silencieuses d'une nuit d'automne, elle l'avait vu à ses pieds.

A présent la lumière circulait partout; l'air était tiède, le feuillage frissonnant.

M me de Nailhac s'enfonça sous le couvert des arbres. Deux ombres invisibles la suivaient dans sa promenade, toutes deux tristes et pâles, l'une à demi confuse et comme perdue dans la nuit, l'autre tachée de sang. L'une s'appelait Gaston, l'autre Sandor.

— Dieu juste, me condamnerez-vous parce que je n'ai pas aimé! dit-elle.

L'eau chantait dans le bassin de la fontaine, au pied de la statue. Alors elle aperçut le long d'une haie deux inconnus, un jeune homme, une jeune femme, dont les bras étaient enlacés, et qui suivaient

lentement un sentier. Leurs sourires se répondaient, leurs regards se cherchaient; quelque chose de doux et de rayonnant était répandu sur leur physionomie; leurs pas légers glissaient sur l'herbe : on aurait pu croire qu'ils étaient portés par des ailes. M me de Nailhac les suivit quelques instans, perdue en mille pensées, puis elle les vît s'éloigner et disparaître ensemble, comme deux cygnes qui fendent l'azur du même vol. C'était l'image souriante et jeune du bonheur qui s'effaçait derrière un rideau de feuillage.

— Ils s'aiment! se dit-elle; comment ^ont-ils?

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