Le serment des hommes rouges [microforme]
— Toute la cour y sera, s'était dit madame Toinon, costumière et loneuse d’habits, qui logeait dans la rue des Jeux-Neufs, aujourd’hui des Jeñneurs, à l’ensei-
à gne de la Batte d'Arlequin.
Et elle avait ajouté:
* Allons, Tony, fais tes préparatifs, tu m'y conduiras. Je t’habillerai en gentilhomme.
| -Et vous patronne, comment serez-vous ?
—Je me mettrai en marquise, —\\.e des mouches?
—\iuis dame!
—t des paniers ?
Comme ca!...
Et mame Toinon arrondit ses deux bras en les éloi-
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gnant le plus possible de son corps, de façon à témoigner de l'ampleur de ses futurs paniers,
Or mame ‘Foinon était une jolie brune, accorte et souriante, qui n'avait guère plus de trerte-quatre ans, en paraissait vingt-huit tous les soirs, et était la coqueluche de son quartier. Mame Toinon était veuve; elle n'avait pas d'enfant et n'avait pas voulu se remarier.
Maïs elle avait trouvé un snatin, sur le seuil de sa porte, un pauvre petit garçon de huit ans aui greicttait et pleurait, et elle l'avait recueilli.
[enfant abandonné ne savait ni le nom de son père, ni celui de sa mère; il savait seulement qu'on l’appelait Tony.
Il paraissait avoir éprouvé un violent effroi qui lui avait fait perdre la mémoire.
Tout ce que mame Toinon en put tirer, c’est que des hommes masqués avaient voulu le tuer.
La costumière prit l'enfant chez elle et l’adopta.
À partir de ce moment, elle ne songea plus à se remarier, et les mauvaises langues de son quartier prétendirent que l'enfant recueilli était son fils, un péché mignon de première jeunesse dont le mari n'avait jamais rien su. Or, à l’époque où commence cette histoire, Tony avuit à peine seize ans, mais il était grand et fort admirablement bien pris et d’une charmante figure, pleine de malice et d’esprit.
On Vappelait dnas la rue le beau commis à mame Toinon.
—Aïnsi, vous allez au bal? demanda-t-il à sa mère d'adoption.
— Tiens, pourquoi pas? répondit-elle en se jetant un coup d'oeil passablement admirateur dans la petite olace placée au-dessus du comptoir. Je ne suis pas encore trop déchirée pour une femme de trente-quatre ans, et je pense que la poudre ne va pas toujours aussi bien à de véritables marquises.
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| Puis maine Toinon, qui, on le voit, n'était pas preci- É sément la modestie en personne, regarda du haut en : As SOI COMHNIS, s : Et toi, dit-elle, mon petit, sais-tu que tu seras char- | ad mant avec ce bel habit bleu de ciel à paillettes, cette ves- N rs te rouge et cette culotte de satin blanc, que j'ai fait rt faire dernièrement pour ce gentilhomme de pre since ?... | ‘4 —Ah! oui, dit Tony, et qui vous a laissé le tout pour # î compte, sous prétexte que vous ne vouliez pas lui faire 6 # crédit ?
4 — Justement, dde À —Et vous croyez que ça n'ira ?
de À -À ravir. | î Tony à son tour se mira dans la glace et ne fut pas ” Î pas trop désolé de l'examen, à — Tu seras à croquer, ajouta mame Toinon, en fixant es ! sur son fils adoptif des regards qui n'étaient peut-être : pas très maternels, î —Faudra-t-il me faire poudrer ? | La à —Mais sans doute, né À —Et à quelle heure irons-nous ? ss À — Tout au commencement, A minuit, Tu me feras js danser, j'imagine ?
de —C’est que je ne sais pas trop bien.
dde —Bah! Je te montrerai!...
Fe — Et qui gardera la boutique ?
—Babet donc.
ee Babet était l'unique servante de mame Toinon,— .. une vieille fille honnête et désagréable. qui baissait les de yeux et s’efforçait de rougir quand un homme la regardait par hasard, s. Tandis qu’ils causaient, un chaland entra dans la 1 boutique, C’était un gentilhomme d'environ trente 1 . ans, de belle prestance, aux airs hautains, et posant . avec impertinence le poing sur la garde de son épée
qu'il portait en verrouil. Il salua mame Toinon de la
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main, dun air familier et protecteur et Jui prit méme un peu Île menton.
— Toujours jolie et toujours veuve! dit-il.
—Ah! monsieur le marquis, répondit la costumière, qui ne se fâcha point des petites libertés que le sentilhomme prenait avec elle, vous n'avez dit cela souvent, à pareil jour, ce qui est à Ja fois une preuve que je vieillis et que vous êtes toujours jeune,
—Plaît-il? fit le gentilhomme, On dirait que vous tournez une phrase comme M, de Marivaux lui-même, T'oinon ?
—Mais non, monseigneur, Je vieillis, puisqu'il y a longtemps que vous m'avez dit la même chose: et vous êtes toujours jeune puisque vous revenez, comme jadis, à l’approche du bal de l'Opéra.
Et Toinon prit une pose un peu railleuse,
—Nous nous amusons donc encore ?dit-elle: nous courons les femmes de la bourgeoise ?.., les caméristes... les grisettes?..,
—Silence, madame Toinon, ces choses-là étaient bonnes autrefois,
— Hein ?
—Je suis marié.
Mame Toinon leva les mains au ciel avec une expression lamentable,
—Ah! mon Dieu, dit-elle, la malheureuse!...
—Tu ne sais ce que tu dis, ma brave Toinon. Le diable s’est fait ermite, et jadore ma femme,
—Est-elle riche au moins?
—Très riche,
—Jeune ?
— Vingt ans.
— Jolie ?
—Comme un ange.
—Et vous allez à l'Opéra, seigneur Dieu! car, puisque je vous vois, c’est que...
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