‹ Le serment du Jeu de paume: fac-similé du texte et des signatures d'après le procès-verbalChapitre 22 sur 76 · Paris, Pion, 1858, t. I, p. 8q · texte numérisé non relu

Paris, Pion, 1858, t. I, p. 8q

XLii INTRODUCTION

C'est lui qui inventa Delaunay*, chanoine prémontré, comme signataire du serment, dans la seule vue, on peut le croire, de donner satisfaction à une impérative légende. Jean-Marie de Launay, prieur-recteur de Plouagat et député du diocèse de Trégnier, était à la vérité chanoine prémontré ^ mais il est de toute évidence que ce n'est pas à ce dernier titre, mais bien comme recteur de Plouagat, qu'il comparut le 21 avril comme « doyen des électeurs » à l'assemblée de Tréguier qui n'était composée que de membres du second ordre du clergé*.

De Launay ne signa pas le serment, et c'est la meilleure raison qu'il y ait de le rayer des listes ; mais s'il appartenait à ce moment à l'histoire du clergé, ce serait comme recteur et non comme chanoine prémontré. Pourquoi, dès lors, aller chercher cette qualification secondaire? Pourquoi? Parce que la légende, cette fausse monnaie de l'histoire, ne peut jamais avoir tort, et que voyant dom Gerle et de Launay manquer à sa gloire, elle inventera demain comme signataire du serment le capucin Chabot.

ENCORE DAVID. — LE SOLSTICE D*ÉTi ET LA POUDRE CÉLESTE. — LES TROIS CURÉS DU POITOU. — MARTIN DAUCH. — LES SIGNATAIRES HONTEUX DU SERMENT. — DE OUILHERMY. — MOUNIER.

Nous ne pouvons quitter David et ses œuvres relatives au serment sans avoir vidé complètement avec lui notre querelle. Louis Blanc n'est pas le seul, qu'on le sache bien, à tenir pour un procès-verbal le dessin du serment ; veut-on rappeler par le bronze ou le marbre quelque scène de Thérolque journée? C'est lui que Ton va consulter et non les procès- verbaux authentiques. Les inventions les plus puériles, loin de lasser cette recherche, semblent au contraire Tencourager. André Chénier qui dédia au peintre son ode intitulée Le Jeu

I. Voir plus haut, ch. iv, les divers avatars de la seigneurie vermandoise de LAnnoy.

s. Sa signature, relevée au procès-verbal de son élection, est celle-ci : « De Launay, second député du dtrgé du second ordre de Tréguier. » (Arch. nat., C. 24.)

INTRODUCTION xliïi

de Paume^ avait, de son autorité de poète, convoqué les astres euxmêmes à la grande scène :

« O soleil,

Du sommet de ton brûlant solstice, Tu contemplais ce divin sacrifice I »

David ne put, à son grand regret sans doute, trouver au solstice une place en son œuvre ; mais il prit sa revanche dans les autres détails. La disposition qu'il adopta, par exemple,. pour grouper ses personnages est contre toute vraisemblance. Bailly aurait eu, dans cette hypothèse, plus de cinq cents députés derrière lui, et trois ou quatre en avant, et c'est au mur méridional de la salle, au pied duquel il se fût trouvé, qu'il eût adressé ses discours. Il est de toute évidence que les planches appuyées sur deux tonneaux ^ qui, le 20 juin, ont servi de bureau, étaient placées dans le sens de la longueur de la salle, non dans celui de la largeur, et que Bailly se tint sensiblement à la place que Ton a depuis attribuée à sa statue. Cette disposition ne semble avoir été adoptée par le peintre que pour permettre de montrer par une des fenêtres de gauche un violent éclair menaçant le château de Versailles *, C'était le triomphe de l'école. Cette foudre passionna l'opinion, et ce fut elle, dit-on, qui brouilla M"* de Genlis avec le peintre.

Nous retrouvons de pareilles inexactitudes si, nous rapprochant un peu plus des textes, nous examinons l'œuvre, documents en main. On voit, dans la partie gauche, trois curés assemblés. Ce sont, parait-il, les trois curés du Poitou qui, le 13 juin, s'étaient les premiers réunis aux Communes. Voici d'ailleurs comment la séance est décrite par un récent biographe de l'abbé Jallet ' : « L'artiste l'a représenté (Jallet) le visage simplement ému, la main droite appuyée sur la poitrine, tenant son chapeau et son parapluie de la

1. Ce détail est donné par M. Vatel qui ajoute que « les secrétaires se placèrent devant deux établis de menuisier ». Au dire de Dubois de Crancé, le serment fut signé a sur une table à pliants » (Discours du 29 novembre 1790).

2. Une des plus intéressantes reproductions de l'œuvre de David est une gfravure de i mètre de longueur sur 65 centimètres de haut, portant ces mentions: « L* David, delineavit et direxit, Ja\et sculpsit. A Bruxelles, chez Michel Stapleaux, éditeur, Marché-aux-Herbes. » Faite pendant Texil du peintre avec sa collaboration effective, elle peut passer plus justement que toutes les autres pour être rexpre3!»ion de sa pensée. La foudre s'y voit très nettement frappant une des ailes du château.

3. Notice sur Pabbé Jallet, curé de Chérignéy par Gustave Tardy. Niort, Qouzot, 1884, in-S» pièce, p. 7. (Bibl. nat. L" 27/25279.)

XLiv INTRODUCTION

gauche »... « A ses côtés, Lecesve élève les mains jointes vers le ciel. . . L'un et l'autre sont suivis du vieux et digne Ballard, qui porte également la main sur son cœur, en signe de sa sincérité *. » Cinq curés signèrent bien le serment le 20 juin, mais, comme on le peut constater par nos tables, Ballard (l'un des trois curés poitevins du 13 juin) ne parut pas à la séance du 20 juin, et si nous nous en rapportons au procès- verbal, nous devons croire qu'il fut absentée jourlà « pour cause de maladie ou d'empêchements insurmontables ». Sa signature au 22 juin se voit planche X, n" 616.

Une des figfures du tableau de David qui a jusqu'ici prêté aux interprétations les plus diverses et les plus fausses, est Martin Dauch *. Voici ce que Louis Blanc nous dit de lui : « Un seul protesta et ajouta ainsi à la grandeur du spectacle. Car, à braver seul l'indignation d'une assemblée entière et à défendre contre un enthousiasme aussi puissant ses croyances désespérées, il ne saurait y avoir un médiocre courage. Plus tard. Meunier qui avait proposé le serment se fit l'apologiste de Martin Dauch qui refusa de le prêter. On mit sur le registre de la délibération le nom de ce dernier, et à la suite le mot: Opposant.De sorte que cette noble journée se termina par un hommage rendu aux droits de la conscience humaine, et par une vengeance vraiment digne de la liberté '. »

On peut voir (n* 1 18, planche III) la signature de Martin Dauch, suivie du mot Opposant, écrit de sa main tremblante d'émotion; l'erreur est d'ailleurs très commune, avec des variantes sans nombre. Bertrand de Moleville raconte qu'un « député de Castelnaudary, dont le nom mérite de passer à la postérité, M. Martin d'Auch, eut seul le courage de refuser obstinément sa signature » *. C'est aussi la version — ce détail est curieux à relever — d'un témoin, Rabaut de Saint Etienne (n* 285) qui signa le serment non loin de Martin Dauch : <* Tous le signent, hors un, dit-il, et le procès-verbal fait

1. Les membres du clergé (qu'ils fussent élus par le premier ou le troisième ordre) prêtèrent toujours le serment à la fin des assemblées baiUiagères manu ad pectus admota, et non en la forme ordinaire comme les députés des autres ordres. Les procès-verbaux faisaient soigneusement mention de ce détail. Si le serment du Jeu de Paume avait été donné, non par acclamation, mais isolément, la même note se fût trouvée au procès- verbal de l'Assemblée nationale. Le témoignage de sincérité se trouve en la circonstance confirmé par l'histoire.

2. L'orthographe du nom de Martin Dauch, est ainsi fixée par sa signature.

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