‹ Le sermon sur la montagneChapitre 14 sur 65 · LA LIGNE 1>E CONDUITE DES CHERCHEURS III · texte numérisé non relu

LA LIGNE 1>E CONDUITE DES CHERCHEURS III

déclarer inamovibles toutes les institutions existantes. Il v a entre la loi juive et les constitutions de tous les autres peuples civilisés une différence notable : l'histoire de la première s'achève avec sa clôture, ei!e reste dès ce moment immuable et intangible, tandis que celles-ci n'ont point cessé de se développer et de progresser. Aussi Jésus ne pouvait-il confirmer l'importance de la loi et la préserver de toute tendance dissolvante qu'en maintenant la valeur absolue de chaque iota et île chaque trait de lettre ; tandis que. comprise dans son sens largement humain, sa déclaration ne se rapporte qu'aux institutions existantes, comme telles, mais ne s'oppose en aucune façon à leur évolution progressive et continue chez la plupart des peuples.

Ne concluons pas non plus des paroles de Jésus que nous devions adopter une attitude d'indifférence envers l'ordre de choses existant. Comment resterions-nous indifférents à l'égard de ce qu'il a si catégoriquement maintenu et cherché à préserver de toute attaque? Bien au contraire, dans l'intérêt de l'humanité nous appliquerons tout notre effort à perfectionner les institutions qui doivent la sauvegarder et la discipliner, afin de rendre supportable sa situation provisoire. Nous participerons activement à toutes les réformes, mais — c'est là le point — sans jamais nous figurer qu'elles puissent favoriser, ni même hâter, l'avènement de la vie nouvelle.

Nous ne prêtons point ici aux paroles de Jésus un sens qui leur serait étranger. Quand bien même toute réforme n'impliquerait pas une sorte d'abolition, toute tentative de hâter révolution humaine à l'aide des éléments de culture actuels, ou en formation, resterait cou-

traire à l'attitude constante de Jésus. Cela ressort de la troisième tentation, dont l'enseignement négatif trouve dans ce mot: «non pas abolir mais accomplir», son complément positif. En la repoussant. Jésus a renoncé à fonder le royaume de Dieu au moyen des agents de culture et des puissances civilisatrices qui avaient élevé l'humanité si haut et avaient créé de si grandes choses. Dans la parole que nous rappelons, il marque la relation de révolution nouvelle avec ces agents et ces puissances: elle les accomplira.

Mais accomplir n'est point perfectionner. Le mot «accomplir» concerne le but même auquel tendent les institutions, les puissances civilisatrices, les productions intellectuelles, et non les moyens insuffisants mis en œuvre jusqu'ici, les freins, les formes et les appuis d'un agrégat anorganique. L'organisme vivant, le cosmos harmonieux que Jésus vient faire surgir du chaos, n'aura que faire des freins, des formes et des appuis. Ils sont tous des secours en cas de détresse : accomplir, c'est supprimer la détresse. Ils sont des préservatifs contre les maux: accomplir c'est délivrer de tout mal. Ils sont des instruments d'éducation et de progrès: accomplir c'est faire grandir spontanément l'humanité jusqu'à ses proportions normales. Ils représentent des principes moraux destinés à dompter les instincts : accomplir, c'est élever la vie instinctive à la pleine réalisation de sa destinée. Ils sont des limites posées à l'arbitraire: accomplir, c'est conduire à la vie jaillissant d'une nécessité intérieure. Sur tous les points, les lois naturelles de l'être originel doivent se substituer ainsi aux lois extérieures et artilicielles.

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Cet «accomplissement» doit donc réaliser la fin suprême de tous les éléments de culture, fin qui dépasse tellement leur sphère d'influence que nous la pressentons à peine, et sommes, par conséquent, bien loin de l'avoir atteinte. 11 surpasse toute l'intelligence qui les a conçus car il fera surgir spontanément ce qu'ils ont cherché péniblement à produire. L'organisation du chaos appartiendra toujours à une tout autre sphère que l'organisme nouveau de l'être originel. Mais cet organisme vivant dont la croissance est spontanée, est l'accomplissement même de toute organisation, de la plus inférieure comme de la plus haute. Cependant si tous nos éléments de culture ne sont que des pis aller, ils trahissent, patce l'ait même, notre détresse et nous promettent un temps et un état de choses où ils deviendront, non pas suffisants et parfaits, mais superflus. L'ère nouvelle inaugurée par Jésus sera la réalisation de cette promesse. Elle actualisera nos aspirations et nos idéals. mais cela uniquement par le moyen d'un nouveau devenir. Que les chercheurs consacrent donc à ce devenir tout leur eflort! C'est sur cette voie seulement qu'ils en hâteront l'épanouissement.

1 /accomplissement, nous l'avons vu. n'abolit point, mais rend superflu: il ne le fait toutefois que dans la mesure et dans les limites où il s'effectue véritablement. Il faut que l'émancipation des formes, des barrières et des appuis soit l'effet d'une supériorité positive : ce n'est (pu- lorsque nous aurons atteint une sphère de vie qui nous dégage et nous délivre de la manière de vivre à laquelle tous ces moyens de culture sont pro-

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portionnés, accommodés et indispensables, qu'ils perdront pour nous toute signification. Tant que nous n'en sommes pas là. les freins et les leviers nécessaires à notre état chaotique et à notre existence anorganique, ont un droit absolu de subsister et nul ne doit se permettre de les ébranler ni de les abolir.

Illustrons ce principe en l'appliquant à un cas donné. Lorsque les institutions existantes compriment et paralysent en nous la vie nouvelle en formation, nous avons le droit de réclamer pour elle l'espace nécessaire, de ne tenir aucun compte des limitations et de nous insurger contre ce qui lui fait obstacle. Mais cela seulement dans la mesure où l'ordre nouveau s'est réellement installé en nous, et où ses progrès dépendent de notre aflranchissement. Car chacune de ces étapes a sa raison «l'être «jusqu'à ce que tout soit accompli». La perspective de voir un jour notre développement entravé par elles, ne nous donne nullement le droit de nous en affranchir : le fait de leur accomplissement seul nous y autorise.

La conséquence que Jésus tire ici du principe qu'il a posé : «non abolir, mais accomplir», nous apparaît doncparfaitement claire et lumineuse: quiconque fait œuvre de critique, de polémique, «le démolition ou de réforme, reste sans valeur pour l'ordre de choses nouveau, quelle que soit d'ailleurs l'importance immense qu'il puisse avoir pour le bien de l'humanité. Car il s'agit ici de l'enfantement des temps nouveaux par l'être humain vivant de sa vie originelle. Mais ceux dont le devenir, la vie personnelle, l'existence tout entière réalisent l'état de choses auquel tendent, sans jamais l'atteindre, tous

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nos moyens de culture, ceux-là ont dit prix pour la véritable évolution humaine. Quiconque, par conséquent, appartient, ne fût-ce que dans une mesure infime, à l'ordre nouveau, est «plus grand que Jean-Baptiste», que Jésus déclare cependant être «le plus grand de ceux qui sont nés de femme»; c'est-à-dire qu'il a pour- l'humanité plus de valeur vitale (pie les plus remarquables de ceux qui appartiennent encore à l'ordre ancien.

En nous conformant à la ligne de conduite qui nous est ainsi tracée, nous éviterons une perte considérable de temps et de forces. Car nous ne bataillerons plus, dans l'intérêt de l'évolution nouvelle, avec les lacteurs de culture traditionnels qui ont jusqu'ici façonné et soutenu la société humaine, comme s'ils avaient pour elle une portée quelconque. Nous nous consacrerons plutôt tout entiers à l'ordre nouveau qui veut s'établir en nous, en obéissant â toutes ses impulsions et en satisfaisant à toutes ses exigences. Le principe posé par Jésus revient à dire : Ne vous mettez pas en souci des institutions existantes et des puissances qui régissent votre vie actuelle : une seule chose est nécessaire, les accomplir. Nous ne nous laisserons donc plus tenter d'ériger les temps nouveaux à l'aide des leviers anciens, de chercher à éveiller et a façonner l'être véritable par telles méthodes éducatives, tels procédés de culture. Car nous aurons compris que la vie nouvelle est d'un autre ordre (pie l'ancienne et que tout ce qui pouvait être favorable à l'une, devient insuffisant pour l'autre. Nous fa laisserons germer dans les profondeurs cachées de ï cire humain, se développer selon ses lois innées et ses

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forces intrinsèques et se manifester selon sa nature propre. Ainsi s'accomplira ce à quoi la nature humaine n'a cessé d'aspirer, sans que soient compromis en aucune façon les éléments de culture séculaires : bien au contraire, l'ordre nouveau en réservera expressément les droits et leur conférera leur plus haute valeur vitale.

Cette règle de conduite, en préservant les chercheurs de nombreux errements, assure du même coup la marche victorieuse de l'évolution humaine ; car en prévenant toute imitation de l'ordre nouveau par l'ordre ancien, elle garantit l'authenticité et l'intégrité de la création nouvelle. On ne prendra plus les organisations factices de l'existence anorganique pour des organismes vivants. Les produits artificiels ne passeront plus pour des créations originales, les résultats d'un effort moral pour les fruits de la vie nouvelle, et l'on ne confondra plus les uns avec les autres. Car on n'essaiera plus de contrefaire ce qui n'éclora pas naturellement ; on s'eflorcera simplement de se placer dans les conditions intérieures nécessaires, puis on attendra ce qui doit venir.

Si nous rapprochons ces enseignements de Jésus, et les conséquences qui en découlent, des indications que nous ont données les béatitudes sur le développement de la vie nouvelle dans les âmes réceptives, et sur le destin et la vocation des chercheurs, nous distinguerons avec une clarté parfaite la manière dont le royaume de Dieu doit s'établir ici-bas. Aussi quand, dans la suite, se posera pour nous, à plus dune reprise, la question de Nicodème : « Comment cela peut-il se faire ? », n'aurons-nous qu'à regarder en arrière pour être renseignés.

(Matthieu V, 20-48.)

Dans le passage qui va nous occuper, Jésus passe du principe général qu'il vient de poser à son application à la vie morale personnelle.

« Car je vous le dis, si voire justice ne surpasse celle des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez pas dans le royaume de Dieu. »

Jésus n'entend point ici engager ses disciples à prendre le pas sur les pharisiens et les scribes. Il leur propose une justice de nature toute différente, supérieure à celle que pratiquaient les représentants officiels de la religion et de la inorale, et dont l'accomplissement déborde l'idéal insuffisant auquel avaient tendu jusque-là leurs efforts. Cotte justice nouvelle leur est indispensable pour entrer dans le royaume de Dieu, car il y faut une morale conforme à la nature de ce royaume, c'est-à-dire portant le caractère de L'être originel.

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La morale des scribes et des pharisiens visait à dompter et à discipliner la nature humaine encore barbare ; celle du royaume de Dieu est la morale spontanée de la nouvelle créature. Là où elle apparaît, se réalise le sens profond des commandements, s'accomplissent la loi et les prophètes : là est le royaume de Dieu.

Si l'œuvre de Jésus avait consisté, comme on l'enseigne, en une obéissance qui satisfit pleinement aux lois morales du mosaïsme. lui-même ne serait point entré dans le royaume de Dieu. car. il n'aurait fait que porter à son point culminant la morale de l'ordre ancien ; il ne l'eût pas accomplie. Son rôle a consisté, au contraire, à réaliser avec une splendeur immaculée la vérité absolue de l'être humain, et c'est là ce qui fait de lui la pierre angulaire de l'humanité nouvelle.

Si donc notre ambition se borne à surpasser les plus honnêtes, les plus austères, les plus pieux et les plus nobles de nos contemporains, nous restons, quelque excellents que nous puissions être d'ailleurs, dans le domaine de l'ordre ancien, nous n'avançons pas d'un pas sur la voie de la véritable évolution humaine. C'est une morale toute impulsive qu'il nous faut. Elle n'aura ce caractère que lorsqu'elle sera, non l'effet de notre travail sur nousmêmes, mais celui de notre nouveau devenir. Elle doit être « le digne fruit de notre conversion ». Alors elle sera du même coup le témoignage du règne de l'être originel en nous. C'est là ce qui distingue l'état moral des satisfaits, à quelque stade qu'ils soient parvenus, de l'état moral des chercheurs, des « devenants ». quel que soit leur degré de maturité.

Tout le passage suivant (Matthieu, ch. 5, v. 20-48) traite de cette morale nouvelle, et non pas dune nouvelle loi. Jésus y développe, sur certains points spéciaux, ce qu'il entend par « accomplir » les commandements, non point les observer d'une manière irréprochable, mais les réaliser selon le principe posé plus haut. Ne voir dans cet accomplissement qu'une observation plus profonde, plus intérieure, plus spirituelle de la loi, c'est prouver qu'on n'a pas compris Jésus. 11 eût. dans ce cas, réformé, non accompli. Il eût renforcé les exigences de la loi, il ne les eût point rendues superflues. Il eût renchéri sur l'idéal des pharisiens et des scribes, il l'eût peut-être transfiguré et élevé à l'infini, il n'eût point révélé une vie nouvelle devant laquelle pâlit cet idéal, même porté à sa perfection.

Les déclarations qui vont suivre ne sont donc pas de nouveaux commandements. On ne saurait exiger de personne une nature spéciale portant ses fruits particuliers. Ce que nous sommes ne dépend point de notre volonté, et notre caractère individuel se rit de nos efforts sur nousmêmes. On ne peut, dans ce domaine, que nous éclairer et nous montrer la voie. C'est ce qu'a fait Jésus dans les béatitudes, dans les similitudes du sel et de la lumière, et par toute la ligne de conduite qu'il nous a tracée. Nous nous sommes efforcés de suivre pas à pas ses indications. Maintenant, il nous fait jeter un coup d'œil sur la terre nouvelle que Dieu nous prépare. Tl ne nous impose doue point de nouveaux fardeaux, mais il nous découvre les perspectives de révolution nouvelle qui a commencé en nous.

Aussi ces instructions ne sauraient-elles concerner

tous les hommes indistinctement, — sous peine d'être taxées avec raison d' « exigences insensées » et de « paradoxes extatiques », — mais uniquement ceux qui cherchent, ceux qui sont en marche. Dans cette pai'ole : « Mais moi je vous dis », l'accent tombe aussi bien sur le vous, opposé aux autres hommes, que sur le moi, opposé aux anciens. C'est dans ce sens spécial qu'il laut comprendre tous les développements ultérieurs.

Jésus s'adresse à ceux qu'il a salués dans les béatitudes et leur apporte un message non moins joyeux. Il étale à leurs yeux la beauté et la richesse inépuisable des puissances qui sont en germe en eux. Us ne les possèdent peut-être que comme un talent qui leur est confié et qui doit être mis en valeur. Mais avec la croissance île l'être originel, l'aptitude se développe et la capacité grandit, par le l'ait seul de l'exercice et de l'expérience. Le ce pouvoir » nouveau dont il s'agit ici ne peut procéder que d'un état nouveau de la personnalité, mais il en procède directement.

Il ne s'agit donc point en réalité dans ce qui va suivre des dix commandements, mais de divers aspects de la morale nouvelle et. qui plus est, non de son contenu, mais de son essence, non du quoi, mais du comment. Jésus veut faire ressortir le contraste absolu que présentent la justice ancienne et la justice nouvelle, qui confèrent chacune à un acte inoral identique un caractère différent. Il ne fait qu'emprunter au décalogue des éléments de démonstration familiers à ses auditeurs et «les formules connues qui leur rendent intelligibles les vérités nouvelles qu'il veut mettre en lumière. Ce ne sont donc là que des exemples, dont chacun relève et

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