LA SOUVERAINETÉ DK [/ÊTRE NOUVEAU I
Toutefois la façon d'agir qui résulte de la plénitude et de la puissance de la vie nouvelle en nous est tout autre chose encore. C'est une réaction élémentaire de notre être originel en lace du tort qui nous est fait. Ce n'est pas une résistance héroïque à l'attrait de la vengeance, mais un contre-coup instantané et involontaire, d'une tout autre nature, il est vrai. Car il procède du oui et jamais du non. L'être nouveau en elfet, chaque fois qu'il est sollicité d'agir, le fait affirmativement, c'est-à-dire d'une façon salutaire et de manière à concourir toujours au bien des autres et au sien propre. Aussi ne saurait-il recourir à des mesures de défense ou à des représailles, mais se borne-t-il à réagir personnellement. En butte aux attaques malveillantes de ceux de l'ordre ancien, il se donne simplement et absolument tel qu'il est. Peu importent donc les agissements de nos adversaires : qu'ils demandent ou empruntent, qu'ils nous fassent violence ou nous extorquent légalement notre bien, cela ne modifiera aucunement notre manière d'agir. Les procédés injustes, aussi bien que les procédés honnêtes, ne pourront que mettre en lumière le nouveau mode de vie qui nous est propre.
Toutes les injustices qui nous atteignent ne sont que les manifestations du mal intérieur dont soufire notre adversaire, la suppuration de ses plaies cachées. Aussi la seule réaction qu'elles puissent provoquer chez l'être véritablement humain, la seule revanche à laquelle elles l'incitent inévitablement, c'est le secours et la rédemption. Or ce qui le rend capable de les dispenser, c'est le déploiement spontané de la vie nouvelle qui l'anime. Mais pour que cette vie exerce une influence
positive et pénètre au-dessous de l'irritation superficielle de l'offenseur jusqu'au tréfonds de son être intime, il faut que ses appétits coupables aient d'abord été complètement assouvis. Qu'il leur donne donc libre cours, et que ses exigences nous trouvent prêts à des concessions illimitées ! Ce sera le moyen de calmer sa fièvre et de le faire entrer en contact avec la vie nouvelle.
La véritable nature humaine et la nature dégénérée se côtoient ; rien ne dérobe l'une à l'action directe de l'autre. Rien n'empêche le bien portant de communiquer au malade l'impression immédiate de la santé et d'exercer sur lui son inlluence salutaire. Lui apporteront-elles la guérison? C'est une autre question. Cela dépendra dans une certaine mesure de la puissance de la vie nouvelle en nous. Si elle ne se déploie pas naturellement, nos intentions et nos cllorts n'en sauraient tenir lieu. Au l'esté, ce qui nous est demandé, c'est simplement de manilester nettement et intégralement ce que nous sommes et non point de nous conformer extérieurement à l'exemple donné par Jésus dans des cas analogues. Une disposition intérieure semblable à la sienne s'exprimera peut-être tout différemment à l'occasion. Car bien que notre conduite doive toujours procéder de l'être originel qui vit en nous, la forme et les apparences qu'elle revêt ne sont pas déterminées par lui seulement, mais par l'état de choses dans lequel il doit s'actualiser.
Or, dans la complexité de nos conditions présentes, les choses ne sont pas aussi simples qu'elles l'étaient au temps de Jésus. Aujourd'hui comme alors, notre empressement à secourir notre prochain doit être sans limite. Toutefois, nous ne donnerons pas indistinctement
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à quiconque demande et nous ne prêterons pas à tous ceux qui sollicitent un emprunt. Car nous ne ferions qu'aggraver ainsi le Qéau <le l'arbitraire, au lieu de contribuer à l'élaboration de l'humanité nouvelle. Notre générosité ne connaîtra pas plus de bornes que celle que Jésus décrit ici, niais elle sera tenue en bride par une fidélité scrupuleuse veillant à l'emploi judicieux des biens qui nous sont confiés, et déterminée par la loi nouvelle selon laquelle celui-là seul est notre prochain qui se trouve remis à nos soins dune façon spéciale à ce moment précis.
Jésus entendait sans aucun doute recommander aux siens une libéralité, une obligeance sans réserve et sans arrière-pensée. Mais il était moins nécessaire alors qu'aujourd'hui d'en indiquer les postulats raisonnables. Il est peu probable qu'un riche bourgeois de Jérusalem reçût des lettres de mendicité de gens entièrement inconnus, habitant toutes les localités possibles de la Palestine. Par la force des circonstances, l'indigent s'adressait tout naturellement aux parents et aux voisins qui le connaissaient et qui étaient au courant de sa situation. Sa requête avait ainsi pour point de départ une relation personnelle qui en garantissait la dignité, et l'on ne courait guère le danger de nuire plutôt que d'obliger en donnant ou en prêtant sans discernement. 11 n'en va plus de même aujourd'hui. Les demandes de secours se multipliant sans aucun contrôle, le fait qu'assistés et donateurs restent étrangers les uns aux autres, la complication extraordinaire de nos conditions d'existence, nous obligent à examiner avec le plus grand soin toutes les sollicitations qui noiis sont
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adressées. 11 va de soi que si nous sommes animés de l'esprit des béatitudes, nous ne nous en tiendrons pas inoins à la disposition absolue de tous les nécessiteux, comme Jésus nous le donne à entendre ici. Il ne faut point que la sagesse qui tient compte des circonstances diminue en rien notre empressement à servir notre prochain. Autrement, nous tombons dans l'hypocrisie. Nous nous trompons nous-mêmes en usant dune prudence que nous inspire l'amour de l'argent plutôt que la charité et le désir de bien faire.
Ce qui importe, c'est que la disposition intérieure propre à la morale nouvelle revête dans chaque circonstance spéciale la forme particulière qui. tout en révélant intégralement l'être originel, s'adapte cependant en toute liberté à la situation donnée. Cette nécessité intérieure qui régit toute l'activité des hommes nouveaux et se fait sentir à eux spontanément, découle du contact immédiat et vivant avec le problème spécial qu'il s'agit de résoudre et opère toujours, par conséquent, d'une manière originale et appropriée au cas particulier.
Le généreux bon vouloir, la prévenance illimitée que la morale nouvelle oppose à toutes les animosités comme à toutes les importunités affirment, en somme, la suprématie intérieure de l'être nouveau. Il est aussi supérieur à l'ordre ancien que la vérité l'est au mensonge, la force à la faiblesse, la vie à l'inertie, la liberté à la contrainte, l'intuition au raisonnement, la nécessité de nature à l'arbitraire, et l'harmonie au chaos. Aussi tous les assauts de la nature humaine dégénérée ne sauraient-ils l'ébranler ni l'affaiblir ; le mal n'éveille en lui aucun écho, mais ne fait qu'évoquer les puissances du
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bien. Il demeure intangible : rien n'a de prise sur les hommes de vérité, car toute provocation met en évidence la souveraineté de leur vie nouvelle et l'inanité des menées de la malveillance.
Précisément parce qu'elle n'est pas l'eilet d'une résolution préméditée, mais une vivante réalité se manifestant involontairement dans la mesure où l'être originel s'épanouit, la morale nouvelle témoigne d'une souveraineté intérieure absolue, non seulement lorsqu'elle se trouve aux prises avec l'injustice, mais dune manière générale et dans tous les domaines.
C'est leur souveraineté intérieure qui permet aux hommes nouveaux de résoudre les conflits personnels les plus douloureux, parce quelle leur communique la franche impartialité qui conduit à une entente apaisante et libératrice. C'est la souveraineté de leur nature nouvelle qui confère à ses lois innées une telle autorité qu'ils peuvent se passer de tout frein et de toute sanction, parce (pie ses sommations intérieures suffisent à les guider et à les maintenir. C'est sur la souveraineté de la vie originelle que se fonde la rigueur inflexible de ses exigences. C'est la souveraineté de la vérité qui permet à ceux qu'elle anime de vivre directement de leurs intuitions immédiates; car sa puissance triomphe de tous les obstacles, comme de tous les malentendus qui pourraient résultei* de leur façon d'agir sincère et catégorique.
Sur la souveraineté de l'être nouveau en face de toutes les obligations de la vie reposent l'originalité, la force victorieuse, la certitude instinctive, la spontanéité et la fraîcheur de sa vie morale, qui font de lui une manifestation du royaume des cieux.