‹ Le sermon sur la montagneChapitre 38 sur 65 · NOS RELATIONS A.VEC DIEU · texte numérisé non relu

NOS RELATIONS A.VEC DIEU

élément subjectif de notre vie, une croyance, une idée, une tendance, une disposition, elle est un état ou une création de notre esprit, que nous sommes obligés d'entretenir par des procédés de culture appropriés, un point de vue qui n'a aucune influence directe sur notre vie elle-même, mais uniquement sur notre conception «le la vie. dont nous tirons parti en vertu d'un raisonnement, et que nous nous efforçons péniblement de faire valoir dans la pratique.

Vous donc, ô chercheurs, qui éprouvez, si faiblement que ce soit, l'action de la puissance de vie universelle, gardez-vous d'imiter ceux qui prétendent connaître la communion avec Dieu, mais qui ne font (m réalité qu'entretenir le culte d'une idée dont ils attendent un effet sur leur conduite. Protégez du contact superficiel de votre entourage la vie qui travaille en vous. Ne la livrez en proie ni à autrui par une dévotion qui attire les regards, ni à vos propres méditations en cherchant à la formuler en théories abstraites. Dans le premier cas vous étoufferiez son énergie vitale sous des dehors pieux ; dans le second, vous la désàmeriez.

Ne parlez point de ce qui se passe en vous, ne cherchez pas à l'analyser. N'en faites état ni devant les autres ni devant vous-même. Ou notre relation avec Dieu s'exprime sans y songer, ou elle s'interrompt. Ne révélez point la source divine de votre nouvelle vie. n'en affichez pas la nature spéciale, ne mettez pas en scène la foi qui vous anime, mais respectez le mystère de votre nouvelle naissance et les origines de votre caractère nouveau et impulsif. Que sa beauté transparaisse inconsciemment dans la vie, afin que les hommes con-

templent en vous la vérité et, en elle, aperçoivent le Père. Que votre expérience de Dieu ne devienne pas le jouet de votre pensée, le divertissement spirituel de vos loisirs ; qu'elle soit le soleil dont l'éclat pur et virginal illumine et pénètre toute votre existence.

Ne croyez pas que la vie que vous puisez en Dieu doive apparaître partout au grand jour. Elle doit au contraire être partout cachée ; comme dans la nature. Dieu pénètre toute chose, même le moindre brin d'herbe ; dès que nous le cherchons et que nos yeux s'ouvrent pour l'apercevoir, nous le découvrons partout. Mais partout il est le mystère sous-jacent que nous dérobe la surface. Nulle part il ne se laisse saisir et démontrer. Aussi quiconque ne s'est pas réveillé et n'a pas senti son âme passer d'un immense émerveillement au pressentiment du divin, puis à la vision de Dieu en toutes choses, ne découvrira jamais aucun signe de sa présence. 11 en est ainsi de la vie qui nous vient de Dieu. Elle doit rendre à notre Père un témoignage silencieux. Quand nous le voilons aux regards, notre vie le révèle involontairement. Lorsque nous voulons l'exhiber, il nous échappe. A force de parler de lui, les hommes ont perdu son contact et dès lors ce n'est plus de Dieu qu'ils ont parié et vécu, mais de leur idée de lui.

Ne cherchons donc pas à produire sur les autres une impression édifiante et ne nous demandons pas si nos manifestations vitales rendent témoignage à notre Dieu. La piété voulue et affectée est un outrage envers lui : elle tue les élans spontanés de sa vie en nous. Ce qui ne jaillit pas naturellement ne vient pas de la source. Ne réglons pas notre vie «selon Dieu», si nous voulons

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quelle soit née de lui. Ne Taisons rien «pour la gloire de Dieu», si nous désirons vivre de lui. Laissons-le se déployer librement, et n'érigeons pas en nous, en échange de son action libre et créatrice, un édifice religieux et moral, si admirable fût-il. Le plus beau transparent ne remplace pas le soleil.

N'en croyons pas plus sur Dieu que nous n'en éprouvons. N'en disons pas plus à son sujet que ce que notre vie exprime sans le vouloir. Respectons sa présence mystérieuse en nous et n'ayons pas la témérité de l'enfermer dans des formules; notre raison est aussi incapable d'en pénétrer le secret que celui de notre moi. Délions-nous donc de la théologie, même de la nôtre ; elle obstrue les sources. Elle veut savoir et enseigner plus que nous n'en savons. La vérité ne peut nous apparaître que dans la mesure où elle grandit en nous et notre savoir ne peut embrasser que ce que nous avons vécu. Les constructions de notre esprit ne sont que des chimères.

Si quelqu'un cependant nous demande compte de ce qui vit en nous, ne nous répandons pas en paroles, ne formulons pas de doctrine, mais disons simplement ce qui est. Que notre témoignage soit l'expression exacte et concise de notre expérience vivante et personnelle. Notre contact doit en faire naître le pressentiment, en sorte que notre confession ne fasse qu'élucider ce qu'on devinait obscurément cl témoigne, dr ce qu'on se refusait à reconnaître. Son seul rôle est de corroborer les impressions et les effets que produit notre vie. Elle doit être le son clair que rendent au moindre attouchement les cordes fortement tendues.

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Dieu n'a pas besoin de notre dévotion religieuse. Ne faisons donc pas de lui — et encore moins du Christ — un objet «le culte, comme le font les païens, mais visons à devenir simplement les organes de son action créatrice et éducatrice. Notre culte consiste à le manifester nettement et pleinement dans chacun des mouvements de notre vie ; notre dévotion, à laisser vibrer en nous sa vie palpitante. A quoi bon des œuvres spécialement religieuses quand le Père remplit la vie tout entière ? Veillons à ce que notre vie en Dieu ne devienne pas une spécialité, un sport de notre activité propre ; c'est dans notre existence quotidienne qu'elle doit rayonner en silence. Gardons-nous de nous contempler et de nous occuper de nous-mème. dans un but d'édification. Le seul moyen de nous édifier véritablement, c'est de faire à tout moment ce que Dieu veut, de donner ainsi à chaque instant son sens et sa valeur cachée, de persévérer dans la recherche et le devenir, et de tendre invariablement au royaume de Dieu. Les exercices religieux ne font qu'entraver l'échange vital. Vous n'entendrez nulle part la parole de Dieu si vous ne la percevez dans toutes les obligations de l'existence .

Une activité spéciale n'est pas nécessaire non plus au progrès de l'évolution véritable. Toute fonction dans laquelle s'actualise le nouvel ordre de choses et s'incarne la vérité est un travail pour le règne de Dieu. Toute ouvre humaine doit l'être et peut le devenir aussi bien, et mieux peut-être, que les œuvres dans lesquelles on a toujours à la bouche le nom de Dieu. L'exploitation d'une fabrique dont l'organisation repose sur les principes de vie du Christ, concourt davantage à l'éta-

blissement du règne de Dieu qu'une œuvre missionnaire qui pratique le prosélytisme, car celle-ci ne favorise pas la venue de ce règne, mais la retarde au contraire. Plus la tension est grande entre l'Eglise et le royaume de Dieu. — car non seulement le droit canon, mais toute l'économie générale de l'Eglise, sont en contradiction avec la vie que Jésus nous a révélée et avec ses lois. — plus aussi il sera difficile qu'une activité ecclésiastique incarne et réalise le règne divin. Mais il est évident que cela est possible si les hommes qui deviennent trouvent dans leur vie nouvelle la source d'un véritable « accomplissement» des œuvres et des institutions ecclésiastiques .

Dans la mesure où la relation personnelle de l'homme avec Dieu devient vivante et vraie, et crée en lui un être originel et une nature nouvelle, disparaissent donc la vie et l'activité spécialement religieuses à la façon des païens et des hypocrites.

'3. La vie cachée.

«Quand vous jeûnez, ne prenez pas un air triste, comme les hypocrites, qui se composent un visage tout défait pour que leur jeûne attire les regards des hommes. En vérité, je vous le dis, ils ont leur récompense. Pour toi, lorsque tu jeûnes, parfume ta tête e! lave ton visage, alin ([lie Ion jeûne ne soit pas aperçu des hommes, niais seulement de ton Père qui est présent dans le secret ; et ton Père qui voit dans le secret, le le rendra. »

Jeûner, c'est s'abstenir. Il suffit de s'en rendre compte pour ne point passer avec indifférence à côté de ces paroles de Jésus. Car autant est vain le jeûne corporel conventionnel et tout extérieur qui n'est qu'un exercice religieux prescrit par l'Eglise, autant est importante l'abstinence volontaire de celui qui. dans certaines circonstances et pour des motifs déterminés, renonce à telle ou telle satisfaction dans l'intérêt de son développement, de sa vie ou de son activité. Je n'entends point par là uniquement la privation de nourriture, mais le renoncement aux agréments et aux nécessités de l'existence, à la lecture, aux jouissances artistiques, à la conversation, à la vie de société, au confort et au luxe, aussi bien qu'au manger et au boire, selon que l'obligation s'en fait sentir à nous à un moment donné. Je ne parle pas de l'ascétisme qui a son but en lui-même et qui est la négation de la vie, mais du renoncement qui a un sens, qui affirme la vie, qui cherche à l'ennoblir ou à la fortifier. Ce jeûne librement approprié aux nécessités de notre âme est un des traits fondamentaux de la vie personnelle, car il est le plus puissant levier de vie dont nous disposions. Et il est un signe de vie personnelle, parce qu'il affirme la souveraineté de notre moi et sa libre administration de notre économie intérieure et extérieure.

Il n'est point nécessaire de le prescrire aux chercheurs. Ils y viennent de leur propre mouvement. Ils savent que nous n'assurons la prééminence de notre moi qu'en nous sevrant de tout ce qui exerce sur nous une influence tyrannique. Ils ont fait l'expérience qu'en s exerçant à l'abstinence on ce entraîne » la personnalité

qui acquiert de ce l'ait la force de résistance, la souplesse, l'énergie et l'élasticité. Ils se rendent compte que nous ne pouvons accomplir aucune tâche, atteindre aucun but élevé, sans renoncer à tout ce qui nous entrave, nous détourne et nous affaiblit. Ils jeûnent instinctivement lorsqu'ils rompent avec tout ce qui trouble leur contact avec Dieu et recherchent la solitude afin de rentrer en eux-mêmes, ou lorsqu'ils laissent tout le reste à l'arrière-plan dans l'intérêt de la seule chose nécessaire, et s'abstiennent de tout ce qui compromet leur vie et leur développement.

Toutefois Jésus ne veut point nous enseigner ici qu'il faut jeûner, mais comment nous devons le faire. Et une fois de plus, il nous répète : « non pas publiquement, mais en secret », non de manière à attirer les regards mais à la dérobée, non extérieurement, mais intérieurement. Dieu seul qui voit dans le secret doit en être témoin.

Mais cela est impossible, objecte ra-t-on peut-être. Si je renonce à la vie de société parce qu'elle me captive et me futilise, aux jouissances artistiques parce qu'elles sont pernicieuses pour moi, ou à l'alcool parce qu'il diminue ma force de résistance, cela ne peut avoir lieu secrètement. Il est impossible qu'on ne le remarque pas. Certes; aussi n'est-ce point là ce que Jésus condamne. Nous ne pouvons cacher le changement qui se produit dans noire vie, mais nous pouvons iaissi r ignorer qu'il est 1 » 1 1 acte de renoncement. C'est le jeûne eu soi qui doit [tasser inaperçu. Qu'on s'explique comme on le voudra notre métamorphose, ne laissons nul regard pénétrer dans noire âme, celons les mobiles de notre conduite,

les circonstances personnelles qui l'inspirent. Préservons notre être intime de l'indiscrétion des curieux qui prennent plaisir à épier leurs semblables et à surprendre leurs singularités.

L'insistance de Jésus sur ce point est telle qu'il va jusqu'à recommander certaines mesures propres à garantir le secret du jeûne. « Bien loin de montrer un visage défait, dit-il. parfume ta tête et lave ton visage ». — c'est-à-dire rayonne de la joie de vivre, et pare-toi comme pour une fête, — « afin que ton jeûne n'attire pas les regards des hommes ». Que ton apparence dissimule ce qui se passe en toi.

Mais en nous donnant l'air différent de ce que nous sommes en réalité, ne tomberons-nous pas d'une hypocrisie dans une autre ? Jésus n'exige-t-il pas de nous une conduite mensongère ? Sans aucun doute, si nous appliquons ici nos notions habituelles et toutes formelles de la sincérité. Mais Jésus en a une conception différente. Car son instinct délicat discerne l'hypocrisie subtile qui se cache sous une sincérité apparente et la fausseté intérieure qui s'y propage.

Pour sauver l'honneur de Jésus, on allègue qu'il a simplement voulu montrer que ceux qui sont dans une relation normale avec le Père peuvent rester joyeux, même au sein de la plus grande détresse et des plus douloureux dépouillements, parce qu'ils le demeurent au fond du cœur. Qui nierait qu'il puisse en être ainsi et que ce soit l'idéal pour les enfants de Dieu? Evidemment le renoncement qui nous assombrit et nous laisse un arrière-goût d'amertume n'est pas un renoncement complet. Il retient intérieurement ce qu'il abandonne

extérieurement. Nous ne sommes réellement détachés de ce qui est pour nous une occasion de chute que lorsque nous n'en ressentons plus la privation. Et quand le résultat poursuivi par ce moyen nous tient assez à cœur pour que nous y sacrifiions tout, nous pouvons le faire avec joie et le sourire aux lèvres. Cependant ni le texte, ni son contexte ne nous indiquent que ce soit là la pensée de Jésus. Il nous recommande d'agir de manière à cacher notre renoncement intime. L'attitude qu'il nous prescrit correspond exactement à l'ordre de fermer la porte sur nous quand nous voulons prier le Père : c'est une mesure de sûreté que nous avons à prendre.

Mais précisément parce que tel est le cas, nous ne manquons pas à la vérité en parfumant notre tête lorsque nous jeûnons. Car il ne s'agit pas de simuler ce que nous n'éprouvons pas, mais seulement de dissimuler sous une attitude de surface ce qui se passe au fond de notre être intime, et de déjouer ainsi l'indiscrétion des hommes. Que nous paraissions alors diflérents de ce que nous sommes, cela est indéniable. Toutefois notre manière d'agir n'implique aucune intention mensongère, mais une légitime défense de notre moi. Si quelqu'un confond l'apparence avec la réalité, nous n'en sommes pas plus responsables que nous ne sommes obligés pour être \ mis de nous présenter nus à tout \ enant. En tous cas. cette erreur ne tient pas à notre réserve, mais à la superficialité «le notre prochain.

Mais surtout si nous agissons ainsi, c'est en vertu d'une conception tout autre de la vérité. La notion extérieure, formelle, mécanique de la vérité exige que tout

ce que nous faisons et disons soit exact : nous sommes véridiques lorsque nous exprimons ce qui est littéralement vrai. La véracité, dans ce cas. c'est la fidélité de la reproduction photographique. Ce serait donc mentir et tromper, au sens strict du mot, que de raconter aux enfants des contes de fées et se prêter à leurs représentations enfantines, ou de répondre simplement : Bien. merci, à la question: Gomment vous portez-vous? lorsque nous ressentons un malaise quelconque. Il ne faudrait l'apporter aux enfants que des événements historiques incontestables, ne leur donner que des réponses scientifiquement exactes et ne répondre aux questions concernant notre état que par une analyse scrupuleuse de notre condition physique et morale.

La notion objective, intérieure, organique de la vérité, exige au contraire que nous parlions et agissions de manière à satisfaire aux obligations présentes, à résoudre parfaitement le problème posé, à réaliser intégralement notre vocation, à cet instant précis. Or cela ne peut avoir lieu d'une façon abstraite, mais seulement d'une manière concrète, sur la base et dans la mesure des conditions données : de notre état intérieur, de nos relations spéciales avec notre interlocuteur, des circonstances du moment, des droits et des devoirs qui découlent de la situation générale. 11 n'y a de vérité que dans ce qui « devient» et mûrit ; tout ce qu'on échafaude est faux en soi. Toute manifestation qui procède directement de l'intuition immédiate de la nécessité actuelle est donc véridique pourvu qu'elle y corresponde, qu'elle soit exacte ou non au sens purement formel. En conséquence, la seule réponse vraie sera celle que notre inter-

locuteur pourra comprendre et utiliser et qui satisfera entièrement à ses besoins présents. Aussi n'est-ce point mentir que de fournir provisoirement aux enfants des explications incomplètes ; tandis que c'est agir d'une manière contraire à la vérité que de donner en pâture à leur imagination les faits dans toute leur sécheresse. Ce qui est faux au sens organique du mot. ce n'est pas la parole qui formule une chose inexacte, mais bien plutôt la parole inutile qui détruit au lieu de vivifier, parce qu'elle ne procède pas d'une nécessité intérieure et ne donne aucun sens au moment actuel, le propos insignifiant et arbitraire, quelque irréprochablement eract qu'il soit d'ailleurs. C'est à ce point de vue que Jésus se place, quand il nous dit que nous aurons à rendre compte de toutes les paroles ce vaines » que nous aurons prononcées.

Une vie pénétrée de cette sincérité effective est l'accomplissement de toutes nos obligations morales envers la vérité. Jésus entendait l'apporter au monde comme tous les autres accomplissements que nous présente le Sermon sur la montagne. En conséquence, la conduite qu'il prescrit à ceux qui jeûnent répond à une exigence inéluctable de la vérité. En etïet, pour être absolument sincère, notre jeûne doit demeurer ignoré; mais ce n'est possible que si la surface de notre vie reste assez unie pour ne rien trahir de ce qui se passe au-dessous. Il en résulte que nous avons à prendre les mesures qui nous garantissent le secret, dussions-nous pour cela voiler la détresse de notre àme sous une apparente gaîté.

En agissant ainsi, nous ne méconnaissons point nos

obligations envers le prochain. Il n'a nul droit de connaître notre vie intérieure, ni d'y prendre part. La sincérité n'implique pas l'expansion. L'impression illusoire que nous produisons sur les autres, n'est ni un mensonge, ni une tromperie ; pas plus que l'apparence de dureté, d'injustice ou de cruauté sous laquelle se dérobent dans l'univers l'amour et la miséricorde de Dieu.

Nous ne comprendrons, du reste, à quel point cette mesure de protection est conforme à la vérité qu'en dégageant clairement la loi de la vie nouvelle qui est ici en cause.

Le jeûne peut être inspiré par les motifs et les mobiles les plus divers : la discipline qu'il nous impose est un incomparable instrument d'éducation personnelle et de conquête de l'autonomie intérieure, un levier extraordinairement efficace de la liberté individuelle ; dans la lutte pour notre véritable existence, il est l'arme la plus tranchante et la plus appropriée ; il est l'unique moyen dont nous disposions pour augmenter notre force et notre capacité d'action ; enfin il est souvent l'expression immédiate d'un jugement que nous prononçons sur nous-mêmes. Quand le jeûne est de la sorte un acte volontaire, et non l'exécution d'un commandement de l'Eglise ou d'un devoir religieux, il devient une manifestation capitale de notre vie intime et personnelle. Et en nous exhortant énergiquement à le laisser ignorer, Jésus nous enseigne que pour rester sincère et féconde, notre vie profonde doit se dérouler dans le secret et dans la solitude.

C'est de cette source mystérieuse que jaillit notre vie personnelle. C'est de ces couches obscures que montent les sues qui l'alimentent. Là se font entendre les voix qui s'élèvent (les profondeurs, et se révèlent les vérités invisibles. Là L'être originel cherche à s'affirmer en face du (lot montant des instincts corrompus et des séductions funestes. Là convergent les impressions que nous apporte la vie. et qui au contact des expériences antérieures demeurées vivantes bien que silencieuses, éveilleront les émotions d'où jaillira notre vie nouvelle. Les orages de la destinée fondent sur nous et secouent le tréfonds de notre être ; la pression répétée de nos détresses et de nos devoirs provoque des explosions formidables de l'énergie personnelle qui y est concentrée. Des impulsions puissantes se font jour, des intuitions inconnues s'éveillent, de merveilleux pressentiments frémissent, tandis que tout l'effort de notre esprit suffit à peine à saisir, élaborer, mettre en œuvre ce nouveau devenir et ces expériences nouvelles. Ainsi, tout ce qui nous arrive passe dans le creuset de notre vie profonde pour être purifié des scories qui le souillent et transformé en un trésor de vie. Elle est le centre duquel tout part et auquel tout revient.

Elle est le lieu ou s'opère le développement embryonnaire <le uotre vie personnelle. La vie consciente, claire. énergique qui s'épanouit souveraine et consciente de son but repose entièrement sur une vie de sensations immédiates, constamment fécondée par nos expériences. D'elle surgissent les clartés, les inspirations, les forces qui modèlent et dirigent notre vie personnelle. Il n'y a point là un travail de réflexion ou de raisonnement,

mais un processus de croissance qui élabore, clarifie, transforme, une maturation graduelle, la gestation de l'être qui se forme en nous et veut venir au jour. Cette vie naissante échappe à notre action. Tantôt elle ne croit qu'insensiblement dans le silence de notre attente recueillie ; tantôt nous nous sentons ébranlés jusqu'au fond par l'angoisse et la souffrance intolérable que nous cause cet effort de la vie. Mais nous nous y consacrons tout entiers, avec d'autant plus d'ardeur.

Cependant notre être intime n'abrite pas seulement le mystère de notre vie naissante ; il est aussi le tbéâtre de notre activité personnelle. Nous ne pouvons nous borner à hâter de nos vœux l'évolution qui commence, nous avons à nous mesurer avec les problèmes qui nous obsèdent et nous ne saurions trouver de repos avant de les avoir résolus. 11 faut que les fardeaux soient portés, les conflits apaisés, les liens rompus, le chemin trouvé, la fatalité vaincue. Le champ de bataille de notre vie personnelle est au fond de nous-même. Les ennemis que nous n'y aurons pas domptés demeureront invincibles, car là seulement se remportent les vraies victoires. Là se découvrent les solutions qui et accomplissent » ; en les cherchant ailleurs, nous n'aboutirions qu'à des accommodements.

Le secret le plus absolu est donc indispensable à l'élaboration de nos expériences comme au développement de notre vie naissante. Tout ce qui vit a été conçu dans l'obscurité ; rien ne s'ellectue d'une manière féconde, puissante et souveraine sans avoir été auparavant trouvé et expérimenté dans le secret. C'est sur cette

loi fondamentale dé la vie véritable que repose l'exhortation de Jésus que nous venons de considérer.

Notre vie intime est notre sanctuaire : quiconque en a retrouvé l'entrée est prêt à tous les sacrifices pour le réédifier après en avoir été lui-mèine le dévastateur inconscient. Gardons-le jalousement de la profanation des visiteurs étrangers et incompréliensifs. N'y laissons pénétrer que les familiers de notre âme. Mais dans ce sanctuaire même, il est un lieu très saint dont nul ne doit franchir le seuil. Ce qu'il recèle — anxiétés, détresses, douleurs, sentences prononcées sur nous-même dans la honte et le repentir, luttes contre le doute et le désespoir, victoires de la foi, attente patiente et tenace, jugements de Dieu, tentations diaboliques, expériences merveilleuses — doit rester caché à tous les yeux. Nous ne pourrons sans doute empêcher nos plus proches de pressentir l'état de notre àme. Mais ce qui s'y passe en réalité leur restera voilé, comme bien souvent à nousmêmes, si ébranlés que nous soyons par ces secousses souterraines et ces brusques éruptions. Quoi qu'il en soit, n'en parlons pas. même aux plus chers. Que leur contact immédiat et personnel avec nous le leur lasse seul entrevoir. Alors leur silence discret ne fera que favoriser Le mystère duquel dépend le salut de notre personnalité.

Il s'agit de faire acte d'énergie et de tout sacrifier à cette sauvegarde absolue de notre vie cachée. ~S manquer, c'est lui donner le coup de mort. Celui qui découvre aux regards les affres de son devenir, les angoisses au prix desquelles il affirme et maintient son

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moi, ses difficultés dans l'accomplissement de sa vocation, profane ce qu'il y a de plus saint en lui et livre le mystère de sa personnalité.

Nul n'a besoin, du reste, d'en être averti. La pudeur de l'âme nous en préserve naturellement. L'homme sain est incapable de parler de ses expériences intimes avant qu'elles aient atteint la maturité qui leur permet de porter des fruits de vie. Mais dans les cercles où l'on l'ait de la vie intérieure un sport, une verbosité sans pudeur étoufle chez plusieurs la répugnance instinctive à divulguer leurs émotions et leurs expériences les plus sacrées. On ne sait plus rien éprouver sans le proclamer aussitôt. On se met en scène, on s'étale complaisamment pour la plus grande gloire de Dieu, pour le bien de ses frères, par besoin de distraction, sans se rendre compte du sacrilège que l'on commet. Jésus défendait avec menaces à ceux qui avaient reçu quelque secours ou quelque révélation de Dieu, d'en rien dire à personne. Combien ce sentiment s'est perdu dans notre monde chrétien !

Le silence est la chasteté de l'âme. L'amour seul autorise à parler, l'amour vrai qui n'est que la vie qui déborde. Gomment donc aimer sans avoir commencé par se taire jusqu'à ce qu'on ose parler, jusqu'à ce qu'on ait quelque chose à communiquer? Il faut que les sources secrètes aient émergé des profondeurs avant de se répandre.

La mise à nu de notre vie cachée entraîne toutes les conséquences de la prostitution. Elle tue la pudeur de l'âme et avec elle la sensibilité délicate qui est l'organe des expériences profondes et originales ; l'impulsi-

vité est compromise, le développement spoiittiiit' s'arrête. Le travail de la vie organique ne supporte pas le grand jour. Lorsqu'elle languit pour avoir été arrachée à l'obscurité, force est bien de la remplacer par une contrefaçon. La réflexion prend la place de l'intuition ; les sentiments d'emprunt, l'affectation et la routine, celle des impulsions primesautières. On s'engage ainsi dans la voie mensongère et superficielle de l'illusion, de l'imitation et de la mise en scène. On simule la vie personnelle, parce qu'on ne peut plus la vivre spontanément.

Tant que nos expériences personnelles ne sont encore qu'un pèle-mèle informe d'impressions et de sentiments impossibles à formuler, tant qu'elles ne constituent pas un tout homogène assez distinct pour être saisi consciemment, tant qu'elles n'ont pas acquis la maturité nécessaire pour devenir un élément vivifiant dans la structure de notre organisme, nous avons à nous taire, quoi qu'il nous en coûte, afin d'assurer la réalité, la profondeur et la fécondité de l'évolution qui se poursuit en nous.

De même, nous n'avons pas ie droit de parler des difficultés que nous n'avons pas vaincues, de ce qui n'a pas encore été consommé dans notre for intérieur. Nous avons à lutter, au contraire, dans le secret le plus absolu, jusqu'à ce que nous en soyons venus à bout. Les grandes actions ne naissent que dans le silence. lui nous répandant au dehors avant le temps, nous nous privons des forces, des clartés, des expériences nouvelles qui devaient se révéler parmi ces obscurités, des progrès et des fruits que nous eu pouvions attendre. Dans ce domaine, ce qui n'est l'ait qu'à moitié n'est pas fait du

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tout. Le contact direct avec le problème donné peut seul nous en apporter la solution. Sachons donc rester proie à la fièvre qu'il nous cause jusqu'à ce que nous en l'ayons trouvée. Tout épaneliement prématuré trouble notre intuition immédiate et nous prive en conséquence de la source d'énergie de laquelle découle toute victoire.

Nous connaissons tous le soulagement qu'on éprouve à parler de ses perplexités. C'est le plus sûr moyen de s'en débarrasser, mais aussi de n'en jamais triompher et de les dépouiller de toute valeur vitale. Ce que nous communiquons nous échappe et nous devient étranger. Peut-être le rappellerons-nous avec larmes ; nous ne le retrouverons plus jamais, car notre capacité de le ressentir s'est évanouie pour s'être dissoute prématurément en paroles. Ce qui germe en nous se flétrit quand nous l'exposons aux regards. Sans doute, dans une autre occasion, ces germes de vie pourront se ranimer et recommencer à bourgeonner ; mais, pour l'instant, ils restent inutiles, et les progrès et la continuité de notre évolution en sont compromis.

Il n'en va pas de même des vicissitudes et des souffrances que nous avons à surmonter. Elles demeurent et s'imposent toujours à nouveau, même quand un cœur ami en a reçu la confidence. Mais la consolation et l'adoucissement que nous trouvons à en parler affaiblissent cependant et détendent la sensation qu'elles nous faisaient éprouver. Nous avons rendu inutiles et infructueuses nos douleurs et la détresse de notre âme. Il faudra que nous les éprouvions à nouveau, mais ce sera chaque fois avec moins d'intensité. Or, plus notre sensibilité s'amoindrit, plus aussi diminue notre faculté

de réagir victorieusement. Apprenons donc à souffrir sans nous plaindre, afin d'avoir part aux fruits de la souffrance.

Lorsque nous ne réussissons pas à surmonter seuls nos difficultés, mais nous voyons obligés de recourir à l'aide d' autrui, le cas est tout différent, il n'y a point là d'impudeur, pas plus qu'il n'y en a à consulter un médecin. Car le secours véritable ne supprime pas notre détresse intérieure ; il nous y fait pénétrer au contraire plus profondément et il nous révèle l'attitude à prendre pour en triompher. L'ami vraiment secourable entre avec nous dans notre peine et nous soutient en la portant et la surmontant avec nous. Celui que nous initions ainsi à nos préoccupations, en une intime et vivante communion, nous aidera certainement à les dérober aux regards.

Quand notre obscure impulsion ou notre pressentiment anxieux se sont transformés en certitude lumineuse, quand la tension intérieure a produit un dégagement de vie et l'expérience de Dieu déployé son action créatrice, quand la détresse purificatrice a abouti à un nouvel essor de l'âme, l'angoisse intolérable à la victoire, le devoir pénible à l'accomplissement. — alors, mais seulement alors, peut être révélé ce qui a mûri en nous, ce que nous avons conquis intérieurement.

Les fruits de notre vie cachée appartiennent à tous, mais non le secret des phénomènes qui les ont fait apparaître et des conditions dans lesquelles ils ont mûri. II faut que le monde voie L'œuvre achevée de notre personnalité, non la vie intérieure d'où elle procède, quelque remarquable et puissante qu'elle soit

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peut-être. Qui voudrait narrer après coup les douleurs de son enfantement et les affres de son devenir comme on conte de plaisants récits? Que ces expériences restent enfermées dans notre sanctuaire le plus intime, sous peine d'être perdues pour nous. Quelles s'ensevelissent au fond de nous-même pour y devenir un réservoir permanent de vie !

11 n'est pas toujours facile, cependant, de dérober laccès de notre sanctuaire, non seulement à la curiosité importune des passants indiscrets, mais encore à la compassion des amis bien intentionnés. On écarte aisément les envahisseurs étrangers ; on se soustrait difficilement à la sollicitude à courte vue qui voudrait nous épargner les souffrances et les risques, à l'affection fidèle qui devine en une certaine mesure ce qui se passe en nous et nous trouble par ses consolations et ses conseils. Dans bien des cas, il ne suffît point de n'en rien laisser paraître, car les causes extérieures de notre angoisse intime ne sont que trop connues de notre entourage. Aussi nous voyons-nous obligés de recourir à des mesures préservatrices : « Parfume ta tête ». nous dit Jésus, et cela d'autant plus diligemment que ton jeûne est plus rigoureux. L'être chaste le fait instinctivement. Il déguise sa détresse et dépiste les regards inquisiteurs. Il déconcerte la sympathie qui cherche à s'imposer, et son air dégagé déçoit la curiosité. C'est un devoir catégorique de conservation personnelle. Laissons donc sans scrupule les flots moutonner gaiment à la surface, afin que nul ne soupçonne ce que recèlent leurs profondeurs silencieuses !

Cette sérénité apparente est notre unique moyen de salut lorsque la tempête intérieure menace de rompre toutes les digues et que nous nous trouvons en danger de perdre pied. Souvent alors il suffit que quelqu'un effleure par hasard le point sensible, pour que s'évanouisse tout notre empire sur nous-même. Le Ilot de nos émotions contenues t'ait irruption comme un élément déchaîné et laisse notre âme en proie à la dévastation. Qui ne sait qu'il suffit d'un mot pour exaspérer celui qu'obsède une souflrance cachée, en sorte que sa désolation intérieure éclate au dehors avec une impétuosité sauvage ? Gela est terrible et funeste, car c'est la défaite sans rémission. Nous périssons dans la tourmente, quand nous ne pouvons plus la dominer. Il n'y a rien dont nous nous remettions plus difficilement que d'avoir donné en spectacle notre détresse intime. Cela ne doit pas être. Il faut contenir le tumulte intérieur pour en triompher et conserver notre dignité humaine. Ne laissons donc personne toucher à notre mal sous peine de perdre toute maîtrise de nous-même. Et pour que nul ne s'y aventure, sachons donner le change sur ce cpii se passe en nous. Le chant des pèlerins :

Souvent la bouche rit, le visage est joyeux Alors que L'âme pleure et que le cœur se brise.

est vrai dans un sens plus grave encore et pour tous les hommes. Que de fois ne supportons nous notre angoisse qu'en la dissimulant sous des dehors plaisants ! Celui qui ne sait pas feindre est incapable de vivre seul au milieu des hommes. Or quiconque ne sait pas vivre seul parmi ses semblables se perdra lui-même

ni

au milieu d'eux. Dérobons donc aux regards notre histoire intime et ia vie profonde de notre moi. si nous tenons à le conserver.

Nous aurions tort évidemment d'employer pour sauvegarder notre vie personnelle des moyens qui répugnent à notre nature et à la vérité, si même ce n'était pas aller à fin contraire, et nous condamner à échouer misérablement. Toute comédie et toute tactique consciente manqueraient le but et nous seraient nuisibles, car elles tueraient notre spontanéité. Les seules mesures légitimes sont celles que la situation donnée nous suggère tout naturellement. Il ne s'agit point de prendre telle ou telle atttitude calculée d'avance. La conduite que Jésus nous prescrit n'est pas autre chose que celle qu'adopte instinctivement une âme pudique, avant même de se rendre compte de sa signification. Il est facile de détourner les questions dépourvues de tact, de prévenir, par des questions sur leur santé et leurs circonstances, les témoignages de commisération et les regards compatissants de ceux qui voudraient prendre part à notre peine. Non seulement le temps qu'il fait, mais les grands et les petits événements de la vie nous fourniront assez de matière pour nous y retranche]' et y abriter notre détresse.

Pour masquer ainsi sa peine sous une apparence enjouée, il faut évidemment être doué d'un certain humour qui. même dans les temps difficiles, saisit les moindres lueurs qui viennent égayer le cours changeant des jours. Cependant, livrés à nous-mêmes, absorbés dans notre chagrin, nous les laisserions peut-être passer sans y prendre garde, tandis que détournés de nos préoccupa-

tions par l'impoTtunité d'autrui, nous les remarquons involontairement et en profitons pour tenir à distance la commisération indiscrète. Sans doute aussi, ceux chez lesquels ne s'unissent point des éléments contraires et dont le fond ne se distingue en rien de la surlace, ceux qui ne savent point associer le sérieux au badinage, réussiront malaisément à sauvegarder ainsi leur vie intérieure. Et ceux qui ne sont pas assez maîtres deux-mêmes pour voiler sous une apparence calme et unie les orages de lame n'y parviendront jamais. Il y faut une adresse et une maîtrise que plusieurs ne possèdent pas. Mais cela ne saurait infirmer ni le droit, ni le devoir que nous avons de préserver notre vie intime de toute intrusion, ni la possibilité de le faire; tout en restant absolument sincères.

Si notre vie profonde demeure ainsi cachée à tous les regards, le Père la mettra en valeur. Il ne peut se révéler dans notre vie entière que si nous le laissons régner sans obstacle dans notre for intérieur. S'il regarde au secret du cœur, c'est que c'est là seulement qu'il opère et de là qu'il agit au dehors. L'élément créateur de toute vie personnelle, c'est la vibration de la puissance de vie universelle. C'est elle qui excite en nous l'inquiétude et l'ardeur de la recherche. Elle nous rend capable d'impressions profondes et de vie intense. En faisant éclore en nous l'être originel, elle crée notre véritable personnalité. Elle ouvre notre cœur à la vérité, et de tout événement, fait affluer en nous la vie. Mais pour que cette action <\u Père se concentre dans une évolution et une vie organiques capables de s'élever à leur plus haute puissance et de déployer des effets

permanents, il lui faut le huis clos dune vie intérieure inaccessible à tous. Aussi la révélation nette et puissante du Père par ses enfants, dépend-elle de la réserve et de la chasteté de leur vie intime.

Les sources de la vie personnelle gisent donc dans l'obscurité et doivent y demeurer cachées pour lui permettre de s'y accumuler, d'en jaillir naturellement, et de se manifester normalement dans les trois directions indiquées par Jésus. En signalant aux chercheurs l'identité de cette loi de nature dans tous les domaines de la vie. Jésus nous exhorte énergiquement à l'observer à tout prix. Mais il est évident que cette exhortation ne concerne que les chercheurs. Car il est impossible d'engager qui que ce soit à fonder exclusivement son existence sur une chose qu'il ne possède pas. « Un homme ne peut recevoir que ce qui lui a été donné du ciel. » Les instructions de Jésus ne peuvent être pratiquées que par ceux chez lesquels est née la vie originelle.

Gomment les autres vivraient-ils directement de leurs intuitions spontanées ? Ils sont en proie à des impressions contradictoires, artificielles, fausses. Ils sont bien obligés de réfléchir, de peser et de trancher les questions selon des normes et des principes, sous peine de faire leur malheur et celui des autres. Comment pourraient-ils c«r adorer Dieu en esprit et en vérité », c'est-àdire vivre uniquement de foi ? Ils n'ont pas fait l'expérience immédiate de Dieu. Il faut bien qu'ils cultivent leurs relations avec lui. comme on le fait quand on ignore le contact du divin. Comment leur vie intérieure

prospérerait-elle? Ils ne possèdent point en eux de source cachée, toujours jaillissante ; ils en sont réduits à vivre des autres et avec les autres, pour ne pas mourir d'inanition. S'ils tentaient d'accomplir les paroles de Jésus, ils se verraient bientôt livrés à une vaine exaltation et se consumeraient dans leur néant. Mais ce danger n'existe pas pour eux : ces instructions leur restent inintelligibles parce qu'ils ne connaissent pas la vie dans laquelle règne cette loi de nature.

Mais à ceux qui cherchent, les déclarations de Jésus concernant l'aumône, la prière et le jeûne, révèlent une étape nouvelle de la transformation radicale et merveilleuse qu'est la nouvelle naissance. Elles leur font entrevoir ce que devient notre vie lorsque les impulsions de l'être originel, les mouvements de la vérité grandissante éveillés dans l'âme inquiète, se coordonnent et s'organisent. Elles leur montrent comment se fonde et se constitue la vie collective et leur découvrent les sources primitives d'où la vie personnelle jaillit dans sa vérité, sa pureté et sa profondeur, pourvu que nous en sauvegardions le mystère. «Car il n'y a rien de caché qui ne doit être connu. »

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