LE CENTRE DE GRAVITÉ
cipation au règne de Dieu alors consommé.» Il se peut que quelque Israélite encroûté dans sa dogmatique ait interprété cette simple parole : Amassez-vous des trésors dans le ciel, d'une façon aussi compliquée que le théologien chrétien que nous venons de citer, et qui paraît pénétré de judaïsme jusqu'aux moelles. Mais, à coup sur, Jésus n'a voulu parler ni de bonnes œuvres, ni de récompense, ni de «là-haut», ni du règne de Dieu parfaitement réalisé, car il n'eût point, dans ce cas. motivé sa recommandation en ces termes : ce Là où est votre trésor, là aussi est votre cœur. » Où vivons-nous intérieurement ? Voilà ce qui lui importe. C'est dans nos efforts et nos ambitions que se trahit notre état intérieur, c'est pourquoi Jésus commence par nous exhorter à rechercher des biens impérissables plutôt (pie des biens passagers. Pour caractériser ces richesses impérissables, il se sert de l'expression courante de « ciel ». domaine de l'éternité : mais cette parole : Là où est votre trésor, là aussi est votre cœur, indique clairement qu'il ne s'agit pas dans sa pensée de la vie future. Notre cœur vit, déjà ici-bas. dans les régions célestes, quand il s'attache à l'acquisition des trésors permanents que nous possédons virtuellement en raison de notre nature divine.
Nous avons donc ie droit, tant selon la lettre que selon l'esprit, de transposer ainsi dans notre langage l'exhortation de Jésus : N'amassez-point (ie trésors dans L'économie terrestre, car tout ce qui est terrestre est incertain, éphémère, sans valeur et sans fruit. Mais amassez des trésors de vie originelle «pie ne sauraient vous ravir ni les hommes, ni les vicissitudes de la des-
tinée. Cette vie-là est indestructible et éternelle, parce qu'elle est indépendante de tout mode d'existence limité, et procède de l'action même de Dieu. Son origine divine lui confère son prix infini et sa fécondité. Elle seule donne à notre existence un sens et une fin. Les «trésors» périssables représentent tout ce qui constitue communément la richesse et la gloire, le bonheur et l'orgueil de l'homme. Tous ces biens ne sont qu'illusion. Si nous fondons sur eux notre existence, si nous leur attribuons une valeur essentielle et une signification réelle, c'en est fait de nous. «La vie d'un homme ne dépend pas des biens qu'il possède. » C'est se perdre que d'y attacher son cœur. Rien n'est plus instable, plus dépourvu de vie que la fortune. « Que servirait-il à un homme de gagner tout le monde, s'il se perdait luimême ? »
Que sont la gloire et la considération? Un halo, une vaine lueur qui n'est pas même le reflet de notre vie réelle, mais seulement une hallucination de l'opinion publique. Au plus profond de nous-même, nous soupirons après l'atmosphère limpide où rien n'existe et ne vaut que ce que nous sommes. Cela seul a du prix. Les seules choses essentielles sont celles qui ne peuvent être célébrées par les hommes, parce qu'elles vivent dans le secret de notre âme et que leurs manifestations n'attirent point non plus les regards. Tout ce qu'on prône en nous est soit une apparence trompeuse, soit un privilège immérité. N'y attachons donc pas notre cœur; ils sont aussi vains et illusoires qu'une bruine qui passe.
Il en est de même de nos œuvres et de notre carrière. Que nous servirait d'obtenir tels ou tels résultats, fût-