‹ Le sermon sur la montagneChapitre 41 sur 65 · LE CENTRE DE GRAVITÉ · texte numérisé non relu

LE CENTRE DE GRAVITÉ

ce même de marquer de notre empreinte toute une période de l'histoire du monde ! Les seuls résultats satisfaisants sont ceux qui procèdent de l'épanouissement original de notre personnalité. Tout le reste est vanité. A quoi aboutit, en fin de compte, celui qui voue son existence à la culture d'un talent spécial, au progrès de la science, à l'amélioration du sort de l'humanité, s'il se perd lui-même? 11 s'est frustré du seul bien qui demeure, de l'unique vie qui nous appartienne.

Ce n'est pas dans la fortune, la jouissance, l'activité, même les plus extraordinaires et les plus excellentes, que se trouvent les biens indestructibles, inaliénables, éternels, mais uniquement dans notre vie personnelle. Elle possède une valeur vitale infinie, indépendante de toutes les fluctuations des valeurs en cours, de notre destinée comme de nos succès ou de nos conditions d'existence. Elle renferme une gloire divine au prix de laquelle tout ce que la vie peut nous offrir est vide et insignifiant. Nous enrichir dans ce domaine, c'est donner un sens à notre vie, trouver la seule satisfaction véritable en réalisant notre vocation, et créer notre éternité. Seules l'évolution, la carrière, la vie supérieure de la personnalité ont une importance capitale ; tout le reste n'est qu'apparence, illusion, luxe mesquin, misérable bien-être.

dette assertion est évidemment incompréhensible pour tout homme qui ne s'est pas encore trouvé lui-même, qui n'a pas. avec un bienheureux frémissement, senti s'éveiller en lui le germe d'une vie nouvelle, et vu s'effondrer, parmi les angoisses de son devenir, tout ce qui faisait jusqu'alors la richesse et le repos de son exis-

tence. 11 n'y voit qu'une exaltation "insensée, ou une hostilité suspecte envers la vie. Mais vous, ô pèlerins de la recherche et du désir, qui n'avez plus où reposer votre tête, vous qu'une inquiétude consumante détourne de tout ce qui s'offre à vous contenter, vous savez ces choses, car parmi tous vos biens, vos plaisirs, vos travaux, vous vous sentez pauvres infiniment. Aussi, comprenezvous l'exhortation de votre guide : Amassez- vous des trésors de vie originelle, enrichissez votre être intérieur. Le seul trésor qui ne soit pas du clinquant est enfoui au fond de vous-même. Il l'en faut extraire pour avoir la vie, et pour être dans l'abondance.

Ce qu'il faut à tout prix, c'est vous trouver vousmême et affranchir votre moi de tous les liens où il se meurt. Songez aux movens de le ramener à la vie. de lui procurer l'air et la nourriture nécessaires à sa croissance. Triomphez de la paresse qui vous surprend toujours à nouveau et vous paralyse : que protégé par vos inquiétudes et vos aspirations germe et lève votre véritable moi. Il faut qu'il fasse éclater toutes les enveloppes que votre existence livrée aux choses périssables a tissées autour de lui. que. par une expansion continue, il s'en dégage et s'épanouisse. Vivez d'une façon personnelle pour que votre personnalité se développe. Cherchez votre propre voie, prenez en main la direction de votre vie afin de conquérir votre autonomie. Epurez votre vie intime, pour que se forme, homogène et distinct, votre être intégral. Luttez contre tout ce qui vous détourne de votre chemin, altère votre véritable nature, fait dévier votre conduite et entrave votre vie. Prêtez constamment l'oreille à la voix de

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votre génie et suivez ses ordres, de peur de voir s'engloutir et disparaître votre trésor.

C'est ainsi que vous amasserez des trésors permanents. Car notre moi, ce rayon de la divinité, est notre bien suprême, et sa vie, son devenir et son action constituent la seule existence humaine digne de ce nom. Sa puissance l'ait notre richesse, sa souveraineté sur toutes les vicissitudes et tous les hasards de la destinée l'ait notre gloire. C'est dans son épanouissement que réside la beauté impérissable d'une jeunesse éternelle devant laquelle pâlit le charme fragile de tous les objets extérieurs. La nécessité intérieure et impulsive de nos manifestations est notre liberté ; notre dignité humaine reconquise est notre noblesse ; notre titre d'enfants de Dieu, notre royauté. C'est dans la vérité qui demeure en nous que réside notre honneur ; la vie créatrice qui travaille en nous fait notre prix. Notre solidarité avec nos frères, manifestation instinctive de notre origine divine, voilà le service dont nous nous acquittons envers l'humanité ; les fruits de notre vie nouvelle, voilà nos travaux, dont la valeur consiste à propager la vie. Enfin, cet accomplissement de notre vocation, voilà noire bonheur incorruptible, inépuisable et toujours grandissant.

Ceux qui comprennent l'exhortation de .Jésus à ne pas amasser des trésors périssables, voient ainsi cette évaluation nouvelle de toutes choses se vérifier dans leur vie toute entière. Jésus n'y insiste pas davantage. Il passe aussitôt des ellets pratiques de la vie originelle à la loi sur laquelle ils se fonde:. I : « Là où est votre trésor, là aussi est votre cœur. /> \À\ où résident nos

intérêts dominants là aussi réside notre être intime, là où gît notre bien suprême, là est notre centre de gravité. Or notre centre de gravité ne doit point être en dehors de nous, mais en nous-même. De cette loi fondamentale de notre existence il résulte directement que les seuls trésors que nous devions amasser sont ceux de l'être véritable. Mais ce principe a une portée plus haute encore : il fixe la condition inéluctable d'une conduite vraiment personnelle, dans tous les domaines de la vie.

Si notre centre de gravité n'est pas en nous-mêmes, nous ne nous appartenons pas réellement, nous devenons les esclaves des hommes et des choses, des biens et des idéals dans lesquels il est placé. Nous tombons dans leur dépendance, nous perdons toute existence propre. Ils nous subjuguent et nous engloutissent ; ce qu'il y a de personnel en nous est absorbé par eux. Nous devenons incapables de diriger notre vie dont la force motrice ne réside plus en nous, mais en eux. Notre fortune, notre vocation, nos affaires, nos circonstances, nos intérêts, nos idéals même nous désàment; ils deviennent des démons dont nous sommes possédés. Nos sentiments, notre volonté, nos pensées leur sont également assujettis. Nous succombons à leur domination tyrannique et arbitraire : ils nous aveuglent, nous grisent, nous intoxiquent et nous égarent; surmenés, aplatis, vidés, désagrégés, nous périssons enfin, et notre moi est étoulïé et anéanti. La vie nous offre des exemples effrayants de cette ruine que la vocation la plus noble, les intérêts les plus élevés, l'idéal le plus splendide ne sauraient empêcher, l'eu de personnes, il

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est vrai, discernent sous les conséquences extérieures de cet état de choses le désastre intérieur de ceux qui se perdent ainsi sans le savoir.

Il faut être fondé en soi pour se maintenir, pour rester indépendant et conquérir son autonomie parmi les agitations et les courants divers de la vie matérielle et spirituelle. Il n'y a d'homme véritablement libre que celui dont le centre de gravité est dans les profondeurs de son être. Seul il possède la force de résistance et la supériorité nécessaire pour rester, malgré les échecs et les déceptions, maître de la situation et créateur de sa vie. Il tire sa vie de tout ce qui consume les âmes dépendantes, remplit de sa plénitude ce qui les épuise, use pour son salut de ce qui les use. Car il écoute la voix de son génie et il est en mesure de lui obéir. Aussi la vérité de l'être humain peut-elle s'incarner en lui et y déployer sa vigueur et ses clartés. En lui l'être originel atteint par la vertu de sa vie intrinsèque, sa pleine maturité, et manifeste sa souveraine puissance de vie.

Mais quand la force centripète ne contrebalance pas la force centrifuge, quand la vie profonde et cachée ne maintient pas tout le reste en équilibre, notre personnalité se dissout dans le tourbillon de l'existence. Notre vie intime se volatilise ; notre conscience individuelle. le sentiment de nos obligations et de. notre responsahilité envers nous-mème s'évanouissent. Car nous ne nous sentons spontanément obligés qu'envers ce qui est réellement notre raison d'être.

Conquérir la vie personnelle, suhsister par nousmême, et traverser l'existence debout, voilà ce qu'il nous

faut. La plante qui s'attache à un appui extérieur ne peut acquérir un tronc vigoureux. Toute dépendance est une mutilation. Toute rupture de notre équilibre aboutit à une position fausse. Pour trouver en toute circonstance l'attitude juste, il faut être fondé en soi. L'ordre, la suite, un développement continu s'introduisent alors dans notre vie; autrement tous les dis s'enchevêtrent et tous les rapports se faussent. Celui qui est au pouvoir de l'argent, par exemple, n'entre en rapport direct avec rien ni personne: il voit tout à travers l'argent. En conséquence, sa dépendance de l'argent iniluence et détermine tous ses sentiments et toutes ses actions. Rien d'étonnant à ce que tout dévie, se dénature, se déséquilibre, et à ce que sa vie entière dégénère et rate.

Enfin celui-là seul qui est fondé en soi peut conférer à la vie riche et multiple qui nous environne sa valeur vitale. Nous comprendrions mal la pensée de Jésus si nous croyions devoir mépriser ce que cette vie nous offre, sous prétexte que tout est vain. Nous avons au contraire à faire servir tous les éléments de l'existence au développement de notre être originel, et nous le faisons d'instinct quand notre centre de gravité est en nous-même. Plus rien qui ne concoure à nous rapprocher du but. Tout acquiert une signification appropriée à notre personnalité, même les choses les plus superficielles et les plus fugitives. Il ne se produit pas une dépréciation, mais une évaluation nouvelle de toutes choses, car désormais ce qui détermine la valeur d'un objet, c'est son importance au point de vue du développement de noire être intérieur. Pas n'est besoin cependant d'é-

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tablir pour cela une nouvelle échelle des valeurs ; chacun discerne instinctivement ce qui lui est bon et l'emploie de façon à en tirer profit pour sa vie.

Ainsi en est-il. par exemple, de l'amour sexuel, chose incertaine et passagère, enivrement d'un instant, satisfaction misérable en soi. Dès que nous en saisissons la signification personnelle et en faisons un moyen de devenir des hommes complets, il acquiert une valeur éternelle, d'un prix incomparable. De même l'art cesse d'être une simple occasion de jouissance esthétique et une excitation subtile des sens, dépourvues de toute valeur vitale et permanente. Le génie créateur des grands maîtres fécondant les âmes réceptives, les entraine dans le large courant d'une vie immédiate et spontanée et communique aux manifestations de leur vie une belle harmonie et une noblesse tranquille. Il en est ainsi dans tous les domaines. 11 suffit d'avoir les yeux ouverts pour constater (pue tout peut acquérir une signification d'une portée immense pour notre vie et notre être véritables, dès cpie notre centre de gravité est en nous-même et non dans les choses qui peuvent et doivent les alimenter.

•i. La lumière de la vie.

« L'œil est la lumière du corps. Si Ion œil est sain, tout Ion corps esl dans la hunier.' ; mais si ton œil esl en mauvais état, Ion corps tout entier est dans les ténèbres. Si donc la lumière qui esl en loi esl ténèbres, combien grandes serohl les ténèbres ! »

Ce qu'est l'œil pour le corps, l'esprit l'est pour la vie. Il est l'organe qui lui transmet la lumière. C'est par son moyen que nous considérons le monde et que nous regardons en nous-mêmes. Les choses qu'il ne perçoit pas nous demeurent cachées, car elles restent enveloppées d'obscurité. Notre esprit est l'organe intérieur qui réfléchit tout ce qui surgit en nous ou nous atteint du dehors, qui saisit et comprend, juge et décide, et grâce auquel l'impression reçue se transforme en vie active. Il est le réservoir de vie personnelle auquel affluent toutes les impressions et d'où émanent les résolutions et les clartés. Si la faculté visuelle lui fait défaut, notre vie entière est dans les ténèbres. Nous restons aussi aveugles que le serait un corps sans yeux, aussi inertes qu'un être privé de ses sens. Rien ne saurait faire entendre plus clairement, que cette comparaison avec l'œil et le rôle qu'il joue dans notre existence corporelle, l'importance qu'a pour notre vie notre conscience du monde et de nous-mêmes.

Mais si notre faculté visuelle a une importance aussi capitale, il s'agit avant tout de savoir non ce que nous voyons, mais comment nous voyons. L'essentiel n'est pas d'avoir une conception générale du monde et des choses, car, après tout, nous voyons tout ce dont nous faisons l'expérience et, par conséquent, nous embrassons à chaque instant du regard tout notre monde. Ce qui importe, c'est que notre vision soit exacte et juste. puisque c'est elle qui déterminera notre conduite. C'est d'elle que dépendra notre attitude à l'égard des faits et des événements comme des obligations de la vie. Jésus laisse donc à l'arrière-plan la question, estimée en gé-

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néral si intéressante, de l'abondance et du classement des impressions sur lesquelles se fonde notre jugement, et s'attache, en revanche, à marquer l'influence décisive qu'exerce sur notre vie la netteté de ces impressions.

Mais la justesse de notre vue dépend de l'excellence de notre organe. Si notre œil intérieur est limpide, c'està-dire non prévenu, s'il perçoit les images simplement, directement, s'il ne se laisse ni illusionner, ni éblouir, nous sommes dans la lumière et tout nous apparaît clair et distinct. Nous discernons exactement ce que nous avons à faire et nous touchons toujours juste. Si au contraire notre œil est en mauvais état, s'il est troublé ou obscurci, s'il louche, s'il voit double ou faux, nous sommes sujets à toutes les erreurs, nous n'avançons qu'à tâtons et nous nous égarons enfin. Veillons donc à ce que notre vue soit saine si nous tenons à accomplir heureusement le voyage de la vie.

Cette vue saine, nous ne la possédons pas d'emblée. Notre façon de considérer toutes choses est habituellement troublée par des idées préconçues qui nous les font voir et juger, à notre insu, sous un certain jour. Une fois notre œil intérieur affranchi de ces aberrations, il découvre la haute valeur que recèlent les objets les plus insignifiants et la monstruosité de faits tout ordinaires ; il discerne le vain éclat de gloires universellement célébrées, la puérilité des systèmes les plus vantés et l'absurdité extraordinaire de notre train de vie. Dans ces instants de clairvoyance, l'atmosphère subjective qui nous enveloppe tous, se déchire, et nous entrons en contact direct avec la vie objective.

C'est peut-être notre demeure ou notre vêtement qui

nous produisent une impression si étrange que nous ne nous sentons plus à notre aise dans notre peau de civilisés. Ce sont le ton et les manières de la société qui nous apparaissent si aiïectés, si exagérés et si ridicules qu'il nous devient impossible de nous y associer. La vanité nous lait l'effet d'un atavisme simiesque, l'ambition d'une démence, l'égoïsme d'une étroitesse stupide, la cupidité d'une imbécillité. Nous constatons avec étonnonnement que chacun peut donner la plus minime de ses découvertes pour la pierre philosophale sans que personne s'avise de douter de sa raison, que l'on prend ;iu sérieux ceux qui jonglent avec des théories religieuses ou philosophiques, tandis que bien loin d'obéir aux simples lois de la vie on se borne à les admirer comme un jeu de la pensée. Alors nous nous épouvantons d'avoir vécu si longtemps, sans nous en douter, non de réalités, mais de mots tout faits et de notions abstraites.

Et que de préjugés dans les domaines les plus divers : ne voyons-nous point, par exemple, les enfants considérés comme la propriété des parents, la femme comme subordonnée à l'homme, la souffrance comme un malheur, la mort comme une délivrance, et ainsi de suite? Lorsque nos yeux, jusqu'alors retenus, recouvrent la clarté, nous remarquons que nous avons tout envisagé à l'envers. Il semble que l'influence suggestive de la tradition et des conventions, notre superficialité, notre étroitesse et notre folie aient faussé notre o>il en sorte qu'au lieu de voir les choses telles qu'elles sont, nous ne les apercevons qu'étrangement voilées et déformées. Notre sens de la réalité est altéré, atrophié même. Il faut que l'objectivité de notre vie nouvelle dissipe ces

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