‹ Le sermon sur la montagneChapitre 43 sur 65 · LA LUMIÈRE 1)1". LA VIE · texte numérisé non relu

LA LUMIÈRE 1)1". LA VIE

mont que les lois naturelles du nouveau devenir. Sous l'éclat de la lumière divine reflétée par un regard limpide, l'enchaînement organique de notre vie. notre situation, le programme et les lois de notre existence s'illuminent d'une clarté nouvelle. Nous comprenons ce que c'est que vivre et ce qu'être homme signifie. Nous savons ce qui importe et ce que nous avons à faire. Le voyage au large peut commencer. En avant, ô chercheurs, dans les yeux desquels rayonne le regard du Père. Vous trouverez.

Veillons donc à ce que notre œil reste sain, de peur de retomber dans les ténèbres. Tant que frémit en nous l'inquiétude d'une àme qui cherche, tant que grandit notre être originel, tant que nous saisissons tout cr par la foi », c'est-à-dire selon notre intuition immédiate de Dieu, nous marchons à la pleine lumière de la Aérité et de la vie. Mais dès que les instincts et les passions de la vieille nature recommencent à vibrer en nous, notre sang qui bouillonne injecte nos yeux et obscurcit notre regard. Nous devenons insensibles aux sollicitations divines qui, comme des ondes lumineuses, émanent de tous les phénomènes et de tous les faits de la vie et nous en révèlent la réalité profonde. L'obscurité descend, et l'éclairage artificiel au moyen duquel nous cherchons à l'illuminer, jette un faux jour sur toute chose. Alors c'est l'incertitude, la confusion, les préventions subjectives. On devient infidèle à sa vraie nature, on perd son chemin, on succombe aux tentations. C'est la ruine complète.

« Si donc la lumière qui est en toi — celle qui illumine les chercheurs quand ils trouvent le Père —

devient ténèbres, combien sera profonde l'obscurité de ta vie ! » Jésus suppose ici le cas où le rayon de soleil divin tombé dans l'âme s'éteint et se change en ténèbres. Une dit point: Si tu es aveugle, mais: Si la lumière qui est en toi, c'est-à-dire l'intuition vivante de Dieu, devient ténèbres, c'est-à-dire devient une croyance dépourvue de vie et de réalité, impossible d'imaginer l'obscurité qui t'enveloppera.

Combien d'êtres cependant vivent dans cette obscurité ! Que d'aveugles qui se croient voyants, parce qu'ils professent des convictions chrétiennes ! Ils ne discernent point Dieu dans la vie. mais ils croient en Dieu et font des doctrines chrétiennes les luminaires qui doivent dissiper leurs ténèbres. Ils considèrent leur vie à la lueur factice et voulue des théories toutes faites et déclarent que les choses sont telles qu'ils les voient. Ils ne les distinguent pas dans leur vérité et dans leur principe, ils s'en font une représentation imaginaire, et qui a cependant sa méthode et son système ; mais à supposer même que cette représentation fût exacte, il lui manquerait la vie que donne l'impression directe, et par conséquent la puissance originelle. Ils n'aperçoivent point involontairement les phénomènes et les faits et n'en saisissent point la signification spontanément, comme le font ceux qui sont dans la lumière, mais ils sont obligés de les examiner d'abord et de les analyser, pour se rendre compte de ce qu'il en est et de ce qu'il convient de faire. « au point de vue chrétien ». Il leur manque l'instinct de la vérité, l'intuition des rapports et des enchaînements, le pressentiment des situations, et la certitude impulsive de ci' qui est né-

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cessaire en soi. En conséquence, ils ne sont pas plus capables de comprendre leur vie et de la diriger que les aveugles de juger des couleurs. N'ayant aucune idée de ce dont il s'agit, ils sont hésitants et incapables, ils tombent dans les contradictions et l'absurdité, ils entreprennent tout à l'envers et sont en état non seulement de commettre, mais d'élever à la hauteur d'un principe, les plus extraordinaires insanités. Jésus nous en donne un exemple :

<( Nul ne peut servir deux maîtres, car ou il haïra l'un et aimera l'autre, ou il s'attachera à l'un cl méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon. »

Ou L'un ou l'autre. L'un exclut l'autre. Nous ne pouvons à la fois marcher dans deux directions différentes, avoir deux centres de gravité opposés, vivre en vertu de deux principes contraires. Quiconque a des yeux qui voient en constate l'impossibilité. Pourtant aux yeux éteints des chrétiens de nom, cela paraît non seulement possible, mais commode et simple. Combien doivent être grandes leurs ténèbres ! Ils réussissent à placer le fondement de leur existence dans leurs biens terrestres, dans les intérêts les plus divers, et à se figurer en même temps qu'il est au ciel. Ils sont esclaves de l'argent ou de L'ambition exactement comme les autres hommes, ils se passionnent pour les choses passagères, vaines et périssables, trompent la faim de leur âme au moyen de misérables futilités, mais ils tiennent Dieu en réserve à ont hasard . C'est qu'ils n'ont jamais été changés ihté-

rieureirient ; ils ne sont pas nés Je nouveau, mais ils restent embarrassés dans leur vieille nature. Cependant, ce sont des gens très religieux. Possédés des démons de la vie présente, ils ont conclu avec Dieu un contrat privé : ils lui rendront son culte spécial, il pourra réclamer deux de l'intérêt pour les choses religieuses, une dévotion et une morale chrétiennes, la participation aux œuvres de charité de leur église. En échange, il leur assurera son appui dans tout ce qui leur tient à cœur, c'est-à-dire dans le domaine des choses périssables. Cependant on ne peut servir deux maîtres qu'en subordonnant l'un à l'autre. On fait donc de Dieu l'esclave de Mammon, mais officiellement on le craint, on l'aime, on se confie en lui par dessus tout. Et l'on est capable de persévérer sa vie durant dans cette grotesque aberration. N'est-ce point vivre dans les plus épaisses ténèbres ? Tout s'est éteint, même la conscience.

Quant à vous, ô chercheurs, vous ne pouvez servir Dieu et Mammon. Car dans votre inquiétude se manifeste l'appel du Père ; c'est sa force qui opère dans votre devenir, et l'instinct de la vérité qui anime votre être renouvelé vous fait voir toute chose à sa lumière. Comment, par quoi, vous laisseriez- vous assujettir? Grâce à la force d'attraction divine qui domine votre vie, votre centre de gravité est dans le salut et l'avenir de votre être. Servez donc Dieu, Dieu seul, si vous aspirez à sauver votre âme, à vous enrichir de vie originelle. A ce prix seulement, votre œil restera limpide et vous pourrez vivre à la clarté du soleil divin.

« C'est pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez pas pour votre vie, de ce que vous mangerez ou boirez, ni pour votre corps, de quoi vous le vêtirez. La vie n'est-elle pas plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement? Regardez les oiseaux du ciel: ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n'amassent rien dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas beaucoup plus qu'eux? D'ailleurs, qui de vous, à force de soucis, pourrait ajouter une coudée à sa taille ? Et quant au vêtement, pourquoi vous en inquiéter? Considérez comment croissent les lis des champs: ils ne travaillent ni ne filent . Cependant je vous déclare que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n'a pas été vêtu comme l'un d'eux. Si Dieu revêt de la sorte l'herbe des champs, qui existe aujourd'hui et demain sera jetée au tour, ne le fera-t-il pas bien plus pour vous, gens de peu de toi? Ne vous mettez donc point en peine, disant : Que mangerons-nous, que boironsnous ? De quoi nous vêtirons-nous? Car ce sont les païens qui recherchent toutes ces choses et votre Père céleste sait que vous en avez besoin. »

Ces paroles sont en rapport étroit ..ver les précédentes : « C'est pourquoi, dit Jésus, ne vous inquiétez pas. » Si nous ne pouvons servir en même temps Dieu et Mamuion. notre inquiétude ne saurait pas non plus avoir simultanément pour objet la croissance de notre

être originel et l'acquisition des biens matériels. En outre, si notre centre de gravité est en nous-mêmes, nous ne saurions nous laisser troubler par la préoccupation de la nourriture et du vêtement. De là la double affirmation de Jésus : impossible de vous inquiéter, car lame et la vie sont plus que le corps et le vêtement, et votre intérêt va à ce qui est essentiel ; inutile de le faire, car si vous servez Dieu, vous êtes sous la garde de sa sollicitude paternelle. Un regard jeté sur les oiseaux suffit à vous convaincre de ce qu'il y a d'anormal dans vos alarmes. Ils ne sèment ni ne moissonnent, ni n'amassent aucune provision dans des greniers. Néanmoins le Père céleste les nourrit. Quelle différence n'y a-t-il pas entre eux et vous cependant ! D'abord les hommes sèment, moissonnent, engrangent. Pourquoi donc ajouter des soucis à leurs soins et à leur prévoyance ? Dieu ne les nourrira-t-il pas à plus forte raison, eux qui gagnent leur pain à la sueur de leur front ? Et puis, de combien leur prix ne dépasse-t-il pas celui des oiseaux? Vos soucis témoignent d'une défiance monstrueuse envers Dieu, car si vous portez en vous le germe d'une vie éternelle, comment votre Père vous laisserait-il manquer tles biens passagers, et périr faute du nécessaire ?

Pour toucher du doigt l'absurdité de nos inquiétudes, il suffît de constater que tout ce qu'il y a d'important dans notre vie échappe à notre action. Nous ne saurions ajouter un millimètre à notre taille ; ni le temps qu'il fait, ni notre sort, ne sont entre nos mains. Si donc nous n'avons aucun pouvoir sur ies conditions mêmes de notre existence et de notre activité, il lit'

sort tir rien de nous mettre en peine des choses capitales de la vie. Alors, à quoi bon nous tourmenter des choses accessoires?

Pour nous rassurer davantage encore, Jésus attire notre attention sur les fleurs des champs. Elles ne se mettent point en souci de leur parure, elles n'ont qu'une destinée éphémère et cependant elles sont revêtues d'une incomparable beauté. Combien plus le Père vous revêtira-t-il, ô lils de Dieu ! Hommes de peu de foi, revenez donc à la raison. Les païens s'agitent au sujet de toutes ces choses, mais votre Père, qui est dans les cieux. sait bien que vous en avez besoin. Pourquoi donc vous iaisseriez-vous troubler, vous qui connaissez votre Père ?

Quiconque a lu ces paroles avec attention est saisi d'étonnement en entendant objecter que de semblables exhortations pouvaient s'adresser aux Orientaux de ces temps reculés, et dans l'attente prochaine de la fin du monde, mais qu'on ne saurait donner les moineaux et les anémones en exemple aux hommes de notre temps que consume la lutte pour l'existence. De nos jours, dit-on. quiconque ne se met point en peine est perdu.

Raisonner ainsi, c'est méconnaître absolument le sens des paroles de Jésus et le fond même de la question. Jésus n'a pas songé ;i nous donner en exemple les oiseaux et les Heurs inconscientes. Il a voulu nous l'aire sentir la différence prodigieuse qu'il y a entre leur vie et la nôtre, et nous faire comprendre que si Dieu pourvoit à leur existence fragile, insignifiante et oisive, nous pouvons à plus forte raison compter sur sa sollicitude. Il en résulte que tout homme qui vit d'une façon

vraiment humaine et qui vaque honnêtement à son travail, peut avoir la certitude mille fois plus absolue que Dieu prendra fait et cause pour lui ; car il se fait l'allié de ceux qui portent son caractère et de tout travail elïectif. Or cette assurance est infiniment plus précieuse et plus opportune dans notre siècle de fer qu'au moment où elle fut prononcée. Elle est un message rédempteur pour notre génération qui. dans la poursuite avide du pain quotidien, court le plus grand danger de perdre la vie.

Le souci ne consiste ni dans la peine que nous prenons pour nous procurer le nécessaire et pour nous assurer des conditions d'existence tolérables, ni dans l'effort que nous consacrons à notre carrière et à nos progrès dans tous les domaines. Le souci consiste dans l'anxiété que nous éprouvons à ce sujet et qui résulte du sentiment de notre impuissance en face des devoirs et des hasards de la vie. Prévoir, pourvoir, calculer, administrer sagement, ce n'est point nous mettre en peine. Tout au contraire, c'est créer notre avenir et maîtriser la vie ; c'est prouver que nous dominons la situation et que nous tenons le gouvernail de notre existence. 11 est indispensable, pour cela, d'examiner les circonstances avec calme et circonspection, de nous demander sérieusement, par exemple, si nous sommes capables d'entreprendre tel ou tel travail ou s'il dépassera nos foi-ces, de prévenir les contretemps fâcheux, de peser les éventualités, de combiner les moyens et de prévoir le cours des choses, afin de créer des conditions favorables. Tous ces soins ne sont pas des soucis, ils témoignent d'une calme assurance qui

déploie ses effets dans La vie. Aussi Jésus n'a-t-il pas songé à les déprécier et à décourager notre effort. Car c'est cet effort même qui nous distingue des fleurs et des oiseaux.

Se mettre en peine, c'est ressentir péniblement les obligations de la vie. en être intérieurement troublé, ballotté, absorbé, oppressé. Le souci, c'est l'agitation et la dépression que produisent notre incapacité de vivre, notre assujettissement aux choses extérieures, notre dépendance intérieure de nos conditions d'existence. C'est la neurasthénie de la vie personnelle. Nous avons un intérêt majeur à en être délivrés, car il est devenu la maladie du temps actuel, l'obstacle le plus Considérable à notre triomphe sur la vie.

Or nous pouvons, aujourd'hui encore, en être affranchis, si nous suivons le chemin que Jésus nous trace. Non pas tous, il est vrai, mais ceux-là seulement qui ne peuvent servir Dieu et Mammon. parce que leur centre de gravité est en eux-mêmes et non en dehors d'eux, parce qu'ils éprouvent l'effet de l'attraction divine et que. par conséquent, l'effort de leur vie porte tout entier sur la croissance de leur être originel et non sur la poursuite de biens périssables et d'idéals passagers. Quant aux autres, quelque convaincus qu'ils puissent être de l'inanité des soucis et de leur influence désastreuse, ils continueront à s'inquiéter, c'est-à-dire à trembler et haleter sous le joug qu'ils ont à porter. Seul, celui qui a conquis la liberté intérieure restera paisible en face des hasards de la vie et sans souci pour sa subsistance, parce qu'il a placé ses véritables intérêts dans le domaine de l'impérissable et que la réalisation

de sa destinée est indépendante des circonstances et des événements.

Il peut, en effet, demeurer en paix, car il éprouve la présence active du Père qui sait de quoi nous avons besoin. Celui qui s'alarme au sujet de sa santé, de son pain, de son avancement, du succès de ses efforts, est nn homme de peu de foi ; car il ne connaît que dans une faible mesure l'expérience immédiate de Dieu. Plus ses yeux s'ouvriront pour distinguer le Père, plus la vie oi'iginelle deviendra la puissance qui éclaire et enrichit son existence, plus aussi se dissiperont ses alarmes. II en est ainsi de nos jours aussi bien qu'autrefois. Car cet affermissement etce soulagement intérieur reposent sur «les lois naturelles, immuables, indépendantes de toutes les conditions de lieu, de temps et de culture. Heureux donc les chercheurs ! Ils sont affranchis des soucis : la neurasthénie de la vie intérieure est vaincue par la croissance de l'être originel en eux.

Jésus ne touche ici qu'à la question des soucis. Mais l'état intérieur de l'âme enracinée en Dieu exerce ses effets dans tous les domaines et triomphe de tous les désordres. L'arbitraire l'ait place à la nécessité de la vie nouvelle qui nous dicte d'instant en instant la conduite à tenir. Asservis naguère aux hommes, aux choses, aux événements, nous acquérons une souveraineté intérieure qui assure la liberté de nos mouvements et de notre croissance. A la faiblesse, à l'incapacité de vivre se substitue une puissance de vie qui lait concourir à notre salut les rencontres les plus tragiques de la destinée. Aux tâtonnements succède la certitude profonde qui découle Au contact personnel avec Dieu: à

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