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Les bases de la vie commune

Le changement radical qui s'opère en nous et l'éclosion de notre être originel n'ont pas uniquement pour effet de nous élever à une vie individuelle normale et à une conduite digne de notre vocation ; elles créent en outre parmi les hommes une vie collective toute nouvelle. Jésus indique ici. en quelques traits rapides, les conditions élémentaires desquelles elle résulte nécessairement.

« Ne jugez point, atin que vous ne soyez point jugés. Car on vous jugera comme vous jugez, et on se servira pour vous de la mesure avec laquelle vous mesurez. »

L'habitude de juger les autres n'est pas seulement un travers commun à tous les humains, elle est pour ceux qui cherchent le royaume de Dieu une tentation dont une intégrité complète peut seule les préserver. Leur

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zèle ardent pour révolution nouvelle ne les induit que trop aisément à condamner ceux qui ne poursuivent pas le même but. ceux qiri ne cherchent point, mais restent immobiles et satisfaits. Cependant la position que leur aspiration à la vie véritablement humaine les oblige à prendre envers la nature humaine déformée, n'implique pas la condamnation de ceux qui périssent inconsciemment dans leur inertie. Au contraire, quiconque est pénétré de l'esprit des béatitudes est incapable de juger, il ne peut que supporter, endurer, user de miséricorde, procurer la paix. Aussi Jésus dit-il: Ne jugez point. Ce ne sera de votre part ni faiblesse, ni indifférence, mais simplement l'effet de votre caractère de chercheurs.

Le mot juger ne signifie point ici apprécie]*, mais condamner. Nous ne pouvons vivre parmi les hommes sans nous former une opinion sur eux. Jésus lui-même nous engage à le faire quand il nous met en garde contre les faux prophètes : « Vous les reconnaîtrez à leurs fruits », dit-il, ce qui ne signifie pas autre chose que : Vous les jugerez d'après leurs fruits. De même, pour ne pas jeter les perles devant les pourceaux, le discernement est indispensable. Toute attitude [irise envers notre prochain implique un jugement inconscient.

Mais condamner est tout autre chose. Ce n'est pas se borner à porter un jugement sur la valeur que les autres ont pour nous, sur l'importance qu'ils ont dans la vie. sur la mesure en laquelle il convient de les prendre en considération, mais sur ce qu'ils sont en euxmêmes, sur leur personnalité et leur valeur objective. Quand nous jugeons, nous prétendons décider ce qu'es1

•jSj LA VIE COMMUNE RÉALISÉE

un être en soi, s'il est bon ou mauvais, s'il vaut ou non quelque chose. Jésus nous interdit de le faire, parce que nous en sommes absolument incapables. Nous n'y trouverions qu'une occasion de nous enorgueillir sans aucun profit.

Nous ne pouvons juger personne, parce que nous ne connaissons les hommes que superficiellement. Le fond intime de leur être, leur histoire intérieure, la signification objective de leur vie restent pour nous un mystère impénétrable. Pour les juger il nous faudrait un critère. Mais tous les critères sont insuffisants, parce qu'ils ne peuvent s'appliquer qu'à ce qui paraît au dehors, et injustes, parce que tout homme doit être mesuré à sa mesure propre. En motivant ainsi sa défense : ce afin que vous ne soyez pas jugés», Jésus veut nous faire pressentir quelles seraient nos impressions si l'on nous faisait violence en critiquant notre personne et notre vie de cette façon tout extérieure, mécanique et injuste. Nous apprendrions à nos dépens combien il est insensé et pervers de juger.

Mais il y a plus. En jugeant les autres, nous attirons sur nous un jugement pareil non seulement de la part de nos semblables, mais de la part de Dieu. Par la norme selon laquelle nous condamnons, nous fixons involontairement la norme selon laquelle nous voulons être jugés ; nous le faisons inintentionnellement, sans doute, mais effectivement, s'il est vrai du moins que la justice suprême est celle qui mesure l'homme à sa propre mesure. C'est ce que l'apôtre Paul atteste dans cette parole incisive : «En jugeant autrui, tu te juges toi-même. »

Cependant la chose est plus grave encore : en jugeant,

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