‹ Le sermon sur la montagneChapitre 54 sur 65 · LES BASES DE LA VIE COMMUNE · texte numérisé non relu

LES BASES DE LA VIE COMMUNE

par le soupçon, l'envie, les caprices, ou une rage de destruction s'attaquant à tout ce qui nous est précieux. On reconnaît alors que le péché est le composé le plus inimaginable de tous les désordres et de tous les égarements, et qu'il n'est jamais inhérent à l'être même, mais bien en constante opposition avec lui.

Lorsqu'on a fait cette expérience, on garde en face de la méchanceté humaine une attitude interrogative. On la considère provisoirement, dans chaque cas donné, comme une énigme encore inexpliquée, jusqu'au moment où l'on constate l'état maladif qu'elle révèle. On croit donc aux hommes en tout état de cause, qu'on les ait déjà pénétrés ou qu'on ne les devine point encore. De même que le médecin ne saurait porter secours au malade sans croire à la puissance réparatrice de la nature, il faut croire à la puissance de l'être originel qui sommeille en toute créature humaine pour contribuer à le faire éclore.

Cette expérience, constamment confirmée par les faits, nous apprend à discerner sous ses déformations actuelles la véritable nature humaine ; nous en saisissons les rapports obscurs à la lumière du Père qui, lui aussi, croit invariablement aux hommes, et par conséquent, au lieu de les juger, cherche constamment h entrer en contact avec eux pour les affranchir de la malédiction du péché.

La foi à ia vraie humanité dans chacun de ceux que nous rencontrons est la base d'une véritable vie commune. Car celui qu'elle anime reconnaît en tout homme un être de même rang que lui. D'elle découlent le respect profond pour la nature particulière de chacun et pour le droit qu'il a de s'affirmer, l'intelligence de son carac-

tère et de ses manifestations vitales, le contact immédiat avec sa vie profonde, l'amour compvéhensif qui supporte tout et qui rend capable d'entrer dans sa pensée et de lui prêter assistance, bref toutes les conditions fondamentales d'une vie d'entraide et de collaboration dans l'œuvre de notre devenir.

C'est encore cette foi qui nous inspire la patience et le pardon, une confiance inébranlable dans la bonté invisible de tout être, la certitude de sa haute vocation, l'espérance indestructible du triomphe de sa beauté divine. Ceux qui croient spontanément aux hommes plongent tous ceux qui les approchent dans cette merveilleuse source de guérison. Leur foi est le ferme point d'appui offert à ceux qui faiblissent ou trébuchent, le baume salutaire versé sur leurs blessures, la main secourable tendue aux désespérés, l'air tonique, la chaleur vivifiante éveillant dans les cœurs endurcis les puissances germinatrices d'une vie nouvelle. Cette confiance des croyants dans leurs frères, c'est le Père qui est aux cieux, faisant rayonner sa miséricorde sur les indigents et les perdus, à travers des cœurs et des yeux humains.

Quand nous croyons aux hommes, toute notre vie prend un caractère affirmatif ; elle procède du oui. Quand nous doutons d'eux, quand nous les condamnons, nous prenons envers eux une attitude négative, nous vivons du non. Nous pouvons donc, à notre choix, devenir les fils de la puissance positive qui anime de sa vie tout l'univers, ou les fils de «l'esprit qui nie sans trêve. » Or l'union ne peut naître que du oui ; là où règne le non, surgissent les oppositions, l'éloignement, les divisions, l'orgueil, le mépris. La foi dans les hom-

LE CARACTÈRE DE LA VIE COMMUNE 2ik)

mes est l'énergie vitale de la vie commune, la défiance en est le ferment corrupteur. La foi est créatrice, car elle dégage, fortifie, épanouit le bien quelle espère et découvre : la défiance est stérile et dissolvante, elle irrite, elle précipite dans le mal qu'elle constate. Celui qui croit rend justice aux hommes ; celui qui juge est toujours injuste. Celui qui croit attire ; celui qui juge repousse. Ceiui qui croit fait des expériences nouvelles là où les autres condamnent ; celui qui ne croit point reste fermé à ces expériences et se condamne inconsciemment à périr en détournant de lui tous les affluents de vie. Croyons aux hommes: nous vivrons par eux, ils vivront par nous.

'i. Le caractère de la vie commune.

« Pourquoi regardes-tu le brin de paille qui est dans l'œil de ton frère, tandis que tu ne remarques pas la poutre qui est dans ton œil? Ou comment peux-tu dire à ton frère : Laisse-moi ôter la paille de ton œil, lorsqu'il y a une poutre dans le tien ? Hypocrite, enlève d'abord la poutre de ton œil, et alors lu verras à retirer la paille de l'œil de ton frère. »

Même quand on ne condamne pas, on rend volontiers les autres attentifs à leurs défauts, on cherche à les en corriger. Jésus taxe ce procédé d'hypocrisie, parce que celui qui en use s'enorgueillit dans le sentiment de sa propre justice et agit d'une façon tout extérieure. C'est secourir son prochain à la manière tle L'ordre

ancien, et cet exemple nous fait voir comment la meilleure volonté du monde et les intentions les plus nobles échouent nécessairement lorsque nous ne sommes pas nous-mêmes dans l'ordre, et parce que nous agissons contrairement aux lois immanentes de la vie. Dans ce cas, le bien même devient un mal.

Nous avons sans cesse l'occasion de le constater. Ceux qui s'intéressent au développement de la vie morale, à la manière de l'ordre ancien, considèrent comme leur premier devoir d'améliorer leurs semblables, de leur «dire la vérité», de contribuer à leurs progrès. Dans leur zèle moralisateur, ils foncent sur eux arbitrairement et se mettent en devoir de pratiquer l'opération nécessaire. Mais ils ne font qu'empirer le mal. En eflet nul ne saurait tolérer un procédé pareil, car nul ne se laisse imposer un secours qu'il ne réclame pas, surtout lorsqu'il sent instinctivement que celui qui intervient de cette façon ferait mieux de balayer devant sa porte. En conséquence, le patient se défend et prend involontairement fait et cause pour ce que l'autre veut éliminer, et cela d'autant plus que l'importun médecin, superficiellement renseigné, se méprend généralement sur le mal qu'il veut guérir et fournit ainsi à sa victime une base de défense justifiée. 11 ne fait donc qu'enfoncer plus profondément dans l'oeil le brin de paille qu'il en voulait retirer, et par conséquent aggraver la situation. Il entrave le travail purificateur déjà commencé peut-être, ou nuit en fouillant sans discernement dans une plaie qui n'était pas mûre encore pour le remède et pour la guérison. En outre, par la résistance et la contradiction qu'il provoque, il incite celui qu'il reprend à

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