‹ Le serpent vert [microform];Chapitre 18 sur 28 · L'INTERVENTION DU MAITRE · texte numérisé non relu

L'INTERVENTION DU MAITRE

\bs que sa lampe merveilleuse pétille, le Vieux, qui habite loin du monde, comprend qu'un appel lui est adressé. Il sort alors de sa demeure et observe le ciel, pour y découvrir le signe révélateur de son orientation puis il se porte sur le lieu où il est attendu. La distance semble d'ailleurs ne pas plus exister pour lui que les lois de la pesanteur ; aussi glisse-t-il à la surface de Teau comme si elle était gelée. Rien ne saurait indiquer plus nettement la nature spirituelle du mystérieux Initié à la Lampe. Ce n'est pas un homme au sens ordinaire du mot, mais bien THomme transcendant de la Kabbale. Dans un élan du cœur, Lilia l'appellera « Saint Père », parce qu'elle reconnaîtra en lui le Père Céleste^ non pas précisément le principe créateur des théologiens, mais plutôt la surconsciencey dont le

LE SERPENT VEBT

domaine est illimité, par rapport à la conscience agissante (le Prince), qui, dépendante de l'organisme, est renfermée dans la sphère décrite par Tétroit rayon de nos constatations objectives.

En cas de détresse, par suite de Tévanouissèment du principe conscient préposé au gouvernement de la personnalité (mort du Prince), Pâme spirituelle (Lilia) et la vitalité ou Tinstinct de conservation (Serpent Vert) attirent désespérément à eux Tentité céleste qui se rattache à Tindividualité incarnée. Formulée ou non, la prière sollicite alors « notre Père qui est aux cieux », autrement dit le Vieux à la Lampe, lequel, dans sa spiritualité, est particulier à chaque individu, tout en étant commun à tous les êtres.

Le principe invoqué ne prétend à aucune toute puissance. 11 s'exprime comme le rituel maçonnique au moment où il s'agit de relever Hiram : « Ne vous souvenez-vous pas que l'union seule fait la force, et que, sans le secours des autres, nous ne pouvons rien ? » Prenant la direction des travaux, le Vieux se borne

ensuite à distribuer les rôles, afin que chacun remplisse le sien avec zèle et abnégation.

En maintenant son cercle clos, le Serpent agit sur la vitalité, qu'il retient comme fascinée, réduite à l'état statique. La lumière de la Lampe initiatique préservera d'ailleurs de décomposition à la fois le cadavre du Prince et celui du Serin. Ce qui est éclairé par la compréhension reste, en effet, uni synthétiquement.

Lorsque l'heure est venue, un cortège lumineux se forme et se transporte sur la rive opposée du Fleuve, grâce au Serpent qui fait office de pont. Abandonnant le domaine du rêve stérile et des aspirations irréalisables, il nous faut gagner la terre du passé, où subsistent, enfouies dans les profondeurs, les vestiges de puissances disparues. Plutôt que de poursuivre des chimères sans attaches avec ce qui a déjà vécu, attachons-nous à rénover des institutions ayant fait leurs preuves et susceptibles de revivre '.

1. C'est là, semble-t-il, la morale essentielle qui se dégage du conte de Goethe : l'avenir doit être cherché dans la rénovation judicieuse du passé.

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Si le Serpent symbolise la vie initiatique, telle qu'elle se maintient grâce aux associations d'Initiés qui se succèdent, il faut admettre que l'initiative d'une étude approfondie du passé, en vue d'y découvrir les éléments de la construction de l'avenir, sera prise par la Franc-Maçonnerie. N'est-ce point elle qui remonte aux sources mêmes de la pensée humaine et s'efforce de moderniser les mystères de l'antiquité ? Tout le mouvement de régénération symboliste n'est-il pas ce pont éclairant que le vieux Passeur, du fond de sa cabane sacerdotale, contemple avec quelque stupeur ?

Ce rôle de pont convient si bien au Serpent, qu'il n'hésite pas à se sacrifier volontairement en tant qu'animal. Lilia le touche de la main gauche (négative) et lui soustrait toute sa vitalité qu'elle transmet de la main droite (positive) à son fiancé. En attendant de rentrer en pleine possession de ses facultés mentales, le Prince revit ainsi physiologiquement, alors que le Serpent se décompose en pierres précieuses phosphorescentes, qui, sur sa recom-

mandation expresse, sont toutes, sans aucune exception, jetées dans le Fleuve.

Faut-il entendre par là que les corporations initiatiques renonceront à leur existence, lorsque les Initiés ne seront plus tenus au secret? Le jour où les peuples prendront conscience d'eux-mêmes, à la façon du Prince, qui, sans comprendre encore, se lève et peut marcher — le vieux Serpent sera au bout de sa tâche. Désormais ses éléments constitutifs se disperseront, dans l'herbe d'abord, en resplendissant cercle de lumière, puis dans les ondes du grand courant de la vie générale. Mais au fond du Fleuve, les pierres lumineuses s'aggloméreront en piles vivantes d'un pont permanent, qui se construira et s'entretiendra de lui-même, comme un être vivant.

Sortie des eaux, dont elle n'entravera pas l'écoulement, cette construction unira ce qui était séparé. Il incombera donc toujours aux Initiés de rapprocher les hommes, de faciliter les échanges, en remédiant aux divisions et en dissipant les malentendus.

Mais le Grand CEuvre n'est pas achevé du

SGvtl fait de la revivification physiologique du Prince, en faveur de laquelle le Serpent s'est sacrifié. Bien que debout, le peuple qui n*a pas encore pleine conscience de ses droits et de ses devoirs, ne saurait être effectivement souverain. Il faut, qu'en la personne du Prince, il conquière le glaive, le sceptre et la couronne de chêne. Dans ce but, il est indispensable d'obtenir accès auprès des Rois du Sanctuaire intérieur de la montagne.

Pour se rendre auprès d'eux, le Vieux à la Lampe, qui naguère était resté en queue, ouvre la marche, que ferment modestement les Feux Follets. L'ordre inverse des deux processions successives se justifie, car, lorsque le Serpent (fluide ou instinct vital) donne le branle, il attire, immédiatement à sa suite, les Feux Follets (fantaisie raisonneuse), puis la Vieille (crédulité imaginative), transportant dans sa corbeille extensible les cadavres du Prince et du Serin. Lilia (idéalité, sentiment), avec le Carlin (rites consacrés, convenances), précèdent ensuite le Vieux (esprit, surconscience). Mais une initiative purement spiri-

tuelle, émanant de notre personnalité transcendante (Vieux), entraîne successivement la conscience encore mal éveillée (Prince), la sentimentalité (Lilia), la Vieille toujours inquiète (imagination, sens pratique) et, en dernier lieu seulement, les facultés raisonneuses (Feux Follets).

Ce sont ces facultés cependant qui vont forcer l'entrée du Sanctuaire, dont la porte, sans elles, resterait à jamais verrouillée. Les dissertations savantes, alors même qu'elles manquent de profondeur philosophique, ne nous permettent-elles pas de pénétrer des mystères qui nous étaient dérobés ?

La science superficielle et le bagout des Feux Follets répugnent à la sagesse solide du Roi d'Or, qui écarte de lui ces flammes trop légères. Le Roi d'Argent, qui règne sur les apparences, sur la forme indépendamment du fond, se complaît aux caresses des Feux Follets, mais ne pouvant les nourrir de sa substance, il les renvoie au Roi composite, dont ils s'assimileront insensiblement tout l'or, réparti dans sa substance en veines irrégulières.

Ainsi se préparera un effondrement dont nul ne sera tenté de s'attrister.

Mais le sanctuaire s'est mis en mouvement. Passant sous le Fleuve, il a surgi de terre sur remplacement même de la pauvre cabane du vieux nautonier. Transfiguré autant que sa demeure, celui-ci devient, dans le nouvel ordre des choses, un ministre apprécié du Souverain. Avec le Vieux à la Lampe, il aidera le Prince à gouverner avec sagesse, en tenant compte de toutes les contingences, et en ne négligeant aucun des moyens qui s'offrent à rintelligence pour influer sur les masses humaines (Art sacerdotal).

Pour régner, l'héritier du trône a dû recueillir la succession intellectuelle et morale de ses ancêtres. Le glaive, que lui lègue le Roi d'Airain, lui donne la décision énergique, qui pourrait dégénérer en tyrannie, sans le sceptre octroyé par le Roi d'Argent, ennemi de toute violence. Diriger avec douceur, en amenant à comprendre, vaut mieux, en effet, qu'un commandement brutal. Mais, pour exercer l'autorité suprême, le plus important est

d'avoir conscience de ce qui est au-dessus de soi, d'où l'effet magique de la parole du Roi d*Or : « Erkenne das Hôchste ! »

Couronné de chêne (vigueur intellectuelle), le Prince comprend, l'Esprit universel se répercute en lui ; il reconnaît sa fiancée, dont rien ne le sépare plus désormais.

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