‹ Le serpent vert [microform];Chapitre 17 sur 28 · LE SERIN ET L'ÉPERVIER · texte numérisé non relu

LE SERIN ET L'ÉPERVIER

EUX oiseaux interviennent dans le conte de Gœthe : le premier accompagne le chant de Lilia par ses touchantes modulations; ce n*est qu'un humble petit Serin dressé à se poser sur la harpe de sa maîtresse, sans jamais toucher celle-ci, puisque son contact donne la mort. Le second est un autour ou épervier, qui, fendant soudain Tair au-dessus du minuscule chanteur, sans en vouloir à celui-ci, n'en est pas moins cause d'une catastrophe. Terrifié, le serin se réfugie, en effet, contre le sein de Lilia et meurt instantanément.

Il y a opposition manifeste entre ces deux oiseaux ; timide, affectueux, sentimental, l'un s'attache à la jeune fille malheureuse qui personnifie les aspirations les plus élevées de l'âme ; farouche, hardi, cruel, l'autre devient

le compagnon d'infortune du Prince désespéré de ne pouvoir réaliser Tidéal qu'il conçoit.

Si le lecteur veut bien se reporter à ce qui a été dit plus haut d'un troisième animal, le Carlin, il éprouvera moins de difficulté à discerner la portée symbolique du Serin et de l'Epervier.

Le fidèle gardien du logis de la Vieille nous a paru correspondre aux pratiques cultuelles, donc à la piété matérielle, qui accomplit les rites par routine, sans se préoccuper de leur signification. L'or des Feux Follets, qui éclaire intérieurement, tue l'honnête fétichisme instinctif, que réhabilite le Vieux à la Lampe, non en le faisant revivre, mais en le fixant par la pétrification translucide de son organisme. Autant dire que le sage ne méprise rien, parce qu'il sait tout comprendre. Quand les croyances sont mortes, il s'intéresse aux superstitions, que la Beauté, pour son agrément particulier, pourra galvaniser en leur communiquant une vie sans chaleur. L'affreux chien, revivifié par Lilia, indignera d'ailleurs le Prince, et provoquera la catastrophe re-

doutée,indispensable à la rédemption générale.

Métamorphosé en onyx, puis ranimé par le contact de Lilia, le Carlin s'efforce de remplacer auprès de celle-ci le gentil petit Serin qui s'associait à son chant. Mais les gambades du chien ne sont une distraction que pour les yeux ; il s'agite fort plaisamment, mais il reste glacé. Le pauvre Serin, lui, vibrait ; ses modulations étaient chaudes et allaient au cœur. Il représentait auprès de la Beauté pure le sens artistique, l'abandon de l'âme qui se rend sensible à la perception du beau. Sans doute, les œuvres de cet enthousiasme ou de ce mysticisme esthétique restent imparfaites ; mais elles consolent Lilia, qui, par elles, se sent comprise, et ne demande qu'à encourager un culte sentimental, autrement élevé que les jeux grossiers du Carlin.

Mais un oiseau rapace, au regard perçant, effarouche le chanteur. C'est la critique dévorante, qui voit trop clair et veut raisonner les choses du sentiment. Elle est impitoyable à tout abandon mystique et coupe brutalement le courant qui entretient l'inspiration. La lo-

gique, qui prétend expliquer PArt, est mortelle pour la manifestation artistique, basée sur le développement de la sensibilité, non sur le calcul ou le raisonnement.

Un regard courroucé de Lilia suffît pour paralyser, au moins momentanément, TEpervier. Nous ne raisonnons pas, en effet, sans nous appuyer sur le sentiment. Livré strictement à lui-même, le raisonnement se stérilise. Mais l'Esprit conscient, dont le Prince malheureux est la personnification, recueille Toiseau maudit, qui retrouvera la force de s'élever dans les airs, pour s'empourprer des derniers rayons du soleil couchant. Quand la nuit se fera, les raisonneurs auront donc pour mission d'encourager ceux qui, comme le Serpent, attendent le salut d'une résurrection des choses disparues mais dignes de revivre. Le rationalisme sera chargé aussi de réveiller les dormeuses, c'est-à-dire les trois Grâces, compagnes de Lilia ; il saura enfin éclairer le Temple au moment propice, et révéler aux foules la transfiguration qui s'est accomplie pour leur bien.

Quand la détresse est à son comble, c'est du reste l'Epervier qui sauve la situation. Grâce à lui, l'Homme à la Lampe pourra survenir au moment précis où sa présence devient indispensable, car l'oiseau qu'éclaire encore le soleil disparu aura guidé ses pas. Bien qu'impuissants à porter remède directement, les raisonneurs ont donc du bon : ils signalent le mal et appellent au secours.

Page 1