‹ Le serpent vert [microform];Chapitre 5 sur 28 · LJ.-.. -^U · texte numérisé non relu

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femme combien resplendit actuellement l'arche qui relie les deux rives. Ce qui n'était naguère que jaspe opaque et simple prasine, à peine translucides aux arêtes, s'est transformé en gemmes d'une parfaite limpidité. Nul béryl n'est aussi transparent, nulle émeraude d'une eau plus pure.

— Je souhaite, répondit Lilia, que vous y trouviez votre bonheur ;mais pardonnez-moi, si je ne considère pas encore la prédiction comme accomplie. L'arche altière de votre pont ne livre passage qu'aux piétons ; or, il nous est promis que des chevaux, des véhicules et des voyageurs de toutes sortes pourront simultanément traverser le pont dans l'un et l'autre sens. N'a-t-on pas aussi annoncé de grandes piles, qui surgiront d'elles-mêmes du Fleuve ?

Les yeux toujours fixés sur sa main, la Vieille, n'y tenant plus, voulut à ce moment se retirer.

— Accorde-moi un instaift de plus, lui dit alors Lilia, et emporte mon pauvre serin. Prie la Lampe de le transmuer en une belle topaze.

Par mon contact, je pourrai ensuite l'animer, si bien qu'avec ton bon carlin, il deviendra mon meilleur passe-temps. Mais cours de toutes tes forces, car, dès que le soleil sera couché, une irrémédiable putréfaction s'attaquera au chétif animal, en dissolvant à jamais la belle cohésion de sa forme.

La Vieille enveloppa le petit cadavre dans de tendres feuilles, plaça le tout dans sa corbeille et s'éloigna au plus vite.

— Quoi qu'il en soit, reprit alors le Serpent, le Temple est bâti.

— Mais il ne se dresse pas encore au bord du Fleuve, répartit la Belle.

— Non, car il attend son heure dans les profondeurs de la terre, poursuivit le Serpent ; j'ai vu les Rois et je leur ai parlé.

— Mais quand se lèveront-ils ? demanda Lilia.

— J'ai entendu retentir le Temple de la grande parole : les temps sont accomplis !

Une agréable sérénité se répandit à ces mots sur le visage de la Belle.

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— C'est la deuxième fois, que j'entends aujourd'hui ces heureuses paroles. Quand donc viendra le jour où je les entendrai trois fois?

Elle se leva, et aussitôt une ravissante jeune fille se détacha du bocage, pour venir prendre la harpe de Lilia. Le pliant d'ivoire sculpté fut enlevé immédiatement après par une seconde servante, qui le prit sous son bras avec le coussin argenté. Une troisième se mit ensuite à la disposition de la Belle pour l'abriter, au cours de sa promenade, sous un grand parasol brodé de perles. Ces trois jeunes filles étaient attrayantes au delà de toute expression, et cependant elles ne contribuaient qu'à rehausser la beauté de Lilia, car, de l'aveu général, elles ne lui étaient aucunement comparables.

Ayant examiné complaisamment le Carlin merveilleux, la belle Lilia se pencha vers lui et le toucha. A son contact, il se leva, comme mû par un ressort ; puis, ayant jeté autour de lui un regard éveillé, il se mit à courir de ci et de là, pour s'élancer finalement

vers sa bienfaitrice avec les plus vives démonstrations d'attachement. Elle le prit dans ses bras et le pressa contre son sein.

-- Que tu es froid ! s'exclama-t-elle alors ; mais bien que tu ne sois animé que d'une vie incomplète, tu n'en es pas moins ici le bienvenu. Je t'aimerai tendrement, je partagerai tes jeux, tu auras mes caresses amicales et je te serrerai fermement contre mon cœur.

Le lâchant ensuite, elle le chassa loin d'elle, pour le rappeler aussitôt, jouant ainsi avec lui sur le gazon, en y apportant une grâce, un entrain et une candeur qui obligeaient le spectateur à partager sa joie, tout comme naguère, à la vue de sa douleur, tous les cœurs s'étaient ouverts à la compassion.

Cette gaieté, ce gracieux badinage, furent interrompus par l'arrivée du prince mélancolique. Il approcha, toujours le même, sauf que la chaleur du jour semblait avoir mis le comble à son accablement. En présence de sa bienaimée, il devenait, en outre, plus pâle d'instant en instant. Sur son poing, l'Epervier aux

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ailes pendantes se tenait aussi timide qu'une colombe.

— Tu n'es pas aimable, lui reprocha Lilia, d'offenser mes regards par la vue de cette affreuse bête qui a causé la mort de mon petit chanteur.

— Ne maudis point ce malheureux oiseau, répondit le jeune homme : n'accuse que ton propre destin et le sort, et concède que je fasse ma société du compagnon de ma misère.

Le Carlin n'avait cessé de folâtrer autour de la Belle, qui stimulait très aimablement l'animation de son favori translucide. Elle battait des mains pour le mettre en fuite, puis elle courait, afin de l'entraîner à la suivre. Elle cherchait à le saisir lorsqu'il fuyait, et le chassait, dès qu'il tentait de se presser contre elle. Le jeune homme observait ce jeu en silence avec un dépit croissant.

Mais, en voyant Lilia prendre dans ses bras l'odieuse bête, qu'il jugeait affreuse, la serrer contre sa blanche poitrine et finalement poser ses lèvres célestes sur le noir museau, alors, exaspéré, le jeune homme s'écria :

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— Faut-il, quand un destin funeste me condamne à vivre en ta présence dans une séparation éternelle peut-être ; quand j'ai tout perdu par toi, y compris ma personnalité, faut-il, de mes yeux, que je constate à quel point une monstruosité contre nature peut exciter ta joie, captiver tes affections et jouir de tes embrassements ! Dois-je longtemps encore me contenter d'aller et de revenir, en arpentant le morne circuit qui mène alternativement d'une rive à l'autre du Fleuve ? Non ! Une étincelle de l'ancien héroïsme s'est conservée en moi : qu'elle jette donc en ce moment sa dernière flamme ! Si les pierres sont admises à reposer contre ton sein, que je devienne pierre ! Si ton contact tue, je veux mourir de ta main !

Un brusque mouvement accompagna ces paroles ; l'Epervier prit péniblement son vol et le malheureux prince se précipita vers la Belle. — Instinctivement celle-ci tendit les mains pour l'écarter, mais n'en toucha que plus rapidement le jeune homme, qui, perdant conscience, vint s'effondrer dans ses bras.

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Epouvantée de sentir contre son sein le poids de ce beau corps, elle recula en poussant un cri d'horreur, laissant ainsi glisser à terre son fiancé inanimé.

La catastrophe s'était produite. Immobile, la douce Lilia fixait d'un œil hagard le cadavre inanimé. Son cœur semblait avoir cessé de battre et pas une larme n'apparaissait à ses paupières. Le Carlin s'agita vainement pour obtenir une caresse : le monde entier venait de mourir pour elle, en même temps que son bien-aimé. Dans le mutisme de son désespoir, elle n'aspirait pas à être secourue, car elle ne concevait aucune possibilité de secours.

Le Serpent, par contre, se démena d'autant plus diligemment, comme s'il se préoccupait d'un sauvetage. Ses étranges contorsions devaient servir à parer, du moins, aux suites les plus immédiates de la terrible fatalité. Décrivant autour du cadavre un vaste cercle, il retint finalement entre ses dents l'extrémité de sa queue, puis ne bougea plus.

Peu après, l'une des belles suivantes de Li-

lia vint apporter le pliant d'ivoire, en invitant gracieusement sa maîtresse à y prendre place. Un autre parut ensuite, tenant un voile couleur de feu, qu'elle posa sur la tête de Lilia, moins pour la couvrir que pour la parer. La Belle reçut enfin la harpe des mains de la troisième suivante. A peine les cordes du splendide instrument eurent-elles rendu quelques sons, que la première des jeunes filles reparut avec un brillant miroir de forme ronde. Se tenant en face de Lilia, elle exposa ainsi à ses regards l'image la plus ravissante du monde, car la douleur exaltait sa beauté, le voile accentuait ses charmes et la harpe faisait ressortir sa grâce. Son aspect était à ce point adorable, que, tout en compatissant à la navrante situation de Lilia, on aurait voulu pouvoir fixer à jamais son image du moment. Son paisible regard attaché au miroir, la Belle, après avoir fait retentir les cordes des plus mélodieux accords, semblait en proie à un redoublement de douleur, qui se traduisait en notes d'une puissante intensité pathétique. A diverses reprises, Lilia essaya de chanter,

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mais aucun son ne voulut sortir de sa gorge. A la longue, cependant, un flot de larmes apporta une détente à Tâpreté de ses peines. Deux suivantes empressées vinrent alors la soutenir, tandis que la troisième, voyant la harpe échapper aux mains de sa maîtresse, recueillit à temps l'instrument qu'elle emporta aussitôt.

— Qui nous amènera l'Homme à la Lampe avant le coucher du soleil ? siffla le Serpent tout bas, mais très perceptiblement. Les jeunes filles se regardèrent, inquiètes, et les larmes de Lilia coulèrent plus abondantes. A ce moment, la Vieille à la corbeille revint, essoufflée.

— Je suis perdue et mutilée ! cria-t-elle. Voyez, ma main a presque entièrement disparu. Ni le Passeur, ni le Géant n'ont voulu me traverser, parce que je reste débitrice de l'eau. Vainement ai-je offert cent choux et cent oignons : on ne veut que trois pièces ; or, impossible de découvrir le moindre artichaut dans cette région I

— Oubliez votre détresse, répondit le Ser-

pent, et tâchez de nous secourir ; il se peut que notre salut soit aussi le vôtre. Gourez en toute hâte à la recherche des Feux Follets. Il fait encore trop clair pour que vous puissiez les apercevoir, mais peut-être les entendrezvous rire et voltiger. S'ils se hâtent, le Géant pourra encore leur faire franchir le Fleuve ; il ne leur restera plus ensuite qu'à rejoindre l'Homme à la Lampe et à nous l'envoyer.

La fenmie courut de toutes ses forces, et le Serpent attendit avec non moins d'impatience que Lilia l'issue du message. Malheureusement, les rayons du soleil couchant ne doraient déjà plus que le sommet des arbres du fourré, tandis que de longues ombres s'étendaient au-dessus du lac et de la prairie. Le Serpent s'agita fébrilement et Lilia fondit en larmes.

A ce moment critique, le Serpent lança de toutes parts des regards anxieux, car il redoutait que, le soleil disparu, la putréfaction ne vînt, d'un instant à l'autre, rompre le cercle magique, pour s'attaquer irrésistiblement

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au beau jeune homme. Dans les hauteurs de Tair, il aperçut finalement TÉpervier, dont les derniers rayons du soleil empourpraient le plumage. Cet indice favorable fit tressaillir de joie le Serpent, qui ne se trompait pas, car peu après on vit THomme à la Lampe traverser le lac, en glissant à la surface de Teau à l'instar d'un patineur.

Le Serpent se garda bien de modifier sa position ; mais Lilia se leva pour aller audevant du nouveau-venu, en s'écriant :

— Quel bon esprit te dirige vers nous en ce moment, alors que nous t'attendons avec une extrême anxiété et que nous avons tant besoin de toi ?

^ — Je suis poussé, répondit l'Homme, par l'esprit de ma Lampe, et c'est l'Épervier qui m'a conduit ici. Dès que l'on a besoin de moi, ma lampe pétille ; je cherche alors un signe d'orientation, et un oiseau ou quelque météore m'indique la direction que je dois suivre. Rassure-toi, ravissante enfant ; mon secours sera-t-il efficace, je l'ignore : l'individu isolé reste impuissant ; mais il devient apte à

secourir si, à l'heure opportune, il sait s'unir à de nombreuses autres forces. Retardons la marche des choses et espérons.

— Maintiens ton cercle clos ! poursuivit-il, s'adressant au Serpent. Puis, s'asseyant sur un tertre auprès de lui, il dirigea sur le cadavre la lumière de la Lampe. Sur son ordre, les servantes allèrent ensuite prendre dans la corbeille abandonnée par la Vieille le corps du gentil petit serin, qu'elles apportèrent, pour le placer, lui aussi, dans le cercle.

Le soleil ayant disparu, les ténèbres ne tardèrent pas à être assez épaisses pour révéler la lumière qui se dégageait, non seulement du Serpent et de la Lampe, mais aussi du voile de Lilia. L'étoffe projetait les lueurs d'une tendre aurore sur les joues pâles et le blanc vêtement de la jeune fille. Ce spectacle d'une grâce infinie réconforta les assistants, qui se considéraient les uns les autres avec recueillement, une ferme espérance atténuant désormais leurs peines et chagrins.

Ces dispositions firent accueillir avec satisfaction le retour de la Vieille, escortée par

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