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les deux flammes joviales. Celles-ci avaient dû se livrer encore à des excès de prodigalité, tellement elles étaient devenues fluettes ! Elles ne s'en montrèrent d'ailleurs que plus empressées auprès de la princesse et des autres belles. Avec une parfaite assurance et une grande vivacité d'expression, elles dirent des choses, somme toute, assez banales. Leur admiration s'inspira plus particulièrement du charme que le voile lumineux répandait sur Lilia et ses suivantes. Les belles baissaient les yeux avec modestie, effectivement embellies par la louange de leur beauté. Toute l'assistance était calme et rassérénée, sauf la Vieille. En dépit des assurances de son mari, qui avait affirmé que la main de sa femme ne pouvait plus diminuer tant qu'elle serait éclairée par la Lampe, la malheureuse ne cessait de geindre, prétendant qu'avant minuit le noble membre aurait entièrement disparu, si les choses continuaient à suivre leur cours.
Le Vieux avait prêté aux propos des Feux Follets une oreille attentive, en prenant plai-
sir à une conversation qui avait l'heureux effet de divertir et d'égayer Lilia. De fait, minuit survint, on ne sut comment. Après avoir observé les étoiles, le Vieux dit alors gravement :
— Nous nous trouvons réunis à l'heure propice : que chacun accomplisse sa tâche, que chacun soit fidèle à son devoir, et les peines individuelles se fondront dans le bonheur général, tout comme les joies particulières se résorbent dans une calamité universelle.
Une rumeur singulière s'éleva comme réponse à ces paroles, car toutes les personnes présentes, se parlant à elles-mêmes, se mirent à expliquer tout haut ce qu'elles avaient à faire. Seules, les trois filles d'honneur restèrent muettes. Elles s'étaient endormies, l'une auprès de la harpe, l'autre près du parasol et la troisième à côté du pliant ; on ne pouvait leur en tenir rigueur, vu l'heure avancée. Les jouvenceaux flamboyants leur avaient bien consacré, au début, quelques politesses passagères ; mais leurs hommages ne s'étaient plus
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adressés finalement qu'à Lilia, la Belle des belles.
— Emporte le miroir ! ordonna dès lors le Vieux à TEpervier. Va guetter le premier rayon du soleil, afin de le recueillir du plus haut des airs et en renvoyer le reflet sur les dormeuses.
Jusque-là immobile, le Serpent entra désormais en mouvement. Bientôt il rompit le cercle, et, décrivant de grandes boucles avec lenteur, il se dirigea vers le Fleuve, immédiatement suivi par les deux Feux Follets, dont Tattitude devint si digne, qu'on aurait pu les prendre pour les flammes les plus sérieuses du monde.
La corbeille, dont la faible phosphorescence avait à peine été remarquée jusqu'alors, fut distendue à ce moment par la Vieille et son mari, qui, tirant en sens contraire, l'allongèrent démesurément, tout en augmentant son pouvoir lumineux en proportion de l'étirement. Dès que la dimension requise fut atteinte, la corbeille, devenue cercueil, reçut le cadavre du jeune homme, sur la poitrine du-
LB SERPENT TERT
quel fut déposé le serin mort. Ainsi chargé, le panier se leva de lui-même, pour se maintenir au-dessus de la tête de la Vieille, qui se hâta de suivre les Feux Follets. Emportant sous son bras le Carlin, la belle Lilia suivit la Vieille. Quant à l'Homme à la Lampe, il ferma ce cortège lumineux, qui, par la diversité des lueurs répandues, éclaira la région de la plus étrange manière.
Parvenue au Fleuve, la compagnie fut saisie d'admiration devant l'arche incomparable qui reliait les deux rives, grâce au Serpent bienfaisant, dont le corps formait un pont lumineux. Si, de jour, les pierres précieuses transparentes, qui semblaient composer cette singulière construction, avaient offert un spectacle ravissant, on s'extasiait de nuit de leur éblouissante magnificence. Par le haut, la partie convexe de l'arc lumineux tranchait vivement sur le ciel sombre ; il n'en était pas de même de la partie concave, qui dardait de vifs rayons vers le centre, rappelant ainsi la solidité mobile de l'édifice. Le cortège traversa lentement, à la stupéfaction du Passeur, qui.
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LB SEHPENT VERT
de sa cabane, observait à distance l'arc lumineux et les étranges lumières défilant au-dessus de la courbure.
Le cortège venait à peine d'atteindre la rive opposée, lorsque le pont se mit à osciller à la façon qui lui était particulière et à se rapprocher de l'eau par une série d'ondulations. Peu après, ayant rejoint ses compagnons, le Serpent se hâta de reformer le cercle autour de la corbeille qui s'était abaissée d'elle-même jusqu'au sol. Se penchant alors vers le Serpent, le Vieux lui demanda :
— Qu'as-tu résolu ?
— De me sacrifier avant qu'on ne me sacrifie, répondit le Serpent. Promets-moi de ne laisser aucune pierre sur le rivage.
Le Vieux le promit, puis il dit à la belle Lilia :
— Touche le Serpent de ta main gauche, et ton bien-aimé de ta droite I
Lilia s'agenouilla et toucha simultanément le Serpent et le cadavre. Celui-ci sembla revenir immédiatement à la vie; il s'agita dans le
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panier, puis se dressa sur son séant. Lilia voulut embrasser son fiancé, mais le Vieux la retint; il aida par contre le jeune homme à se lever et le guida, comme il sortait du- panier d'abord, puis du cercle magique.
Le Prince se tint debout, et le serin, en voletant, se posa sur son épaule ; la vie leur était revenue à tous deux, mais ils n'avaient pas encore recouvré l'esprit. Le beau fiancé avait les yeux ouverts, mais il ne voyait rien, du moins semblait-il regarder sans prendre part à rien. La surprise provoquée par des faits aussi inattendus fut telle, qu'on ne remarqua pas immédiatement la métamorphose déconcertante que venait de subir le Serpent, dont le beau corps, si souple, s'était décomposé en des milliers de pierres précieuses éclairantes. En voulant reprendre sa corbeille, la Vieille, par mégarde, avait heurté le Serpent, dont les éléments composants s'étaient éparpillés sous le choc; aussi ne restait-il plus de l'ancienne forme animée qu'un splendide cercle de gemmes lumineuses répandues dans l'herbe.
LE SEBPENT VERT
Le Vieux s'empressa de recueillir dans la corbeille toutes les pierres précieuses. Il se fit aider par sa femme, tant pour cette besogne, que pour le transport de la corbeille dont Tinappréciable contenu fut intégralement déversé dans le Fleuve du haut d'un endroit escarpé de la rive. Lilia et la Vieille en éprouvèrent quelque dépit, car elles auraient préféré pouvoir se choisir quelques pierreries pour leur agrément personnel. Comme des étoiles scintillantes, les pierres lumineuses flottèrent parmi les vagues, puis disparurent, sans qu'il fût possible de distinguer si elles se perdirent dans le lointain, ou si elles s'enfoncèrent.
Revenant vers les Feux Follets, le Vieux leur dit alors respectueusement :
— Messieurs, désormais c'est moi qui vais servir de guide et marcher en tête ; mais il vous est réservé de nous rendre un immense service en nous ouvrant la porte du sanctuaire par laquelle nous devons passer et qu'en dehors de vous nul ne saurait ouvrir.
S'inclinant avec civilité, les Feux Follets
passèrent en queue, laissant l'Homme à la Lampe prendre les devants vers le rocher, lequel s'ouvrit à son approche. Le Prince marchait en second, en quelque sorte machinalement, alors que Lilia, recueillie mais incertaine, suivait à une distance trop grande au gré de la Vieille, qui, lui emboîtant le pas, étendait sa main noire, afin que la lumière de la Lampe ne manquât pas un seul instant de l'éclairer. Les Feux Follets fermaient le cortège, en inclinant l'un vers l'autre la pointe de leurs flammes, comme s'ils avaient conversé entre eux.
La marche se poursuivit dans cet ordre jusqu'à la rencontre d'une massive porte d'airain, dont les battants étaient clos à l'aide d'une serrure d'or. Le Vieux fit aussitôt approcher les Feux Follets, qui, sans attendre d'y être longuement encouragés, eurent tôt fait de dévorer serrure et pêne de leurs langues les plus effilées.
^ Lorsque la porte s'ouvrit avec un fracas d'airain, les lumières introduites firent resplendir les statues royales du sanctuaire. Gha-
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cuns'inclina devant les vénérables souverains, les Feux Follets surtout se confondant en révérences contournées.
Après quelques instants de silence, le roi d'or demanda :
— D'où venez-vous ?
— Du monde, répondit le Vieux.
— Où allez-vous? interrogea le roi d'argent. Nous retournons dans le monde, fut la
réponse du Vieux.
— Que venez- vous faire auprès de nous? questionna le roi d'airain.
Vous escorter, expliqua le Vieux.
Le roi composite s'apprêtait à parler, lorsque le roi d'or, dont les Feux Follets s'étaient trop approchés, les apostropha :
Écartez-vous de moi, mon or n'est pas
pour vos langues.
Se glissant alors auprès du roi d'argent, ils se coulèrent contre lui, en agrémentant son vêtement des chauds reflets de leur lumière
jaunâtre.
Vous m'êtes les bienvenus, leur dit-il.
mais je ne puis vous nourrir ; prenez autre
part votre pâture et apportez-moi votre lumière.
En s'éloignant, ils esquivèrent le roi d'airain, qui ne parut pas les apercevoir, et s'attaquèrent au roi composite. D'une voix hésitante, celui-ci s'écria :
— Qui dominera le monde ?
— Celui qui tiendra sur ses pieds ! répondit le Vieux.
— Alors, c'est moi ! poursuivit le roi composite.
— C'est ce que nous allons savoir, fut la réplique du Vieux, car les temps sont révolus.
A ces mots la belle Lilia, se jetant au cou du Vieux, l'embrassa tendrement.
— Saint père, lui dit-elle, je te remercie de tout mon cœur, car j'entends pour la troisième fois cette parole fatidique.
Elle venait à peine de parler, qu'elle se serra plus fortement encore contre le Vieillard, car, sous leurs pieds, le sol se mit à vaciller. La Vieille et le jeune homme éprouvèrent de même le besoin de se soutenir mutuellement;
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seuls, dans leur mobilité, les Feux Follets ne 8*ap3rçurent de rien.
L'ensemble du Temple, on s'en rendait distinctement compte, venait d'entrer en mouvement, à l'instar d'un navire qui lentement sort du port une fois ses ancres levées. Les profondeurs de la terre semblaient s'ouvrir pour livrer passage au sanctuaire, qui ne heurta rien, aucun rocher ne lui barrant la
route.
Pendant quelques instants, une pluie fine tomba par l'ouverture de la coupole. Le Vieux tint alors plus fermement la belle Lilia, en
lui disant :
Nous sommes sous le Fleuve et nous
touchons au but.
Peu après, on put se croire immobile ; mais c'était une illusion, car le Temple montait.
Un singulier bruit se fit entendre soudain dans la hauteur. Un amas désordonné de planches et de poutres se fraya passage avec craquement à travers l'ouverture d« la cou-
pôle. Effrayées, Lilia et la Vieille sautèrent de côté, tandis que le Vieux à la Lampe, saisissant le jeune homme, le retint sur place. La cabane du passeur, car c'est elle que, dans son ascension, le Temple avait détachée du Bol, dégringola dès lors par débris, qui, peu à peu, recouvrirent le Prince et son protecteur.
Les femmes poussèrent des cris et le sanctuaire fut ébranlé comme un navire subitement échoué. Anxieuses, les femmes firent dans le demi-jour le tour de la cabane qui avait repris sa forme primitive. La porte en était close et nul à l'intérieur ne semblait entendre les coups qu'elles y frappaient. Elles heurtèrent plus fort, et furent surprises finalement d'entendre le bois rendre un son métallique. Par la vertu de la Lampe qui s'y trouvait enfermée, la substance de la cabane venait, du dedans au dehors, d'être entièrement transmuée en argent. Du même coup, une modification se produisit dans la forme de la cabane, car, répugnant à la configuration accidentelle en planches, poutres et po-
leaux, le noble métal s'étirait de lui-même, pour constituer une admirable châsse, du travail le plus accompli. Un splendide petit temple se dressa de la sorte au milieu du grand, qui eut ainsi un autel digne de lui.
Par un escalier intérieur, le Prince monta sur une plateforme qui couronnait le sanctuaire minuscule. L'Homme à la Lampe éclairait ses pas, tandis qu'un autre personnage, vêtu d'une courte tunique blanche, soutenait d'une main le jeune homme et portait de l'autre une rame d'argent. On reconnaissait en lui le Passeur, dont la demeure venait d'être métamorphosée.
A son tour, la belle Lilia se mit à gravir les marches qui, extérieurement, conduisaient du sol du Temple au sommet de l'autel ; mais il ne lui fut pas encore permis d'approcher son bien-aimé. La Vieille, dont la main était devenue de plus en plus petite tant que la Lampe avait été cachée, se mit alors à gémir :
— Mon malheur s'accomplira-t-il malgré tout ! Parmi tant de miracles, ne s'en produira-t-il aucun pour sauver ma main **
Lui indiquant la porte ouverte, son mari répondit :
— Le jour se lève ! Hâte-toi et va te baigner dans le Fleuve I
— Beau conseil ! Tu veux donc que je devienne noire tout entière et que je disparaisse totalement, puisque je n'ai pas acquitté ma dette !
— Va et fais ce que je te dis 1 répliqua le Vieux, toutes les dettes sont remises.
La Vieille disparut et, au même moment, la lumière du soleil levant frappa le rebord de la coupole. Se plaçant entre les jeunes gens, le Vieux alors prononça d'une voix forte :
— Trois régnent sur terre : Sagesse, Apparence et Force.
Au premier des trois mots, le roi d'or s'était avancé, au second le roi d'argent s'était levé et au troisième le roi d'airain s'était lentement mis sur pied, alors que le roi composite s'affaissait avec maladresse.
Malgré la solennité du moment, il était
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difficile de le considérer sans rire, car il n'était ni assis, ni étendu, ni appuyé, mais effondré dans une posture grotesque.
Les Feux Follets, qui s'étaient jusque-là empressés autour de lui, venaient de s'en écarter. Bien que la clarté matinale les eût pâlis, ils n'en apparaissaient pas moins copieusement réconfortés et bien en flammes. Très habilement, ils étaient parvenus, grâce à leurs langues déliées, à lécher jusqu'à la dernière parcelle des veines d'or du colosse. Les interstices irréguliers ainsi creusés purent se maintenir vides un certain temps, la statue conservant de ce fait son aspect général. Mais finalement, quand tout fut dévoré, jusqu'aux moindres veinules, un effondrement brusque se produisit, précisément dans le torse, qui, dans la posture assise, reste •droit, alors que les membres se plient. Or, le contraire avait eu lieu, engendrant une xîombinaison difforme de raideur et d'aplatistiement, dont il fallait détourner les yeux pour ne pas souffrir de son aspect à la fois •nridicule et rébarbatif, car rien de plus répu-
gnant que cette figure disloquée non encore réduite en monceau.
Cette catastrophe fut un signal pour l'Homme à la Lampe, qui, conduisant le beau jouvenceau, dont le regard conservait la fixité de régarement intellectuel, le fit descendre de l'autel et marcher droit sur le roi d'airain. Aux pieds du puissant monarque gisait un glaive dans son fourreau de bronze. Le jeune homme s'en ceignit.
— Le glaive au côté gauche, la main droite libre ! s'écria le formidable potentat.
Dès que le jouvenceau fut présenté au roi d'argent, celui-ci inclina vers lui son sceptre, que le Prince prit en sa main gauche. D'une voix bienveillante, le roi dit alors :
— Pais les brebis !
Arrivé enfin auprès du roi d'or, celui-ci, comme pour donner sa bénédiction paternelle, posa sur la tête du jeune homme la couronne de chêne, en disant :
— Reconnais le bien suprême I Pendant que ces rites s'accomplissaient, le
Vieillard avait très attentivement observé le
LB SERPENT VERT
jouvenceau. Dès que celui-ci eut ceint le glaive, sa poitrine s'était dilatée, ses bras s'étaient crispés et sa marche avait pris plus d'assurance. Lorsqu'il prit le sceptre en main, sa vigueur parut se calmer, tout en puisant dans une grâce inexprimable un surcroît de puissance. Mais au contact de la couronne de chêne, qui s'associa harmonieusement à la chevelure bouclée du jeune homme, on vit son visage s'animer ; la plus vive intelligence brilla dans son regard, et la première parole qui tomba de ses lèvres fut : Lilia l
— Chère Lilia ! s'écria-t-il en s'élançant sur les marches d'argent qui conduisaient au sommet de l'autel, d'où la jeune fille avait suivi toutes les phases de la transfiguration de son fiancé, chère Lilia ! L'homme qui a reçu tout en partage pourrait-il aspirer à rien de plus précieux que l'innocence et la paisible affection qui rayonnent de ton sein ? — Oh I mon ami, poursuivit-il en se tournant vers le Vieillard, sans perdre de vue les trois statues sacrées, splendide et stable est le règne de nos pères, mais tu as oublié la quatrième
force, qui, antérieurement à toutes les autres, règne sur le monde d'une manière plus universelle et plus certaine : la force de l'amour ! A ces mots, il serra dans ses bras la jeune fille, qui avait rejeté son voile et dont les joues s'animèrent de l'incarnat le plus ravissant, désormais inaltérable.
Le vieillard dit alors en souriant :
— L'amour ne règne point, mais il préside à toute formation, ce qui est bien supérieur*. Tandis que ces solennités se déroulaient, le jour s'était entièrement levé, sans que nul n'y prît garde au milieu de l'exultation de la joie générale. La clarté grandissante qui pénétrait par l'ouverture de la porte attira cependant l'attention au dehors. Chacun fut alors surpris du spectacle qui s'offrait à la vue. Une vaste place, entourée de colonnes, s'étendait devant le temple et conduisait à un pont magnifique, aux arches multiples, jeté
1. Die Liebe hemcht nicht^ &ber sie bildetj and dM ist mehr. Bilden signifie former, façonner, modeler, créer, organiser, constituer, instruire, cultiver, former l'esprit, civiliser, policer un peuple.
fit
sur le Fleuve. De splendides colonnades longeaient ce pont de chaque côté, abritant les piétons, qui, par milliers déjà, circulaient dans les deux sens avec la plus grande facilité. Le large espace du milieu livrait passage à une affluence incessante de troupeaux, de bêtes de somme, de cavaliers et de véhicules, qui, sans la moindre confusion, traversaient dans Tune et Tautre direction. Chacun paraissait émerveillé de voir tant de splendeur aussi admirablement adaptée aux besoins pratiques. Quant au nouveau roi et à sa compagne, leur ravissement en présence de l'animation et de la vie de ce grand peuple ne fut comparable qu'au bonheur qu'ils puisaient dans leur mutuel amour.
— Honore la mémoire du Serpent ! dit alors l'Homme à la Lampe en s'adressant au roi. Tu lui dois la vie, et tes peuples lui sont redevables de ce pont, grâce auquel les rives voisines ont pu se peupler et devenir un domaine uni. Les gemmes flottantes et lumineuses, en lesquelles s'était décomposé son corps sacrifié, constituent les piles de ce pont
magnifique, qui, surgissant de ces piles, s'est construit et se conservera de lui-même.
Des explications allaient être demandées relativement à ce mystère, lorsque quatre belles jeunes filles franchirent le seuil du temple. La harpe, le parasol et le pliant firent reconnaître sans hésitation en trois d'entre elles les suivantes de Lilia. Mais la quatrième, certes la première en beauté, semblait une nouvelle venue, déjà familiarisée cependant avec le trio, qu'elle animait par son joyeux badinage, tandis qu'elle traversait le Temple, jusqu'aux marches d'argent qu'elle n'hésita pas à gravir.
— Me croiras-tu désormais ? ma chère femme, lui dit alors l'Homme à la Lampe. Sois heureuse, de même que toute créature qui, ce matin, se baignera dans le Fleuve !
Rajeunie et transfigurée, la Vieille n'offrait plus la moindre trace de son précédent aspect. Pleine de fougue juvénile, elle sauta au cou de l'Homme à la Lampe, qui accueillit avec complaisance ces marques de tendresse.
— Si je te parais trop vieux, lui dit-il en
souriant, tu es en droit aujourd'hui de te choisir un autre époux. A partir de ce jour, nul mariage n'est valable, à moins qu'il ne soit renouvelé.
— Ignores-tu donc répondit-elle, que, toi aussi, tu es devenu plus jeune ?
— Je me réjouis d'apparaître à tes yeux comme un vaillant jeune homme ; j'accepte donc à nouveau ta main et suis tout disposé à vivre avec toi jusqu'au prochain millénaire.
La reine félicita sa nouvelle amie, puis descendit avec elle et les autres suivantes l'escalier conduisant dans l'intérieur de l'autel. Le roi et les deux hommes restèrent par contre sur la plate-forme, d'où ils pouvaient observer le pont et l'agitation de la foule.
La satisfaction du roi fut de courte durée, car il ne tarda pas à être témoin d'un spectacle affligeant. Mal réveillé de son sommeil, le lourd Géant venait de s'engager gauchement sur le pont, où il provoquait une indescriptible confusion. Comme d'ordinaire, il s'était levé à moitié endormi, pour aller pren-
dre son bain coutumier à l'endroit habituel du Fleuve. Mais voici qu'au lieu d'entrer dans l'eau, il sentait un sol sec sous ses pieds, tandis qu'il avançait en titubant sur le large pavage du pont. Si maladroitement qu'il se fût élancé au milieu des gens et des animaux, sa présence, visible pour tous, provoquait un effarement général, mais nul n'en ressentait les effets. Il n'en fut plus de même lorsque, pour se frotter les yeux que le soleil venait de frapper, le colosse leva les bras ; car l'ombre de ses formidables poings bouscula irrésistiblement la foule sur laquelle elle passa. Bêtes et gens furent renversés, blessés ou meurtris, et couraient risque d'être précipités dans le Fleuve.
A la vue de ce méfait, le roi ne put s'empêcher de porter la main à son glaive ; mais, réfléchissant, il considéra plein de calme d'abord son sceptre, puis la lampe et la rame de ses compagnons.
— Je devine ta pensée, lui dit alors l'Homme à la Lampe, mais, contre cet impuissant, nous restons nous-mêmes impuissants en dépit de
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toutes les puissances dont nous disposons. Sois sans inquiétude ! II ne commettra plus d'autre action nuisible, et nous avons la chance que son ombre ne soit pas tournée vers nous.
Le Géant cependant s'était approché. Stupéfait de ce que lui révélaient ses yeux grands ouverts, il avait laissé retomber ses bras et ne causait plus de dommage ; mais il avançait toujours. Déjà il traversait l'avant-cour, se dirigeant droit vers la porte du Temple, lorsque, parvenu au point central de la place, il se trouva brusquement fixé au sol. Il venait d'être transformé en une immense etsplendide statue de pierre rougeâtre et luisante. Son ombre désormais indiquait les heures, figurées sur un pavé circulaire, non par des chiffres, mais par une série de compositions en mosaïque, retraçant de nobles images d'une haute signification.
Cette application utile de Tombre du Titan donna grande satisfaction au roi. Quant à la reine, qui, escortée de ses suivantes, venait de surgir merveilleusement parée de l'intérieur de Tautel. sa surprise fut vive à l'aspect de
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l'étrange monument, dont la masse obstruait presque la vue du pont.
Rassuré par l'immobilité du Géant, le peuple ne tarda pas à s'en rapprocher, puis à l'entourer, tout en s'extasiant sur la métamorphose subie. La foule ensuite se tourna vers le Temple, qu'elle ne semblait pas avoir aperçu plus tôt.
Elle se pressait pour en franchir la porte, lorsque, du haut des airs, l'Epervier renvoya sur l'autel, par l'ouverture de la coupole, un faisceau de lumière solaire captée à l'aide du miroir dont il était porteur. Au sein du demijour mystérieux du sanctuaire, le roi, la reine et leur suite parurent ainsi baignés d'une clarté céleste. Le peuple se prosterna à cette vue, saisi d'un religieux respect.
Lorsque, remise de son émotion, la foule se releva, le roi et les siens avaient disparu par l'escalier intérieur de l'autel, que des passages secrets reliaient au palais. Le peuple alors se répandit dans le Temple pour satisfaire sa curiosité. Les trois rois restés debout furent examinés avec un étonnement plein de véné-
ration. Mais rien n'intrigua autant que la masse confuse, qui, dans la quatrième niche, était soigneusement dissimulée sous un précieux tapis. Le roi effondré avait été recouvert d*un splendide tissu, voile charitable, qu'aucun œil ne parvenait à percer et qu'aucune main ne se permettait de soulever.
Ne se lassant pas de contempler et d'admirer, la foule grossissante aurait fini par s'écraser dans le Temple, sans une diversion qui vint fort à propos attirer son attention vers la grande place.
Subitement, les dalles de marbre y avaient retenti d'un bruit de pièces d'or paraissant tomber du ciel ; les personnes les plus proches s'étaient aussitôt précipitées sur le métal précieux. Le phénomène se reproduisit à diverses reprises, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. En se retirant, les Feux Follets avaient ainsi voulu se distraire par une joyeuse dilapidation de l'or qu'ils avaient su extraire des veines du roi effondré. Avide, la foule courut longuement de ci de là, se pressant et se bousculant, alors même qu'il ne tombait plus de
pièces d'or. Finalement, tout reprit son cours normal, chacun peu à peu ne se préoccupant plus que de poursuivre sa route. Jusqu'à ce jour, le pont fourmille ainsi de passants et le Temple est le plus fréquenté de la terre.
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