ANCIENNE MAISON AUBERT NOUVEAUTÉS
Derrière les quatre grands panneaux de glaces, quelques étoffes discrètes sont drapées. La simplicité de cette montre indique tout de suite que
l'on a affaire à une de ces maisons sérieuses qui, possédant leur clientèle, n'ont pas besoin de raccrocher le passant.
Ce magasin, le premier d'Arblay en importance et en réputation, avait commencé par être une modeste boutique où trônait Méranie Aubert, tandis que son frère servait les clients. Peu à peu, grâce à l'habileté commerciale du couple fraternel, la boutique s'était agrandie. Pendant que Adolphe Aubert courait le monde à la poursuite de fumées, son frère et sa sœur amassaient une fortune qui, dit-on, approchait du million quand ils se retirèrent pour se consacrer exclusivement à la dévotion.
« Les Aubert » étaient célèbres par leur originalité. Jamais on ne les apercevait l'un sans l'autre, passant toujours par le même chemin et aux mêmes heures, et dans quel équipage ! Avec son feutre crasseux, enfoncé sur les oreilles, son pardessus à pèlerine montrant la corde, son foulard en torchon, Louis Aubert était plutôt fait pour recevoir l'aumône que pour la donner. Des mèches de cheveux d'un blond décoloré pendaient sur son col, une barbe en désordre lui mangeait la figure. Court et bedonnant, il traînait la jambe et marchait sur le bas de son pantalon qui tom-
bait. Mademoiselle Méranie dépassait son frère des épaules ; elle avait une carrure et un air de gendarme pas commode. Elle portait sur elle toute sa garde-robe, sous les espèces d'un chàle noir et d'un vêtement de nuance indéfinissable qui, par leur longévité, plaidaient en faveur des tissus vendus dans sa maison ; une capote, les brides nouées sous le menton, branlait au sommet de ses bandeaux gris clairsemés.
Les deux vieillards vivaient absolument en ours. Connus de tout Arblay comme négociants, dans leur privé ils simulaient la distraction pour n'avoir à connaître personne. Ils se suffisaient à eux-mêmes. Tyrannique et jalouse, mademoiselle Méranie tenait son cadet sous sa tutelle; pendant le peu de mois que celui-ci avait été marié, elle avait aussi mené sa belle-sœur tambour battant.
Longtemps la société d'Arblay n'avait vu en eux que des fournisseurs, et Camille Laurière était alors médiocrement flattée qu'ils lussent les cousins de sa défunte mère. Plus tard, fortune faite, et grâce à leurs bonnes opinions, ils obtinrent plus d'estime. M. Laurière, qui savait par sa sœur la religieuse à quoi s'en tenir sur eux, engagea vivement sa femme à leur rendre ses devoirs de parenté. Elle s'y prêta de bonne grâce, car, si
elle avait été offusquée par l'existence du magasin, elle était toujours sensible à la richesse. Les Aubert reçurent sa visite annuelle sans témoigner le moindre plaisir. Madame Laurière mit cette froideur sur le compte de l'originalité ; nul ne pouvait se vanter d'avoir été reçu mieux qu'elle.
La rébarbative mademoiselle Aubert avait pourtant des réserves de sourires. Devant une cornette ou une soutane, elle se transfigurait : elle prenait des mines affables qui découvraient ses longues dents jaunes, et sa parole devenait de miel. Profitant de cet exemple, son frère recouvrait son naturel: effacé et doux, il n'eût pas demandé mieux que de montrer à tout le monde sa bienveillance, mais, sous le regard sévère de son mentor, il se renfermait et adoptait devant les gens un air d'ennui stupide.
Le curé de leur paroisse était le seul prêtre à qui les Aubert fissent mauvais visage. Ils étaient convaincus que sa religion n'était pas d'aussi bon teint que la religion pratiquée dans les établissements de toute nature, hospices, couvents, maisons d'éducation et de refuge, entretenus par la dévote générosité des Arblaisiens. Non seulement ils n'étaient pas de ses fidèles et ne fréquentaient qu'aux chapelles, mais ils étaient ses ennemis
déclarés. Les couvents savaient reconnaître la préférence qui leur était accordée : ce n'étaient que prévenances, attentions délicates, petits soins. Louis Aubert ne pouvait avoir une crise de rhumatisme sans que la sœur Marie- des-Anges, économe à l'Orphelinat de la Sainte-Crèche, en fût informée comme par miracle et s'empressât de tout abandonner pour accourir. Les maisons religieuses rivalisaient de dévouement, avec une sourde jalousie de l'une à l'autre. Le frère et la sœur se laissaient choyer avec impartialité; à peine se livraient-ils parfois à un innocent jeu de bascule, qui leur valait de toutes parts un redoublement de zèle.
Sans trop savoir d'où provenait ce bruit, tout le monde affirmait : « Ils laisseront leur fortune aux œuvres ».
C'était là-dessus seulement que reposait la réputation de charité des Aubert. Rancunier, leur curé répétait volontiers entre collègues :
— Ces pingres-là ont tout promis pour le lendemain de leur mort afin de ne pas être harcelés de leur vivant !
La discrétion des bonnes sœurs envers ses deux paroissiens paraissait lui donner raison. Que les Aubert se fussent ou non ouverts de leurs inten-
LE SERVAGE Gi
tions, qu'ils y eussent ou non apporté du calcul, le résultat était le même pour leur tranquillité. Mademoiselle Méranie sauvait Fhonneur avec certains présents bienvenus, « sacrés-cœurs » en plâtre colorié, nappes d'autel, ou chemins de croix.
Lorsque madame Laurière vint à Arblay en villégiature, un de ses premiers soins fut de tenir la parole qu'elle s'était donnée. Elle alla trouver l'oncle et la tante de sa malheureuse amie pour les mettre au courant et les intéresser à la situation. Autoritaire, elle prenait aisément ses désirs pour des réalités.
Les politesses échangées, et du côté des Aubert avec l'indifférence qui leur était coutumière, elle aborda son sujet.
— J'ai pris sur moi de vous informer, conclutelle, son exposition achevée. Vous ignoriez peutêtre...
Elle espérait qu'il serait inutile de s'expliquer carrément. Le métier de solliciteuse ne lui allait pas. Mais mademoiselle Aubert, qui avait écouté son discours sans trahir aucun sentiment, riposta :
— Nous connaissons tous ces détails. Madame de Germoise récolte ce que son père a semé. Il n'y a pas lieu d'en être surpris.
Ma4ame Laurière eut beau tendre la perche à
la vieille fille de telle façon qu'elle lui crevât les yeux, celle-ci persista à répondre comme si elle ne la voyait pas. Quant à Louis Aubert, cette conversation semblait lui causer un indicible ennui. Il était calé dans son fauteuil, les mains croisées sur le ventre, et il considérait obstinément un rond de sparterie posé devant ses gros souliers.
Humiliée de son insuccès, madame Laurière rougissait et sa voix devenait pointue :
— Je ne croyais pas, dit-elle, que vous tinssiez rigueur à cette pauvre Adèle ; vos griefs...
— Nous n'avons de griefs contre personne, interrompit mademoiselle Méranie. Adolphe cessa complètement d'exister pour nous le jour de son mariage. Nous ne lui avons pas fait l'honneur de lui en vouloir. En ce qui concerne sa fille, nous ne savons pas seulement à quoi elle ressemble.
C'était la vérité. Par suite de leur brouille avec son père, Adèle, élevée à Arblay, ne connaissait son oncle et sa tante que de vue ; il était probable que ces derniers n'étaient même pas aussi avancés à son égard.
— Elle est tout de même votre nièce, dit madame Laurière en grimaçant un sourire de conciliation.
— Sans doute ! grogna Louis Aubert, comme
s'il n'avait pu s'empêcher de donner raison à la visiteuse.
Mal lui en prit. Sa sœur haussa les épaules et repartit vertement :
— La parenté n'ajoute rien aux choses quand elle n'est qu'un mot. Les mésaventures de madame de Germoise ne sont pas plus touchantes que tant d'autres.
— Adèle ne restera pas toujours une inconnue pour vous ! dit madame Laurière. A présent qu'elle est seule, j'espère bien l'attirer un peu à Arblay, quand nous y serons.
Mademoiselle Aubert se leva du coin de chaise où elle était assise dans l'attitude de quelqu'un pour qui la situation ne doit pas s'éterniser.
— Oh ! surtout, qu'elle ne se dérange pas pour nous.
— Ce ne sera que son devoir, dit madame Laurière, se levant à son tour en désespoir de cause.
Son premier dépit calmé, madame Laurière réfléchit qu'après tout les deux originaux n'étaient pas absolument dans leur tort. « J'étais trop pressée, se dit -elle. Cette pauvre Adèle est réellement une étrangère pour eux. Quand elle se sera montrée, le point de vue changera du tout au tout. A elle de savoir se rendre sympathique. En
matière d'intérêt, la prudence est toute naturelle, et les Aubert sont trop sagement ménagers de leur bien pour l'oublier. »
Elle jugea qu'il serait maladroit d'inviter tout de suite madame de Germoise ; d'ailleurs celle-ci, avec un enfant en bas âge et tant d'affaires encore à régler, aurait trop de mal à se déplacer. Mieux valait attendre jusqu'à l'année suivante.
Plus d'une fois, à ces moments où la vaillance lassée défaille, Adèle de Germoise avait songé à ces parents d'Arblay qui étaient riches et sans autre famille qu'elle. Mais elle se le reprochait aussitôt comme une mauvaise pensée. Elle avait chéri cet éternel jeune homme rêveur et enthousiaste qu'était son père ; et elle se rappelait avec quelle amère ironie il lui arrivait de parler de son frère Louis et de sa sœur Méranie. « Ce serait une vilenie, pensait-elle, d'implorer ceux qui ont abandonné mon père ! »
Mais une autre voix en elle répondait : « S'agit-il de toi seule et de ta dignité ?... Et tes enfants ?... Quand tu auras dépensé jusqu'à ton dernier sou
pour les élever , que deviendront-ils ? Les pauvres n'ont pas le droit d'être fiers et rancuniers. L'amour maternel exige que tu t'humilies. »
A la logique de cette voix secrète, madame de Germoise baissait le front. Puis, soudain, elle se ressaisissait, parlant tout haut pour chasser la tentation :
— Non ! non ! jamais !
A la longue , ses résistances peu à peu fai blirent, et, le jour où une lettre de Camille Laurière, l'invitant à passer quelques jours à Arblay, lui conseilla de profiter de ce voyage pour se mettre en relation avec les Aubert, elle accourut, ses scrupules étouffés par l'espérance. Elle consentit à se séparer de ses enfants et à subir la fatigue d'une nuit en train omnibus.
Mais le cœur lui manquait déjà quand, le surlendemain de son arrivée, les premières heures données au plaisir, de se retrouver avec sa meilleure amie, elle se mit en chemin.
— Je ne t'accompagne pas, avait dit madame Laurière. On pourrait croire que j'ai voulu t'imposer.
Dans les entretiens qu'elles avaient eus auparavant, madame Laurière ne s'était pas amusée à la nourrir d'illusions ; elle avait montré la situation telle quelle, concluant :
— C'est affaire de temps et de diplomatie.
De la diplomatie ! Madame de Germoise avait pensé que ses larmes et la vérité suffiraient à lui conquérir la pitié. Fallait-il donc déguiser sa seule préoccupation, feindre des sentiments, jouer un rôle d'intrigante qui achèverait de la ravaler ? Son espoir prématuré s'effondrait.
A travers la ville, où elle n'était pas revenue depuis une dizaine d'années, elle se dirigeait comme si elle avait fait cette promenade la veille. Toute à son angoisse, elle n'avait pas cette curiosité du retour qui s'intéresse aux menus changements opérés par le temps, même dans une ville qui, comme Arblay, ne change guère. Elle longea le grand magasin de nouveautés sans observer qu'il portait maintenant le nom d'Ancienne Maison Aubert, puis, tournant sur sa gauche, elle prit la rue de la République.
Cette rue, qui descend longuement en pente douce, s'achève entre des chantiers clos de palissades, et aboutit à l'endroit où l'étranglement de la vallée ferme la ville. La Reume quitte là son pittoresque rempart de constructions biscornues bâties à même le roc, coule sous un pont de fer, se fait battre par les palettes des roues d'une minoterie et, chargée d'écume, s'éloigne entre des
coteaux arides. Madame de Germoise dépassa le pont sans le traverser et suivit le bord de la rivière. Après quelques bicoques et la guérite de l'octroi, venaient un mur couronné de verre cassé et une maison. C'était là.
Avec son unique fenêtre percée vers la route, l'habitation des Aubert méritait bien le nom de borgne. Les deux richards n'étaient pas mieux logés que vêtus. Madame de Germoise sonna à la petite porte vermoulue, blottie dans la muraille. Au grêle tintement de la clochette, personne ne répondit, et le cœur de la visiteuse se dilata. En même temps qu'elle sonnait, elle avait ardemment souhaité de n'être pas reçue.
Et cependant elle attendit. Elle comprenait déjà la puérilité du plaisir qu'elle éprouvait à ce silence. De nouveau elle levait la main vers la manette quand des sabots claquèrent. La porte fut tirée. Une vieille paysanne en tablier demanda d'un ton rogue :
— Que voulez-vous ?
— Monsieur et mademoiselle Aubert sont-ils chez eux ?
— Attendez, je vas voir... Qui faut-il dire?
— Madame de Germoise.
La vieille s'éloigna en bougonnant: elle n'aimait pas les nouvelles figures.
L'attente se prolongea encore. Par la porte restée ouverte, madame de Germoise regardait la courette triangulaire, resserrée entre le mur de clôture et le soubassement du talus au bas duquel s'égoultait une fontaine moussue. Sur le côté, la façade de la maison montrait derrière ses six croisées des rideaux d'un blanc douteux; deux vases de fonte vides flanquaient l'entrée. A l'angle opposé, quelques marches conduisaient au jardin potager, perché en l'air, sous un énorme quartier de roche qui menaçait de se détacher de l'escarpement.
La servante reparut enfin, et depuis le seuil cria :
— Ils y sont!
Étranglée par l'émotion, et se sentant rougir comme une coupable, madame de Germoise traversa la cour et pénétra dans la maison. Le salon était à l'étage : elle monta.
Les Aubert n'étaient pas seuls. En apercevant une coiffe de religieuse, la visiteuse acheva de se troubler, et bredouilla.
— Asseyez-vous donc, dit mademoiselle Méranie d'une voix glaciale.
Louis Aubert retomba sur son fauteuil, d'où il s'était à demi soulevé, la jambe raidie par un rhumatisme.
— Vous m'excusez... Les douleurs... Et vous? Vous vous portez bien ?
Puis, comme ahuri de son audace et fuyant le regard de son tyran, il chercha une approbation dans le sourire de la sœur Marie-des- Anges.
Il y eut un silence. Mademoiselle Aubert, estimant que ce n'était pas à elle d'entamer la conversation, dévisageait cette nièce qui se révélait à quarante ans. Et celle-ci, éperdue, comptait les secondes interminables, sans retrouver la force de parler.
— Vous êtes descendue chez mon frère?
A cette question, la malheureuse femme revint à elle, et, se tournant avec reconnaissance vers la sœur Marie -des -Anges qui la secourait, elle répondit :
— Il y avait si longtemps que je n'avais vu mon amie Camille !
— Oui, nous savions que vous étiez ici, dit mademoiselle Aubert.
Madame de Germoise comprit que ces mots démasquaient ses intentions ; elle balbutia :
— Je ne voulais pas revenir à Arblay sans vous rendre visite. Les circonstances ne m'avaient pas permis autrefois...
Elle s'embrouillait. Mais, de nouveau, la religieuse accourait à la rescousse :
— Et vos chers enfants ? Vous en avez deux, n'est-ce pas ?
Pour une mère que l'amour maternel avait conduite à ce calvaire, le nom de ses enfants devait être magique. La conversation se noua. Sœur Marie-des-Anges bavardait avec entrain; une gaieté sympathique plissait les mille rides menues de son visage, rose et frais comme un fruit. Dégelée sous son influence, mademoiselle Méranie donnait la réplique. Et Louis Aubert, ragaillardi par l'événement, finissait les phrases de sa sœur.
Quand madame de Germoise se leva pour prendre congé, tout son embarras était dissipé. Trop désireuse de trouver de véritables parents dans le vieux couple, elle attribuait leur stricte politesse à la bienveillance; elle excusait la froideur compréhensible du premier moment. Elle fut touchée de voir Louis Aubert quitter son fauteuil en clochant pour la reconduire.
— Non, non, protesta-t-elle, ne vous fatiguez pas!
Et, avançant timidement la main, elle ajouta :
— Au revoir, ma tante.
Mademoiselle Méranie consentit à lui accorder le bout des doigts.
Mais, une fois dehors, un accablement la saisit. Elle avait soudain le sentiment de l'inutilité absolue de sa démarche. Que s'était-il passé? Quelles paroles avaient été prononcées qui lui permissent de croire qu'on lui portait de l'intérêt? On s'était entretenu de généralités, des Laurière, d'Annecy, d'Arblay. A peine avait-il été question d'ellemême. Que serait-elle devenue sans la sœur Marie-des-Anges? Bonne sœur! c'était elle qui l'avait vraiment reçue et qui l'avait mise à l'aise. Dans le petit salon, pareil à un parloir de couvent, avec ses chaises alignées contre le mur nu, sa rangée de ronds de sparterie, sa table de milieu couverte d'un tapis en crochet, ses vases de fleurs artificielles, on eût dit qu'elle était chez soi. Du coup, madame de Germoise se rappela la réputation des Aubert, leur familiarité avec les couvents. Et un soupçon la traversa. Qui sait si le hasard seul avait amené aujourd'hui la religieuse? Toute sa gratitude pour la sœur se défaisait.
Madame Laurière gronda son amie de ce découragement si rapide.
— Tu te plains, et ils t'ont reçue !... Le monde ne s'est pas bâti en un jour !...
Deux années de suite, madame de Gcrmoise revint. Elle apportait, chaque fois, des illusions renaissantes et s'en retournait désespérée, les Aubert n'ayant pas changé d'attitude. Maintenant elle n'attendait plus d'eux aucun secours, mais elle pensait au testament. Qu'importait à leur avarice de lui laisser un morceau de pain après leur mort ? Ses visites fidèles, si insensibles qu'ils y fussent, servaient à leur remémorer qu'ils avaient une nièce. Mais sa foi dans cette chance suprême ne se soutenait qu'à force de volonté. Souvent le doute la démoralisait. Alors elle se révoltait : l'idée que ses enfants seraient des malheureux l'aigrissait contre ces vieilles gens égoïstes qui, en état de conjurer le mauvais destin, le laisseraient froidement s'accomplir. A quoi leur fortune serait-elle mieux employée qu'au soulagement de leurs proches? N'éfait-ce pas leur premier devoir que d'en disposer ainsi ? Elle finissait par s'imaginer qu'elle avait sur eux une créance. Ses scrupules d'autrefois étaient loin.
« Ils laisseront tout aux œuvres » , répétait la rumeur publique. Et il arrivait à madame de Germoise de trahir sa rancune contre ces opulentes communautés embusquées à l'affût d'un héritage sans y avoir comme elle un droit à faire valoir.
Quand M . Laurière l'entendait parler de la sorte, il la reprenait avec une courtoise fermeté :
— Voyons, Adèle, vous qui êtes une chrétienne, pourquoi vous exprimer comme les ennemis de la religion ?
Malgré l'épisode de mauvais augure qui avait assombri l'arrivée de la famille de Germoise à la Prairie, les trois semaines de son séjour donnèrent à Jacques plus de joie encore qu'il n'en avait attendu. Ce fut une délicieuse oasis sentimentale dans l'aridité de son existence. Il découvrait enfin des affections accessibles. La crainte cessait de le paralyser. Sans témoins, il se fût peut-être livré tout à fait, mais, sous les yeux de ses parents ou de mademoiselle, il aurait eu honte de son expansion comme d'un mouvement impudique. C'était déjà beaucoup pour lui que son rayonnement intérieur.
Cette tante aux sourires fatigués, à laquelle il
s'était attaché déjà, il l'aimait chaque jour davantage. Il se sentait si bien compris par elle ! Quand elle l'appelait tendrement « mon petit renfermé », il ne doutait pas qu'elle ne lût à livre ouvert au plus secret de son être. Gomme il eût été facile de se bien conduire, avec une mère pareille ! Tout devoir fût devenu doux puisqu'il se serait agi d'abord de lui être agréable. Jacques comparait la manière d'être de madame de Germoise avec ses enfants à celle de ses parents avec lui, et demeurait dérouté. Du moment qu'on le chérissait, pourquoi cette différence? Devait-il croire qu'il n'était porté vers sa tante que par ses mauvais penchants, puisque, à tout propos, madame Laurière déclarait :
— Ma pauvre Adèle, tu n'entends rien à l'éducation ! Tu es d'une faiblesse inconcevable, tu t'en repentiras plus tard.
Il lui semblait cependant que ses cousins valaient mieux que la plupart de ses camarades. Était-ce encore une illusion du sentiment ? Sans doute Geneviève était vive et volontaire, sans doute Adrien était insouciant et distrait. Pour madame Laurière, accoutumée à la passivité de son fils, c'était là du nouveau, mais était-ce de quoi légitimer ses emportements ?
— Ces moutards sont insupportables ! s'écriait-elle dix fois par jour. On ne les invitera plus !
Ne voyant guère d'enfants qu'en cérémonie, Jacques ne s'était jamais lié. Avec un naturel comme le sien, l'intimité était nécessaire pour aboutir à l'amitié. 11 se rencontrait qu'Adrien et Geneviève étaient particulièrement faits pour s'harmoniser avec lui. L'échelle des rapports s'était tout de suite établie entre eux, Jacques se trouvant encadré par ses cousins.
Plus jeune que lui de deux ans, Adrien n'était encore qu'un bébé sans importance aux yeux d'un garçon qui vient d'avoir l'âge de raison. Mais Jacques l'appréciait pour le sentiment qu'il lui donnait de sa supériorité : il le prenait sous sa protection, et c'était pour lui comme la revanche de toutes ses défaites passées. Auprès de plus faible que soi, il oubliait sa faiblesse. Innocent triomphe d'amour-propre, dont le plaisir était moindre pourtant que celui de se soumettre à Geneviève, car rien n'est meilleur que de se sentir peu de chose devant l'être que l'on admire.
Cette admiration de Jacques pour sa cousine avait une origine singulière. A vingt-quatre heures d'intervalle, madame de Germoise et madame
Laurière avaient eu, l'une sa fille, l'autre son fils. Jacques avait souvent entendu dire, avec l'émerveillement de cette coïncidence, que Geneviève était sa « contemporaine ». Ce mot de contemporaine, mal défini dans son jeune cerveau, l'avait impressionné. Avant d'avoir rencontré la fillette, il la tenait pour une personne extraordinaire.
Madame de Germoise avait perdu sa mère trop enfant pour se la rappeler avec précision, et aucun Arblaisien n'avait connu la femme d'Adolphe Aubert. Tout le monde était cependant d'avis que Geneviève ressemblait étonnamment à son aïeule. Ses cheveux noirs et durs, ses yeux bruns veloutés, sa peau ambrée, sa joliesse aux traits un peu vulgaires évoquaient en effet « l'Espagnole ». Ainsi qu'il est fréquent, la ressemblance n'avait atteint que la seconde génération : la beauté distinguée de madame de Germoise ne devait rien au sang étranger.
Prévenu en faveur de sa cousine, Jacques fut vite séduit par ce qu'il y avait en elle non seulement d'agréable, mais d'insolite. Geneviève possédait mieux encore pour assurer son empire sur lui. Bien que sa contemporaine, elle paraissait sensiblement plus âgée. Elle avait de l'assurance et de la volonté, et ce sérieux des fillettes qui ont
l'aînesse dans une maison où manque l'un des parents. Avec ses longues boucles blondes et sa mise qui était à peine d'un garçon, Jacques se soumit sans hésiter à son incontestable autorité. Mais combien cette autorité était légère, et qu'il faisait bon abdiquer!
Les joies de cœur de l'enfant ne devaient point aller sans leur contre-partie. Le plus léger reproche à Geneviève le bouleversait, et il ne se passait pas de jour sans qu'il n'y eût une algarade, mademoiselle Barbin se plaignant sans cesse à madame Laurière des résistances de la fillette à ses rigueurs. Du besoin comprimé de crier sa protestation et de défendre son amie, il étouffait.
Encore savait-il par expérience que les enfants sont destinés aux gronderies. Sa pire souffrance était provoquée par les façons incompréhensibles de sa mère avec madame de Germoise. Combien de fois « la pauvre Adèle », qui, par une triste accoutumance, avait les larmes promptes, avait-elle les yeux humides à la suite d'une observation humiliante! La position de Jacques était doublement douloureuse : plaindre sa tante, c'était prendre parti contre sa mère. Mais comment celle-ci pouvait-elle avoir raison?
Or Jacques, ne soupçonnant pas les complica-
lions de la nature humaine, se dupait aux apparences. Madame Laurière avait peu d'amies plus chères que madame de Germoise, ce qui n'empêchait point sa vanité de prendre un ton protecteur auprès de cette parente besogneuse. Son goût pour la tyrannie s'exerçait en dépit des meilleurs sentiments : elle le montrait bien avec son mari. Adèle de Germoise lui pardonnait ses travers : elle les connaissait depuis la pension ; elle savait que la signification réelle de ses paroles n'était pas celle qu'indiquait son accent. Aussi madame Laurière, qui se sentait innocente de mauvaises intentions, se fàchait-elle tout de bon quand sa cousine larmoyait malgré soi.
Ces semblants de conflits désolaient l'enfant, et il supposait que son père, embarrassé et silencieux, partageait ses angoisses. De fait, M. Laurière était péniblement affecté quand sa femme montrait devant des étrangers les petitesses de son caractère : il craignait qu'on ne la jugeât injustement. Mais, pour ne pas jeter de l'huile sur le feu, il évitait les remontrances. Lorsque la conversation prenait une tournure trop fâcheuse, il tâchait de la faire dévier, et avec une maladresse pire que l'abstention. Avec madame de Germoise, son embarras croissait, car, s'il désap-
prouvait sa femme d'oublier parfois la charité chrétienne envers sa cousine, il lui donnait la plupart du temps raison contre elle. La largeur d'esprit de la veuve, sa façon de comprendre l'éducation, ses amertumes, ses découragements, lui paraissaient coupables. Certes il compatissait sincèrement à ses malheurs, mais il estimait que la religion suffit à consoler de toutes les infortunes.
Priée, grâce au changement survenu dans l'existence des Laurière, à passer avec les enfants quelques semaines à la Prairie, madame de Germoise avait accepté avec joie. Non seulement ce serait pour eux trois un bien et un plaisir, mais c'était encore une tranquillité pour sa conscience que l'intérêt ne fût plus tout seul à lui conseiller le déplacement.
En même temps, elle se laissait abuser par un nouveau mirage : « Je conduirai Adrien et Geneviève chez les Aubert. Leur présence plaidera leur cause; on ne peut les voir sans les aimer. »
Déjà prête à croire leur avenir assuré en faveur de leur bonne mine, elle eût voulu faire cette
visite, dès le lendemain de son arrivée. Il fallut attendre que madame Laurière eût affaire à Arblay afin de profiter de la voiture : ce fut la semaine suivante.
— Dans une heure, mes courses finies, nous irons à votre rencontre par la rue de l'Impératrice, dit madame Laurière en déposant ses hôtes au milieu de la ville. En vous pressant un peu, vous aurez tout le temps.
Lorsque madame de Germoise tourna dans la rue de la République, elle ne put s'empêcher de sourire, en songeant à l'affectation avec laquelle les personnes comme il faut d' Arblay s'obstinaient à n'appeler cette rue que par son ancien nom : son amie n'y avait pas manqué.
Les enfants tiraient la langue en arrivant à la porte des Aubert, où, selon la coutume, il convenait de patienter un bon moment avant que la servante se décidât à bouger. On avait eu beau suivre les trottoirs à l'ombre, la chaleur de ce jour de septembre était caniculaire. Ici, sur la route encaissée et poudreuse, on cuisait. Un goûter rafraîchissant, dont c'était l'heure, serait le bienvenu.
Au second coup de sonnette, la bonne malgracieuse ouvrit, puis elle s'en retourna, en mar-
mottant, pour consulter ses maîtres sur l'opportunité de recevoir. Que la visiteuse, qu'elle ne considérait pas d'un trop bon œil, s'accrût d'une progéniture, cela l'outrait.
En entrant dans le salon, Geneviève et Adrien allèrent offrir leur front à mademoiselle Méranie, mais ils en furent pour leurs frais. Il semblait que, du haut de sa raideur, la vieille fille ne les eût pas aperçus. Ils se dirigèrent alors vers M. Aubertqui, de loin, les repoussant d'un geste vague, se défendait contre la tentation de les accueillir.
— C'est bon, mes amis, c'est bon... Quel âge ont-ils?
Sans laisser à sa nièce le temps de répondre, mademoiselle Méranie demanda :
— Vous êtes donc à la Prairie?
Et il ne fut plus question des enfants. Debout derrière la chaise de leur mère, ils promenaient leurs yeux étonnés de leur grand'tante, qui laissait tomber des phrases brèves sur les bas qu'elle tricotait, à leur grand-oncle occupé à pétrir les bras de son fauteuil avec des doigts bordés de noir.
Déçue et blessée au vif, madame de Germoise se crispait toute pour contenir les larmes qui lui
piquaient le bord des paupières. Cette fois-ci, elle se sentait de la haine contre les deux vieillards. Elle eut besoin de raidir sa volonté pour ne pas se lever incontinent et briser là.
Une dizaine de mortelles minutes s'écoulèrent durant lesquelles elle suivit l'aiguille du réveillematin posé sur la cheminée. Elle s'était fixé ce délai; elle tint bon jusqu'au bout, soutenant à elle seule la conversation. Pendant les silences, M. Aubert toussotait.
— Camille nous a donné rendez-vous, dit enfin madame de Germoise, et voici l'heure. Nous viendrons vous faire nos adieux avant de quitter Arbluy.
— Oh 1 ce n'est pas nécessaire, ne vous donnez pas cette peine, répondit mademoiselle Méranie.
Et, abaissant son dur regard sur Geneviève, elle ajouta :
— Cette petite ressemble certainement à sa grand'mère. On dirait une bohémienne...
Sur la route, Adrien gémit :
— Maman, j'ai soif.
11 avait attendu son goûter pendant toute la visite.
— Nous sommes en avance, dit madame de Germoise, nous entrerons chez un pâtissier.
Ils rencontrèrent la calèche dans le haut de la rue.
— Déjà ! dit madame Laurière, en ouvrant la portière.
— Les enfants meurent de soif... Où aller ?
— Ils peuvent attendre jusqu'à la maison. Montez donc !
Cette petite contrariété mit le comble à la tension nerveuse de madame de Germoise. Dans la voiture, elle éclata, la voix enrouée et saccadée :
— Ils n'ont pas seulement offert un verre d'eau à ces pauvres chéris !... Ah ! j'avais bien besoin de les leur mener ! . . . Ils ne les ont même pas embrassés... Sotte que j'étais de compter sur un mouvement humain !...
Madame Laurière lui coupa net la parole :
— Tu as le plus grand tort de faire ces réflexions-là devant les enfants. Les Aubert sont des originaux, j'en conviens, mais ils sont tes parents.
Et elle entama son antienne habituelle en faveur des Aubert. Elle les défendait avec d'autant plus de ténacité qu'elle était plus vexée des échecs de son amie. Elle avait escompté leur intervention ; elle ne voulait pas démordre de son idée.
— Tes enfants ! tes enfants!... Les Aubert sont
d'un temps où l'on n'attachait pas cette importance exagérée à des marmots. Pour un rien, tu jettes le manche après la cognée. Ce ne sont pas toujours les gens qui nous font la meilleure mine à qui nous pouvons nous fier. Et d'ailleurs il faudrait te mettre dans la tète, une fois pour toutes, que ton oncle et ta tante ne te doivent rien.
Madame de Germoise ne répondit que par des sanglots, dont madame Laurière fut exaspérée :
— On n'est pas ridicule à ce point I
Cette irritation, qui travestissait une émotion secrète, n'acheva pas de s'exprimer durant le trajet. Le soir, pendant le diner, auquel madame de Germoise était descendue avec des yeux rouges et gonflés, les objurgations recommencèrent de plus belle.
Madame Laurière prenait son mari à témoin :
— Cette pauvre Adèle se fait des mondes I... Quand on est dans sa situation...
M. Laurière, mal à son aise, tâchait de remettre les choses au point :
— Je crois, Adèle, que vous vous méprenez.
Jacques n'avait jamais souffert un pareil martyre. Et son cœur se fendit quand, au sortir de table, sa tante, qui étouffait, remonta directement dans sa chambre. Ses parents passaient au salon.
Dans le bruit de la porte, il entendit son père qui disait :
— Tu sais comme Adèle est sensible...
Aiguë, la voix de madame Laurière s'éleva, mais
on ne distinguait pas les paroles.
Électrisés par cette atmosphère d'orage, les enfants traversaient le vestibule.
— Ta maman est une méchante !
Rageusement, les dents serrées, Geneviève avait
parlé à l'oreille de Jacques.
Mademoiselle Barbin les suivait ; elle prêcha :
— Il n'y a que les enfants mal élevés qui se parlent à l'oreille. On dit tout haut ce que l'on n'a pas à cacher.
— J'ai dit que ma tante était une méchante ! riposta la fillette, tremblant de colère et défiant en face le lorgnon de « mademoiselle ».
L'institutrice attesta le ciel que, dans sa carrière infortunée, elle n'avait rien vu de plus épouvantable.
— Petite malheureuse ! Madame votre tante saura comment vous la récompensez de ses bontés. En attendant, vous resterez ce soir en pénitence... Et pas ces airs-là je vous prie ! Si vous étiez mon élève... Allons ! vous autres, sortez 1
ajouta-t-elle en poussant Adrien qui écarquillait des yeux ahuris.
Jacques se retourna pour adresser un regard d'admiration à son héroïque amie. Elle riait moqueusement.
Mademoiselle Barbin mena les deux garçons dans le jardin ; ils tirent en silence les cent pas autour de la pelouse. La nuit tiède emplissait peu à peu la vallée. Une corne de la lune dépassait le bord du coteau. Les quenouilles noires des peupliers touchaient aux étoiles. On entendait la Reume rouler sur les galets . Le chien de la ferme aboyait. Et Jacques songeait avec désolation à tout ce qui venait d'éclater. Geneviève avait parlé contre sa mère et, chose affreuse, il lui était impossible de lui en vouloir. Pourquoi ceux que l'on aime ne savent-ils pas se comprendre et vous forcent-ils • à souffrir de leurs désaccords ? Comme il est difficile d'être heureux!
En passant devant la fenêtre du salon, il apercevait le visage de ses parents éclairé par la lampe que l'on avait allumée. Ils ne disaient plus rien. M. Laurière lisait, le menton dans la main. Madame Laurière avait le front incliné sur son ouvrage ; à la lumière, ses fins cheveux étaient
comme un buisson de fils d'or. L'enfant les regardait tous deux, et il n'oubliait pas sa tante qui sans doute pleurait là -haut dans la chambre rouge.
Avant que septembre revînt, onze longs mois devaient se suivre pas à pas. Et ce furent d'abord les affres des adieux, le vide laissé par les partants, les regrets, la mélancolie de l'automne, la rentrée à Arblay, dont la vieille maison paraissait maintenant bien sombre, au lendemain de la campagne. Ce fut ensuite le morne déroulement des journées méthodiques et studieuses , puis , avec l'installation à la Prairie, dès avril, le commencement d'une impatience de jour en jour grandissante. Jacques ne vivait plus que pour ces quelques semaines, promptes comme un rêve, où la joie et la douleur d'aimer se partageaient son cœur.
Pour la troisième fois, la famille de Germoise était en villégiature à la Prairie. Et ces vacances eussent été semblables aux précédentes si Jacques n'avait dû entrer en octobre au collège. A la veille de cet événement redouté, le prix des belles heures se décuplait. L'enfant était pareil au condamné qui, devant le terme prochain, veut épuiser d'un coup tous les plaisirs de la vie, mais que le sentiment de son impuissance rend grave dans ses ivresses. Son affection pour Geneviève devenait passionnée jusqu'à la souffrance ; du bonheur de se sentir auprès de son amie, il eût parfois pleuré.
Mademoiselle Barbin observait à travers ses verres bleus l'attachement de son élève pour la fdlette, et elle n'en augurait rien de bon. Sans doute avait-elle eu des déceptions sentimentales dans sa jeunesse, car elle nourrissait une véritable haine contre ce qu'elle appelait « les amitiés particulières ». Hantée par le spectre de l'indécence, elle n'admettait pas qu'un garçon et une fille de dix ans pussent encore jouer ensemble. La tolérance de M. Laurière à cet égard la confondait. Gomment un homme aussi vertueux ne voyait-il pas le danger? Elle résolut de lui ouvrir les yeux.
Aux premiers mots de l'institutrice, M. Lau-
rière tomba de haut. Son sourire de candeur mortifia mademoiselle Barbin, qui, du coup, semblait être la seule personne indécente. Interrogée sur les faits qui lui avaient paru répréhensibles, elle se trouva fort embarrassée pour préciser.
— Mon Dieu ! balbutia -t-elle, en dehors de certaines familiarités... de certaines manières... Mais s'il y avait eu davantage, il serait trop tard pour vous mettre en garde contre les inconvénients d'une promiscuité...
— Voyons, mademoiselle, interrompit M. Laurière que cet entretien offusquait, vous connaissez Jacques. Si jamais enfant eut d'excellents instincts, c'est bien lui, et nous l'avons tenu assez à l'abri des mauvais exemples pour qu'il ignore le mal.
— Je ne doute pas de lui. Mais je crains que mademoiselle Geneviève n'ait pas reçu des principes aussi solides. Il y a chez elle un je ne sais quoi qui m'effraye.
— Oh ! mademoiselle, vos scrupules sont louables, mais ils exagèrent.
— J'ai mis ma responsabilité à couvert, dit mademoiselle Barbin, dont la vénération pour la sagesse de M. Laurière fut ce jour-là fortement entamée.
Mais elle ne se désintéressait que pour la forme. Elle était trop bien instruite de son devoir pour ne pas s'en acquitter envers et contre tous. Puisqu'on ne voulait pas séparer ces enfants, sa surveillance redoublerait de rigueur, et son ombre serait continuellement entre eux comme un mur.
Elle poursuivit de sarcasmes son élève :
— N'êtes-vous pas honteux, vous, un garçon, d'être toujours fourré dans les jupes d'une fille?
La haine de leur tyran commun fortifiait l'union des deux amis. Geneviève détestait cordialement « mademoiselle » : sa mère ne l'avait pas habituée à être harcelée de la sorte. Aussi, à l'occasion, cédait-elle à l'envie de narguer les observations et d'affirmer sa petite volonté. Mademoiselle Barbin entrait alors dans des colères qui révolutionnaient sa bile.
Jacques, lui, avait subi de tout temps le poids de la contrainte, mais jamais il ne l'avait jugé si lourd. Lui qui certainement, s'il avait été seul un instant avec Geneviève, n'eût pas trouvé de paroles pour exprimer les sentiments qui lui gonflaient la poitrine, il s'imaginait avoir mille choses à lui dire que la présence d'un tiers arrêtait au bord de ses lèvres. Être seul avec elle, il voyait là l'idéal du bonheur.
Où était le crime de céder aux mouvements de sa tendresse? Un jour, mademoiselle Barbin s'était indignée de ce qu'il embrassât Geneviève. Depuis lors, cette innocente privauté avait la saveur du fruit défendu. Pour se la permettre, il guettait le hasard d'une rencontre sans témoin ou une distraction de son cerbère. Il mettait toute son àme dans ces baisers furtifs. Geneviève prenait à les lui rendre un plaisir de vengeance contre son ennemie. Fallait-il être assez tracassier, pensaitelle, pour l'empêcher de câliner maternellement son cousin comme elle câlinait son petit frère !
Un soir, après le dîner, les trois compagnons avaient passé dans la cour; Geneviève proposa une partie de cache-cache.
— Vous connaissez mes conditions ! dit mademoiselle; ne vous éloignez pas, et ne vous cachez pas à deux.
Tout l'entrain des enfants à leur amusement favori était vraiment nécessaire pour qu'ils pussent s'y divertir. A part le réduit, décoré du nom de « serre », où le jardinier logeait ses outils et ses pots, la cour n'offrait pas la moindre retraite. La porte de la remise était verrouillée, la maison interdite. Restaient les troncs des cèdres, insuffisant abri, et les deux passages bordés d'arbustes
par où Ton gagnait le jardin, et encore était-il défendu de s'y avancer beaucoup, surtout du côté de la cuisine.
Malgré ce peu de ressources, le jeu s'organisa. A chaque instant, la voix de mademoiselle en tempérait l'ardeur :
— Jeux de mains, jeux de vilains ! s'écriaitelle, si Jacques s'accrochait à Geneviève pour la retenir dans sa fuite.
Soudain elle glapit :
— Adrien! où est-il passé?
Il n'y avait pas cinq minutes qu'Adrien était allé choisir une cachette. On l'appela : point de réponse. On explora tous les recoins; il avait disparu. Il était coutumier du fait, si peu bruyant qu'on l'oubliait, ce dont il profitait pour s'éclipser sans d'ailleurs y chercher grande malice. Comme le disait madame Laurière, il était toujours dans la lune ; une fois repris, il désarmait les reproches par son air de tomber des nues.
— 0 mon Dieu !
Tout en poussant ce cri d'effroi, mademoiselle Barbin s'élança et plongea entre les lilas. Elle venait de se rappeler que monsieur et madame Laurière étaient allés se promener du côté de la rivière avec madame de Germoise : ils avaient dû
laisser la porte du jardin ouverte. Pourvu qu'Adrien ne fût point sorti! Elle entrevoyait tous les dangers qu'il courait, à cette heure nocturne : il glissait dans un canal d'irrigation, s'égarait dans les hautes herbes ou rencontrait un chien enragé. Ne le dénichant pas au jardin, affolée, elle dégringola l'escalier, reçut au nez la gifle d'un rameau de vigne vierge qui pendait en travers de la porte et faillit tomber sur les talons du coupable, qui en était là de son expédition. Le saisir par le bras, le secouer, l'entraîner, abasourdi et pleurard, le confier aux mains d'une bonne pour le coucher, ce ne fut pas long. Mademoiselle Barbin, débarrassée de l'un, songeait aux autres.
C'était une idée bien arrêtée chez elle que tout enfant qui n'est pas surveillé en profite pour se mal conduire. Afin de confirmer sa certitude, elle revint sur la pointe des pieds. Elle avait l'art de fouler le gravier ou le plus mauvais plancher sans éveiller aucun bruit. Sous le ciel pâle, la cour était déserte et silencieuse : sans une hésitation, mademoiselle Barbin alla droit à la. « serre ». Le son d'un arrosoir heurté lui annonça qu'elle ne se trompait pas. Elle arriva contre la fenêtre juste à temps pour apercevoir deux formes qui s'étreignaient dans l'ombre, parmi les
étagères chargées de boutures. Une seconde après, Jacques et Geneviève se montraient. Celle-ci, déjà femme, avait sa contenance la plus naturelle et semblait continuer le jeu, annonçant d'une voix aiguë :
— Je le tiens ! Je l'ai pris !
Mais Jacques, à la vue de mademoiselle inopinément revenue, rougit et se troubla. Elle n'avait pourtant rien d'une personne courroucée : un sourire fendait sa bouche et plissait sa patted'oie. Il est vrai que ce sourire n'était pas du tout rassurant, tant il était extraordinaire.
— Allons, rentrons I C'est l'heure de se coucher, dit-elle d'un ton engageant.
Geneviève et Jacques n'eurent pas été plutôt reconduits dans leurs chambres qu'elle redescendit, traversa le salon et gagna le jardin. A ce moment, rentraient les promeneurs.
— Eh bien! mademoiselle, qu'y a-t-il donc? demanda madame Laurière en voyant l'institutrice s'avancer à leur rencontre.
— Mes craintes se sont réalisées, dit mademoiselle Barbin plus triomphante que marrie. J'ai surpris Jacques et Geneviève qui, en mon absence, s'étaient cachés dans la serre.
— Et qu'y faisaient-ils ? interrogea madame de
Germoise un peu moqueuse, car elle ne prenait jamais au tragique les rapports de la gouvernante.
— J'ai le regret de dire qu'ils profitaient de l'obscurité pour s'embrasser.
Madame de Germoise, amusée, se récria :
— Oh! c'est cela!... A leur âge...
— Adèle, je vous en prie!... interrompit M. Laurière. C'est bien, mademoiselle, je parlerai demain à Jacques.
Mademoiselle Barbin se retira, ravie à part soi de la consternation de M. Laurière.
— 11 faut avouer, ma pauvre Adèle, que rien de pareil n'arriverait si tu donnais des principes plus rigoureux à ta fille, dit madame Laurière en retournant au salon.
— Mais, voyons, il n'y a pas de quoi fouetter un chat !...
— Je vous engage cependant à faire à Geneviève de sérieuses représentations, dit M. Laurière avec sa fermeté des grandes circonstances. Acceptez votre part de responsabilité comme j'accepte la mienne: si j'avais écouté mademoiselle Barbin, l'occasion de familiarités inconvenantes eût été épargnée à nos enfants.
Madame de Germoise était fixée sur l'étroitesse
d'esprit de son hôte : rien ne servirait de discuter. Elle avait pris son nécessaire ; elle s'absorba toute à raccommoder une culotte d'Adrien. Quant à madame Laurière, elle était au fond bien moins mécontente que si Jacques avait renversé un verre sur la nappe.
La soirée se termina dans le silence. Adossé à la cheminée, la barbe repliée sur la poitrine et les mains sous les basques de sa jaquette, M. Laurière s'abandonnait à une méditation profonde.
Le premier soin de Jacques, en descendant, chaque matin, était de venir trouver son père, dans la petite pièce du rez-de-chaussée qui servait à celui-ci de cabinet de travail. Après un coup discrètement frappé, il pénétrait avec un respect particulier dans ce sanctuaire, meublé d'un bureau à cylindre et d'une bibliothèque où voisinaient les ouvrages de jurisprudence et les livres édifiants. M. Laurière l'embrassait, puis s'informait s'il n'avait pas toussé, s'il n'avait pas oublié sa prière, si les devoirs de la veille avaient satisfait mademoiselle.
Le lendemain donc, Jacques apportait son bonjour quotidien, mais son père, appliqué à écrire une lettre, lui dit gravement, sans se déranger:
— Assieds-toi un instant.
La sensibilité de l'enfant était trop susceptible pour ne point deviner, rien qu'au timbre de la voix, la signification de cet accueil insolite. Tremblant d'inquiétude, il s'assit, et, tandis que la plume grinçait, il fouilla dans son souvenir pour y découvrir ses fautes; il n'en trouva que de vénielles.
Sa lettre cachetée, M. Laurière tourna à demi son fauteuil. Son visage exprimait plus de tristesse que de sévérité.
— Je ne voulais pas croire à certaines choses, mon cher enfant, dit-il, les paupières battant derrière son lorgnon, et tu as malheureusement désabusé ma confiance. Tu as avec ta cousine de mauvaises manières... tu sais ce que je veux dire... On ne se cache, comme tu l'as fait hier soir, que pour commettre des actes dont on rougirait au grand jour... J'espère pour toi que tu as été entraîné, et que tu as péché surtout par faiblesse. Quoi qu'il en soit, tu m'as peiné irès fort... Aujourd'hui je me contente de te donner un avertissement. Tes larmes témoignent, je n'en doute pas, de ton repentir. Mademoiselle te conduira à confesse: tu t'y mettras en paix avec ta conscience. Mais, si je devais te renouveler une
observation de ce genre, je me verrais obligé de ne plus recevoir tes cousins.
Jacques ne répondit que par des sanglots convulsifs. Son attitude était d'un coupable : il fallait bien qu'il le fût, pour que son père, toujours juste, l'affirmât et s'en affligeât de la sorte. Du moins n'avait-il agi que par ignorance. Sans doute était-ce un tort de se cacher, mais pourquoi mademoiselle le contraignait-elle au mystère? Et quelle révélation c'était qu'il y eût un péché dans son amitié pour Geneviève!
La dernière semaine passée à la Prairie par la famille de Germoise fut lamentable. Mademoiselle Barbin triomphait farouchement. Geneviève ne quittait pas sa mère ; Jacques n'osait plus seulement la regarder, crainte de la perdre pour jamais.
L'instant des adieux arriva. La malle était attachée derrière la calèche; madame de Germoise, les yeux humides, embrassa Jacques, puis Geneviève offrit sa joue à son cousin : l'enfant devint pourpre, se recula, tendit une main hésitante. Avec une moue d'offensée, Geneviève grimpa dans la voiture, et, tandis que l'on rangeait les sacs en échangeant les suprêmes paroles, elle regarda obstinément par la portière opposée
la ronde que le vent faisait danser aux feuilles sèches dans le milieu de la cour.
Tout était consommé : Jacques songeait à son amie, sa seule amie, qui s'éloignail en l'accusant
d'ingratitude.
Le futur internement de Jacques dans un collège était une vieille occasion de controverse entre monsieur et madame Laurière. Posséder — après quelle attente! — un fils, n'avoir que lui, et l'exiler pour de longues années, c'est un sacrifice auquel on ne se résigne pas bénévolement. La nécessité était cruelle, mais comment s'y dérober? Mademoiselle Barbin devenait insuffisante, et M. Laurière estimait qu'il était temps pour Jacques d'aborder les études sérieuses. C'était aussi l'avis de madame Laurière; mais, avec une ! touchante mauvaise foi, elle rejetait sur son mari la responsabilité de la séparation.
Arblay ne possédait qu'un lycée, c'est-à-dire
un lieu de perdition auquel il n'y avait pas à penser. Là-dessus on était d'accord. Les difficultés commençaient quand il s'agissait de choisir entre les maisons religieuses des départements voisins. M. Laurière tenait pour les Jésuites. Plusieurs jeunes garçons d'Arblay, et entre autres les fils de son frère Auguste, étaient à Montgré, chez les Pères. A cela madame Laurière répondait que le fîlateur était assez riche en enfants pour en placer une partie au loin. On ne met pas un fils unique hors de portée. Les Thomistes de Sordes- en -Provence étaient tout indiqués, au contraire. En trois heures de chemin de fer on était rendu. Quant à la réputation de cet établissement, elle était notoire, à telle enseigne que les deux aînés de M. Renaud y faisaient leurs classes : pour madame Laurière, cela résumait tout.
L'entêtement de sa femme et surlout la considération de proximité vainquirent la résistance de M. Laurière. Les Thomistes lui étaient suspects par leur affectation de libéralisme, — suspicion d'ailleurs toute relative, étant donnée sa vénération pour quiconque portait robe ou soutane. — Mais, à défaut des Jésuites, il n'y avait pas d'éducateurs plus recommandables.
Le matin de la rentrée, on quitta la Prairie. Il
bruinait : un brouillard stagnant emplissait le vallon; la campagne, grillée par un été torricle, s'était rapidement décomposée, ces derniers jours, sous Faction du vent et de la pluie. On sentait déjà l'hiver. Jacques partait avec le sentiment que son enfance avait été un âge d'or, un perpétuel printemps qui s'achevait à présent dans la désola- . tion universelle. La veille, en disant adieu à mademoiselle Barbin qui pliait bagage, en quête d'une nouvelle place, il avait pleuré : elle lui était tout d'un coup devenue sympathique, parce qu'elle appartenait à son passé.
Dans le train omnibus qui se traînait de station en station, il ne songeait qu'aux choses qu'il laissait derrière lui : la peur de l'inconnu était moins forte que le déchirement de la séparation. Dix fois sa mère lui répéta, impatientée : — Tu m'as comprise?... Écoute donc ce qu'on te dit !
Elle était dans une agitation extrême, les nerfs à fleur de peau. Et il lui revenait sans cesse des recommandations touchant le linge, les vêtements, les chaussures.
Dans son coin, M. Laurière restait silencieux. Une sombre préoccupation faisait se rejoindre ses sourcils et se creuser de plis son grand front
dénudé. Il avait, pendant toute une semaine, chapitré Jacques sur ses devoirs prochains. A son chagrin s'ajoutait l'inquiétude des dangers multiples auxquels de nouvelles conditions de vie exposeraient son fils.
Pour employer l'après-midi, on visita les curiosités de la ville. Mais ni le théâtre romain, ni le jardin botanique ne surent distraire personne. Le soleil, qui, dans le ciel méridional de Sordes, attestait encore l'été, avait une insolence radieuse.
Vers cinq heures, la famille Laurière se rabattit chez M. Renaud. Celui-ci, laissant sa femme et les plus jeunes de ses enfants à Bourgvieux, avait ramené ses deux collégiens. Il habitait un bel hôtel moderne, en pierre de taille, dont ses bureaux occupaient le rez-de-chaussée. Madame Laurière grillait de connaître cette demeure garnie de collections dont on disait merveilles. Goguenard et important, le banquier s'amusa de l'incompétente admiration de « la tante Camo » pour ses bahuts et ses faïences. Mais M. Laurière n'avait pas fait le voyag e pour voir moquer sa femme. Il mit la conversation sur le point capital :
— S'il arrivait la moindre chose à Jacques*
avertissez- moi aussitôt. C'est une sécurité pour nous que de vous savoir près de lui.
— Mon offre tient toujours! dit M. Renaud. Ce garçon devrait faire sa sortie mensuelle à la maison : rien de plus simple.
— Encore une fois, je vous remercie de votre obligeance, dit M. Laurière. Mais il est décidément préférable que Jacques ne quitte le collège qu'aux vacances, pour venir à Arblay. Un changement fréquent d'habitudes ne vaut rien aux enfants.
— Croyez-vous que la réclusion leur vaille davantage?... Dites plutôt que vous vous méfiez de moi! ajouta le banquier en ricanant.
A ce moment, les jeunes Renaud se présentèrent, revêtus de l'uniforme. Colorés, vigoureux, c'étaient des répliques de leur père, avec le même air impertinent et sûr de soi.
— Yotre cousin sera dans la même division que vous, leur dit M. Laurière; vous aurez à cœur, j'en suis sur, de le prendre sous votre protection.
Madame Laurière se tourna vers son fils :
— On n'a pas toujours comme toi la chance de retrouver des amis dans la pension où l'on entre!...
La tète penchée, Jacques se rappelait Bourgvieux, les taquineries, les affronts. Il pressentait H comment ses cousins entendraient leur rôle de protecteurs. Heureusement, il avait du moins cette compensation que son père avait décliné l'offre de M. Renaud : il aimait mieux rester prisonnier que d'avoir comme « correspondant » ce gros homme suant le mépris pour ses parents.
La rentrée était à huit heures : il fallait dîner tôt. On regagna Y Hôtel de France. Madame Laurière, le sang aux pommettes, pinçait les lèvres. En s'asseyant dans la salle à manger déserte, elle soulagea sa mauvaise humeur :
— Vraiment, Joseph, je me demande ce que les Renaud penseront de nous! Il était tout naturel que Jacques sortît chez eux. Ton refus est une impolitesse.
— Il est inutile de revenir là-dessus, dit M. Laurière, avec une impatience inaccoutumée. Ce n'est pas un milieu pour Jacques.
— Pas un milieu!... tu as une façon de traiter tes neveux!...
Elle récrimina avec aigreur. M. Laurière mangeait du bout des dents; un léger tremblement agitait ses mains.
A la fin, il dit, la voix enrouée:
— Ce n'est vraiment pas le moment, ce soir... je t'en prie...
Ces mots eurent la vertu de calmer madame Laurière. Le repas s'acheva tristement. Jacques n'avait pas faim... « Ah! non, pensait-il, ce n'est pas le moment d'être divisés ! » Quand sa tendresse filiale demandait à oublier les injustices, les méprises passées, pour ne se souvenir que du bonheur perdu, pourquoi sa mère s'obstinait-elle à les évoquer? N'était-ce pas l'heure de s'unir tous dans le même amour et la même peine?...
L'irritabilité de madame Laurière avait sa raison profonde. Elle le montra bien, plus tard, quand, dans la cour du collège, parmi les groupes de parents et d'internes, vint la minute des adieux. Ses larmes jaillirent et roulèrent sur ses joues subitement décolorées.
— Jacquot ! mon Jacquot !...
Elle pressait son fils dans ses bras sans se résoudre à la dernière étreinte. Comme elle se moquait maintenant de trahir une faiblesse indigne ! Sous la violente poussée de la plus forte émotion qu'elle eût jamais éprouvée, son véritable fond se découvrait : elle n'était plus qu'une mère.
Malgré ses efforts pour se contenir, car on l'avait exhorté à se conduire en homme, Jacques sanglotait. Jamais il n'avait vu pleurer sa mère, jamais il n'avait reçu d'elle des baisers aussi frémissants. Voici qu'il la sentait toute proche de lui ; son cœur allait enfin s'épanouir, — et il était trop tard 1
M. Laurière détournait la tète : il voulait donner à son fils l'exemple du courage . Mais , tout en faisant des recommandations à un Père pour la santé délicate de Jacques, il essuyait de temps en temps quelque chose qui brillait parmi les poils de sa barbe.
La cloche sonnait. Le Père prit l'enfant par la main et l'emmena. Madame Laurière s'étranglait :
— Adieu, Jacquot !
— Hé ! Jacquot ! firent à l'unisson deux voix moqueuses.
C'étaient les cousins Renaud qui arrivaient. Le surnom du « nouveau », devait, grâce à eux, faire fortune au collège.
Le collège des Pères Thomistes siégeait sur une hauteur, en dehors de la ville. C'était un bâtiment du xvme siècle, ancienne demeure épiscopale de fort grand air. Des rangées de platanes ombrageaient les cours de récréation, d'où la vue s'étendait indéfiniment, au delà de Sordes, sur la Provence caillouteuse, couverte de vignes basses et d'oliviers rabougris. Rien ne sentait moins la prison ; et les prospectus destinés aux familles le faisaient valoir. Cependant Jacques connut l'horreur d'être captif loin des siens, loin des choses et des aspects familiers. 11 subit toutes les vexations destinées aux timides et aux faibles ; sa
sensibilité les exagérait encore. Après avoir vécu en solitaire, jalousement gardé, c'était une rude épreuve que d'être soudain abandonné en pleine foule, dans cet abrégé du monde où toutes les passions humaines percent déjà, souvent plus cyniques et plus brutales qu'elles ne seront plus tard.
Au milieu de ces peines, il lui fallait soutenir son application à bien faire. Il vivait dans une crainte perpétuelle de rater ses devoirs ou d'oublier ses leçons. A chaque bulletin, madame Laurière écrivait des réprimandes ; les bonnes places ne la contentaient pas : « Mon fils devrait toujours être le premier », disait-elle.
Dans ces lettres, Jacques ne retrouvait plus sa mère semblable à l'image qu'elle lui avait laissée d'elle lors des adieux. Il souffrait à cause d'elle, aussi bien à propos de ses études que de ces mille petits détails sur lesquels la méchanceté des enfants s'acharne. En arrivant au collège, il portait des habits usés et démodés, « assez bons pour la pension », dont ses camarades avaient fait des gorges chaudes. Et il était toujours vêtu trop long ou trop court, grâce à des retapages économiques imaginés par madame Laurière. En comparant sa mise à celle des autres, il reconnaissait son ridicule.
Et il en était de tout ainsi. Fils de la noblesse riche ou de la grosse bourgeoisie, les élèves des Thomistes n'admettaient que les préjugés et les façons de leur entourage. Dans la division de Jacques, les deux Renaud donnaient le ton : c'est tout dire. L'enfant se trouvait sans cesse mortifié dans ses parents, — les idées, les manières d'être qu'il tenait d'eux étant tournées en dérision. — Et, chose plus cruelle encore, les Pères semblaient du parti des moqueurs.
C'est qu'en effet il y avait loin de l'esprit d'Arblay à celui des Thomistes. Les Pères prétendaient « marcher avec le progrès » : ils se targuaient de la plus grande largeur d'idées et visaient surtout à former des hommes du monde. C'étaient des conciliateurs : ils accordaient l'Église avec le siècle, la foi avec la raison, les obligations religieuses avec les devoirs de salon. S'ils estimaient hautement M. Laurière, celui-ci leur paraissait tout de même un peu fossile et petit bourgeois.
Tiraillé par des influences contradictoires, Jacques se tenait sur la réserve : sa méfiance ne le rendait pas sympathique . Ses maîtres, qui, toujours à l'affût des nouveautés, étaient les premiers partisans de la culture physique, lui reprochaient sa maladresse clans les sports, faute de
pouvoir lui reprocher de la paresse en classe. 11 leur déplaisait aussi que leur élève eût encore un air malheureux et ne s'accoutumât pas à leur joug, pourtant si aimable.
Même les plaisirs de l'amitié était impuissants à le guérir de sa mélancolie. Car, la première stupeur passée, quand il sut distinguer les visages au milieu de la foule d'aspect uniformément hostile, il se découvrit des amis. Dans son besoin féminin du don de soi-même, il les aima comme il avait aimé Geneviève. Affections trop passionnées et trop exclusives, auxquelles les Pères étaient peu favorables . Jacques se demanda encore , en toute innocence, pourquoi les seules douceurs de sa vie étaient toujours combattues...
Les congés du jour de l'An et de Pâques étaient à peine une détente ; la délivrance tant souhaitée lui laissait une déception. Pendant ces quelques jours il n'avait pas le temps de se ressaisir. Et comment oublier le collège dont on ne faisait que parler? Monsieur et madame Laurière promenaient leur fils à travers toute la famille. Jacques retrouvait les corvées d'autrefois accumulées. On allait à la Sainte-Crèche embrasser Sœur Mariedes-Anges ; à Beauvoir, chez M. Brouchoux. La calèche lambinait sur les chemins : il ne fallait
négliger ni l'oncle Auguste ni le cousin Antoine, ni les autres. Puis c'étaient les observations de madame Laurière qui, après avoir vanté l'enfant en public, le morigénait à la maison, examinant par le détail les bulletins des mois écoulés. Ensuite M. Laurière prenait Jacques à part, le questionnait scrupuleusement, anxieux de discerner les résultats moraux de sa nouvelle existence. Ces interrogatoires étaient pour le collégien un supplice qui grandit d'année en année, à mesure qu'il se sentait changé davantage : renfermé d'abord par timidité, il en venait à la dissimulation.
Dès son premier congé, Jacques avait éprouvé un inexplicable malaise, à se réveiller dans le milieu de son enfance. Il ne se rendait pas compte que, si rien ne s'était modifié autour de lui, ses yeux n'étaient déjà plus tout à fait les mêmes. Il cherchait instinctivement à renouer le présent au passé : vainement! La cassure était irréparable. Les suggestions qu'il avait subies à contre-cœur commençaient leur œuvre.
Lentement, insensiblement, Jacques se transforma, cessant d'être trait pour trait le fils de ses parents, pour devenir à la fois lui-même et le disciple de ses maîtres. Il arrive toujours une heure où l'enfant le plus soumis apparaît comme l'homme
d'une génération nouvelle. Mais pour qu'il y ait continuité entre les générations, pour que la plus récente soit le prolongement normal de celle qui l'a précédée, au lieu de se retourner contre elle, il faut un doigté que Monsieur et madame Laurière n'avaient ni l'un ni l'autre. Ils étaient autoritaires, chacun à sa façon, et sans la moindre souplesse. Madame Laurière, qui avait plié sous la domination de M. Brouchoux, exerçait à son tour sa tyrannie sur le petit garçon que Jacques demeurait éternellement à ses yeux , et cela lui semblait dans l'ordre. M. Laurière exigeait que son fils se conformât strictement à son exemple, parce qu'il estimait qu'il n'y a pas deux manières de bien penser et de se bien comporter ; pour se manifester avec douceur, son intransigeance n'en était pas moins absolue.
Habitué à respirer un air plus vif, Jacques, en rentrant à Arblay, se sentait oppressé. Et, au lieu d'entre-bâiller les fenêtres pour lui permettre de mieux respirer, on s'appliquait à les calfeutrer. A la fin, il étouffa.
N'ayant pas réussi chez la nouvelle famille où elle s'était placée, mademoiselle Barbin se retrancha contre les orages du monde dans une pieuse maison de retraite. C'est là que, peu avant les grandes vacances de son ancien élève, une lettre de M. Laurière vint la convier pour deux mois à la Prairie. Jacques, avide de liberté, fut confondu de retrouver son gardien sans merci. Mais, surtout, il fut humilié d'être, lui, collégien, flanqué d'une institutrice comme au temps où il portait des robes.
Cette humiliation s'aggrava l'été d'après, car, sur les pas de mademoiselle Barbin, arrivèrent les de Germoise. Paraître devant Geneviève en pareille
posture, c'était un ridicule à ne s'en relever jamais.
— Comment ! mademoiselle Barbin, vous ici ? s'écria madame de Germoise au débarquer.
Sa stupéfaction fit rougir Jacques jusqu'aux oreilles.
Mais il eut pour dédommagement immédiat la cordiale embrassade de Geneviève. Se rappelant comment ils s'étaient séparés, il y avait deux ans, il redoutait sa rancune. Elle avait tout oublié. Il fut alors entièrement au plaisir de la revoir : elle avait grandi beaucoup et lui sembla encore plus jolie.
C'en était fini pourtant des bonnes saisons d'autrefois. Jacques le reconnut bientôt. Fallait-il en accuser la présence de mademoiselle? Geneviève s'occupait moins de lui et le considérait du haut de son apparente aînesse. Et lui, que la vieille aventure de la serre avait instruit, demeurait sur le qui -vive, partagé entre le désir de se montrer affectueux et la peur de se mettre en faute. Ses vacances lui laissèrent une mauvaise impression. Aux suivantes, ce fut pis encore.
Puis deux années passèrent sans amener à la Prairie les hôtes habituels. La veuve, aux prises avec des embarras croissants, s'épargna la dépense
d'un voyage dont l'effet était nul sur les dispositions de son oncle et de sa tante.
Madame Laurière ne se décourageait jamais. Aussi se croyait-elle tenue d'aller rafraîchir la mémoire des deux vieillards.
— Cette pauvre Adèle est désolée ; il lui a été impossible d'accepter notre invitation. Ses affaires vont de plus en plus mal.
A quoi mademoiselle Méranie répondait imperturbablement :
— Le contraire serait surprenant. Elle a été à bonne école !
Lorsque les de Germoise revinrent, ce fut comme si le temps avait compté double depuis leur dernier séjour : madame de Germoise, dont la santé périclitait, avait extrêmement changé ; de grisonnante, sa chevelure était devenue toute blanche ; sur son visage fatigué, il ne restait plus rien de jeune ; ses sourires même étaient navrés. Quant à Geneviève, la jeune fille succédait en elle à la fillette. De sang méridional, elle s'était précocement formée. Et son âme n'était pas en retard, ayant mûri au spectacle des chagrins et à l'école de la pauvreté. Sa beauté brune, d'un dessin ferme, était à la fois ardente et sérieuse.
Jacques reçut une secousse violente. Il décou-
vrit que son amie et lui avaient définitivement quitté le terrain neutre de l'enfance. Dès maintenant ils étaient, l'un en face de l'autre, un homme et une femme. Ce sentiment admiratif, soumis et tendre, qui le portait vers elle avec tant de force, prenait un nouveau nom.
Trouble délicieux des amours de la seizième année ! Élans et reculades, désir de se confier et crainte de se trahir, perpétuelles contradictions ! Jacques ne cherchait Geneviève que pour l'éviter ; sa présence le remplissait de joie et de confusion. Que mademoiselle Barbin, en dépit du ridicule, n'était-elle encore ici ! Elle eût servi de lien et, en même temps, d'obstacle. Dans le tête-à-tête il se sentait littéralement stupide.
« Si Geneviève devinait mon secret, comme elle se moquerait de moi ! pensait-il. Quesuis-je pour elle ? Un collégien dégingandé, gauche, absurde. Elle me met au rang d'Adrien !... »
Et c'était tout dire, car, avec l'âge, Adrien ne gagnait pas, toujours endormi, d'une incapacité qui inquiétait sa mère pour l'avenir. Jacques exagérait, en se comparant à son cousin, mais pendant cette période de crise il n'était pas à son avantage.
— Il est dans l'âge ingrat ! disait madame Lau-
Hère. Et puis, ajoutait- elle aigrement, après sa mésaventure, il aurait tort de faire le faraud.
C'est que madame Laurière saignait d'une récente blessure d'amour-propre. Bien qu'il se fût maintenu jusqu'ici dans les premiers rangs de sa classe, Jacques venait d'échouer au baccalauréat : devant l'aréopage des examinateurs, sa timidité, la peur d'un échec l'avaient paralysé tout à coup. Madame Laurière se croyait déshonorée.
M. Laurière n'avait pas pris cet épisode aussi dramatiquement. Il avait un sujet d'inquiétude cent fois plus sérieux. Sans pouvoir formuler aucun grief précis contre son fils, il s'apercevait que celui-ci lui échappait de toute part.
Dans la pénombre de l'équivoque, la droiture simpliste de M. Laurière s'égarait. Si Jacques avait manifestement trompé son espoir, il n'aurait eu qu'à le constater avec douleur; ce n'était point le cas. Et cependant il n'y avait pas lieu d'être satisfait. Le jeune homme était énigmatique. A tout il répondait oui, mais l'accent n'y était pas.
Les Pères l'avaient dit plus d'une fois:
— On ne sait pas ce qu'il pense.
On aurait pu le savoir autrefois, si l'on y avait mis un peu d'art. Maintenant Jacques dissimulait,
si bien même que personne ne soupçonnait son amour. M. Lauiïère, malgré les appréhensions que lui causait la présence d'une jeune fille dans sa maison, convenait que les enfantillages de la dixième année n'avaient pas eu d'écho. Il s'en félicitait, tout en demeurant aux écoutes.
Mais, de se sentir guetté, Jacques s'irritait : il était clair que, si Geneviève ne quittait pas sa mère d'une semelle, et si la vie quotidienne était comme réglée pour le séparer d'elle, le hasard n'en était pas seul responsable; tout le monde semblait ligué contre son bonheur.
La véhémence de sa première passion bouleversait son âme de fond en comble. Il perdait son respect, sa docilité envers ses parents : sa foi en leurs jugements, minée par des opinions étrangères, s'effondrait. Sa révolution intérieure ressemblait à ces mouvements populaires qui, dépassant soudain leur objet, attaquent, ébranlent tout en entier l'édifice social. Après avoir commencé à contredire, il ne limitait plus sa contradiction. Il n'y avait pas jusqu'à ses sentiments religieux qui ne fussent atteints. A force de recourir à la sauvegarde de la religion, M. Laurière manquait le but : son fils, excédé de pratiques dévotes, les prenait en dégoût.
Après avoir redoublé sa rhétorique, Jacques passa son examen avec succès, mais il en reçut peu de compliments, car ce n'était, comme le dit madame Laurière, qu'une réparation. Les vacances furent mornes. Pour l'excellente raison que la solitude et l'oisiveté ne valent rien aux jeunes gens, un arrangement avait été conclu avec l'abbé Legris, aumônier de l'usine Formigeon. Cet ecclésiastique se rendit plusieurs fois par semaine à la Prairie pour tenir compagnie à Jacques et le préparer à entrer en philosophie. En fait de philosophie, il en était resté à ses souvenirs du séminaire. Obséquieux, béat et prolixe, il distillait l'ennui.
Madame de Germoise ne devait d'abord pas venir. Elle ne se décida qu'au milieu de septembre, et sur le conseil pressant de son amie: Louis Aubert donnait des inquiétudes ; ce n'était pas le moment de se faire oublier. Elle s'était résolue à punir Adrien de sa paresse en le confiant à une institution. Geneviève seule l'accompagna.
Le premier soin de madame de Germoise fut de courir aux nouvelles. Mademoiselle Méranie, au chevet de son malade, ne se dérangea pas; Sœur Marie-des- Anges, installée dans la maison, recevait pour elle.
— Votre excellent oncle souffre beaucoup... On craint que son rhumatisme ne lui remonte au cœur... Quelle perte ce serait! Un homme si bon!... si charitable!...
La religieuse parlait à voix basse et d'un ton mélancolique, mais elle avait un peu ce visage des médecins blasés sur la mort qui jouent la compassion devant les familles. La fraîcheur de son teint, le pétillement de ses yeux ne s'accordaient pas avec le souci. Et elle semblait tellement chez elle dans ce petit salon à l'odeur monacale que la malheureuse femme comprit comme autrefois, jusqu'à l'évidence, que cette sœur si affable était la pire ennemie de ses espoirs.
Talonnée par madame Laurière, elle eut cependant le courage de retourner plusieurs fois s'informer : Louis Aubert se portait sensiblement mieux; mais, comme mademoiselle Méranie ne pouvait, au dire de la servante, le quitter un seul instant, la visiteuse restait à la porte.
— Sœur Marie-des-Anges est là, murmurait la vieille bonne, que tant de sollicitude pour son maître avait fini par amadouer.
— Non... non... ne la dérangez pas... Madame de Germoise partit à la fin du mois.
Une modification de l'horaire l'obligeant à prendre un train du soir, Jacques fut chargé d'accompagner sa tante à la gare et de s'y occuper d'elle. M. Laurière, enrhumé, redoutait la fraîcheur : il tenait à être guéri pour reconduire le surlendemain son fils au collège.
De la Prairie jusqu'à la gare d'Arblay, il y a presque une heure de route. La nuit était opaque ; des rafales secouaient les glaces de la voiture. A la lueur vacillante des lanternes, on voyait l'herbe des talus se coucher ; au bord des champs, les feuilles des peupliers se rebroussaient. Souffrante et soucieuse, madame de Germoise ne disait mot. Jacques et Geneviève échangèrent quelques réflexions, puis se turent.
Le devant de la calèche encombré de sacs et de manteaux, Jacques s'était blotti dans le fond, entre sa tante et sa cousine. La douce chaleur du contact de Geneviève le pénétrait voluptueusement. Mais, tout en savourant sa sensation avec délices, il songeait que pendant ces deux semaines de réunion il avait moins que jamais profité de son amie. Tout les avait séparés, aussi bien son propre effarouchement que le parti pris des uns et des autres. Malgré les serments qu'il s'était faits de révéler enfin son amour par quelque élan d'audace inouïe, il n'avait pas su parler, même avec des regards. Geneviève s'en allait, et elle n'emportait pas un soupçon !
On traversa la papeterie : le reflet d'une chaudière embrasa l'ombre, puis l'obscurité s'épaissit entre les bâtiments silencieux. Un cahot, sur des rails qui coupaient le chemin, effraya madame de Germoise. Dans la secousse, la main de Jacques rencontra celle de la jeune fille. Il frémit tout entier et, cédant à une impulsion plus prompte que la pensée, il retint cette main, qui ne se déroba pas. A travers le gant, il la sentait, menue et tiède; il la pressait et elle s'abandonnait. Il croyait à peine à la réalité de son bonheur. Ah ! que ce trajet dans la nuit durât sans fin ! Il n'en
demandait pas davantage. A quoi bon des paroles? Tout n'était-il pas enclos dans ce simple consentement? Mais trop tôt les masses indistinctes des maisons se dressèrent, piquées de feux: on arrivait.
Le cocher s'était endormi à la montée. Il restait quelques minutes seulement avant le départ. En personne malade, madame de Germoise perdait la tête. Égaré comme au sortir d'un rêve, Jacques se hâta de prendre les billets et de faire enregistrer les bagages, et, avant d'avoir respiré, il se retrouva seul sur le quai de la gare devant la queue du train qui emportait les voyageuses. Il avait si rapidement dit adieu à Geneviève qu'il ne se rappelait pas avoir échangé avec elle un regard de complicité définitive. Mais il était tellement enivré que la séparation l'endolorissait à peine. Le monde lui apparaissait transfiguré: l'avenir s'offrait merveilleux.
La réaction se produisit dès que les portes du collège se furent refermées sur lui. Cette année d'études serait d'autant plus longue qu'elle précédait la délivrance. L'ébranlement qu'il avait subi achevait de le désorganiserai était nerveux, inquiet, avec des exaltations et des abattements gratuits. Une susceptibilité excessive alternait
avec une indifférence ironique. Des aspirations confuses l'agitaient. Il acceptait tour à tour les idées les plus contradictoires.
Les Pères crurent devoir signaler à M. Laurière que « cet élève témoignait d'un mauvais esprit ». M. Laurière, très affecté, sermonna Jacques sans parvenir à rien tirer au clair. A chaque bulletin, madame Laurière écrivait des lettres fulminantes, car son fils, tombé tout à coup dans les rangs médiocres, s'y maintenait. Le coupable accueillait rageusement ces reproches, enfin mérités. L'air d'Arblay que ces lettres lui soufflaient au visage lui était odieux. Mais cela ne rendait pas l'atmosphère de l'internat moins lourde, car l'amour, en lui donnant l'illusion d'être un homme, avivait en lui la soif de liberté.
L'amour, c'était le souci dominant chez la plupart des grands collégiens de son âge. 11 y en avait même qui, comme Jean Renaud, le héros de la philosophie, se prétendaient le droit de parler des femmes sans fadeur. Jacques couvrit de? cahiers du nom de Geneviève et rédigea des missives romantiques à son adresse, puis l'image de son amie s'embruma peu à peu. Geneviève cessa d'être elle-même, avec ses yeux de topaze brûlée, sa peau mate, ses épais cheveux noirs, son
menton volontaire : elle devint le symbole de la femme, de toutes les femmes. En elle il aimait une multitude. Les soirs de promenade, il rêvait des paysannes, des ouvrières, plus ou moins jolies, rencontrées en chemin. Et, pendant les récréations, il contemplait au loin, le cœur gonflé, la cour d'un pensionnat de jeunes filles, où les élèves s'ébattaient.
Enfin l'année scolaire s'acheva. Son dernier examen passé avec une chance inespérée, Jacques quittait Sordes définitivement. A peine assis en wagon, en face de son père qui était venu le chercher, il comprit qu'il allait simplement changer de prison.
Mais pourquoi s'inquiéter de l'avenir? Un grand bonheur, qui primait tout le reste, n'étaitil pas prochain? Le portrait de Geneviève reprenait sa netteté dans les lieux où flottait le souvenir de sa présence. Après l'aveu de l'an passé, il était permis d'attendre des joies incomparables.
Madame Laurière coupa ces espérances par la racine. Elle avait arrêté un programme de l'emploi des vacances ; au milieu de l'exposé qu'elle en fit, elle dit :
— Gomme ta tante de Germoise ne vient pas cette année...
A ces mots, tout devint noir autour de Jacques.
Son désappointement fut violent, mais il ne dura guère. A cet ennui motivé, succéda l'ennui sans cause. Après avoir fermenté, son imagination retombait à plat. Son amour n'avait été qu'une mousse de vin, qui bouillonne, monte et puis s'affaisse; il ne restait presque rien au fond du verre, mais parfois une bulle venait crever à la surface du liquide dormant.
Jacques traversa une période fâcheuse. Il était mécontent de tout sans savoir exactement ce qu'il demandait lui-même. Sa passivilé irritait madame Laurière, qui n'aimait pas ce visage-là à l'obéissance.
— A le voir, s'écriait-elle, on dirait vraiment une victime !
Depuis la naissance de Jacques, sa future carrière avait été le texte de débats inépuisables entre ses parents. M. Laurière avait son plan, longuement réfléchi : son fils aurait un jour de la fortune; une haute mission sociale lui serait, en conséquence, dévolue. Quand il expliquait ses idées à sa femme sur cette mission, celle-ci regimbait, n'entendant rien qu'aux choses pratiques et aux usages établis.
— Tu ne seras jamais qu'un songe-creux!
disait-elle. Ce que je vois de plus clair, c'est que tout cela ne mène à rien.
Tout en partageant les convictions qui avaient obligé son mari à se démettre, elle n'eût pas été du sang de M. Brouchoux si, à l'occasion, elle ne lui avait pas fait sentir qu'il avait agi en Don Quichotte.
— Mais toi-même, demandait M. Laurière, à quoi destinerais-tu Jacques?
— A tout! répondait-elle avec une fierté naïve. Il peut être un grand avocat, un gros industriel, un brillant officier, que sais-je?
Elle n'avait pas de préférence, pourvu qu'il acquit une situation dont l'éclat rejaillirait sur elle.
Mais il était facile à M. Laurière de triompher :
— Il faudra donc que Jacques nous quitte. Ce n'est pas à Arblay qu'il trouvera de grandes écoles, et ensuite une position. Cet enfant sera perdu pour nous.
Touchée par l'évidence, madame Laurière se tirait d'affaire avec des faux-fuyants querelleurs.
Or Jacques sortit du collège, et, à quatre-vingthuit ans, M. Brouchoux, solide, actif, maître de toutes ses facultés, prenait, quelque temps qu'il fit, sa canne et son chapeau, gourmandait ses
fermiers et dirigeait ses maçons. Le jeune homme allait- il rester les bras croisés à attendre la mort de son grand-père ? M. Laurière se reprocha comme un crime d'avoir fondé ses projets sur un héritage qu'il fallait souhaiter tardif. Mais quelle combinaison imaginer pour garder Jacques auprès de lui sans compromettre son avenir? Dans cet embarras, il en arrivait à le consulter.
— Voyons, lui demandait-il, tu n'as aucune idée? tu ne te sens aucune vocation?
Mais Jacques n'avait aucune aptitude spéciale et sa volonté était, purement négative. Habitué à recevoir des ordres, il était incapable de se déterminer.
Sa maussaderie, ce visible détachement de son sort désolaient M. Laurière. N'étaient-ce point les marques de ce mauvais esprit dont les Pères s'étaient plaints? Comment lire dans cette âme fermée ? Le pauvre homme avait devant lui un interlocuteur qui répondait en écho, mais, dans cet écho, il ne reconnaissait pas le timbre de sa voix.
Au courant de leurs entretiens, Jacques retint souvent une sincérité qui manquait de lui échapper. Ce père avec qui il était en sourde opposition, il l'aimait cependant. 11 souffrait de toujours
lui parler contre son cœur. Quel soulagement ce serait que d'exposer dans leur désordre ses doutes, ses inquiétudes, ses vagues désirs! N'avait-il pas affaire au premier des amis, au véritable confesseur? Oui, mais il entrevoyait aussitôt un visage aux joues creuses qui s'allongerait, des yeux pâles qui se voileraient, des lèvres qui frémiraient d'émotion. Bouleversé par ces confidences, M. Laurière tiendrait d'emblée son fils pour un dévoyé. Mieux valait se taire, quoi qu'il en coûtât.
— Il est de plus en plus question dans les journaux de la suppression du volontariat, dit un jour M. Laurière. Par le temps où nous vivons, tout est à craindre. J'espère qu'à l'automne prochain tu seras assez robuste pour affronter les fatigues de la vie militaire. Inutile donc d'entreprendre des études que tu serais obligé d'interrompre : cette année sera pour toi une période de perfectionnement et d'attente. Je m'occupe de te trouver un précepteur qui complétera ton éducation. En outre, je tiens à t'enseigner moimême les éléments du droit.
Quand on prit, au milieu d'octobre, les quartiers d'hiver, l'abbé Jambedois débarqua, spécialement recommandé par l'évêché. C'était un jeune prêtre à visage de brochet, vif, sec et têtu,
plus instruit qu'intelligent. Dès le lendemain de son arrivée, il fut en guerre avec madame Laurière. Pendant dix mois, il menaça de quitter la place et s'y cramponna.
Jacques rongeait son trein. Au salon, pendant les longues soirées familiales, sous le regard optimiste du buste de M. Laurière aîné, ou dans sa chambre, courbé sur un livre, il remâchait rageusement :
— J'ai huit ans, mademoiselle Barbin a simplement changé de nom !
Avoir tenu son fils jusqu'à l'âge de vingt ans dans la dépendance la plus étroite, l'avoir isolé, protégé, surveillé, et tout à coup être contraint de l'abandonner à lui-même, parmi les pires exemples, c'était de quoi terrifier moins timoré que M. Laurière. L'édifice construit avec tant de soins, et que des lézardes menaçaient déjà, risquait de s'écrouler. Il multiplia conseils et leçons. Certains sujets dont sa pudeur répugnait à traiter durent venir au premier plan : très gêné, il usa de circonlocutions et de sous-entendus. Mais, quel que fût l'objet de son souci, il en revenait toujours, en fin de compte, à la religion, seul rempart contre tous les dangers.
Il ne s'en tint pas là. Il accompagna Jacques dans la garnison qui lui avait été assignée, pour le recommander à tous ses chefs. La plupart de ces messieurs l'écoutèrent avec une indifférence polie; entre eux, au cercle, ils se gaussèrent de cette sollicitude qui attendait d'eux des soins étrangers à leur fonction.
Le commandant, vieux garçon bonhomme et rude qui, en bretelles et un mégot au coin de la bouche, reçut M. Laurière dans son logement parfumé au tabac et à l'absinthe, l'arrêta net aux premiers mots :
— Hé! monsieur, je ne suis pas une bonne d'enfants! Votre fils est-il un homme, oui ou non?
Frais émoulu de Saint-Cyr, sans un poil de barbe sur ses joues roses, le sous-lieutenant exerça sa verve aux dépens de son subordonné. Fier de la supériorité que lui conférait son
1 uniforme neuf, il prit l'habitude d'interpeller Jacques sur les rangs. D'une voix de jeune coq enroué, il ironisait :
— Eh bien ! mon garçon, il fait frais, ce matin. Avez- vous mis votre foulard ?
Ou encore :
— On dirait que vous avez la flemme... Seriez-
vous allé voir des femmes ?... Papa ne serait pas content.
Il jouissait un instant du murmure d'hilarité qui s'échappait du peloton, puis, brusquement, il imposait le silence, car il visait à n'être pas commode.
Jacques en voulut à son père de ces vexations humiliantes.
Mais il jouissait enfin d'une liberté relative ; et c'était là l'essentiel. 11 accepta les promiscuités, les fatigues, les brutalités de la caserne. A heures fixes, il n'était qu'un numéro, un automate passif: la contrainte qu'il subissait était purement physique. Le reste du temps, il s'appartenait. Pour lui, qui n'avait jamais fait un pas sans une ombre sur ses talons, c'était une volupté que de marcher simplement par les rues à sa guise. Il s'amusait à se mêler aux conversations où l'on bafouait tout ce qu'il avait accoutumé d'entendre respecter, et, par contradiction plus que par scrupule sincère, il se dérobait aux devoirs de piété que chaque lettre de son père lui rappelait. En tout cela, s'imaginant faire acte d'homme, il n'était encore qu'un collégien qu'une discipline abusive a rendu indiscipliné. Madame Laurière, par économie, M. Laurière, par prudence, s'étaient mis d'accord
pour réduire au minimum son argent de poche : ainsi la facilité de céder aux tentations lui était enlevée. Il se piqua de prouver que les lisières, à un certain âge, au lieu de prévenir les chutes, les provoquent : en riant, il répondit à l'appel de Ja première fdle à soldats qui le hélait. Toutes ses aspirations vers la femme et vers l'amour aboutirent là.
En août, un télégramme lui annonça la mort de son grand-père. Il vint assister aux obsèques. Mais, comme il n'avait jamais vu dans ce vieillard qu'un ogre malfaisant, il n'eut pas lieu de beaucoup s'affliger parce que M. Brouchoux avait été trouvé dans son parc frappé de congestion, violacé, l'écume aux lèvres, la canne incrustée dans sa main crispée.
Une foule considérable accompagna l'ancien mégissier au cimetière : tout Arblay était là. Il ne manquait que les Aubert qui, en qualité de proches eussent dû figurer aux premiers rangs, mais qui, en qualité d'originaux, se soustrayaient aux usages. Jacques comprit que si tant de monde se dérangeait afin d'escorter un homme, qui, de son vivant, n'aurait pas trouvé vingt personnes pour lui faire volontiers la conduite, l'honneur en revenait à ses parents. Héritiers déjà du nomglo-
rieux de Laurière aîné, ils allaient réaliser une grosse succession.
La fille et le gendre du défunt rendirent à celui-ci un tribut de deuil fort disproportionné à ses mérites ; M. Laurière fit voir combien la raison pouvait chez lui commander au sentiment. Mais, au milieu de leurs regrets, les deux époux eurent à se préoccuper de leur situation nouvelle.
Ils n'étaient ni l'un ni l'autre gens à changer leur manière de vivre pour jouer aux millionnaires. Ils ne songèrent qu'à leur fils. Plus tard, Jacques habiterait Beauvoir et y ferait figure de châtelain ; pour eux, ils continueraient à partager l'année entre la Prairie et leur maison d'Arblay. M. Laurière n'aurait d'autre luxe que la charité.
Ici commencèrent les discussions. Madame Laurière se méfiait de la compétence de son mari : comment se tirerait-il de l'administration d'une fortune, presque toute en terres, que M. Brouchoux gérait lui-même ?
— Et je te connais, mon pauvre Joseph ! Tu te laisseras gruger. 11 suffira que l'on pleure misère dans ton gilet pour que tu sois perdu !... Voici déjà ta sœur qui vient nous relancer pour la Sainte- Crèche sans nous laisser le temps de respirer.
Elle était affolée de posséder tant d'argent dont
elle n'avait que faire, et qu'il s'agissait de conserver. Mais, avec cela, elle redoublait d'importance. Elle ne tenait pas à démontrer qu'elle était riche, car l'ostentation se paye ; tout le monde savait à quoi s'en tenir, c'était le principal. Et Jacques serait, un jour, sa gloire vivante.
Elle se rangea pourtant aux idées de son mari concernant l'avenir du jeune homme : M. Laurière avait eu pour la convaincre un argument péremptoire.
— C'est un gouvernement difficile que celui d'une grosse fortune. Si nous disparaissions sans que Jacques en ait fait l'apprentissage, qui sait s'il ne la dilapiderait pas par inexpérience?... Et puis, disait-il encore, la charge est lourde pour moi : Jacques me secondera. S'il mord à l'agriculture, il fera valoir lui-même les propriétés. C'est pour lui une sérieuse occupation tout indiquée. Nous aurons la satisfaction de ne pas le perdre de vue, de le sentir fixé auprès de nous. Il ne sera pas exposé aux dangers de la vie d'étudiant dans une grande ville. Une fois marié, il sera au premier rang de la société d'Arblay.
— Pourquoi ne deviendrait-il pas député ? dit un jour madame Laurière, qui ne concevait pas de haute position sans qu'un titre y fût attaché.
— Il y a mieux à faire. On rend plus de services à sa province en l'habitant qu'en allant bavarder à la Chambre. Paris tue la France.
La politique était le seul sujet qui fit sortir M. Laurière de sa douceur. Depuis qu'il avait démissionné, la France lui semblait courir à pas de géant vers un précipice mortel. Il lisait chaque matin le journal avec navrement, quand ce n'était pas avec indignation, et il était rare qu'il déjeunât sans raconter avec un tremblement dans la voix le dernier méfait du gouvernement.
De ses méditations politiques était issue l'idée du rôle qu'il ambitionnait pour son fils : Jacques remplirait une destinée de philanthropie et de direction sociale. Fortuné, le jeune homme aiderait, « dans sa sphère », au « relèvement du pays». Conservateur des traditions, défenseur de la bonne cause, il veillerait activement à la défense des intérêts locaux, emploierait une part de ses revenus à soulager la misère. Sa culture intellectuelle et la dignité de sa vie lui donneraient l'autorité indispensable.
— Tu as reçu de saines doctrines, lui disait son père. A toi maintenant de les appliquer, de les soutenir et de prouver par ton exemple qu'elles sont efficaces.
Jacques, rentré du régiment, écoutait M. Laurière disserter durant les expéditions qu'ils faisaient ensemble à travers les terres. Bientôt il fut entièrement édifié sur son avenir.
Des conduites d'eau s'étant rompues à Beauvoir par suite du froid, il fallut se rendre à l'ancienne habitation de M. Brouchoux. Jacques n'y était pas revenu depuis l'enterrement. Transi par la bise aigre qui balayait le plateau, il battait des semelles sur le sol durci, médiocrement attentif aux instructions que son père donnait au gardien. Évoquant des souvenirs d'enfance, il songeait combien il était étrange de régner aujourd'hui en maître sur cette terrasse où tapait jadis la canne autoritaire du méchant vieillard.
— Ces réparations devraient pourtant t'intéresser particulièrement ! dit M. Laurière, tandis qu'ils redescendaient les lacets de l'avenue. Avant peu, je l'espère, tu seras ici chez toi ; nous t'avons réservé Beauvoir pour le jour où tu seras marié.
— Me marier ? demanda Jacques, qui doutait s'il avait bien entendu.
— On ne saurait se marier trop jeune. Dans un an ou deux, il faudra y penser sérieusement.
En quelques mois, la vie de Jacques se trouva insensiblement ordonnée. Pour fins que fussent les fils de la toile qui s'était tissée autour de lui, il n'en était pas moins pris dans un piège dont il ne se dépêtrerait pas. Dès la première messe, l'hiver à la cathédrale, l'été à la chapelle de l'usine, où il accompagnait son père, il ne s'appartenait pas un instant. C'était la surveillance des exploitations agricoles, toute une science des choses de la terre à acquérir. C'était l'assistance aux réunions des confréries pieuses et des associations charitables où on l'avait embrigadé; c'étaient, à date fixe, les tournées de secours aux pauvres. En outre, M. Laurière continuait à donner à son fils des
leçons de droit usuel, et Jacques devait travailler à la bibliothèque de la ville, muni d'un programme de lectures dont il avait à rendre compte.
Hormis certains ouvrages édifiants, il n'entrait pas de livres chez les Laurière.
— Ce sont des embarras de maison, disait madame Laurière, et une ruine.
Quant à son mari, il se souciait beaucoup plus d'être un chrétien qu'un homme de haute culture. Il se défiait de tous les livres ; la science moderne lui était suspecte, et il tenait la littérature pour pernicieuse. Il avait un corps de principes qui lui suffisait. Mais, non sans inconséquence, il convenait modestement que Jacques, intelligent comme il était, ne pourrait que gagner à posséder des connaissances plus étendues que les siennes. Il s'agissait simplement de lui dresser une liste de bons auteurs.
— En a-t-il une chance, ce gaillard-là ! s'écriait M. Formigeon, chaque fois qu'il rencontrait le jeune homme.
Et, par un geste qui lui était coutumier, il accompagnait cette remarque d'une tape familière sur l'épaule.
De la chance ! Jacques s'avouait qu'il aurait mauvaise grâce à se plaindre. Lorsque tant de
jeunes gens avaient à faire leur carrière, à lutter pour la vie, passaient par des écoles, étaient confinés dans des bureaux ou des usines, il menait une existence facile et son avenir était assuré. Et cependant il n'apportait dans toutes ses occupations que paresse, détachement, ennui, hostilité.
C'est qu'il n'agissait en rien spontanément . Encore si, dans cette route frayée, il avait pu marcher à sa guise ! Mais on le tenait par la main. Il eût préféré l'effort, le risque, à cette monotone servitude. Et puis, avant que d'être une enseigne de savoir et de vertu, il aspirait à jouir un peu de sa jeunesse ; on le précipitait sans transition de l'enfance à la maturité.
Il ne souffrait pas d'une vocation contrariée : sa volonté amortie ne savait ni délibérer ni choisir. Il aurait, à la rigueur, subi l'état qui lui était imposé ; il reprochait surtout à son esclavage d'être intellectuel et moral. Devenu homme, il revendiquait le droit de posséder ses idées propres et se refusait à demeurer un perroquet bien appris.
Un jour que M. Renaud avait réuni à Bourgvieux quelques personnes de la famille, l'entretien, par un détour fatal, versa dans la politique. On était au fumoir, après le déjeuner. Gomme d'ha-
bitude, le banquier tranchait avec une importance proportionnée à son volume, affichant un mépris ironique pour ses contradicteurs. Il semblait particulièrement fier aujourd'hui de se trouver seul de son avis au milieu de ses convives, provinciaux et conservateurs endurcis.
M. Formigeon, qui était présent, n'était pas moins sûr de lui-môme, mais il jouait au bon enfant ; il ripostait rondement avec le ton du gros sens commun et en mêlant des rires à la fumée de son cigare. M. Auguste Laurière, le fîlateur, écoutait la discussion, laissant tomber de temps à autre des : « Permettez !... Jamais de la vie !... Parfaitement !... » qu'il ne développait pas davantage. Avec sa vénérable barbe blanche, son crâne dénudé, ses lunettes d'or, il avait l'aspect d'un homme dont le grand sérieux ne se commet point avec des bavards : cette solennité couvrait de la simplesse.
Mais M. Joseph Laurière se monta extrêmement ; son front jaune se colora ; le lorgnon lui tomba du nez ; l'émotion le faisait bafouiller. Enfin, au paroxysme de l'indignation, il leva les bras au ciel et conclut :
— Et puis... et puis... on ne peut pas s'entendre avec un rouge comme vous !
M. Renaud, goguenard, répondit :
— Non, l'oncle Joseph, nous ne nous entendrons jamais, j'en ai peur.
Quand M. Laurière avait qualifié quelqu'un de « rouge », c'était la suprême injure. « Un rouge », cela représentait pour lui un individu destructeur de la famille, de la patrie et de la religion.
Personne ne releva le ridicule flagrant qu'il y avait à traiter de révolutionnaire ce gros bourgeois dont les opinions eussent, dans toute autre compagnie, paru fort anodines. Mais Jacques en fut frappé avec une intensité dont pâtit son respect filial.
— Et vous, Formigeon, comment vont les affaires ? demanda M. Renaud, pour rompre les chiens.
M. Formigeon se plaignit, mais en industriel courageux qui se met au-dessus de l'adversité. L'essentiel pour lui, patron catholique, était que ses ouvriers continuassent à demeurer indemnes des mauvaises doctrines.
— Quant au surplus, dit-il en se frottant les mains, le bon temps reviendra.
— Vous avez mille fois raison I . . . acquiesça gravement le filateur.
Ensuite, M. Formigeon, soutenu par l'appro-
bation ambiante, rejeta sur la République la responsabilité du marasme de son industrie.
— Voyons ! voyons ! parlons peu et parlons bien ! dit M. Renaud. Si vous renouveliez vos machines, vous n'auriez besoin d'accuser personne.
— Ha! ha! ha! les machines! s'esclaffa M. Formigeon. Mais, mon cher Renaud, avec nos machines, mon grand-père Éloi était le premier fabricant de papier de France. Aujourd'hui, on veut tout bouleverser et l'on ne fait plus, permettez-moi l'expression, que de la cochonnerie. Donnez-nous un autre régime, et je me charge du reste.
— Parfaitement ! dit M. Auguste Laurière, dont, les affaires ne brillaient pas non plus.
Là-dessus, M. Joseph Laurière, qui s'était un peu calmé, repartit pour louer le passé au détriment de l'abomination moderne.
Jacques n'en voulait pas entendre davantage : il alluma une cigarette et se glissa dans le jardin. Devant ces caisses d'orangers et ce parterre français, témoins jadis de ses angoisses d'enfant, il promena une souffrance d'homme. Il avait mesuré l'abîme qui maintenant le séparait des siens. Tout le temps de la discussion, il s'était rangé du parti
de M. Renaud, et cela malgré une antipathie qui n'eût demandé qu'à lui donner tort. Mais comment se refuser à l'évidence ? Le banquier n'avait pas dit une parole qui n'apparût, sauf aux esprits aveugles, comme l'expression d'une vérité élémentaire. Jacques songeait qu'il avait passé dans le camp des ennemis de son père.
La rencontre de ses cousins le tira de ses réflexions. Il les avait laissés aller tout à l'heure, quand ils étaient sortis pour inspecter le chenil et les écuries.
— Enfin , l'homme sérieux se décide ! s'écria Jean Renaud.
Plus sérieux qu'eux, en effet, et, partant, plus tourmenté. Les jeunes gens de Rourgvieux et les fils du filateur ne se ressemblaient guère plus entre eux que leurs parents, mais ils avaient tous la conscience tranquille. En attendant de devenir des personnages importants, chacun à sa façon, les uns jetaient leur gourme, au su de M. Renaud, qui excusait les frasques de cet âge, les autres entouraient leurs débauches d'un mystère, grâce à quoi leur bonne réputation était sauvegardée. Pour tout le reste, ils n'allaient pas, comme leur cousin, chercher midi à quatorze heures.
De temps à autre, madame Laurière annonçait à son mari :
— J'ai reçu une lettre de cette pauvre Adèle. Elle gémit toujours beaucoup. Je crains que sa maladie ne lui joue un mauvais tour.
Jacques se rappelait alors avec une brève palpitation sa grande passion d'autrefois. Comme cela remontait loin déjà ! Geneviève n'était plus qu'une ombre qui s'enfonçait dans le passé. L'absence, de grossières aventures de régiment, des aspirations nouvelles avaient nui aux chers souvenirs. Sachant que la santé de madame de Germoise lui interdisait la fatigue du déplacement, Jacques ne s'étonnait pas que l'ancienne habitude de ses séjours
à la Prairie fût définitivement rompue. Mais il ignorait que, si maintenant, en effet, madame de Germoise n'était plus en état de supporter le voj^age, il n'en allait pas ainsi tout d'abord. Certes elle avait perdu toute confiance dans l'utilité de sa visite aux Aubert ; mais, pour le plaisir de revoir son amie, pour distraire ses enfants, à la moindre insistance, elle eût accepté l'invitation. Non seulement madame Laurière n'avait pas insisté, mais encore elle avait laissé entendre qu'il était préférable de s'abstenir.
— A l'âge de Jacques, cette intimité avec une jeune fille mûre pour le mariage, et que l'on a eu le tort d'élever trop librement, peut avoir des inconvénients, avait dit M. Laurière.
Et sa femme, après avoir protesté pour la forme, s'était rendue à cette raison, et d'autant plus facilement que sa vieille amitié pour madame de Germoise s'attiédissait un peu. Rien ne lui déplaisait comme les jérémiades : elle n'admettait pas que l'on manquât d'empire sur soi-même. Or, la veuve geignait de plus en plus. Ses lettres étaient un perpétuel rabâchage de plaintes.
La pauvre femme avait atteint la limite de l'héroïsme : un moment était venu où elle s'était effondrée. Les écailles lui étaient tombées des
yeux, et la tragique vérité lui apparaissait nue. Exténuée, précocement vieillie, elle n'avait plus longtemps à vivre. Son infime capital avait à peine suffi au pain de chaque jour et à l'instruction coûteuse des deux enfants. Les orphelins auraient le dénuement pour tout héritage. Qu'attendre de l'indolente nullité d'Adrien? Et Geneviève, que deviendrait-elle? Même jolies, on n'épouse pas les filles dépourvues quand elles sont bien nées. Tel qui prend sa servante pour femme exigerait une somme d'une fiancée appartenant au meilleur monde. Un monsieur de Germoise ne se rencontre qu'une fois.
Depuis que Geneviève était mariable, — et, à dix-sept ans, c'était une femme, — madame de Germoise, pressée de l'établir, avait regardé autour d'elle. Elle avait, non sans peine, conservé quelques relations dans la famille de son mari ; mais on y élait plus titré que fortuné. On se borna à manifester un intérêt platonique pour le sort de la jeune fille.
Courageusement, Geneviève s'évertuait à réconforter sa mère. Pendant ces heures difficiles, celle-ci obtenait la récompense d'une éducation fondée sur la franchise et une libre entente. Elles étaient des amies et il n'y avait entre elles ni
réticences ni équivoques. Geneviève, habituée à regarder la vie en face, ne se payait pas de mensonges ; elle savait que dans sa condition les rêves sont illicites, et elle n'en formait aucun. Elle s'oubliait pour ne penser qu'à sa mère, pour ne pas lui montrer un visage soucieux qui eût aggravé ses transes. Ce n'était point de sa part résignation, mais effort de volonté. On n'abdique pas si facilement son droit au bonheur quand, avec la jeunesse qui demande à vivre, on a la conscience de sa beauté qui appelle l'amour. Il lui montait souvent au cerveau des bouffées de révolte contre l'injustice de la destinée. Lorsqu'elle parlait à des jeunes gens, il y avait dans son sourire aux belles dents quelque peu de mépris. Un épouseur s'offrit pourtant. Il était lieutenant d'artillerie et sans autre fortune que sa solde. Plutôt mal que bien, avec une tête disproportionnée, des yeux intelligents rougis par le travail, une contenance embarrassée, c'était dans son grade le plus jeune officier de l'armée. Les dames de Germoise l'avaient rencontré chez une de ses parentes, vieille personne modeste qui habitait sur le même palier qu'elles. Ce jeune homme, dont le sérieux ne s'était jamais démenti, s'éprit comme un écervelé, au point qu'il eût enlevé
Geneviève sans un sou, si une dot n'avait pas été exigée par les règlements militaires.
Geneviève fut touchée. Son instinct dominateur se plut à un hommage qui attendait comme une grâce d'être accueilli; la gaucherie de cet amoureux si grave la flatta. Elle sut gré à l'officier de son désintéressement exceptionnel, et elle se sentit portée vers lui par une cordiale sympathie. Acceptant la possibilité d'un mariage de raison, elle présuma qu'une tendresse plus profonde lui viendrait à juger de plus près combien en était digne l'homme qui partagerait son existence.
On ne pensa à la dot réglementaire que lorsque l'idée du mariage se fut ancrée. Madame de Germoise alors s'affola. Même en se réduisant à la mendicité, il ne lui restait pas de quoi former la somme nécessaire. Il lui sembla que tout serait pour jamais perdu si l'affaire échouait. Les résolutions les plus absurdes se succédaient dans son esprit. Elle projeta de partir pour Arblay, de fléchir les Aubert par ses supplications : elle se contraignit à croire qu'elle avait mal jugé ses vieux parents et qu'ils étaient tout disposés en sa faveur. Elle alla jusqu'à imaginer que son amie Camille, guérie de sa pingrerie, donnerait l'argent, au cas où les Aubert reconduiraient.
Madame Laurière reçut, coup sur coup, plusieurs lettres désordonnées dont sa commisération s'émut, mais dont son bon sens s'irrita. Ses réponses versèrent une douche glacée sur l'exaltation de madame de Germoise. Elle l'invitait à se guérir de sa précipitation et à se tenir tranquille.
« Surtout garde-toi bien, répéta-t-elle, d'importuner ton oncle et ta tante. Tu bats la campagne et tes maladresses foisonnent. On ne traite pas des questions d'argent si considérables avec cette légèreté ! »
Madame de Germoise, éperdue, écrivit des pages lamentables où, sur tous les tons du désespoir, elle reprenait en refrain :
« Que faire? que faire?... »
De son écriture pointue qui, d'agacement, écorchait le papier, madame Laurière rédigea une carte postale laconique :
Encore une fois, ma pauvre Adèle, ne 'précipitons rien. Ne te flatte pas d'obtenir ce qui me serait refusé, à moi. Laisse-moi donc agir. Je t'embrasse.