CAMILLE
— J'ai fait atteler pour une heure, dit madame Laurière à son fils en entrant dans la salle à manger. Tu m'accompagneras chez les Aubert ; il y a un siècle que tu n'y es allé. Nous les trouverons sûrement, avant qu'ils soient partis pour les vêpres .
Jacques ne sourcilla pas. Chaque dimanche amenait une corvée de cette nature. Mais il demanda à son père :
— Tu ne viens pas avec nous ?
Madame Laurière répondit :
— Non, ton père reste ici.
Elle avait un air d'importance, et, tout le long du déjeuner, elle multiplia les allusions mystérieuses à « sa mission » .
lo8 LE SERVAGE
A deux reprises, M. Laurière répéta :
— La chose est extrêmement délicate...
Et, quand il mit en voiture sa femme et son fils, il dit en fermant la portière :
— Allons ! bonne chance !
Jacques remarqua que ce souhait incompréhensible était formulé sans enthousiasme. On roula en silence. Madame Laurière, nerveuse, se remuait, levant et abaissant tour à tour les glaces.
— Ta visite faite, tu pourras te retirer ! dit-elle enfin. J'ai à parler aux Aubert. Si tu veux, nous nous donnerons rendez-vous à Notre-Dame.
Elle retomba clans sa méditation fébrile. Toute sûre qu'elle fût de soi, elle ne sentait pas moins qu'elle avait à jouer une partie décisive : elle tenait à la gagner, autant pour elle-même que pour son amie. A mesure que l'on approchait de la ville, des inquiétudes l'assaillaient. Et elle éprouva le besoin d'élever la voix comme pour les mettre en fuite.
Tandis que sous les roues le pavé sonnait avec fracas, elle dit à brûle-pourpoint:
— Il s'agit de Geneviève. Jl paraît qu'un parti se présente pour elle. Malheureusement, ta cousine n'a point de dot et la conclusion de son
mariage peut en souffrir. Mais je suis persuadée — et elle appuya fortement sur ces mots — que, sollicités par moi, les Aubert interviendront. Jacques dit :
— Ah! vraiment?...
Puis quelque chose le serra à la gorge, et son cœur battit à grands coups. Il n'avait pas depuis bien longtemps arrêté sa pensée sur Geneviève, et voici qu'une jalousie absurde le suffoquait. Ce fut comme un rapide écho de son ancien amour. La dernière vibration éteinte, il se remit et accepta l'idée du mariage qui lui était annoncé. La calèche se rangeait contre le mur de la bicoque des Aubert.
— Oui, ils y sont, grogna la servante qui ouvrait justement la porte pour sortir, coiffée d'un bonnet propre et un livre d'heures à la main.
Les visiteurs attendirent, un moment, dans le salon. Madame Laurière dérangea pour s'asseoir l'alignement des chaises ; son talon ramena en avant un rond de sparterie. Sur le tapis de la table, fait au crochet, le feutre graisseux de Louis Aubert touchait un paroissien aux tranches dédorées. Jacques, debout devant la fenêtre, regardait sur la route le va-et-vient des promeneurs endimanchés. Sur la rive opposée de la Reume,
les roues de la minoterie dormaient dans l'eau huileuse.
Mademoiselle Méranie entra. Des mitaines coupaient ses gros doigts carrés, sa capote haut perchée branlait. Un foulard fripé autour du cou, Louis Aubert suivait, voûté et clochant.
— Nous nous préparions à partir, dit mademoiselle Méranie.
— Déjà ! se récria madame Laurière. Les vêpres ne sont qu'à trois heures, et j'ai moi-même l'intention...
— Vous savez que nous allons à la Sainte-Crèche, dit péremptoirement la vieille fille en se posant sur le coin d'une chaise.
Elle déguisait si peu son impatience que madame Laurière crut bon d'en venir tout de suite au principal. Elle dit à Jacques :
— Maintenant, tu peux prendre congé.
Elle ajouta, en adressant aux vieillards un sourire énigmatique :
— J'ai à vous parler.
— Mais pourquoi éloigner ce jeune homme ? demanda mademoiselle Méranie, jouant la bête. Il ne nous dérange aucunement. . . N'est-ce pas, Louis ?
Interloqué par cette apostrophe, Louis Aubert balbutia :
— Mais comment donc!... Remettez- vous, mon ami.
La contrariété mit du rouge aux pommettes de madame Laurière, mais elle se domina :
— Je tiens d'abord à vous dire que je suis ici de mon propre chef; je ne remplis aucune ambassade. Et s'il y a quelque indiscrétion dans ma démarche, vous me la pardonnerez en faveur de la personne qui en est le sujet, personne qui nous touche tous de fort près.
Elle respira, pour juger de l'effet de ce préambule. Mais le visage des Aubert était impassible, et seul le tic-tac du réveille-matin lui répondit. Alors elle frappa le grand coup :
— Il est question de votre petite- nièce. Mademoiselle Méranie parut stupéfaite :
— Mais je ne vois pas bien... A quel propos?
En peu de mots, madame Laurière exposa la situation.
— Je n'ai pas douté, conclut-elle, que vous ne vous y intéressiez.
— Somme toute, si j'ai bien compris, on a compté sur nous pour faciliter ce mariage?
Une quinte de toux secoua Louis Aubert sur son fauteuil.
— Oh ! ma cousine ne prétend à rien ! protesta madame Laurière.
— Il ne manquerait plus que cela !
— Mais une occasion s'offre qui ne se rencontrera peut-être pas deux fois. Toutes les convenances sont satisfaites; les jeunes gens se plaisent...
— En un mot, il ne manque que la dot! ricana mademoiselle Méranie.
— Un petit sacrifice de votre part assurerait le bonheur...
Madame Laurière, dont l'aplomb avait peu à peu fondu, n'acheva pas sa phrase. Mademoiselle Aubert s'était levée tout d'une pièce, avec une brusquerie qui avait détruit l'équilibre de son chapeau.
— Ma chère Camille, nous ne sommes aucunement chargés de faire le bonheur de mademoiselle de Germoise. Nous regrettons pour elle que sa mère ne soit pas en mesure de l'établir, mais nous n'y pouvons rien.
— Elle est cependant votre parente... votre proche parente!... bredouilla madame Laurière.
— Nous savons ce qu'en vaut l'aune, de cette parenté! Nous n'avons pas de famille. Il a plu à notre frère Adolphe d'en faire à sa tête, de se déshonorer avec une gourgandine et de se mettre
sur la paille : tant pis pour lui ! Quand il s'est rappelé sa parenté pour venir mendier auprès de nous, nous lui avons répondu de passer son chemin... Ce serait vraiment trop commode!... Nous n'avons pas travaillé pendant quarante ans pour réparer les sottises des autres.
— Sans cloute... mais cette pauvre Adèle n'est pas responsable...
— Elle est née en marge de la famille. . . Et son mariage, à elle?... parlons-en !... Lorsqu'on a eu des parents comme les siens, on évite de choisir un mari qui va se ruiner et se compromettre dans une banque véreuse. Monsieur de Germoise, ne l'oublions pas, s'est suicidé.
— Oh ! un accès de fièvre chaude ! fit madame Laurière, corrigeant la vérité par l'euphémisme qui avait servi jadis à pallier le déplorable effet d'une action désespérée.
— Plût au ciel que cela eût étél soupira mademoiselle Méranie.
Après un silence, elle reprit :
— C'est bien par considération pour vous que nous avons reçu Adèle. Elle s'est crue obligée de nous faire des visites que nous ne demandions pas, et, naturellement, il y a eu méprise.
A cette sentence, qu'elle comprenait être sans
appel, madame Laurière pinça les lèvres. Le refus la mortifiait cruellement. Des choses désagréables étaient prêtes à lui échapper ; mais elle fit une suprême tentative. Elle se tourna vers Louis Aubert, qui, selon l'habitude, restait en dehors de la conversation, sa sœur parlant toujours en leur nom commun, et elle lui dit en grimaçant une sorte de sourire :
— Eh bien ! supposons que vous n'ayez point de nièce et que je vous sollicite pour une bonne œuvre. Charitable comme vous l'êtes...
Louis Aubert agita l'index et mâchonna une dénégation.
— Il n'est rien de pis que les charités mal placées, déclara mademoiselle Méranie.
Madame Laurière se leva :
— Deux heures et demie! Je ne voudrais pas vous faire manquer l'office.
Sous ces simples mots, toute son aigreur perçait.
— Croyez bien que je regrette..., dit la vieille fille.
— Oui, nous regrettons beaucoup, répéta .son frère en écho timide.
Lui du moins avait un accent sincère. Madame Laurière susurra ironiquement:
— Geneviève en sera quitte pour ne pas se marier !
Le couple Aubert, équipé pour sortir, le paroissien à la main, descendit l'escalier à la suite des visiteurs.
Dans le bruit des pas sur les marches craquantes, mademoiselle Aubert répondit :
— Avant de tant songer au mariage, cette jeune personne devrait plutôt s'inquiéter de gagner sa vie! Pourquoi faire la dame? On travaille. Que ne se place-t-elle comme institutrice?... Voyons, Camille, vous une femme de tête, vous ne donnez pas dans ces imaginations romanesques!...
Le compliment laissa madame Laurière insensible. Elle était outrée. Elle fit claquer la portière de la calèche au nez de Louis Aubert. En ce moment, il n'aurait pas fallu rappeler quels sentiments elle nourrissait d'ordinaire à l'égard des deux originaux. D'avoir été subi en présence de son fils, l'échec l'humiliait doublement ; elle dévorait son dépit en silence.
Jacques étouffait de fureur. Son premier mouvement de jalousie dissipé, il avait souhaité franchement que sa mère réussît dans son entreprise. Malgré ses préventions contre les vieillards, il n'imaginait pas qu'avec leur fortune ils pussent
se dérober. Muet et révolté, il avait assisté à la conversation où l'on avait fait si bon marché du bonheur de Geneviève. Il haïssait ces monstres d'égoïsme et d'avarice qui sacrifiaient une innocente à leurs mesquines rancunes et à leurs préjugés.
La voiture s'arrêta devant la cathédrale: madame Laurière désirait assister aux vêpres.
— Je reviendrai te prendre dans un moment, dit Jacques.
— Tu n'entres pas?
Jacques avait tourné le dos et s'éloignait à grands pas sans répondre, laissant sur le trottoir sa mère stupéfaite de cet accès d'indépendance.
Ah ! certes non, il n'entrerait pas là dedans. Quand il pensait que ces Aubert étaient des chrétiens, des dévots renforcés, il ne se souciait pas de se mêler à une foule composée de gens de leur espèce. Il étendait son animosité à tous leurs semblables et à la religion qui couvre leurs méfaits. Il se promena rageusement à travers les rues endormies par le dimanche, puis il revint stationner sous le porche de Notre-Dame.
Madame Laurière sortit au milieu d'un flot de fidèles qui entraînait une odeur d'encens et une rumeur d'orgue. La contrariété avait disparu de
son visage. Au bercement des chants liturgiques, la paix était descendue en elle ; en égrenant son chapelet, elle avait réfléchi. Elle avait pris son parti des événements. Après tout, les Aubert ne raisonnaient pas si faux ; si madame de Germoise n'avait été son amie intime, elle n'aurait pas jugé son cas autrement qu'eux.
— Eh bien ! qu'est-ce qui t'a pris de m'abandonner? demanda-t-elle à son fils.
Il prétexta un malaise.
— Oui, dit madame Laurière, tu es tout pâle.
— Oh ! ce n'est rien, c'est fini.
Au bout d'un moment, elle dit en souriant :
— Quels originaux que ces Aubert !
Comment! sa mère souriait, elle qui tout à
l'heure avait courageusement défendu les intérêts de Geneviève! Elle souriait, elle qu'il avait admirée de tout son cœur, se sentant avec elle en si étroite communion ! Que d'appréciations erronées sur son compte elle avait démenties par sa démarche! et voici qu'elle souriait après l'insuccès! Il ne pouvait croire à un tel revirement.
— Décidément, reprit madame Laurière, cette pauvre Geneviève coiffera sainte Catherine. Sans dot et sans espérances, elle est impossible à caser. Personne...
— Et moi?
C'en était trop : Jacques avait éclaté. Avec une violente audace de timide, dont il était à peine responsable, il criait sa protestation.
— Ah ! malheureux ! que dis-tu ? Tu voudrais épouser Geneviève?
Démonté, il bégaya :
— Mais... pourquoi pas?...
— Il le demande!... Geneviève! Toi!
Madame Laurière était hors des gonds. Tout
son sang lui affluait au visage. Mais ce transport tourna court. L'énormité de la chose dépassait son entendement. Si elle avait pris au mot les paroles de son fils, une congestion l'aurait foudroyée.
— Tu plaisantes! Tu n'y penses pas! dit-elle. Et elle s'en tint là.
Sous la voûte de la papeterie Formigeon, on aperçut M. Laurière qui revenait de la chapelle de l'usine. Il monta dans la calèche. Madame Laurière narra sa visite sans aucune acrimonie.
— Je me doutais bien qu'ils ne pouvaient te répondre autrement, dit M. Laurière. Ils ont leurs œuvres, et ils se font un scrupule de détourner la moindre parcelle d'une fortune qu'ils considèrent comme le bien des pauvres.
— Je finis ma lettre. Attends un peu. Nous avons à causer.
M. Laurière, à son bureau, avait parlé dans sa barbe sans tourner la tête. Jacques s'assit, et, un souvenir s'éveillant en lui, il se revit, bien des années auparavant, attendant avec angoisse sur cette même chaise. Aujourd'hui il n'éprouvait plus l'émotion craintive de jadis, et, s'il se demandait comme alors quel méfait lui valait la semonce présagée par l'accueil paternel, c'était seulement avec mauvaise humeur.
Il ne put néanmoins s'empêcher de sourire en lui-même, au rappel de la fameuse histoire de la serre. Il songea à Geneviève et, par un enchaîne-
ment d'idées, aux événements de la veille ; quand M. Laurière recula son fauteuil, il avait deviné ce dont il serait question.
— Ta mère m'a raconté ton étrange sortie. Je ne puis croire que tu aies parlé sérieusement. Mais comment la chose a-t-elle même pu te passer par la tête? Voici quatre ou cinq ans que tu n'as vu ta cousine. Il est inconcevable que tu aies pendant si longtemps entretenu une illusion aussi... absurde!
M. Laurière était consterné, et sa voix assourdie chevrotait. Mais son visage se rasséréna quand Jacques, avec un aplomb qui manquait pourtant de naturel, se fut expliqué :
— Maman laissait entendre, à la suite de mademoiselle Aubert, que personne n'est capable d'épouser une jeune fdle sans dot : je me suis récrié.
— Trop vivement, à coup sur! Ton mouvement chevaleresque n'est pas répréhensible en luimême : il est certain que les questions d'argent sont secondaires. Mais tu as mal compris ta mère et mademoiselle Méranie. Elles voulaient dire, et je partage leur avis, que les convenances de fortune doivent être observées.
Et, revenant au point qui lui tenait le plus au cœur :
— Ainsi tout se borne à un malentendu?
— Évidemment!
— Je t'en félicite, dit M. Laurièredans un gros soupir de soulagement. Ton choix de Geneviève ne se légitimait sous aucun rapport, et j'aurais été désolé que tu eusses formé un projet qu'il m'était impossible de sanctionner. Non seulement les convenances de fortune dont je te parlais font défaut, mais ta cousine et toi n'avez aucune différence d'âge ; il y a eu dans sa famille des inconséquences, des erreurs, avec lesquelles il faut compter, et enfin je suis loin d'approuver l'éducation qu'elle a reçue...
« Ainsi, pensait Jacques, je me suis lâchement démenti. De sang-froid, je n'ai pas osé répéter l'aveu que la colère m'avait arraché... Est-ce que j'aime Geneviève? Je ne sais. Mais qu'importe! je l'aimerais, j'en suis certain, et auprès d'elle je serais heureux... Il a suffi que tes rides, mon père, se soient creusées pour que je signe ma renonciation... »
— La morale de cet entretien, conclut M. Laurière, c'est que la préoccupation du mariage est en toi. Tu sais que mon vœu le plus cher est de te voir établi sans retard. L'état de célibataire, en dehors des ordres, est anormal et, par consé-
quent, semé d'écueils. Ta mère et moi avons plusieurs jeunes filles en vue... Enfin, nous en reparlerons, acheva-t-il, en s'apercevant que son fils semblait se désintéresser de ces propos.
Pour aujourd'hui, il se contentait de sa première satisfaction.
C'était la tactique de Jacques de ne dire ni oui ni non quand la question matrimoniale revenait sur le tapis. L'inertie était sa seule méthode pour éloigner le dénouement fatal. Il savait bien qu'en ceci, comme dans tout le reste, la volonté de ses parents aurait force de loi. Le mariage lui représentait la dernière étape du voyage qu'il faisait de prison en prison.
Il regardait autour de lui et dénombrait les jeunes filles qu'une association de toutes les convenances eût désignées pour lui être choisies. Pieuses, bien élevées, formées pour devenir des épouses chrétiennes et de bonnes ménagères, prêtes à accepter docilement le mari proposé, comme elles se ressemblaient entre elles ! L'esprit mesquin et terre à terre de chacune était l'esprit de toutes. Elles paraissaient même se ressembler physiquement, car, des plus agréables aux plus disgraciées, aucune ne possédait cette flamme mystérieuse qui magnifie la beauté et transfigure
la laideur. Jacques n'en souhaita pas une pour compagne.
Il eut quelque répit, grâce au différend qui, sans qu'il le sût, divisait son père et sa mère. Madame Laurière s'était mis en tête qu'elle aurait pour bru la fille cadette des Renaud. La perspective de cette alliance avec les châtelains de Bourgvieux la grisait. Mais rien ne pouvait déplaire davantage à son mari. Il fut inébranlable, et repoussa les assauts les plus acharnés. Il était homme à sacrifier à tout jamais sa tranquillité domestique plutôt que de céder sur une question de cette importance. Madame Laurière fut bien forcée de battre en retraite, mais elle n'en finit pas de bouder.
Tout Arblay savait que dès à présent « le fils Laurière » prenait rang parmi les jeunes gens à marier. Il fut l'objet de nombreuses conversations, car il y avait peu de mères qui ne le souhaitassent pour gendre. Mais la critique acérait les langues : chaque bonne dame, pensant effrayer sa voisine, cherchait à mettre en évidence les points faibles.
— Il a l'air bien ours, bien peu aimable!...
— Vous rappelez- vous comme, enfant, il était délicat de santé?...
17 i LE SERVAGE
— Avec une belle-mère comme Camille Laurière, les rapports ne seront pas faciles...
— Les espérances ne sont, après tout, que lointaines...
Jacques était agacé de se sentir en observation. De continuelles escarmouches le harcelaient. L'imminence du danger lui fut confirmée par la fréquence des visites de madame Brunot.
Madame Brunot avait voué son veuvage à la fabrication désintéressée des unions; elle passait pour exceller à ce métier. Quand on la voyait assidue dans un salon, c'est qu'il y avait anguille sous roche. C'était une brave personne, avec des bajoues et plusieurs mentons, toujours essoufflée, volumineuse et s'efforçant à ne pas tenir de place, pleine de mystères et de sous-entendus, faisant des mines et clignant de l'œil.
Avec sa tendance à condamner les idées sur les ridicules des gens, Jacques, que les bigots avaient dégoûté de la religion et les provinciaux des vertus provinciales, avait beau jeu pour prendre en grippe une institution dont madame Brunot était à Arblay le ministre considéré. Lorsque madame Laurière, qui pour des vétilles le grondait comme un petit garçon, commençait ses mercuriales par
des: « Toi qui vas te marier bientôt... », il se jurait avec rage de faire mentir cette assertion. Et, le jour où son père revint tout de bon à la charge, il répondit, excédé :
— Rien ne presse ! . . .
M. Laurière, dont cette réponse confirmait les craintes, dit, en fronçant les sourcils :
— Oui, j'ai remarqué souvent que tu cherchais à t'esquiver. Ton mauvais vouloir me désole. Que me caches -tu?
Et, Jacques se taisant, il reprit :
— J'ai grand'peur que tu ne te leurres d'idées fausses !
C'était, ou jamais, l'instant de parler. Jacques prit son courage à deux mains :
— Est-ce une idée fausse que d'attendre qu'un sentiment me détermine?
— Un mariage d'inclination?... je m'en doutais!... Les jeunes gens ont de ces illusions, mais j'espérais que ton sérieux y échapperait. Croismoi, mon cher enfant, le mariage est affaire grave, et ce n'est pas d'une chose aussi fragile et aussi trouble que la passion qu'il doit dépendre. Il ne manque pas d'exemples d'unions romanesques : pour une qui réussit, combien finissent déplorablement! Nous voulons ton bonheur. Tu es
inexpérimenté: remets-t'en à nous, qui saurons te trouver la femme qu'il te faut.
Jacques renonça à plaider la cause de l'amour.
Acculé au fond d'une impasse, le jeune homme ruminait à satiété les mêmes pensées.
« Gomme le bonheur serait facile, si chacun voulait y mettre du sienî... Ai -je donc l'esprit si grincheux que je récrimine sans cesse? Il me semble pourtant avoir suffisamment satisfait au devoir filial... Mes vœux sont-ils si téméraires? Je demande une femme de mon choix, à l'image de Geneviève, auprès de qui j'oublierais tout ce qui me rebute aujourd'hui. Je demande encore la faculté d'agir selon ma conscience. Ces ambitions qui, réalisées, assureraient la paix de tous, me sont interdites. Alors quelles issues me sont offertes? La révolte exige une autre énergie que
la mienne, et elle serait un crime. Il ne me reste donc que l'obéissance, autant dire le suicide, et le dégoût d'une perpétuelle dissimulation. »
A cela une voix secrète répondait : « Présomptueux! Te crois-tu d'une autre race que tes semblables? Regarde autour de toi. Seras-tu plus à plaindre que les autres? »
— « Les autres, reprenait Jacques, je les connais bien. Il y a des imbéciles et des hypocrites. Les intelligents n'ont de cerveau que pour leurs affaires... Tous dans le mariage ne voient qu'une combinaison d'intérêts. Pour quelques coucheries avec des filles, ils se croient quittes envers l'amour, de même qu'ils se croient quittes envers le problème religieux parce qu'ils ont poussé quelques blasphèmes à la caserne. »
Parfois, cependant, il se reprochait son hypocondrie, et s'accusait d'exagération et d'injustice. Avec le ferme propos d'arriver à une entente, il guettait l'occasion de se confesser loyalement à son père. Inutile tentative : aux premiers mots, M. Laurière se renfrognait, décidé à ne rien comprendre.
— Comment peux-tu dire cela?... Quelles mauvaises lectures fais-tu donc, pour avoir des
opinions semblables?... Tu m'effrayes... J'aime à croire que ce ne sont que des boutades.
Découragé, amer, Jacques retombait dans son marasme.
L'année qui avait suivi son retour du régiment, il avait été fort absorbé par son instruction rurale. Il menait une vie de grand air, allant à cheval d'une ferme à l'autre, courant les bois, les vignes et les champs. Cela le distrayait de ses obsessions. Mais pendant l'hiver, qui est rude dans la région, les travaux agricoles cessaient; moins affaire, il fut à la merci de son ennui. Arblay, âpre et revêche, avec ses vieilles maisons en dégringolade au fond d'un trou, ses ruelles grimpantes et tortueuses, ses fumées et ses mauvaises odeurs rabattues par un ciel cotonneux, était d'une tristesse noire. Sauf les jours de marché, un morne silence emplissait la grand'rue, silence que rendaient plus sensible, de temps à autre, le fracas d'un camion aux chevaux glissant sur le pavé, la sonnerie des cloches de la cathédrale ou l'appel gémissant d'une sirène de fabrique. Jacques profitait de ses loisirs et désertait la maison pour la bibliothèque municipale.
Au bout de la rue Gambetta, lorsqu'on arrive sur la hauteur, s'ouvre une esplanade plantée d'ar-
bres souffreteux, et dont les bancs servent de rendez- vous aux ouvriers sans travail. Des cafés, aux terrasses ceintes en été de caisses de lauriers, bordent la plupart des maisons environnantes. En retrait, sur un des côtés, derrière une grille en fers de lance, s'élève l'hôtel de ville, œuvre de Laurière aîné, construit dans le style Louis XIII, et beaucoup plus monumental que ne le requiert l'importance de la cité. La bibliothèque occupe, au premier étage de l'édifice, une salle dont les fenêtres donnent sur une cour intérieure.
Ce lieu d'étude et de pensée perdu dans une ville industrielle était peu fréquenté. Le vieux bibliothécaire à bonnet grec n'avait guère à servir, de son pas traînant, qu'une demi-douzaine d'habitués, dont deux ou trois ecclésiastiques. Un fin tissu de poussière habillait de gris les pupitres et les volumes alignés. Aucune rumeur du dehors ne pénétrait dans cette retraite, qui ne connaissait d'autre bruit que le grincement d'une plume, le froissement d'une page et le ronflement du poêle. L'atmosphère était lourde. Des gouttes d'eau ruisselaient sur les vitres dépolies par la buée. Le squelette d'un platane s'estompait contre une des croisées.
Ce n'était pas seulement l'attrait des lectures
choisies à sa guise qui ramenait Jacques si fidèlement à cette même table. Il y venait aussi rejoindre un ami.
Louis Falque et lui s'étaient rencontrés à la bibliothèque, et, à force de voisiner, échangeant d'abord quelques mots, ils avaient lié connaissance. Le premier jour où ils s'étaient examinés du coin de l'œil, ils eussent été l'un et l'autre bien surpris si on leur avait prédit leur futur rapprochement. Louis Falque s'était demandé ce que ce jeune bourgeois venait chercher en un tel milieu, et Jacques avait deviné un pauvre diable de pion dans ce travailleur à la redingote luisante d'usure et au linge effrangé. Il ne semblait pas qu'ils dussent avoir jamais commerce ensemble.
Louis Falque était, en effet, un pauvre diable, malingre, seul au monde, mais résolu à se tirer d'affaire par son effort. Professeur de troisième au lycée, il préparait sa licence. Avec ses cheveux lui pendant sur le front, sa barbiche noire clairsemée, sa dentition mauvaise, ses traits ravagés par des tics nerveux, il ne payait pas de mine. Mais, dès qu'il s'animait dans la conversation, il se transfigurait, et il s'animait facilement, en méridional qu'il était, comme son teint et son accent le témoignaient de reste. L'intelligence et la passion illu-
minaient son visage et en corrigeaient la laideur.
Jacques eut vite fait d'être conquis par cette nature d'enthousiaste. Au contact de cette flamme, il se dilatait ; se livrer lui fut tout naturel. Il avait enfin trouvé à qui parler à cœur ouvert. Les propos ébauchés à voix basse dans la salle publique se développaient au dehors après la fermeture. Les deux compagnons s'attablaient dans un café discret et leur bavardage ne tarissait pas; des généralités, ils passèrent aux confidences. Louis laïque offrit à Jacques de venir chez lui afin de pouvoir causer plus librement. Il habitait une pauvre chambre où l'on butait du front contre la mansarde. Jacques prenait la seule chaise qui ne servit pas d'entrepôt à des livres, et Louis Falque s'asseyait sur son lit dont le sommier grinçait à chaque mouvement.
Le professeur avait répondu volontiers à l'amitié inattendue qu'il s'était attirée. Sans autres relations dans la ville que ses collègues, il était heureux de se sentir moins abandonné. Mais, en se liant, il ne cédait pas seulement à une nécessité sentimentale ; il satisfaisait aussi, par profession et par zèle, au besoin d'une influence à exercer sur un auditoire complaisant. Plus âgé que son
nouvel ami, il ne pouvait s'empêcher de le traiter un peu en disciple, et d'autant mieux que la différence de condition gênait parfois leur intimité.
Ardent, généreux, indépendant, Louis Falque était l'antipode des Arblaisiens. Jacques reconnaissait en lui toutes ses protestations nettement formulées, persuasivement raisonnées: ses doutes et ses scrupules étaient résolus sans peine. Mais il commettait l'erreur d'oublier que, de par sa solitude, le professeur était à l'aise pour spéculer dans l'idéal ; quand on appartient à un corps social, il est indispensable de compter avec lui. Aussi la compagnie de Louis Falque produisait-elle sur son àme l'effet de ces remèdes qui déterminent un soulagement passager et laissent ensuite l'organisme plus irrité. Au sortir des libres et conliantes causeries sous les toits, il tombait du haut de son rêve, et sa situation lui paraissait intolérable.
Un soir, en se mettant à table, madame Laurière prit à partie son fils :
— Tu arrives toujours au dernier moment ! La maison n'est pas une auberge... A propos, avec qui étais-tu donc hier ?
Jacques se rappela que, la veille, en quittant l'hôtel de ville, il avait salué dans la rue Sœur
Marie-des-Anges ; mais il feignit de rechercher dans sa mémoire :
— Hier?...
— Oui, on t'a rencontré avec une sorte d'individu... De grands cheveux... une barbiche noire...
— Ah ! j'y suis ! dit Jacques, détaché. Un professeur du lycée qui travaille à la bibliothèque.
— Cela ne m'étonne pas, d'après ce qu'on m'avait dépeint ! dit madame Laurière, abaissant dédaigneusement le coin des lèvres.
— Gomment se fait-il que tu ne m'en aies jamais parlé ? demanda M. Laurière.
Jacques répondit évasivement :
— C'est un fort brave garçon, et un bûcheur... ■ — Quelque libre penseur, probablement ! dit
M. Laurière. De toutes façons, ce n'est pas une société pour toi. Un professeur de lycée, non seulement n'est pas de ton bord, mais, qui pis est, la fréquentation est suspecte et compromettante. Je suis surpris que tu ne t'en sois pas aperçu toimême.
Madame Laurière ajouta :
— C'est une question d'amour-propre.
— Je ne vois pas quel déshonneur il peut y avoir à être dans l'enseignement ! repartit Jacques,
LE SERVAGE ISo
impatienté. Il n'est pas donné à tout le monde d'être millionnaire.
— Le malheureux ! il perd tout respect, à présent ! s'écria madame Laurière, dont le visage flambait sous la suspension.
— Jacques !
M. Laurière ne prononça que ce mot, mais d'un tel ton que son fils se mordit la langue d'avoir été si audacieux. Après un moment de silence pénible, où résonnait seulement le bruit des couverts sur les assiettes, il reprit en soupirant :
— L'effet des mauvaises relations ne tarde jamais à se faire sentir.
L'annonce du refus catégorique des Aubert avait porté un coup terrible à madame de Germoise. Le projet de mariage de sa fille rompu par force majeure, elle retombait plus avant dans le désespoir hors duquel une dernière naïveté l'avait un moment soulevée. Rien ne pouvait plus la tirer de sa désolation. Sa foi n'avait jamais été très solide, et elle avait trop de raisons de douter de la Providence : elle ne cherchait pas dans la religion la suprême ressource des malheureux.
Les épreuves étaient venues à bout de son caractère; le temps était loin où elle subissait avec indulgence les façons de son amie Camille. Aujourd'hui, son affection était atteinte, et elle
rendait presque madame Laurière responsable de son échec. Elle ne pardonnait pas à celle-ci de lui avoir communiqué la fâcheuse nouvelle en termes cavaliers, disant « qu'après tout elles avaient eu tort toutes deux de prendre leurs désirs pour des réalités, que les Aubert étaient, à leur point de vue, dans le vrai; que, dans certaines situations, certaines ambitions sont déplacées, et que le mieux était de montrer de la philosophie... » Madame de Germoise pensait qu'une véritable amitié eût offert le secours que l'indifférence de ses proches lui refusait.
Madame Laurière ne méritait pas cette rancune : elle était absolument aveuglée. Elle avait la conviction d'avoir rempli tout son devoir. L'idée de doter Geneviève ne s'offrait môme pas à elle. Elle regrettait les événements; mais, le monde étant ainsi fait, elle n'y pouvait rien. Comme elle affectait de n'avoir ni brouillards dans l'esprit ni sensiblerie au cœur, ses lettres ainsi que ses paroles exagéraient toujours maladroitement sa pensée.
Quand il arrivait par hasard qu'on lui demandât des nouvelles de madame de Germoise, elle répondait, très pénétrée :
— Cette pauvre Adèle est véritablement à
plaindre. Pensez donc! Un fils sans avenir, une fille qu'elle ne trouvera pas à caser...
Elle fit, un jour, cette réponse en présence de madame Brunot, et cela ne tomba pas dans une oreille sourde. Madame Brunot aimait à jouer la difficulté : pendant deux nuits consécutives d'insomnie, elle se livra au recensement des jeunes gens, des veufs et des célibataires de tout âge de la ville et des environs. Elle se remémora ses nombreuses accointances dans les départements voisins, réfléchit aux personnes qu'elle pourrait mettre en mouvement, pesa les chances, combina : une foule passait et repassait au fond du ciel de lit d'où ses yeux grands ouverts semblaient attendre qu'une inspiration descendît.
A la fin de la seconde nuit, sa veilleuse clignotant, elle allait s'assoupir, découragée, quand la barre grisâtre, qui, au-dessus des rideaux de la fenêtre, annonçait le matin, brilla pour elle comme un éclair tracé par le doigt d'un ange secourable.
— Mon Dieu! s'écria-t-elle en émergeant de son édredon, où avais-je la tête?... Le fils Colombet!...
A ce moment, la cloche d'un office tinta. Madame Brunot songea qu'on était au dimanche : elle était certaine de rencontrer madame Laurière
à la messe de huit heures; elle pourrait lui faire part aussitôt de son trait de génie. Elle n'avait plus du tout sommeil.
Durant la messe, madame Brunot s'occupa beaucoup moins de prier pour le succès de son entreprise que de jeter à madame Laurière, auprès de qui elle s'était placée, des regards en coulisse, mystérieux et triomphants. Dès le bénitier, en sortant de l'église, elle lui murmura dans l'oreille :
— Vous allez être contente de moi...
Loin de marquer le moindre plaisir, le visage de madame Laurière prit une franche expression de mauvaise humeur. Certes elle ne marchandait pas son tribut à la considération universelle dont la veuve jouissait; mais elle s'estimait femme à faire ses affaires toute seule, sans aucun secours officieux. A son avis, l'intérêt que madame Brunot portait au mariage de Jacques était superflu et, à la longue, indiscret. Son fils pouvait prétendre à tout : on n'avait que l'embarras du choix.
En peu de mots, le malentendu fut dissipé. Cependant le nom d'André Colombet ne produisit pas sur madame Laurière l'effet foudroyant que son interlocutrice guettait, arrêtée au bord du trottoir, haletante et radieuse,
— Le fils Colombet! répondit-elle en écho, du bout des lèvres.
— Vous n'y aviez pas songé; j'en étais sûre!
— Non, cette idée ne me serait jamais venue!
— Je ne la trouve pas si ridicule!... Votre cousine serait vraiment bien difficile!...
Cheminant à petits pas, l'haleine courte, la grosse dame mettait en valeur les avantages de la combinaison; à l'approche de chaque passant, sa voix se réduisait à un souffle et elle laissait à ses clignements expressifs le soin de compléter ses explications.
— AVyons, ma chère, réfléchissez. Je sais bien ce que vous pouvez me dire des Colombet, je sais bien que leur fils n'est pas un phénix. C'est entendu... Mais enfin ils sont riches... beaucoup plus peut-être qu'on ne le suppose... Mademoiselle de Germoise n'a aucunes prétentions à faire valoir, n'est-ce pas? Ce mariage lui offre une planche de salut tout à fait inespérée.
Madame Laurière, la première surprise passée, n'apercevait point d'objections relatives à la famille de Germoise. Elle était même un peu dépitée que madame Brunot lui eût dérobé l'honneur de découvrir une solution si favorable. Mais, en ce qui la concernait, il y avait un inconvé-
nient capital sur lequel elle se rabattit bientôt :
— Il ne faut pas oublier qu'Adèle est ma cousine. Son alliance avec les Golombet serait aussi la nôtre.
Tout ce que madame Brunot ajouterait ne prévaudrait point contre une pareille constatation.
Que les Golombet fussent de braves gens, nul n'en doutait; que ce fussent des gens à voir, c'était une autre paire de manches. Madame Laurière raisonnait là-dessus comme toute la bonne société. Elle fût tombée de haut si, à ce propos, on lui avait rappelé que M. Brouchoux était, aussi bien que M. Colombet, parti de peu. Elle avait, pour ce qui la gênait, une grande faculté d'oubli. Une dame Laurière, bru de Laurière aîné, tante des châtelains de Bourgvieux, alliée à tout ce qui comptait dans la ville, ne pouvait traiter les Colombet sur un pied d'égalité,
M. Golombet, fils de ses œuvres, avait repris, voilà bien des années, la minoterie de son patron et il avait su réussir où l'autre végétait. Mais la fortune, lentement acquise, n'avait pas fait de lui un parvenu. Il aurait pu, en sa qualité de gros industriel, se pousser, prendre rang dans le monde; en l'honneur de ses opinions, qui étaient
excellentes, on aurait fermé les yeux sur son éducation sommaire. Par une suite naturelle, ses enfants auraient été complètement assimilés : l'histoire de toutes les familles bourgeoises est la môme. M. Colombet se moquait du qu'en dira-t-on, et ce n'était pas la moindre raison de la sévérité de la société pour lui que son peu d'empressement à s'y introduire. Une maisonnée unie, une affaire prospère, de la besogne pendant la semaine et quelques amis à la bonne franquette le dimanche, il n'en demandait pas davantage, à l'époque où il caressait l'ambition d'être un homme heureux. Il n'avait pas été heureux longtemps. Une épidémie de fièvre typhoïde qui ravageait Arblay lui enleva une fille, et son fils aîné périt tragiquement à la chasse. Le garçon qui lui restait, celui qui, au dire de madame Brunot, « n'était pas un phénix », n'avait rien pour réjouir le cœur d'un père : c'était, à proprement parler, un innocent. Aujourd'hui, M. Colombet, malgré ses soixantecinq ans, continuait à s'occuper du matin au soir dans la minoterie. Gomme jadis on le voyait aller et venir, court et menu, les mains dans les poches, son veston d'alpaga saupoudré de farine, une pipe de deux sous entre les dents, mais il n'accomplissait plus que des actions machinales.
par une longue habitude devenue une nécessité pour endormir le chagrin.
NVyant jamais aspiré à s'élever au-dessus de sa condition, M. Colombet avait rencontré dans sa iemme la créature la plus propre à ne point le contrarier, car elle était d'une modestie et d'une timidité inimaginables: chez elle comme chez les autres, elle semblait toujours avoir peur d'être déplacée ou de tenir trop de place. Petite vieille à bonnet de dentelles elle n'avait pas plus d'assurance qu'à l'âge où elle ne savait où fourrer ses grosses mains rougies par les engelures.
L'amour maternel accomplit ce prodige que, vers sa quinzième année, l'enfant dont l'intelligence paraissait condamnée à une léthargie incurable commença de s'éveiller. Un peu d'espoir ranima les parents abattus. Et, en effet, André se développait sensiblement ; mais il était trop tard pour que le temps perdu fût rattrapé, son cerveau débile se refusait à doubler les étapes. A trente ans, à force de peines, il était peut-être plus instruit que d'autres jeunes gens mieux doués, mais, faute d'intuition et de spontanéité, il n'en pouvait rien laisser voir. Dans la conduite de la vie, il était comme un enfant.
Il possédait toutefois un don. Tout petit, alors
qu'il n'annonçait que de la torpeur, le seul jeu qui l'intéressât était de colorier des livres d'images : il s'en tirait avec une adresse, de sa part surprenante. Cet amusement était l'indice d'une vocation qui certes ne pouvait produire que des œuvres médiocres, mais avec un acharnement de maniaque il s'adonna plus tard à la peinture. L'orgueil des parents, si prompt à se leurrer, avait chez les époux Colombet trop besoin d'illusions pour qu'ils ne s'émerveillassent point devant les toiles que barbouillait consciencieusement leur fils. C'était la seule consolation de leur vieillesse que leur André eût, comme ils disaient, une « nature d'artiste ».
Madame Laurière prouva la force de son amitié pour madame de Germoise quand, après mille perplexités, elle se décida en faveur du projet de madame Brunot. Étant donnés ses préjugés, le sacrifice fut héroïque.
Quoi qu'elle eût prétendu, le refus des Aubert avait été pour elle une déception. Elle avait trop escompté son pouvoir sur eux, elle s'était trop avancée auprès de madame de Germoise pour que son cœur, sinon sa raison, acceptât l'événement avec insouciance. Elle sentait confusément qu'elle devait une réparation à son amie et qu'il serait coupable de la frustrer de l'occasion qui se présentait.
Elle consulta son mari. M. Laurière célébra la sagacité de madame Brunot. Madame Laurière, prenant aussitôt le contre-pied, s'étonna vivement qu'il oubliât ainsi les distances.
— Ces Colombet sont on ne peut plus ordinaires. Leur monde n'est, Dieu merci 1 pas le nôtre. Il sera bien difficile de les voir.
M. Laurière n'avait point de morgue : il répondit :
— J'ai toujours entendu louer leur honorabilité... Ils ont été très éprouvés! ajouta-t-il, car l'infortune était un des premiers titres à sa sympathie.
Dans son ardeur contrariante, madame Laurière alla jusqu'à mettre en relief un détail qui ne l'avait pas encore inquiétée.
— Enfin, le fds Colombet est une sorte d'idiot !.
— Non ! n'exagérons rien... Il est, paraît-il, un peu faible d'esprit; mais une grande intelligence n'est pas indispensable au mérite. Il y aurait un fort beau rôle à remplir pour une jeune femme qui accepterait ce mariage avec les devoirs qu'il comporte... Geneviève n'est peutêtre pas celle qui conviendrait sous ce rapport : telle serait ma seule objection.
Cette conversation eut plusieurs lendemains.
Après avoir fatigué sur son mari le dépit de sa vanité, madame Laurière subit l'influence des encouragements qu'il lui donnait.
Chose décidée était pour elle chose faite. Elle sautait d'un extrême à l'autre : du moment qu'elle avait admis les Colombet, il n'y avait plus rien à redire sur eux. Quant aux dames de Germoise, elles devaient s'estimer trop heureuses pour discuter.
Pendant que madame Laurière délibérait, madame Brunot n'était pas restée inactive. Avec son I aient de se faufiler par les portes les plus étroites et de connaître tout le monde sans se compromettre, elle avait déjà un pied dans la minoterie. Elle n'ignorait pas que le mariage d'André était pour monsieur et madame Colombet un rêve auquel ils se défendaient de trop s'attarder.
— Je me suis fourré dans l'esprit d'établir ce jeune homme ! avait-elle dit un jour à madame Colombet.
Et celle-ci avait répondu par des balbutiements de reconnaissance, tandis que son mari dodelinait mornement de la tête en homme qui ne croit plus à rien d'heureux.
Maintenant madame Brunot, revenant à la charge, laissait entendre qu'une chance pouvait
s'offrir ; et, avec une adresse insinuante, elle scrutait les intentions des Colombet. A vrai dire, elle discernait plus clairement qu'eux ces intentions, car les pauvres gens ne se seraient jamais permis d'en formuler, et, c'était elle qui les leur suggérai!. Gonfianls en elle comme dans un sauveur, ils lui donnaient carte blanche. Ils déclarèrent, conformément à son opinion, que non seulement ils n'attendaient aucune dot, mais encore qu'ils seraient disposés à employer dans la fabrique le frère de la jeune fdle si, d'aventure, elle avait un frère sans emploi.
Jacques n'avait pas eu vent du complot, quand, au printemps, on s'établit à la Prairie. Madame Laurière, qui avait ses raisons pour ne plus garder un secret absolu, profita du hasard qui amenait dans la conversation le nom de madame de Germoise, à propos de réparations à la chambre rouge qu'elle occupait autrefois.
— Tu ne sais pas ? dit-elle, il est de nouveau question du mariage de Geneviève...
— Tiens ! dit Jacques en tressaillant. Et avec qui?
— Tu connais bien le fds Colombet?..,
Dans un éclair, il entrevit l'image, criante de ressemblance, de cet André Colombet qu'il
rencontrait quelquefois par la campagne, portant son al tirait de peintre. C'était bien lui, avec sa tête en pain de sucre, son teint de papier mâché, son poil fadasse et peu fourni, sa grosse lèvre stupide. Il eut un « ah ! » puis, d'un ton qu'il croyait plaisant, il conclut :
— C'est une trouvaille, en effet...
Mais personne ne plaisantait. Madame Laurière reprit :
— J'espère que, celte fois-ci, nous aboutirons. Ce serait fort à souhaiter pour Geneviève.
Jacques regarda son père : il attendait qu'un mot de lui dissipât ce cauchemar. M. Laurière n'avait rien à dire et ne dit rien. Les mains derrière le clos, il se promenait tranquillement, avec sa femme et son fils, sous les mûriers du jardin. Un beau soleil de mai trouait le feuillage et dessinait sur le sable des arabesques d'or ; au milieu de la pelouse, les rosiers du Bengale fleurissaient, abondants et légers ; la maison, nouvellement recrépie, était d'une blancheur éblouissante ; la prairie à l'herbe haute se gorgeait de lumière et de tiédeur au fond du vallon. Et tout cela était la réalité même ; il fallait bien en convenir.
Jacques, les jambes coupées, s'était assis sur le rebord de la terrasse.
« Voyons, je ne suis pas fou ! se disait-il. Vendre une fille pauvre à un crétin, cela n'a pas deux noms... Et mes parents n'ont pas le moindre scrupule!... Si je leur découvrais ma pensée, ils s'imagineraient probablement que la jalousie m'excite. »
Jaloux, peut-être l'eût-il été d'un mari choisi par Geneviève. Et encore, pourquoi l'eût-il été? Mais d'un André Colombet, on ne saurait, en vérité, être jaloux !...
— N'oublie pas que tu dois aller à Beauvoir, dit de loin M. Laurière qui rentrait à la maison.
Madame Laurière se dirigeait vers la cour ; elle se retourna :
— Puisque tu passes par Arblay, je te chargerai d'une commission.
Ils ne songeaient déjà plus ni l'un ni l'autre à ce dont leur fils restait attéré.
Un moment après, Jacques partit à cheval en fredonnant. Une transformation complète s'était opérée en lui.
C'était sottise de se frapper de la sorte: il y avait tout à coup réfléchi. Que le mariage Colombet fût, selon ses parents, un arrangement normal, cela importait peu. Il était évident que madame de Germoise et Geneviève feraient de la
proposition le cas qu'elle méritait. Il les connaissait bien l'une et l'autre et ne doutait pas d'elles.
En traversant Arblay, il rencontra madame Brunot qui longeait les murs avec prudence tout en remplissant le trottoir. Il sourit à sa vue, ayant l'immédiate certitude que la veuve trempait clans l'affaire.
« Digne proxénète, tu en seras pour tes frais ! » dit-il en lui-même, tandis qu'il la saluait.
Et cependant, à la même heure, il y avait à Annecy deux femmes dont la résolution était prise.
Depuis tant d'années qu'elle avait quitté sa ville natale pour n'y revenir qu'en passant, madame de Germoise n'était plus très au fait des gens d'Arblay. Pour ne pas lui être inconnu, le nom de Colombet ne lui représentait rien de plus que l'image des bâtiments de la minoterie qu'elle avait vus trop souvent, hélas ! en se rendant chez les Aubert. Des fenêtres du salon de mademoiselle Méranie, on découvrait, sur la rive opposée, la grande construction de briques qui bordait, au bout du pont, un des côtés de la place où convergeaient des ruelles en escalier ; le moulin enfonçait ses roues mouvantes dans la Reume, et, à mi-coteau, la maison de l'industriel était plantée de travers
au milieu d'un parc à l'abandon. Mais madame de Germoise était payée pour n'avoir pas la candeur de s'imaginer que l'on ménageait à sa iîlle un beau mariage sans qu'il y eût un revers à la médaille. Les louanges que tressait madame Laurière autour d'une famille dont elle n'avait jamais soufflé mot étaient sujettes à caution, et la vérité éclatait sous les périphrases.
Néanmoins madame de Germoise se jeta sur la piètre réalité avec l'ardeur du désespoir. Tout ne valait-il pas mieux que de laisser Geneviève exposée, sans soutien, aux dangereux hasards de la vie? Et voici que l'on parlait aussi d'une position toute faite pour Adrien ! Elle avait tant souffert de la gène que la question matérielle tenait la première place dans son esprit. Autrefois elle eût considéré un pareil mariage avec horreur ; les soucis, les épreuves, l'effroi de l'avenir, avaient anéanti sa fierté. Madame Laurière ne lui reprocherait plus maintenant de raisonner autrement qu'il ne sied dans certaines situations. Moralement, elle méritait son nom de « pauvre Adèle ».
Aigrie, elle jouissait d'une satisfaction mauvaise à compter que sa fille serait sa revanche dans une ville où elle et son père avaient été malmenés jadis.
En dépit des impitoyables Aubert, Geneviève s'installerait en face d'eux, comme pour les narguer.
Geneviève comprit et se dévoua. Elle vit garantis la tranquillité de sa mère et le sort d'Adrien, et ne tergiversa pas. Lorsqu'elle avait agréé le lieutenant, elle avait déjà fait acte de raison, mais cet acte portait en soi des promesses de récompense : aussi la rupture de ce projet l'avait-elle laissée meurtrie et irritée. La violence contenue du chagrin de ce jeune homme, que son amour libre et désintéressé plaçait au-dessus de tous les autres, l'avait douloureusement émue. Victime d'une pauvreté qui ne lui permettait même pas de se déterminer à une solution honnête, le sentiment de révolte qu'elle avait en maintes circonstances éprouvé dominait le concert des voix de son âme. Il n'y eut pas que de l'abnégation dans son nouveau consentement. Si les droits de son cœur étaient traités de bagatelles par le monde, il lui restait son droit à la vie qu'elle devait défendre. Qui donc était le plus méprisable, d'elle ou de ceux qui l'acculaient à une pareille extrémité? Elle serait riche. Ce point acquis, le seul essentiel dans une société égoïste et mercantile, elle aviserait alors à s'accommoder du reste. La perspective d'habiter Arblay ne lui ré-
pugnait pas; les souvenirs de son enfance lui revenaient en foule, embellis par l'éloignement. Les semaines de vacances auprès de son ami Jacques, c'était tout de même un bon temps.
Assise dans l'embrasure de la porte du salon, madame Laurière brodait. Le soleil couchant dirigeait un rayon oblique sur sa tète inclinée; dans ce bain cuivreux, sa chevelure rousse, que bien des fils gris avaient ternie, retrouvait son ancien éclat.
Jacques apparut, sortant de l'escalier au coin de la terrasse.
— Eh bien ! qu'as-tu fait, par cette belle journée? Il prit une chaise et raconta ses occupations.
— J'ai reçu plusieurs visites, dit madame Laurière; entre autres, celles de ta tante Marie-des- Anges, qui avait profité de la voiture de madame Brunot.
Et, par une association d'idées dont son fils saisit aussitôt le fil, elle ajouta :
— Le mariage de Geneviève est en bonne voie... Voici justement une photographie que je vais envoyer à ta tante.
Elle tendit à Jacques le portrait-carte qu'elle avait tiré de son sac à ouvrage. Madame Brunot, servant d'intermédiaire, l'avait apporté tout à l'heure, en échange d'une photographie de Geneviève.
Jacques, abasourdi, examinait le morceau de carton sur lequel André Colombet, endimanché dans une redingote, le coude au dossier d'un fauteuil sculpté, contemplait l'objectif d'un œil morne. Il était coiffé d'un chapeau rond, précaution probable pour dissimuler son crâne trop significatif.
— Qu'en dis-tu? demanda madame Laurière. Il n'est vraiment pas si mal !
— Alors... cela se fait? riposta Jacques, suffoqué, en rendant la photographie à sa mère.
— Et pourquoi pas?
— Je croyais que ce garçon était...
Il ne trouva pas le mot. Mais madame Laurière, reprenant sa broderie, ne remarqua pas son trouble.
— Il a été longtemps malade, dit-elle ; ses études en ont souffert. Il est évident qu'il ne sort pas, comme intelligence, de la petite mo}Tenne; mais il possède, paraît-il, un agréable talent de peintre, ce qui dénote tout de même une certaine valeur.
D'après ces paroles, Jacques supposa que madame de Germoise avait été trompée : le portrait moral avait été truqué comme la photographie. Sans cela, comment admettre que les pourparlers eussent pu s'engager?
— J'imagine, dit-il, outré, que si André Colombet était fait comme tout le monde, il n'en serait pas réduit à épouser Geneviève.
— Et la raison, je te prie?
— Puisqu'elle n'a pas de dot!...
Madame Laurière releva le front et sourit :
— Ah! oui... Tu n'as jamais digéré cela... Tu as des idées extraordinaires.
La bonne humeur de sa mère ne donnait point de ressort à l'exaspération de Jacques.
— Ce qui est extraordinaire, conviens-en, c'est que deux personnes qui ne se sont jamais aperçues puissent se marier sur la simple vue de portraits généralement flattés.
— Gela se fait tous les jours, quand on n'ha-
bite pas la même ville!... Tu as la spécialité de t'étonner des choses les plus courantes. . . D'ailleurs, reprit-elle après un instant de silence, les photographies ne sont qu'un détail... Ta tante a saisi l'occasion. Les Colombet sont enchantés... Sous le prétexte d'un petit voyage au lac d'Annecy, nos gens rencontreront là-bas ces dames... De quoi ris-tu ?
Il riait, il se garda de l'avouer, à la pensée de cette rencontre qui, dissipant les équivoques, noierait les beaux projets dans l'eau du lac.
Deux mois plus tard, il rit encore, le soir où madame Laurière, revenant de la ville, lui annonça triomphalement :
— Les Colombet sont de retour. Madame Brunot m'a raconté le succès de leur voyage. La noce aura lieu à la fin de l'année.
Mais son rire, cette fois, exprimait la fureur et le dégoût.
— Je suis vraiment bien aise pour cette pauvre Adèle, ajouta madame Laurière. Eh bien ! Joseph, ma nouvelle ne t'émeut guère ! . . .
En attendant le dîner, M. Laurière s'absorbait dans la lecture d'un journal où, comme d'habitude, il ne découvrait que des calamités. Heureusement, le repas fut servi, et, oubliant les révolutions im-
minentes, il se félicita de l'événement avec sa femme. Celle-ci qui, depuis que le mariage était en question, s'ingéniait à imaginer un cadeau à la fois économique et « à effet », énuméra toutes ses idées, les critiquant à mesure que les approuvait son mari.
Jacques était à cent lieues de cette conversation ; il n'éprouvait plus de colère contre ses parents : il était transporté, là-bas, à Annecy, et les mets qu'il touchait du bout des lèvres prenaient une saveur nauséeuse.
Quoi! madame de Germoise avait toujours représenté pour lui la liberté d'esprit, la sagesse indépendante, la délicatesse, la douce fierté, et il s'était grossièrement trompé sur son compte ! Elle avait, en connaissance de cause, vendu sa fille. Quelle déchéance invraisemblable, et cependant consommée I Et Geneviève, comment avait-elle pu consentir, elle qui n'était pas fille à agir contre son gré? A quel bas calcul avait-elle obéi? Sa franchise, sa riante simplicité, son ardeur candide étaient donc une comédie, une farce! Elle, dont la saine jeunesse paraissait si décidée à vivre selon la loi des êtres sains et jeunes, elle s'accommodait d'un pacte honteux. Elle épousait cette nullité vieillotte, ce fiancé de rebut qu'était
André Colombet, elle, la seule jeune fille au monde que Jacques en aurait juré incapable.
En quittant la salle à manger, il prit son chapeau et sortit. Le jardin lui était trop étroit. Il s'en alla dans la campagne, marchant à grands pas, au hasard. La nuit claire, qui répandait l'apaisement sur les vignes en longues files, sur les avoines et sur les blés, ne pénétrait pas son cœur tumultueux. Son amour d'autrefois, après avoir dormi d'un sommeil rarement troublé, s'était réveillé pour le torturer avant de s'anéantir dans celte suprême désillusion.
Enfant, Jacques s'était avec enthousiasme élevé des idoles, et, enfant qu'il était encore, il les renversait brutalement. La fréquentation de Louis Falque avait exalté son intransigeance. Sans doute, le besoin, qui ruine à la longue les caractères les meilleurs, avait-il amoindri madame de Germoise et Geneviève ; bien des sentiments les avaient déterminées, qui n'étaient point nobles. Mais, depuis leur première capitulation, elles s'étaient un peu réhabilitées. L'entrevue avec les Colombet avait eu un résultat tout contraire aux présomptions de Jacques.
D'irrésistibles affinités rapprochent les malheureux. Dès leur rencontre, monsieur et madame
Colombe t et madame cle Germoise se reconnurent comme des victimes du destin : ils avaient, dans l'habitude des larmes, pris un même air de famille. Ils sympathisèrent aussitôt. Les parents du prétendant ne se présentaient pas en personnes sûres de leur fait. Ils semblaient rougir de la supériorité que leur attribuait la richesse dans le marché à traiter. C'étaient eux les obligés : leur attitude, leurs moindres paroles le laissaient entendre. Leur embarras mit madame de Germoise à son aise, et Geneviève fut touchée. La jeune fille fut assurée qu'elle entrerait chez cle braves gens qui se croiraient toujours ses débiteurs. Et quant à son futur mari, dont la niaiserie se manifestait en monosyllabes timides, dans l'impossibilité où elle était de voir en lui autre chose qu'un infirme, elle se leurra. Elle s'imagina qu'à défaut d'un rôle véritable d'épouse, elle jouerait celui de gardienne ; elle trouverait son bonheur dans la sécurité et dans l'exercice de la pitié. Elle plaignit André Colombet, pour n'avoir pas à le repousser avec aversion. Lorsque des intérêts et la nécessité nous pressent, nous sommes adroits à leur substituer, nous dupant nous-mêmes, notre volonté.
Comment Jacques aurait-il discerné les ressorts compliqués des êtres qui lui avaient élé si chers?
Ses affections détruites, il souffrait cruellement ; un ferment pernicieux envenimait sans cesse sa blessure.
Depuis deux ans bientôt qu'il était revenu du régiment, se demandant comment il supporterait son existence à Arblay, il s'était, quoi qu'il en eût, insensiblement accoutumé. Une tension qui n'aboutit pas à un éclat finit par se lasser. Jacques n'était pas énergique : il n'avait que de violents soubresauts suivis de prostration ; il était condamné à cet accablement qui chez les prisonniers succède au désespoir impuissant. Les fiançailles de Geneviève remirent tout en question.
Dans cet état d'esprit, il avait besoin d'un confident : Louis Falque, qu'il avait forcément négligé depuis son départ de la ville, reçut de fréquentes visites. La mansarde retentit, comme pendant l'hiver, de belles indignations. A peine informé de tout ce qui se rapportait aux dames de Germoise, le professeur employa son éloquence à les flétrir. Jacques, en l'écoutant, savourait un acre plaisir, et il prenait à témoin le plafond aux solives crevassées que, pour sa part, il abdiquerait son respect filial plutôt que de se marier sans amour.
— 1.1 y a des limites à la servitude! s'écria Louis
Falque, qui, en sa qualité d'orphelin, avait beau jeu pour l'affirmer.
Surexcité, amer, Jacques se trahissait souvent à la maison. Son père s'en désolait ; madame Laurière s'en fâchait.
— On te rencontre continuellement à Arblay, dit-elle un jour. Je me demande ce que tu y trouves de si attrayant !
Jacques, malgré ses précautions, n'avait pas échappé à l'espionnage provincial. Ne pouvant, après la leçon déjà reçue à propos du professeur, avouer la vérité, il se troubla et mentit visiblement, comme s'il n'avait pas suffi d'être pris en flagrant délit de négliger ses occupations.
M. Laurière soupçonna que son fils se débauchait ; il le vit perdu si l'on n'y parait au plus tôt. Aucun répit ne fut plus laissé au jeune homme. Les objurgations devinrent si pressantes qu'elles équivalaient à un ordre.
Chaque fois que l'on parlait de Geneviève, madame Laurière ne manquait pas d'insinuer :
— Ta contemporaine te donne le bon exemple... Et, incapable d'oublier que son mari n'avait
pas voulu de Gabrielle Renaud, elle ajoutait :
— Si j'avais voix au chapitre, je sais bien qui je te conseillerais...
La résistance évasive de Jacques ne pouvait se prolonger. Il fallait ou céder ou déclarer sa volonté; ce dernier parti entraînerait le désarroi dans la famille, des scènes, de l'affliction, un avenir de suspicion et de reproches... Ah! il n'en coûtait rien de parler sous les toits, parmi les hardes et les bouquins de Louis Falque!
L'été se flétrit. Madame Laurière, pour qui le moindre déplacement était une affaire d'État, commença de s'agiter, en vue du voyage à Annecy. Le malaise de Jacques croissait à mesure qu'approchait le jour où il devrait assister à une cérémonie odieuse. Et, tout à coup, mû par le besoin de se détendre, d'en finir tout au moins avec une partie de ses préoccupations, il se décida au mariage. 11 lui sembla qu'il exerçait en même temps une sorte de vengeance contre son indigne amie.
De fait, il se sentit délivré d'un grand poids, quand, avec un visage rajeuni, son père le félicita de sa soumission.
— Tu sais bien que nous ne voulons que ton bonheur ! Nous en sommes meilleurs juges que toi. Je craignais que tu n'eusses la tête tournée par je ne sais quelle chimère...
M. Laurière était tellement convaincu, sa joie était si manifeste, que Jacques se demanda s'il ne s'était pas mis jusque-là dans son tort. Sa résolution prise, il établit une balance et s'efforça de charger le plus possible le plateau des avantages.
Donc il épousait Jeanne Formigeon, que son père lui avait désignée particulièrement et que sa mère eût acceptée pour la jeune fille idéale, si Gabrielle Renaud n'avait pas existé. Les convenances d'âge, de famille et de fortune étaient parfaites, et tout Arblay le proclamait ; mais ces questions n'importaient guère à un jeune homme qui avait eu la folie de se croire assez riche pour choisir, à l'occasion, une fille sans dot. Du moins les convenances de personnes, qui ont tout de même leur intérêt, étaient-elles satisfaisantes? Jacques reconnut qu'en somme il ne pouvait pas mieux tomber.
Le brave M. Formigeon ne manquait pas d'ennemis pour prétendre que sa bonhomie déguisait de la fausseté, et qu'au demeurant il n'était qu'un sot. Jacques, à qui ces dires étaient quelquefois
revenus aux oreilles, les attribuait à la calomnie. Conquis par la cordiale familiarité de l'industriel, il ne s'était jamais départi des bons sentiments que, dès l'enfance, il lui avait voués. Il voyait autour de lui trop de physionomies sombres, solennelles ou grognonnes, pour ne point apprécier la gaieté vulgaire de ce visage écarlate où riaient de gros yeux de bouledogue.
Certes, il ne fallait pas compter sur la moindre communion d'idées avec son futur beau-père, mais celui-ci n'était pas de ces hommes pareils à M. Renaud, qui ne peuvent ouvrir la bouche sans donner l'envie de les contredire. Jacques, prompt à souffrir des propos qui contrecarraient ses idées, passait tout à M. Formigeon, se divertissant même de sa verve choquante, comme si elle n'avait eu aucune importance. Frappé par certaines paroles du seigneur de Bourgvieux, il se les rappelait chaque fois qu'il traversait les bâtiments de la fabrique, son chemin naturel entre Arblay et la Prairie. Ces constructions délabrées, ces logements sordides, cette activité paresseuse proclamaient combien le banquier avait eu raison d'incriminer le conservatisme borné qui laissait dépérir une affaire autrefois florissante. Le dimanche, à la messe de la chapelle, où s'entassait la population
ouvrière, le jeune homme songeait, en voyant le papetier fendre la foule, enchanté de l'excellent esprit de ses subordonnés, que sans doute il aurait mieux valu se préoccuper un peu moins de leurs opinions et un peu plus de leur bien-être. Mais M. Formigeon se croyait avec une bonne foi si évidente le père de ses ouvriers, comme il le disait à tout propos, qu'il était impossible de lui reprocher son aveuglement.
Du vivant de l'acerbe et languissante madame Formigeon, qui était leur parente, monsieur et madame Laurière allaient fréquemment prendre de ses nouvelles, et Jacques aimait à se retrouver avec les fillettes de la maison, comme lui douces et effarouchées. Jeunes filles, il les rencontrait sans cesse en été sur la roule de la fabrique, allant s'occuper à la chapelle, à la crèche, ou à l'école. Dans leurs robes pareilles, elles se ressemblaient beaucoup, toutes deux petites et fluettes, avec des teints de lait tachés de rousseur, des yeux clairs et des cheveux couleur de maïs. Elles étaient sans beauté et manquaient de la bonne grâce qui les eût avantagées. Mais avec Jacques, cette vieille connaissance, elles se départaient un peu de la réserve guindée qu'elles exagéraient en présence des autres jeunes hommes. L'aînée, ma-
riée à un avocat toulousain, avait quitté le pays depuis deux ans. Jeanne, la future madame Laurière, représentait, aux yeux de son fiancé, une créature plutôt sympathique, qu'il serait aisé de gouverner, et de trop peu de conséquence pour tenir dans sa vie plus de place qu'il ne voudrait, suivant les circonstances, lui en accorder.
L'avant- veille du départ pour Annecy, Jacques, qui avait passé l'après-midi à surveiller une coupe de bois sur l'un des domaines, se mit au lit en rentrant à la maison. Il se plaignait de migraine et de courbature. Sans doute, avec la bise glaciale qui souillait, avait-il pris un refroidissement. M. Laurière déclara que le mal devait couver depuis plusieurs jours, car il avait observé que son fils avait mauvaise mine. Le médecin appelé crut diagnostiquer une injluenza bénigne; à sa visite du lendemain il affirma que monsieur et madame Laurière pouvaient s'absenter en toute sûreté.
Madame Laurière respira. Elle avait craint d'en être pour ses frais d'une robe remise à neuf, sans compter que son cadeau, une pièce d'argenterie, — elle en devait économiser l'expédition, et l'emporter dans sa malle, — n'arriverait plus à temps pour figurer. Heureusement, tout s'arrangeait.
Jacques était seul privé de la partie, mais il avait montré si peu d'enthousiasme pour le mariage de sa cousine que ce n'était pas la peine de le plaindre.
Ses parents éloignés, il s'amusa comme un collégien de la réussite du stratagème que son invincible répulsion pour ce voyage avait à la dernière heure imaginé. Délivré de l'effroi de reparaître en présence de Geneviève, il entrait dans une véritable convalescence morale.
Après trois jours d'absence, les voyageurs revinrent. Le plaisir de trouver le malade déjà sur pied ajouta au contentement qu'ils rapportaient.
— Tout s'est passé pour le mieux, raconta madame Laurière. Geneviève était charmante en mariée et semblait apprécier son bonheur.
A l'égard des Colombet, tout en s'expri niant sur eux avec un ton protecteur, elle n'affichait plus son dédain d'autrefois. Maintenant qu'ils étaient de la famille, elle les mettait volontiers en relief. M. Laurière, personnellement, les avait beaucoup prisés.
Jacques dut écouter ces récits et se rassasier d'amertume.
Le lendemain était un dimanche. Au retour de la messe, madame Laurière dit à son mari :
— Il faut absolument que tu m'accompagnes, cet après-midi, chez les Aubert. Nous ne pouvons rester davantage sans leur faire part du mariage de Jacques... Et, naturellement, tu viendras avec nous, ajouta-t-elle en se tournant vers son fils.
Au fond, elle se souciait bien moins de leur faire une politesse que de prendre une revanche sur eux. Elle tenait à leur montrer que, malgré leur abstention, elle avait atteint ses fins.
— C'est tout de même un peu fort qu'ils n'aient pas seulement envoyé un mot de félicitations à Adèle !
Cette remarque illumina pour Jacques les sentiments qui mouvaient sa mère, et, oubliant qu'il s'agissait de la lamentable aventure de Geneviève, il se promit un amusement de cette visite.
Mademoiselle Méranie était sortie, et son frère Louis était souffrant : il fallut parlementer pour obtenir d'être introduits. La vieille bonne ne se décida que par considération pour la présence de M. Laurière.
Assis tout contre la cheminée, Louis Aubert, les jambes roulées dans une couverture, cherchait à absorber toute la chaleur du maigre feu de coke. La maladie avait aidé à l'œuvre des années. Les
cheveux pendants, la barbe sale, il était affaissé, tremblant, pitoyable.
Il fut difficile de soutenir une conversation. Le vieillard devenait dur d'oreille ; il triturait entre ses gencives édentées des réponses qui ne se raccordaient guère à ce qu'on lui disait. Cependant, madame Laurière eût été trop dépitée de manquer mademoiselle Méranie : elle s'obstina à l'attendre. Mais la langue lui démangeait.
— Je puis vous donner des nouvelles d'Adèle, dit-elle en forçant la voix. Nous arrivons d'Annecy,..
Louis Aubert avait-il entendu? Une expression peureuse contracta ses traits et il se remua fébrilement sur son fauteuil.
— Méranie devrait être rentrée, dit-il; je ne comprends pas...
— Vous avez dû vous féliciter avec nous de cet heureux événement, poursuivit madame LàUrière. Geneviève a eu une chance inespérée.
— Vous trouvez?... oui, en effet. . Ah! voici Méranie !
Des pas avaient ébranlé l'escalier. Ce fut une métamorphose: Louis Aubert fit le visage de l'homme qui reprend pied au moment de se noyer.
Mademoiselle Aubert entra et jeta sur son frère un regard courroucé. Derrière le chapeau branlant et les larges épaules de la vieille fille, Sœur Marie-des-Anges apparut.
Avec une aménité déférente, mademoiselle Méranie entretint M. Laurière. La religieuse n'avait d'yeux que pour le podagre.
— Eh ! qu'ai-je appris ?... Pauvre monsieur Aubert ! . . . Encore ces douleurs ! . . . Quand ces Dames ont su votre état, elles m'ont envoyée tout de suite...
Et, quittant soudain sa mine attristée, elle s'épanouit :
— Mais, ce ne sera rien du tout... Vous n'avez pas le visage d'un malade, en vérité.
En effet, un sourire guilleret bridait les yeux de Louis Aubert.
Vexée du peu d'état que sa belle-sœur et mademoiselle Méranie semblaient faire de sa présence, madame Laurière lança :
— Je venais vous apporter des nouvelles de notre jeune mariée...
Mademoiselle Aubert se retourna d'un bloc :
— Ne m'en parlez pas ! Ce mariage a été d'une inconvenance qui n'était d'ailleurs pas pour me surprendre. Madame de Germoise tient de son
père, qui, pour de l'argent... Enfin! la honte en est sur elle.
Cette sortie véhémente piqua au vif madame Laurière. Rouge et la voix aigrelette, elle riposta :
— Sans doute connaissez- vous mallesGolombet. Ils ont été d'un désintéressement... d'une délicatesse... On est beaucoup revenu sur leur compte.
— Je n'en ai jamais ouï dire que du bien, fit sèchement mademoiselle Méranie. Dans l'affaire, le beau rôle est pour eux. Mais je ne crois pas être seule de mon avis, quand je trouve un pareil trafic révoltant... Sœur Marie-des-Anges pense comme moi.
— Voyons, ma bonne amie, ne vous montez pas ! dit la sœur sans se compromettre.
Cette conversation, qui sentait la querelle, incommodait M. Laurière. Il intervint avec embarras :
— Je crois, mademoiselle Méranie, que vous jugez les choses à un point de vue un peu trop rigoureux...
— Oh ! vous, monsieur Laurière, on sait que vous êtes l'indulgence même, dit mademoiselle Aubert, tout miel. Vous êtes aveugle au mal.
— Oui, la bonté est le seul péché de mon frère
Joseph, et il mourra impénitent! dit en riant la religieuse.
Ces louanges contraignirent la modestie de M. Laurière à changer de sujet. Jacques fut soulagé de ne plus entendre mademoiselle Méranie exprimer ses propres pensées. L'odieuse vieille fdle ! Avec quel cynisme elle osait condamner un événement dont elle portait la responsabilité! Jacques l'exécrait et sa haine débordait sur Louis Aubert et sur Sœur Marie-des-Anges, qui avaient tous deux leur part du crime, l'un avec sa pleutrerie, l'autre avec sa cupidité.
Tandis que la visite traînait, il regardait là-bas, en face, parmi les arbres blancs de givre, la maison où bientôt habiterait la victime... Mais la victime, hélas ! ne valait pas mieux que les autres.
— Voilà comment, chez nous, on fête le 1er Mai!
C'était au moins la vingtième fois de la soirée que M. Formigeon répétait une plaisanterie dont il riait le premier aux éclats, en se frottant les mains.
L'avant- veille de la noce, on avait chômé à l'usine. Dans l'après-midi, une fête populaire avait été donnée sur un grand pré au bord de la Reume. Il y avait eu un mût de cocagne, des courses en sac, des jeux d'adresse. La tribune des invités était bondée d'enfants; les parents se promenaient dans une enceinte réservée et se rafraîchissaient au buffet. Jeanne Formigeon, assise au premier
rang, distribuait les récompenses avec un sourire patient. Jacques, debout à côté d'elle, trouvait la corvée interminable. M. Formigeon, lui, restait dans la cohue ouvrière, encourageait les concurrents, tapait sur des épaules, applaudissait, semblait s'amuser de bon cœur. Une fanfare cacophonique jouait son répertoire. Le soleil, chaud pour la saison, ruisselait.
Le soir, avait eu lieu le dîner du contrat. Une réception suivait. Une file continue de voitures de tous les modèles déposait les invités. Tout Arblay et les environs étaient là. Les deux salons, le billard, le cabinet de travail, la véranda étaient envahis.
M. Formigeon se montrait partout à la fois, court et trapu, un bourrelet dégraisse à la nuque. Il secouait des mains, donnait des bourrades. Il bredouillait, fort congestionné.
Au dehors, une fanfare de cors de chasse éclata: on se porta vers les fenêtres. Sous les lanternes vénitiennes accrochées dans les arbres, une foule se pressait, le nez en l'air. En attendant le feu d'artifice, les gens de l'usine, montés par bandes au château, tâchaient d'apercevoir les toilettes. Une flamme de Bengale incendia le bois de pins ; il y eut une rumeur d'admiration.
— Voilà comment nous fêtons le 1er Mai !
M. Formigeon, traversant la véranda, interpellait M. Auguste Laurière, qui, le front aux vitres, s'abîmait dans la contemplation peureuse de la masse grouillante des prolétaires. Le filateur jugea la plaisanterie détestable, car il songeait précisément qu'aujourd'hui une partie de son personnel avait déserté les métiers en l'honneur de la fête révolutionnaire. L'autre, enchanté de soi, ne vit pas que le long visage d'Auguste Laurière grimaçait; il continua son chemin et dégringola le perron.
Dans un coin de la pelouse, près d'un tréteau chargé de coupes et de bouteilles à goulot doré, une délégation des ouvriers était groupée. M. Formigeon s'approcha d'eux et distribua quelques solides poignées de main. Ensuite un vieillard presque centenaire qui avait connu M. Éloi, le fondateur de la papeterie, lut un compliment de félicitations. L'émotion augmentait son chevrotement ; le papier dansait entre ses doigts ; il s'embrouilla et cela n'en finissait plus.
L'industriel improvisa sa réponse. Ses gros yeux ronds larmoyaient. D'une voix enrouée, il lançait des phrases décousues. De loin on entendait revenir les mots: « Mes amis... jour inou-
bliable... travail... union... père des ouvriers... » Enfin il saisit une coupe et but à la santé de ses « chers collaborateurs » : on applaudit. Les verres furent choqués. Soudain une fusée jaillit et s'épanouit en crépitant.
Ereinté par cette longue journée de représentation, Jacques s'était éclipsé des salons, où l'on étouffait, pour respirer la fraîcheur. La tête lui tournait ; il avait la sensation de rêver éveillé. Tout, autour de lui, lui semblait fantasmagorie. Le speech de son futur beau-père qu'il écoutait, perdu dans la foule, l'amusait comme une bouffonnerie de son imagination.
Jamais encore autant que ce soir il n'avait eu cette impression de rêve si souvent éprouvée par lui depuis quatre mois. Son mariage décidé, il s'était passivement abandonné au fil des événements. Son existence était si agitée qu'elle ne lui laissait pas le temps de réfléchir, et d'ailleurs il fuyait toute réflexion. La réalité était si imprévue, si contraire à son attente, qu'il en doutait. Il croyait jouer une sorte de comédie.
— Tiens I... toi !... que fais-tu là? Je t'ai cherché partout.
Jacques fut cloué par la stupéfaction. Il reconnaissait Adrien, toujours poupard, mais maintenant
un jeune homme, avec quelques poils blonds retroussés au coin de la lèvre.
— Hein? ça t'épate de me voir... Je suis revenu avec Geneviève.
Maintenant, Jacques était pareil au dormeur qu'une catastrophe arrache au sommeil. Il bégaya :
— Il me semblait que ton beau-frère... Geneviève avait répondu...
André Colombet était tombé malade dans leMidi, sur la fin de son voyage de noces. C'avait été pour Jacques une sérieuse tranquillité quand Geneviève avait écrit à madame Laurière qu'il lui serait probablement impossible de revenir à temps.
— Tu comprends que nous ne pouvions pas manquer ce grand jour!... dit Adrien en s'emparant du bras de son cousin. Je les ai bousculés un peu. Le beau-frère n'était pas si malade que ça... A propos, tu ne le connais pas, le beau-frère ? Pas fort, tu sais... Viens donc, que je te le présente.
Jacques se laissait conduire : tant de sentiments inopinés étaient déchaînés en lui qu'il préférait en finir tout de suite, dans l'étourdissement de la surprise.
Le feu d'artifice rayait le ciel, lançait des astres de couleur aux étoiles, bombardait le vide. Beau-
coup d'invités en profitaient pour se répandre dans le parc. Adrien ne retrouva pas son beau-frère dans la véranda où il l'avait quitté. Il n'était pas davantage au billard, où M. Renaud, le ventre en avant, goguenardait au milieu d'un cercle d'auditeurs malveillants. Jacques lâcha son cousin, dont le bavardage l'exaspérait ; il alla droit au salon comme un désespéré qui se jette au gouffre.
Du premier regard, dès le seuil, il distingua Geneviève assise auprès de madame Laurière, et il pâlit, à se sentir froid au visage. Elle portait une toilette rouge, dont l'éclat, tempéré par des dentelles noires, s'accordait à merveille avec sa chaude beauté de brune. Elle parlait à demi tournée ; ses dents découvertes luisaient ; son épaule ambrée sortait du corsage ; la masse de ses cheveux sombres lui écrasait la nuque.
Madame Laurière aperçut son fils et lui fit signe. Geneviève sourit. Jacques, éperdu, vint à elles.
— Eh bien ! dit madame Laurière, tu ne reconnaissais pas Geneviève?
— Tu... Vous allez bien...
Il n'osait pas la tutoyer : c'était une femme aujourd'hui, et non plus la grande amie des vacances. Devant elle, il se sentait petit garçon comme jadis.
— Combien nous avons regretté votre absence! Elle parlait de son propre mariage ; et elle aussi
renonçait au tutoiement. Jacques répondit des banalités, en évitant les yeux de Geneviève.
— Mais Jacques ne connaît pas ton mari ! s'écria tout d'un coup madame Laurière.
— Adrien m'a présenté tout à l'heure.
Jacques mentit spontanément : ainsi coupait-il
court à une situation insupportable.
— Je vous rends votre liberté, dit Geneviève. Je crois que Jeanne vous cherche. Elle est charmante...
Jeanne cherchait, en effet, son fiancé.
— Mon pauvre Jacques, vous avez l'air mort de fatigue. Il faut pourtant que nous ouvrions le bal. Résignez-vous !
Elle lui prit le bras, et ils passèrent dans le salon voisin, où une pianiste aux doigts robustes martelait le piano.
— Vous savez que je danse atrocement?...
— Oh ! je ne vous en voudrai pas.
Elle n'était guère jolie, avec son front bombé, son nez court, ses joues anémiques piquées de son ; mais Geneviève avait raison, elle était charmante, ce soir, à force de contentement ingénu. A la veille d'être épouse, elle s'efforçait visiblement, et avec
une gracieuse maladresse, à détendre un peu sa contrainte de pensionnaire.
Chose étrange, son fiancé ne l'aimait pas d'amour, cette fillette qui au creux de son bras pesait à peine, et cependant, après ses violentes émotions, il renaissait auprès d'elle. Le cauchemar se dissipait. Jacques éprouvait une sécurité dont il savait gré à celle qui la lui dispensait déjà.
C'était le jour des résolutions. Le doute, devant la réalité, n'était plus permis. Jacques sentait à l'annulaire le cercle froid de l'alliance: tout était irrémédiablement consommé.
Pourtant, à ce moment capital de sa vie, le jeune homme conservait son sang-froid. Dans son àme toujours tourmentée la raison l'emportait enfin. Tout à l'heure, violentant sa timidité, il avait traversé d'un pas ferme l'assemblée nombreuse qui bruissait dans la chapelle de l'usine. Et maintenant, assis auprès de ce fantôme blanc qui désormais était sa femme, il écoutait, lucide, l'allocution de l'aumônier.
Comme au temps où il venait à la Prairie
donner des leçons de philosophie, l'abbé Legris était prolixe, complimenteur et riche en citations latines. Le discours qu'il prononçait, les mains croisées sur l'estomac, aurait pu tenir en moins de mots, mais s'étayait de bon sens. Jacques approuvait cette apologie du mariage chrétien qui naguère, sur les lèvres paternelles, lui semblait si morne et si bornée. « Oui, pensait-il, ce prêtre dit vrai et tout ce monde qui m'environne a raison contre moi. Je suis vaincu. Encore une fois, pourquoi ceux qui m'aiment et qui veulent mon bonheur me tromperaient-ils? Si des mécomptes étaient au bout de la voie où l'on me pousse, l'expérience l'aurait prouvé. Mes vœux se réaliseront, mais autrement que je ne l'imaginais. Après tout, c'est un idéal qui m'est offert, et un idéal accessible, tandis que j'avais construit le mien sur des nuées. La vie ne tient pas ce que l'on attend d'elle parce que notre jeunesse enfante une multitude de chimères qui n'ont point de contact avec la nécessité. Ma voie est droite et nette; quelle autre aurais-je su tracer qui offrirait cette rectitude? Mené par la révolte et la contradiction, où ne me serais-je pas égaré? Un âge est révolu pendant lequel je fus tout agitation, tout incertitude. Voici que s'annonce l'avenir paci-
fique. Il n'y a de sagesse que dans l'acceptation. Cette compagne qui m'est encore étrangère, je tâcherai de la conquérir. Aucune hostilité préconçue ne me sépare d'elle. Elle m'accorde, je le sais, une affection loyale, ornée d'une confuse sentimentalité de fillette ignorante et raisonnable. Quand elle découvrira l'amour, elle le tiendra pour un devoir. Et alors, sans doute, dans l'union étroite de nos jours, quand nous aurons fait de bonne volonté, l'un vers l'autre, les pas qui annulent les distances et que nous nous serons compris, nous serons véritablement heureux. Mon cœur, aujourd'hui paisible, frémira; ce ne seront pas, sans doute, les bondissements de la passion, selon mes rêves d'adolescence, mais des battements égaux et constants. »
Malgré ses fermes propos, à l'évocation de l'amour, Jacques se troubla. L'image de Geneviève se dessina, vigoureusement précise. Il revit la jeune femme dans sa toilette de l'avant-veille, semblable à une rose pourpre épanouie. Mais cette image ne fit qu'errer et disparut comme une dernière ombre projetée par le passé, à l'instant où il tournait pour s'enfoncer dans la nuit. Geneviève appartenait au monde des illusions mortes. L'autre soir, elle s'était comme suicidée en
osant se montrer dans l'impudeur de son inconscience.
Néanmoins, Jacques fut amolli et perdit la belle sérénité qu'il avait au commencement de la messe. L'odeur des plantes qui garnissaient le chœur, la musique, les chants, la scintillation des cierges agissaient sur ses nerfs. Sans qu'il sût trop pourquoi, des larmes lui gonflèrent les yeux; sa gorge se contracta. Et lui, détaché de la religion dont on avait fatigué son enfance, il appela par une vague prière le succès sur ses résolutions.
Dans le brouhaha de la sacristie, il se remit soudain. Tous les visages étaient radieux. M. Laurière, dont c'était certainement le plus beau jour, montrait une face oublieuse des soucis qui l'avaient creusée. Madame Laurière, les joues en feu, croyait assistera sa propre apothéose. La tète inclinée sur l'épaule, M. Formigeon prodiguait de bruyants éclats de voix. Jeanne répondait aux félicitations avec une sincérité sans apprêt.
— Maman m'a chargée de tous ses vœux...
Geneviève serrait la main de son cousin, embrassait Jeanne : portée par la foule, elle s'était trouvée tout à coup devant eux. A côté d'elle, André Golombet, ahuri, tournait dans ses doigts un chapeau neuf au poil rebroussé.
Avec une légère impatience, Geneviève dit à son mari :
— Vous connaissez bien mon cousin?
— Mais... je n'ai pas le plaisir... répondit- il, avec son fausset d'adolescent dont la voix mue.
De nouveaux arrivants poussaient, brusquant la scène. Jacques avait rougi. Au regard étonné de Geneviève, il comprit que son mensonge de la soirée ne lui échappait pas.
Sur des conseils unanimes, les nouveaux mariés gagnèrent l'Italie, Ghanaan classique de ces déplacements. Il y avait plus de quarante ans que, dans les mêmes circonstances, madame Laurière avait visité « les Lacs », et aujourd'hui encore elle ne parlait pas de Ylsola Bella sans affecter une sorte d'attendrissement poétique.
Pour une nature indépendante, le voyage, ce perpétuel détachement, est une forme achevée de l'existence. Jacques fut reconnaissant à sa femme d'autoriser par sa présence l'accomplissement d'un de ses souhaits les plus obstinés. Élargir son champ de vision, respirer l'air du dehors, combien y avait-il jusqu'ici tendu vainement! La vie commune débutant sous d'aussi favorables
auspices, il eut d'abord peu de mérite à tenir la parole qu'il s'était donnée devant l'autel.
La similitude des impressions nouvelles était propice à l'union des deux jeunes gens. Ils partageaient un même bien-être, car tous deux pour la première fois goûtaient de la liberté, disposaient d'eux-mêmes, affranchis des visages, des sites et des choses dont ils avaient été toujours étroitement entourés. Ils prenaient un plaisir d'écoliers en vacances : à leur âge et tenus comme ils avaient été, ce nom d'écoliers leur eût convenu encore.
Jeanne n'avait pas de son allégement une conscience aussi nette que son mari ; jamais elle n'avait, comme lui, discuté l'esclavage; elle avait docilement supporté le despotisme d'une mère aigrie par la maladie, et celui d'un père dont la débonnaireté était toute en surface.
Si maintenant elle sentait quelque chose de changé, elle l'attribuait uniquement à son nouvel état de femme mariée, et ne comparait pas le passé au présent pour condamner l'un au bénéfice de l'autre.
Toute la semaine que les voyageurs demeurèrent à Bellagio, ils se livrèrent avec confiance à leur destinée. Ici, dans la simple douceur de vivre, rien ne les mettait aux prises. La tiédeur de. l'at-
mosphère, la riante beauté des rives, la sérénité du ciel, formaient un agréable concert de séductions : ils se fondaient dans l'harmonie de ces grâces faciles. Mais, dès qu'ils descendirent vers les villes, qui sollicitent la réflexion, les dissemblances se marquèrent aussitôt.
Aux Offices, devant la Vénus d'Urbin, Jeanne tira son mari par la manche :
— Pourquoi regardez-vous ces inconvenances ?
Et ses joues pâles s'étaient couvertes de rougeur.
Jacques sourit et, en même temps, s'aperçut que ce sourire la froissait. Il essaya d'expliquer pourquoi les chefs-d'œuvre étaient à l'abri des verdicts de la morale courante. Mais, ne faisant pas profession d'esthétique, il sentait mieux son opinion qu'il ne la raisonnait. Il enrageait de ne pas improviser un argument victorieux. Jeanne paraissait d'ailleurs résolue à ne rien entendre ; l'insistance de son mari la scandalisait de plus en plus péniblement.
Ce n'avait pas été le moindre plaisir de Jacques que l'entrée en jouissance d'une volonté qu'il pourrait enfin exercer. Dans l'enivrement de son triomphe, il s'était porté tout de suite à l'extrême, supposant que sa femme se laisserait convertir à toutes ses idées. Le minuscule échec qu'il
avait subi le découragea aussi vite qu'il s'était rapidement exalté. Plus attentif dès lors à l'esprit de sa compagne, il découvrit à chaque instant combien la tâche allait dépasser ses forces. Faisant la part de l'éducation de Jeanne, il était prêt à des concessions; mais, rien que pour insinuer quelques lueurs dans ce cerveau récalcitrant, rien que pour assouplir un peu la raideur des préjugés indéracinables, quelle science, quelle patience seraient nécessaires ! Et pourtant, sans la réussite, toute possibilité de bonheur s'évanouissait. Serait-il donc contraint à l'hypocrisie sa vie durant, même dans son ménage ?
Épouvanté par les conséquences de l'insuccès, il persista, et au sortir de ses abattements, il revenait à la charge. Mais qu'attendre de cette créature qui, au lieu de se prêter à la discussion amicale, s'en tenait à un étonnement peiné, ne comprenant pas qu'il pût y avoir entre elle et son mari matière à disputer?
Ce duel matrimonial était tout en passes discrètes ; aucune blessure n'avait encore était portée ; à peine, de-ci, de-là, quelque insignifiante piqûre.
Un jour, Jeanne, de qui c'était le travers de chercher des ressemblances à tous les portraits des galeries, remarqua :
— On dirait Geneviève... ne trouvez vous pas?
Jacques était maussade. Quelques minutes auparavant, il avait cavalièrement jugé une Madone, et sa femme, confondant le sujet et la peinture en un même respect, l'avait arrêté d'un reproche :
— Moi, qui vous croyais si pieux!...
Il n'avait pas encore pris son parti de cet incident. Le nom de Geneviève, en ce moment, sonnait mal à ses oreilles. Et, qui pis est, Jeanne, amenée par le hasard à parler de sa nouvelle cousine, en profita pour la louer et pour annoncer son intention de la fréquenter assidûment. Elle demanda :
— Qu'avez- vous pensé de son mariage ?
Jacques saisit la balle au bond. Tout le mécontentement qui couvait en lui flamba. Il donna crûment son avis.
— Oh ! Jacques, si l'on vous entendait!...
Le ton par lequel son mari aggravait ses appréciations étranges la consternait. Elle qui s'attendait à ce que Jacques, dans le mariage de Geneviève, admirât comme tout le monde un coup de la forlune!... Et voici qu'il dirigeait contre les idées admises un Ilot de verve coléreuse!
Avec injustice, le jeune homme tint rigueur à sa femme d'avoir remué par sa réflexion saugrenue la vase qui gisait au fond de lui, et cela à une
heure où le découragement le laissait sans force contre les suggestions malsaines. Geneviève s'installait dans sa pensée ; elle y ouvrait une source nouvelle d'amertume, car son nom seul rappelait l'amour absent.
A quoi bon se leurrer? Cet amour sérieux et paisible, entrevu dans l'avenir comme une récompense à l'acte de raison, combien il devenait déjà douteux ! Et puis, est-il si vrai que l'amour a plusieurs visages ? Lorsqu'on est jeune et que le sang bouillonne, on ne conçoit qu'une façon d'aimer. Tout le parfum du bon vouloir ne suffit pas à enivrer, et ce n'est pas ici qu'il faut demander au devoir un salaire de joie.
Souvent Jacques souffrit d'un pincement au cœur à la rencontre de couples errants qui, eux, portaient dans leurs regards les reflets de la flamme sacrée. Il les jalousait, et remâchait du fiel.
A Venise, un soir que Jeanne et lui se promenaient sur le Grand Canal, leur gondole se ralentit devant un hôtel pour leur permettre d'écouter des chanteurs qui montaient une barque enguirlandée de lanternes. Voix italiennes, chansons rabâchées, elles exercent toujours leur délicieux prestige dans leur décor natal. Et, bercé sur l'eau clapotante
lamée d'argent par le clair de lune, on ne se dérobe pas à l'émotion.
Tout à coup, d'une voix étranglée, Jacques s'écria :
— Rentrons !
Et il fit un signe d'impatience au batelier.
Il n'en pouvait plus. Dans une gondole qui venait de frôler la leur, il avait, à la lueur du fanal, aperçu, couchés dans leur noir tombeau flottant, des amants qui s'étreignaient bouche à bouche, d'une étreinte immobile et forte comme la mort.
Jeanne murmura :
— Pourquoi rentrer déjà ?
Il ne répondit pas. Un haineux désespoir l'étouffait. L'appel du gondolier, au tournant des petits canaux silencieux, interprétait lugubrement le cri de sa détresse.
Au bout d'un instant, il sentit que l'épaule de sa femme pesait contre la sienne et qu'une mèche de cheveux envolés effleurait sa joue : il s'écarta brusquement.
Jeanne avait-elle découvert tout à l'heure les amants enlacés? En cette douce nuit, avait-elle reçu d'eux un conseil ? Pénétrée par la poésie de romance que Venise exhalait, amollie par la voluptueuse tristesse de la musique, des eaux lourdes
et des ruines, la jeune femme attendait innocemment l'inconnu. 11 eût suffi peut-être d'un baiser pour que le grand mystère au bord de quoi elle se penchait, ignorante et peureuse, lui fût révélé. Jacques s'était écarté. Malentendu définitif! L'amour qui rôdait avait fui, effarouché.
Malgré les appels réitérés de madame Laurière, qui, s'effrayant du coût d'une absence trop prolongée, le harcelait par correspondance, Jacques ne se hâtait pas. Déceptions et rancunes n'empêchaient point que les jours présents ne fussent les plus faciles de sa vie. Et, de son côté, Jeanne, qui savait par la tradition que le voyage de noces est le meilleur moment d'une existence d'épouse, ne manifestait aucune impatience d'en finir : elle consentit à l'excursion en Suisse que son mari lui proposa. L'été, qui déjà chauffait la lagune, là-bas commencerait à peine.
Au milieu de spectacles trop démesurés pour émouvoir la sensibilité, les jeunes gens se guérirent des poisons qui avaient agi sur eux. L'air vif qu'ils respiraient tonifiait leur âme. Cette fin du voyage leur fut légère. Sur le chemin du retour, une lettre de sa mère vint annoncer à Jacques la mort de madame de Germoise.
La « pauvre Adèle » avait bien droit au repos.
Malade et affligée, elle s'était raccrochée à la vie pour accomplir sa tâche de mère. Geneviève et Adrien inespérément établis, elle n'avait plus que faire en ce monde. Elle avait fermé les yeux, étonnée de s'endormir en paix, tant il y avait d'années qu'elle en avait perdu l'habitude.
La fin de cette tante, qui jadis avait tenu dans son cœur une grande place, laissa Jacques presque indifférent. Nous ne savons guère pardonner aux êtres sur le compte desquels nous croyons nous être mépris. Naïf et absolu, il avait vu décidément une coupable où il n'y avait qu'une malheureuse.
XXVITT
Il n'est pas d'impressions plus tenaces que celles de la petite enfance. Les terreurs que Jacques avait éprouvées lorsqu'on l'emmenait chez son grand-père se retrouvaient dans l'hostilité qu'il nourrit plus tard contre Beauvoir. L'ombre du vieillard lui semblait toujours rôder sur ses talons; il entendait encore les ricanements de M. Brouchoux et le martellement de sa canne sur le gravier. Obligé de s'occuper de cette propriété que les travaux coûteux, et la plupart inutiles, du mégissier avaient grevée de perpétuelles dépenses d'entretien, il n'y apportait aucun intérêt, et l'idée qu'il serait un jour le maître ici ne réussissait pas à le stimuler suffisamment. Or il prenait aujourd'hui pos-
session d'une demeure à laquelle il devait bon gré mal gré s'accoutumer.
Pendant le voyage des jeunes mariés, madame Laurière avait veillé aux derniers aménagements. Il y avait eu beaucoup à faire : M. Brouchoux, dont le seul luxe était celui des maçons et des terrassiers, se contentait d'un intérieur plus que mesquin. La maison était vaste, « un vrai gouffre », disait madame Laurière, partagée entre la lésinerie et le désir que Jacques remplît dignement, pour l'honneur de sa mère, sa fonction de châtelain. Elle avait livré aux fournisseurs des combats épiques, et son mari, convaincu de ne point s'entendre aux installations, avait essuyé nombre de querelles. Quelques paroles vives avaient même été échangées avec M. Formigeon qui se mêlait de donner son avis.
Ce n'était pas la première escarmouche entre l'industriel et la mère de son gendre. M. Formigeon avait trop haute opinion de soi pour se laisser écraser par la supériorité de madame Laurière, qui, selon son naturel, se comportait avec lui tout comme avec son mari. En feignant de plaisanter, il la remettait carrément à sa place, au navrement du bon M. Laurière.
Jacques, que la joie de se sentir dans ses meu-
bles réconciliait un peu avec Beauvoir, ne tarda pas à perdre son illusion d'indépendance. Il était impossible à madame Laurière d'admettre que son fils et sa bru fussent capables de se débrouiller au milieu des mille détails domestiques. Elle considérait leur maison comme sienne. Elle prétendit tout régenter, abusant de la docilité de Jeanne, docilité dont Jacques s'impatientait en l'occurrence, mais qui du moins lui épargnait la discorde.
Plus discret, M. Laurière ne s'immisçait point dans le privé de ses enfants. Jacques marié selon ses vœux, il le tenait pour sauvé. La périlleuse traversée de l'adolescence s'était en définitive lerminée sans encombre. Désormais, tout irait de soi, il n'en pouvait être autrement.
Jacques fut bientôt ressaisi par l'engrenage auquel il avait échappé pendant quelques semaines. La machine était un peu plus compliquée qu'auparavant, mais elle fonctionnait avec la même régularité et la même précision.
Au commencement de l'hiver, il passait derrière l'hôtel de ville : soudain il fut nez à nez avec Louis Falque qui, le collet relevé, la serviette sous le bras, sortait de la bibliothèque.
— Quel hasard de vous rencontrer !
A l'exclamation franchement joyeuse de son
ancien voisin d'étude le professeur hésitait à répondre. Jacques s'en aperçut, et, son examen de conscience fait en une seconde, il passa de l'aisance à l'embarras. Gomme Louis Falque se décidait à lui serrer la main, il dit, en considérant le trottoir :
— Il y a un siècle que nous ne nous sommes vus... Si vous saviez!...
— Oui, je sais, vous êtes marié.
Cette réponse accrut la confusion de Jacques. Il avait omis d'inviter Louis à son mariage, et cette omission n'était pas involontaire. Après avoir tant proclamé ses droits à l'indépendance, au franc arbitre, il avait rougi de se montrer en posture de vaincu. Plutôt que de s'exposer au mépris de son ami, il avait rompu avec lui. Plein de résolutions bourgeoises, il avait étouffé son remords en se demandant à quoi rimerait leur camaraderie, puisqu'il cessait d'être un révolté.
— Vous ne venez plus à la bibliothèque? reprit le professeur.
— Non, je suis très occupé... et je le regrette... Et vous, que devenez- vous ?
— Toujours le même, comme vous voyez... Mais je ne veux pas vous arrêter...
Louis Falque mettait fin à un entretien de
gens qui n'ont rien à ajouter, parce qu'ils en auraient Irop à dire. Mais Jacques se piquait de ne pas rester sur ses torts. 11 dit :
— Vous m'en voulez, je le devine...
Et, faute d'une excuse décente, il répéta, avec un geste vague :
— Si vous saviez !...
Il n'en fallait pas davantage à Louis Falque. Un demi-sourire découvrit ses dents piquées.
— Oui, c'est vrai, je vous en ai beaucoup voulu.
— Pas autant que je m'en veux à moi-même.
— Alors racontez-moi... ou plutôt, non. Voulezvous grimper jusqu'à mon cinquième?
— Certainement !
— Ah! vous êtes un fameux lâcheur!...
Tout essoufflé de l'ascension, Jacques chercha comme autrefois un siège qui ne fût pas converti en bibliothèque. 11 s'écria :
— Vous ne saurez jamais le plaisir que j'ai à me retrouver ici !
— Gela prouve...
Mais le professeur retint sa phrase et l'avala.
— Gela prouve? demanda Jacques en riant.
— Non.
Louis hochait la tête, refusant de s'expliquer. Mais ce refus en disait long. Jacques comprit, et
sa conscience fut éclairée jusqu'en son tréfonds. Subitement il devint grave, et, le front penché, il soupira.
— Je ne me suis pas trompé, n'est-ce pas ? dit le professeur après un silence. Ah! mon pauvre Laurière, inutile de me raconter votre histoire ! Je la connais de la première à la dernière ligne : elle était écrite d'avance.
Jacques était accablé par sa terrible constatation. 11 dit sourdement :
— Vous avez dû me juger bien lâche...
— Oui, j'en étais sûr, c'est l'amour-propre qui vous a éloigné de moi. J'aime mieux cela. Je ne pouvais croire que vous eussiez oublié nos bonnes causeries et que vous m'eussiez planté là tout simplement.
Et le jeune homme, l'œil brillant de plaisir, serra vigoureusement la main de Jacques.
■ — Mais, dit celui-ci, touché, vous ne m'avez pas répondu.
— Vous, lâche! que non! Il y a des cas où le courage est tellement inutile qu'il serait de la folie. Vous avez subi votre fatalité. A quoi eût-il servi que vous fussiez un mauvais fils, comme on n'aurait pas manqué de vous nommer? A empirer votre sort et à faire autour de vous des malheu-
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reux qui ne méritent pas ce châtiment puisqu'ils agissent de bonne foi. C'est à des isolés, à des déclassés de mon espèce que revient la tâche de creuser la mine sous les mensonges dont vous pâtissez.
Louis Falque redressait son dos voûté, arpentait l'étroit couloir entre le lit et le mur, manquait de renverser la lampe en gesticulant. Il vait vite fait de se surexciter à l'accent sonore de ses discours.
Assis dans l'ombre, Jacques buvait ces paroles avec une satisfaction cruelle. Il lui semblait quitter une lande morne pour une région d'âpres cimes et de gouffres. Combien ce nouveau pays était plus beau! Et qu'importait le vertige!... A son tour, il s'échauffa. Son confident retrouvé, il éprouvait un extraordinaire besoin de parler, de se rattraper des confidences perdues. Tout ce qu'il ruminait depuis des mois lui ressortait. Gagné par l'exaltation de son ami, il exagérait môme son cas, oubliant qu'il avait en définitive supporté sans grande souffrance le martyre dont il gémissait amèrement à cette heure. Il fit si bien que Louis, apitoyé, entreprit de le remonter.
— Voyons! il ne faut pas vous démoraliser de
la sorte. Nous parlions de courage : eh bien! c'est à présent qu'il convient d'en avoir.
— Ah! s'il ne s'agissait que de vivre comme une bête!... Après tout, je n'ai que ce que je mérite. Mais une abdication en amène une autre ; sur cette pente, on ne s'arrête plus. Il est présentement question pour moi d'action sociale... de politique... Et il faudra que je manœuvre au nom de principes que je renie...
— Mais c'est monstrueux! interrompit le professeur. Vous n'êtes plus un enfant, que diable!
Et il se lança dans une de ces tirades passionnées où il faisait si bon marché des contingences. Jacques, renseigné par l'expérience et fort de ce que Louis Falque avait, peu logique, reconnu la nécessité de son mariage, lui répliqua :
— Oui, vous avez raison. Mais pourquoi désobéirai-je aujourd'hui plutôt qu'hier?
La question dérouta son interlocuteur. Durant quelques secondes, celui-ci chercha une réponse, le visage tiraillé par des tics, puis, à court d'arguments, il s'écria :
— Vous finirez par me rendre anarchiste!
— Vous voyez bien ! dit Jacques un peu soulagé par ce petit triomphe.
Ses relations renouées avec le professeur, Jacques y apportait le zèle d'une amitié neuve. Il ne venait plus à Arblay sans escalader les marches de Louis Falque. Les conversations dans la mansarde étaient redevenues les bons moments de sa vie. Plaisir néfaste! Au lieu de se laisser engourdir par le trantran quotidien, il se mettait en perpétuel état de réaction. Là-haut, sous les toits, il se grisait de mots, et, redescendu dans le monde, il cuvait morosement son ivresse.
Encore s'il avait eu une compagne qui, à défaut de comprendre sa maladie, eût été capable de s'y intéresser et de lui procurer un remède! Mais Jeanne n'allait pas chercher si loin. Elle admettait
que son mari eût ses tracas, ainsi qu'il est dans les attributions des maris. Pour sa part, elle s'occupait de son ménage, du trousseau de l'enfant à naître, de ses exercices de piété, de ses visites, de ses bonnes œuvres. Avec le voyage de noces, le temps concédé à l'insouciance était achevé; chaque chose a son heure. Restaient dorénavant les devoirs du mariage, parmi lesquels celui de faire bon visage à la maussaderie de son partenaire. Souvent Jacques eût préféré une franche ennemie à cette créature toujours égale, sans passion ni curiosité, sans spontanéité ni divination. Et il enrageait de se sentir constamment dans son tort, vis-à-vis d'une femme qui le désarmait par son insignifiance et sa fragilité. Avec une pitié rancuneuse, il la regardait, le teint jauni, les traits tirés, marquée et déformée par la grossesse. Avec son nom, l'alliance qu'il avait contractée, sa fortune, une bonne réputation et des capacités, Jacques prenait rang, tout jeune qu'il fût, parmi les tètes de la ville. Les ambitions de madame Laurière s'estimaient à peu près satisfaites, mais celles de son mari exigeaient davantage. Les dirigeants doivent diriger véritablement ; l'action privée, si efficace soit-elle, est encore insuffisante. M. Laurière se félicitait de la coïncidence qui per-
mettrait à Jacques d'être éligible à l'époque du renouvellement du conseil municipal.
La passion politique était, tout le long de l'année, à l'état aigu dans Arblay. Les deux feuilles hebdomadaires qui parlaient au nom des partis rivaux n'épuisaient jamais leur répertoire de calomnies et d'injures. Chaque dimanche, au retour de la messe, M. Laurière était remué par la lecture du Nouvelliste d' Arblay, qui lui montrait sa chère ville déshonorée et ruinée par des forbans, à l'exemple de la France entière. Il s'émouvait de ces révélations avec la même crédulité naïve que l'ouvrier qui, à la même heure, apprenait dans le Petit Arblaisien les turpitudes des cléricaux et des réactionnaires. Malgré les efforts de la société bien pensante, la population s'obstinait à élire des représentants aux opinions avancées, qui ne se faisaient point faute d'abuser de leur victoire.
Devant les ouvertures de son père, Jacques recourut à l'ancienne méthode de faux-fuyants dont il avait pourtant expérimenté l'inanité. Ce n'était point qu'il lui répugnât de se mêler à la vie locale : cette nouvelle activité eût été un dérivatif à l'ennui. Mais il se sentait beaucoup plus de sympathie pour ses futurs adversaires que pour ses compagnons de lutte. Ceux-là n'étaient
u2oS LE SERVAGE
certes point sans reproche, hommes la plupart de basses rancunes et d'appétits, mais il possédaient un esprit d'entreprise et un sens des réalités qui manquaient absolument aux autres, braves gens encroûtés et butés autant par tempérament que par principe. Jacques trouvait dégradant d'agir contre sa conscience.
Il avait passé l'âge où, par haine du joug, les démentis vous tiennent lieu d'opinions. Fils d'une caste à laquelle le fixaient des liens dont l'intérêt n'était pas le moindre, il était moins chimérique assurément que Louis Falque qui, sans attaches, divaguait dans les régions de l'absolu. Les audaces de son libéralisme tendaient au service d'une cause que le fanatisme conservateur précipitait à l'abîme. Loin de manifester une de ces oppositions délibérément essentielles qui interdisent toute entente, il aurait voulu démontrer à son père que, d'eux deux, l'ennemi de la société n'était peut-être pas celui que l'on aurait pensé. Cette explication même était impossible : M. Laurière, au premier mot, l'aurait classé parmi ces révolutionnaires, ces « rouges », ces impies, qui dansaient perpétuellement devant ses yeux une farandole infernale.
Tandis que Jacques ne disait ni oui ni non, son
sort se décidait malgré lui. Sa candidature était un fait acquis pour tout son entourage. M. Laurière, à qui l'on avait fait des propositions, s'était substitué son fils, car la politique l'impressionnait à tel point qu'il n'avait jamais surmonté son effroi d'y prendre part. Et Dieu sait si, depuis sa démission, il avait été souvent sollicité !
Traqué rigoureusement, Jacques finit par donner à son pure la satisfaction réclamée ; il se résigna, grâce à l'affirmation de Louis Falque, selon qui la municipalité actuelle était inexpugnable : ainsi la comédie n'aurait-elle aucune conséquence.
L'hypocrisie est un art difficile. Jacques, dont l'instinct était tout contraire, la pratiquait avec dégoût, et, par suite, avec une maladresse que l'habitude ne réussissait pas à corriger. Il s'était fait une réputation de taciturne, préférant la sauvagerie et le silence à l'obligation du mensonge. Mais il lui arrivait parfois, dans ses périodes de surexcitation, de ne point retenir sur sa langue des paroles dont on ne savait s'il fallait les attribuer au sérieux ou au persiflage. Un soir, chez son beau-père, il s'oublia tout à fait.
Après un dîner de famille, les hommes, réunis au billard, avaient, d'un accord tacite, entrepris le sujet fondamental de toutes leurs conversations.
— Eh bien, Joseph ! votre neveu Renaud fait des siennes ! jeta M. Formigeon dans un nuage de tabac.
M. Laurière, le dos à la cheminée, eut le hautle-corps d'une aspiration profonde.
— Oui, je sais... Je suis peiné pour ma nièce, dont la situation dans le pays et vis-à-vis de nous va se trouver bien délicate.
— Extrêmement délicate! répéta solennellement M. Auguste Laurière. Une fois élu...
Un éclat de rire de M. Formigeon lui coupa la parole :
— Élu!... Allons donc!... Renaud sera battu à plate couture. Il en sera pour ses frais... Le pays est dégoûté de ces énergumènes et n'attend qu'une occasion pour les flanquer tous à la porte.
— Dieu le veuille ! gémit le filateur dans sa barbe.
— Nous ne sommes pas au bout de nos calamités, affirma l'un des invités qu'épanouissait, d'ailleurs, la satisfaction d'avoir réussi un carambolage.
— Je ne sais pas comment les choses se passeront à Sordes, dit M. Formigeon, mais je vous réponds qu'à Arblay... Vous m'en donnerez des nouvelles l'an prochain. L'hôtel de ville va être
nettoyé de fond en comble. Demandez à mon gendre ! ajouta-t-il, en poussant Jacques du coude.
— Il vous est facile d'être optimiste, nasilla un petit vieillard. Vous ouvriers ne sont pas infectés de socialisme comme ceux de la ville.
— Sapristi ! Je les fais vivre : c'est bien le moins qu'ils votent pour moi.
On en revint à M. Renaud : le banquier passa un mauvais quart d'heure; la sévérité pour ses opinions s'aggravait de l'antipathie que tous avaient pour sa personne.
Avec une stupeur irritée, Jacques assistait à ce déchaînement qui semblait le viser lui-même. Il avait lu, le matin, dans les journaux, la profession de foi du banquier, qui se présentait au siège de député vacant dans l'une des circonscriptions de Sordes : il n'y avait pas un paragraphe de ces déclarations qu'il n'eût contresigné volontiers.
Soudain, il s'entendit interpeller par son beaupère :
— Eh bien! mon gendre, que dites-vous de la question des eaux?
La question des eaux, qui en ce moment passionnait les Arblaisiens, n'eût été une question
pour personne si la politique ne s'y était comme toujours faufilée. La ville manquait de bonne eau potable : les conservateurs en eussent les premiers convenu si la municipalité radicale n'avait pas médité les grands travaux qui remédieraient à cet inconvénient. Ils oublièrent aussitôt les exigences majeures de l'hygiène et ne virent que la lourde charge imposée au budget : ils combattirent avec acharnement le projet, qui devint ainsi la « plateforme » des prochaines élections.
Jacques, sous l'influence de sa mauvaise humeur, répondit avec une ironie mal déguisée qu'il ne concevait pas la nécessité d'entretenir un foyer d'épidémie pour contrecarrer des adversaires, et qu'à son avis on ferait mieux de les battre en s'emparant au préalable de l'arme excellente forgée par eux.
Cette réponse, à laquelle on était loin de s'attendre, souleva un toile. Tout le monde à la fois protesta :
— Voilà bien la jeunesse d'aujourd'hui !
— Autrefois on ne parlait pas tant d'hygiène, et on ne s'en portait pas plus mal...
M. Formigeon pouffait, se frottait frénétiquement les paumes.
— Et si vous ruinez la ville? dit à Jacques
l'un des joueurs, en frappant le parquet avec sa queue.
— Ha! ha!
Les rires imbéciles de son beau-père aiguillonnaient Jacques. Les lèvres tremblantes, il riposta :
— La ruine de la ville est préférable à la mort d'un homme.
— Si mon gendre se met à faire du paradoxe, maintenant!... s'écria M. Formigeon au milieu de la stupeur causée par les paroles et surtout par l'accent du jeune homme.
— Mais, rectifia celui-ci, ce n'est pas du paradoxe !
— Alors, il vaudrait mieux vous taire!
En achevant cette déclaration brutale, l'industriel pirouetta sur les talons, et, s'adressant à ses invités :
— Si nous allions rejoindre ces dames?...
A ce moment, Jacques rencontra le regard de son père. M. Laurière n'avait pas pris part au débat : le bouleversement qui altérait son visage lui avait ôté la voix.
Les fumeurs rentrés au salon, il ne fallut rien moins que l'entrain bruyant de M. Formigeon pour réchauffer l'atmosphère : car, les dames ayant donné un pendant à l'entretien de leurs
maris, l'unanimité n'avait pas régné. Madame Laurière, glorieuse du neveu qui, avec tous ses titres à l'admiration, allait acquérir encore celui de député, avait pris les critiques à l'adresse du banquier comme une offense personnelle, et ses réflexions acerbes avaient jeté du froid.
Jacques alla droit à sa femme et, entre les dents, murmura :
— Tu dois être fatiguée. J'ai commandé la voiture.
A l'air de son mari, Jeanne, alarmée, comprit que cette prévenance était un ordre déguisé. Elle se leva, et mit la précipitation du départ sur le compte de sa santé.
Aussitôt en route, elle demanda :
— Qu'y a-t-il donc?
— Il y a que votre père me parle sur un ton qui ne me convient pas.
— Vous avez eu une discussion?
— Gommé si l'on discutait avec des gens qui ont toujours raison !
— Papa est pourtant bien large... Vous avez quelquefois, avouez-le, des idées si singulières !.. .
— Ah! vous trouvez?... En tout cas, ce ne sont ni les appréciations de votre père ni les vôtres qui m'en feront changer.
C'était la première fois qu'il parlait à sa femme aussi rudement. Elle eut une crise de larmes. Alors il se rappela son état, et il se contint.
Le lendemain, s'acheminant vers Arblay, il rencontra M. Laurière, qui gravissait, le front soucieux, l'avenue de Beauvoir.
— Si tu n'as rien d'urgent à faire, remonte avec moi : nous avons à causer. Je crois, d'ailleurs, que ta mère doit venir tout à l'heure, de son côté.
Jacques projetait une visite à Louis Falque : il grillait de lui raconter l'incident de la veille. Il dissimula sa contrariété sous une réflexion de circonstance :
— Quelle brume !
Ils marchèrent sans mot dire. M. Laurière, le nez violacé, pinçait la bouche pour ne pas respirer le brouillard, qui déposait des gouttelettes sur sa barbe.
— Je n'ai pas voulu insister, hier soir, devant ces messieurs, dit M. Laurière, quand ils furent dans la maison ; mais vraiment, mon pauvre enfant, où as-tu la tête?
Offrant ses semelles au feu, il dévida le longsermon qu'il apportait. Triste et sévère, il avait la mine défaite par une nuit d'insomnie. Jacques,
le menton entre les mains, contemplait les bûches, et se renfermait dans un mutisme excédé. Un silence interminable suivit. Enfin ils entendirent le roulement d'une voiture. La silhouette de la calèche se profila derrière les fenêtres.
Madame Laurière avait rendez-vous à Beauvoir avec un tapissier, pour un arrangement qu'elle tenait à faire exécuter sous ses yeux. Elle appela Jacques afin d'obtenir une approbation. Entre deux indications à l'homme perché sur un marchepied, elle glissa dans l'oreille de son fils :
— Quelle sottise as-tu encore faite? Ton père est fâché, très fâché...
Mentalement, Jacques se compara à la balle inerte que des joueurs se renvoient l'un à l'autre. C'était bien la peine, en vérité, d'avoir poussé l'obéissance jusqu'à l'abandon de son bonheur et de sa dignité, pour réussir à mécontenter tout le monde! Il lui prenait une envie forcenée de jeter bas le masque et d'en finir une bonne fois.
De la façade de Beauvoir on distingue facilement au loin, sur la gauche de l'entonnoir où s'engouffrent les maisons d'Arblay, la cime du bois de chênes et de châtaigniers qui couronne la « propriété Colombet ». Jacques ne fixait pas son regard sur ce point du panorama sans se préoccuper longuement de Geneviève. Si proche, à moins d'une heure de marche, et pourtant tout aussi lointaine que si elle n'avait pas quitté Annecy, que devenait la jeune femme?- Comment subissait-elle l'existence qu'elle avait eu l'indignité de consentir ? Se jouait-il là-bas une comédie grotesque ou un drame?
Fidèle au deuil qui l'avait atteinte dans sa plus
chère affection, Geneviève se cloîtrait, ne voyait personne. Jacques se félicitait de ne jamais l'apercevoir en ville : il appréhendait des rencontres où toujours il souffrirait du contraste entre le présent et le passé. Mais le deuil de sa cousine aurait une fin, et elle n'avait certes pas fait un mariage d'intérêt pour s'enterrer en compagnie d'un infirme et de vieilles gens mélancoliques : partant, il faudrait bien reprendre, un jour ou l'autre, des relations que la parenté rendrait obligatoires.
Il se rappelait la visite de condoléances qu'au retour de vo}Tage il était allé faire avec sa femme, et sa mémoire ramenait le malaise qu'il avait éprouvé à cette occasion. Condoléances un peu guindées, Jeanne a.ysint à peine connu madame de Germoise, et son mari l'ayant rayée de ses affections. L'entrevue avait été pénible, à la fois languissante et écourtée. Geneviève, les yeux gonflés d'eau, la bouche aux coins tirés par la grimace d'un sanglot contenu, était enlaidie, et le noir ne lui seyait pas. Pendant les silences, André Colombet aventurait des banalités laborieuses qui ne se raccordaient à rien, et son fausset d'enfant de chœur était ridicule jusqu'à gêner, dans ce salon où les voix tristes baissaient le ton.
Jacques respira comme s'il avait échappé à un danger, quand, aux premiers froids, il apprit de sa mère que Geneviève était partie pour Nice avec son mari, dont la poitrine délicate exigeait un climat tempéré. Et pourtant, lorsqu'il regardait les arbres défeuillés de la propriété Colombet, il lui semblait que le paysage entier était devenu morne comme une demeure abandonnée.
L'hiver fut long et rigoureux. Cette saison de désœuvrement était particulièrement critique pour un esprit enclin à s'hypnotiser sur une idée fixe. Sans le réconfort physique de l'activité au grand air ni le souci absorbant des exploitations agricoles dont il avait maintenant toute la responsabilité, Jacques était incapable de combattre son infirmité morale. A la suite des derniers reproches de son père, il s'était exalté jusqu'à prévoir l'imminence d'un éclat définitif. Mais quelques jours plus tard, un événement fâcheux détendit la situation : Jeanne manqua une marche dans l'escalier, dégringola, et fit une fausse couche. L'attention de chacun se concentra sur la blessée ; les mésintelligences passèrent au second plan.
Jeanne se rétablit lentement et demeura souffreteuse. Jacques évoquait l'image de madame Formigeon, dont elle prenait de plus en plus la
ressemblance. Allait-elle, comme sa mère, végéter sur une chaise longue, s'y aigrissant avec les années? Serait-il réduit, jeune et affamé de vie, au métier de garde-malade? L'amour s'en serait affligé, mais aurait trouvé sa consolation dans le dévouement. Ici, l'amour absent, les inquiétudes égoïstes dominaient. Jacques aurait eu honte de négliger sa femme en ce moment ; auprès d'elle, il s'ennuyait si lourdement que sa vie lui apparaissait semblable à cette immense campagne engourdie sous la neige que, le front aux vitres, il contemplait en bâillant.
Le printemps éclata avec une violence soudaine. Un matin d'avril, Jacques, en route pour Arblay, marchait avec cette légèreté et cette allégresse que suscite, avec la vivacité persistante de l'air, la chaleur d'un soleil ranimé. Il se sentait gagné par la joie contagieuse de la nature en travail de résurrection.
La pensée des affaires qui l'amenaient à la ville n'avait pas encore dissipé cette ivresse printanière quand il vit tout à coup en face de lui une jeune femme vêtue de crêpe.
— Bonjour, Jacques. Vous ne me reconnaisse/ pas...
— Vous... vous êtes de retour...
— On dirait que cela vous surprend !... Depuis hier.
— Vous avez passé un bon hiver?
— Et vous ?
Elle éludait la question d'un air qui aurait pu paraître ironique à Jacques s'il avait eu la tète à observer quoi que ce fût. Mais à la surprise de la rencontre, dont il restait stupide, se joignait l'embarras causé par la demande de Geneviève. Il rougit en mentionnant l'accident de Jeanne, puis, sur deux mots d'intérêt sympathique murmurés par sa cousine, il changea de sujet et redemanda :
— Mais vous ? vous êtes contente de votre hiver ?
— Oh! tout à fait, merci.
Pourquoi prenait-elle, pour lui répondre, cet accent de gaieté méchante? Du coup, son éloquence déjà infirme fut paralysée. Il quitta brusquement Geneviève, sans même s'être informé de la santé de son mari.
Maintenant tout son entrain était tombé. Il était furieux de la timidité ridicule qu'il n'avait pu vaincre. Comme si vraiment c'avait été lui le coupable ! D'où venait cette sorte de frayeur que Geneviève lui inspirait ? Tous les raisonnements qu'il accumula ne refoulaient pas son trouble.
Revenu à Beauvoir, il raconta sa rencontre.
— Elle ne vous a pas annoncé sa visite ? questionna Jeanne.
— Nous avons à peine échangé quelques paroles.
— Sachant que je suis souffrante, elle viendra certainement... Et comment l'avez vous trouvée? ajouta-t-elle, en se rappelant que Jacques et elle, après leurs condoléances, avaient été d'accord que Geneviève n'était pas à son avantage.
— Tout à fait bien, répondit-il, avec le même accent que son ancienne amie avait eu pour prononcer des mots à peu près semblables.
Il regardait sa femme décolorée, amaigrie, avec son fade sourire et sa nonchalance exténuée : il la comparait à Geneviève, debout, dans la force de sa jeunesse, l'œil sombre où couvait une flamme, et la lèvre pareille à un fruit mûr. Il songea que l'une était son épouse pour la vie, et que l'autre appartenait à un rebut d'humanité. Il eut un frisson de colère, de jalousie et de dégoût. Et il s'avoua que son désordre intérieur avait le désir pour principe. Oui, les illusions étaient mortes, mais il n'est pas besoin d'amour, enfin, pour qu'un homme ait le vertige auprès d'une belle créature.
Effaré par sa découverte, il sentait se décupler sa crainte de se retrouver en présence de Geneviève. Le hasard se plut à la remettre sur son chemin. Cette fois, il ne fut pas pris à l'improviste : il la reconnut de loin qui descendait le trottoir opposé de la rue Gambetta. Aucune retraite n'était possible. Il fit quelques pas, hésitant sur la conduite à tenir, puis il s'arrêta, feignant d'être distrait par la contemplation d'une devanture. Dans la glace du grand magasin de nouveautés, — * ancienne Maison Aubert », — il vit Geneviève le dépasser, mais il eut la certitude qu'elle n'avait pas été dupe de son intérêt pour une vitrine où quatre pièces de lainage étaient drapées. Il se reprocha une attitude que la jeune femme était trop fine pour ne pas commenter à part soi : leurs rapports, déjà difficiles, se compliquaient encore.
Par bonheur, cette rencontre n'eut pas de lendemain : Geneviève trompa l'attente de Jeanne et ne parut pas à Beauvoir. Madame Laurière donna à son fils son opinion sur ce manque d'usages :
— Il n'y a pas de deuil qui tienne quand il s'agit d'une parente malade. Geneviève devait se déranger... Elle nous a, d'ailleurs, assez d'obligations... Occupez-vous donc des gens !...
Mais il y avait trop de contradictions dans l'àme
de Jacques pour qu'il fût satisfait de ce qu'il avai souhaité. Il se surprit à espérer les entrevues qu'i redoutait : peut-être en jaillirait-il enfin quelqu lumière. L'absence d'émotions lui faisait paraît r les journées plus fastidieuses. Quand il se rendai à cheval à l'une des terres sises en aval d'Arbla^ il se détournait de son itinéraire le plus direct il gagnait un mauvais chemin bordé par le mu de la propriété Golombet. Ce vieux mur bossue au delà duquel Geneviève menait une existenc mystérieuse, l'attirait comme un aimant. Le fror fouetté parles branchages qui dépassaient la crête il se haussait sur ses étriers, mais aucune brèch n'était assez profonde pour permettre à son regarde plonger. Un jour il mit pied à terre pourappli quer l'œil à la serrure d'une porte de service sans doute condamnée depuis longtemps, comm l'attestaient les cordelettes de lierre qui 1 masquaient à moitié : il ne vit que de l'ombr verte.
Venu chez sa sœur pour y passer quinze jours de permission, Adrien de Germoise attendit une semaine avant de monter à Beauvoir. Il se rappelait le peu de cas que son cousin avait fait de sa présence pendant les quelques mois de son séjour à Arblay, entre la mort de sa mère et son départ pour le régiment.
Jacques ne s'était en effet nullement privé de montrer grise mine au fâcheux lorsqu'il ne réussissait pas à l'esquiver. Non seulement Adrien, tout enflé de vanité nobiliaire, était atteint d'un snobisme exaspérant, mais en outre, avec l'inconscience de la bêtise, il se comportait en goujat. S'il avait eu un peu de tact, il aurait évité ses
continuelles plaisanteries massives sur les beaux parents et sur le mari de sa sœur. Jacques étai horripilé par cette indélicatesse qui marquait plu encore l'humiliation de Geneviève.
Or, Adrien fut bien étonné d'être accueilli cetti fois comme un heureux messager, et son largi visage, d'abord grognon, s'épanouit sans ran cune. Il bavarda copieusement, entrecoupant L récit de ses fredaines de considérations sur L chic et la naissance des officiers de son régimen de dragons. De l'affaire, il omettait de blague sa nouvelle famille.
Après avoir écouté avec flegme, Jacques amen; la conversation sur le seul point qui l'intéressât car, s'il avait reçu cordialement son cousin, c'es qu'il l'avait vu venir à une heure où il lui fallai à tout prix entendre parler de Geneviève.
— Ah ! mon vieux, dit Adrien, il y a de quoi de venir enragé, dans ce moulin! Voilà huit jours qui j'y suis et j'en ai déjà plein le dos. Le papa Golombetàpeu près gâteux, la maman Golombetqu ne pipe pas, mon beau-frère qui s'abrutit de plu: en plus ! Tu nous vois d'ici, Geneviève et moi, su ce banc de mollusques... Mais, ma parole, je croi qu'à la longue ça se gagne ! Je ne reconnais plu Geneviève : elle qui était allante et plutôt gaie
il n'y a plus moyen de la remuer. Elle fait une de ces figures ! Cela se comprend : ce n'est pas une vie que de lire des romans du matin au soir; mais quand je lui dis de sortir, de voir du monde, de se distraire, elle a l'air furieux. Je voulais l'amener ici : pas mèche!... Et, tu sais, quand elle a une idée dans la tête...
Jacques était édifié. Pendant une seconde, il éprouva une satisfaction de méchanceté à savoir Geneviève malheureuse, puis il ne ressentit plus que de la pitié. Maintenant que, punie, elle mesurait son erreur, il n'hésitait pas à pardonner.
— Je compte que tu viendras me voir avant mon départ ! dit Adrien en s'en allant.
Ce fut chose convenue. Et, le lendemain, Jacques, ne maîtrisant plus son impatience, tint sa promesse. Fort de posséder le secret de Geneviève, il redoutait moins de l'affronter. Son coeur battit cependant lorsqu'il s'engagea sous la voûte de la manutention, où stationnait un camion chargé de sacs poudreux. De loin il salua M. Colombet qui, au fond de la cour, se dirigeait vers son bureau, le dos courbé, le chef branlant, et qui ne le reconnut pas, et il monta dans le parc.
C'était toujours le même délabrement d'une propriété dont les maîtres, âgés et tristes, ne
s'intéressent plus à rien. La présence attentive de la nouvelle fille de la maison ne se faisait sentir nulle part. Et c'était un aveu du dégoût de celle qui aurait pu régner ici librement que cette avenue ravinée, ces arbustes gelés pendant l'hiver et que l'on oubliait d'arracher, et ces pelouses à l'herbe folle.
Avec un œil de propriétaire campagnard, Jacques jugeait ces négligences. Tout à coup, à quelques mètres de lui, il découvrit André, assis sur un pliant, clans le triangle d'ombre projeté par un déodora solitaire. Du foin jusqu'aux genoux, un large chapeau de paille enfoncé sur les oreilles, le mari de Geneviève se livrait à sa manie favorite. Son chevalet posé de travers montrait un bariolage minutieux qui prétendait représenter le vallon ensoleillé de la Reume bloqué par l'empilement grisâtre des maisons d'Arblay. Le peintre était tellement à sa besogne qu'il ne remarqua point le passage du visiteur. Comme un écolier appliqué, il tirait la langue sur sa lèvre molle et, d'effort autant que de chaleur, des gouttes de sueur lui perlaient au visage.
A mi-hauteur du parc, la maison, cube vulgaire coiffé de tuiles, sommeillait, la plupart des volets clos à l'ardeur du jour. Jacques attendit
une réponse à son coup de sonnette. Une bonne rustique l'introduisit au salon. Ebloui par la lumière du dehors, il entra en aveugle dans cettepièce obscure.
— Je crois qu'Adrien est sorti...
Une forme noire s'était dressée devant lui, et il entendait la voix de Geneviève. Violemment saisi, il balbutia des excuses à son indiscrétion et à son saisissement.
— Mais vous ne me gênez pas du tout. Vous voyez... je lisais, dit-elle en refermant un livre. Adrien n'est probablement pas allé bien loin; il serait vexé de vous manquer... Je vais faire prévenir mon mari.
— Non, non... je ne veux pas le déranger.
Le pas dangereux franchi par surprise, Jacques s'enhardissait pour combattre l'intrusion du témoin le plus insupportable. La pénombre favorisait son audace.
— Je l'ai aperçu en montant, ajouta-t-il, si absorbé par son travail...
— Ah I oui, dit Geneviève, sur un ton qui dénonçait toute sa pensée.
Elle s'assit et s'informa de la santé de Jeanne.
— Elle va beaucoup mieux, je vous remercie. Brièvement, Jacques écartait le spectre gênant
de sa femme. Geneviève n'insista pas. Maintenant il ne restait personne entre eux.
— Vous... Adrien m'a dit que vous lisiez beaucoup, dit Jacques en regardant la couverture qui faisait une tache jaune sur la table.
— C'est exact. Vous allez vous moquer de moi : j'ai la passion des romans.
— Pourquoi voulez-vous que je me moque?
— Parce que vous devez mépriser ces balivernes.
— Je suis un homme si sérieux! dit Jacques amèrement, car il avait senti l'ironie. La vérité, c'est que je n'aime guère les romans, en effet. Ils m'attristent; ils ont généralement si peu de rapport avec la réalité !
— C'est bien pour cela qu'ils me plaisent ! Geneviève s'exprimait si agressivement que
Jacques n'osa pas confesser qu'une cause identique justifiait leurs goûts opposés. Il y eut un long silence. Silence qui semblait ne devoir jamais finir, et pendant lequel les yeux du visiteur, accoutumés à l'obscurité, se repaissaient d'un spectacle trop significatif.
Dans ce salon mesquin et suranné de petites gens d'autrefois, rien ne trahissait le soin d'une jeune femme à y mettre un peu de sa vie. Entre
les murs où les barbouillages de son mari étaient accrochés comme par dérision, elle restait une étrangère confinée dans une morne solitude.
— Savez-vous, demanda enfin Geneviève, que notre voisin, mon grand-oncle Aubert, est mort ce matin?
Jacques ignorait cette nouvelle qui survenait comme le talisman le plus propre à lui délier la parole. Le nom d'Aubert éveillait tant de souvenirs auxquels ses pensées présentes étaient enchaînées étroitement ! Il lui devenait facile de se faire entendre à mots couverts. Avec une verve acrimonieuse, il railla le vieux couple égoïste, bigot et impitoyable. Il fit des Aubert le symbole de toutes les puissances malfaisantes de la province, acharnées contre le bonheur d'autrui. Geneviève, en ne l'arrêtant point, lui donnait une approbation tacite qui soutenait son audace. Assise dans le coin d'un canapé et considérant le parquet, une joue dans la main, elle écoutait avec une attention concentrée.
Tout à coup elle leva la tête, et, dardant sur Jacques un regard de feu :
— A qui s'applique donc votre éloquence? demanda-t-elle. Vous êtes heureux, vous !
Il eut un rire de nerfs.
— Heureux! Avez-vous pu le croire?
— Pourquoi en aurais-je douté?
— Pourquoi?
Et la voix de Jacques baissa.
— Parce que vous saviez... que personne n'est libre.
— Oh! Jacques, vous, un homme!...
Délices de ce reproche par quoi l'amitié de jadis s'avouait reformée ! Jacques eut la sensation de revenir à l'air et à la clarté au sortir d'un sombre dédale. Sa tension un peu factice se relâcha ; il redevint simple et entièrement luimême.
— Non, pas un homme, hélas ! Vous rappelezvous nos vacances à la Prairie? J'étais un petit garçon docile... Et puis, ce seraient trop de choses à vous dire...
— Et vous me les direz... Car si quelqu'un doit vous comprendre... Vous avez tout deviné, n'est-ce pas ?
Il ne trouva rien à répondre ; l'émotion l'étouffait. Geneviève dit, les dents serrées :
— Ah! qu'ai -je fait?
— Qu'avons-nous fait tous deux? murmura Jacques.
Au bruit d'une porte qui battit dans la mai-
son, ils tressaillirent, et ils se regardèrent de coin comme des complices. Pendant un long moment ils se turent. Ils sentaient profondément la volupté dangereuse de leur tête-à-tête silencieux. Enfin Jacques se secoua et dit :
— Adrien ne rentre pas.
— Vous reviendrez demain... Vous allez me trouver égoïste : maintenant que je vous plains, il me semble que je suis moins malheureuse.
— Ne me plaignez pas : je ne le mérite plus.
Il avait une telle expression d'ivresse que Geneviève n'hésita point sur le sens de cette phrase énigmatique. Elle s'épanouit.
— Vous vous souvenez? dit-elle. Nous étions de grands amis autrefois. Je pense bien souvent à ces vacances dont vous me parliez tout à l'heure. C'était un bon temps... Malgré mademoiselle Barbin ! ajouta-t-elle en riant.
Elle évoquait les scènes du passé, les menus épisodes de leur existence enfantine, les gronderies de madame Laurière, les visites aux voisins, les balourdises d'Adrien, les indignations de « mademoiselle ». Jacques rivalisait à témoigner de mémoire.
— Vous vous rappelez?...
— Vous vous rappelez?...
2Si LE SERVAGE
Et, dans la vivacité de son entrain, Geneviève s'oublia :
— Tu te rappelles ?...
Et, rougissante, elle se tut brusquement. Jacques frémit tout entier. Au choc de ce tutoiement, son cœur débordait :
— Oui, s'écria-t-il, alors nous nous disions: « tu », et maintenant que nous en avons perdu l'habitude, nous ne pouvons plus la reprendre, à cause des autres.
— Ah ! les autres ! . . .
Geneviève se levait d'un air de défi, en haussant les épaules. En même temps, Jacques était debout devant elle.
— Les autres ! répéta-t-elle, je les déteste, tous, tous, tous I
A deux pas de lui, brûlante de révolte, elle montrait des dents luisantes entre ses lèvres gonflées de sang. Il recevait son haleine et l'odeur de moiteur émanée d'elle. Il eut le vertige. Mais tous deux ensemble firent le geste qui les noua dans un embrassement passionné.
Ce n'était plus le même homme qui repassait sous cette voûte où, il y avait une heure, il s'était engagé avec inquiétude. Jacques marchait comme ivre d'un vin joyeux, et le monde autour de lui était transfiguré par son ivresse. Sa raison dispersée ne se rassemblait point. Du doute à la certitude, du vide à la plénitude, le passage n'avait pas eu de degrés. L'attente de toute son existence s'était réalisée trop vite. Il avait seulement la conscience de naître à une vie merveilleuse.
Au moment où, quittant le pont, il tournait dans la rue de la République, il se trouva nez à nez avec sa tante Marie-des-Anges. Le bon visage rose et ridé de la religieuse exprimait la désolation.
— Quel malheur, n'est-ce pas? dit-elle, levant les mains hors de ses manches. Tu viens de làbas?
— D'où donc? demanda Jacques, avec un sourire hébété.
— Comment! tu ne sais pas?... INous avons perdu ce pauvre monsieur Aubert.
— Ah ! oui, on m'avait dit, en effet...
— Quelle perte! geignit la religieuse. Un homme si excellent! Un si saint homme!... Mais ce n'est pas lui qu'il faut plaindre: il a sa récompense. Mademoiselle Méranie va se trouver bien seule. Elle a grand besoin d'être réconfortée, d'être entourée. Ils étaient si unis !
Et, baissant le ton, elle ajouta confidentiellement :
— Il paraît qu'il lui a tout laissé.
« Gela m'aurait étonné si elle ne m'avait pas parlé de l'héritage ! » pensa Jacques, en continuant son chemin.
Mais, ce qui l'eût hier exaspéré le divertissait maintenant. Rien ne comptait plus que son amour.
Son secret était trop pesant et trop beau pour qu'il le tînt renfermé : il gagna dans la ville haute la ruelle où demeurait Louis Falque. Celait
justement l'heure où le professeur revenait du lycée.
Avec ses fenêtres encrassées donnant sur une cour étroite, l'escalier était obscur en toute saison. En approchant du dernier palier, Jacques perçut un bruit de voix assez insolite, car la maison, dont les modestes locataires étaient employés au dehors, restait toujours silencieuse dans la journée. Les voix venaient de la chambre de Louis Falque. Jacques, contrarié, hésita, devant la porte, s'il frapperait ou s'en retournerait, et il allait se résoudre à ce dernier parti, quand il s'immobilisa, l'oreille tendue. A certaines paroles qu'il avait distinguées, il savait quel était le visiteur de son ami, et il devinait l'objet de leur conversation.
A l'occasion d'une grippe, le professeur avait fait, l'hiver passé, la connaissance d'un médecin qui, pour plusieurs raisons, ne possédait à Arblay que la petite clientèle. Dans la société des Laurière, on eût mieux aimé succomber sans secours que de l'appeler à son chevet. Ce n'était point que le docteur Vermeil fût bourru, — il l'était en effet, — ni qu'il fût ignare, — car il passait pour le meilleur médecin de la ville; — mais, chose plus capitale, il vivait maritalement avec
une maîtresse et faisait de la politique. Aux dernières élections, il avait été envoyé à l'hôtel de ville par les électeurs de son quartier populeux, qui étaient surtout riches de reconnaissance.
Bien que peu liant, le médecin s'était pris d'affection pour son malade. Comme tous ceux qui ne s'arrêtaient point à l'extérieur ingrat du jeune homme, il avait été conquis par sa franchise, par ses enthousiasmes chaleureux et naïfs, par tout ce qu'il y avait de noble dans son existence de travailleur solitaire, courageux et plein de foi en l'avenir malgré les difficultés quotidiennes.
En apprenant cette liaison avec un homme dont il serait demain l'adversaire, Jacques s'était inquiété. Sans les avoir jamais discutées, il partageait les préventions de son entourage contre le médecin, et, s'il ne demandait pas mieux que de les sacrifier aux affirmations contraires de Louis Falque, il ne demeurait pas moins gênant pour lui d'être exposé à se rencontrer avec un personnage trop signalé pour qu'il lui fût permis de le connaître. Louis avait fort bien compris la situation et l'avait rassuré: le docteur Vermeil, très affairé, ne fréquentait pas la mansarde.
Or, depuis quelque temps, le Nouvelliste cTAr-
blay, préparant les élections, avait, sous une rubrique intitulée: « Un coup de balai, s. v. p. », commencé une campagne, dite de moralité, contre les conseillers en exercice. Campagne, relativement à certains, facile à mener, mais l'honorabilité du médecin ne prêtait pas à la critique. On ne s'en acharna que davantage, et l'on s'en prit à ses mœurs sous le prétexte qu'il vivait en concubinage ; les allures équivoques de sa maîtresse - autorisaient d'outrageantes plaisanteries. Jacques était d'accord avec son ami pour s'indigner de ces attaques monstrueuses à la vie privée, et il enrageait que sa candidature lui donnât apparence de les contresigner.
Pour que le médecin se trouvât aujourd'hui chez Louis Falque, il avait fallu un bouleversement dans son caractère et dans ses habitudes. Jusqu'alors il avait méprisé stoïquement les injures qui le déchiraient, feignant, même devant ses intimes, d'en ignorer la teneur. Mais un dernier article l'avait vaincu. Cet homme, toujours sombre et contenu, avait eu besoin de crier sa douleur et sa colère, et il avait choisi le jeune camarade dont le cœur loyal et l'isolement faisaient le confident le plus sur.
Quand les hommes de ce naturel perdent la
mesure, ils atteignent à l'extrême de la violence. Louis ne reconnaissait plus celui qui, d'ordinaire, s'exprimait sourdement dans sa grosse barbe noire, comptant et pesant les mots, le front contracté comme par un effort d'attention. Il écoutait un furieux qui ne s'arrêtait de tempêter que lorsqu'un enrouement de larmes lui obstruait le gosier. Très impressionné, il essayait de placer, par- ci, par-là, un mot de sympathie et de raison.
— Ah! les misérables, vociférait le médecin. La moralité ! ils osent parler de la moralité d'autrui! Jésuites!... Je suis un honnête homme, moi! et ma femme, oui, ma femme, une honnête femme!... Combien de ces piliers de sacristie n'en pourraient pas dire autant ! Vous ne le connaissez pas comme moi, cet Arblay. Ah ! si je voulais raconter tout ce que je sais !...
Et, emporté par le ressentiment, il racontait, sans se demander en quoi ces histoires locales pouvaient intéresser quelqu'un d'étranger à la ville. Mais il parlait utilement pour un auditeur invisible qui, sur le palier, cloué par la curiosité, retenait son souffle.
— Tenez, continuait le docteur Vermeil, il est mort, ce matin, un de nos richards, le cagot d'entre les cagots, monsieur Aubert, pour ne pas
le nommer. Quand lui et sa sœur me rencontraient, ils auraient vu le diable en personne qu'ils n'auraient pas fait une autre grimace. Cela n'empêche pas qu'ils ont laissé leur frère crever de faim à leur porle, et que la femme du défunt Louis Aubert a été assassinée, c'est le mot, par les mauvais procédés de sa belle-sœur. Mais allez vous informer clans notre bonne société, et l'on vous dira que je calomnie de braves gens. Pensez donc! Toute leur fortune est acquise aux couvents... C'est comme l'affaire de l'abbé Laurière... C'est nous, les anticléricaux, qui l'avons forgée de toutes pièces... Et c'est moi, sans doute, qui ai fait les enfants naturels de notre grand homme, Laurière aîné, qui traînent la misère aux environs !
Il lâcha un rire haineux, puis il reprit :
— Ah ! ils sont forts, nos juges impitoyables ! Malgré leurs jalousies, leurs querelles d'intérêts, ils ne forment qu'une masse devant l'ennemi. Ils nient leurs scandales, et, quand il n'y a pas moyen de les étouffer, ils jettent avec désinvolture le coupable par- dessus bord, et la vague se referme sur lui... Et ce sont ces gens-là qui payent des manœuvres pour me couvrir de boue!
— La politique est une triste chose ! dit Louis
Falque. Et voilà qui n'est pas pour me réconcilier avec elle.
Jacques entendit son ami développer une théorie qu'il connaissait bien. Le professeur vivait dans un rêve trop pur pour comprendre la nécessité de se salir les mains à la besogne.
— Vous n'avez peut-être pas tort, dit le médecin, mais il faut se dévouer. On ne peut pas abandonner Arblay à ces imbéciles. Songez que, pour nous faire pièce, ils laisseraient la population s'empoisonner avec des eaux malsaines.
Quelqu'un gravissait l'escalier : Jacques, craignant d'être surpris en posture d'espion, dut redescendre. Chemin faisant, il se remémorait la chronique scandaleuse qui lui avait été révélée. Il n'était pas en goût de philosopher aujourd'hui ; mais, tout de même, quelle fameuse satisfaction c'était de savoir que tout ce monde, contre lequel il avait été en révolte, n'était pas à la hauteur des apparences ! Désormais il n'aurait plus le sentiment d'être un galeux au milieu de brebis sans tache. Dire qu'il ne s'était jamais douté de rien 1 Le docteur Yermeil avait raison : ils étaient vraiment forts !
Il regretta, s'en amusant, de n'avoir pas appris le fin mot de l'histoire de l'abbé Laurière, duquel,
en effet, on parlait rarement dans la famille, depuis des années qu'il avait quitté le pays. 11 pensa au navrement que son père avait dû éprouver à cette occasion, car lui du moins conformait sa vie à son rigorisme; mais il était plus probable que M. Laurière avait refusé de se rendre à la pénible évidence.
En arrivant à Beauvoir, il trouva Jeanne devant la maison, étendue sur sa chaise longue en osier.
— Le crépuscule vous rend rêveuse? dit-il. Vous êtes poétique!
— Oh ! non, protesta-t-elle. Je pensais à une erreur dans mes comptes de ménage... Vous avez vu Adrien?
— Il était en promenade. Il faudra que j'y retourne demain... Mais j'ai vu Geneviève. Toujours la même : le mariage ne lui réussit pas.
— Pauvre Geneviève! Dès que je pourrai sortir, je me promets d'aller là-bas. Je ne lui en veux aucunement de n'être pas venue.
— Ma mère vous grondera, elle qui est à cheval sur les principes ! dit Jacques en riant.
— Tant pis ! je serai grondée. Il me semble que c'est à nous de chercher à distraire Geneviève. Nous l'attirerons un peu à la maison... Est-ce que j'ai tort?
Son visage blême et creusé souriait à la gaieté si rare de son mari.
— Vous avez grandement raison, dit Jacques.
Il songea qu'il faisait un fameux hypocrite. Cette constatation accrut sa bonne humeur : hypocrite, il suivait enfin la loi commune.
Après avoir essayé plusieurs des grosses clés rouillées du trousseau qui cliquelait dans sa main, Adrien finit par venir à bout de la serrure rebelle. Il tira à lui la porte obstruée par la retombée du lierre et sortit :
— On ne passe pas souvent par ici ! remarqua-1- il en touchant du pied une grosse pierre qui avait roulé au milieu du chemin.
Il inspectait l'endroit, nouveau pour lui. Le mur du parc, par- dessus lequel les châtaigniers projetaient leur ombre, s'allongeait surtout dans la direction d'Arblay ; sur la droite, il tournait bientôt pour dégringoler au fond de la vallée. Des rangées de vignes, morcelées par des clôtures
basses en pierre sèche, couvraient le plateau. Quelques toits de maisons de paysans apparaissaient.
— Eh bien, qu'est-ce qui te fait rire? demanda Adrien en revenant vers sa sœur, qui était restée sur le seuil.
— Moi? rien du tout.
— Enfin ! il n'est pas trop tôt que l'on te voie de bonne humeur ! dit le jeune homme, peu curieux de sa nature. Et maintenant que tu sais ce que tu voulais, je crois que cela suffit.
— Oui, Jacques ne va probablement pas tarder...
Adrien referma et tira la clé.
Geneviève riait encore, à part soi, des mots qui avaient frappé son regard, aussitôt la porte ouverte. Au bas du débris délavé d'une affiche électorale qui y était collée, d'énormes majuscules proclamaient :