ASSEZ DE MENSONGES
Quelle étonnante coïncidence que de lire à cette place l'affirmation qui jaillissait de son cœur !
Tout à l'heure, en se promenant dans le parc avec son frère, elle cherchait la solution du pro-
blême, qui depuis la veille la tourmentait : par quel moyen revoir Jacques sans témoins et sans être à la merci du hasard des rencontres? Et soudain, en apercevant cette sortie condamnée, elle avait eu l'intuition que le salut était là. Prétextant le désir bien naturel de se rendre compte des lieux, elle avait envoyé Adrien prendre un trousseau de vieilles clés sans emploi, qui était accroché dans un coin du vestibule.
« Assez de mensonges ! » disait l'affiche, et, précisément, Geneviève voyait la vérité entrer dans sa vie par cette porte, car il n'y avait plus pour elle d'autre vérité que l'amour.
Jacques eût sans cloute beaucoup rabattu de sa fierté s'il avait pu déchiffrer le grimoire confus des sentiments de la jeune femme. Ingénument il avait tout simplifié, et le passé, auparavant si obscur, lui était apparu lumineux: il voyait Geneviève suivre une route semblable à celle qu'il avait parcourue, victime comme lui de la contrainte, éprise comme lui dès toujours, jusqu'à l'instant où, aboutissant tous deux au même carrefour, ils étaient tombés dans les bras l'un de l'autre.
La réalité était différente. En même temps qu'un sacrifice à l'amour filial, c'avait été un
mouvement de rébellion contre la destinée qui avait décidé Geneviève à consentir à un mariage abject. Aux sophismes raisonnables qu'elle se donnait pour excuses elle ne se prenait qu'à moitié. Elle cherchait un affranchissement: la honte et le dégoût la rendirent encore plus esclave que la pauvreté. Elle éprouva l'épouvante physique de l'approche de ce mari qui du moins l'épargna, effaré par cette épouvante. Intelligente et cultivée, elle subit le supplice du tête-à-tête avec ce vieil enfant borné avec lequel tout échange d'idées était impossible. Comme une garde-malade, elle traînait à sa remorque un infirme encombrant.
Pendant son voyage de noces sur le littoral méditerranéen, elle avait rougi plus d'une fois en surprenant certains regards étonnés devant le couple paradoxal qu'elle faisait avec son mari. Dans ce pays où la joie de vivre s'exhale du sol avec l'odeur des jardins, tout criait l'atrocité de sa condition. Hier, confinée dans un milieu plus que modeste, sevrée de la vue même du plaisir, elle avait rêvé des formes riantes de l'existence, telles que peut les concevoir une imagination livrée à elle-même. Ici, ses découvertes s'accompagnaient du regret de n'en pouvoir jamais
profiter. Le spectacle de la nature et de l'humanité en fête la démoralisait ; des bouffées de colère lui montaient au cerveau.
Puis, rentrée à Arblay, et dès la soirée de contrat de Jacques, elle s'était aperçue que dans cette nouvelle patrie elle ne recevrait pas intégralement le salaire de sa vilenie. On lui faisait trop sentir qu'elle avait eu de la chance, et les Colombet n'étaient pas assez brillants pour que son humiliation lui fût dorée par la fortune. Le marché qu'elle avait conclu ne s'accordait pas avec un sort de petite bourgeoise honnête. Sans affection après la mort de sa mère, sans intérêt, sans distractions, elle se rongeait d'ennui entre des vieillards cacochymes et son mari encore abêti par sa marotte picturale. Elle n'était pas née et n'avait pas été élevée pour végéter dans un cadre aussi vulgaire. Les bontés de ses beaux-parents ne la touchaient point tant ils lui témoignaient maladroitement l'obligation qu'ils lui avaient, tendant le dos à sa mauvaise humeur comme s'ils avaient compris la mériter.
Comme l'enfant rageur qui se frappe lui-même, elle aggravait son état, s'enfonçait volontairement dans sa solitude afin de pouvoir mieux la maudire. Elle ne cherchait de ressources que dans la
lecture; mais les ouvrages d'imagination qu'elle dévorait la surexcitaient davantage en étalant sans cesse devant elle le spectacle des passions de l'amour auxquelles il lui était interdit de goûter. Elle devint, sans rien d'angélique, pareille à la princesse des contes de fées qui, enfermée dans une tour, attend sa délivrance de quelque héros inconnu.
Héros de piètre envergure que Jacques, et manquant de toutes les vertus propres à lui valoir ce nom. Mais il était l'amant possible! Geneviève se souvint de la timide dévotion de son petit cousin de jadis; elle se rappela cette nuit où, sur la route de la gare, il avait gardé sa main dans la sienne, douce pression dont elle avait frissonné de plaisir. Et elle devina tout de suite la force de l'empire qu'elle continuait à exercer sur lui, lorsqu'il se montra devant elle avec des yeux fuyants et des paroles mal assurées. Aucun doute ne lui fut plus permis le jour où elle le surprit qui cherchait gauchement à l'éviter. Déjà elle tenait d'Adrien, pourtant peu perspicace, que son cousin ne paraissait pas se louer beaucoup du mariage.
La certitude d'être aimée ne pouvait donner à la jeune femme qu'une joie incomplète : Geneviève
présumait combien son ignominie devait éclater aux regards de Jacques; partant, l'amour, au lieu de le rapprocher d'elle, le faisait s'écarter avec mépris. Sentiment très humain, elle en voulut de ce mépris à celui à qui elle avait donné le droit de l'éprouver. Elle nourrit contre lui une sorte de rancune, faite de honte et de dépit, rancune qui s'accroissait à mesure que se prolongeait son attente de la réalisation d'une absurde espérance... Or Jacques était enfin venu se déclarer. Et ce n'était pas tant lui-môme que l'on accueillait en sauveur qu'un personnage imaginaire créé par les démons de la révolte et de l'amour...
Au moment de rentrer dans la maison, Geneviève et Adrien aperçurent Jacques. Ils allèrent au-devant de lui. Mais, cette fois, le visiteur avait été reconnu par André Golombet, assis comme la veille devant son chevalet à l'abri du déodora. Jacques crut devoir complimenter l'artiste.
— Non, non, ce n'est pas tout à fait ça, dit André qui ne savait trop s'il devait s'abandonner à sa satisfaction ou se méfier d'une raillerie.
— Adrien, va donc me chercher mon ombrelle, dit Geneviève : le soleil est terrible.
Aussitôt que son frère se fut éloigné :
— Venez -vous? demanda-t-elle à Jacques.
Celui-ci n'osait pas planter là André avec cette
désinvolture. Il s'excusa :
— Nous vous laissons à votre travail.
— Faites donc, faites donc !
Et déjà, s'emplâtrant les doigts sur sa palette, il clignait des paupières et se remettait à l'œuvre avec une complaisance dont tout autre, moins préoccupé que Jacques d'une seule pensée, aurait souri.
— Quand nous verrons-nous? Comment faire? Jamais nous ne pourrons être seuls.
Les yeux à terre, il parlait vite, et à voix basse.
— Jamais? interrompit triomphalement Geneviève. Mais demain, tous les jours, si tu veux!... Connais-tu le chemin qui longe là-haut la propriété?
— Si je le connais!,.. Que de fois...
Et il se rappela la porte à la serrure de laquelle il avait un jour collé son œil indiscret. Adrien reparaissait, brandissant l'ombrelle.
— Jeudi, à trois heures, dit Geneviève. Il vaut mieux attendre qu'Adrien soit parti. Tu n'auras qu'à pousser : je serai là.
Jacques blêmit, et murmura un « oui », sans force pour ajouter un mot d'amour reconnaissant.
— Je ne sais pas si l'honneur t'en revient, dit Adrien qui, par fatalité, ne perdait aucune occasion de mettre les pieds dans le plat, mais depuis hier Geneviève est méconnaissable.
— Tu ne crains rien ?
C'avait été la première parole de Jacques, aussitôt que, la porte refermée, Geneviève se fut abattue sur sa poitrine.
— Oh ! nous sommes au bout du monde, ici ! Il n'y vient jamais personne.
Geneviève se souciait peu de la prudence, mais l'état de ce coin du parc confirmait son dire. Mauvaises herbes et bois mort couvraient l'allée, et le fourré sous les grands arbres avait une telle épaisseur qu'il était impossible de soupçonner le toit de l'habitation, située à cent mètres plus bas à peine.
La tranquillité de sa complice rassura Jacques,
et il goûta mieux sa joie. Mais il lui fallut une longue habitude de ces rendez-vous clandestins pour qu'il cessât de tressaillir quand le surprenait un bruit, coup d'aile ou cri d'oiseau dans les branches, roulement d'un char sur le chemin, appel montant du fond de la vallée. Toujours, lorsqu'il se promenait au côté de Geneviève, il modérait sa voix et s'appliquait à marcher à pas légers.
— Chaque jour, à la même heure, à tout hasard je t'attendrai, avait dit Geneviève, à la fin de cette première entrevue qui n'avait guère été qu'un long baiser silencieux.
Le lendemain, dès le matin, la lourdeur brûlante de l'atmosphère présagea de l'orage. Jacques désespéré, surveillait la métamorphose menaçante du ciel. Aux premiers ronflements de la foudre, il se mit tout de même en chemin. Il avait à peine dépassé les limites de Beauvoir que de larges gouttes s'aplatirent sur la poussière. Soudain la rafale coucha les champs, et une trombe de pluie et de grêle s'abattit. Il fallut gagner un refuge.
Mais il lui en coûtait trop de renoncer. A la première éclaircie, il quitta le hangar où il s'abritait et se hâta. Essoufflé, trempé, sali de boue, il arrivait à l'heure dite pour n'avoir plus, sem blait-il, qu'à regretter sa course inutile.
— Tu es là !
Par son exclamation, Jacques avouait sa surprise à la vue de Geneviève qui, la porte entrebâillée, guettait sous un parapluie où tambourinaient les gouttes secouées par les branches. Elle répondit :
— Oh ! je savais bien que tu viendrais tout de même... Mais nous n'allons pas rester là à nous mouiller. Suis-moi.
Et elle se sauva en riant.
A l'extrémité de l'allée, au tournant du mur de clôture, s'élevait un kiosque rustique, coiffé de chaume. Jadis, en des temps plus heureux, monsieur et madame Colombet venaient souvent s'y reposer ou y recevoir leurs amis. Depuis des années, il demeurait à l'abandon, meublé d'une table boiteuse, de chaises en fer et d'un sofa dont la bourre sortait par une déchirure. Les profondeurs du toit, le mur circulaire, les fenêtres aux carreaux multicolores étaient garnis de toiles d'araignées. Telle quelle, et malgré sa poussière et son odeur de moisissure, cette retraite où l'ouragan, qui se ranimait, les isolait encore davantage, était un paradis pour des amants. Ce fut leur chambre nuptiale.
Dès lors, Jacques ne vécut plus que pour con-
cilier les exigences de sa vie publique avec celles de sa vie amoureuse. Pleinement heureux, son humeur ne tournait que si un obstacle imprévu se mettait à la traverse de ses combinaisons. Loin d'imiter Geneviève qui, la première joie du triomphe épuisée, se reprenait à maudire le sort, il ne sentait plus ses chaînes.
— Comment! tu trouves que c'est une existence que celle-là! s'écriait parfois avec une pitié grondeuse Geneviève, redevenue auprès de lui l'aînée, comme dans leur enfance. Nous voir entre deux portes ! Nous cacher comme des malfaiteurs !... Et le reste du temps qu'en fais-tu ?
Il n'était pas si intransigeant et n'allait pas gâter le bien par le désir d'un mieux irréalisable. Éclairé sur le passé, dénué de jalousie, rassuré quant aux risques, il se contentait d'aimer. Il prenait même un singulier plaisir dans l'exercice d'une tartuferie, grâce à laquelle le monde et lui-même étaient satisfaits. L'ère de discorde, ouverte par le besoin de franchise, était close. Maintenant rien ne le touchait plus, en dehors du seul objet qui comptât. Il se soumettait avec indifférence à toutes les servitudes. M. Laurière le jugeait raisonnable: M. Formigeon le traitait en compère; Jeanne et madame Laurière remar-
quaient avec agrément l'amélioration de son caractère. Tout Arblay disait sa louange.
Ce bonheur devait durer autant que les beaux jours et finir avec eux. Dans le kiosque humide où, frissonnants, les deux amants se retrouvaient, après une semaine de bourrasques automnales qui les avait empêchés de se rejoindre, il fallut bien songer aux difficultés prochaines. Jacques perdit contenance quand Geneviève parla de découvrir quelque gîte sûr dans la ville.
— Hélas ! soupira-t-il, tu n'y penses pas, ce serait une folie.
— Tu seras donc toujours peureux ? Tu croyais que ce serait une folie de nous voir ici. Et tu as pu juger!...
— Je te défie bien de te promener dans Arblay sans que l'on s'occupe de savoir où tu vas. Nous serions perdus tout de suite.
— Eh bien, perdons-nous ! dit Geneviève avec un soudain emportement. Ah ! tu prends ton parti des choses !...
Elle lui fit une mauvaise querelle.
— Si tu m'aimais davantage, tu ne t'inquiéterais pas tant des autres. Mais moi, si tu me le demandais, je sortirais d'ici sur l'heure pour te suivre n'importe où !
Ce n'était pas une bravade. Jacques, honteux de sa pusillanimité, promit de chercher un arrangement.
Les événements l'affranchirent bientôt du souci d'accommoder la sagesse avec la plus dangereuse imprudence. Tandis qu'il s'obstinait à dénicher un pied-à-terre introuvable, l'intempérie, qui cette fois annonçait l'hiver, coupa court aux rendezvous. Un jour, Geneviève vint en visite à Beauvoir. Depuis quelque temps elle s'était guérie de sa sauvagerie et elle se montrait beaucoup, prenant d'ailleurs en public un air insolent, comme de bravade, que l'on était unanime à critiquer sévèrement, mais nul n'en soupçonnait les raisons.
Imperturbable, elle fit part à Jeanne de son départ imminent pour le Midi : le médecin de son mari ordonnait ce déplacement salutaire. Du coin de l'œil, elle observait Jacques qui, abasourdi par la nouvelle, ne plaçait pas un mot dans la conversation. C'était évidemment pour lui qu'elle était venue et qu'elle parlait; mais il ne comprenait pas pourquoi elle affectait, en présence d'une telle catastrophe, cette sorte de sang-froid cruel.
Quand il la reconduisit, dans le vestibule, elle lui glissa laconiquement :
— Viens demain. Ce seront nos adieux...
— Mais... ce n'est pas possible ! balbutia-t-il ; tu pars ?...
— La femme doit suivre son mari.
Sa fureur éclatait sous la plaisanterie. Elle souffrait moins de quitter son amant que d'y être contrainte par un esclavage abhorré.
L'entrevue du lendemain fut toute en paroles amères. Pelotonnée frileusement sur elle-même, le menton dans les mains, Geneviève ne parlait que de son mari : elle affichait cyniquement son indifférence pour la santé de cet être falot, dont elle était la victime, et même son souhait qu'il disparût.
Jacques cherchait à la détourner de propos qui le froissaient : il s'était accommodé de l'existence d'André à condition qu'on ne le nommât jamais. Alors elle s'en prit à lui :
— Trouveras-tu maintenant que tout est pour le mieux ? Ah ! tu te satisfais à bon compte.
Elle repoussait les caresses peureuses avec lesquelles il essayait de l'apaiser : il eut les yeux gonflés de larmes.
— Ce n'est pas pour une séparation de quelques mois qu'il faut pleurer, quand tout nous sépare éternellement.
Mais elle pleura* à son tour, et c'était de rage.
LE SERVAGE oïl
Un faible rayon de soleil, donnant sur la fenêtre aux vitres de couleur, marbrait son visage, d'où toute grâce féminine s'était retirée.
Soudain elle se leva, et, tamponnant ses paupières rougies, elle dit durement :
— Tu ne m'aimes pas.
— Oh ! Geneviève, supplia Jacques, la colère te rend injuste.
— Non, affirma-t-elle, tu ne m'aimes pas. Autrement, nous ne serions pas là à nous lamenter. Ce supplice aurait une fin. Tu songerais à mon bonheur.
— Hélas 1 que puis-je faire?
— Oui, tu le demandes! Tu ne sais pas. Mon pauvre Jacques!
Un sourire de pitié retroussait sa lèvre. Et Jacques, pressentant à quelles extrémités insensées elle pensait, baissa la tète et n'osa pas l'interroger. Le dernier baiser qu'ils échangèrent, sur le seuil de la petite porte ouverte devant la campagne aux vignes racornies, avait le goût fielleux d'un baiser de rupture.
Ils s'étaient promis de s'écrire. Maintenant Jacques changeait d'itinéraire : il descendait chaque jour en ville pour réclamer son courrier à la poste restante et jeter à la boîte les longues
pages où il criait sa tendresse et gémissait sur le vide présent de sa vie.
Les lettres de Geneviève, intermittentes à dessein, étaient loin d'apporter du réconfort. Jacques, les nerfs irrités par l'attente, ne trouvait qu'à se gorger d'amertume, et, à travers les lignes qu'il lisait, le monde noircissait davantage devant ses yeux. Si le but de l'exilée était de le tirer d'une main rude du songe aimable auquel il s'était abandonné, elle y réussissait adroitement. Peu à peu, elle l'éveillait à une réalité tragique contre laquelle il devrait se rebeller à son tour. Un moment allait arriver où ce grand bonheur dont il s'était contenté lui apparaîtrait singulièrement misérable.
Geneviève versait l'huile sur le feu qu'elle avait allumé et dont elle voyait monter les flammes grandissantes. Elle mêlait récriminations et reproches aux aveux d'une passion qui n'était pas absolument sincère, car, pour se laisser vaincre sans réserve, elle avait d'abord besoin de se sentir la plus forte, et l'amant n'était pas la proie, tant qu'il usait de ménagements et se résignait aux compromis. Elle ne lui mâchait pas son dédain, et lui, docile, courbé sous cette énergique autorité, se reconnaissait coupable.
Enfin, une lettre suggéra la possibilité de se revoir, ne fût-ce que pendant quelques heures : Nice n'est pas au bout du monde; pourquoi Jacques n'inventerait-il pas un prétexte pour s'absenter? Quelle joie ce serait que cette réunion, et quel courage ils y puiseraient tous deux pour patienter jusqu'au printemps ! D'autres lettres suivirent qui insistèrent sur cette idée.
En sortant de la poste, où il avait plusieurs jours de suite interrogé sans résultat l'employé, Jacques s'arrêta sous un réverbère, et d'un regard avide il parcourut le billet qu'il venait enfin de retirer. C'était une plainte brève avec des sousentendus inquiétants.
« Je suis à bout d'énergie, écrivait Geneviève. Si tu ne viens pas à mon secours, que deviendrai-je?... Ne me laisse pas douter de ton amour... Je t'attends... »
Jacques, le cœur étreint par l'épouvante, se voyait parvenu au bord d'un gouffre mortel : il fallait ou le franchir ou y périr. Jusqu'à cette heure, il avait tergiversé, tantôt donnant des
réponses évasives, tantôt raisonnant sa maîtresse, lui démontrant la difficulté et le danger du coup de tête qu'elle exigeait de lui. Mais elle ne voulait rien entendre, et ne comprenait pas qu'il obéissait à la raison avec désespoir. Maintenant, sous peine de tuer l'amour qui était l'objet de sa vie, il devait se résoudre à une action insensée. Aucune clarté nouvelle ne pouvait lui venir; il avait déjà examiné le problème sous tous ses aspects. Comment sortir d'Arblay d'une manière plausible, lui qui ne s'absentait jamais et n'avait aucun motif pour s'éloigner? Transi par le brouillard qui mettait un halo jaunâtre autour des becs de gaz, il gravissait, l'esprit tendu, des rues sombres où la faible animation de la journée avait cessé. Il tournait instinctivement le dos à Beauvoir, comme si c'était approcher d'une solution que de retarder sa rentrée. 11 arriva devant la maison de Louis Falque, mais, après s'être consulté, il rebroussa chemin. « Encore des mots! » pensa-t-il. Il n'y avait plus entre le professeur et lui la même cordialité qu'autrefois. Jacques sentait bien que son ami se désintéressait des péripéties d'un adultère médiocre, et, à la vérité, Louis, sympathique aux tourments des amours contrecarrées, était l'ennemi d'un bonheur tramé
d'hypocrisie. Les deux jeunes gens n'avaient plus rien à faire ensemble ; ils suivaient chacun sa route.
Sur la place de l'hôtel de ville, où quelques ombres frileuses se hâtaient, Jacques, désemparé, piétina un instant, puis, avec une décision brusque, il entra dans un café.
— V Indicateur, demanda-t-il au garçon en s'asseyant.
En partant le soir par le dernier train on trouvait encore une correspondance avec la grande ligne et l'on arrivait à Nice le lendemain avant midi. Une autre nuit de chemin de fer et l'on était de retour. Comme la chose était simple ! Il n'en coûtait qu'un peu de fatigue. Un jour, un seul jour d'absence, et tous les maux étaient conjurés, toutes les inquiétudes en déroute !
Ressuscité par le bruit, la chaleur, la lumière et la boisson qu'il avait prise, Jacques était envahi par une vague ivresse. La lecture de l'horaire lui donnait un avant-goût du voyage : il se voyait déjà là-bas, tenait Geneviève contre lui. Et, dictée par une inspiration subite, une ruse s'imposait à son esprit, ruse qui un quart d'heure auparavant lui aurait semblé d'une enfantine absurdité, et qui maintenant lui parais-
sait triomphante. Se rappelant un camarade de collège, aujourd'hui constructeur de machines agricoles aux environs de Sordes, il se dirait vivement sollicité par lui et prétexterait une visite en vue d'acquisitions pour la saison prochaine.
« Naturellement, je m'avouerai ensuite fort désillusionné et résolu à ne pas poursuivre cette affaire... »
Cette réflexion le fit rire. Il s'amusa de tous les petits mensonges qui s'offraient en foule pour couvrir de vraisemblance son escapade. Décidément les montagnes s'aplanissaient. Tout devenait prodigieusement facile. Aucune hésitation n'était permise. Passant d'un excès à l'autre, il décida de partir le soir même, après le dîner : il faisait fi de la prudence élémentaire qui eût demandé de remettre au moins au lendemain afin de préparer les voies. La tête lui tournait : il quitta le café, envoya un télégramme à Geneviève et remonta, au pas de course, à Beauvoir.
Deux heures plus tard, installé dans un compartiment, il s'étonnait qu'il eût pu balancer avant d'en être là. Jeanne avait bien manifesté quelque surprise de cette fuite inattendue, mais il avait, il en était convaincu, si habilement
arrangé les choses, s'accusant d'étourderie avec bonne humeur, feignant d'avoir cru prévenir déjà sa femme, qu'elle avait été certainement dupe. Et puis le sort en était jeté ! L'essentiel n'était-il pas d'être en route? On verrait bien dans deux jours !
Geneviève, qui tenait son mari pour inexistant, recevait chez elle la correspondance de Jacques; on lui remit la dépêche en plein repas. Abasourdie, elle poussa un « oh ! » de surprise.
— Une mauvaise nouvelle?
Assis en face d'elle, André l'interrogeait, le visage inquiet. Il avait la peur paysanne des messages du télégraphe.
Geneviève, aussitôt maîtresse d'elle-même, répondit, en se retournant pour jeter le papier froissé dans le feu :
— Vous n'y êtes pas. Tout au contraire!...
Et comme André restait niaisement bouche bée, elle dit en riant :
— Une visite que l'on m'annonce.
— Ah ! qui est-ce ?
— Vous ne connaissez pas. . . Une amie d'Annecy, ajouta-t-elle avec aplomb.
Cependant, au fond de soi, elle ne se remit pas tout de suite du coup qu'elle avait reçu. Jacques
arrivait ! Cette nouvelle était le renversement de l'univers. Autant songer qu'André était soudain devenu le plus intelligent et le plus séduisant des hommes ! Quand Geneviève appelait son amant auprès d'elle, elle ne faisait que pousser jusqu'au raffinement un exercice de cruauté. Elle savait de reste qu'il était incapable de courir le moindre risque pour la rejoindre.
« Je te punirai de m'aimer, calculait-elle, toi qui m'aimes sans avoir l'héroïsme de rompre mes chaînes. Tu me donnes vraiment trop peu en échange du sacrifice que je dois te consentir. Ton adoration furtive, dans un coin du parc, ne suffit pas à compenser une vie gâchée... »
Dominatrice, elle s'irritait de sentir son esclave asservi d'autre part, et asservi par ce monde qu'elle haïssait et ne rêvait que de braver.
Et maintenant elle était victorieuse! Jacques accomplissait en sa faveur un geste d'indépendance. Dès lors, elle lui pardonnait tout, oubliait sa couardise, le voyait transfiguré. L'amour qu'elle n'était plus sûre de ressentir pour lui renaissait et bouillonnait.
Pour ne point s'exposer à des rencontres dans la ville, le voyageur avait choisi un hôtel voisin de la gare. A peine avait-il déjeuné et pris posses-
sion d'une chambre, que Geneviève arriva. Journée frénétique ! Jacques n'avait pas connu un semblable transport, cet après-midi d'orage où, dans le pavillon fouetté par la pluie, son amie était devenue sa maîtresse.
Il avait annoncé à sa femme :
— Je serai absent, un jour, deux jours au plus.
Le crépuscule se répandit trop vite, et il ne fut pas question de départ.
En rattachant sa voilette, Geneviève dit, énigmatique :
— Attends-toi à une surprise.
Il la questionna, mais elle se défendit de répondre.
— Cherche. Je te donne toute la soirée pour deviner.
— Comme le temps sera long sans toi jusqu'à demain !
— Mais non... mais non...
Elle se sauva. Ce n'était pas à Arblay qu'elle montrait cette franche gaieté ! Là-bas, môme dans ses meilleurs moments, il y avait toujours en elle une certaine crispation.
Vers neuf heures, Jacques, claustré par précaution dans sa chambre, ruminait son bonheur
en somnolant lorsqu'on frappa. C'était Geneviève : elle rayonnait.
— Toi!
— Et ma surprise !... Tu n'avais pas trouvé?... Me voici. Jusqu'à demain!... C'était encore plus faisable que je ne le croyais.
L'idée qu'il commettait une folie traversa l'esprit de Jacques, mais ne s'y fixa point. La joie balayait les scrupules. Il prit Geneviève dans ses bras. Elle lui murmura sur la bouche :
— Notre nuit de noces !
A l'aube, elle rentra chez elle. Le bon sens revenant alors à Jacques, il resta un peu préoccupé de l'issue de cette aventure. Ce souci en traîna d'autres à sa suite... Le dernier jour se levait. Hier il semblait que l'on eût l'éternité devant soi... Et puis, que se passait-il à Arblay? La supercherie n'avait- elle pas été éventée?
Geneviève ne tarda guère à revenir.
— Eh bien? demanda-t-il, s'attendant à apprendre une catastrophe.
— Je suis libre jusqu'à ce soir. Oui, dit-elle en riant, une amie d'enfance m'est arrivée.
— Mon ami d'enfance, à moi, est à Sordes? répondit Jacques, dont les inquiétudes s'évaporaient à l'ardeur du plaisir.
Le déjeuner en tête à tête fut pour eux une fête exquise. Assis à la même table, après avoir dormi au même lit, il leur semblait que désormais leur vie était commune. Après des traverses, ils étaient réunis, et, nouveaux époux, ils accomplissaient ensemble un amoureux voyage.
Mais, dans l'après-midi, ce bel entrain tomba tout à coup. Leur chambre leur apparut le banal et triste logis de passage qu'il faudrait bientôt quitter pour aller chacun de son côté reprendre son joug. Par la fenêtre, ils apercevaient à travers un rideau d'eucalyptus les toits noircis de la gare; le roulement des omnibus d'hôtels et les sifflets des locomotives auxquels ils n'avaient pas encore pris garde résonnaient à leurs oreilles comme de sinistres rappelb à la réalité. Silencieux, ils s'enfoncèrent dans des pensées dont l'échange était inutile ; ils renonçaient à des carresses que le sentiment qu'elles étaient les dernières changeait en souffrance.
Ce malaise fut tellement intolérable que Jacques n'y tint plus. D'une voix qui trahissait le combat intérieur qui se livrait en lui, il dit :
— Je ne pars pas.
— Comment? fit Geneviève en sursautant. Que dis-tu?
— Oui, je reste. Je peux bien avoir été retenu vingt-quatre heures de plus.
— Sans prévenir? demanda- 1- elle incrédule.
— Comme si les lettres ne s'égaraient pas ! Je réfléchirai... je chercherai quelque chose... Il arrive que l'on manque le train... que sais-je?... Et puis, tant pis ! Advienne que pourra ! On dirait vraiment que je suis un enfant !
Il s'animait, fanfaronnait, s'encourageant au son de ses propres paroles.
— Ainsi ! tu restes ! tu restes !
Geneviève, folle de joie, le regardait avec admiration. Il osait encore cela, lui ! Elle se sentait l'aimer plus que jamais. Pour ne rien lui devoir en fait de témérité, elle résolut d'être à lui jusqu'au lendemain. Elle courut chez elle, prévint André que son amie la retenait et que, devant rentrer tard dans la soirée, elle ne voulait pas que personne l'attendit: elle avait sa clé.
— Qu'importe ! répondit-elle ensuite à Jacques qui la grondait doucement de son imprudence. Il y a des moments où je demanderais à être prise. J'en aurais fini.
Après le dîner, elle proposa une promenade :
— Ce serait délicieux. Sortir ensemble!... Tu ne peux pas rester sans prendre l'air, comme un
prisonnier... A ces heures-ci, on ne rencontre personne.
La nuit était obscure et tiède, présageant la pluie. Les deux amants prirent des rues désertes aux maisons bordées de jardins d'où s'exhalait l'odeur des mimosas et des roses, et gagnèrent la promenade des Anglais
Suivant l'asphalte, au-dessus de la mer qui bruissait sur les cailloux, ils allaient et venaient lentement, presque sans paroles, entièrement absorbés qu'ils étaient par la volupté de marcher ainsi côte à côte, perdus sous un ciel étranger. De rares passants les croisaient. Le casino de la jetée-promenade était comme une île phosphorescente. Un feu de phare tournait au loin.
Et Jacques songeait :
« Se peut-il qu'un moment semblable ne soit qu'un accident dans ma vie? Nous voici l'un auprès de l'autre. La moitié du grand pas est franchie. Gomme le reste est peu de chose ! Allons tout droit, toujours tout droit; éloignons-nous, ne regardons plus en arrière. Le monde est vaste; notre patrie sera partout où nous nous aimerons... J'entends là-bas, là-bas, un bruit de voix. Ah! laissons-les nous condamner, juges hypocrites, juges aveugles; laissons-les parler de scandale!...
Un bruit de voix, et puis c'est tout. Nous sommes libres et nous sommes heureux... »
Il avait le courage que donne la distance. Et, dans son trouble, il ne distinguait avec netteté que son désir. Arblay, noyé de brume, n'était plus redoutable; Jeanne, son père, sa mère étaient imprécis comme des figures de rêve.
Le lendemain appartint au désespoir, et il n'y avait plus de remède. L'angoisse et le regret se disputaient le cœur que l'ivresse avait gonflé de velléités inconsistantes.
Le matin, Jacques avait dû rappeler Geneviève à la raison, la renvoyant presque. Il eût semblé qu'elle s'appliquait à s'exposer. Elle avait, la veille,- senti son amant si près de la délivrer, de l'emporter vers un avenir meilleur, qu'elle espérait le décider tout à fait en le plaçant en face de l'irréparable. Elle se vengea de sa désillusion en le laissant se morfondre et se ronger d'inquiétude jusqu'au milieu de la journée, le front collé aux vitres où ruisselait l'averse. Et, de retour sans encombre, elle fut mauvaise et dure, n'ayant plus de sourires que ceux de l'ironie.
— Il aurait mieux valu que tu ne vinsses pas ! disait-elle. Au moins, nous ne savions pas ce que c'était que le bonheur. Maintenant que nous
l'avons connu, c'est fini d'être heureux pour jamais. Tu ne recommenceras pas ce voyage. Nous ne serons plus l'un à l'autre... Non, plus de cette façon... Mais ce sera grotesque, lorsque nous nous reverrons là-bas, en nous cachant, avec de tels souvenirs dans la mémoire !
Elle disait encore :
— Tu pars, crois-tu donc que je pourrai reprendre la vie que j'ai oubliée pendant ces deux jours?... Je m'étais habituée.... Je m'imaginais, Dieu sait quoi !... des bêtises... Toi, tu te désoles, mais tu t'en retournes. Il le faut bien, n'est-ce pas? Tu as des devoirs, et c'est ce qui nous distingue : car, pour mon compte, on ne me persuadera pas que j'en aie, sinon envers toi.
C'était arroser de vitriol des plaies qui se creusaient assez d'elles-mêmes. A un moment, Jacques souffrit au delà de ses forces : il se leva brusquement, avec un cri d'affranchissement définitif au bord des lèvres. Mais ce cri ne sortit point. Et son visage, qui avait brillé d'une résolution farouche, s'éteignit. En une seconde il avait entrevu, comme halluciné , le foyer familial, non point ce foyer factice où l'attendait un semblant d'épouse, mais celui de la maison d'enfance : on venait d'apporter la lampe ; sous l'abat-jour à
bon marché, monsieur et madame Laurière étaient assis; ils s'entretenaient de l'absence de leur fils. Et ces deux vieilles gens étaient l'obstacle! Leur responsabilité était lourde... et cependant !... Ah! s'ils n'étaient pas là!...
Sur l'horloge lumineuse de la gare, l'heure du train se dessina. Jacques étreignit Geneviève une dernière fois ; elle avait les joues sèches et brûlantes, la voix brève, le corps inerte.
11 dit, dans le hoquet d'un sanglot :
— A bientôt!... Plus que deux mois...
A travers ses larmes, il crut voir qu'elle secouait négativement la tête.
Lorsque, en rentrant à Beauvoir, Jacques avait annoncé son départ subit à sa femme, elle avait éprouvé, outre la stupéfaction, une indéfinissable sensation de malaise. Que son mari la mystifiât, le soupçon ne pouvait lui en venir à l'esprit; mais la gaieté, la surexcitation, la loquacité de Jacques l'affectaient bizarrement parce qu'elles sonnaient faux.
Restée seule pour la première fois depuis son mariage, elle dut se moquer d'elle-même pour combattre la peur qui l'envahissait. Sans doute est-il compréhensible qu'une jeune femme, isolée la nuit, dans une grande habitation, au milieu de la campagne, soit sujette à un effroi instinctif.
Mais ce n'était pas cela : Jeanne savait qu'elle n'avait rien à craindre, les domestiques logeant clans la maison. Sa frayeur était confuse, faite du pressentiment de quelque catastrophe mystérieuse et menaçante. Les malades possèdent cette sensibilité spéciale qui perçoit au delà de la connaissance.
Elle se secoua, et, pour réagir, elle s'occupa en bonne ménagère de réparer le désordre que, dans sa hâte, Jacques avait laissé. Elle rangeait les vêtements épars ; selon son habitude, elle s'assurait que rien n'avait été oublié dans les poches. Sa main ramena quelques fragments de papier.
Par quelle distraction de l'affolement Jacques avait-il omis de disperser les débris de la lettre de Geneviève, déchirée aussitôt que lue, ainsi qu'il le faisait toujours? Jeanne reconnut l'écriture de sa cousine, bien surprise que celle-ci eût avec son mari une correspondance dont il ne lui avait pas parlé. Décidément, c'était le jour des événements extraordinaires ! Soudain son regard se fixa. Avait-elle bien lu? Oui, le mot « tu » s'étalait, tracé d'une longue anglaise énergique. Jeanne, touchée au coeur, chancela et se retint au dossier d'une chaise. Puis, avide de s'éclairer,
d'arriver à la certitude de la chose inouïe, elle réunit sur la table les menus morceaux de papier. Tant bien que mal, elle reconstitua la lettre, et le crime lui fut dénoncé.
Anéantie, faible à mourir, Jeanne ne parvenait pas à rassembler ses esprits. Le malheur qui la frappait dépassait son imagination. Enfin, dans le désarroi de sa raison, une idée s'offrit à elle : fuir cette maison de mensonge, courir chercher un refuge, un appui, auprès de son seul protecteur. Elle prit un manteau, se coiffa et attendit le retour de la voiture qui avait mené Jacques à la gare. Elle se fit conduire chez son père.
— Monsieur, c'est mademoiselle, annonça un vieux domestique qui n'avait pas encore pu s'habituer à donner de la dame à celle qu'il avait connue fillette.
M. Formigeon, assis à son bureau, travaillait dans un nuage de fumée. Il tressauta :
— Eh là ! qu'y a-t-il donc?
Jeanne entrait, l'air égaré, les joues livides. Sans prononcer un mot, elle tomba sur un siège.
— Eh bien, que se passe-t-il ?
Elle n'osait pas répondre. Ce qu'elle avait à dire lui semblait tout à coup trop monstrueux. Elle balbutia :
— Je suis venue... Je reviens...
— Allons ! allons ! pas de blague ! s'écria M. Formigeon en repoussant derrière lui son fauteuil. Il est arrivé quelque chose chez toi?... Tu me laisses là, le bec dans l'eau... Ton mari t'a fait une sottise, je parie !
— Jacques est parti, dit Jeanne dans un souffle.
— Il est parti! Hein? Quoi? Où est-il?... Qu'est-ce que c'est que cette histoire-là?
Il ne savait pas s'il fallait rire ou se fâcher. La colère lui montait au nez, mais il comprit que, dans l'état où était Jeanne, il ne tirerait rien d'elle s'il ne se contenait pas. Il fit le bon enfant, et, lui tapotant les mains :
— Allons, Jeannette, ma fille, ton papa n'est .pas un sorcier. Comment diable veux-tu qu'il devine? Il faut me raconter ta petite affaire... Tu vous fiches un de ces tracs, à vous arriver à des heures pareilles, avec cette mine de déterrée !
A cette affectueuse bonhomie, Jeanne fondit en larmes, et, se couvrant la figure, elle bégaya sous ses paumes :
— Jacques m'a quittée... 11 est allé rejoindre une autre femme...
— Lui!... Bon Dieu!... Ce n'est pas possible! M. Formigeon devint écarlate, et ses gros yeux
s'injectèrent. Il s'accota à son bureau. Il étouffait. Il arracha son col, déboutonna son gilet et respira bruyamment.
Effrayée, sa .fille, négligeant sa douleur personnelle, s'élança vers lui :
— Papa! qu'as-tu? tu es malade?
— Rien... ce n'est rien... dit-il en la repoussant.
Il alla, titubant, ouvrir une fenêtre et se baigna d'air glacé. Un peu remis, il marcha de long en large, à travers son cabinet. Il monologuait à bâtons rompus :
— A qui se fier?... Le misérable!... Avec une femme!... Ah! me voilà propre!... Je peux me vanter d'avoir de la chance avec mes gendres !
Puis il s'arrêta devant Jeanne et l'interrogea brutalement :
— Et cette femme?... Sais-tu seulement qui elle est?... Faudra-t-il t'extirper les mots les uns après les autres?
Ce fut bien à quoi il fut contraint de se résoudre, sa fille redoublant de sanglots. Une fois renseigné, il examina la situation avec plus de sang-froid.
— Après tout, dit-il, il n'y a rien de perdu. Tu n'as aucune preuve que ton mari soit allô
rejoindre madame Colombet... Ce n'est pas une raison parce qu'il est son amant... Et puis il n'oserait pas... Il est tout bonnement à Sordes, et nous le verrons revenir demain ou aprèsdemain. En attendant, il est indispensable que je voie Laurière tout de suite.
Il sortit pour donner l'ordre d'atteler et réparer le débraillé de sa tenue. Quand il revint, le chapeau sur la tête, il trouva Jeanne affalée dans la même attitude qu'il l'avait laissée.
— Eh bien, ma fdle, qu'est-ce que tu attends? Elle leva sur lui ses yeux pâles aux cernures
violettes ; ils ne répandaient plus de larmes, ils exprimaient une indicible hébétude. M. Formigeon, paterne, posa la main sur son épaule.
— Allons! du courage! dit-il. Rentre chez toi. Il se fait tard. Tu ne peux pas rester là. Je vais filer sur tes talons.
— Moi ? rentrer à Beauvoir ? demanda Jeanne avec une voix étrange.
— Dame ! Tu n'as pas l'intention de coucher ici, je suppose?...
Elle répéta, comme si elle n'arrivait pas à comprendre :
— Rentrer à Beauvoir ? Après ce que je sais ?
— Ah çà! est-ce que tu as perdu la tête?
33i LE SERVAGE
Abandonner le foyer conjugal!... Ce serait du beau!... Tu vas me faire le plaisir de t'en retourner dare dare... Ah! vous êtes bien toutes les mêmes ! Vous n'avez pas pour deux sous de caboche... Si j'avais laissé faire ta sœur... Et elle en a vu bien d'autres, pourtant!... Parbleu! je le sais bien. On souffre, on est malheureux, on se désespère. Crois-tu, par hasard, que je ne te plains pas? Mais, sapristi ! il ne faut pas penser qu'à soi, en ce monde!... Tu ne m'embrasses pas?
D'un mouvement raide et saccadé d'automate, Jeanne s'était levée. Elle offrit une joue glacée à la friction piquante de la barbe paternelle, et, sans une parole, elle sortit. M. Formigeon la suivit, répétant des encouragements :
— Remets-t'en à moi... Nous verrrons demain... Sois forte.
Lorsque le coupé de sa fille se fut ébranlé, il poussa un «ouf» de soulagement; puis il alluma une cigarette et se dirigea vers l'écurie afin de presser son cocher. Si l'on n'était pas rendu à Arblay avant dix heures et demie, ce serait ensuite toute une affaire pour pénétrer chez les Laurière.
Gens d'habitudes, aussitôt que s'éteignait la
dernière vibration des dix coups lourdement tombés du clocher de la cathédrale, monsieur et madame Laurière finissaient leur journée. M. Laurière fermait sa Semaine religieuse ou un livre quelconque de la maison Lecoffre, et, tandis que sa femme mettait ses laines en ordre, il couvrait le feu et vérifiait l'exactitude de îa pendule qui servait de siège à saint Pierre. Sur ce, ils montaient tous deux dans leur chambre.
Ils y étaient depuis quelques instants lorsque retentit dans le silence de la grand'rue le fracas insolite d'une voiture qui vint s'arrêter à la porte de la maison. Et le tintement de la sonnette tirée avec énergie remplit la cage de l'escalier.
— Mais, c'est insupportable! On ne dérange pas les gens à ces heures! s'indigna madame Laurière qui reconnaissait entre les lames des persiennes le cabriolet du beau -père de Jacques.
— Mon Dieu! qu'est-il arrivé? dit M. Laurière, agité d'un tremblement qui l'empêchait de trouver les manches de sa robe de chambre.
M. Formigeon, reçu par une bonne à moitié endormie, armée d'un bougeoir, fut introduit dans le salon qu'empestait l'odeur d'huile de la lampe récemment éteinte.
M. Laurière parut aussitôt :
— Allez! allez! ça va bien! dit M. Formigeon, renvoyant la bonne qui sans succès frottait la mèche charbonneuse avec des allumettes.
Elle sortit, laissant pour tout luminaire son bougeoir sur la console.
— Qu'ya-t-il, Formigeon? que venez-vous m'annoncer? demanda M. Laurière, pâle d'anxiété.
— Il y a que votre fils... oh! rassurez- vous, il se porte bien, trop bien même... Mais vous m'avez mis dans de jolis draps, avec ce coco-là! Vous savez qu'il est l'amant de sa cousine, la jeune madame Colombet?
— Oh!
On eût appris sans ménagements à M. Laurière la mort de son fils qu'il n'aurait pas poussé un autre gémissement. Et encore la mort d'un être cher est-elle au nombre de ces coups auxquels le chrétien doit s'attendre. Tandis que cette chose-là ! . . .
Le pauvre homme, se comprimant la poitrine avec les mains, murmura :
— Est-ce possible?... Vous en êtes sûr?...
— Si je n'en étais pas sûr, je ne serais pas ici. Jeanne a trouvé la preuve, une lettre. Et ce n'est pas tout : il est à craindre que le sacripant ne soit allé rejoindre sa maîtresse... Oui, il est parti ce soir, soi-disant pour Sordes.
C'en était trop pour M. Lauriêre : il s'abattit sur un fauteuil, les bras ballants, écrasé, stupide, lamentable. Il râla :
— Lui!... Jacques!... Le malheureux enfant!...
— Il faut convenir qu'il nous a rudement trompés! dit M. Formigeon qui, devant cet accablement, gardait tous ses avantages d'offensé. Et cependant j'aurais dû m'y attendre... Il y avait certaines choses qui ne me revenaient pas... Mais que vous, son père, vous n'y ayez vu que du feu !... Vous m'avez donné là un fameux gendre!... Et je le prenais de vous en toute confiance!...
— Je l'avais élevé de mon mieux, dit humblement M. Lauriêre. Il faut me pardonner... Le ciel m'est témoin que si je me suis trompé...
— Vous êtes un naïf, interrompit M. Formigeon. Vous n'avez jamais su ce que c'était que la vie...
— Mon Dieu! mon Dieu!
— Ce n'est pas le moment des lamentations. Il est urgent d'aviser. Jeanne sort de chez moi; elle voulait quitter Beauvoir et j'ai eu toutes les peines du monde à l'empêcher de commettre cette folie. La pauvre petite fait pitié; elle perd la boussole. Mais que voulez-vous que je lui dise, moi? Je l'ai
fichue dedans, quand je lui ai conseillé ce mariage. J'étais responsable de son bonheur. Où est mon autorité, maintenant?
M. Formigeon, le dos rond, les mains derrière les reins, tournait autour de la table. Il prenait des temps en parlant, satisfait de sentir son interlocuteur muet à la merci de sa logique.
— C'est donc à vous, continua-t-il, que revient la tâche de réparer les méfaits de votre fils, à vous de convaincre Jeanne que le désespoir est un mauvais conseiller. Il est de son devoir de se tenir tranquille et de cacher ses larmes. Dans nos familles, on ne se sépare pas. Le public et nos proches eux-mêmes n'ont pas à fourrer le nez dans notre linge sale... En ce qui concerne le drôle, il est entendu que, pour tout le monde, il est à Sordes, chez un de ses amis; lorsqu'il sera de retour, nous réglerons nos comptes avec lui... Point de scandale! Voilà le point essentiel. Ai-je raison, oui ou non?
— Non, pas de scandale, soupira M. Laurière, qui s'adressait moins à M. Formigeon qu'à la Providence. Que ce malheur-là du moins nous soit épargné!
— Là-dessus, je vous laisse... Vous verrez Jeanne dès demain matin... Et prenez sur vous,
saperlotte! Du nerf! Rien ne sert, de gémir, il faut agir à temps : c'est mon principe.
Content de son bon sens pratique, de son énergie, de son adresse à résoudre les difficultés, il se ressaisissait, plaisantait presque. Il secouait entre les deux siennes une main de M. Laurière qui, pour le reconduire, s'était levé, flageolant.
— Ne m'accompagnez pas : la maison méconnaît... Un bon conseil, Laurière : allez vous reposer. Vous ne tenez pas sur vos jambes... Bigre! il ne fait pas chaud chez vous...
M. Laurière le laissa aller. Il ne se soutenait plus et retomba sur son siège. Sa douleur était infinie ; il pliait les épaules sous le fardeau démesuré de cette épreuve. Sur la console, la bougie, au ras de la bobèche, allongeait sa flamme dansante devant le menton de « Laurière aîné », dont semblait s'animer l'optimiste sourire.
Soudain M. Laurière tressaillit. En camisole, coiffée d'un bonnet de nuit, sa femme venait le relancer.
— Qu'est-ce que tu fais là, Joseph? Tu n'y penses pas ! Pourquoi n'es-tu pas remonté? Tu te gèles.
— Ah! ma pauvre femme! ma pauvre femme !
— Tu m'effrayes. Parle ! Jacques ! Il lui est arrivé malheur... Il est...
— Il est perdu... Il nous déshonore...
— Ah!
Elle jeta ce « ah ! » comme un cri de délivrance. Elle avait cru son fils mort. Le reste, quoi qu'il fût, ne comptait guère.
D'une voix sourde, entrecoupée, M. Laurière mettait sa femme au courant. Dans les sillons de ses joues, des larmes descendaient lentement et se noyaient parmi sa barbe. Il s'affaissait sur les genoux.
— Prions, ma femme. Dieu ait pitié de nous?
— Pas ici... pas maintenant... Tu trembles de froid, tu claques des dents : tu te rendras malade.
Elle avait ramassé les débris du lorgnon de M. Laurière, qui s'était brisé sur le marbre du foyer, puis, tirant son mari par le bras, elle cherchait à l'entraîner, et ses tendres objurgations s'aigrissaient à la résistance.
Lorsque Jeanne se retrouva dans ce Beauvoir qu'elle avait quitté avec horreur, elle n'était plus qu'une loque humaine. Comme si elle avait roulé au fond d'un précipice, elle gisait brisée, loin de la lumière, sans espoir de secours, presque sans souffrance, dans l'hébétude de l'agonie.
C'était trop d'affreuses découvertes d'un seul coup. Trahie, la jeune femme qui, dans sa candeur, pouvait à peine concevoir le crime d'adultère, avait couru se réfugier dans la maison paternelle et cet abri lui avait été refusé. Monstrueux d'égoïsme, son père, trompant brutalement son affection, ne s'était préoccupé que de l'opinion publique. Ses appuis naturels lui manquaient
l'un après l'autre. Et il n'avait pas suffi que fussent tombés les masques des deux êtres en qui elle avait mis son absolue confiance : sa sœur, elle venait de l'apprendre, avait subi les mêmes épreuves. Tout en ce monde n'était-il donc que mensonge? Le voile d'ignorance qui lui cachait les laideurs de la vie s'était déchiré. Quelle contemplation soudain, pour des yeux purs!
Mais une lueur perça enfin les ténèbres au milieu desquelles la pauvre créature succombait. C'est blasphémer que de se croire abandonné et seul alors qu'un Dieu vous reste. Jeanne se souvint de sa piété : sa lèvre balbutia une prière et aussitôt fut réchauffé son cœur. A genoux au bord de son lit, le front enfoui dans les draps, elle gémit sa plainte au Père qui, lui, ne repousse pas ses enfants. C'est à lui, qu'orpheline et veuve, elle irait demain, à lui qu'elle se consacrerait tout entière. Vers la fin de la nuit, à bout de forces, elle s'affaissa sur le tapis.
Elle venait de s'éveiller, rompue, de ce sommeil semblable à un évanouissement, et elle était encore dans la stupeur de se trouver là, toute vêtue, la conscience lui revenant peu à peu, quand, à travers la porte, la visite de M. Laurière lui fut annoncée.
M. Laurière n'avait pas fermé l'œil de la nuit. Malgré la véhémente opposition de sa femme, il s'était levé, au son de YAngelus, dans la demiobscurité de l'aube tardive, et il s'était entêté à sortir, pour monter, après la messe entendue, à Beauvoir. Le cocher avait cependant déclaré qu'en raison du verglas il était impossible de mettre un cheval sur le pavé.
En entrant au salon, Jeanne fut, malgré son égarement, bouleversée par le visage de son beaupère. M. Laurière lui semblait changé comme si elle ne l'avait pas vu depuis plusieurs années. La douleur, l'insomnie, la fatigue qu'il s'était ajoutée en marchant contre un vent de glace, avaient fait de lui un vieillard émacié et ravagé. Des taches violettes marbraient ses joues parcheminées, la sueur perlait à son front, et, de froid autant que d'émotion, il tremblait.
— Ma fille! ma fille!... ma chère Jeanne!...
Jeanne recevait l'étreinte paternelle dont son père par le sang l'avait frustrée la veille. Quelqu'un partageait sa souffrance et mêlait ses larmes aux siennes ! La bonté, la sincérité, la tendresse avaient encore une voix !
Pourquoi M. Laurière, humble, timide, suppliait-il cette fillette, comme si elle eût été un
juge inflexible? Vaincue par la pitié et la reconnaissance, elle s'abandonnait entièrement à ses volontés; elle était d'avance persuadée.
Elle avait dit d'abord :
— Nous nous séparerons; je me retirerai dans un couvent.
Et, s'adressant aux sentiments religieux qui lui avaient inspiré cette résolution, son beau-père lui montrait combien elle faisait fausse route.
— N'avez-vous accepté du mariage que la part la plus facile? Est-ce au moment de l'épreuve qu'il convient de se dérober?... A quoi bon feindre de rompre un lien que la mort seule peut briser?... Voulez- vous que l'éclat de votre retraite tourne à notre confusion, à nous, les parents du coupable? Épargnez-nous ce nouveau chagrin : nous ne sommes déjà que trop frappés.
Il parla aussi de la résignation et du pardon des offenses, primordiales vertus chrétiennes. Et Jeanne, baissant sa tête blonde ébouriffée, répondait :
— J'essayerai... Je promets d'essayer...
Dans la journée, M. Formigeon arriva en coup de vent :
— Pas une minute à moi!... Ces satanées affaires !... Mais je voulais voir où tu en étais au-
jourd'hui. Quel teint de papier mâché! Ma pauvre Jeannette!... Enfin, j'espère que nous voilà plus raisonnable. 11 n'est plus question de sottises... Tu as vu ton beau-père ce matin? J'ai passé chez lui tout à l'heure, mais il paraît qu'il avait dû prendre le lit en rentrant : un refroidissement, sans doute. C'est un homme d'excellent conseil : je pense qu'il t'a un peu remontée. Moi , tu sais, je ne suis pas un diplomate, je suis tout rond, je n'y vais pas par quatre chemins. Mais, va! tout s'arrangera. Personne ne saura rien.
A peu près tranquillisé, il laissait aller sa bonne humeur. Jeanne, muette et figée, assistait à cette comédie sinistre jouée par un père dont elle n'était plus la dupe. Elle pensa qu'elle avait trop promis à M. Laurière. Jamais elle n'aurait l'énergie de vivre au milieu de tant de ruines. Les bons effets de la visite du matin étaient amoindris. Restée seule, elle n'avait plus qu'à attendre le retour de Jacques. Insupportable angoisse! De quel front recevoir le fourbe qui, ignorant de tout, oserait se présenter avec le sourire aux lèvres ?
Le lendemain, vers midi, un billet de sa bellemère appelait Jeanne à la ville : M. Laurière était très mal.
Une congestion pulmonaire s'était déclarée, et, le mal progressant avec une rapidité foudroyante, le médecin ne gardait déjà plus d'autre espoir que celui qui sert à prolonger l'illusion de l'entourage.
— Et il ne rentre pas!... Quel châtiment pour lui! dit madame Laurière en embrassant sa bru.
Le regard de Sœur Marie-des-Anges, qui roulait les grains de son rosaire, assise au chevet du malade, exprima la même pensée. Aucune autre allusion ne fut faite à l'absent. Mais un souci commun obsédait les trois femmes réunies dans cette chambre où le bruit d'une respiration râlante rythmait le silence. Au moindre mouvement dans la maison, elles prêtaient l'oreille; les heures s'écoulaient, interminables.
Le soir, M. Laurière reçut les sacrements. La ferveur lui rendit, pour un moment, la connaissance. Il retomba ensuite dans son apathie : les seuls mots qu'il eût prononcés depuis la veille appartenaient au délire.
Jacques devait être de retour, avait-il dit, au bout d'une journée, de deux tout au plus, et la troisième était entamée. Le domestique envoyé à l'arrivée de chaque train venait encore de rentrer seul. Quand M. Formigeon, qui, en venant
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aux nouvelles, comptait bien cette fois trouver son gendre et lui dire son fait sur-le-champ, fut déçu, la fureur lui fit oublier que la mort planait sur ce toit. Jeanne n'avait pas quitté la chambre de son beau-père ; elle entendit, atterrée, des éclats de voix monter jusqu'à elle.
Au salon, M. Formigeon, les yeux hors de la tête, prenait à partie madame Laurière :
— Il n'y en avait donc pas assez comme cela ?... Si votre fds n'est pas averti, pourquoi voulez-vous qu'il revienne, se trouvant bien où il est?... C'est d'un bel effet : Laurière au plus bas et son fds qui se promène ! On dirait, ma parole ! que vous attendez que toute la ville en jase 1
Madame Laurière, que ses alarmes et deux nuits de veille avaient pâlie, eut un flux de sang au visage, mais elle contint une indignation qu'en un autre lieu et à une autre heure elle aurait acrimonieusement épanché. Sa voix sillla entre ses lèvres pincées :
— Parlez moins fort, Etienne ! Vous êtes fou !
M. Formigeon, rappelé aux convenances, ne dit rien, car il sentait qu'il n'ouvrirait pas la bouche sans gronder.
— Vous n'avez pas la prétention, reprit madame
Laurière, de m'apprendre à me conduire. Le nécessaire a été fait, et dès hier. On a télégraphié à Jacques chez cet ami qui, paraît-il, l'avait invité ; nous avons eu la réponse : il n'a pas mis les pieds à Sordes.
— Bon sang de bon Dieu ! vociféra M. Formigeon en s'enfonçant son chapeau sur la tête. Nous sommes flambés!... Plus de doute! Il est vraiment allé rejoindre sa coquine. Ah! sijeletenais!...
Il referma ses gros poings aux poils roux, leur laissant le soin d'exprimer le reste.
— Taisez-vous, ordonna madame Laurière. Vous devriez avoir honte... Et maintenant, ajouta-t-elle, si Jacques n'est pas au second train, comme je n'en veux pas encore désespérer, je suis résolue à envoyer une dépêche à Geneviève Golombet... C'est le moyen extrême, le dernier, à moins que vous n'en ayez un autre à me proposer !...
Penaud d'avoir affaire à une femme qui lui en remontrait pour le sang-froid et la sagacité, consterné par la perspective d'un scandale de plus en plus certain, M. Formigeon avait du plomb dans l'aile. D'arrogant il devint piteux, s'excusant de ses emportements, suppliant «sa bonne Camille» de l'aider à tromper l'opinion le plus longtemps possible. Il s'attendrit sur la peine de son excel-
lent ami Laurière, le meilleur des hommes; il protesta de son zèle pour l'honneur de la famille. Mais madame Laurière rompit sèchement l'entretien et abandonna l'industriel aux transes de son égoïsme.
Le second train n'ayant pas ramené l'absent, un télégramme fut lancé à Geneviève. En sa qualité de proche parente, la jeune femme pouvait sans bizarrerie être prévenue de l'état désespéré du malade. Si Jacques était à Nice, la nouvelle l'atteindrait indirectement.
La journée se passa dans l'attente d'une réponse qui ne vint pas : le malheur avait voulu que Geneviève fût sortie de chez elle quelques minutes avant la remise de la dépêche ; elle ne la trouva que le soir, alors que Jacques était sur le chemin du retour...
Aucune chance de salut n'existait plus pour M. Laurière, mais il semblait qu'une intense volonté de vivre éloignât le dénouement. Devant cet homme, qu'on eût dit de conquête facile, la mort reculait. Les prévisions les plus optimistes étaient dépassées. Sans doute, le père dont l'existence s'était vouée à la direction de son fils refusait de s'en aller avec l'effroyable certitude qu'il avait perdu ses peines.
Madame Laurière ne tenait plus en place. A chaque coup de sonnette, — et parents et amis venaient sans cesse aux informations, — elle sortait sur la pointe des pieds, plus discrète et plus légère qu'une ombre.
— Pas tant de bruit, Camille... Assez!
D'une voix dure, impérative, M. Laurière avait
parlé. Et sa femme qui, pour la vingtième fois, traversait la chambre, demeura clouée sur place. Avec un regard de douloureux étonnement, elle prit à témoin sa bru et Sœur Marie-des-Anges de l'injustice de ce reproche.
— La fièvre..., expliqua la religieuse.
Mais madame Laurière était frappée. Les seuls mots, les derniers peut-être, qui eussent échappé à l'agonie silencieuse de son mari, l'avaient accusée. Était-il possible que ce fût lui, le plus patient, le plus doux des êtres, qui s'exprimât de la sorte? Et, faisant un retour soudain sur soimême, elle se souvint que pendant plus de trente ans elle avait disputé, criaillé, contrarié, sans méchanceté certes, mais sans excuse: elle crut qu'elle recevait sa punition...
Tandis que le halètement de plus en plus rauque et précipité du malade et le geste de ses mains sur le drap annonçaient la fin prochaine aux trois
LE SERVAGE o5l
femmes en prière, Jacques se rapprochait d'Arblay. Il arriva dans la tristesse d'une aube trouble et froide, le ciel bas sur un paysage de neige. Il revenait honteusement, inquiet de l'accueil qui lui était réservé, préoccupé des mensonges à soutenir, hanté d'un souci qui l'emportait sur le chagrin de se retrouver là au lendemain des merveilleuses journées d'amour.
Pour ne point s'exposer à quelque rencontre qui l'obligerait à déjà s'expliquer sur son absence, il laissa le train se vider, et, traversant la gare au lieu de sortir par l'issue commune, il se hâta de monter dans « l'omnibus de ville ». Cette précaution fut cause qu'il manqua le domestique qui guettait son retour.
Avant de gagner Beauvoir, l'omnibus dut descendre à Arblay pour déposer un autre voyageur. On suivit la grand'rue. En passant devant la maison familiale, Jacques aperçut de la lumière aux fentes des volets de la chambre de ses parents : M. Laurière se préparait certainement à partir pour la messe. « S'il se doutait, tout de môme!... », se dit Jacques, et, à cette réflexion, il ne put s'empêcher de sourire. Il pensa que la satisfaction d'hypocrisie ne serait pas mince si tout s'arrangeait pour le mieux. Après le succès d'une pareille
équipée, il serait permis d'être fier de soi et de préparer sans crainte des fourberies nouvelles.
Mais quel effondrement, lorsqu'à la grille de Beauvoir la femme du jardinier se lamenta :
— Monsieur ne sait donc rien ?... On disait hier soir que le père de monsieur ne passerait pas la nuit...
La guimbarde reprit le chemin de la ville. Les rosses glissaient sur la neige dure ; le cocher jurait et claquait du fouet. Et l'on n'avançait pas. Jacques, abruti par l'incompréhension et l'épouvante, ruminait sans fin sur l'idée catholique de châtiment.
Au coup de sonnette qui succédait à l'arrêt d'une voiture, madame Laurière, mue par un pressentiment, s'était élancée sur le palier. Son fils montait. Elle trembla de tous ses membres et les larmes lui jaillirent. A l'interrogation désespérée du regard de Jacques, elle eut à peine la force de répondre :
— Puisse-t-il encore te reconnaître ! . . .
Elle le précéda dans la chambre, où la lueur d'une veilleuse se mêlait au jour indécis. Il entra sans remarquer la présence de Sœur Marie-des- Anges qui sommeillait dans un coin, et il s'effondra contre le lit.
Et madame Laurière se pencha sur le mourant qui dans la nuit de l'alcôve râlait, ses yeux vitreux fixés au plafond :
— Joseph ! Joseph ! Ton fils est là. . . près de toi... C'est Jacques. Il est revenu...
M. Laurière s'agita faiblement. Mais sans doute il était plongé trop avant dans l'inconscience.
— Joseph ! Joseph ! répéta madame Laurière avec une suppliante obstination. M'entends-tu ? Jacques est là.
Puis elle soupira :
— Trop tard!... Il ne nous reconnaît plus. Quelques minutes s'écoulèrent. Et soudain une
voix qui semblait venir d'un autre monde appela :
— Jacques !... Je ne t'entends pas... Où es-tu? Jacques étouffait. De sa gorge serrée ne sortait
qu'une plainte inarticulée.
— Il te parle ! dit madame Laurière à son fils. Réponds-lui donc... Dis-lui quelque chose. Demande-lui pardon.
— Pardon ! murmura Jacques, en écho.
Mais il ne put rien ajouter. Le respect craintif qui toujours, même lorsqu'il n'était pas coupable, avait paralysé sa sincérité se convertissait en terreur.
Devant ce juge, grandi par la majesté de la mort prochaine, comment, criminel, oser ouvrir
la bouche? Son père savait tout, puisqu'on lui disait de l'implorer.
Avec un effort qui de mots en mots croissait, la voix lointaine reprit :
— Il faut demander pardon à Dieu... d'abord... et puis à celle que tu as gravement offensée. A moi... promets-moi... tu cesseras pour toujours tes rapports coupables avec cette...
Comme si la résurrection du mourant avait dépendu de sa réponse, Jacques rassembla ses forces et prononça fermement :
— Oui, je le jure.
— C'est bien... J'emporte ta promesse... J'oublie le mal... que tu m'as fait... Adieu... mon cher...
M. Laurière n'acheva pas. Sa mâchoire se contracta brusquement et ses dents se choquèrent. Son halètement se précipita, puis diminua peu à peu.
Jacques entendit la porte s'ouvrir et se refermer plusieurs fois. Dans son dos un prêtre ronronna les prières des agonisants ; Sœur Marie-des-Anges disait clairement les Amen ; madame Laurière sanglotait avec de petits cris enfantins.
A un moment, las de son agenouillement prolongé, il se remua. Il aperçut alors auprès de lui des mains jointes, un front penché chargé de cheveux blonds.
Quand Geneviève eut trouvé, en rentrant chez elle, le télégramme qui l'informait de l'état désespéré de M. Laurière, elle comprit aussitôt d'où provenait cette sollicitude excessive. Elle ne s'attarda guère à se préoccuper de l'affliction et des soucis qui allaient accabler son amant à l'improviste. Son égoïsme d'amoureuse et plus encore sa dureté de rebelle ne s'attachèrent qu'aux conséquences de l'événement, favorables à ses intérêts. Les hésitations de Jacques étaient l'effet de la piété fdiale : donc M. Laurière disparu, le principal obstacle se dissipait. Geneviève détestait trop madame Laurière pour croire que, restée seule, celle-ci contre-balancerait son crédit. Elle
n'avait jamais pénétré le caractère véritable de la vieille amie de sa mère. Devenue femme, elle n'avait pas oublié ses rages de fillette alors que madame Laurière réprimandait « la pauvre Adèle », et elle les oubliait d'autant moins qu'elle recevait à son tour les témoignages de la même affection renchérie et tyrannique. Mortifiée par le sort, les humiliations les moins préméditées la blessaient mortellement.
Elle remercia d'autre part le hasard grâce auquel tout avait été découvert : Jacques, trop pusillanime pour prendre de lui-même une résolution hardie, se trouvait mis au pied du mur. Scandale pour scandale, ce serait absurdité que de ne point tirer profit des circonstances. Aussi, se croyant au but, Geneviève attendit-elle patiemment et avec pleine confiance des nouvelles. Mais elle ne reçut d'Arblay que le billet de faire-part du décès de M. Laurière et une lettre de sa belle-mère, qui, évidemment ignorante, quant au reste, déplorait, avec des fautes d'orthographe, la mort de cet homme de bien.
Jacques n'écrivit pas. Écrasé par le remords, il s'accusait d'assassinat. Ce père, dont le seul tort avait été de trop le chérir à sa façon, il lui avait physiquement et moralement porté le coup
mortel. Pour expier, pour mériter son pardon, il sacrifierait son amour. La parole donnée à l'agonisant était inviolable. Jacques se refusait même la douceur de songer à sa maîtresse.
Mais il ne suffît pas de ne plus vouloir aimer : le cœur se moque des serments qui lui sont contraires. Jacques sentit bientôt l'amour surmonter sa douleur pour lui créer une douleur nouvelle. Devenir indifférent à Geneviève, cela était impossible; et pourtant, rempli d'elle, il lui faudrait désormais la tenir pour une étrangère. Encore, si elle devait toujours demeurer au loin!... Mais quand elle serait revenue, quel insupportable supplice !
Il pensa aux interprétations injustes que méritait son silence prolongé. Combien de lettres restaient sans doute en souffrance à la poste, qu'il n'osait point retirer, par respect pour sa promesse ! Mieux valait prononcer franchement l'arrêt terrible : Geneviève comprendrait et aiderait son ami dans l'accomplissement d'un devoir sacré.
Geneviève ne comprit pas; elle n'admit pas que l'on eût ainsi disposé de son bonheur et de son avenir. Et Jacques, qui, en allant chercher sa réponse, croyait accomplir l'acte définitif, conforme à la volonté du mort, fut atterré à la lec-
ture de cette réponse et de tous les billets précédents accumulés qui lui étaient remis en même temps. Il voyait son amour méconnu, sa faiblesse et ses scrupules vilipendés. Violences, menaces obscures, récriminations de femme abandonnée, le beau roman de tendresse ne pouvait pas s'achever là-dessus Jacques entreprit de se justifier et de convaincre celle dont la mauvaise foi était fermée à toute persuasion. Cette correspondance, qui était un commencement de parjure, attisait de part et d'autre l'incendie ; là-bas croissaient la colère et le mépris, ici le désespoir.
Enfin Geneviève, sentant la partie perdue pour elle, se tut. Maintenant elle haïssait Jacques aussi passionnément qu'elle l'avait aimé pendant les quelques jours où elle avait cru trouver en lui son libérateur.
Privé des lettres qui le torturaient, mais qui du moins continuaient à l'occuper de sa maîtresse, Jacques se demanda quelle raison de vivre lui restait. Jeune homme, il était condamné à une existence sans but, sans joie, sans espoir. Quand bien même sa plaie devrait à la longue se cicatriser, qu'attendrait-il du lendemain ? Le seul palliatif aux maux de sa destinée lui avait été relire. Toujours il aurait devant lui, pour
aggraver sa désolation, le visage triste et flétri de sa victime, de cette Jeanne qu'il lui était presque impossible de plaindre.
Aucun reproche n'avait été prononcé par la jeune femme ; Jeanne avait, elle aussi, pris un engagement envers celui qui n'était plus ; elle demeurait auprès de son mari comme si rien ne se fût passé. Mais l'irréparable était entre eux. Elle devinait, maintenant clairvoyante, les pensées qui remuaient sous le front barré de Jacques. La trahison et toutes les découvertes qui s'en étaient suivies avaient fait d'elle une créature misérable, à jamais dégoûtée de l'infamie humaine. Elle n'avait plus de ressources que dans la religion : elle y recourait éperdument.
Pour elle comme pour son mari, l'épreuve la plus dure était encore à subir. Son père ne voulait pas qu'elle lui fût épargnée.
— Quand ta cousine sera revenue, avait-il dit, surveille-toi : on aurait vile fait de causer, si l'on remarquait du froid entre vous. A quoi bon amuser la galerie à ses dépens? Il est possible d'entretenir ses relations tout en gardant son quant-à-soi. C'est affaire de tact.
M. Formigeon aurait bien voulu voir à sa fille moins grise mine ; mais il reconnaissait qu'en
définitive il ne faut pas trop demander à la fois. Il était facile de mettre la mélancolie de Jeanne sur le compte de la mauvaise santé. Le bonhomme ne se privait pas d'épancher dans le gilet de tout venant ses inquiétudes à ce propos. Cependant, tout en geignant, la tête couchée sur l'épaule, il prenait la contenance d'un homme qui ne veut pas se laisser abattre, et, à l'occasion, il avait le courage de badiner en lançant de gros rires.
Au fond, il jubilait : personne ne s'était douté de rien; Jeanne était docile; pour son gendre, il le tenait sous sa coupe... Jacques semblait d'ailleurs complètement maté par la scène épouvantable qu'il lui avait faite, le soir même des obsèques de M. Laurière.
Le printemps naissait. Et, chaque matin, Jacques, en regardant au loin la masse verdissante des châtaigniers de la « propriété Golombet », tremblait d'apprendre aujourd'hui l'arrivée de Geneviève.
« Que deviendrai-je, s'interrogeait- il, si je retrouve en elle une ennemie? Je ne pourrai endurer ses reproches, et, pour la convaincre de mon amour immuable, je la supplierai de m'attendre à la petite porte comme autrefois... Et que ferai-
je, si, finalement apaisée, elle me dit la première : Je t'attends?... »
De toute façon, il se sentait incapable de tenir la promesse faite au lit de mort de son père. Par suite, il en venait insensiblement à se demander si Geneviève n'avait pas eu raison, dans ses lettres, lorsqu'elle raillait ses scrupules et discutait la validité du serment. La parole donnée dans l'égarement de la douleur engage-t-elle? Jacques n'avait pas été libre de refuser à son père la suprême consolation que celui-ci exigeait. Il n'avait pas le choix des réponses. Et puis, les droits d'un père sont-ils illimités? N'était-ce pas un abus de pouvoir que de prétendre assurer par delà le tombeau une domination déjà contestable ?
Les premières fois qu'il s'était posé ces questions, il s'effarait comme devant un sacrilège. Bientôt il les agita de sang-froid. Il les vit enfin se résoudre, un jour où, passant le long du lycée, il avait aperçu dans la cour la silhouette de Louis Falque. Il se rappela avec émotion leurs dialogues de jadis. « Quel conseil recevrais-je de lui, pensa-t-il, si, resté son ami, je le consultais encore? »
Et il entendit s'élever en lui même la voix
affirmative et sonore de Louis ; elle disait : « Fausse créance, fausse dette... »
Maintenant Jacques attendait fébrilement sa maîtresse. Elle seule pouvait, par sa présence, lui procurer la résignation. Certes, il faudrait ruser plus que jamais et redoubler de précautions pour déjouer la méfiance ; ce bonheur incomplet n'en serait pas moins du bonheur. Mais Geneviève boudait, sans doute : elle ne répondit pas à la lettre qui lui annonçait le triomphe de l'amour.
Plus tard, Jacques y était résolu, l'amour triompherait mieux encore. Il n'envisageait plus l'adultère clandestin que comme un pis-aller. Mais il s'en contentait par piété fdiale envers sa mère ; tant qu'elle serait là, il garderait le masque. C'était déjà trop d'une victime.
Personne ne reconnaissait plus madame Laurière, tant le veuvage l'avait rapidement changée. Cette femme éteinte et désemparée, était-ce bien la même dont naguère on tournait en ridicule le désagréable caractère? Au spectacle de cette métamorphose, œuvre d'un inconsolable chagrin, Jacques songeait à ses injustices d'enfant, voire de jeune homme, alors qu'il prenait parti contre sa mère et qu'il l'accusait de méchanceté. Il découvrait qu'elle était bonne et tendre. Tout le
reste n'avait été que travers ou faux dehors. Gomme nous connaissons mal ceux qui nous tiennent du plus près ! Madame Laurière n'avait pas eu un mot d'amertume contre son fils. Rejetant tout sur la fatalité, elle lui pardonnait un crime involontaire, et ne voyait en lui que son seul soutien désormais. Jacques se jurait de ne point la payer d'ingratitude.
Aussi souvent que ses courses l'amenaient en ville, il s'arrêtait un moment chez sa mère. Un soir, il entra dans la salle à manger, où elle venait de s'asseoir tristement sous la clarté de la suspension. Déjà en retard pour regagner Beauvoir, il avait gravi l'escalier quatre à quatre.
— Ah ! te voilà ! dit madame Laurière, prenant pour un effet de l'émotion l'essoufflement de son fils. Tu as appris la déplorable nouvelle?...
— De quoi veux-tu parler? Je ne sais rien du tout.
— Geneviève...
— Eh bien? demanda Jacques, le rythme du cœur suspendu.
— Tu ne sais pas?... Elle a quitté son mari... Et elle n'est pas partie seule... On ignore où sont les fugitifs... Les Colombet sont au désespoir...
Tout tournait autour de Jacques ; le sol lui
manquait. Ses mains s'accrochèrent à la nappe, et, entraînant le couvert dans sa chute, il tomba sur le carreau.
— Jacquot !
Madame Laurière s'était jetée sur lui, elle l'entourait de ses bras, cherchait à soulever ce poids inerte.
— Jacquot! mon Jacquot! Reviens à toi... Si j'avais pensé te faire du mal, je ne t'aurais rien dit... Je croyais que c'était oublié... Tu l'aimais donc bien, cette mauvaise fille! Tu vois... elle ne le méritait pas... Écoute-moi... Réponds-moi... Je suis ta mère... Est-ce que je ne te reste pas?...
Éperdue, suppliante, elle gémissait des paroles sans suite contre le visage décoloré de son fils. Et Jacques, moulu de corps et d'âme, anéanti, voyait passer et repasser sur ses paupières à demi closes des mèches de cheveux grisonnants; il entendait le bruit lointain d'une voix à l'infinie douceur qui l'appelait par son surnom puéril, et il s'abandonnait, se laissait bercer, cajoler comme un tout petit enfant.