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PARIS

Le

Service d'un An

Urbain G OH 1ER

Le

Service d'un An

(Extrait de l'Armée nouvelle)

Aujourd'hui, la vie du soldat est de nature ''lutot à amoindrir sa valeur morale qu'à j'au?menter.

Retenu plusieurs années au régiment, employant à des manœuvres fastidieuses quatre ou cinq fois le temps qu'il faudrait, occupé uniquement à des soins matériels, il passe une grande partie de ses journées dans l'oisiveté, l'esprit ouvert à toutes Jes occasions de débauctie qu'offre le séjour des grandes ■villes.

Il fréquente le cabaret ; il fait de mauvaises connaissances.

Il perd, dans ces habitudes malsaines, le respect de l'autorité, le sentiment du devoir, l'esprit de sacrifice.

Entré au régiment ignorant et honnête, il en sort trop souvent ignuiant, mais corrompu.

Heureux encore quand il n'emporte pas avec lui des goûts de paresse qui le mettront pendant longtemps ■ dans l'impossibilité de gagner honorablement sa vie.

CHAHt.ES DE FfîEYCINET

Minutre de la guerre.

Editiop de l'AURORE, 142, rue Moptipartre PARTS

ou la Ruine

Le service de trois ans ruine l'agriculture.

Il active la dépopulation des campagnes, en dégoûtant de la terre les paysans, qu'il livre aux cabarets des villes.

Les conseils généraux des départements agricoles demandent le service d'un an pour les cultivateurs.

Le service de trois ans ruine le commerce.

La Chambre de commerce de Lyon s'exprimait ainsi dans une lettre au ministre du Commerce :

Retenir dans les casernes pendant plusieurs an des jeunes hommes qui, justifiant d'un apprentis-

sage suffisant du métier des armes, manquent à leur vocation, c'est rouvrir la porte aux employés d'origine étrangère, suisses ou allemands pour la plupart, qui envahissaient nos maisons de commerce avant 18"0.

N'admettre aucune dispense pour les jeunes Français qui émigrent à l'étranger, c'est stériliser en quelque sorte, de propos délibéré, tous les efforts que nos commerçants peuvent tenter pour créer des comptoirs dans nos colonies et étendre leurs relations dans les pays lointains.

Les peuples les plus jaloux de leurs armées, l'Allemagne, l'Autriche, l'Italie, ont compris depuis longtemps que la puissance militaire d'un peuple ne va pas sans cette richesse industrielle et commerciale qui n'est pas seulement le premier fondement de la grandeur des nations, mais qui doit encore pourvoir aux exigences toujours croissantes des budgets de la Guerre. Aussi ont-elles conservé, en l'entourant même d'une considération spéciale, l'engagement conditionnel d'un an ; aussi se montrent-elles très libérales pour les atténuations de service en temps de paix, très attentives à toutes les mesures qui peuvent encourager l'émigration de leurs nationaux par des dispenses toujours renouvelables et faciliter ainsi à leur commerce international la conquête des marchés nouveaux.

Une des dernières commissions du budget demandait expressément la réduction du service militaire à une seule année pour les fils de Français nés à l'étranger.

Elle raisonnait ainsi : Ces jeunes gens sont Français au regard de la loi française ; mais dans beaucoup de pays, notamment dans lus républiques sud-américaines, ils sont considérés aussi comme citoyens de leur terre natale. A vingt et un ans, ils ont le choix entre deux nationalités.

S'ils optent pour la nationalité française, ils ne peuvent rentrer en France avant l'âge de trente ans sans faire trois ans de service militaire. S'ils optent pour la nationalité étrangère, ils peuvent rentrer en France à leur gré ; ils y jouissent de tous les avantages de la vie française, sans aucune obligation militaire; ils ne sont privés que du droit de suffrage et de l'aptitude aux emplois publics.

Indubitablement, le plus grand nombre renoncera à la nationalité française, concluait la commission.

On s'attache généralement beaucoup au pays qui vous a vu naître, où l'on a passé sa jeunesse, où l'on a souvent assisté à l'accroissement de la fortune paternelle, et il faut supposer un patriotisme bien ardent chez un jeune homme de vingt et un ans pour admettre que, de gaieté de cœur, il aliénera sa liberté et se soumettra aux exigences du service militaire complet, au risque d'interrompre ses études ou de retarder son entrée dans la carrière de son choix.

Or, les Français ne sont pas si nombreux que la France puisse en perdre ; pour cotiser-

ver ceux-là qui ne feront pas le sacrifice de trois ans de leur vie à leur nationalité, mais qui feront sans doute le sacrifice d'un an, la réduction du service militaire est le seul moyen-

D'autre part. l'Union coloniale française réclame la dispense de deux ans de service, et la faculté de devancer l'appel à dix-huit ans, pour les jeunes gens qui s'engageraient :

— soit à faire, avant l'âee de vingt-six ans, un séjour d'au moins trois ans aux colonies,

— soit à faire, en trois ans au moins, cinq voyages d'affaires entre la métropole et les colonies, entre les colonies et les pays étrangers hors d'Europe. — et qui subiraient avec succès un examen très sévère de conversation et de correspondance commerciale en deux langues étrangères.

La Chambre de commerce de Paris appuie vivement cette pétition de l'Union coloniale ; elle déclare qu'une telle mesure « supprime-* rait le plus sérieux obstacle qui s'oppose actuellement à l'émigration vers nos colonies, et serait de nature à déterminer un mouvement puissant, une nouvelle direction d'idées dans la jeunesse française ».

Ainsi, pour tous les représentants élus, pour tous les interprètes autorisés du com-

meree français, la cause de noire décadence extérieure et de nos échecs sans cesse aggravés, le plus sérieux obstacle au relèvement de nos affaires, c'est le service de trois ans. Et le remède, c'est le service d'un an.

Le service de trois ans ruine même la culture intellectuelle de la nation; il abaisse le niveau des études littéraires, artistiques, scientifiques.

Au premier abord, on pourrait croire qu'il les favorise, puisqu'il y attire par l'appât de la dispense un plus grand nombre déjeunes gens. Mais, en réalité, les travaux qui sont faits sans goût, sans vocation, précipitamment, pour acquérir un certain diplôme dans un certain délai, et dans le seul but d'échapper le plus vite possible à la caserne, ces travaux demeurent stériles. Ni les lettres, ni l'art, ni la science n'y gagnent. Les déclassés se multiplient; les hommes supérieurs deviennent plus rares.

Si le service de trois ans détruit toutes les facultés productrices de la nation, en même temps qu'il augmente ses charges à l'excès, il lui sera mortel.

Les adversaires du service d'un an prétendent qu'il exposerait la France à de graves périls. C'est un risque, une incertitude.

Avec le service de trois ans, c'est une certitude, une certitude de ruine.

Si dans vingt-cinq ans nous devons nous trouver quarante millions de Français sans commerce, sans industrie, sans agriculture, en face de quatre-vingts millions d'Allemands inondant la terre de leurs émigrantsetde leurs produits, pourquoi veut-on que l'Allemagne songe à nous faire la guerre?

Les fantassins allemands ne font que deux ans de service. Et nul spectacle ne donne autant une impression de force, de consistance, d'homogénéité morale et de solidité matérielle que la vue d'un régiment d'infanterie prussienne en mouvement. Il suffirait assurément d'une année pour obtenir les mêmes résultats avec des Français préparés, comme nous le demandons, et comme le voulait la loi de 1889, par l'éducation physique de toute la jeunesse.

Qu'un examen soit institué cà la fin des douze mois, tel qu'il avait lieu sous le régime

de 187w2 pour les volontaires d'un an ; que les incapables soient retenus encore six mois, encore une année, ce sera parfait. La hâte qu'ont les citoyens de quitter la caserne pour retrouver leur foyer répondra de leur zèle. Ils seront d'autant meilleurs soldats qu'ils auront plus envie de ne pas l'être longtemps.

Pour abréger la durée du service dans l'intérêt général du pays, les Allemands ont retranché de leurs méthodes d'instruction tout ce qui n'offre pas d'utilité pratique. Aussi bien à l'officier qu'au soldat, ils ne veulent apprendre que le combat, que la guerre.

Dans la situation morale de l'humanité, dans l'état économique actuel de l'Europe, le gouvernement et le Parlement de l'Allemagne impériale ont compris qu'ils n'avaient pas le droit d'exiger des citoyens au delà du temps indispensable à la préparation de la défense nationale.

Il est inouï qu'un régime républicain et prétendu démocratique s'obstine dans une prétention contraire.

existe déjà pour les Privilégiés

Dans son rapport fameux sur le budget de la Guerre, M. Cavaignac, depuis ministre, écrivait :

Le débordement des services accessoires — trait caractéristique de notre organisation actuelle — a constitué partout des emplois administratifs qui échappent aux fatigues du service militaire, où l'homme a la vie plus douce, souvent même l'avantage d'apprendre un métier, d'acquérir des connaissances nouvelles ou d'entretenir celles qu'il avait acquises. Par une singulière erreur, on attache à ces emplois, déjà avantageux par eux-mêmes, des avantages matériels, primes de travail, indemnités, gratifications.

Ces emplois se multiplient; s'ils sont tous remplis, on en créera au besoin pour donner satisfaction aux convoitises qu'ils ont éveillées. Il serait facile de citer des exemples presque scandaleux de jeunes gens ayant échappé par cette voie à tout service et ayant reconstitué à leur profit, par dne voir détournée, l'exemption du service militaire.

II faut faire lire ce morceau de prose officielle aux parents des soldats qui sont allés mourir à Madagascar, pour construire la route de Suberhieville, — et leur demander ce qu'ils pensent du service égal pour tous !

La loi de 1889 est un tissu de mensonges. Elle a pour but d'établir le service égal pour tous, et jamais autant d'inégalités n'ont été consacrées par le législateur ; toute la différence avec le passé, c'est qu'autrefois les privilèges résultaient de situations déterminées à l'avance, tandis qu'ils sont aujourd'hui remis à l'arbitraire. Ouant au service de trois ans,, il n'a jamais fonctionné.

Le général Billot, ministre de la Guerre, recevant dans ses bureaux un groupe de publicistes, a fait, le 24 novembre 1896, la déclaration suivante :

La loi militaire de 1880 a malheureusement ouvert la porte à une foule d'abus ; les catégories de dispensés qu'elle a instituées vont chaque jour en s'aug-

mentant, et je ne crois pas exagérer en déclarant que cinquante pour cent du contingent ne font aujourd'hui, grâce aux dispenses, qu'une année de service.

Les commissions parlementaires avaient souvent dit que la moitié au moins de l'infanterie ne faisait qu'une année de service.

Le minisire de la Guerre affirme que c'est la moitié du contingent total.

Voilà le mensonge impudent du « service égal pour tous » officiellement proclamé.

Les engagés volontaires font quatre ans ; la moindre portion du contingent fait réellement trois ans, c1 est-à-dire le service légal ; d'autres font deux ans ; quelques-uns ne font rien du tout ; cinquante pour cent font un an.

Les citoyens d'Algérie ne font qu'une année de service. Les citoyens des autres colonies, jusqu'ici, malgré la loi formelle, n'ont fait aucune espèce de service ; et c'est pourtant à leur profit, sur l'initiative enragée de leurs députés, qu'ont été engagées les expéditions coloniales les plus meurtrières.

Sous la loi de 1872, les volontaires d'un an bénéficiaient seuls d'un pareil privilège ; ils étaient en très petit nombre ; ils payaient quinze cents francs à l'Etat; ils travaillaient dur pendant douze mois et préparaient de bons cadres à la réserve.

Sous la loi menteuse de 1889, les nouveaux « volontaires d'un an » forment la moitié du contingent; pendant leur service, ils ne travaillent pas plus que les autres et ne préparent point des cadres à la réserve

Les uns tiennent leur immunité de leur situation de famille ; d'autres, de leurs diplômes; mais d'autres aussi, des « accommodements » que les bureaux ne refusent jamais aux solliciteurs patronnés par des politiciens. C'est le régime de la faveur, du marchandage, de la corruption électorale.

Demander au jeune homme trois ans de son existence, au moment où ses facultés s'épanouissent, où son effort peut être le plus fécond, où son avenir se décide, c'est lui demander trop.

On a beau fabriquer des légendes, et les politiciens qui n'ont jamais porté le sac ont beau vanter l'enthousiasme de la jeunesse pour la caserne, les faits sont là. Par tous les moyens, la jeunesse tâche d'échapper au service de trois ans.

Pourquoi les grandes Ecoles sont-elles assaillies par une multitude de concurrents? Pourquoi cette chasse aux diplômes ? Pourquoi cette invasion des carrières dites libérales par une foule de jeunes gens qui auraient pu

gagner honorablement leur pain dans un autre métier, qui languiront dans la misère à cause de l'excessive concurrence et qui maudiront la société, coupable de leurs déceptions? Pourquoi, sinon parce que la dispense de deux ans de service est une prime irrésistible?

La loi de recrutement de 1889 est le pire instrument de déclassement qu'eussent pu inventer les ennemis déclarés de l'ordre social.

Dans les témoignages détaillés de généraux et d'officiers, reproduits par la commission du budget de 1897, on voit que les effectifs réellement présents aux exercices militaires ne dépassent point le tiers de l'effectif nominal; Dans les compagnies de 121 hommes, il y a 84 indisponibles, 84 « embusqués », et 37 hommes à la manœuvre. Au lieu de 824,000 hommes d'infanterie que nous croyons en train de s'instruire et de servir à l'instruction de leurs officiers, — il y en a 100,000 qui travaillent dans des conditions défectueuses, et dont les officiers ne peuvent exercer un commandement efficace.

s Notre armée, comme notre marine, est un trompe-l'œil.

Or, que représente le tiers de l'effectif qui prend réellement part aux exercices?

Il représente une classe sur trois.

Avec le service de trois ans, il doit y avoir trois classes sous les drapeaux. Il n'y en a qu'une, la dernière appelée, à l'exercice ; les deux autres sont ailleurs.

Regardez dans les rues des villes ces milliers de soldats qui portent des paquets, font des déménagements, montent des factions devant des murs : en quoi se préparent-ils à défendre la patrie? Le ministre Turrel employait des soldats bicyclistes pour faire ses commissions : est-ce là le but du service militaire?

Il est tellement vrai que l'instruction militaire, répartie sur trois ans, laisse aux hommes une grande disponibilité de forces et de loisirs, que les chefs s'ingénient à les occuper. Dans plusieurs régiments, notamment aux cuirassiers de Salhonay et dans l'infanterie de Nancy, des équipes de football ont été organisées avec l'approbation des colonels. Faut-il prendre aux jeunes Français, en invoquant la patrie, trois années de leur jeunesse pour leur enseigner le football0 Qu'on leur rende la liberté au bout d'un an. Ceux qui ont des renies pourront, s'il leur plaît, jouer au football toute leur vie. Mais ceux qui ont besoin de travailler, pour. eux-mêmes et pour leur famille, n'éprouveront plus le désespoir des deux années stupidement perdues.

Du moment que les chefs jugent inutile de maintenir les hommes à la manœuvre après un an, clu moment qu'ils les emploient à autre chose pendant la deuxième et la troisième années, la preuve est faite. Le service d'un an existe; il n'y a plus qu'à le consacrer par la loi.

Les charges du pays en seront considérablement atténuées. A quoi bon conserver sous les drapeaux pendant trois ans, et payer, nourrir, vêtir à nos frais, des soldats qui ne sont soldats que pendant la première année?

Qu'on les renvoie chez eux ; la production nationale y gagnera, leur famille y gagnera, la repopulation y gagnera, le budget y gagnera énormément.

A la vérité, c'est à tort qu'on a redouté pour ces a embusqués » l'oisiveté de la caserne, après la première année. On a dit à plusieurs reprises que, ne faisant plus le métier de soldat pour lequel le pays les entretient, et n'en faisant pas d'autre, ils contractaient des habitudes de paresse, un dégoût du travail, une apathie physique et morale qui leur seront aussi funestes à eux-mêmes qu'à toute la société, quand ils seront rentrés dans la vie civile. On s'abusait.

Les soldats de deuxième et troisième années ne sont pas inoccupés. Ils sont musiciens,

cuisiniers, plantons, maîtres d'hôtel, bureaucrates, domestiques, lionnes d'enfants, lampistes, jardiniers, peintres, sculpteurs, charpentiers, menuisiers, ébénistes, tailleurs, cordonniers, relieurs, brocheurs, typographes* imprimeurs, graveurs. Chacun est utilisé suivant, ses aptitudes ; les travailleurs intellectuels et les ouvriers d'art ne font qu'un an; les travailleurs manuels, après la première année, exercent tranquillement leur métier dans la caserne.

Est-il nécessaire, pour cela, qu'ils portent l'uniforme, qu'ils vivent aux frais de la nation, qu'ils manquent à leur foyer:'

Vi\e pareille organisation ne sert qu'à ruiner le pays et à le tromper.

Le service de trois ans arrache les jeunes gens à la profession qu'ils avaient adoptée; non seulement il diminue ou détruit complètement leur instruction acquise, non seulement il affaiblit leur capacité de s'instruire plus lard, mais encore il les prive ordinairement de travail. Leur place est prise, ils ne la retrouvent pas. La foi militaire do ni):1 une prime à tous les infirmes, à tous /es « réformés », à tous les hommes qui ne contribueront pas a la défense de la pairie. Ceux-là, ne faisant jamais défaut à leurs

patrons, sont employés de préférence. Presque tous les patrons garderaient pendant un an la place libre à L'employé, à l'ouvrier soldât; presque aucun patron ne la garde ni, réellement, ne peut la garder pendant trois ans. L'Etat lui-même leur donne l'exemple. Au cours de ses voyages, le dernier président de la République a signe, à la lin de 1896, un décret o réorganisant » l'administration centrale de la grande Chancellerie de la Légion d'honneur. L'article 14 est ainsi conçu :

Les commis appelés au service militaire sont remplacés dan.- l'effectif si leur absence doit dépasser la limite d'une année. Dans le cas contraire, legrandchancelier lènr accorde un congé d'un an sans solde.

Toules les administrations publiques, toutes les administrations privées, tous les patrons l'ont de même.

Sous le régime menteur du « service de trois ans » il y a des hommes qui font trois ans, d'autres un an, d'autres rien du tout. Et plus la situation militaire des citoyens est •rigoureuse, plus s'accroissent les difficultés de leur vie civile. L'Etat le premier les récompense de cette façon. Il favorise ceux qui sont déjà favorisés; il sacrifie brutalement ceux qui supportent, déjà la plus lourde charge.

Cette iniquité, qui concorde d'ailleurs avec l'esprit général de la législation, n'en est pas moins révoltante.

Il y a pis.

Depuis quinze ans, nous faisons la guerre aux quatre coins de l'Afrique et de l'Asie sans armée coloniale. Ou envoie mourir sous les tropiques les jeunes soldats de la métropole. On ne peut prendre ceux que l'armée reçoit pour une seule année, car il faut tenir compte du temps d'instruction préalable, du voyage d'aller, du voyage de retour. On prend donc exclusivement des soldats de trois ans. De sorte que l'inégalité de durée du service est aggravée d'une terrible inégalité de risques.

Ceux que la loi « égalitaire » dispense déjà de deux ans de service sur trois sont encore assurés de ne point quitter les casernes de France et d'accomplir leur temps sans péril.

Ceux que la loi accable de trois ans de service courent en outre le danger de partir aux colonies, et de mourir de la fièvre ou de la dysenterie en construisant des routes pour les voitures Lefèvre.

Il v a dans ce système une accumulation de privilèges d'un côté, une accumulation de rigueurs de l'autre, telles qu'on n'en avait pas vu avant la République.

Les guerres européennes ont cessé depuis que, dans les différents pays, toutes les classes de la société doivent en supporter également le poids. Les guerres coloniales continuent, parce qu'elles pèsent presque uniquement sur les classes qui faisaient autrefois tous les frais de la guerre en Europe.

Dans une armée, a c'est toujours les mêmes qui se font tuer ». Mais dans la nation, « c'est toujours les mêmes qu'on fait tuer » : Jes fils des pauvres!

Notamment les Officiers

ne font qu'un An

Les officiers, tant de l'active que de la réserve, sont le sang et le nerf de l'armée ; les officiers de l'active sont presque les seuls militaires professionnels qui subsistent ; ils gardent le dépôt des traditions militaires ; ils sont d'admirables chefs et d'indomptables soldats. C'est bien entendu.

D'où viennejat-ils?

Les uns viennent du rang, de la caserne. Inutile de nous en occuper : ils n'ont aucun avenir, dépasseront très rarement le grade de chef de bataillon ou d'escadrons, n'exerceront jamais de grands commandements.

Les autres sortent des Ecoles.

Chaque année, à la revue du 14 Juillet, les Parisiens acclament l'Ecole de Saint-Cyr, dont les fantassins forment « le premier bataillon de France », et les cavaliers « le premier

escadron de France ». On cite en exemple leur allure, leur tenue, leur solidité. Depuis combien de temps ces parfaits soldats sont-ils sous les armes? Les anciens, depuis dix-huit mois; les nouveaux, depuis huit mois.

Au bout de deux ans, ils deviennent officiers, ils commandent, ils instruisent. Si deux ans suffisent pour faire un officier, un an doit suffire pour faire un soldat.

A Saint-Gvr, l'éducation militaire est sérieuse. A Polytechnique, elle est dérisoire. Nui établissement n'est moins militaire que Polytechnique. A Longchamps, où Ton fait défiler en armes jusqu'aux pompiers, les Polytechniciens ne portent même pas le fusil. Cependant, après deux ans d'Ecole, ils sont officiers. Ceux qui prennent la carrière militaire sont sous-lieutenants actifs ; après deux années de Fontainebleau, ils sont lieutenants. Avant d'avoir vu la troupe, n'ayant jamais passé par la caserne, ils ont déjà deux galons.

Les quelques Polytechniciens qui sortent dans les carrières civiles et les élèves de l'Ecole forestière font une seule année de service, en qualité de sous-lieutenants de réserve.

Les élèves de l'Ecole centrale fréquentent trois ans cette maison, qui n'est militaire à aucun titre. Ils sont externes, vivent libre-

ment, travaillent ou s'amusent à leur gré. Entre les cours de mécanique et de chimie, quelques artilleurs viennent leur faire une théorie ou leur montrer le maniement du canon. Moyennant quoi, pourvus de leur diplôme, ils accomplissent une seule année de service en qualité de sous-lieutenants de réserve.

Le rédacteur en chef du journal le plus répandu de France, qui a pour directeur un ex- Italien, ri -à jamais été soldat. Le gouvernement Ta fait officier !

La bourgeoisie déploie une merveilleuse adresse à se ménager des privilèges, en abusant de la candeur populaire.

Le peuple était choqué du volontariat d'un an. La bourgeoisie Ta supprimé. Comment donc!... Seulement, ses fils obtiennent des dispenses,, et font une seule année comme soldats, sanspayer les anciens 1,500 francs. Ou bien ils passent par les Ecoles, et font une seule année comme officiers, en recevant 2,500 francs de solde. Bénéfice net : 4.000 fr. Ce n'est pas bête.

Le fait à retenir est celui-ci : la plupart des officiers, soit de l'active, soit de la réserve, deviennent des chefs sans avoir jamais été soldais. Ils deviennent des chefs après avoir

reçu dans les Ecoles une instruction préparatoire, de deux ans pour les uns, de trois ans pour les autres : instruction préparatoire sérieuse à Saint-Cyr, dérisoire ailleurs.

Puisque l'instruction préparatoire de l'Ecole centrale, par exemple, fait des officiers, une instruction préparatoire quelconque fera des soldats qui arriveront à la caserne déjà formés, et qu'une seule année de régiment rendra parfaits.

Dès que l'instruction militaire préparatoire aura fonctionné, le service d'un an sera possible. Si l'instruction militaire préparatoire fonctionnait déjà, le service d'un an serait applicable immédiatement.

Or laloi militaire du 15 juilleL 1889disposait :

Article 85. — Une loi spéciale déterminera : ... 2° L'organisation de l'instruction militaire pour les jeunes gens de il à 20 ans, et le mode de désignation des instructeurs.

Art. 86. — Chaque année, avant le 30 juin, il sera rendu compte aux Chambres, par le ministre de la Guerre, de l'exécution des dispositions contenues dans la présente loi pendant l'année précédente.

Jamais ce texte n'a été appliqué; jamais le ministre de la Guerre n'a rendu de comptes ; jamais il n'a obéi.

Le pouvoir militaire savail que l'organisation de l'instruction préparatoire amènerait fatalement la réduction du temps de service. Il a résisté. Il a regardé la loi comme non

avenue. •

Cette rébellion dure depuis dix ans. Le Parlement n'a pas bronché ; pas un député n'a sommé le ministre de la Guerre d'exécuter les volontés du Pouvoir civil.

[Vous voulons que la nation soit obéie.

Le Service d'un An donnera

les meilleurs Soldats

Tous les invalides de l'ancienne armée qui continuent de commander l'armée actuelle défendent le service de trois ans. Ils le déclarent d'autant plus nécessaire que la frontière est « ouverte », que la France a perdu « le rempart des Vosges ».

En 1870, nous l'avions, le rempart des Vosges, et nous avions par-dessus le marché les soldats du service de sept ans. Qu'est-ce que les chefs en ont fait'?

Le rempart fies Vosges, où des bandes de paysans et de forestiers avaient si vaillamment combattu en 1814, notre glorieux Mac-Mahon l'abandonna sans coup férir. DeFrœschwiller, il se sauva d'une seule traite jusqu'à Chàlons; il ne prit pas le temps de détruire un tunnel, de couper un pont, une voie ferrée ; les de Pellieuxqui cavalcadaient autour de lui étaient trop pressés de fuir, en attendant l'occasion de capituler.

Quant aux soldats de sept ans, répi invincibles, ils connurent la boucherie qu'on nous promet ; ces artilleurs si bien exercés avaient été pourvus par le génie polytechnicien d'un matériel inférieur en tout à celui de l'ennemi ; ces cavaliers si entraînés ne connaissaient rien de leur métier ; ces fantassins si aguerris étaient paralysés par l'ineptie du commandement. Ceux qu'on ne fit pas massacrer inutilement, leurs chefs les livrèrent à l'ennemi par 175,000 à la fois.

Alors même que le service d'un an ne suffirait pas à dresser des combattants, on devrait encore l'établir, pour ses avantages économiques et politiques. En cas de guerre, les Lebœuf et les Ducrot d'aujourd'hui ne pourraient pas causer de pires désastres que .les Billot et les Boisdeffr.e de 1870.

Mais le service d'un an. précédé de l'instruction préparatoire que la loi prescrit vainement depuis 1889, suffit très bien à dresser des combattants.

A Chàlons, le 9 octobre 189(3, le tzar a été frappé delà tenue, de l'entraînement, delà solidité des troupes qui manœuvraient devant lui. Tous les spectateurs ont partagé son admiration

Or, de quels soldats étaient composés ces régiments? Les soldats de trois ans venaient

d'être libérés. Les régiments qui ont pris part à la revue ne comprenaient que des soldats de deux ans et des soldats d'un an.

Le service d'un an sera plus que suffisant pour former des soldats, surtout s'il est préparé par une instruction gymnastique et militaire de la jeunesse. En somme, l'instruction du soldat se réduit à deux points : la marche et le tir. Si les hommes étaient entraînés à la marche, exercés au tir en arrivant au corps, ils n'auraient plus rien à y faire au bout de quelques mois. Actuellement, les soldats mêmes ne marchent et ne tirent pas assez. Après la première année, ils ne font plus aucune besogne militaire ; le service de place, l'astiquage et le tricotage sont leurs seuls travaux.

Voici l'attestation d'un chef qui a commandé, sous le feu de l'ennemi, successivement des soldats de métier dans l'armée de Bazaine et des soldats improvisés dans l'armée de Faidherbe. Le lieutenant-colonel Patry écrit dans la Revue Lieue :

Pendant la guerre de 18"0-"1, j'ai eu l'occasion de constater qu'avec des jeunes hommes sans aucune expérience du métier militaire, mais bien encadrés, on fait d'aussi bonne besogne qu'avec des hommes rompus au service par de nombreuses années de présence sous les drapeaux.

A Meta, dans ma compagnie, j'ai vu combattre très convenablement, il esl vrai, des soldats «lu service de sept ans, encadrés par de vieux sous-officiers; mais j'ai pu remarquer avec un certain étonnement que les vieux soldats de dix ou douze ans de sen ice, médaillés de Crimée et d'Italie, sur lesquels j'avais compté pour donner aux autres l'exemple du courage, de l'endurance, etc., avaient presque complètement l'ait défaut à leur mission en recherchant avec beaucoup plus d'empressement les emplois de muletiers, ambulanciers, ordonnances, que les premières places dans la bataille.

Dans l'armée du Nord, j'ai été à même de voir tout le contraire. Ma compagnie de 200 fusils était composée presque exclusivement de jeunes gens de li classe de 18~0 provenant des départements du Nord, encadrés par des sous-officiers fort jeunes, mais pleins d'entrain, presque tous évadés de Metz ou de Sedan...

De différence entre la tenue au feu de ces deux compagnies que foi successivement commandées à quelques jours d'intervalle, et devant le même ennemi, je dois avouer en toute franchise que je n'eu ai pas trouvé.

Du reste, Napoléon, qui savait, je crois, apprécier ta valeur des troupes, n'a-t-il pas exalté la conduite de ses jeunes soldats de 1813? Et n'est-ce pas avec de jeunes soldats qu'il a fait cette admirable campagne de 1814 qui, au point de vue purement militaire,est, avec celle de 1196, la plus bellede son histoire?

Voilà qui est net, et décisif.

Nous n'entendons pas désarmer la patrie.

Par l'organisation de l'instruction militaire préparatoire et du service d'un an, nous prétendons, non seulement prévenir les derniers désastres économiques qui menacent la France et les attentats césariens qui menacent la liberté — mais encore créer une armée plus homogène, plus solide, plus vivante que la cohue de la loi de 1889. Nous prétendons faire œuvre de patriotes éclairés.

Les trois années de service sont tellement inutiles que les chefs ne savent comment occuper leurs hommes après la première année. Nous en avons cité qui s'ingénient à leur apprendre le football, pour passer le temps. Le ministre de la Guerre, lui, s'ingénie à les renvoyer le plus souvent possible dans leurs foyers, pour économiser leur nourriture. En sus des permissions et congés distribués jusqu'ici, le général Billot a donné l'ordre de réaliser dans chaque corps d'armée, en 1898, 5 à 600,000 journées, soit environ, pour chaque régiment d'infanterie, 60,000 journées de permissions ou de congés.

Bref, le ministre de la Guerre renvoie dans leurs foyers les deux cinquièmes ou même la moitié des effectifs au bout d'une année; et les autres, il s'en débarrasse la moitié du femps. Tantùt à la caserne et tantôt dans leurs fovers,

les hommes ne sont pas soldats et ne peuvent

cependant se remettre à leur métier. Ils ne sont ni civils ni militaires. Ils perdent deux ans de leur vie sans plus d utilité pour I année que pour eux-mêmes. Ne vaudrait-il pas mieux cent fois, pour eux, pour leurs familles, pour la production nationale, pour l'armée, les garder une seule année, les exercer sans interruption trois cent soixante-cinq jours et leur rendre la liberté?

L'armée suisse est excellente; les officiers de toutes nations qui suivent ses manœuvres la jugent très solide. Il n'y a pas de doute qu'elle ne traitât un envahisseur de la même façon que les Suisses du xve siècle accommodèrent le duc de Bourgogne. Or, quelle est la durée du service?

Deux mois en moyenne : quarante-cinq jours pour les fantassins* cinquante jours pour les sapeurs, cinquante-cinq jours pour les artilleurs, quatre-vingts jours pour les cavaliers. Tous les deux ans, une période de quinze jours d'exercice. Chaque homme emporte chez lui son équipement et ses armes; il tire périodiquement un certain nombre de balles au « stand » de sa commune.

Si, d'un Suisse, on peut faire un soldat en six à douze semaines, ne pourrait-on, d'un Français, faire un soldat en douze mois?

Objections réfutées

Recrutement des sous-officiers

Lesprévilégiés qui s'esquivent delà caserne au bout d'un an trouvent qu'il est indispensable d'y retenir leurs camarades pauvres, pour avoir des sous-officiers. Pourquoi donc ne s'offrent-ils pas eux-mêmes'? Pourquoi faut-il que les autres soient sacrifiés?...

En réalité, le recrutement des cadres est une question distincte du service militaire. On aura, pour instruire les soldats d'un au, des sous-officiers engagés ou rengagés à long terme autant qu'on en voudra, quand on leur garantira des avantages raisonnables.

Les soldats-ordonnances

Les officiers demandent comment ils se procureront des ordonnances, étant obligés

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