‹ Le service d'un anChapitre 2 sur 3 · SS · texte numérisé non relu

SS

actuellement d'attendre que les soldats aient achevé leurs classes pour 1rs transformer en domestiques.

Cette considération n'a pas la moindre importance. On ne peut véritablement régler le régime militaire de la nation sur les convenances privées de vingt mille fonctionnaires. Nous ferons le sacrifice d'ajouter quelques cents francs à leur solde pour qu'ils prennent une bonne; voilà tout.

L'esprit militaire

Quelques vieux généraux déclarent qu'une année de caserne assure l'instruction militaire, mais non pas l'esprit militaire : c'est-à-dire l'admiration des chefs, la confiance éperdue dans les chefs, l'obéissance aveugle à tous les ordres des chefs. Or, au palais de justice encore, pendant le procès Zola, et dans les les rues de Paris, qui donc manifestait autour des généraux un enthousiasme si délirant? Justement des avocats, des stagiaires, des étudiants, rien que desdispensés> des privilégiés du service cïun un. ils prouvaient leur -prit militaire », et même davantage: leur esprit militariste.

Donc, on peut faire en une seule année non seulement des soldats, mais des prétoriens.

Le véritable esprit militaire ne s'acquiert pas à la caserne, mais seulement à la guerre. Les soldats de Napoléon Ier possédaient L'esprit militaire parce qu'ils étaient toujours en campagne, et jamais à la caserne.

La cavalerie

Une dernière objection parait beaucoup plus sérieuse. Elle concerne la cavalerie. Les officiers des troupes à cheval conviennent qu'on peut, en douze mois, faire un fantassin ; mais ils contestent qu'on puisse faire un cavalier.

La conclusion logique serait l'établissement du service d'un an pour l'infanterie, et de deux ans pour la cavalerie. L'inégalité serait encore moins grande qu'elle n'est actuellement entre deux soldats de la même escouade, dont l'un, fils de bourgeois, disparaît au bout d'un an, tandis que l'autre, fils d'ouvrier, reste trois ans à la caserne. Mais nous voulons l'égalité absolue et nous prétendons prouver qu'il suffit d'une année pour la cavalerie aussi bien que pour l'infanterie.

En 1870, la cavalerie était composée de

soldats de sept ans, aguerris en Algérie et au Mexique. Cependant, elle n'a rendu dans la campagne aucun service: elle s'est traînée derrière l'infanterie, laissant le commandement sans informations, et l'armée à la merci de toutes les surprises. Elle s'est fait massacrer sans utilité, sans raison.

Sous le premier Empire, au contraire, où la consommation d'hommes était rapide, les cavaliers étaient expédiés des dépôts à leurs régiments, c'est-à-dire devant l'ennemi, presque aussitôt après leur incorporation; littéralement, ils apprenaient à monter à cheval en faisant les étapes pour rejoindre l'armée. Encadrés par des vétérans, commandés par des chefs qui avaient le diable au corps, et non par de vieux podagres, ils accomplissaient des prodiges. Ils fondaient les traditions dont les Allemands se sont inspirés pour nous vaincre.

Ce simple rapprochement montre que la valeur de la cavalerie ne tient pas au nombre des années qu'elle a perdues dans l'infection des casernes, mais à l'intelligence et à la vigueur de ses chefs. De jeunes cavaliers derrière Lassalle ou Colbert bousculeront toujours la cavalerie la plus exercée conduite par des ganaches.

A la revue de Chàlons, des juges qui se croient compétents ont constaté la solidité de la cavalerie exhibée en L'honneur du tsar; or. à ce moment, la classe avait été libérée; les régiments ne comprenaient, avec les engagés' volontaires, que des soldats de deux ans et d'un an. A la revue de Longchamps, chaque année, on admire l'escadron de Saint-Cyr : il comprend des cavaliers de huit et de vingt mois. Après deux ans d'Ecole, et moins de deux ans à l'escadron, ces jeunes gens sont envoyés dans les régiments comme officiers. Ils commandent un peloton.

Les anciens volontaires d'un an ont fourni beaucoup d'officiers de réserve aux troupes à cheval. Les élevés de l'Ecole centrale et les Polytechniciens qui sortent dans les carrières civiles font leur unique année de service comme sous-lieutenants d'artillerie, c'est-à-dire comme officiers montés. Us ont appris l'équitation n'importe comment, dans un manège civil. Cependant, si un officier d'artillerie n'a pas besoin d'être un fin écuyer, il doit être solide en selie; il doit monter mieux qu'un simple soldat de cavalerie.

Voilà donc une foule d'officiers reconnus bons cavaliers après deux ans, dix-huit moisv même une seule année d'équitation. Ou bien

il faut proclamer que ces chefs ne tiennent pas à cheval; ou bien il faut accorder que les soldats, menés plus rudement, en sauront au moins autant qu'eux dans le même temps.

Les hommes qu'on garde actuellement trois années dans les régiments de cavalerie ne font pas plus que les fantassins trois années de service effectif. Ils se défilent et s'embusquent dans d'innombrables emplois. Ils font à peine deux ans pleins de travail militaire. Et leurs chefs ne savent encore à quoi les occuper; ce sont les cuirassiers du camp de Sathonay qui ont introduit le football dans l'armée : preuve qu'ils ont des loisirs.

Dans la France militaire, dernièrement, le colonel Girard demandait que l'incorporation du contingent annuel fût avancée de plusieurs semaines. Il représentait qu'en France les jeunes cavaliers, incorpores au milieu de novembre, ne sont pas suffisamment dr< s au printemps suivant: tandis que, en Allemagne, les recrues, incorporées dans les premiers jours d'octobre, sonl mobilisables, sachant parfaitement manier leurs chevaux et leurs armes, le 1er avril », c'est-à-dire du bout de six mois.

Donc un an suffit. Les chefs eux-mêmes l'attestent, tant par leurs théories que par leur exemple personnel.

Mais nous voulons faire à nos contradicteurs la part belle. Nous admettrons qu'on ne peut former un cavalier en un an, ni en deux, ni même en trois. Les parades et les revues, qui enivrent les badauds patriotes, sont de pures mystifications.

Les grandes charges en masse, sur un terrain uni et préparé, ne signifient rien. Les chevaux sont collés les uns aux autres, et les hommes encastrés dans leur paquetage, calés par leurs étriers, ne peuvent vider les arçons. Il faudrait les voir au travail individuel: on les trouverait à peu près nuls. C'est pourtant le seul travail qui intéresse le rôle éventuel réservé désormais à la cavalerie.

La réduction du service à un an donnerait à l'armée une cavalerie bien meilleure que la cavalerie recrutée par la loi de 1889. Et voici comment cet. apparent paradoxe est une vérité :

D'abord, il conviendrait de réduire considérablement les effectifs des troupes à cheval. L'usage universel de la bicyclette et son emploi même par les cavaliers, l'adoption des armes à tir rapide et des formations nouvelles, doivent entraîner la suppression d'une grande partie de la cavalerie. On ne la maintient que pour des raisons de vanité, d'élevage électoral et de maquignonnage qui n'ont rien de commun avec la défense nationale.

Ensuite, l'instruction préparatoire ordonnée parla loi de 1889, stimulée pour la cavalerie par le préjugé de supériorité qui s'est toujours attaché au service à cheval, et contrôlée par des examens sévères, fournirait des recrues excellentes. Il n'y a de bons cavaliers que les hommes qui ont pris jeunes l'habitude du cheval. Le recrutement trouverait dans la jeunesse exercée des éléments très supérieurs à ceux (|ue reçoit la cavalerie actuelle. Ces conscrits n'auraient rien à faire au manège ; ils passeraient les six mois d'hiver au champ de manœuvre, les six autres mois au service en campagne, et seraient des cavaliers parfaits.

La dernière objection étant détruite, le système que nous préconisons s'impose. Il se tient. Il doit donner à la nation plus de sécurité que le régime de 1889, tout en réduisant beaucoup ses charges.

Le service d'un an : c'est un programme, en trois mots, pour les patriotes démocrates .

C'est un programme complet qui se suffit à lui-même : car il entraine une importante réduction d'impôts, une prompte résurrection de l'activité économique, la reconstitution de la race française en nombre et en vigueur — et la garantie de la liberté civile.

Ceux qui s'opposent

à la réduction du Service

Les politiciens

Les politiciens ne doutaient pas que la jeunesse n'acceptât trois ans de service avec ( un patriotique enthousiasme ». Au Parlement, on fait facilement le sacrifice de trois ans... de la vie des autres. La plupart de ces législateurs n'avaient accompli aucun service militaire : quelques-uns s'y sont soustraits en violant la loi ; ils sont pourvus, tranquilles sur leur lendemain. Ils ne prévoyaient pas que les jeunes gens, ayant tout à conquérir, instruits chaque jour de l'àpreté de la lutte et du prix du temps, emploieraient presque tous le seul moyen qu'on leur offrait de sauver de la caserne deux de leurs années les plus précieuses.

C'était pourtant inévitable : et c'est arrivé.

Aujourd'hui, la réduction du service militaire est impérieusement réclamée. Les politiciens résistent ou cherchent des faux-fuvants.

Etant sûrs d'avoir des dispenses pour leurs fils el leurs neveux, ils prétendent maintenir .le peu] s la servitude la plus lourde et la

plus inutile. Les parlementaires se font les dociles complices du Pouvoir militaire, qui les bafoue et qui les brave.

Pourquoi? Parce qu'ils sont liés ensemble par toutes sortes de honteux marchés dont nous payons les frais. Le Pouvoir militaire dispose de trois années de la vie des citoyens, fils d'électeurs, neveux d'électeurs. Les politiciens disposent des milliards qu'ils tirent de poches. Alors, donnant donnant. Les politiciens subissent les exigences du Pouvoir militaire, couvrent ses concussions, ratifient ses dilapidations, essuient ses injures, lui livrent toute la jeunesse à déprimer longuement, pour obtenir en échange les dispenses, exemptions, congés, permissions qui servent de monnaie électorale.

Les trafics électoraux sont la fin dernière de tout. Il ne se vote pas une loi, en quelque matière que ce soit, qui n'ait pour but principal de violenter ou de séduire le suffrage universel. Les lois scolaires et la loi militaire, notamment, sont réglées en vue de faire des jeunes Français autant d'otages qui répondent de la servilité de leurs pères.

Les bourses qui ouvrent aux enfants pauvres l'accès de l'enseignement primaire supérieur ou de renseignement secondaire, et les congés qui rendent une liberté précaire à beaucoup de soldats avant leur libération définitive, devraient être uniquement décernés au concours. Chaque année, la proposition en est soutenue devant les Chambres ; chaque année, ministres et majorité la repoussent.

Au lieu d'être accordées, après concours loyal, aux enfants les mieux doués et les plus laborieux, les bourses sont octroyées par les préfets, après une comédie de concours, aux enfants des électeurs les plus dociles.

Au lieu d'être accordés, après examen, aux soldats qui prouveraient une instruction militaire suffisante, les congés, qu'on distribue parfois en prodigieuse quantité, à raison de 600.000 journées de plus par corps d'armée, sont réservés aux fils des électeurs les mieux notés. La bonne volonté, l'application, l'adresse que tels jeunes gens auront apportées à la corvée militaire ne leur serviront de rien, s'ils n'ont pas l'apostille d'un candidat officiel; s'ils l'obtiennent, ils pourront ignorer le maniement du fusil et les beautés de la théorie : on les renverra tout de même à la maison.

Aux mamelueks soumis à la réélection, le gouvernement fournit des primes en nature plus encore que des primes en argent; et le ministre de la Guerre, qui verse d'ailleurs une partie de ses fonds secrets aux fonds secrets de l'Intérieur, y ajoute des milliers de mois de congé à répartir entre les soldats des circonscriptions bien dressées.

Avec le service d'un an, ces manigances ne seraient plus possibles. Tout le monde ferait une seule année; tout le monde ferait une année complète, sans interruption, sans répit. Plus de congés, plus de permissions, plus de dispenses; donc, plus de maquignonnages ni de corruption.

Les politiciens ne peuvent s'y résoudre.

Quelques-uns seulement comprennent que la réduction du service militaire au minimum est inévitable; mais ils voudraient tirer le plus de profit possible de la réforme en la divisant . Aux élections de 1898, ils promettaient le servie deux ans à la place du service de trois ans pour pouvoir encore, aux élections de 1902, promettre le service d'un an à la place du service de deux ans. Quelle grosse malice !

La nation n'a pas à tenir compte de leurs tripotages. Elle ne doit voir, dans l'établissement immédiat du service d'un an, qu'une

chance suprême de recouvrer sa vitalité économique et de sauver sa liberté politique.

A. tout adversaire de la réforme, partisan du service de trois ans, il faut poser une question préjudicielle : «'A-t-il accompli lui-même, à la caserne, en qualité de soldat, trois ans de service effectif? »

Si oui, on peut discuter avec lui, et le convertir ou le battre; les bonnes raisons surabondent.

Si non, il est inutile d'insister. Comment un individu qui n'a pas servi, ou qui n'a servi qu'une année, ou qui a été bombardé officier au sortir d'une Ecole, peut-il réclamer trois ans de service pour les autres? Comment ose-t-il imposer aux autres une charge à laquelle il s'est dérobé? S'il juge nécessaire d'enfermer les autres si longtemps à la caserne, pourquoi s'en est-il sauvé? Il faut le traiter de mauvais patriote, d'impudent farceur et le conspuer.

Les Officiers

Beaucoup d'officiers s'opposent à la réduction du service militaire pour des raisons de commodité personnelle : ils redoutent le travail que

leur donnerait l'instruction intensive de chaque classe en douze mois; ils veulent garder les hommes trois ans à la caserne pour recruter les 30,000 domestiques gratuits (ordonnai! ■ qui soignent leur ménage.

Ces considérations ne méritent pas qu'on s'y arrête.

Le plus grand nombre des officiers, tous 1rs officiers qui sont destinés aux grades supérieurs, proviennent des Ecoles : c'est-à-dire qu'ils n'ont jamais été soldats, qu'ils n'ont jamais passé par la caserne; ils ne sont donc nullement qualifiés pour y retenir les autres citovens.

Comme tous les fonctionnaires appointés sur le budget, les fonctionnaires militaires appelés « officiers » n'ont point à dicter des lois à la nation; ils ont seulement le devoir d'exécuter de leur mieux les lois que la nation a jugées bonnes.

Page 1