PREMIERE PARTIE
Aujourd'hui me voici, comme chaque année, de retour au pays. Je ne t'ai pas vu, comme les autres fois, m'attendant à la barrière de la petite gare, et regarder si j'étais sur la plate-forme du wagon. Lorsque tu m'avais aperçu, tes yeux clignotaient un peu. J'embrassais d'un coup d'œil le décor d'eau, de prés et de bois montants qui brusquement se plantait, comme si je l'avais avec moi apporté de Paris.
Pour dix sous chacun, nous aurions pu monter en voiture, mais avec ton tablier et tes sabots, tu aurais eu honte. Elle est réservée pour ceux qui ne savent jamais qv»e faire de leur
argent, ou qui ont toujours peur de se fatiguer. 11 faut croire que chez nous paresseux et riches ne sont pas très nombreux, car souvent elle revient, vide, à son point de départ. Le cheval ne s'en plaint point, mais le conducteur court grand risque de ne jamais pouvoir y faire figure de voyageur.
Nous nous en allions à pied par la route de l'Etang du Goulot. Des gens, que nous croisions, te disaient :
— Eh bien, vous voilà heureux que votre fils soit revenu '?
Tu te contentais de rire en hochant la tête. N'ayant point l'habitude de manifestations éperdues de tendresse, lu tenais à te charger de ma valise : c'était ta seule façon de te trahir. Mais, la dernière fois elle aurait été trop lourde pour toi qui cependant L'étais habitué à porter des fardeaux.
Je suis arrivé à la maison : tu n'y étais pas non plus. Je savais que tu n'y serais pas, mais de ne pas t'y trouver j'ai été ému plus que je ne pourrais dire. Ce nest plus celle où j'avais l'habitude de te voir, la maison aux deux grandes pièces carrées où tu étais plus heureux
qu'un roi dans son palais . C'en est une autre^ plus petite, où tu n'as vécu que deux mois. Elle aurait fait plus que i) suffire pendant des années, car tu étais content de l'avoir.
— C'est tant qu'il en faut pour nous, m'écrivais-tu. Oui : c'était «tant qu'il vous en fallait. » Mais, maintenant que tu n'y es plus, la petite maison s'est tout à coup agrandie. Ton fauteuil est encore au coin de la cheminée, mais il tend les bras vers l'éternité.
Pour te voir, il faut aujourd'hui aller plus loin que la gare, plus loin que la maison. 11 faut suivre le sentier qui, entre des haies et des murs de jardins, monte au cimetière. J'ai dû attendre que la nuit fût venue, puisqu'il faut d'abord s'occuper de soi et des vivants tout en pensant aux autres, je veux dire : à toi, et à ceux parmi lesquels tu es descendu. Les portes du cimetière étaient fermées, mais j'ai l'habitude d'escalader son mur bas. J ai marché entre les tombes.
Elles ne se ressemblent pas toutes. Il y en a dont seuls une petite croix de bois blanc et un renflement du sol indiquent la présence ; d'autres sont surmontées de monuments que je me gar-
erais de juger prétentieux : croix de bois et chapelles de pierre ont été plantées et bâties par la douleur humn'ne, et la même clarté nocturne les blanchit pareillement. Celles-ci sont entourées de clôtures de bois peint en noir, celles-là de grilles de fer peintes en blanc. Ici l'on voit de nombreuses couronnes, là un seul bouquet de fleurs fanées dans un pot de grès ou dans une boîte en fer battu mi-enfoncée dans la terre molle. Il n'y a pas de chapelle au-dessus de toi, mais autour de toi il y a une clôture de bois peint en noir. Tu n'as pas de nombreuses couronnes, mais tu as mieux qu'un simple bouquet de fleurs.
Un clair de lune admirable s'étendait sur le cimetière, sur la ville, sur la plaine, sur les bois et sur les montagnes ; un de ces clairs de lune comme on en A^oit en septembre par les étés chauds, qui font croire que les champs moissonnés à ras de terre sont couverts de neige.
C'était une de ces nuits où la pensée ne peut que s'éparpiller en rêves. Il suffisait d'écouter un grillon dans une touffe d'he-rbe, un chien aboyer au loin à l'entrée d'une cour de ferme.
Gomme il était enfoui dans le passé, le jour de décembre où ceux qui te portaient enfonçaient leurs talons dans la terre détrempée par les pluies d'hiver, où le vent dispersait jusqu'aux villages les plus reculés du canton le glas que sonnaient pour toi ces cloches que tant de fois tu avais sonnées !
Alors je t'ai vraiment retrouvé. Gomme les tiens quand tu m'apercevais sur la plate-fornie du wagon, mes yeux se sont mis à chgnoter.
Si de toi, jadis, il n'y a pas longtemps encore, j'ai pu médire, que je le regrette! Mais je sais que tu me le pardonnes, toi qui jamais n'as dit « un mot plus haut que l'autre », toi, le doux, le pacifique, qui te réservais tes dernières années de souffrances muettes, et ta dernière heure avec ton cri :
— Mon Dieu, je vous donne ma vie pour quHenri de^^enne bon !
Tu me posais des questions, auxquelles je ne répondais guère que par monosyllabes, sur ma vie, sur mes occupations, sur mes repas. Tu n'as jamais su combien j'étais ému à voir les efforts que tu faisais pour me montrer que tu t'intéressais à mon travail. Mais vivre à Paris nous rend autres que nous ne sommes. Nous en venons avec des idées sur notre supériorité
intellectuelle et morale. Nous croyons qu'il est indispensable à tous les hommes, pour leur développement, de connaître des noms et des œuvres de poètes, de philosophes, de musiciens, de peintres, de sculpteurs. Notre orgueil ne nous laisse point admettre que, sans le secours de personne, des saints se soient fait, de l'homme et de l'univers, une image qui vaut bien celle que, laborieusement et à coups de lectures, nous finissons par nous en tracer. C'était plus fort que moi :»je ne pouvais me résoudre à te donner ces détails qui t'auraient fait si grand plaisir. Et tu es parti — qu'il en est souvent ainsi ! , — sans me bien connaître, sans savoir ce qu'il y avait au fond de moi-même, puisque tu as demandé que je devienne bon. Mais ce n'est pas du tout ta faute.
Tu te tenais au coin du feu, dans un de ces vieux fauteuils en osier que ne vendent pas cher ces marchands ambulants qu'on appelle chez nous tantôt « bohémiens », tantôt (f pacants ». Tu ne les aimais pas, ces hommes qui ne se fatiguent guère, toi l'acharné au rude travail, ces errants qui vont d'un bout à l'autre du monde, toi qui de trente années ne sortis point
de cette petite ville de trois mille âmes. Mais n*e les injuriant point, ni ne les repoussant, tu ne me grondais pas quand à une femme qui paraissait malheureuse j'avais donné deux sous.
Mais ce n'est pas surtout te reposant au coin du feu, dans ton fauteuil, que je te revois. Pour rester assis, il fallait que tu fusses devenu incapable de travailler : jusqu'à ta soixante-septième année, tu n'avais pas gagné assez d'argent pour pouvoir vivre de tes rentes. Dernièrement on me disait de quelqu'un :
— Et puis, il n'est pas d'une famille riche : son père était colonel.
Tu n'aurais pas du tout compris. Tu aurais peut-être cru que l'on se moquait de toi. Pour ne les avoir point fréquentés, tu n'as jamais su qu'il existe des gens pour qui l'on est pauvre quand on n'a pas au moins vingt mille francs de rentes qui, bon an, mal an, vous tombent sans même que vous vous donniez la peine de détacher vos coupons : la banque à laquelle vous avez remis vos titres en dépôt se charge de le faire. Nous appartenions à cette catégorie de la société, nous, où Ton considère comme des riches, non pas même un colonel, mais le per-
cepteur du chef-lieu de canton, mais les receveurs des contributions indirectes aux appointements de cent cinquante francs par mois. On ne saurait trop préciser, pour ceux qui ne savent pas. La vie et la pauvreté dans une petite ville ne leur apparaissent qu'au milieu d'un clairobscur oii ils distinguent mal. Je ne veux pas dire que nous ayons été de ces pauvres qui vont mendier leur pain. Courageux, tu avais l'esprit d'économie. Mais, ce pain que nous n'allions pas mendier, c'était toi qui le gagnais. Que tu fusses tombé malade à quarante ans, et nous étions réduits à la misère . J'ai revu ton livre de comptes. J'ai constaté qu'en l'année 1901, par exemple, vous aviez dépensé pour vous deux neuf cent cinquante francs. Si j'on retranche les six louis du loyer annuel, je trouve que vos frais de nourriture, d'entretien et de chauffage se sont montés, pour voas deux, à deux francs vingt sept par jour, à quelque chose comme vingttrois sous pour chacun. Il doit exister quelque part des gens qui diront que ce n'est pas beaucoup. Mais vos dépenses étaient proportionnées à vos recettes. Pais, les mêmes, réflexion faite, estimeront qu'avec vingt-trois sous par jour on
ne meurt pas de faim, que vous n'êtes pas à plaindre, qu'il y en a de plus malheureux. Si tu avais l'esprit de révolte, tu les traiterais de misérables.
Des jeunes gens traversent les salons, habiles à ne pas glisser sur le parquet luisant, précédés du renom de toute une race. D'avoir souvent regardé les portraits de leurs aïeux peints à l'huile et accrochés dans les galeries des châteaux, ils auront toujours sur le front et dans les yeux comme le rayonnement d'une gloire impersonnelle. Un essaim de souvenirs illustres bourdonne autour de leur tête. Si loin qu'ils remontent dans l'obscurité des temps, ils marchent à coup sûr, sans avoir à tâtonner contre les humides parois du souterrain noir : à chaque pas qu'ils font ils se retrouvent dans leurs ancêtres.
D'autres sont nés dans des maisons bourgeoises auxquelles il ne manque que des tours à poivrière et qu'une façade un peu plus patinée par le temps pour faire figure de châteaux. Tout
près ronflent les moteurs d'une usine. Dès leur plus tendre enfance, ils se sont accoutumés à considérer le peuple des travailleurs et des domestiques comme une fourmilière qu'ils ont le droit de disperser à coups de badine, s'il leur en prend fantaisie, aux quatre coins du ciel.
D'autres ont eu pour pères ces héros au sourire si doux, qui n'étaient suivis que d'un seul houzard. Mais c'est déjà beaucoup de n'être, à la distance réglementaire, suivi que d'un ser\âteur. Tu n'étais pas accx)mpagné, toi, respectueusement : tu fus de ceux qui suivent.
Que l'on ne s'y méprenne pas ! Ce n'est point par une espèce de forfanterie à rebours que je me réclame de toi. Les pauvres ne sont pas tout, et tu serais surpris, le premier, que je songe à m'en glorifier. Je dis seulement qui tu fus, qui je pourrais être : je ne le crie point par-dessus les toits. Pourtant je ne voudrais ni le taire, ni le murmurer à voix basse. On est allé si loin chercher des modèles de vie, — jusque chez ces héros d'exception dont l'àme ne pouvait se déployer que sur l'immensité du monde transformé en champ de bataille, — que
je ue puis ne pas^penser à toi, héros obscur que n'environnent ni les éclats des trompettes ni le fracas de Tartilierie, saint qui jamais ne seras canonisé.
Pour ne les avoir pas plus fréquentés, tu ne sais pas davantage ce qu 'inventent nos penseurs d'aujourd'hui .Je ne crois pas que tu aies jamais su qu'il existât des mots tels que « littérature » et « philosophie ». Or, bien plus que des mots, ce sont des citadelles que défendent, à force de discussions, d'arguments et de livres, les fils de ces seigneurs, de ces maîtres de forges, de ces officiers, à qui la fortune amassée par leurs parents et leurs ancêtres permet ces loisirs. Ils cultivent en serres chaudes les idées et le lyrisme, comme certains bourgeois de chez nous cultivaient quelques plantes rares : moins par conviction que par désœuvrement. Mais je ne peux oublier que tu étais chargé de mettre, au pied de ces plantes rares, le fumier malodorant. Et ce n'est pas tout à fait ma faute si, pour toutes leurs vaines œuvres, j'éprouve une répulsion que je ne puis surmonter: Ils croient régenter l'univers, et c'est la mode passagère qui oriente leurs prétendus efforts. C'était toi qui avais
raison, dans ta simplicité, dans ton humilité dont ils n'auraient pas découvert le sens profond s'ils t'avaient connu, quand tu disais que nous sommes « moins que rien », et que Dieu à lui seul est plus fort que nous tous réunis. Je t'envie d'avoir ignoré leurs orgueils injustifiés. Tes certitudes n'en étaient que plus fortes. Tu ne t'es pas demandé laquelle des cent routes tu devais prendre.
Tu l'ignores absolument, mais, dans ton humilité de simple, tu ne serais pas étonné d'apprendre quil existe des écrivains pour qui l'on ne commence à être une àme méritant qu'on la mette en valeur, qu'à partir de cent mille francs de rente. Le « pauvre peuple », c'est avec dégoût qu'ils le laissent à ses tas de fumier des champs et des jardins. Pour la bienséance — car ils fréquentent les églises — ils ne contesteront pas que vous n'ayez une àme, mais ils n'ont que dédain pour ce que vous pouvez penser, dire et faire, gens ordinaires que vous êtes, gens de peu, gens de rien ! Si, par exception, ils consentent à fixer sur vous leur regard à monocle, c'est que vous êtes affligés de quelque tic, ou que quelque tare monstrueuse vous
impose à leur attention. Sois assassin, si tu veux te concilier leur bienveillance !
Tu l'ignores absolument, mais, dans l'esprit de douceur avec lequel tu acceptes ton sort, tu ne serais pas étonné d'apprendre qu'il existe des écrivains pour qui l'on ne commence à être un homme qu'à la condition d'être en perpétuelle révolte. Le <( pauvre peuple » ne vaut pour eux que groupé en bandes de forcenés qui pillent, brûlent, tuent. Ils disent que conseiller ia résignation c'est vouloir la déchéance et la mort. Pauvres gens, qui ne soupçonnent rien de la solidité de nos existences ! Gomme si nous résigner signifiait nécessairement que nous cessions de lutter pour vivre ! Gomme si accepter équivalait à s'endormif ! Gomme si, au contraire, ia forme supérieure de la résignation n'était pas de se fixer le but le plus élevé que chacun de nous peut atteindre en développant toutes ses énergies ! Mais vois^ tu Grosjean montant en chaire ou rendant la justice ? Il n'y résistera point et, s'il consent à l'avouer, c'est avec plaisir qu'il reprendra les manchons de sa charrue. Nous n'avons pas, pour les autorités, de respect fétichiste. Nous savons qu'elles se
trompent, exagèrent, frappent à tort, mais nous n'estimons pas davantage que le « pauvre peuple » soit impeccable. Qu'il fasse son métier, et ses vaches seront bien gardées. Estimonsnous à notre juste valeur. Si nous sommes nés geais, et de toute évidence destinés à le rester, sarclons en nous tout désir de nous parer des plumes du paon.
Nous navons à la maison ni lettres de noblesse, ni parchemins attestant l'ancienneté do nos origines ; mais regarde comme je nous retrouve dans la suite des siècles !
Sous les Romains, ces hommes qui vont jambes nues mais la poitrine couverte d'une cuirasse étincelante d'or, et la tête, d'un casque d'argent, es-tu colon ou esclave ?L'un ou l'autre, tu n as pas grande liberté d'aller où tu veux, et il faut que tu travailles, comme tu dis, « dur et ferme ». Colon, tu quittes les cités où l'on t'accable de redevances et d'impôts, pour te réfugier dans des campagnes sauvages où du moins le maigre fruit de tes peines t'appartiendra. Tu ne demandes pas grand'chose, et tu as raison, car tes vœux resteraient inexaucés. Plaines et vallées jadis fertiles ne sont plus qu'étangs et marais, et tu vis dans une cabane
de branchages et de roseaux. Parfois ta misère est si grande, que tu es tenté de suivre ceux qui se révoltent. Tu entends prononcer les noms de Sacrovir, de Yindex et de Sabinus. Mais tu ne bouges pas, car le christianisme, qu'on te prêche, t'enseigne à supporter tes maux et même à l:es bénir. Tu entends prononcer les autres noms de Pothin, et de Blandine. ta sœur lointaine. Et j'ai beau regarder très attentivement, avec le secret désir de t'y voir : je ne te découvre point dans les rangs des Bagaudes. Peut-être est-ce parce qu'ils sont trop nombreux : cent mille, qui assiègent Autun et renversent ses remparts !
Sous les Francs, ces hommes qni se parent de la dépouille des ours, des veaux marins, des aurochs et des sangliers, qu'es-tu ? Te voici serf pour des siècles. Entre tes maîtres, tu n'as que l'embarras du choix. Serf d'un domaine royal, tu n'en aurais qu'un. Habitant de tamincechâtellenie. tu en as vingt. Es-tu aubain, manant, roturier, rustre, ou vilain ? N'y regardons pas do si près. Tu es serf et travailles pour tes maîtres. Si tu n'as aucun droit, tu as des multitudes de devoirs. Guerres intestines- inva-
sions des Arabes et des Normands ravagent le pays, et c'est de grand cœur que tu te soumets à la condition de mainmorte pour obtenir, d'un seigneur ou d'un abbé, une parcelle de terrain dont la culture te fasse vivre. Sous Charles le Gra&'d, ta es tenancier pour le compte d'une abbaye, et il te vient aux oreilles que l'empereur a 6crit : « Qu'on ait bien soin de notre famille, et qu'elle ne soit réduite par personne à la pauvreté ! Si un serf veut nous dire contre son chef quelque chose d'important, qu'il ne soit pas empêché de venir jusqu'à nous ! » Tu ne songes pas à user deVautorisation.
Sous les rois de France, ces hommes qui sont assis sur un trône de velours, couronne en tête et sceptre en main, immobiles, muets, graves, augustes, que deviens- tu ? Es-tu serf de la glèbe, abourné, bénéficia^ franc à la mort, servagier, congéable, coutumier, foncier ? Ne cherchons pas trop loin. De tenancier, vas- tu te réveiller, un beau matin, propriétaire, de serf, homme libre ? Le désires-tu ? Jene voudrais pas l'affirmer. Et c'est peut-être encore parce que je regarde mal : jene te vois point dans les rangs de* ceux gui, excités et conduits par Hugues de
Saint- Pierre, habile mécanicien, réclament à 1 abbé de Vézeky une charte de commune. Je ne sais pourquoi il me semble que tu tiennes à ta sujétion et que tes chaînes te soient légères. Tu dis avec Guibert de Nogent : « Commune, mot nouveau et détestable. Et voici ce qu'on entend par ce mot : les gens taillables ne paient plus qu'une fois l'an à leur seigneur la rente qu'ils ui doivent. S ils commettent quelque délit, ils en sont quittes pour une amende légalement fixée et, quant aux levées d'argent qu'on a coutume d'infliger aux serfs, ils en sont entièrement exempts. )) Déjà tu reconnais qu'il y a, dans l'ordre spirituel aussi bien que temporel, des hommes qui te sont supérieurs, et il se peut qu'il te soit agréable de leur être soumis. Tu ne fredonnes pas le chant de révolte de l'époque : (( Nous sommes hommes comme ils sont. » Tu sais que Dieu, quand il eut créé le monde, y plaça trois espèces d'hommes : les nobles, les ecclésiastiques et les vilains. 11 donna les terres aux premiers, les décimes et aumônes aux seconds, et condamna les derniers à travailler toute leur vie pour les uns et pour les autres . Tu viens de passer par les terreurs de Tan mil.
Tu as souffert de la faim et de la soif, de la chaleur et du froid. Des orages ont ravagé tes récolles, des maladies toQ pauvre corps usé. Le ciel t'apparaissait troué d'autant de prodiges que d'étoiles, sillonné d'autant de signes effrayants que de ces monstres errants dont la queue lumineuse menaçait de balayer la terre : déjà nous payions la rançon de nos crimes. Puis tu t'es réveillé comme d'un cauchemar : c'était un matin de la vie où l'alouette chante au-dessus des blés verts, et tu remerciais Dieu de t'avoir épargné dans sa colère. Tu te remets au travail, et, sous la direction d'un moine très-savant, tu aides à bâtir une belle église toute en pierres sculptées.
Certes, tu ne ressembles pas à ce serf de l'abbaye de Saint-Benoit, du nom de Stabilis. qui, devenu misérable par la suite des temps, quitta la terre où il était né, et vint s'établir, non loin de chez nous, en Bourgogne. Tu ne t'es pas, comme lui, enriciii par ton travail. Tu n'as pas, comme lui. changé ta condition de paysan contre le noble métier des armes. S'il n'y avait plus de serfs, que deviendrait le monde ? Mais tu as cessé d'être mainmortable et taillable à merci.
Tu uas point suivi Hugues de Saint-Pierre contre qui, d'ailleurs, l'abbaye, où s'incarnait le principe de tradition et d'autorité, finit par avoir raison. Mais, sans le vouloir, tu as bénéficié du grand mouvement de révolte contre ce principe.
Il s'en faut encore de beaucoup que la vie te soit clémente. Parfois, c'est en vain que tu laboures la terre : autant vaudrait labourer le sable, et tu te dis tout bas que le Christ et les Saints sont endormis. Tu dois à l'abbaye et au château des droits multiples de corvée, degite, de guet, d'ost, de pacage, de ban vin, de banalités. Tu dois, pour le compte de l'abbé et du seigneur, faucher, faner, labourer, scieries blés, les rentrer, les battre, fournir pour les charrois harnais et bètes, charrettes et conducteurs, faire les chemins, vider les écuries, curer les étangs, chasser les loups. Pour payer à qui tu dois, tu serais souvent embarrassé, sans la coutume de notre pays. Voici ce qu'elle dit au sujet, par exemple, des blés et des bœufs : « Pour ce que « les bleds viennent tant par le labeur de « l'homme que par le labeur du bœuf ou cheval « qui laboure, et que coutumièrement le labou-
« reur hyverne les bêtes labourantes au lieu de (( son vray domicile et le plus proche de soy (( qu'il peut, car l'œil du maistre repaist le « cheval ou le bœuf : on a estimé que la disme a du profit qui vient du labeur de l'homme et ({ des bestes doit venir au Curé du domicile ou « du lieu où les bestes sont hyvernées, et la « disme du profit qui vient de la terre doit venir u au seigneur dismeur du territoire où la terre « est située. » Toi^ tu ne refuses pas de payer, mais nombre de tes frères y renâclent. Tu sais que la dîme est le cens que tu dois à Dieu et le signe de son domaine universel ; mais, eux, il faut qu'on les menace d'excommunication s'ils ne veulent pas solder intégralement ce qu'ils doivent sur le blé, le vin, les fruits, le foin, le lin, le chanvre, le fromage, et les portées des animaux. Tu sais que ceux qui retiennent la dîme compromettent le salut de leur àme. Et Dieu leur envoie la sécheresse et la famine.
Je te vois dans ton village, qui ne s'appelle pas encore commi^ne, mais qui déjà est une paroisse. Voici l'éghse, qui vous sert non seulement de lieu de réunion pour prier, mais de grenier commun, de halle, et de forteresse en
cas d'agression. Voici le manoir avec son rez-dechaussée dont le carrelage est de terre battue, où tu vas rendre tes comptes. Ta maison? Une hutte dont la charpente est faite d'un treillage de lattes de bois ; en guise de mortier, de la boue ou de la paille. Pas de cheminée : tu allumes ton feu au milieu de ta hutte, et la fumée sort par la porte. Pas de fenêtre, et la lumière entre par la porte. Pas de ht : tu couches comme tes bêtes, sur une litière. Pas de mobilier : quelques vieille-s étoffes, et la vaisselle indispensable. Vêtu de drap grossier, tu te nourris de pain, d'œufs, de poisson et de lard. La viande de bœuf, tu n'y goûtes qu'aux jours de grande fête. Tes frères ont l'habitude des beuveries, des disputes et des rixes. Tu les laisses danser et jouer aux quilles, regarder bateleurs et colporteurs, écouter ménestrels et vendeurs de spécifiques. Mais tu sors de ta hutte aussitôt qu'est signalé un de ces moines mendiants qui racontent de si belles histoires sur la ville de Rome, fondée jadis par la duchesse de Troie, dont les habitants, païens à l'origine, furent rachetés par Pierre et par Paul, où l'on voit les corps d'onze mille mar-
tyrs, 011 il suffit de se rendre pour gagner douze mille ans d'indulgences, où l'on vous molitre des langes de l'Enfant Jésus, la verge d'Aaron et .des branches du buisson ardent du milieu duquel le Seigneur parla à Moïse. Tu ne sais ni lire ni écrire : ta vie intérieure n'en est que plus riche. L'univers est peuplé de forces invisibles pour d'autres, réelles pour toi. Innombrables sont les saints que tu vénères, avec qui tu vis en perpétuelle/ communion. Tu t'adresses à eux plus facilement qu'à ton seigneur, parce que tu né les vois pas. Tu demandes à saint Eloi de guérir tes chevaux, à saint Didier de te débarrasser des taupes qui ravagent tes cham-ps. As-tu mal aux yeux? Tu invoques sainte Glaire. Yeux-tu t'assurer de belles récoltes? Tu ne commences de labourer qu'après avoir promené trois fois du pain et de l'avoine, avec un cierge allumé, autour de ta charrue. Veux-tu conserver intacte ta récolte ? Tu places du buis bénit sur le fourrage. Veux-tu empêcher tes poules de s'égarer ? Tu traces une croix sur ta cheminée, quand tu en as une. Tu as peur du diable, des sorcières et des loups-garous. Les fées et les lutins qui dansent à minuit sur nos bruyères,
tu ne sais qu'en penser : vienneni-ils du ciel ou de l'enfer?
Et tu vas ainsi d'année en année, de siècle en siècle, toujours pareil à toi-même. Les guerres ne sont pas ton affaire : elles regardent les gens d'armes. Mais, plus tu vas, et plus tu en souffres : il y en a une qui dure cent ans ! Elle dure pourtant moins que toi qui résistes à tout.
Si je peux te voir au déclin des temps anciens et à l'aube des temps nouveaux, ce n'est point la figure monstrueuse et terrible de Jacques Bonhomme que j aperçois. Elle exista, je le sais; mais, à côté d'elle, la tienne se précise dans une atmosphère d'automne où Ton entend les cloches et non le tocsin, pacifique et résignée. Déjà tu connais les paroles de l'Evangile : « Heureux ceux qui sont dans l'affliction, car ils seront consolés ! » Tu n'es point celui qui réclame ni qui pille. Jamais tu ne prends ta hache pour enfoncer des portes, et tu sais que la faux n'a été créée que pour la moisson.
Eûfia, voici le premier roi qui s'appelle « le père du peuple! » Lorsqu'il traverse les campagnes^ tu l'acclames, sachant qu'il a dit :« J'aime mieux voir mes courtisans rire de mes épargnes que mon peuple pleurer de mes dépenses. » Mais il meurt, sans successeur en bonté, et te voici de nouveau supportant le poids de la vie, Guerres de religion, peste et famine s'attaquent à toi. Chassés de vos maisons dévastées, dans les forêts vous vous nourrissez d'herbes sauvages. Pour labourer, vous vous assemblez la nuit, comme des hiboux, et vous vous attelez à la charrue. Des loups qui pullulent et se jettent sur toi en plein jour, ou des hommes d'armes qui te rançonnent, tu ne sais lesquels sont tes pires ennemis. Certes, voici bien le dimanche de la poule au pot, et c'est un autre bon roi dont tu retiendras le nom, mais ce n'est qu'un
vœu. Tu ne t'es pas enrichi, bien au contraire, car (( la terre mémo montre ses cheveux hérissés « et demande d'être peignée pour nous rendre «ses fruits accoutumés. »
Tu vis, sans en rien savoir, sous un grand roi qui fait un grand siècle. Entends-tu les violons, là-bas, aux jardins réguliers de Versailles? Vois-tu ces princes chamarrés et ces dames poudrées ? Ecoute-les soupirer dans les bosquets, aux fêtes du soir oii le ciel allume toutes ses étoiles 1 ]Mais pour la deuxième fois tu te lèves de ton sillon, et je te vois « noir, livide et tout brûlé du soleil, attaché à la terre que tu fouilles et remues avec une opiniâtreté invincible » et toujours serf Tu as bien le temps de t'occuper des fêtes ! « Le pauvre peuple travaille inces- (( samment, ne pardonnant ni à son corps, a ni quasi à son âme, c'est-à-dire dire à sa « vie, pour nourrir l'universel royaume ; il (( laboure la terre, l'améliore, la dépouille. Il »( n'y a saison, mois ni semaine, jour ni heure, « qui ne requière un travail assidu. Et de son « travail il ne lui reste que la sueur et la misère. « Ce qui lui demeure de plus présent s'emploie « à l'acquit des tailles, de la gabelle, des aides
(( et des autres subventions. Il a été vu, ensuite « des années stériles, manger l'herbe au milieu (( des prés avec les brutes ». Et voici qui est bien de toi... et bien du père du « grand roi ». Allant au secours d'une de ses provinces envahie par les Espagnols, il vit, dans les campagnes, des avoines tontes fauchées, quoiqu'elles fussent encore vertes, et plusieurs paysans assemblés autour de ce dégât, m.ais qui, au lieu de se plaindre de ses chevau-légers qui venaient de faire ce bel exploit, se prosternaient devant lui et le bénissaient.
— Je suis bien fâché, leur dit-i), du dommage qu'on vous a fait là.
— Ce n'est rien, Sire ! répondirent-ils. Tout est à vous. Pourvu que vous vous portiez bien, c'est assez.
— Voilà un bon peuple, dit-il à ceux qui l'accompagnaient.
Mais il ne leur fit rien donner, ni ne songea à les faire soulager des tailles.
S'il y avait songé, vous auriez sans doute refusé.
Maintenant, ce sont maltotiers, intendants et gouverneurs qui fondent sur toi. Tu as à uour-
rir et à loger les garnisaires. .En sortiras-tu, vieux besogneux ? Ton visage ruisselle, et ton corps. Tes pieds nus sont noirs de poussière. Allons ! Encore un coup de houe pour le Roi ! Un autre pour Monseigneur le Dauphin ! Un autre pour Mme de Montespan ! Un autre pour Mlle de La Yallière ! Et d'autres à l'infini, pendant des jours, des mois et des années, pour tous ceux' que tu dois nourrir ! Vieil homme accablé, comme ton frère l'àne sous son bât ! Lui. du moins, parfois rue, parce qu'il obéit à Finstinct. Mais nous autres, les hommes qui réfléchissons, nous nous disons que telle est notre destinée. Et a^ous êtes ainsi quelques centaines de milliers à peiner sans trêve pour toujours payer, et pour économiser quelques liards que vous dissimulez aux garnisaires, pendant que vos frères commencent à lever la tète pour voir passer les carrosses dorés de la suite du roi, et à serrer les poings et les mâchoires. Te voici à tes heures d'affaissement ou de chômage : « Il n'y a point de nation plus a sauvage que ces peuples. On en trouve quel- « quefois des troupes à la campagne, assis en n rond Rii milieu d'uue terre labeurée et tou-
« jours loin des chemins ; mais, si Ton en « approche, cette bande se disperse aussitôt, a Ah ! Gomme je vous vois bien, pauvres oiseaux des champs que, seul, le chasseur a intérêt à découvrir !
Tu arrives au dernier siècle de ta grande misère. Le devines-tu ? Le désires-tu seulement ? Tu avances avec peine. La dernière étape sera rude, je t'en préviens, mais tu ne la redoutes pas. Ecoute ce que dit de toi le plus grand honnête homme du grand siècle, notre compatriote, et dont l'âme conserva, parmi la mollesse des mœurs, la dureté de notre granit : « Il ne faut pas s'étonner si des peuples si mal « nourris ont si peu de force. A quoi il faut « ajouter que ce qu'ils souffrent de la nudité y « contribue beaucoup : les trois quarts n'étant (( vêtus, hiver et été, que de toile à demi pource rie et déchirée, et chaussés de sabots dans « lesquels ils ont le pied nu toute Tannée. Que « si quelqu'un d'eux a des souliers, il ne les (( met que les jours de fêtes et dimanches. L'ex- « trême pauvreté oii ils sont réduits (car ils ne a possèdent pas un pouce de terre) retombe « par contre-coup sur les bourgeois des vtlles
(f et de la campagne qui sont un peu aisés, et c( sur la noblesse et le clergé, parce que, pre- « nant leurs terres à bail de métairie, il faut (( que le maître qui veut avoir un nouveau « métayer commence par le dégager et payer a ses dettes, garnir sa métairie de bestiaux, et c( le nourrir lui et sa famille une année d'à- (( vance à ses dépens. Le pauvre peuple y est « encore accablé d'une autre façon par les prêts « de blé et d'argent que les aisés leur font dans « leurs besoins, au moyen desquels ils exercent « une grosse usure sur eux, sous le nom de pré- « sents qu'ils se font donner après les termes (( de leur créance échus. Beaucoup d'autres « vexations de ces pauvres gens demeurent au (( bout de ma plume pour n'offenser personne. » Attends î Tu n'as pas fini, car Fhiver se met de la partie. Rivières et fleuves sont couverts de glace De grosses pierres éclatent, chênes et noyers se fendent jusqu'aux racines. Ce qu'il te reste de pain de chènevis, qui te brûle l'estomac, tu le casses à coups de hache, puis le ronges après l'avoir fait dégeler sous le fumier. Ta maison, couverte de chaume et de roseaux et qm depuis des siècles s'est à peine modifiée,
ressemble à une glacière. Tes enfants se dispersent parmi les haies et les buissons pour y chercher des racines qu'ils dévorent. Tu n'as pas fini, car voici les inondations et de nouveaux impôts. Momie vivante en haillons de toile, tu te nourris maintenant de pain de fougères « et le royaume se tourne en un vaste hôpital, de mourants et de désespérés )). Tes filles, véritable fumier ambulant, n'ont ni bas ni souliers. Ta femme, à vingt-huit ans en paraît avoir soixante- dix tant elle est courbée, tant sa figure est ridée et durcie par le travail. Ah ! Tu peux être fier de toi ! Tu n'as pas entendu les violons du roi. Tu n'entends donc pas davantage les éclats de rire qui partent des fins soupers de Paris '? Tu n'écoutes pas celui qui dit que tu es bête à manger du foinf
Clos et parqué de père en fils dans ton hameau, sans autre enseignement que le prône du dimanche, Tesprit raccorni par la misère, depuis des siècles tu n'as pas plus changé que ta maison. Tu es né vieux, mais immortel. Tu es né à l'âge oiiFon abandonne les vastes espoirs et les vains projets. Tu représentes, de notre peuple, la force résistante dont la pire miçère n'aura
point raison. Plus le sol est aride, et plus tu t'y incrustes. Plus le fardeau est lourd, et plus tu t'arc-boutes, sans songer à le rejeter d'un coup de reins . Tu ne sais pas que l'on s'occupe de t'en débarrasser. S'il faut te le répéter, je crois que tu ne le souhaites pas. Quand ce sera fait, tu t'assoiras au bord de ton champ, gêné d'une liberté dont tu ne sauras que faire, les mains soudain plus lourdes de n'être plus chargées de chaînes, Tâoie chavirée d'entendre, dans le lointain, les coups de feu répondre aux coups sourds du tocsin, et la flûte moqueuse du Ça ira se marier aux trompettes ardentes qui sonnent la révolte.
Yï
Un graad écrivain a dit d'un de ses maîtres, dans le château natal duquel il avait passé toute une nuit sans dormir :
-~ J'ai pensé à cet homme qui a commencé là, et qui a rempli un demi-siècle du tapage de sa douleur.
J'ai pensé à toi dont la vie commença et finit dans ce pays, dont la tombe même, à cette heuf^, ne se différencie des autres que pour moi. J'ai pensé à toi qui n'as point demandé que l'on t'ensevelît dans le roc, la tête tournée vers un Océan que tu ne connaissais pas, et qui reposes ici, la tête tournée vers la grande croix de ior, et vers l'église.
Je n'avais rien, en ce moment, d'un de ces jeunes hommes romantiques qui, parmi les ombres ou sous l'éclatant clair de lune, se drapent dans le manteau mouvant de ïeur mé-
lancolie. Mes pieds étaient comme tellement enracinés — pour quelques minutes et sans doute pour toujours — dans cette terre dont maintenant tu fais partie, que je n'éprouvais le besoin ni de m'agenouiller, ni même de me découvrir. Je ne te faisais pas une visite de cérémonie : jetais ici chez moi.
Ceux qui dorment là, dans le vieux cimetière de simples sépultures, et dans le cimetière neuf des caveaux de famille, je les ai presque tous connus. Certes, je n'aurais qu'à m'approcher de certaines pierres tombales à moitié cachées par le lierre et les hautes herbes, et depuis plus d'un siècle rongées par la pluie, pour y lire des dates de naissances qui remontent à 1750, à 1763, à 1768. Mais ces chiffres mêmes sont gravés au-dessous de noms qui me sont familiers et qu'ici Ton prononce encore chaque jour. Quant aux autres qui t'ont précédé là de quelques années même, je peux dire que je les ai tous connus. Ce ne sont pas eux que je viens voir ; mais, comme" ils t entourent, en même temps qu'à toi je leur rends visite. Ici je suis à la fois chez moi et chez toi.
Il y a des petits qui, depuiSi ont été relevés et
dont les cendres n'ont jamais dû tenir beaucoup de place. Avec pux j'ai esquissé mes premiers pas dans nos petites rues et joué mes premiers jeux à l'ombre des murs ou des arbres. La mort leur a fait signe de bonne heure. J ai dû assister à leur enterrement. On me mettait des gants noirs qui me piquaient les doigts. J'étais trop jeune encore pour sentir des larmes me piquer les yejx. Et ils sont venus prendre rang ici, pour le joar de la résurrection dans la vallée de Josaphat.
Il y a là des gamins et des gamines de douze ans qui ont été relevés, et dont les cendres tenaient peut-être un peu plus de place. J'allais à l'école avec eux. Elles, je ne les fréquentais pas. mais je les connaissais. La vie déjà leur avait fait des prom.esses qu'elle n'a point tenues. Mais la mort leur a fait un signe auquel ils ont dû obéir. J'ai assisté à leur enterrement. J'étais enfant de chœur. Je portais la croix ou balançais l'encensoir. Derrière le manche de la croix j'aurais voulu pouvoir me dissimuler pour que l'on n'aperçut pas mon visage. Je m'efforçais de balancer l'encensoir en ayant l'air de ne penser à rien. Et ils venaient prendre rang ici,
pour le jour delà résurrection dans la vallée de Josaphal.
II y a là des jeunes gens et des jeunes filles qui sont morts à vingt ans, d'accidents ou de maladies de poitrine. J'étais loin d'ici quand ils se sont courbés en gémissant sous le poids de la mort, mais je les connaissais tous par leur nom, par leur prénom, par un sobriquet. La vie leur avait fait des promesses qu'elle n a pas toutes tenues. Au premier coup de faux qu ils ont donné dans la moisson des joies humaines, ils se sont affaissés sans forces sur le sillon. Il a fallu qu on les transportàl^au champ du repos éternel, où ils ont pris rang pour le jour de la résurrection d'ans la vallée de Josaphat.
Il y a là des hommes et des femmes de quarante ans qui sout morts d'accidents ou de maladies. Ils avaient déjà fondé une famille. Pour eux le soleil des premiers bou)ieurs s'était couché. Dans l'affaissement des passions, ils attendaient que le clair de lune de la vieillesse épandît sur eux sa paix et sa sérénité. Ils espéraient dans le repos des longs jours près des tisons , lorsque le vent d'hiver passe à toute vitesse comme un cheval échappé dont les naseaux
fament, et tape des sabots contre les portes qui tremblent mais résistent. Leur destinée était de se reposer ici, où ils ont pris rang pour le jour de la résurrection dans la vallée de Josaphat.
Il y a là de ces vieux et de ces vieilles qui à partir de soixante ans n'avaient plus d'âge, et qui n'apercçvaient pas à l'horizon l'aube du jour où ils pourraient cesser de travailler. Les hameaux, les villages, la petite ville s'étaient habitués à leur va-et-vient, même lorsqu'ils marchaient avec le fraternel appui de deux bâtons noueux comme eux. La mort leur a fait signe en temps voulu. Mais, comme les jeunes gens, comme les jeunes filles, ils n'ont répondu que par un gémissement à son appel. Et ils sont venus ici prendre rang, pour le jour de la résurrection dans la vallée de Josaphrt.
Sans doute pourrais-je dire qu'absorbé dans une muette douleur je restai longtemps yeux baissés, comme quelqu'un qui songe. Mais non. Je n'ai pas regardé que ta tombe .
Je les ai toutes vues, soudées d'en dessous les unes aux autres comme les alvéoles d'une ruche, et de dessus^ toutes également visitées
par ia lune. J'ai revu celle de ton père et de ta mère, que je n'ai connus que courbés par la vieillesse, lorsque j'étais encore petit : ils t'ont précédé là, comme tu m'y précèdes. Je les ai revus un instant dans leur maison couverte de chaume ; ils avaient une grande cour où rherbe poussait abondante, et un jardin dans lequel, bien des étés avant celui-ci, l'on avait tué deux serpents qui sifflaient. Je l^s ai revus vieillis, mais s'accrochant à la vie comme des naufragés se cramponnent au bateau.
J'ai revu les tombes de tous ceux qu'ensemble nous avons enterrés quand nous étions, toi sacristain, moi enfant de chœur. Trente années de suite tu les as conduits à leur suprême demeure. Tu disais familièrement :
— Quand on est couché là-haut, on est bien tranquille.
Tu t'étais habitué à regarder la mort en face. Mais peut-être, malgré tout, crierait-on d'épouvante si on la voyait, si on la sentait au moment précis oii elle se dresse, où elle vous frappe.
C'est ici le lieu de rendez-vous de la douleur. C'est ici que le prêtre asperge le cercueil sur lequel on n'a pas encore jeté la première pelletée de terre, que les femmes ont des convulsions,que les hommes pleurent silencieusement, que les enfants crient, les uns : Mon papa ! les autres : Ma maman !
C'est ici, au-dessus de notre petite ville, le carrefour où aboutissent toutes les routes de la vie, celles que l'on brûle sur des voitures rapides aussi bien que le chemin creusé d'ornières où le vieux s'attelle à la charrette pour aider son âne à la hisser jusqu'au haut de la côte.
C'est ici seulement que se rencontrent les générations, jusqu'au jour où elles se trouveront réunies, revivifiées, dans la vallée de Josaphat. Leurs cendres sont confondues en une fine poussière qui fait cause commune avec la terre
d'où nous tirons notre origine. Et leurs traditions, parmi ce clair de lune diffus, brillent d'un éclat précis, comme la lucarne d'une ferme sous le soleil d'août, à deux heures de Taprèsmidi.
Oii furent-ils ensevelis, les hommes de ces temps anciens oii saint Germain d'Auxerre, lorsqu'il traversa notre pays, fit des ours une grande destruction et chassa les démons qui le suppliaient ? Eux-mêmes, nos ancêtres, devaient les apercevoir, avec leurs corues, embusqués derrière les chênes et tapis dans les buissons. Toi-même me parlas souvent du démon que tu voyais siégeant à l'entrée de l'enfer, armé de sa fourche à trois dents.
Où furent-ils ensevelis, ces serfs du moyen âge qui, vêtus de peaux de bêtes, se terraient à la tombée de la nuit dans leurs misérables huttes^ et peut-être parmi les; rochers que l'on trouve dans nos bois ?
Où furent-ils ensevelis, ces humbles artisans dont il ne subsiste point trace dans l'histoire? Et ces petits marchands pour qui leur comptoir était l'axe de la vie de l'univers ?
Un peu partout, sans doute, mais, les der-
LE SËÎ^VÏTEÛR 43
niers, surtout autour de la vieille église disparue. Je devine qu'il y a de leurs cendres mêlées à l'humus des bois, à la terre des champs, au sol des routes. Pour les revoir, je ne veux pas attendre qu'éclate la trompette de l^Archange.
Je ne regarde pas que les tombes. J'aperçois quelques maisons de la petite ville dont les humbles toits de paille, d'ardoises ou de tuiles sous le clair de lune ne se différencient plus.
Je ne regarde pas que ces maisons. Mes yeux retrouvent l'immense plaine avec ses bois confus, avec ses villages qli'il faut avoir vus bien des fois pour les reconnaître. Ceci qui luit sous la lune, est-ce Fétang de Vaurins, un des toits d'ardoises de Marné? Je sais que c'est l'étang. Les fermes, les villages, je les devine tous, ceux de la plaine, ceux des bois, avec leurs chaumières à fenêtres sans rideaux et leurs granges dont les aires sont plus propres que les carreaux des chaumières, avec leurs ruelles sales et leurs champs soigneusement entretenus ; je les devine tous, dispersés autour de la petite ville ; et, ce soir, tous pour moi rayonnent mystérieusement vers le cimetière.
Et cette plaine, que bornent des montagnes
et 1:6 ciel, de^^ent soudain pour moi comme une autre vallée de Josaphat. Je n'ai i)as besoin de crier le Svrgite, mortuHW me semble qu'ils se lèvent d'eux-mêmes, ceux qui nont jamais eu de sépulture, ceux qu'autrefois on enterrait au hasard, ceux de l'ancien cimetière qui entourait Tancienne église, ceux du nouveau qui fait face au porche de l'église neuve. Tu te lèves comme eux. Vous formez une masse confuse de générations rapprochées. Vous êtes le raccourci de l'histoire de quinze siècles de notre peuple. Vous vous soutenez, comme vos maisons dans la petite ville, comme vos chaumières dans les villages sont liées par la poutre faitière. Vous vous êtes transmis de main en main, comme le véritable flambeau de la vie, le sentiment de l'ordre, du travail, de la probité, et la croyance en Dieu. Je vous vois tous, portant les instruments nécessaires à la culture des jardins et des champs. Religieux, vous l'étiez tout naturellement, d'une religion qui n'était pas pure de tout alliage, mais qui remplissait de certitude vos âmes simples et vous aidait à supporter les misères d'ici-bas. Il y a eu parmi vous des saints du travail, comme il
y en eut de la prière. Vous êtes la vieille France en sabots, en bras de chemise, en cotillons courts ; la vieille France qui a peiné pendant des siècles sans se plaindre, la vieille France des artisans probes et des « ahaniers » soumis; la vieille France qui allait puiser de l'eau aux fontaines des prés, aux sources dans les bois, qui ne brûlait dans ses cheminées que du bois de ses arbres ; la vieille France qui ne travaillait que pour économiser, et n'économisait que pour avoir la force de travailler plus longtemps. Elle se contentait de son sort. Et c'était d'elle que tu avais hérité l'esprit de soumission.
Je me garderai d'exalter l'indifférence, aussi bien que de mépriser l'enthousiasme de voir et le désir d'apprendre. Mais je ne puis me retenir d'aimer ta certitude. Tu devais penser que, si loin que tu ailles, si avant que tu descendes, tu n'épuiserais le monde ni dans son étendue, ni dans sa profondeur ; qu'il est beau d'essayer de se répandre en tous sens, mais qu'il vaut mieux connaître la mesure de ses forces pour les appliquer à une tâche appropriée ; qu'il faut^ pour atteindre un but, ne le placer ni trop loin ni trop haut; que. si partir ^^t bon pour les
uns. rester est meilleur pour les autres. Ceux-ci pour se trouver doivent aller se chercher très loin, comme s'ils ne pouvaient sentir leur âme que souffrante et s'épanouir qu en se contractant. Ceux-là ne se connaissent qu'en restant en contact aA^ec la terre natale : si la vie les en arrache, ils en gardent pourtant l'image ineffaçable. Si, comme elle a fait pour toi, elle les y ramène pour toujours vers la trentaine, rien ne peut plus les ébranler. C'est ainsi qu'on voit dans les villages et dans les petites villes des existences solidement assises que ne troublent ni les cris de fête, ni les clameurs révolutionnaires des grandes cités.
Ces réflexions, je ne prétends pas que tu te les sois toutes formulées de cette manière, mais je sais que tu les portais en toi-même.
YIII
Toute ta vie m'est apparue dans la grandeur de sa simplicité. J'en ai fait la découverte par cette nuit de clair de lune sur les champs moissonnés à ras de sillons. Je l'ai vue devant moi, droite, inébraulablo dans sa fermeté, forte au point de résister à tous les assauts de la moquerie, belle à pouvoir conquérir tous les cœurs.
Tu étais né dans ce Morvan qu'un de ses fils décrivait en des phrases rugueuses comme son pays même :
<( C'est un terroir aréneux et pierreux, en partie couvert de bois, genêts, ronces, fougères et autres méchantes épines, où on ne laboure les terres que de six à sept ans l'un ; encore ne rapportent-elles que du seigle, de l'avoine et du blé noir pour environ la moitié de Tannée de leurs habitants qui, sans la nourriture du bétail, le flottage et la coupe des bois,
auraient beaucoup de peine à subsister. Tout ce qui s'appelle bas peuple ne vit que de pain d'orge et d'avoine mêlées dont ils n'ôtent même pas le son, ce qui fait qu'il y a tel pain qu'on peut lever par les pailles d'avoine dont il est mêlé. Ils se nourrissent encore de mauvais fruits, la plupart sauvages, et de quelque peu d'herbes potagères de leurs jardins, cuites à l'eau, avec un peu d'huile de noix ou de navette, le plus souvent sans ou avec très peu de sel. Il n'y a que les plus aisés qui mangent du pain de seigle mêlé d'orge et de froment. »
C'est de ce « bas peuple » que par ton intermédiaire je descends. Car un peu moins de deux siècles après, à l'époque où tu naquis, alors que Louis-Philippe I**" régnait sur la France, les choses n'avaient pas tellement changé que l'on ne put écrire :
(( Les Morvandiaux, hommes et femmes, sont en tout te^ips chaussés en sabots ; ils les font fabriquer chez eux à bon compte avec un pied de verne ou de bouleau qu'ils achètent rarement : ils aiment mieux le couper en maraude dans la forêt voisine. Leur/ sobriété est extrême. Le matÎTi, la soupe assaisonnée
avec un peu d'huile de navette ou un filet de lard. On n'y emploie pas le beurre, la majeure partie du lait étant réservée pour la nourriture des veaux. A midi, on mange du pain avec des pommes de terre en purée, ou des haricots verts ou secs, ou bien un gâteau de blé noir, ou de la picoulée, sorte de bouillie davoine. Les plus misérables, sont réduits à manger leur morceau de pain sec. Le soir, la soupe encore et des pommes de terre au naturel et h discrétion. ))
Ce fut là ta nourriture tout le temps que tu vécus avec tes parents et qu'ils exploitèrent leur ferme entourée de terrains ingrats. Que de fois tu m'as parlé de tes années d'enfance ! Non pas, certes, en me donnant beaucoup de détails. Mais, pour qu'elles ressurgissent dans leur âpreté pittoresque, il me suffit de me rappeler quelques mots de toi, pareils à ces flammes claires montant d'un feu de broussailles allumé par un berger devant un rideau de bois que la brume de novembre semble vouloir effacer.
Vous étiez cinq frères, dont aucun n'était préféré aux quatre autres : toujours affairée,
votre mère uavait le temps ni de vous embrasser ni de vous battre. Sommairement vêtus, en toute saison vous portiez des sabots ferrés, parce que les clous s'usent moins vite que le bois. Il n'y avait pas de domestiques. En toute saison également il fallait que tout le monde fut levé de bonne heure. C'était la famille qui peine, héritière des serfs du haut moyen âge, puis de Jacques Bonhomme, depuis le père âgé de quarante ans jusqu'au plus petit des gamins qui n'a pas encore cinq ans, dans l'espérance de pouvoir se reposer un peu avant de mourir, ou simplement parce que l'homme a été fait pour traAailler la terre. Parfois, la Saint-Martin venue, il était dur de payer le montant du fermage à l'abbé Petitier, le propriétaire. Vous ne mangiez un peu de viande que lors des grandes fêtes. Vous ignoriez l'existence de la vigne. Vous n'aviez que du pain de seigle mélangé de pommes de terre. Le froment était bcn pour les riches : ton père le vendait. Je vous vois rassemblés tous les sept les soirs d'hiver, à l'époque où Loais-Piidippe I*^^ régnait sur la France, et où l'on signalait des bandes de loups dans les bois. Je vois votre ferme quicer-
laineineat ressemblait à celles que l'on décrivit comme il suit :
« Les habitations du laboureur et du manœuvre et celles des petits fermiers sont toutes construites en pierre de granit ; mais les toits sont couvA^rts eu paille, et les chambres pavées avec un dallage grossier. Les pignons sont souvent adossés à des buttes de terre pour y chercher un abri contre les vents, au risque h peu près certain dy trouver de l'humidité. Les gouttereaux s'arrêtent au niveau des planchers sans aucun renchaussement ; de sorte que les greniers et les chaffauds, placés sous un angle trop aigu, ne laissent presque point d'espace pour le logement des grains et des fourrages.
« Pour entrer dans les maisons, il arrive plus souvent de descendre une marche que de la monter. Les habitations sont mal aérées. Excepté chez les particuliers qui jouissent de quelque aisance et qui se donnent une fenêtre ou deux, la chambre n'est éclairée que par une seule croisée partagée en quatre petits carreaux sur an châssis dormant. S'il fume, on laisse la porte ouverte, et l'hiver on gèle au coin du feu.
5'i LE SERVITEUR-
« Les granges, les écuries, les toitons, tout est ordinairement contigu et de plain-pied avec la maison. Souvent une porte d'intérieur fai. communiquer la maison avec l'étabie. Dans les habitations les plus misérables du haut Morvan, il n"est pas rare de voir la volaille se jucher sur une claie suspendue dans la chambre à coucher, et le coq qui chante le réveil perche sur le ciel du lit.
« Le mobilier, dans chaque maison, est réduit au contingent le plus exigu. Chaque coucher se compose dun châlit, avec une paillasse et une toile renfermant la plume des oies et des canes qu'on dépouille à cet effet deux fois par an de leur duvet ; un traversin, avec une manière d'oreiller, une couverture de poulangis grossier, et des rideaux de bouege ou de grosse serge de couleur verte ou jaune, qui entourent le lit carrément : c'est un abri contre le froid et une sorte de cebinet de toilette pour les femmes quand il y a plusieurs ménages dans la même chambre. Au pied du lit est ordinairement une armoire, et plus souvent un coffre pour mettre le linge et les bardes : genre de meubles qui oblige à culbuter tout ce qui est dessus pour
atteindre ce qui est au fond ; une met pour la panification ; deux perches suspendues au plafond par des cordes pour recevoir les pains et les y tenir à Tabri des rats ; un dressoir, composé de trois ou quatre rayons de bois, porte la vaisselle et sert à étaler des plats et assiettes de faïence grossièrement coloriée ; au milieu de la chambre principale est, en permanence, une table longue pour manger, et, parallèlement, un banc de chaque côté, avec deux ou trois chaises près du feu où, pour chenets, il n'y a souvent que deux pierres plates ; et, dans les coins du foyer, un ou deux escabeaux formés avec les débris d'un joug brisé, pour asseoir les petits enfants. La bassie est ordinairement dans un coin de la chambre. Sur fa pierre supérieure on place une cruche à l'eau en grès avec un seau et une casse en cuivre jaune dont tout le monde se sert pour boire ; au-dessous est la pierre à laver, avec un trDu pour laisser écouler les eaux, sales plutôt que grasses, dont l'issue, souvent près de la porte, tombe dans une auge en bois, pour en faire profiter les porcs, familiers de la maison. »
C'est dans une de ces maisons que tu naquis
et vécus tes premières années. Il me semble qu'il y devait faire chaud, l'hiver, même quand la porte était ouverte à cause dé la fumée . Il me semble que le vent devait ^souffler plus fort qu'aujourd'hui, la neige rester plus longtemps sur les prés et dans les sentiers. Il me semble que les paroles prononcées sous le manteau de la vaste cheminée devaient être chargées de plus de sens et de plus de mystère. Il me semble que les vieilles légendes devaient être alors beaucoup plus vieilles qu'elles ne le sont aujourd'hui.
Vous alliez « en champs ». Vous meniez paître vaches, cochons et moutons. Le plus jeune était chargé des oies, mais il avait peur du jars quand celui-ci, le cou tendu raide, se mettait à siffler. Dans un bissac, pour votre repas de midi, vous emportiez du pain noir, du fromage, des noix sèches. Parfois, à force de taper sur un morceau de silex avec le dos de la lame de votre unique couteau, vous réussissiez à allumer du feu : c'était pour vous un motif de légitime fierté. C'était à votre intention que l'été garnissait les ronces de mures juteuses, que l'automne piquait à la pointe des épines des haies les prunelles violettes et acides. Aux approches de l'hiver nèfles et châtaignes vous étaient d'un précieux recours. Au printemps vous cherchiez les nids. Vous étiez cinq qui,
chaque matin, s'en allaient du nid où chaque crépuscule les ramenait.
La nourriture intellectuelle, vous n'en aAiez cure, et personne ne s'en préoccupait pour A'ous. Votre père ne savait pas lire] votre mère non plus. Vous enfermer entre les quatre murs d'une école qu'aucune loi ne vous obligeait à fréquenter eût pesé lourd à vos épaules. Vous étiez lâchés en pleine campagne sauvage encore ignorée des touristes comme de jeunes animaux qui, ne pensant même pas que la vie mérite d'être vécue, se contentent de vivre. Vous étiez isolés du reste du monde. Point de chemins de fer. Pour trouver la dihgence à Lormes, il fallait faire trois bonnes lieues. Et pourquoi l'y aller chercher? Vous sept, et ceux des fermes voisines, et ceux des hameaux d'alentour, et ceux de la commune de Brassy, rien ne tendait à vous attirer hors de votre pays. Quelques nourrices seulement s'en allaient à Paris. Et tu me racontais l'histoire du grand Pierre qui, ayant été y retrouver sa femme et ayant couché dans une chambre oij tictaquait une pendule, s'était levé vers minuit ; agacé, la prenant pour une souris grignotante, il l'avait
réduite en miettes d'un solide coup de bâton bien appliqué quoique au juger dans les ténèbres. Et il s'était bien promis de ne plus jamais retourner voir sa femme à Paris.
Tu riais quand tu me racontais et cette histoire et d'autres ; et tu ne manquais point d'ajouter :
— Non ! Jamais ! Jamais î . . .
Ce qui signifiait pour toi, et pour moi qui te voyais et t'entendais :
— Jamais sous la voûte des cieux on n'a vu pareille chose !
Mais comment dirai-je ? Il y avait dans ton rire infiniment plus d'admiration que de moquerie. Il semblait que tu te fusses senti le frère — ou le fils, — du grand Pierre de la Montée Ces (( pauvres laboureurs » des trente premières années da xix^ siècle, c'étaient de solides et rasés paysans qui devinaient l'heure à la position du soleil, de la lune et des étoiles. Ils ne concevaient point d'irréalisables désirs. S'il leur arrivait d'entendre une pendule^ ils la brisaient. Le superflu ne leur était pas nécessaire. Chez eux, c'était moins ignorance que dédain. Et tu estimais qu'ils avaient choisi la meilleure part.
La \de pour les fermiers avait beau être dure en Morvan sous Louis-Philippe h^: à force d'économiser liard par Kard, un jour arrivait où écus et pistoles sonnaient clair dans le bas de laine. Et parce qu'on voulait les faire fructifier tel était fermier la veille qui, le lendemain ouvrait auberge sur une route où, dimanches et jours de foire, les paysans allaient et venaient. Ce fut à quoi se résolut ton père. Et l'on vit, au pignon de l'une des dernières maisons de la route de Lormes à Brassy, se balancer au gré du vent cette branche de genévrier qu'on appelle « bouchon ».
Pour vous, venir h Lormes c'était vous rapprocher de la grande vie de l'univers. Vous alliez vivre au chef-lieu du canton dont Brassy n'est qu'une des communes. Lormes avait une population de trois mille âmes, et deux écoles pour les garçons. On vous envoya dans celle que dirigeaient les Frères de la Doctrine Chrétienne. Il n'y a pas besoin de cinq gamins pour faire marcher une auberge. Pour y arriver, vous aviez près d'un kilomètre à franchir, et vous emportiez votre goûter de midi, comme quand vous alliez « en champs ». Le menu était resté le même.
Tu m'as parlé du frère Saint-Dié qui vous donnait des coups de tabatière sur la tête et de règle sur les, doigts quand vous vous dissipiez, ou que vous ne saviez pas vos leçons.
Vous alliez au catéchisme dans la vieille
église qu'on eut si grand tort de remplacer par une neuve. Elle était devenue trop petite, dit- on/ pour contenir tous les fidèles. Mais elle était restée assez grande pour contenir et pour illustrer les souvenirs de huit siècles. Je m'en voudrais de ne pas transcrire ici, en épitaphe, ces lignes qui lui cnt été consacrées :
« L'église par sa seule position au sommet de la montagne de Saint-Alban, ainsi nommée de l'illustre martyr auquel elle est dédiée, est d'un accès difficile et incommode en hiver. Elle se compose de deux parties bien distinctes par le genre d'architecture. La nef, avec ses deux bas-côtés étroits, ses pilliers massifs et grossiers, sa tour basse et lourde, ses deux portes en plein cintre, annonce au premier coup d'œil une construction du commencement du xn^ siècle. Le chœur, terminé par un large pignon percé de trois fenêtres symboliques, est séparé des bas-côtés par des piliers cylindriques et •sans chapiteaux, au somjnet desquels naissent des nervures prismatiques: il date du xvie. Les deux chapelles du Sud, dont Tune est dédiée à la sainte Vierge et l'autre à saint Nicolas, sont de la même époque ; celle du Nord ne fut
fondée qu'en 1620. Le maître-autel, tiré de l'ancienne Chartreuse du Val -Saint-Georges, est un assez beau morceau de sculpture. »
2>lais vous ne vous désintéressiez pas des travaux de la campagne. Une auberge est une maison où Ton vient boire moyennant fiaances ; seulement, îes bénéfices ne suffiraient pas à faire vivre l'aubergiste. Et vous possédiez, aux environs, des prés et des champs qu'il fallait labourer, ensemencer, faucher et moissonner. Il fallait aussi rentrer les récolles de foin, et de blé, et de pommes de terre. Il y avait la grange, la cour verte d'herbe, et l'écurie où les jours de foire la clientèle remisait ses voitures, ses charrettes et ses ânes. De plus, vous éleviez des cochons, des poules et des canards, et il y avait près de l'écurie une petite mare où ils allaient tous, à l'exception des poules bien entendu, se vautrer et barboter. Il vous arriva plus d'une fois de rentrer de l'école et d'avoir à peine le t^mps de déposer vos livres — les mêmes servaient pour vous cinq : c'était déjà bien beau que l'on vous fît instruire un peu. — pour aller aider votre père dans ses prés et dans ses champs. Il n'était pas commode. Il bougonnait
toujours. Je l'ai connu. Il ne parlait pas de son grand-père qu'il avait dû connaître, et qui sans doute était né à l'époque où Lo^iis XIV régnait sur la France.
Le lendemain matin vous ne saviez pas vos leçons. Le frère Saint-Dié avait alors le choix entre la tabatière et la règle.
J'ai beau chercher à me représenter l'enfant que tu étais alors . Je ne te vois te distinguant de tes frères et de tes camarades ni par des manières différentes, ni par des succès scolaires. Déjà ta destinée était de passer inaperçu de ceux qui ont des yeux pour ne point voir. Tu y aidas plus d'une fois toi-même par ton effacement A'Olontaire, étant un de ces milliards d'épis, anonymes dans l'histoire, qui ne poussent que pour être fauchés un jour par la mort. C'est seulement lorsque la meule écrase leurs grains qu'on sq rend compte qu'ils donnent beaucoup plus qu'ils n'avaient reçu.
A douze ans tu fus comme tout le monde, je A^eux dire : comme tous ceux qui ne continuent pas jusqu'à la minute de leur mort de dormir dans le berceau des richesses acquises par leurs ancêtres, comme tous ceux qui s'arrachent à leur famille pour chercher ailleurs fortune c'est-à-dire de quoi ne pas mourir de faim. Fils d'un petit fermier — d'un humble métayer, dirais-je, si ce mot était usité dans nos pays, — devenu pauvre aubergiste, que pouvais-tu devenir toi-même, sinon le domestique des autres ? Tu continuais les serfs du haut moyen âge et, un peu plus près de nous, Jacques Bonhomme. Mais tu avais aussi commencé de vivre au temps oii Louis-Philippe h^ régnait sur la France. Et Jacques Bonhomme, lui, commençait à penser que la domesticité pouvait
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i( rapporter » à ses fils plus d'argent que le travail de la terre. C'est ainsi que, depuis, nos pays sont devenus de véritables pépinières de valets et de femmes de chambre. Certainement, il en faut. Ils reviennent vivre chez nous en rentiers, et ils veulent imiter les manières distinguées de leurs anciens maîtres. Quand je me moquais d'eux, tu ne me comprenais pas, sachant qu'il y a place sur la terre pour tout le monde, et qu'il faut que tous les métiers soient exercés.
Vous n'aviez pas perdu de vue votre ancien maître, Tabbé Petitier. Il était curé de Sougy, par là-bas, quelque part, très loin de Lormes bien que ce fût dans la Nièvre, «r du côté de Nevers». Il avait besoin d'un petit domestique. Tu fus à sa disposition.
Il y a Id des paysages qui ne ressemblent guère aux nôtres : d'immenses prés, des saules à Finfini, les rivages de la Loire qui ne sont que des bancs de sable parsemés de bouquets d'arbustes maigres. Tu étais loin de nos petits étangs, et de nos grands bois, et de nos chênes puissants, et de nos durs foyards. Là, tu vécus des années, soumis et patient, très peu payé,
mais nourri et ne coûtant pas un liard à tes parents : eux et toi, vous n'en demandiez pas plus. Tu dus apprendre à servir la messe. Il te fallut savoir par cœur les répons en latin : tu y réussis, à force de volonté. Tu soignais le cheval, nettoyais la voiture, et t'occupais du jardin et de la basse-cour. Le curé Petitier ne te donnait ni coups de tabatière, ni coups de règle.
A dix-huit ans, tu crus pouvoir prétendre à de plus hautes destinées, et t'en allas vraiment chercher fortune, cette sfois, à Paris. Tes moyens ne te permettaient pas de rester indéfiniment à ne gagner à peu près que ta nourriture. Pour toi, Paris ce fut Viacennes. Tes occupations consistaient à frotter les couteaux dans un hôtel où prenaient pension des officiers d'artillerie. Le soir, ta besogne accomplie, au lieu d'aller te promener tu gagnais ta mansarde où tu hsais, à la clarté d'une bougie collée sur la table en bois blanc. De toutes tes lectures, tu ne te rappelais plus que certaines figures et quelques passages des Misérables: Jean Valjean, l'évêque Myriel, Waterloo. Ni Fantine, ni (Josette, ni Marins n'avaient frappé ton imagination ni ton cœur. Même aux environs de ta
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vingtième aimée tu nélais pas un sôiitimenlal. Déjà tu faisais des économies que tu déposais à îa caisse d épargne. Tes heures de liberté, tu les employais à découvrir Paris qui t'émerveillait. Tu allais aussi voir tes frères qui l'un après l'autre y étaient venus : la famille que naguère vous formiez, qui se réunisscdt le soir autour du feu, la rude vie l'avait pour toujours dispersée. Il était écrit que jamais plus vous ne vous retrouveriez tous les sept assemblés. Tes frères non pi as ne prétendaient point à de magnifiques situations : laîné était sergent de ville, deux autres garçons de restaurant, le quatrième valet de chambre. Le métier de sergent de ville est excellent, à cause de la retraite assurée ; 'mais, ayant amené un bon numéro, tu n'avais pas fait ton service militaire.
Tu te fis « en TU ». Je te vois sous les armes, soldat modèle et qui ne discutais point iidée de patrie, puisque chez toi c'était un sentiment profond. Tu fus à Gravelotte et à toutes les batailles qui se hvrèrenl sous Metz. Tu me parlas des balles et des obus qui pleuvaient autour devons et sur vous, des nuits à la belle étoile ou sous la tente, des étapes, de la cuisine vite
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faite et parfois plus vite eacore mangée. Tu n'eus même pas une écorchure. Fait prisonnier, tu fus emmené à Magdebourg. Là tu écrivis tes souvenirs de campagne sur un carnet de papier rugueux que j'ai tenu, jadis, plus d'une fois entre mes mains et que d'autres mains ont pour toujours égaré ; je ne me console pas de ne l'avoir point retrouvé. Des Prussiens, tu avais conservé la vision d'hommes à barbe jaune ou rousse, goinfres, et qui criaient à tout propos : Gapout I Tu croyais à 1 Alsace-Lorraine comme à la patrie. Ta voix tremblait quand tu padais des « Adieux de TAlsace à la France » qu'après la guerre jouaient tous les orphéons, toutes les fanfares, toutes les musiques militaires, tous les orchestres :
France, à bientôt! Car la sainte espérance Emplit îios cœurs en te disant adieu.
En attendant l'heure de délivrance, Pour l'avenir, nous allons prier Dieu.
Tu fus « délivré » avant l'Alsace. ^ Viri cennes, tu ratrouvas tes occupations. Deux ans après tu te mariais. A vous deux vous possédiez quelques économies. L'instant était venU
de fonder une maison et une famille. Vous auriez pu rester l'un et l'autre à Yincennes ou chercher une place à Paris. Tu pouvais alors prétendre à devenir sergent de ville. Mais, héritier de toutes ces générations de « pauvres laboureurs », c'était la campagne seule qui te faisait signe. Pourtant tu ne trouvas pas tout de suite ton équilibre.
Ma mère était née à Tour-de-Pré, un village delà commune de Provency, non loin d'Avallon. Elle aussi avait dû travailler de bonne heure. Leur chaumière, un peu différente d'aspect de celles de notre Morvan, n'en était ni plus riche, ni plus confortable. Bâtie en pierre friable et recouverte de paille, une seule fenêtre étroite l'éclairait. Ils étaient six, dont deux garçons et deux filles que les nécessités de la vie avaient eu vite fait d éparpiller.
Dès l'âge de sept ans, elle avait été servante ^ans un moulin, aux appointements annuels de deux doubles de blé pour ses parents et, pour elle^ d'une robe, d'un tabher et d'une paire de sabots. Elle ne les usait pas, marchant presque toujours pieds nus. Elle avait peur quand la nuit on renvoyait « quérir » dans les prés la jument qui, par bonheur, n'était pas méchante.
Parfois le Serein gonflait et faisait tourner trop vite la roue du moulin. Elle avait peur aussi des revenants et des sorcières.
Elle avait ensuite été domestique à Avalloa chez une dame veuve dont le fils, qui « étudiait pour être officier », la taquinait un peu ; mais elle était défendue par la bonne dame. Elle apprit à faire le marché. Elle apprit aussi à frotter les cuivres ; il n'y en avait pas dans la chaumière de Tour-de-Pré, ni même au moulin.
Puis elle aussi s'en était allée à Paris.
Vos destinées avaient été semblables, et vous étiez presque (c pays ». Ta vins avec elle vivre à Tour-de-Pré. Ton premier soin fut de faire bâtir une maison. J'en ai sous les yeux, le coût détaillé de ta main. Tu la payas 1831 fr. 83. Les centimes n'ont pas été oubliés, parce qu'il faut avoir de Tordre, et que tout de même il s'en fallait de trois sous seulement qu'il y eût à donner dix-huit cent trente-deux francs. C'est une somme. Mais pour ce prix tu avais ta maison. D'ailleurs, tu nen profitas guère que trois ans. Et tu n'y vécus pas en rentier. Tu travaillais dans une fabrique de ciments de Vassy. Bientôt la poussière t'eut fait tousser. Puis la
nostalgie te prit du Morvan. Dans ces pays plats plantés de vignes tu ne te trouvais pas chez toi. On sentait partout lodeur forte de la pressure. A perte la maison fut vendue. Vos meubles furent chargés sur un chariot attelé de deux bœufs, et ce fut le retour au pa\'s natal que depuis des années tu n'avais pas vu.
Je te vois découvrant, du dernier tournant de la route, l'église neuve. Le clocher de la vieille ne montait pas aussi haut dans le ciel, mais il me semble qu'il le touchait quand môme de plus près.
Je te vois marchant derrière le chariot et rentrant, à l'âge de trente-quatre ans, dans ton pays que désormais tu ne devais plus quitter. Sous son apparente uniformité, ta vie avait été mouvementée. Pour ne s'être pas brisée sur de magnifiques écueils, pour n'avoir pas été poussée vers ces rivages classés où seules échouent les destinées illustres, elle n'en avait pas moins passé de vague en vague. Nos étangs ne sont pas comme la mer bouleversés par la tempête. J'ai vu le vent rider notre lac des Settons. Je l'ai vu aussi creuser l'Atlantique. A dater de ce jour ta vie rentrait à son port d'attache. L'ancre
allait solidement mordre entre les rochers.
Je te vois marchant derrière le chariot qui portait toute votre fortune : quelques meubles, du linge, et des ustensiles de cuisine. Je ne dis pas que, voyageur lyrique, tu aies salué de la voix, ni du geste, ni même d'un battement de coeur, ton pays natal. Aurais-tu voulu le faire que tu avais trop la pudeur de tes émotions pour les exprimer, et même pour leur permettre de se développer au dedans de toi-même. Il n'y avait pas en toi de cercles concentriques.
Tu retrouvas ton père et ta mère. Il y avait pour vous deux de la place dans leur auberge. C'était une longue maison basse divisée en deux grandes pièces dont chacune avait sa porte sur la cour, sa cheminée et son lit. L'une servait de salle : l'autre fut à votre disposition.
Tout de suite tu te mis à chercher du travail. Tu en trouvas chez quelques commerçants et chez quelques bourgeois. Puis, !e poste de sacristain étant devenu vacant, tu l'acceptas en 1880. Tu ne le quittas guère qu'un an avant de mourir. Trente années environ tu fus le serviteur de Dieu dans son église. Tu avais trouvé ta voie.
Il ne m 'apparaît point qu'avant cette date tu aies été particulièrement attiré par la religion. Réservé, pacifique, tu l'étais; pieux, je ne le crois pas. Je ne veux pas faire de toi un de ces saints dont de belles légendes nous ont conté les précoces extases. Ce fut seulement pas à pas que tu t'acheminas vers le plus haut sommet de perfection qu'il te fût donné d'atteindre. Tu ne volais pas comme avec des ailes. Tu marchais du pas traînant et un peu lourd de celui qui, dès l'aube de sa vie, a connu la fatigue.
Pour te rapprocher de l'église, tu louas, près des Promenades, cette maison où tu restas trente ans. Elle ne t'a jamais appartenu. Mais tu l'as faite tienne et nôtre. Encore aujourd'hui, je ne puis passer devant son seuil sans être tenté de le franchir : nous y avons laissé, moi plus que mon enfance, toi le meilleur de ta vie qui se trouva désormais partagée entre les jardins et l'église, entre le travail et la prière.