‹ Le serviteurChapitre 2 sur 3 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

C'est dans une petite ville que nous vivons. Ceux qui ne savent pas diront que c'est un village parce que, de la place de la mairie, il suffit de marcher un quart d'heure dans la direction des quatre points cardinaux pour rencontrer partout des champs, des prés et des bois. Ils diront que c'est un village parce qu'on n'y voit point fumer d'usines, parce qu'on n'y trouve ni grands cafés, ni le plus petit théâtre. Ils diront que c'est un village parce que l'histoire de France nulle part n'en fait mention. Excusons les. Nous savons, nous, que c'est une petite ville et cela nous suffit.

J'en atteste son conseil municipal et son hôtel de ville au fronton d'ordre ionique, sa brigade

de gendarmerie et son juge de paix, ses receveurs de l'enregistrement et des contributions directes, ses notaires, ses médecins et ses pharmaciens, ses deux bureaux de tabac et ses cinq petits cafés où nous n'entrons pas, mais qui se passent de nous pour faire des recettes. J'en atteste son église et ses qpiatre écoles, ses douze foires et sa louée du lundi de la Pentecôte qui attirent à elle les populations des neuf communes dont elle est le centre en tant que cheflieu de canton et des marchands de bœufs qui viennent de très loin. J'en atteste les routes où circulent les chariots chargés du bois et des grains qu'elle vend, les camions lourds des denrées qu'elle achète, les diligences qui parfois lui amènent des visiteurs. J'en atteste les poteaux plantés le long de ses routes que relient des fils de fer qui n'en finissent pas, et qui commencent Dieu sait où 1 Je sais déjà que ce sont les poteaux du Télégraphe, qui servent à porter le poids des dépêches. Suis-moi. Contre l'un d'eux tu me verras appliquer mon oreille. Rien. Aucun bruit. Le Télégraphe dort. Regarde-moi. Tu me verras frapper violemment du pied contre le poteau, écouter, puis courir à toutes

jambes : je suis sur, maintenant, d'avoir réveillé le Télégraphe, ce mystérieux personnage, qui va se lever et me poursuivre p'our me tirer les oreilles, si je ne lui échappe par une fuite précipitée. J'en atteste, enfin, sa grand' rue, pavée, et sa place de l'hôtel-de- ville, qui ne l'est pas, toutes deux bordées de magasins et de boutiques où l'on trouve toutes les marchandises, ou presque, de l'univers.

Libre à eux, maintenant, de la traverser avec indifférence, et même avec dédain ! Libre à eux de fixer sur elle, comme sur loi, leur regard à monocle et de considérer ses habitants comme d'étranges indigènes I Sans doute écriraient-ils volontiers, aujourd'hui encore : « J'approche d'une petite ville, et je suis déjà sur une hauteur d'où je la découvre. Elle est située à mi-côte, une rivière baigne ses murs et coule ensuite dans une belle prairie ; elle a une forêt épaisse qui la couvre des vents froids et de Taquilon. Je la vois dans un jour si favorable que je compte ses tours et ses clochers : elle me parait peinte sur le penchant de la colline. Je me récrie et je dis : « Quel plaisir de vivre sous un si beau ciel et dans ce séjour si délicieux ! » Je descends

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dans la ville où je n'ai pas couché deux nuits que je ressemble à ceux qui l'haijitent; j'en veux sortir, o Tu ne remarqueras point la finesse extrême de ce trait : « elle me parait peinte sur le penchant de la colline. » Mais tu ne comprends ni ce mépris, ni cette hâte de partir. Qu'ont donc de si répugnant ceux qui vivent là ? Ah ! Sans doute, ils ne sont pas très instruits. Ils s'inquiètent peu des intrigues de la Cour et de la Ville. Ils ignorent qu'on représente des tragédies, qu'on prononce des Oraisons funèbres, qu'on peigne, qu'on sculpte, qu'on arrange, pour flatter les yeux du Roi, de magnifiques jardins. Sans doute, ils n ont point ces belles manières qu'on cultive comme des fleurs rares. Mais comme on perd à ne point essayer de les comprendre, à vouloir partir tout de suite ; Qu elle soit située à mi-côte, au milieu de Ja plaine, au sommet dune montagne, c'est dans la petite ville qu'on peut le mieux surprendre les pulsations du pouls de notre pays. Ailleurs, il lui arrive d'être déréglé par de brusques accès de fièvre. 11 bat, ici, avec la perpétuelle monotonie des balanciers de nos vieilles horloges qui jamais ne s'arrêtent. Mais c'en est-il pas des petites villes comme

de nous ? Les quelques-unes d'entre elles dont on connaisse les noms, n'est-ce pas au hasard qu'elles le doivent, soit qu'une réputation de ridicule s'attache à elles, — partout il iaut des comiques et des pitres, — soit qu'une grande bataille ait été livrée non loin d'elles, soit qu'elles aient donné le jour à quelque homme célèbre à qui elles dressent, au bon endroit, une statue^ soit qu'un monument classé ieur attire des touristes ? Les autres, comme celle où nous vivons, c'est un petit point noir sur la carte. On ne s'occupe pas plus d'elles que de toi. Elles sont la France anonyme, comme toi le peuple anonyme. On les laisse dormir dans le silence et dans l'ombre, conime toi, sans rien soupçonner des richesses que vous recelez. Chaque famille y a son histoire, et chaque maison la sienne ; presque toujours, d'ailleurs, le^ deux se confondent. Et c'est de toutes ces histoires privées qu'est faite celle de la petite ville. Mais cela ne va pas plus loin, car ce n'est pas des histoires des petites villes qu'est faite l'histoire officielle de la France. Elles n"y apparaissent point, ou que si peu ! Nous ignorons s'il en pourrait être autrement, mais nous

savons qu'elles existent et que, sans elles, ihistoire de la France ne serait pas ce qu'elle est. G est bien d'elles, surtout, et de leurs habitants, que notre grand compatriote disait au grand Roi : « G est encore la partie basse du peuple qui, par son travail et son commerce, et par ce qu'elle pciie au roi, l'enrichit et tout son royaume ; c'est elle qui fournit tous les soldats et matelots de ses armées de terre et de mer, et grand nombre d'officiers, tous les marchands et petits officiers de judicature ; c'est elle qui exerce et qui remplit tous les arts et métiers ; c'est elle qui fait tout le commerce et les manufactures de ce royaume, qui fournit tous les laboureurs, vignerons et manœuvriers de la campagne ; qui garde et nourrit les bestiaux ; qui sème les blés et les recueille ; qui façonne les vignes et fait le vin ; et, pour achever de le dire en peu de mots, c'est elle qui fait tous les gros et menus ouvrages de la campagne et des villes. »

Regarde attentivement sur la carte, comme avec une loupe, chacun de ces points noirs. Si ton regard a la force des rayons du soleil, tu les verras, dans une brusque flambée, se dis-

socier pour se développer prodigieusement. Chacun dé ces points noirs, ce sont plusieurs centaines de maisons groupées au bourg, plusieurs dizaines qui forment villages et hameaux. Ce sont des routes et des chemins, des rivières et des ruisseaux, des jardins et des champs, des landes et des bois. Tu verras, depuis des siècles, des dizaines de millions d'hommes et de femmes dont le travail aura été la seule gloire, depuis les âges où, dans nos forêts, les druides sacrifiaient sur les dolmens jusqu'à Tannée où, sur l'autel neuf de notre église neuve, pour la première fois fut célébrée la messe. Tu verras, au Moyen Age, notre petite ville, d'abord paroisse, puis obtenant sa charte de commune, s'entourer de fossés et de murailles flanquées de tours. Tu la verras lutter, comme ses sœurs inconnues, obstinée, patiente et forte. Tu la verras, peu d'années avant la grande révolution, avec ses maisons la plupart si mal bâties et si peu élevées que de la mam tu peux facilement toucher le bord inférieur de leur toit. Et tu verras que, si en histoire elle n'est même pas un point noir, elle est pour nous, dans le temps et dans l'espace, à la fois le centre vers qui nous

rayonnons, el notre point de départ, et notre point d'arrivée.

Ah ! Ils passeront à côté d'elle, méprisants parce qu'elle n'est pas célèbre. Mais, sa gloire, c'est justement de ne pas l'être, comme pour nous, nos titres de noblesse, c'est de n'en pas avoir. Elle et toi, à la fin des fins, vous vous imposez à l'attention parce que^ trop longtemps, ils n'ont même pas soupçonné que vous puissiez mériter un regard distrait. Vous avez été les ouvriers de la première heure : que du moins à la douzième vous puissiez vous asseoir à la table du Père î Parce que jamais vous n'avez réclamé votre salaire, qu'il vous soit enfin versé intégralement, sinon au centuple !

C'était une maison comme on en voit beaucoup dans les petites villes ; une maison d'ouvriers qui tient le milieu entre la chaumière du paysan et la demeure du bourgeois.

Son mur pignon fait face aux Promenades. Les premiers rayons du soleil levant sont pour lui. Par la rectangulaire petite lucarne d'aération ils pénétreraient comme des flèches si elle n'était; aveuglée par un bouchon de paille. A mesure qu'il monte dans le ciel, le soleil rencontre la fenêtre et les carreaux de la porte vitrée. Et il descend jusqu'au vieux banc de grès sous lequel les poules se creusent des nids, et jusqu'au pied de cette vigne qui n'a jamais donné beaucoup de raisins : les guêpes même n'y trouvent pas leur vie. Les raisins sont trop durs.

A. eeu:s. qui veulent gratter leurs souliers oi^

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leurs sabots, la maison présente en guise de décrottoir deux marches de granit à arêtes inusables que pourraiej^t lui envier ces maisons plus fortunées que sont les monuments publics dans les grandes villes. Mais chez nous le granit serait pour rien, s'il ne fallait que tout le monde Wve, les tailleurs de pierres comme les autres. Après avoir gratté tes sabots, tu ne frappes pas à la porte. Tu l'ouvres ou tu la pousses. Te voici chez toi.

La maison ne t'appai-tient pas, mais tu en paies le loyer à la date convenue : jamais un jour de retard. Un mois avant que passe le propriétaire, les six louis sont préparés dans le tiroir de gauche de Farmoire. Mais, sil n'oublie pas ses droits, le propriétaire connaît ses devoirs. Il ne vient qu'à la date convenue. C'est un petit homme trapu, à >âsage rasé, qui possède trois ou quatre maisons dans le quartier des Promenades. Il a une cinquantaine d'années et habite îl quelques lieues d'ici dans une commune moins importante que notre petite ville. Il ne voyage qu à pied, connaît les routes mètre par mètre de cailloux que cassent les cantonniers. Il connaît mieux encore, arbre par arbre

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et buisson par bwisson, les chemins de traverse qui réduisent la longueur du trajet. Il arrive guêtre, la lanière de cuir de son bâton enroulée autour du poignet. Certaines maisons, il n'y entre qu'avec méfiance, devinant qu'on va lui parler maladies, chômage forcé, qu'on ne lui paiera que la moitié du terme. Il ne sait pas élever la A'oix, et certains de ses locataires ne rigno^ent pas. Il a beau tenir son bâton : certains de ses locataires savent qu'il ne s'en sert que pour s'aider à marcher. Mais, lorsqu'il gratte ses souliers sur la première, puis sur la deuxième pierre de noire seuil, son visage sépanouit Chez nous il n'y a ni maladies, ni chômage. C'est le matin. Tu travailles au dehors. Mais ma mère est là. Il n'a qu'à étendre le bras, et à laisser son reçu préparé. Ce n'est pas lui qui jamais te donnera congé. Les bons payeurs sont rares. Nous pourrons demeurer ici jusqu'au jour de notre mort : la maison nous appartient .

Voici les deux alcôves où, derrière les rideaux, les deux lits dorment tout le jour. Au-dessus de chacun d'eux un crucifix est accroché avec un bénitier et une branche de buis bénit. Ce

sont deux lits de noyer verni. Vous avez chacun le vôtre.

A ta gauche voici, côte à côte, les deux armoires, la plus grande, sœur des lits, en noyer verni, la plus petite en bois plaqué d'acajou. Dans celle-ci sont suspendus pantalons et gilets de travail, et le pantalon noir et la redingote noire que tu revêts le dimanche et, quand il le faut, les jours de semaine pour un enterrement, pour un mariage. Dans celle-là ce sont les piles de linge toujours soigneusement lavé, reprisé, repassé. Il y a douze paires de draps : nous avons des nuits devant nous.

Voici, tout près des armoires, la table ronde, sœur des lits et de la grande armoire, en noyer verni. Les quatre coins d'un tapis tombent devant ses quatre pieds qu'ils cachent : ainsi c est le tapis qui a l'air de la soutenir.

Voici les deux grands placards aménagés dans les murs profonds comme en ont seules les vieilles maisons des petites villes. Ouvre-les. Nous trouverons un peu de tout sur leurs rayons. Nous sentirons l'odeur des colonies de fourmis qui les envahissent ; mais nous finirons bien par les détruire. Ouvre-les, et il nous viendra

par bouffées comme l'odeur de moisissure du passé. Qui avant nous vécut dans cette vieille maison? Nous ne nous le demandons pas. Maintenant elle est à nous.

A ta droite voici la cheminée dont les jambages et la tablette sont de bois peint en noir. De chaque côté de la pendule ce sont les statues blanches de la Vierge et de saint Joseph, et des chandeliers dont nous ne nous servons pas, et la lampe à huile à qui les longs soirs, dès l'automne, redonnent périodiquement toute son importance, et des photographies anciennes et de récentes, et des vases à fleurs. Sans feu, la cheminée est si fraîche, en été ! Sur la plaque de fonte j'appuie avec délices la paume de mes mains. L'hiver, elle est indispensable: elle devient un personnage autour de qui Ion fait cercle pour l'entendre raconter ses histoires. Je l'aime ; accroupi devant elle, immobile et silencieux, j'écoute pétiller les étincelles et suinter les bûches. Par toutes ses langues de feu qui se dressent^ se recourbent, s'allongent, elle me parle.

La pendule, en marbre, fait beaucoup moins de bruit que les grandes horloges des autres

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maisons . Elle ressemble à une petite vieille qui trottinerait perpétuellement. On l'entend heurter, de son bâton, le bois de la cheminée. Elle n'a été mise au monde que pour marcher. Elle ne s'arrête jamais, que lorsqu'elle se sent trop fatiguée. Alors, pour qu'elle reparte avec une provision nouvelle de courage, tu la réconfortes, tu la remontes.

Flanqué de deux chaises de paille, un fauteuil couvert de velours rouge semble donner audience devant chacun des lits. La pièce est pavée de carreaux aussi soigneusement lavés chaque matin que l'est une fois par semaine le linge. Ils sont si propres et si luisants qu'ils ont Tair, eux aussi, d'être repassés.

A elle seule, cette pièce est pour mon enfance un univers qu'à mon intention tu aurais créé. Ces murs, ce n'est pas toi qui les as fait sortir de terre ni monter jusqu'à la hauteur où poutres, solives et plafond les réunissent pour nous mettre à l'abri du vent qui souffle horizontalement, de la pluie et de la neige qui obéissent à la verticale, sauf lorsqu'elles sont contrariées par le vent. Mais il ne les domine jamais au point de leur imposer sa propre direction, et

elles Jie restent pas tellement libres qu'elles puissent conserver la leur. Elles vont alors suivant une ligne oblique dont ne s'effraient ni les murs droits, ni le toil en peni^ douce. Tu n'es responsable de l'existence ni <ies murs, ni des plafonds, ni du toit. Mais ces meubles, mais ces mille objets dont chacun occupe la place qui lui fut assignée sur la cheminée, dans les armoires, dans les placards, sur la table, c'est à toi que les doit la maison. Ce sont eux qui lui donnent sa physionomie personnelle. Ils sont si nombreux que mon enfance ne se familiarise pas également avec tous. Ils sont si nécessaires qu'elle n'imagine pas qu'un seul d'entre eux puisse lui manquer. Ils sont si beaux dans leur utilité qu'ils semblent avoir été créés exprès pour nous, comme notre monde axec ses eaux, ses bois et ses jardins a été fait pour être le paradis terrestre de l'homme. Ici c'est toi qui es le maître. Tu entres avec tes sabots . Ils sont si lourds que je ne puis soulever les deux à la fois. Dans un seul, mes deux pieds tiendraient facilement.

Et il n'y a pas que cette pièce. Juste en face de la porte d'entrée et séparant les deux alcôves, voici un corridor étroit et court Ceux qui entrent

ici pour la preaiière fois peuvent peuser qu'il conduit à la cave. Mais nous savons que la cave est plus loin et qu'on trouve, après avoir suivi le corridor, une deuxième pièce qui est comme une autre maison. Deux vieux Ihabitaient, que j'ai vus sans les voir, à l'époque où mes yeux s'ouvraient. On les appelait le père et la mère Louis. Je sais qu'ils étaient l'un et l'autre très vieux. Leur place eût été plutôt dans la chaumière enfumée d'un village; mais, de cette pièce où ils vivaient, ils n'avaient pas eu de peine à faire comme une chaumière. Avec sa grande cheminée où deux pierres plates reûiplaçaient les chenets, ses quelques meubles anciens et ses murs nou recouverts de papier, elle eût fait bonne figure auprès de la ferme de ton enfance. Les deux vieux s'en sont allés nous savons bien où : ils n'en reviendront pas. On a abattu la mince cloison de briques qui fermait le petit corridor. Nous nous sommes agrandis : nous avons loué la maison où vivaient le père et la mère Louis. Elle a sa porte et sa fenêtre percées dans le mur gouttereau qui' regarde le sudouest : en été, le soleil ne les visite qu'à partir de dix heures du matin ; l'hiver c'est seulement

en allant se coucher qu'il leur dit bonsoir. Ainsi nous avons deux demeures bien différentes, quoique abritées sous ce même toit ; celle de la ville, dirais-je, et celle du village à qui le séjour et le souvenir du père et de la mère Louis donnent un cachet d'ancienneté qui me la rend chère. Dirai-je encore que c'est elle que je préfère? Elle sert de cuisine, de salle à manger, de buanderie les jours de lessive, et de chambre de débarras. Derrière un rideau sont accrochés des vêtements. D'être tout près de la cave ses murs suintent, et par larges plaques le plâtre gonfle et menace de tomber. Il y a au plafond des taches d'humidité et de fumée. En toute saison il y fait froid. L'hiver nous n'y allumons de feu que parles très grandes gelées : nous nous tenons dans la maison de ville.

Mais nous savons que les propriétaires sont honnêtes et qu'ils nous en donnent toujours pour notre argent. Le nôtre estime que, pour cent francs de lever annuel, nous avons droit à plus que ces deux pièces. Et c'est pourquoi nous soromes maîtres d'un grenier, d'une cave, de deux toits à poules et d'un toit à lapins, d'une fontaine, dune cour, d'un jardin et d'un champ.

Sur toute la longueur de îa maison, le grenier s'étend comme un monde où il fait obscur et chaud. Pour la chaleur, ce doit être parce qu'il est plus près du soleil, tant il me paraît inaccessible. Toi qui n'as peur de rien, tu y montes souvent. Les barreaux de l'échelle sont familiers à tes sabots. C'est delà-haut qu'après avoir jeté bottes de trèfle et de paille, bois de moule et fagots, tu descends dans un panier les oignons et les haricots qui ont séché sous les tuiles. Je

t'écoute marcher. Tes pas tantôt fout craquer le plafond, tantôt roulent sourdement comme le tonnerre des cieux.

Il y a peut-être plus d'un siècle que la cave lut creusée dans le roc. On y entre de plainpied. La voûte en e^t cintrée comme celle d'une église. En été, le vin y est au frais. Dans la saison des pluies, une source, au fond, détrempe le sol battu et vient remplir, dehors, près de la porte, un creux taillé dans le roc où les poules boivent. J'aime la cave pour tout ce qu elle renferme. Il y a tant de choses que j'ai peur de m'y aventurer. Il y a certainement des araignées à l'affût au centre de leurs toiles, ou suspendues au bout de leurs fils qui ne cassent jamais, mais peuvent s'allonger indéfiniment. Près de la source, il doit y avoir des crapauds. Lever des pierres humides, remuer ces caisses pleines de charbon de bois, de pommes de terre, pour effleurer quelque chose de mou qui sent mauvais ? Certes non !

Quand j'entre, je n'y vois goutte. Le coffre des carottes se dessine. Voici la pelle, la bêche, le râteau, les angles de la pile de bois, le tas de fagots. L'ombre s'enfuit par le soupirail, comme

de la fumée : il ne reste plus que la lumière.

Je m'y forge un tas d'idées. C'est une cave très ancienne, vaste. Je suis persuadé qu'elle est là depuis des centaines d'années. Autrefois de vieilles gens ont dû y venir, Ihomme avec des sabots même pas noircis, la femme en coiffe blanche et avec un cotillon qui ne lui descendait pas plus bas que les genoux. Qui sait si, à quelque endroit, dans un creux du mur, ils n'ont pas caché leurs économies ? Je ne ie dis à personne, mais je n'y viens jamais sans frapper un jour ici, un autre là. Gela fait : Toc, toc. Et cela veut dire :

— Pierre, ouvre-toi pour me montrer ce que tu caches.

Pourquoi ne serait-ce pas comme dans les livres ? Les vastes caves des châteaux d'autrefois étaient pleines de cachettes mystérieuses : qui les découvrait était riche pour toujours.

Mais, ici, les pierres sont sourdes ou ne veulent pas entendre. Et je sors de la cave avec un panier de pommes de terre et une bouteille de vin.

C'est là que dans un coin se tient le tonneau de vin que l'on remplace dès qu'il sonne clair, 1r qn«^ poninipti flft \p.rrp: r-^rotteset choux atten-

dent dans leurs casiers, à notre disposition, que nous ayons besoin d'eux, là que sont entassés de vieilles planches pourrissantes, quelques tonneaux vides et les deux cuviers pour les lessives, là que tu scieé le bois à la clarté d'une bougie dans la lanterne, là que sont remisés ta brouette et tes outils de jardinier. La cave et le grenier sont plus que des compléments de la maison. Ce sont presque deux royaumes différents. Dans l'un il fait sec, mouillé dans l'autre. Ici Ion soulève de la poussière ; là on marche dans de la boue. Si, par impossible, il y avait une inondation, si le déluge venait à recouvrir nos pays, j'ai la sensation que nous pourrions vivre confortablement dans le grenier comme dans une autre maison. Si, par impossible, l'ennemi venait à réenvahir nos pays, j'ai la sensation que nous pourrions organiser notre vie dans la cave comme dans une autre maison. Nous nous défendrions. J'en atteste cette vieille baïonnette russe qui fut fabriquée avant 1814, et que je vois fichée solidement entre deux pierres de la voûte. Malgré tous mes efforts, je n'ai pu l'en retirer. Toi, cela te serait facile, en cas de besoin , Dans la cave il y a d^s crapauds,

et des rats dans le grenier. J'ai presque aussi peur de ceux-ci que de ceux-là. Tu montes au grenier comme tu entres dans la cave : sans trembler. Là encore tu es chez toi. Quand ils te reconnaissent, rats légers et lourds crapauds se hâtent de rentrer dans leurs trous : ce sont eu:: qui ont peur. Moi, certainement ils me dévoreraient.

Que dire des toits oii dorment nos poules, oii se succèdent nos générations de lapins ? C'est toi qui les cures, qui en enlèves le guano et le fumier. Nos poules et nos lapins m apparaissent comme des personnages qui font partie de notre famille qu'ils agrandissent . Sans doute il y a la vie des villages oii l'on a des bœufs, des vaches et des ânes. Qu'en ferions-nous ? Du moins y participons-nous par les lapins et par les poules. J'ai conscience que nous pourrions presque vivre sur nos propres ressources et nous passer de viande de boucherie. Je constate que jamais nous n'avons besoin d'acheter d'œufs. Le sentiment que i"ai de la solidité de notre vie s'accroît de plus en plus. Il me semble parfois que nous sommes riches.

Grâce à la fontaine nous pourrions aussi,

pour peu que nous y tenions, nous passer du vieux puits où toutes les femmes du quartier viennent, à heures fixes, remplir leurs seaux. Elle est creusée non loin de la cave et du toit des poules. C'est de l'eau de source qui Talimente. L'été la tarit. Le reste du temps, parce que nous ne la soignons pas, elle n'est pas très claire. C'est égal. Si nous voulions nous en occuper, nous pourrions boire de l'eau de notre fontaine. Et cette certitude me sUffit. En cas d'inondation, nous n'en aurions que faire. Mais que l'ennemi vînt à réenvahir nos contrées : pourvu que ce ne fût pas en juillet, elle nous serait d'un précieux recours.

La cour n'est point sablée comme ces parterres que l'on trouve devant les maisons des bourgeois. C'est un grand espace ouvert à tous les vents et à tout venant. Je m'en aperçois bien le jour où, tous les deux mois, la foire se tient sur les Promenades : les paysans y remisent leurs voitures aux roues desquelles ils attachent leurs ânes. C'est sur la cour qu'ouvrent les portes des habitations de nos bêtes. C'est dans la cour, sur un bloc de granit qui affleure, que tu fends les souches les plus résistantes.

Grâce au jardin et grâce au champ, nous pouvons nous dispenser d'acheter des légumes. Pour y arriver il faut marcher trois ou quatre minutes : ils sont situés sous le mur du cimetière. Le terreau du jardin s'étend sur un plan nettement horizontal, grâce à la terre rapportée que maintient un mur de pierres sèches le long duquel court une vigne qui, pas plus que celle de la maison, ne suffit à nourrir les guêpes. Ici et là, tu as beau mettre du fumier. Nous pourrions boire de l'eau de notre fontaine : jamais nous ne boirons du vin de nos trois pieds de vigne. A peine pouvons-nous manger quelques-uns de leurs raisins, de ceux du moins dont n'ont pas voulu les guêpes. Notre pays est trop austère pour que jamais la joie du vin ruisselle à torrents de ses entrailles de granit. Nous ne sommes plus icià Tour-de-Pré. Le champ dévale, presque en pente raide, vers le bois de la Cascade. 11 y a le carré des pommes de terre pour nous, le carré du trèfle pour les lapins, les carrés de blé do Turquie et d avoine pour les poules. Dans le jardin ce sont des poiriers et des pommiers, des choux, des carottes et des poireaux, du persil, du cerfeuil, de l'ail et de la salade. On n'a qu'à

se baisser pour arracher, qu'à étendre le bras pour cueillir. Tu n'as, toi, qu'à te courber pour bêcher, qu'à tendre le bras pour arroser. Grâce au jardin et grâce au champ, grâce à toi qui les cultives, nous vivons sur nos propres ressources. Il ne nous manque qu'une grange, qu'une batteuse et qu'un four pour que nous puissions nous passer du boulanger.

Mais je n'y songe même pas. Je ne rêve pas d'une vie différente de celle que je découvre à mesure que j'y vois plus clair. Elle m'entoure de tous côtés. Elle épouse exactement tous les retraits de ma pensée, ou plutôt c'est ma pensée qui se moule sur elle. Il n'y a pas une défectuosité, pas un vide. Avec toutes ses dépendances, avec tous ses compléments, la maison fonctionne comme une machine parfaite. C'est toi qui l'as mise au point, qui la surveilles, qui la diriges. Notre vie ne s'en va pas au hasard, le long de routes indéterminées. Sur les deux rails de l'ordre et du travail qui la maintiennent, elle avance avec une force tranquille. Elle n'est point haletante. Lorsqu'elle s'arrête, c'est pour se reposer aux gares des beaux dimanches, par des matinées claires où le soleil est tout neuf

sur les marronniers reverdissants, par de chaudes après-midi oii les cloches des vêpres fatiguent Fair qui tremble autour des ardoises étincelantes du clocher aigu.

C'est ici, entre la maison et le champ, que tu as vécu trente années de ta vie.

De bonne heure tu avais pris l'habitude de ne point flâner au lit, hiver comme été levé avant les poules. C'était toi qui leur ouvrais la porte. Elles saluaient leur délivrance en jacassant comme des femmes. Je ne suis pas sur que tu n'aies jamais causé avec elles. Nous ne craignions pas les incursions des renards, mais il y avait d'autres renards qui, la nuit, ne se gênaient guère pour ouvrir avec leurs mains les portes des poulaillers. Alors tu comptais nos poules. Elles défilaient devant toi comme à la parade. Je sais que tu t'amusais à les regarder Tune après l'autre, chacune avec ses petites manies de personne grave et mûre, ou de personne évaporée, ou de personne facilement apeurée. Il y eut une période oii nous en avions trois.

parmi les autres, qui nous faisaient rire. Des fois nous les voyions partir.

Car elles ne peuvent point passer leur vie entière aux alentours de leur toit. Il y a longtemps qu'elles connaissent, sur le bout du bec, la cour avec ses brindilles de fagots et ses débris de tuiles. Elles savent aussi que, sous les grosses pierres qu'on remue trop peu souvent, des vers délicieux vivent à fleur de terre : quelle bonne aubaine pour elles quand, afin d'essayer ma force, j'en déplace une ! Mais cela n'arrive pas tous les jours. Je me fatiguerais ^ite. La cour ne change point. Pour changer d'air, elles vont faire un tour de côté du champ de Fournillon qui touche au nôtre, et tu penses bien que c'est la première qui va devant.

Ceux qui ne les connaissent pas croient qu'elles se ressemblent parce qu'elles ont deux pattes, un seul bec et beaucoup de plumes. Nous savons bien, nous, qu'il n'en est rien. La première est distinguée comme une demoiselle riche qui va au pensionnat des sœurs où l'on apprend le piano ; ses pattes sont fines ; elle porte une aigrette qui sort de chez la meilleure modiste. La deuxième, coiffée d'une espèce de

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petit bouuet qui la fait ressembler à une paysanne, a des plumes jusqu'aux ergots. Quant à la troisième — qu'elle nous le pardonne ! — nous voyons nettement que sous le bec elle a comme de la barbe. Et tu penses bien que c'est elle qui vient la dernière.

Elles sont parties en cachette, profitant de ce que le coq était occupé ailleurs. Lorsqu'il ne les verra plus il sera bien attrapé. Elles en rient sous cape. Moi, sans avoir l'air de rien, je les suis. Tout à l'heure tu nous rattraperas avec ta brouette. Elles marchent l'une derrière l'autre, comme à la procession. Elles sont déjà loin de la cour, mais elles ne sont pas encore arrivées au champ. Elles pourraient se servir de leurs ailes ; elles préfèrent les garder fermées, digaement. Mais c'est la deuxième qui est la plus fière d'avoir des plumes jusqu'aux ergots.

Elle est aussi la plus tranquille, étant au milieu : là elle ne craint rien, ni personne. Rusée comme une paysanne qui porte ses œufs au marché, elle prelid bien garde de faire un faux pas. Aussitôt arrivée dans le champ que Fournillon vient de moissonner, elle se met à glaner du bec : elle n'est pas venue là pour s'a-

muser. Et, tandis que la première s arrête à i ombre de la haie pour rêver, la troisième va s'assurer de près que les épis, déjà liés en gerbes, n'ont pas des barbes plus longues que la sienne.

Tu sais bien que je n'exagère pas. Calme et doux, tu avais hérité, de ta longue série d'ancêtres rudes et narquois, le sens de la plaisanterie naturelle, et comme naïve, et comme ingénue. Tu n y pensais même pas. Tu dois te rappeler aussi l'histoire de Jules Ferry.

Quand j'avais sept ans, ces deux mots pour moi n'en faisaient qu'un, et de ma plume d'élève tout nouveau des Frères, j'aurais écrit tout simplement : Julferri. Et c'est bien sous cet aspect, en un seul mot si j'ose 'dire, que je le revois, celui de nos jeunes poulets que tu avais surnommé ainsi. Il avait, lui, non de la barbe sous le bec, mais une touffe de plumes de chaque côté du bec^ ce qui lui donnait un aspect de jeune homme grave. Depuis, à défaut de Jules Ferry en personne, j'ai vu son portrait. J'en demande pardon à sa mémoire : notre poulet lui ressemblait étonnamment. Tu ne t'étais pas trompé.

Il était sérieux comme un fils de notaire qui se prépare à faire de bonnes études de droit, et qui serait venu au monde avec deux touffes de favoris poivre et sel. Il picorait avec dignité, laissant ses frères se battre, plumes hérissées, cou gonflé, pour rien, pour moins que rien, par humeur querelleuse.

A tout propos tu te servais de lui comme de terme de comparaison.

— C'est comme Jules Ferry, disais-tu.

Ainsi il était mis à toutes les sauces, en attendant. . .

Souvent aussi tu parlais de l'article sept. Pour moi ces deux mots pareillement n'en faisaient qu'un, mais, à l'accent dont tu les prononçais, ils ne me disaient rien qui vaille. Et il était rare qu'en même temps tu ne parles point de Jules Ferry. Je me demandais quelles accointances ii pouvait y avoir entre un article et notre poulet. Mais ces questions, je ne me les posais qu'à moi-même, et j'étais bien incapable d'y répondre. Tout l'été passa ainsi. Le quinze août amena les grandes vacances, et le premier mardi d'octobre la rentrée. Le ciel se mit une voilette de brume grise. J'avais eu le temps de

106 LE SERAaXEtJR

me lier avec Jules Ferry. Il venait manger Tavoine dans le creux de nl'amain. Nous étions devenus une p^ire d'amis.

Or, le. matin de la Toussaint, comme je revenais de ser^^.^ la uiesse à la chapelle des sœurs, je te vis dans Ja pièce du fond occupé à te raser. Tu me dis:

— Regarde-le donc! Tune le vois pas?

Tu me désignais sur le billot, dans un angle sombre, quelque chose que je ne distinguais pas. Je m'approchcd. Je vis mon ami. les pattes liées et retenues sur le billot par deux de tes lourds coins à fendre le bois, le bec touchant le fond d'un petit plat posé sur les carreaux. Doux, mais, en cela pareil à presque tout le monde, tu estimais que les bêtes sont faites pour être tuées et mangées. Tu étais de ceux dont on dit qu'ils ne feraient pas de mal à une mouche et qui, pour tuer un lapin, de la pointe du couteau lui font sauter un œil.

Ayant fini de te raser, tu le pris par les pattes . Je vis ses petites paupières rabattues : elles étaient légèrement bleuies, et il y avait du sang sur ses plumes. Non seulement tu n'avais pas de remords, meiis tu dis en riant :

— Ah ! la saloperie ! S'il n'avait pas eu ses favoris, on l'aurait bien gardé encore un peu de temps; mais je ne pouvais pas le voir sans penser à l'article sept.

C'est seulement plus tard que je compris pourquoi mon ami, à cause de sa ressemblance avec Jules Ferry, avait été victime de l'article sept.^ Et nous souhaitons, n'est-ce pas? qu'il en ait été la seule.

Après avoir délivré les poules, tu allais donner de l'air et de la lumière à nos lapins. Eux, ils n'étaient pas autorisés à sortir. Chaque rnatia nous les retrouvions à leur poste, les oreilles droites, l'œil vif, le museau toujours aussi agité. Selon la saison tu leur jetais du trèfle ou leur donnais leur pâtée de pommes de terre mélangées de son. Tu étais le bienvenu. Tu te distrayais quelques minutes à les regarder manger : leur museau n'en était ni plus ni moins mobile. Ils le remuent comme les bœufs ruminent.

Regardant aussi le ciel, d'après son état tu pronostiquais quel temps il ferait jusqu'au lendemain. Humant l'air toujours pur du matin, qu'il fût frais en été, ou glacial en hiver, tu

plaignais ceux qu'iDYariablement le soleil trouve au lit quand il fait si bon dehors : pour toi toutes les nuits étaient trop longues .

L'hiver, c'était toi qui allumais le feu, allant et venant dans la maison comme un de ces bons génies des légendes qui suppriment toutes les menues difficultés de la xie. Et sur les murs la mèche de ton bonnet de coton projetait son ombre mouvante.

Parfois tu disais :

— Il y a une fameuse épaisseur de glace sur les vitres.

Quand à mon tour je me levais, deux heures après toi, je les apercevais, derrière les rideaux, bizarrement fleuries : la chaleur du poêle n'était pas encore arrivée jusqu'à elles. La pièce était grande ; et, malgré les bourrelets, la bise et le froid insidieux réussissent à pénétrer partout. Mais tu ne t'en inquiétais pas, sachant que le poêle aurait le dernier mot.

Le reste du temps, c'était encore toi qui allumais le fourneau à charbon de bois sur lequel tu mettais à réchauffer le café préparé de la veille. Tu avais un faible pour le café, mais, nos moyens ne te permettant pas de le boire

pur, tu r additionnai S d'une suffisante quantité de chicorée.

On ne te revoyait guère qu'à huit heures, pour la soupe. Tu ne t'attardais pas, les coudes de chaque côté de ton assiette. Le travail te réclamait, et il fallait attendre midi pour que nous fussions réunis à table. Jamais l'appétit ne te faisait défaut : jouer des bras sur la terre te servait d'apéritif. Tu mangeais plus de pain et de légumes que de viande, et buvais plus d'eau que de vin, nos moyens ne nous permettant pas de remplacer trop de fois Tan le tonneau dans la cave .

Le crépuscule seul te ramenait à la maison. Nous mangions la soupe tantôt, dans la belle saison, porte et fenêtre ouvertes, tantôt, à partir de l'automne, le volet de la porte assujetti et les volets de la fenêtre fermés, la lampe posée au milieu de la table. Auparavant tu avais verrouillé poules et lapins pour jusqu'à Faube du lendemain : tu ne redoutais pas qu'ils fussent malades pendant la nuit.

Je me rappelle quand le temps des veillées était venu. Pour toi c'était tout de même une période de repos relatif. Plus que durant l'été tu profitais de la maison. Le ciel persistait à rester gris. Un beau jour, vers une heure de l'après-midi, nous entendions crier des canards sauvages qui passaient lentement au-dessus de la petite viik. Ils nous saluaient à leur façon. Sans doute aussi se moquaient-ils du coq de fer que sa situation officielle immobilisait à la pointe du clocher. Ils entreprenaient un long voyage pendant lequel ils n'auraient à compter que sur leurs propres forces. Tu ne les enviais pas, ni ne les suivais des yeux, ni ne te représentais les bords ignorés oii ils se rendent. Mais nous savions que les temps étaient venus. Les cris de ces voyageurs nous annonçaient que l'heure allait sonner du repos au coin du feu.

Nous mangions la soupe entre cinq et six heures. Après quoi nous entamions la veillée.

Tantôt nous étions seuls, à nous trois. Tu en profitais pour mettre de Tordre dans tes comptes, pour équilibrer le budget de tes recettes et de nos dépenses, pour constater exactement, à un sou près, combien il y avait d argent dans le tiroir de l'armoire. Tu me dessinais, sur la marge d'un vieux journal, des oies que je trouvais très bien faites et mêmes jolies. Lorsque j'en avais à ma disposition tout un troupeau que je pouvais diriger au gré de ma fantaisie, tu te mettais à lire des vies de saints. Ou bien, te rapprochant du poêle, tu écossais des haricots, puis cassais dii fagot pour allumer le feu du lendemain. C'étaient des heures où avec force, je le jure, je nous sentais comme retranchés hors de la petite ville, de la France et du monde. Je prenais plaisir — je gardais pour moi mes sensations, — à nous imaginer vivant au miUeu des bois dans une hutte de charbonniers bien chauffée : j'aurais voulu entendre des loups aiguiser leurs griffes sur le granit inusable de notre seuil. Notre maison

me tenait lieu de hutte. Je m'y voyais à 4'abri de la faim et du froid. Si je frissonnais, ce n'était que de bien-être. Bien calé sur ma chaise, je baignais dans le sentiment de ta force. Quand je te voyais faire tes calculs, mettre de côté l'argent pour les dépenses ordinaires du mois, et pour le bois, et pour le charbon, et pour une paire de sabots, je me disais que nous ne serions jamais pris au dépourvu, que nous n'étions pas une de ces familles qui w'ent au jour le jour, et que tu n'étais pas de ces hommes qui, leur tâche quotidienne achevée, se disent qu'ils en ont bien assez fait, et allument leur pipe. C'est toi qui, sans le faire exprès, par ton seul exemple, m'as fait découvrir le sens d'une certaine vie, de tous ceux qui, comme nous^, ne peuvent compter que sur leur propre effort, de la xie de tous ceux qui. un peu avant ou un peu après la trentaine, ont à cœur de vivre dans une maison qui ne soit pas un caravansérail, ni une chambre d'hôtel oii tous les passants se succèdent.

Tantôt nous entendions frapper à la porte, et alors tu bougonnais, disant :

— Allons I Oa va encore se coucher tard, ce

soif î Siiremeat qu'ils ne seront pas partis avant huit heures.

Tu n'aimais pas les visites. Or, c'en était une, car nous avions des relations. Elles n'étaient pas nombreuses. Car tu n'aimais pas plus aller chez les autres que tu ne tenais à ce qu'ils vinssent chez nous. Mais tout le monde ne te ressemble pas. Tu disais : Entrez I Et, quand on ouvrait la porte, c était comme si toute la nuit noire et tout l'hiver blanc de neige fussent entrés chez nous. Sur le seuil on secouait ses sabots, ou ses galoches, ou ses souliers. J'entendais plus distinclement la chouette se plaindre du froid sur les branches des sapins. Mes oies refusaient soudain de me suivre dans la neige que la lampe éclairait jusqu'aux limites où sa lumière se dispersait en poussière de clartés vagues. La porte refermée, on voyait à qui l'on avait affaire.

C'était — mais très rarement, Ccir il n'aimait pas à sortir après la tombée de la nuit, — a Monsieur le Curé ». Il a cet aspect distingué qu'on voit à certains prêtres nés de bonne famille. Tandis que d'autres, même avant la quarantaine, grossissent, se laissent pousser des

touffes de poils au creux dos oreilles et des narines, porleal das soutanes saies et des chaussures de paysans, il se tient droit, ne prend pas de corpulence, et ses cheveux longs qui commencent à grisonner lui j)Ouclent sur la nuque. SoQ père, toute la petite ville le coonaît, et ne l'appelle que '< le père Pesle. » Quelques saintes âmes, qui s'offusquent de ce que l'on traite si famihèrement u le père de M. le Curé », ne lui disent jamais que a M. Pesle » et ne lui parlent qu'avec déférence. Il n'en est pas émule moins du monde. 11 aime mieux les hommes qui lui tapent sur l'épaule en disant : a Eh bien, père Pesle, si nous allions boire le vin blanc? » Car il a un faible pour la bouteille. Jusqu'à Fàge de cinquante ans, il a exploité une ferme à vingtcinq lieues de chez nous. 11 a été le maître qui fait le tour de ses domaines, guêtre de cuir, la pipe à la bouche et les mains dans les poches, n'ayant pour occupation que de distribuer le travail. Encore fallait-il qu'aux moments de presse il mit la main à la pâte. Depuis que son fils a été nommé chez nous curé-doyen, il se repose, ne faisant plus œuvre de ses dix doigts, sciant de temps à autre une bûche pour se

dégourdir les bras. Chaque année, en septembre, M. le caré prend trois hommes de journée — tu es un des trois, — qui lui scient sa provision de bois pour l'hiver. Le père Posle vous regarde : il va jusqu'à vous donner des conseils. Mais il se refuse à ce que ce soit un autre que lui qui metle le vin en bouteilles : il n a pas confiance en un étranger qui ne se gênerait pas pour goûter au vin. Chaque matin, pour se dégourdir les jambes, — sans doute en ont-elles plus besoin que ses bras, — il descend en ville avec un grand panier à couvercle : il tient à faire les commissions, et. le Jeudi, c'est lui-même qui au marché discute des prix avec les femmes des villages. Il ne va pas que dans les boutiques, ni que sur la place : son panier connaît le parquet et les banquettes des cafés. Il rentre tard, mais il y a toujours une vraie foule à l'épicerie, à la boucherie : pas moyen de se faire servir !

C'était le vicaire qui consentait à me donner des leçons de latin. Il lui arrivait de s'ennuyer dans sa chambre où il était seul, et, comme elle était exposée au Nord, d'y avoir froid malgré sa chep-iinée prussienne. Tu respectais en lui le caractère sacerdotal. Parce qu'il savait le latin,

tu ne doutais pas qu il ne connût tout. Tu voyais en lui plus qu'un homme. Même lorsqu'il venait chez nous, certains soirs d'hiver, tu ne pouvais oublier qu'il revêtait couramment 1 aube, la chasuble, la chape. Tu ne lui disais pas vous. Tu ne lui parlais qu a la troisième personne.

— Monsieur labbé a bien raison... Je suis tout à fait de l'avis de monsieur l'abbé.

Tu ne pouvais pas lui donner tort. Il t'aurait été impossible de ne pas être de son avis. Le monde comprend différentes catégories spirituelles, de même quil se divise en castes sociales d'inégale valeur. Il ne t'en coûtait pas de reconnaître que, de même que tu n étais pas un bourgeois, tu ne fusses pas un prêtre. Des jardins des riches comme du sanctuaire de r église tu n'étais que l'humble serviteur. Même chez toi où tu étais le maître, tu ne Toubliais pas, heureux de redevenir, chez toi, le serviteur de tes maitres du dehors. C'est l'orgueil qui nous perd. Cest l'orgueil qui fait que la plupart des hommes réclament des salaues plus élevés que ceux auxquels leur donnent droit et leur science et les services qu'ils rendent. Certes, nous n ignorons pas qu'il n'y ait sur terre de

grandes injustices. Nous n'estimons pa^ que les riches aient toujours raison, mais nous savons qu'ils ont leurs raisons d'être ce qu'ils sont. Tu ne connaissais point la jalousie. Tu n'enviais ni ceux qui vivent de leurs rentes, ni ceux qui dans des ateliers ou dans des boutiques gagnaient beaucoup plus d'argent que toi en se fatiguant moins. Tu devinais que nous devons connaître chacun nos limites, et que ce n'est point se résigner à la médiocrité que d'être satisfait de cultiver seulement som propre jardin sans convoiter celui du voisin. Il suffit qu'il y pousse de beaux légumes, que les arbres fruitiers ne soient pas improductifs, et qu'il y ait place pour quelques humbles fleurs.

Tu ne réclamais ni le partage des biens, ni le bouleversement de la société. Si tous les ouvriers devenaient riches du jour au lendemain, ce serait du joli! Il y en a quatre-vingt-dix-neuf sur cent qui ne voudraient plus rien faire. Car nous les connaissons bien : ils ne vont au travail qu'en rechignant. Nous connaissons aussi Lavocat, qui ne fait œuvre de ses dix doigts, et dont les gamins vont voiler, la nuit, dans les champs et dans les toits les légumes qui se

laissent toujours arracher et les poules qui, parfois, résistent en gloussant . Cela ne >'it que de rapine. Lavocat n'aura rien de plus pressé, lorsqu'il possédera de l'argent, que de « faire » tous les marchands de Ains d'ici, de l'Etang du Goulot à la route d Aval Ion. Aussi bien Lavocat est-il un de ceux qui ne connaissent pas leurs limites.

C'étaient les trois Frères de la Doctrine Chrétienne qui dirigeaient 1" école libre. Il y avait le frère Stanislas, petit, rose et gras, le frère Mansuy, de taille moyenne, b^'un et sec, le frère Théodore, grand, les pommettes rouges, et maigre. Tu t'entendais bien avec eux. Tout en les respectant, tu te trouvais moins éloigné d'eux que du vicaire. Et, surtout aux environs du premier janvier, tu te laissais aller à leur offrir la goutte. Ils refusaient d'abord pour la forme, mais le frère Théodore, dont le nez était presque aussi rouge que les pommettes, plus mollement que les deux autres. Dire que la conversation s'engageait, ce serait peut-être exagérer. Tu écoutais plus que tu ne parlais, n'ouvrant guère la bouche que pour les approuver et renforcer leurs affirmations. Pour nous

ils détenaient les secrets de la seule véritable éducation. Et, si tu leur rappelais les coups de tabatière et de règ^e du frère Saint-Dié, ce n'était jamais quen riant. Tu savais n'avoir rien de semblable à redouter d'eux, aujourd'hui qUe nous les recevions dans notre maison oii nous leur offrions la goutte. Jo le sentais, et j'en étais fier. Je sentais aussi que, protégé par toi, je n'avais rien de semblable à redouter d'eux. Et puis je pensais que jamais le frère Saint- Dié n'avait dû taper très fort. Je me rappelle qu'un soir le frère Stanislas prophétisa la venue prochaine de F Antéchrist : tu l'approuvas avec plus de conviction que jamais. Ce fut une de mes plus grandes émotions. Je pensais aux supplices qui nous étaient réservés, à nous qui de si près touchions à l'église. Et c'étaient des soirs oii, dans de vieilles maisons entourées de neige et de bise, les grandes histoires, les belles légendes que se transmettent les hommes prennent un sens concret et deviennent susceptibles, pour qui les creuse, d'une apphcation immédiate. Et c'est ainsi que peut-être un de nos ancêtres, pxpivant en l'an rnil, a pu croire prochaine la fin du monde.

C'était Forestier, le sabotier, à qui nous unissaient de vagues liens de parenté. Vous n'étiez pas du même avis. Forestier se prétendait librepenseur. Nous ne nous en fournissions pas moins de sabots chez lui: le bois des sabots n'a pas de couleur autre que la noire. Vous n'étiez pas du même avis, mais on le savait une fois pour toutes. Vous ne discutiez pas. Vous parliez de la pluie et du beau temps, Forestier de ses sabots, toi de ton travail chez les autres. Toute parole prononcée était pour moi parole d'Evangile, même quand il n'était pas question de l'Antéchrist. Vous étiez des hommes qui jamais n'avaient été des enfants comme moi, et qui depuis très longtemps avaient épuisé le contenu de la vie et la som^me des connaissances humaines. Et Forestier qui avait dcA^anture de boutique sur la grand'rue, Forestier qui était conseiller municipal, ne pouvait parler qu'à bon escient.

C'étaient les Girard, à qui nous unissaient des liens encore plus vagues de parenté. Leur maison était située à plus d'un kilomètre de la nôtre, humblement blottie cd facedune de ces habitations bourgeoises à qui il ne manque que

des tourelles pour faire figure de châteaux. Elle appartenait à une famille dont le fondateur était arrivé à Paris en sabots, sous le règne de Charles X. Mais sa destinée avait été différente de la tienne. Il avait pu acheter une étude d'avoué. Ses enfants et petits-enfants avaient marché sur ses glorieuses traces, et chaque été uae nuée d avocats et d'avoués, et de futurs avocats et avoués, s'abattaient sur les pelouses de la maison agrandie et transformée. Girard était dans le secret de ses hommes supérieurs puisquen leur absence il entretenait la maison et qLe, durant les vacances, il était promu à la dignié de cocher, soignant les deux chevaux et, dans in immense char à bancs, voiturant le long dts routes ses maîtres, et leurs femmes, et leurs erfants, et leurs domestiques. Toi et moi, nous avions un certain respect pour Girard. C'eût été ton idéal de n'être attaché qu'à une seule maison. Puisqu'il en était autrement, tu ne te plaigiais pas de ton sort.

C'étaien\ les Bide, à qui nous unissaient des liens presqie imperceptibles de parenté. Bide ne travaillât pas comme toi chez les autres. Il avait assez (k champs et de prés pour s'occu-

per. II avait même, hors de la limite géologique de notre pays, des vignes dont il pouvait boire le vin. C'était un vin, sans doute, un peu aigrelet, mais qui devait flatter le palais de son propriétaire. Bide ne dépendait de personne. Et, comme c'était un homme un peu taciturne, à toi comme à moi il en imposait. Il y avait des silences qui permettaient d'entendre la glace se former sur les vitres, pendant que le poêle, où nous ne remettions pas de bois, faisait craquer ses jointures, comme quelqu'un qui s'étire, sa journée finie.

Nos hôtes se retirant une fois de plus la porte s'ouvrait. Lorsqu'ils partaient les pieds dans la neige et la tète dans les rafales, il mç semblait qu'ils s'en allassent très loin, dans des pays inconnus peuplés de chouettes et de loups. J'étais tenté de leur crier, comme je lavais lu dans mes premiers livres d'histoires : A % grâce de Dieu !

D'autres événements encore m'aidaient à approfondir la signification de la maison telle que tu l'avais faite. Tout le monde sans doute n'en aurait pns gardé le souvenir. Peut-être toimême ne t'ont ils pas frappé : ce n'était pas ^ nécessaire. Tu pouvais te dispenser de rêver.

A distance, les étés que nous y avons vécus ne m'apparaissent pas dépourvus de charme. Ce ne sont pourtant pas eux que je préfère. Mais je n'oubiie point nos repas de midi.

L'eau tirée du puits était froide dans le pot. Le vin était frais dans la boui^eille qu'on venait d'apporter de la cave. Les murs épais résistaient victorieusement à la pénétration de la chaleur. Le volet de la porte était mis, fermés ceux de la fenêtre. A peine entendait-on voler une mouche : crovant à la nuit, les auLres dor-

maient. Mais dqus entendions dans les maisons voisines grésiller du lard, le bruit d'une fourchette contre un verre, le hoquetd'un litre qu'on débouche. Le reste était ce silence que l'Angélus de midi semblait annoncer pour la petite ville, ce silence des siestes et du lou-rd sommeil à quoi, du fond du ciel bleu, le soleil préside comme une éclatante veilleuse. L'eau et le vin étaient frais. Et les pommes de terre nouvelles arrachées dans notre champ et les petits pois cueillis hier dans notre jardin étaient si naturels et si bons que, bien qu'un peu de vapeur montât de la cocotte, ils me paraissaient aussi frais que le vin et l'eau .

Ensuite tu t'asseyais dans un des fauteuils où tout de suite tu t endormais. Dans la « maison de ville » comme dans celle « du village » porte et fenêtre étaient fermées, volets mis et clos. Les mouche- ne troublaient pas ton sommeil, nous non plus. ïu dormais la tète renversée sur le dossier, la bouche grande ouverte, les poings sur tes genoux. Tu aurais pu dormir une partie de raprès-midi : nous n'avions pas besoin de te réveiller. Le sens de la nécessité du travail n'était pas atteint en toi par le som-

meii. Une heure n'avait pas sonné que tu étais debout. Tu avais du courage.

Le soir, quand la nuit collait tellement à la terre qu'il devenait impossible de travailler, tu consentais à t'asseoip sur le pas de la porte, parlant alors très peu, te contentant de regarder les étoiles- Leur anonymat les faisait pour toi plus mystérieuses encore. Leur lumière vacillait comme, au souffle du vent, la flamme d une bougie dans unelanierne. Elles étaient innombrables. Qui les allumait chaque soir au fond des espaces? Et tu pensais selon ton habitude qu'ici bas nous sommes « moins que rien )).Tu n'estimais pas que concevoir le monde ce soi'c le créer. N'ayant pas le vain orgueil des philosophes qui se paient de mots, tu estimais que l'univers fut créé une fois pour toutes, el qu'il n'est pas nécessaire, pour qu'une pierre ait son existence propre, que nous eu ayons conscience. Si l'on avait tenté de l'expliquer tous ces systèmes qui nous sont venus d'outre-Rhin, d'abord tu n y aurais rien compris, puis tu te serais mis à rire.

En été^ cependant, portes et fenêtres étaient plus souvent ouvertes que fermées. On vivait

plus dehors qu'à l intérieur de la maison. J'en prends à témoin ces soirs où nous restions sur le seuil jusqu'à dix iieures, attendant que la brise soufflât sur les baguettes feuillues des tilleuls (Jes Promenades.

Nous ne nous mèlioub pas souvent aux groupes, mais il faisait si clair que nous voyions tout, et si sonore, que nous entendions tout. Tu dois te rappeler encore, pour en rire, ce qui se passa un de ces soirs-là.

Sur les bancs de grès, de granit, ^de bois, presque tout le monde du quartier était assis. Les hommes, en bras de chemise, fumaient leur pipe ; les femmes, selon leur habitude, étaient loquaces. Les gamins regardaient le ciel sillonné d'éclairs de chaleur qui les eff^ray aient on peu, troué d'étoiles, toujours les mêmes, toujours aussi douces, qui les tranquillisaient. Il y avait là Mme VioUet, Mme Leprun, d'autres encore, et la mère Nadée, une vieille gardeuse de chèvres qui sentait fort, mais on était habitué à son odeur. Il y avait aussi Garuchet, le clairon des pompiers. Sauf les jours derevue.etles nuits d'incenxiie, un clairon de pompiers est un homme comme les autres. Et, ce soir, ou plu-

tôt cette uuii-là, Garuchet, de son métier [.einlre ea bâtiments, était assis, lui aussi, en bras de chemise, et fumait sa pipe.

C'était une nuit d'été comme on n'en voit qu'au-dessus des petites villes. De temps en temps, les tilleuls des promenades frissonnaient comme s'ils avaient eu peur de quelque chose. On devinait le vol d'une chauve-souris sous les sapins.

On entendait des hannetons venir de TArbre de la Liberté que représente un petit chêne, entouré d'une grille. On se reposait des fatigues de la journée. On tachait d'oublier la chaleur^ en respirant Fair déUcieux qui descendait, tout frais, des montagnes.

De quoi eiit-on pu parlej*,, sinon de la chaleur ? La mère Nadée dit :

— Dans les bois tout est sec ! Les feuilles sont grillées. Avec une allumette, ça flamberait en un rien de temps.

La conversation, alors, tomba sur le feu, sur les incendies qui éclatent on ne sait comment. Un homme fredonna la lugubre sonnerie de la générale : il traîna sur la dernière note, ^^^/ grave. Et cha;cun frisonna, sans savoir pourquoi, comme

les tilleuls qui avaient peut-être peur de quelque chose. Loriot dit ;

— Caruchet, va donc chercher ton clairon ! Tu nous sonneras ça !

— Est-ce que tu es fou? répondit Caruchet. Pour que tout le monde croie qu'il y a le feu î . . .

— Ta boucheras le pavillon.

Caruchet ne se faisait prier que pour la forme. 11 n'était pas fâché d'exhiber ses talents. On disait qu'il n'y en avait pas un comme lui pour sonner du clairon. 11 ne faisait jamais de couac, et il pouvait souffler très longtemps, sans s'arrêter.

— Ma foi, dit"il, c'est bien pour vous faire plaisir.

Sa maison était à vingt pas du banc des voisins près desquels il était venu s^asseoir. Il alla décrocher son clairon qui pendait entre l'armoire et la cheminée. Eu revenant, il en mouillait déjà l'embouchure.

Et ce fut juste pendant ce temps là que la mère Nadée dit :

— Regardez-donc là-bas, derrière les bois de Sommée . Est-ce qu'on ne dirait pas qu'il y a le feu?

Elle était bavarde comme pas une. cette mère Nadée ! Il fallait qu'elle parlât. Elle s'ennuyait, toute la journée, seule avec ses chèvres. Elle se rattrapait, le soir venu.

Tout le monde tourna les yeux vers le point de Fhorizon qu'elle indiquait. On était du quartier de l'église, et notre église est bâtie sur une hauteur d'où l'on découvre, à la ronde, une grande étendue de pays, plaine et montagnes.

— Ça pourrait bien être ce que vous dites, mère Nadée! répondit Mme Lepruu déjà inquiète. Mais ce n'est tout de même pas sur. Est-ce qu'il n'y a pas des charbonniers par là-bas, depuis quelque temps?

— Des charbonniers! s'exclama Loriot.

Est-ce que des meules de charbon, même non couvertes, feraient une lumière pareille!...

Car on ne voyait pas de flammes, mais seulement — si toutefois c'était un incendie, — leur réverbération derrière la ligne sombre des arbres de la forêt. C'était plutôt comme une lueur vague qu'éteignait — pour la laisser réapparaître la minute d'après, — l'aveuglante clarté des éclairs de chaleur, qui ne cessaient guère .

130 LE SERVIXELH

Et, comme Garuchet rentrait dans le groupe, Loriot lui dit :

— Attends un peu. Ne bouche pas ton pavillon. Tq vas peut-être sonner la générale pour de bon!

— Qu'est-ce qui est donc arrivé'? demanda Garuchet.

— Tiens : regarde un peu là-bas.

Garuchet regarda. Il n'en vit ni plus ni moins

que les autres. Mais, décidément, Mme Leprun n était pas tranquille, parce qae son mari faisait partie de la compagnie des pompiers. A cette heure, éreinté par une journée de rude travail — il extrayait des pierres dans une carrière de granit, — il dormait à poings fermés. Est-ce qu'il allait falloir le réveiller ? Alors elle dit :.

— Ma foi, si c'est les abrutis de Sommée qui brûlent, il n'y a qu'à les laisser. Ils sont bien capables de mettre le feu eux-mêmes, pour toucher l'assurance .

Cela, en effet, s'était déjà vu. Et les gens de Sommée — un village d une cinquantaine de maisons, — avaient, sans que Ton sût au juste pourquoi, une réputation détestable : on les disait procéduriers, chicaneurs, menteurs.

Mais on n'était pas de l'avis de Mme Leprun, la mère Nadée surtout. Elle avait découvert cet incendie possible. Elle tenait à son idée.

— Ça pourrait bien être à Lhuis-Naulin ! ditelle.

Lhuis-Naulin est un autre village, moins important, à un kilomètre de Sommée.

— Sommée, Lhuis-Naulin, répondit Mme Leprun, ils sont tous les mêmes.

— C'est pas une raison, affirma Loriot, pour les laisser griller, à supposer que ça soit le feu.

Car on ne savait toujours pas, bien que l'on continuât à écarquiller les yeux. Derrière les bois, depuis cinq minutes, c'était la même réverbération.

Caruchet non plus n'était pas tranquille. Devait-il, oui ou non, sonner la générale ? Si vraiment il y avait le feu, les bâtiments auraient le temps de brûler avant que, du village, quelqu'un n'arrivât à la petite ville demander du secours. Mais si ce n'était pas le feu?

— Ma foi, dit Loriot qui était pompier, je vais toujours me mettre en tenue. Gomme ça, s'il faut partir, je serai prêt.

On admira son héroïsme. On resta là, à regar-

der. Au fond on en voulait à la mère Nadée. On se disait :

— Est-ce qu'elle avait besoin de troubler notre tranquillité? Les autres — ceux de la Grand'Rue, de la route d Avallon, de TEtangdu-Goulot — ne voient pas cette lueur derrière les bois. Ils n'ont pas la même responsabilité que nous. Nous voudrions bien rester^à prendre le frais sur nos bancs jusqu'à minuit, mais nous ne pouvons pas laisser brûler comme ça les gens de Sommée. Et tout ça, c'est la faute de cette vieille bavarde.

Elle, cependant, imperturbable, disait :

— Je ne sais pas si je me trompe, mais ça a l'air de rudement flamber.

— Taisez-vous donc ! répondit, agressive cette fois, Mme Leprun : on ne voit presque plus rien !

Mais Mme Leprun exagérait, car la lueur devint une clarté. Garuchet attendait, le pavillon de son clairon sur la bouche, comme pour la revue du Quatorze Juillet, prêt à souffler. . .

Loriot revint, casque en tête, la ceinture de sauvetage bouclée autour des reins : rien que cela, tout de suite, donna l'idée du feu.

Et puis, ma foi, Caruchet n'y tint plus, car la clarté de derrière les bois se résuma brusquement en une gerbe de flammes qui — c'était bien son tour ! — éclipsa les éclairs de chaleur. Il porta son clairon à ses lèvres...

— Ah ! mon Dieu î C'est-y possible ! s'exclama Mme Leprun, qui courut chez elle réveiller son homme.

Caruchet sonnait la générale : il n'avait pas bouché son pavillon, je te le jure ! Toute la petite ville fut en désarroi, troublée dans son repos. On se précipitait aux nouvelles. Chez nous, en cas d'incendie, tout le monde « marche » , tout le monde va faire la chaîne. Cette nuit-là, tout le monde, ou peu s'en faut, partit.

Quant à la mère Nadée, triomphante, elle regarda le feu, de son banc, puis, comme cela ne changeait pas, elle alla tranquillement se coucher.

C'étaient surtout l'automne et Thiver qui mettaient en valeur la maison.

Dans les derniers jours de septembre, le Bibi de la Maladrerie nous amenait un chariot de bois de moule et de souches. Pour moi c'était une date. Nous allions avoir des provisions qui tout l'hiver nous permettraient de narguer le froid. Quand les deux bœufs du Bibi pénétraient dans notre cour, j'aurais trépigné de joie. C'était comme s'ils nous avaient appartenu. Je Ai vais un instant de la vie que je rêvais de mener dans un village où nous aurions possédé les bêtes, les champs et les prés nécessaires pour pouvoir nous passer de tout le monde. Mais lu avais fait la maison de telle manière que les bœufs du Bibi remplaçaient ceux que nous n'avions pas .

Je montais sur le chariot pour aider à déchar-

LE SEMVITEUR 135

ger. Je laissais les souches trop lourdes pour moi . 11 y avait de la terre à leurs racines . Les bœufs ne bougeaient pas. Le Bibi avait dressé son aiguillon contre leur joug. C'était un obstacle qu'il ne leur venait même pas à l'idée de renverser. Parfois seulement un frisson parcourait leur robe blanche quand les mouches les harcelaient de trop près ; ils les chassaient alors d'un coup du fouet de leur queue souple. Et ils continuaient de ruminer.

Quand le déchargement avait pris fin, le Bibi entrait. A ses sabots comme aux racines des souches il y avait de la terre. Il voulait les laisser dehors, mais nous lui disions :

— Allez-vous bien garder vos sabots ! Ici, ce n'est pas un palais.

Le Bibi s'y trouvait presque dans son miUeu. J'étais heureux de Fy voir ; pour un instant il complétait la physionomie de notre « maison de village ». Il s'asseyait. Il n'avait pas besoin d'une de nos fourchettes. Son couteau, fixé au gilet par un long cordon de cuir, lui en tenait lieu. Gomme il était parti des bois vers deux heures du matin, il avait faim et soif. Une bouteille de vin et une omelette de quatre œufs ne

l'effrayaient pas. Je le regardais manger et boire en pensant au chemin qu'il avait dû faire en pleine nuit dans les bois.

Janvier ou févTier ramenait le « repas du cochon ». C'est une vieille coutume de nos villages, et de nos petites villes pour ceux qui, dans les faubourgs, y mènent un peu la vie des paysans. On tue le cochon, qui crie. On le grille, et les gamins dansent tout autour. On le hisse la tête la première pour l'ouvrir et le dépecer. En lui tout est bon, jusqu'aux sabots. Tout étonné des richesses qu'on a devant soi, on se dit que jamais on n'arrivera à les ép-uiser. Et l'on invite les autres au festin. Chaque année nous étions les invités des Girard. Ce jour aussi était une date pour moi et. dans un autre sens, pour toi qui jamais ne sortais le soir. Mais, si tu avais refusé, les Girard se seraient fâchés. Il faisait chaud dans leur petite maison à plafond bas. Gomme nous y étions une douzaine à nous sentir les coudes, on oubliait bien vite que sur la route gelée février soufflait à perdre haleine. On oubliait qu'il 3^ eût des pauvres avec qui l'on avait soi-même plus de traits de ressemblance qu'avec les riches. Mais

on estimait aussi que, pas une seule fois dans l'année, les bourgeois ne faisaient un repas qui valût celui du « cochon » : c'était la revanche annuelle des paysans des villages et des ouvriers-paysans de la petite ville. Le cochon en faisait tous les frais : bouillon, boudin, pieds aux choux, rôti, tout venait de lui. Ceux qui Tavaient engraissé oubliaient qu'ils l'eussent connu vivant : sa destinée avait toujours été de finir sur cette table, victime et héros de ce repas triomphal auquel il méritait bien de donner son nom. Tu buvais et mangeais peu. De t'être couché tard et d'avoir changé ton ordinaire, invariablement le lendemain matin tu avais mal à la tète. Une année, enfin, si tu ne tuas pas le cochon, tu te décidas à en acheter ia moitié d'un. On nous l'apporta tout dépecé, tout préparé. Gomme les gamins qui dansent autour de lui quand on le grille, j'aurais volontiers sauté de joie devant le saloir. Que nous ne fussions de vrais paysans, il ne s'en fallait que d'une moitié de cochon. Et nous allions avoir des provisions qui longtemps nous permettraient de narguer la faim. Toi aussi tu donnas des « repas de cochon ». Nos seuls

invités furent les Girard. Je regrettais qu'on ne, dîoàt point dans notre a maison de village » et que le Bibi de la Maladrerie, avec son couteau, ne fût point parmi les invités. Mais les Girard avaient droit à certains égards.

Lhiver n'est pas seulement sur notre maison. Toute la petite ville est envahie par la neige. De temps en temps, peut-être pour se réchauffer, les cantonniers passent avec un traîneau en forme de coin, tiré par un âne, et qui, tant bien que mal, fait sa trouée le long des rues, des chemins et des routes jusqu'aux dernières maisons de chaque faubourg.* Après, c'est la solitude des bois: à la grâce de l'hiver !

Viens avec moi jusqu'aux premiers arbres î Gercé, fendu, le sol des sentiers creux sue de la glace comme les sapins, en été, suent de la résine. Lair froid pique comme des milliers d'aiguilles fines. Si tu glisses, ne compte pas sur les branchettes pour te retenir; gelées, elles cassent comme verre.

Sur les chênes, tu verras encore des feuilles, mais si jaunes qu'elles semblent être artificielles, comme si, de zinc, elles s'étaient rouillées sous les pluies du dernier automne. Plus rien de

vert, que les houx et le buis. Toute la vaste plaine est blanche, d'une blancheur qui fait mal aux yeux, doux à l'âme. Allons! Nous avons de la neige sur la planche. Rentrons prendre nos quartiers d'hiver éternel.

Ta prenais sur les heures de repos que tu aurais dû t'accorder pour travailler chez nous. Sans doute, pendant la journée, maman pouvait s'occuper des lapins ; elle pouvait aller demander au jardin et au champ les légumes dont nous avions besoin ; elle pouvait même couper le trèfle à la faucille au fur et à mesure que se manifestait l'appétit de nos lapins. Mais cela n'eût pas suffi à faire marcher la maison. Tu te réservais les plus dures besognes. La cave, la cour, le jardin et le champ étaient les quatre domaines où s'exerçait ton activité que n'avait pu réduire le travail chez les autres Te remettre au travail chez nous était pour toi comme un délassement.

En été, à trois heures et demie du matin tu étais debout. Tu prenais le chemin du champ, et marchais dans la rosée. Tout humides, les

petites feuilles des épiniers étaient d'un vert plus tendre qu'à Theure de midi. Des limaces rouge soQibre se promenaient parmi l'herbe mouillée et sur le gravier avec une vitesse supérieure à celle des escargots. Les lézards n'étaient pas encore sortis de chez eux. Et les hautes orties pâles s'inclinaient tantôt avec mollesse aux derniers souffles du vent frais, tantôt plus bas peut-être qu'elles n'eussent voulu lorsqu'elles étaient secouées par le manche de tes outils posés en travers sur ta brouette. Les alouettes chantaient au milieu des airs, et beaucoup d'oiseaux sur les arbres des haies. A cinq heures tu sonnais l'Augélus, puis jusqu'à huit heures tu travaillais chez les autres. Alors tu rentrais manger la soupe . Mais, n'ayant pas oublié les oiseaux, tu disais :

— J'ai entendu des oiseaux, des oiseaux!,.. C'en était un vrai concert.

Ce sont les seuls concerts que tu aies jamais entendus. Ce sont peut-être les plus beaux, dans la fraîcheur et sous la pure lumière des matins d'été.

Ta journée chez les autres finissait à sept heures du soir. Mais, t'étant dépêché de manger la

142 LÉ SERVlTEUït

soupe, tu rechargeais tes outils sur ta brouette. En route pour le jardin et le champ, jusqu'au moment où il fallait que fut sonné l'Angélus du soir, à la tombée de la nuit, vers huit heures et demie.

Parfois je t'accompagne. Nous marchons sur la terre chaude. Des chauves-souris passent. Nous savons que, lorsqu'on entend la cloche de Magny, c'est signe de pluie pour le lendemain. Je suis l'allée centrale du jardin ; je vais jusqu'au bout pour avoir devant moi vingt lieues de plaine accidentée. Je m'amuse à lancer mon regard de tous côtés, n'importe où, comme une légère balle de sureau retenue par un fil, que je suis sur de ramener toujours à moi. Aux approches du crépuscule, les bois se confondent avec les prés. De Marné, seuls les toits apparaissent, comme posés au ras du sol. L'église de Gervon montre juste le bout de sa flèche ; le coq, dans l'indécis des premières ombres, fait penser à un héron solitaire sur, les marais. Toujours au hasard, la balle de sureau fait ricochet sur l'eau d'un étang, s'en va le long d'une route poussiéreuse, mais tout à coup revient parce que la route s'enfonce dans un bois où

elle ne peut faire auirement que de se perdre. Elle reste un instant piquée à la corne d'un bœuf comme une boule de bilboquet sur la pointe du bâtonnet. Maiotenant la voici sur toi. Tu ne la sens pas. Mais je te regarde louguement, courbé sous le crépuscule. Tu désherbes, pioches, bêches, sarcles, arraches. Tout à 1 heure, tu ne te croiseras point les bras sur la poitrine comme le paysan de ce tableau que tu ne connais pas et qui récite sa prière au son de IWngélus : l'Angélus, tu le sonneras toi-même, de tes bras infatigables .

Peut-être cependant se seraient-ils fatigués à la fin des fins, si nous avions vécu sous le régime d'un été perpétuel. Même alors tu te serais refusé à repérer les limites de tes forces physiques. Tu répétais que nous avons été créés pour le travail. Sous cette malédiction qui pèse sur nous depuis la faute de nos premiers parents, tu courbais la tête avec plus de joie que de résignation. Pied à pied tu disputais à chaque jour ses minutes de lumière. Tu ne t'arrêtais que la nuit venue, sauf pendant les grandes chaleurs après déjeuner. Mais eufin il te fallait bien accepter les différences des saisons, et la

lune de décembre n'eût point, à huit heures du soir, projeté ton ombre sur le carré oii la neige avait pris la place du trèfle rouge. Tu n'étais pas de ceux qui, bouleversant leur vie, mettent la charrue avant les bœufs. Tu savais que le jour est fait pour le travail, et la nuit pour le sommeil. Tu n'ignorais pas qu'il ne fût de bon ton, à Paris, de se coucher à cinq heures du matin, et que ceux-là seuls qui ont ainsi occupé leur jeunesse peuvent connaître ce qu'ils appellent la vie.

Gomme nous n'avions point d^àne, c'était toi qui sur ta brouette ramenais du champ à la maison l'avoine et les pommes de terre. Tu ne faisais pas qu'un voyage. Mais tu ne regardais pas plus à la fatigue de tes jambes qu'à la fatigue de tes bras .

Il y avait toujours à faire. Et je ne parle même plus du jardin ni du champ. Dans la cave, sur le sol mou, tu fendais les souches les moins dures et sciais le bois de moule. Parce que tu avais partout le sentiment de l'ordre et de la rectitude, tu l'empilais en un tas rectangulaire: tu t'entendais parfaitement à en établir les coins avec des morceaux entrecroisas. Tu met-

tais le vin en bouteilles. On a vite fait d'y attraper une courbature quand on n'en a pas l'habitude, mais tu résistais à tout. Les jours de lessive, tu transportais les deux cuviers avec le (( sarrau )) lourd de cendres, allant et venant de la maison au puits avec deux seaux alternativement vides et pleins. Toujours sur ta brouette tu portais le linge au lavoir où tu retournais le prendre. 11 s'égouttait des deux côtés, et juste au milieu des traces humides la roue creusait la sienne dans le sable sec.

Dans la cour, h proprement parler, tu ne travaillais pas ; mais tu y faisais tes évolutions. Tu y chargeais et déchargeais ta brouette. Tu la traversais aA'cc une botte de paille piquée à la pointe de ta fourche, avec du trèfle sur les bras, avec un panier, avec une bouteille à la main. Tu y parlais à haute voix bien qu'elle fût entourée de maisons et de toits d'où les lapins ne sortaient jamais. Mais tu ne redoutais pas les indiscrétions des lapins ; nos A^oisins et toi, vous vous connaissiez depuis longtemps.

C'est surtout dans les petites villes que chacun devrait savourer son bonheur. On n'y voit guère de ces arrogants ni de ces moqueurs qui

dans les rues vous bousculent. Il n'y a guère de ces rivalités qui, dans les grandes villes encombrées d ateliers et de bureaux, vous dressent l'un en face de l'autre, l'injure aux lèvres et la menace aux poings. Notre maison oii tu rentrais chaque soir était le lieu de ta distraction et de ton repos. En elle tu trouvais le complément du bonheur qui pour toi consistait à consacrer au travail toutes les minutes de tes journées. Il n "y arien de plus terrible^ disais-tu, que de rester à ne savoir que faire de ses dix doigts.

Car tu ne faisais pas qu'aller de notre maison à notre champ. Tu allais, de notre maison, dans toutes celles oii il y avait pour toi de l'ouvrage, dans toutes celles où l'on consentait à te faire travailler.

Poli avec tout le monde, c'est toi qui saluais, toujours le premier, les commerçants, les rentiers, et ces importants personnages que sont les fonctionnaires.

Tu passais dans nos petites rues, poussant ta brouette ou les bras ballants, avec des chaussons de laine dans une paire de sabots que tu ne trouvais pas lourds. Il n'y a rien de tel que de ne pasprendre l'habitude des bottines vernies. Et j'ai beau faire. J'ai beau tâcher, quelquefois de me répandre, de devenir quelque chose comme un jeune homme du monde : c'est toujours de toi que je viens^ c'est toi qui me pré-

cèdes partout. Mes yeux, toute mon enfance, ne se sont reposés que sur tes mains déformées, à la longue, par le manche de la pioche et de la cognée, que sur ton front souvent soucieux. Je t'ai va rire parfois : je ne t'ai jamais vu sourire. Si je songeais à mes aïeux, c'étaient d'autres fronts pareils au tien, d'autres mains pareilles aux tiennes, que je voyais dans la pauvre ferme de ce pays de rochers et de bruyères.

Rentré dans ton pays avec l'idée d'y Aivre de ton travail, tu représentais une bonne volonté et deux bras qui ne demandaient qu'à s'employer. Peu t'importait à quelles besognes. Au jour le jour tu appris, en le pratiquant, ton métier de jardinier. C'en était assez pour la petite ville et pour toi . Personne ne songeait à te demander de créer un jardin. Il suffisait que tu pusses entretenir ceux qui existaient déjà. C'est ainsi que bientôt tu sus cultiver les melons, greffer les arbres fruitiers, couper le gazon des pelouses, blanchir la chicorée, égaliser les bordures de buis, mettre ce qu'il faut de fumier aux endroits qui en ont besoin, écheniller, tailler les haies, marcotter, ramer les pois, et que sais-je encore !

Mais tu n'étais pas seulemeat jardinier. Tu étais le journalier qui exécute pour le compte des autres les mêmes travaux que chez lui, mettant le vin en bouteilles, sans en boire une goutte, sciant le bois de moule et fendant les souches, aussi soigneusement que si c'eût été pour nous. Tu aimais le travail bien fait, et ignorais l'existence du mot « sabotage)). On te rétribuait selon tes mérites. Tu travaillais de toute ta force, en toute lo3^auté, ne regardant pas avec arrogance les maîtres de quelques heures ou de quelques journées. Tu ne manifestais point l'insupportable orgueil de ces ouvriers qui se disent : « Si je venais à me croiser les bras, c'est le patron qui serait embêté I )) Les patrons ont souvent des torts : il se peut qu'ils ne les aient jamais tous. Les tiens, pour toi, avaient toujours raison. Tu obéissais même à leurs domestiques. Ce n'était point platitude, mais connaissance exacte des obligations de ta vie et conscience de la nécessité de l'ordre social.

Tu faisais partie de la grande famille de ces ouvriers que l'on ne rencontre galère que dans les petites villes. Il y en a aussi quelques-uns

dans les communes d'au moins cinq cents âmes. Il n'y en a point dans, les villages où chaque paysan possède sa maison, son pré, son champ, et ne travaille que pour son propre compte. Tu faisais partie de cette grande famille d'ouvriers qui, comme la dit un écrivain de nos pays, n'ont pas de métier spécial : ils savent seulement tout faire. Qu'on vous appelle, et vous accourez. Parfois même vous n'attendez pas : vous allez vous proposer. Vous êtes tous vêtus à peu près de la même façon : presque tous vous portez un vieux chapeau de feutre noir vite déformé. Quelques-uns, les plus vieux, sont coiffés de casquettes à oreillettes qu'ils rabattent quand le froid pince. Vous possédez à peu près tous les mêmes outils. Ce sont vos seuls frais de première mise et d'installation : une pioche, une bêche, un râteau, un sarcloir, une fourche en fer, un sécateur, une scie, une hache, une cognée, des coins, une brouette. La brouette est pour vous la voiture à âne des paysans des villages ; elle sert n tous usages. Vous limez vous-mêmes votre scie. Quand vient à se briser une dent du râteau, vous la remplacez par un long clou. Dans chaque petite ville les bourgeois sont

assez nombreux pour que vous ne mouriez pas de faim. Et puis, quand l'ouvrage manque ici, on peut en trouver là. Ainsi beaucoup parmi vous, suivant la saison, s'engagent pour des coupes de bois. Pendant des jours ils ne manient plus que la hache, la cognée et la scie : les voilà devenus bûcherons. Ils s'engagent aussi pour la durée de la moisson. La faux leur redevient familière, et voici qu'ils sont semblables aux paysans des villages. Beaucoup parmi eux boivent et fument. Ils connaissent le chemin des auberges et du bureau de tabac.

Dans les jardins des riches, les après-midi d'été, tu portais le poids de la chaleur sans te plaindre, puisque chaque heure de travail t'était payée cinq sous ; il te fallait rester penché douze minutes sur la terre pour gagner cinq centimes. Car tu n'étais pas de ceux qui flânent, s'en vont de droite et de gauche, bavardent avec les servantes, se dérangent même dix minutes pour aller boire un verre à l'auberge d'en face. Tu songeais qu'un verre de vin rouge coûte vingt-quatre minutes de travail. Tu n'entrais ni dans les auberges ni dans les cafés parce que tu savais le prix de l'argent, et que ni les

LE SEKVITEUH

cafetiers ni les aubergistes ne font cadeau de leur « marchandise ». Tu ne fumais pas. Le tabac donne mal à la tête. C'est un poison. Il faut travailler deux heures durant pour en gagner un paquet de cinquante centimes. C'est une grande force dans la vie que d'avoir, comme étalon de ses besoins et de ses désirs, le prix d'une heure de son propre travail. On peut se passer de distractions. Il faut que toujours la volonté soit tendue, qu'à pas un seul endroit elle ne fléchisse.

Et puis tu voulais en donner aux riches pour leur argent. Tu n'ignorais pas que gagner « cinq sous de Iheure » oblige à ne pas se reposer une minute.

Pourtant, les jeudis où je n'allais pas à l'école et, durant les grandes vacances, les jours où il faisait « par trop étouffant », vers quatre heures nous te portions du vin frais mélangé d'eau du puits. Plusieurs fois ainsi je t ai trouvé dans le jardin de « la Marie de Mme de La Reynière ». La bonne d uue veille dame n a pas le temps de bêcher ses carrés ni de sarcler ellemême ses allées. Dans un coin, face au Sud, il y avait dés ruches autour et à l'intérieur des-

quelles les abeilles faisaient diligence, comme toi dans le jardin. Mais je me sentais plus à mon aise près de toi qu'aux environs des ruches. Les abeilles travaillent ; seulement, elles savent se défendre et même attaquer. Toi, tu ne savais pas attaquer ; et tu ne savais guère te défendre. A l'ombre courte des framboisiers nous nous assevions sur la terre m^Dlle et chaude. Tu disais que, sous ton chapeau de joncs tressés, tu ne souffrais pas du tout de la chaleur, que tu étais « on ne peut plus au frais », et que ce n'était pas la peine de t'apporter à boire. Tu n'aimais point que Ton se dérangeât pour toi. Mais ce vin frais te faisait du bien. Et, pour rattraper le temps perdu, quelques minutes au plus, pour reprendre ta bêche tu n'attendais pas que nous fussions partis.

Ce n'était point par crainte que tu agissais ainsi, mais par conscience de ton devoir. Ceux qui t'employaient savaient qu'il était inutile de te surveiller, et ils ne le faisaient pas. Si la Marie de Mme de La Reynière était entrée dans son jardin au moment oii tu étais assis sur la terre que tu venais de remuer, elle ne se serait pas dit que tu lui volais son argent. C'était une

grosse femme à visage rond. Un bonnet blanc cachait ses cheveux gris. Elle marchait les mains croisées sur son ventre gonflé. Il y avait des années qu'elle était au service de Mme de La Reynière. C'était une servante des temps anciens, comme toi un ouvrier des temps qui ne sont plus. Quand elle parlait de sa meiîtresse, elle disait : Notre dame.

Aujourd'hui, elle n'est pas loin de toi.

Il y avait dautres maisons où, vers quatre heures, la bonne t'appelait. Un verre de vin, du pain et du fromage t'attendaient sur la table de la cuisine. Tu prenais toi-même le pot d'eau, ne pouvant pas sentir le vin pur. Tu évitais de salir, même dans la cuisine. Le Bibi voulait poser ses sabots avant d'entrer chez nous. Nous lui disions : « Allez- vous bien garder vos sabots ! » Toi, personne n'aurait pu fempêcher de poser les tiens. Tu aurais bien voulu voir que Mlle Geneviève eût du travail à cause de toi! Tu n'aimais pas déranger les autres. Si tu avais fedt tomber quelques miettes de pain, tu prenais toimême le balai, et toujours essuyais le coin de table. Mlle Geneviève était une vieille fille coiffée en bandeaux et qui parlait d'une voix che-

vrotante. Elle ne savait ni lire ni écrire. ElAe avait une cinquantaine d'années. Presque aussi loin qu'elle remontât dans ses souvenirs, elle se voyait au service de Mme Camille, la sœur de ton ancien maître, l'abbé Petitier. Il n'était plus curé de Sougy. Il était depuis longtemps revenu se fixer à la Montée de Brassy, près de sa ferme. Là, il menait la vie tranquille du curé de campagne qui n'a même pas le souci d'une petite paroisse. Plusieurs fois par an il venait à Lormes. Il passait par la maison, et vous parliez de l'époque où tu lui servais la messe. Il avait les joues rouges et des touffes de poils dans le nez et dans les oreilles. Ses mains tremblaient. Mlle Geneviève aussi avait vécu jadis à la Montée, mais pas dans la ferme : dans la maison des maîtres. Vous aviez à peu près le même âge. Comme la Marie de Mme de La Reynière. c'était une servante des temps anciens. Vous vous ressembliez. Et puis vous aviez des souvenirs communs du même pays. Elle connaissait comme toi l'histoire du grand Pierre. ïu t'entendais bien avec elle.

Vous connaissiez tous les deux l'histoire du canard .

lê6

Les Blandin avaient succédé à ton père dans l'exploitation de la ferme de la Montée. Il n'apparaissait pas qu'ils s'y fussent enrichis, puisqu'à plus de soixante ans ils travaillaient encore. Ils avaient à verser des redevances, du consentement de l'abbé Petitier, à Mme Camille. Elle ne s'appelait pas que Camille. Ce n'était que son prénom. Il y avait peut-être dans la petite ville dautres femmes qui s'appelaient aussi Camille, mais, elle, c'était une dame importante, veuve depuis longtemps, et riche : son prénom suffisait à la distinguer des autres. Il n'y avait, ici, qu'une Madame Camille.

. C'était un peu comme dans l'ancien temps où les poules que tu étais obligé de donner à ton seigneur devaient avoir assez grandi pour pouvoir voler du sol à l'échelle, de l'échelle à !? mangeoire et de la mangeoire au perchoir, où ton seigneur acceptait ton avoine pourvu qu'une truie, enfermée trois jours sans nourriture, consentit à s'en nourrir. Allons ! Ton seigneur n'était pas trop exigeant.

C'étaient deux vieilles gens qui peinaient d'un bout à l'autre de l'année, tellement qu'il ne leur restait pas une minute pour se plaindre.

A la Saint-Martin, ils apportaient pour Mme Camille un sac d'écus. A chaque foire, c'est-à-dire une fois par mois, ils apportaient à Mlle Geneviève, une volaille. Mlle Geneviève n'était pas une méchante vieille fille, au contraire ! La moindre complication dans sa vie la faisait trembler. Elle avait un peu un profil de chèvre, et ne parlait que pour être de l'avis de tout le monde. Et il fallait, avec cela, qu'elle fît marcher la maison, Mme Camille, toujours à l'église ou h la chapelle des sœurs, quelquefois partie en voyage vers quelque sanctuaire renommé, ne pouvant jamais être en contact avec les fournisseurs ni avec ses fermiers.

Mlle Geneviève avait dit une fois pour toutes à Blandin :

— Vous savez, mon bon Blandin, ce n'est pas pour vous ennuyer, mais ne m'apportez jamais de canards. Je n'aurais pas le courage de leur couper le cou !

Elle tuait facilement une oie, un poulet, même un lapin. C'était une affaire d'habitude. Mais elle n'avait pas pu apprendre à tuer un canard : c'était plus fort qu'elle.

Ce qui n'empêcha pas Blandin, le matin de la

foire de mai. de partir avec, dans un panier, un canard!

Il n'avait, pour le moment, aucun poulet présentable. Ses poules pondaient toutes, que c'en était une bénédiction. Sa femme, pourtant, en aurait bien sacrifié une, mais lui, Blandin, depuis bientôt quarante ans qu'il travaillait pour les autres, commençait à y voir clair. Il se disait:

— Je ne suis pas plus avancé aujourd'hui que le premier jour î On n'a pas un centime devant soi.

Et il ne voulut pas céder. Il dit à sa femme :

— Garde tes poules, du moment qu'on peut vendre les œufs. Moi, je vais lui porter un canard. C'est déjà bien joli !

Qui aurait cru cela de Blandin?

Il partit donc, dès le lever du jour. Il avait trois bonnes lieues à faire. Une houssine à la main, il poussait devant lui trois cochons qu'il espérait bien vendre à la foire. Pourtant, au fond, il n'était pas trop rassuré. Près d'un demisiècle de servitude lavait aplati à tel point qu'il ne pouvait plus se relever que pour retomber tout de suite après. Au premier kilomètre, il eut envie de retourner sur ses pas, pour changer

son canard contre une poule. Mais il se raidit et poursuivit sa route.

Dans le panier, le canard n'était pas malheureux. Il voyageait sans se fatiguer. C'était déjà quelque chose. Il pensait bien un peu à sa cane, à ses canetons. Mais comme il ne pouvait pas savoir qu'on allait lui couper le cou, il se disait :

— Je les re verrai tout à l'heure.

Les trois cochons eux trottinaient en grognant.

A l'entrée de la ville, Blandin les laissa sous un toit d'auberge, près du champ de foire. Puis, toujours son panier au bras, il s'en fut chez Mme Camille.

— C'est vous, Blandinflui dit Mlle Geneviève. Entrez donc !

C'était une grande cuisine où d'énormes meubles se trouvaient à leur aise. La cheminée était si vaste que l'on s'étonnait que Mme Camille ne demandait pas à ses fermiers de lui amener des bœufs pour les y faire rôtir. Les cuivres luisaient. Les arbres du jardin laissaient trembler, sur les vitres des hautes fenêtres, une ombre mobile et verte, Blandin enleva sa

casquette, et posa sur la table son panier. Mlle Geneviève souleva le couvercle, et, tout de suite, vit le bec du canard. Elle regarda Blandin. Allait-il, maintenant, manquer d'assurance ? Ma foi, ce fut tout juste. Car il commença par s'excuser.

— Qu'est-ce que vous Aoulez, mademoiselle Geneviève I dit-il. Nos poulets sont trops petits...

— Mais A^ous savez bien, mon bon Blandin, que je ne peux pas tuer un canard ! Vous n'aviez qu'à apporter une poule !

— Une poule! Une poule ! riposta-t il. C'est facile à dire ! De ce moment, elles pondent toutes, on ne peut pourtant pas perdre des œufs...

Il voulait ajouter :

— Pour vous faire plaisir. Mais il se retint. Il en avait déjà tant dit qu'il en était étonné lui-même. Dans son panier, le canard commençait à s'agiter. Il aurait bien voulu se dégourdir un peu les pattes.

Mlle Geneviève était contrariée.

Que faire ? Elle tournait, virait dans sa cuisine. A la fin, elle se décida :

— Pour une fois, dit-elle, remportez votre canard. Ça comptera comme si vous aviez apporté quelque chose.

Blandin fut stupéfait de tant de bonté. Et il remercia, en phrases simples, mais bien senties, Mlle Geneviève.

Blandin s'en alla, son panier au bras. Ce n'était pas encore tout de suite que le canard allait pouvoir se dégourdir ! Il le mit dans un coin sous un hangar, sortit ses cochons, qu'il vendit presque tout de suite, bien avant midi. Il les vendit même un bon prix. Décidément, aujourd'hui, il avait toutes les chances. La vie lui souriait. Il aurait pu aller casser la croûte à l'auberge : il préféra partir. Il avait hâte d'an Honcer à sa femme ces bonnes nouvelles.

Elle n'en revint pas, quand elle le vit avec le canard. Ils le lâchèrent. Il alla rejoindre sa cane et ses canetons qui commençaient à s'ennuyer de lui.

Puis, Blandin et sa femme, en rangeant dans un petit ■ sac de toile l'argent des cochons, eurent ensemble la même idée.

Et, le dimanche suivant, puisque Mlle Geneviève avait été si accommodante, si bonne, la

mère Blandin partit de la ferme, au lever du jour, pour lui porter une poule !

Aujourd'hui Mlle Geneviève n'est pas loin de toi.

Mais c'était chez M. Teste que tu travaillais le plus. Sur ton Hatc de comptes je relève que, seulement de 1892 à 1906, soit en l'espace de quinze années, tu n'as pas gagné moins de 5.829 francs, soit 388 fr. 60 par an. Ce sont là des chiffres ! Pour arriver à ce résultat tu n'avais pas travaillé pendant plus de 23.316 heures, au cours de ces quinze années, soit 1.554 heures par an. Tu n'aimais pas à insister sur tes mérites. Je n'insiste pas davantage. Pour M, Teste tu avais de l'admiration. M. Teste avait débuté sur la place dans une boutique de librairie-papeterie que tenait sa femme. Il y exerçait lui-même le métier d'horloger. M. Teste avait fait de bonnes études au petit séminaire. Après quoi ayant cessé d'éprouver du goût pour le sacerdoce, il était rentré dans le siècle. Peu à peu il faisait fortune. Sa librairie était bien achalandée

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en sen-ices de porcelaine, en maroquinerie, en couverts d'argent, en porte-plumes, en cahiers, en ces mille objets qui sont tantôt de nécessité, tantôt de luxe. On y trouvait même des dictionnaires pour écoliers. Quant aux autres livres, nous avons à mieux employer notre argent qu'en Tachât de ces romans qui racontent toujours les mêmes choses. C'est absolument comme les feuilletons des journaux que dévore la jeunesse : on n'y raconte que des balivernes. Le soir, tu n'en as pas besoin pour t'endormir. Il te suffit de la fatigue de ta journée. De plus, M. Teste était devenu bon horloger, comme toi bon jardinier : par la pratique de son art. Enfin il servait d'intermédiaire entre les banques de Paris et ceux d'ici quf, comme toi, avaient chaque trimestre quelques coupons à toucher. M. Teste était un «scientifique», sans cesse imaginant de nouvelles installations mécaniques dont il réussissait à réaliser quelques-unes. Témoin de ses essais, tu fournissais parfois la main-d'œuvre, et revenais émerveillé, disant :

— Non ! .Jamais ! Jamais ! . . .

Absolument comme apfès m'avoir raconté l'histoire du grand Pierre de la Montée.

M. Teste était parfois brusque pour toi. Tu ne lui en gardais pas rancune. Les grands hommes ont le droit de n'être pas comme nous autres qui dépendons d'eux et qui, surtout, connaissons beaucoup moins de chos-es. Où aurais-tu trouvé à gagner 388 fr. 60 par an si tu t'étais fâché ? Et, surtout, que serait devenue l'inégalité sociale obligatoire si tu lui avais répondu ?

Aujourd'hui, il n'est pas loin de toi.

D'autres maisons te retenaient beaucoup moins que celle de M. Teste. Tu ne leur consacrais que quelques journées par an. C'est ainsi que tu sciais le bois des Frères el celui de M. le Curé. Tu soignais particulièrement ce travail. Aux bûches on n'eût pas découvert une écharde.

Beaucoup de ceux qui t'ont fait travailler ne t'ont pas connu. Tu étais pour eux un ouvrier pareil aux autres. Quand le crépuscule, sauf en été, amenait la fin de ta journée chez eux, il leur arrivait de te dire :

— Pierre, donnez donc un coup de main pour rentrer le bois dans la cuisine.

Tu ne leur comptais pas ton quart-d'heure, ta demi-heure de travail supplémentaire. Pour

16H LE SEhVÎTEUR

toi une heure commencée n'était pas une heure finie. Elle n'avait de valeur d'échange que dans sa totahté. Et même cela te semblait si naturel que souvent, de ton propre gré, tu t'offrais avec tes deux bras pourtant fatigués .

Je ne veux pas d^xre que tu ne te sois pas rendu compte de ta vie. Car tu étais heureux que j'aie trouvé une place à Paris, dans ce qu'on appelle un bureau. Tu me disais :

— Certainement, je vois bien que tu ne gagnes pas des mille et des cent. Mais, là, tu es toujours assis. Eté comme hiver, tu es à l'abri du soleil, de la pluie et de la neige. Moi, il y a des fois où je ne suis plus qu'une eau, et des fois où j'ai les pieds glacés, les mains gelées, avec des crevasses qui me font mal.

Mais c'était notre vie. Maman aussi, de laver dans l'eau couverte de glace qu'il fallait casser à coups de pioche, ses mains n'étaient plus, comme tu disais, « qu'une crevasse ». C'était la vie de ceux à chaque jour de qui suffit sa peine, parce que le lendemain vient, lui aussi, avec sa peine. Mais si tu parlais de tes souffrances, ce n'était pas pour t'en plaindre : elles faisaient partie de ton travail.

Il ne te restait pas beaucoup de temps pour fréquenter les hommes de ton âge ni pour te distraire. Bailleurs tu n'en éprouvais pas le besoin.

A peu près une fois î'an tu faisais un long voyage : jusqu'à la Grange-Billon, jusqu'à l'ancienne auberge qu'avaient ouverte ton père et ta mère. Elle n'était plus maintenant qu'une maison ordinaire . Le vent pouvait souffler sur la route de Brassy : il ne secouait plus la branche de genévrier décrochée du pignon. Ton père et ta mère vivaient de la pension que tes frères et toi leur serviez, depuis que les partages avaient été faits. Nous y allions le dimanche après vêpres, presque toujours au mois de janvier. Nous les trouvions au coin du feu, remâchant leur vie d'autrefois, et poussant,par habi-

tude prise, de ces gémissements qui font que la vieillesse ressemble à l'enfance.

Nous allions même plus loin. Deux cents mètres plus haut, à la corne d'un bois où Ton aurait ensuite pu marcher longtemps sans en sortir, le seul de tes frères qui fM, comme toi, revenu de Paris, habitait une maison sur le seuil de laquelle tu ne grattais pas souvent tes souliers du dimanche. G était presque comme si vous aviez été Fun pour l'autre deux étrangers. Ni l'un ni l'autre vous n'étiez des sentimentaux. La vie ne vous avait pas, comme aux riches, laissé le temps de cultiver en vous le champ des émotions d'une enfance vécue en commun dans un pays sauvage.

Aller et retour, cela représentait au moins deux bons kilomètres. Je ne dirai point que tu rentrais fatigué, mais tout désorienté. C'était comme si tu avais été de retour d'un très long voyage. Tu venais pourtant de revoir le coin où s'étaient écoulées les années d^avant ta pre mière communion. Mais du champ qui surplombe la route, de l'étang Baron, de la route même, aucun souvenir ne t'avait fait signe, pâle dans le crépuscule gris. Rude et rigide, tu n'em-

portais avec toi que les soucis de ta vie actuelle. Le passé, pour toi, c'était un-horizon lointain que ne pouvaient plus atteindre tes regards. Ce n'étaient que tes souliers d'homme de cinquante ans qui écrasaient le gravier sur la route où, gamin de dix ans, plus d'une fois tu avais dû courir pieds nus.

Tu ne fréquentais pas les hommes de ton âge. Je ne t'ai pas connu un seul véritable ami avec qui tu prisses plaisir à avoir de longues conversations. Pour les rencontrer il t'aurait fallu aller les chercher aux heures du repos dans les cafés et dans les auberges. Car presque tous y vont. C'est là que parfois se nouent de solides relations devant une demi -douzaine de canettes. Ce sont des endroits où l'on vient oublier qu'il faudra demain se remettre au travail. Dans la fumée des cigarettes et des pipes tandis que sur le tapis vert les billes blanches et rouges s'entrechoquent et que sur d'autres tapis les cartes s'abattent comme un vol de mouettes, il y a là de belles heures à vivre/font le monde va au café, depuis le maire jusqu'aux petits commerçants, en passant par les bourgeois. Tous les ouvriers comme toi vont à l'au-

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berge et quelques-uns même qui ont des idées de grandeur, au café. Il y a des soirs de contentement où ils se disent : Après tout, on n'en est pas à un sou près. Et, au café, ils paient six sous leur apéritif qui, à l'auberge, ne leur en aurait coûté que cinq. Mais ne sont-ils pas citoyens français comme le maire, comme tout le monde ? Et ils voudraient bien voir qu'on s'aAâsât de leur interdire l'entrée des cafés ! Parce qu'ils ont des sabots ? C'est quand ils affectent de les frotter sur le parquet qu'ils sont le plus fiers de ne pas porter de bottines.

Il ne te serait pas venu à l'idée de formuler de pareilles revendications. Tu n'y entrais que lorsque tu avais, ici et là, à présenter des traites. A la fin M. Teste s'était lassé de réparer des moQtres. Sa fortune personnelle l'autorisant à entreprendre de plus vastes opérations, il avait fondé une petite banque. Etant à la disposition de ceux qui t'employaient, tu de^dns garçon de recettes. Tous lés cinq jours tu partais à une heure de l'après-midi avec une liasse de papiers et de la moanaie dans une sacoche. Les fins de mois,et surtout les fiiis de trimestres, et par-dessus tout les fins de semestres, tu n'avais pas

trop de toute ta journée. M. Teste pouvait avoir confiance en toi : tu ne t'en irais pas avec le mofttant des encaissements. Malgré ta bonne volonté, malgré l'attention que tu y mettais, il t'arrivait de rentrer avec une pièce fausse . Tu rentras même une fois avec un déficit de cinquante francs. Toi qui d'habitude ne dormais pas beaucoup, tu fus plusieurs nuits de suite à ne pas fermer l'œil ; serais-tu obligé de rembourser de ta poche ? M. Teste n'alla point jusque-là.

C'était lors de tes tournées que tu voyais ces commerçants qui vivent au jour le jour. A la présentation de la traite ils font semblant de fouiller dans leur caisse qu'ils savent vide. Ils ont l'air tout étonné de n'y pas trouver sou qui vaille. Tu les regardais, et*c'étatt toi qui te sentais gêné. A leur place tu aurais remué ciel et terre. Car tu faisais honneur à tes engagements. Au surplus nous payions toujours argent comptant. Et tu te glorifiais — tu en avais le droit — de n'avoir jamais dû « un centime à personne ». -liais la plupart d'entre eux étaient des piliers de cafés où ils laissaient le plus clair de leurs béni^fices. Dans ces conditions les caisses

des cafetiers devaient être approvisionnées d or. Il n'en était pas toujours ainsi, certains d'entre eux buvant avec leurs clients à s'en rendre malades et à en mourir. Quand ils t'offraient un verre, qu ils eussent ou non fait honneur à leur signature, tu refusais toujours, d'abord parce qu'il te déplaisait de boire, ensuite parce que tu aurais souffert de contribuer, pour si peu que ce fût, à leur ruine.

Quand tu rencontrais dans les rues des hommes de ton âge, c'était bonjour, bonsoir, quelques phrases sur la pluie et le beau temps. Tu n'avais pas avec eux d'idées ni de sentiments communs. Ils étaient presque tous pour toi comme ton frère : des étrangers, ou peu s'en fallait.

Les soirs d'été tu aurais pu, quittant notre seuil, te mêler au groupe qui, quelques maisons plus loin, en racontait de bien bonnes au clair des étoiles. Il suffisait d entendre s'épanouir leurs rires pour s'imaginer l'épanouissement de leurs faces. ïu ne bougeais pas, préférant ta solitude, n'étant pas fait pour te mêler à des groupes dont tu aurais été obligé de prendre le ton. Tu ne te hérissais pas dépiquants. Tu te dissimulais si bien depuis toujours que

personne ne songeait à s'apercevoir de ton absence : on eût été beaucoup plus étonné de te voir.

Tu aimais bien moins encore les jours de réjouissances publiques.

La veille du Quatorze-Juillet, ce n'était pas vous, les employés de l'église, qui sonniez les cloches : leurs cordes, ce soir-là comme le lendemain matin, revenaient de droit aux cantonniers de la ville. Le petit canon faisait son possible pour tonner tout près de l'arbre de la Liberté. Tout ce bruit te donnait mal à la tête. Dirai-je qu'il te donnait aussi mal au cœur ? Ce soir-là tu ne restais pas longtemps sur le pas de la porte. Et, tandis que la foule circulait sur les Promenades où des lampions étaient accrochés à des fils de fer tendus de tilleul à tilleul, tandis que les flonflons de la retraite aux flambeaux arrivaient jusqu'à nous, tandis que des pétards éclataient à ras de terre et que des

fusées ambitionnaient de rejoindre les étoiles filantes, tu te couchais.

Tu n'aimais pas le Quatorze- Juillet. Avec ce que tu savais d'histoire, tu pouvais te représenter les massacres et les noyades dont il avait été le prélude. Tu voyais des hommes déguenillés parcourant les rues de Paris et portant au bout de leurs piques des têtes échevelées et défigurées. « L'œil d'une de ces tètes, sorti de son orbite, descendait sur le visage obscur du mort, la pique traversait la bouche ouverte dont les dents mordaient le fer ». Tu ne t'écriais pas dans ton indignation : Brigands ! Est-ce comme cela que vous entendez la Liberté ? Tu gardais pour toi tes idées d'héritier des « ahaniers » et de Jacques Bonhomme, de celui du moins qui acceptait son sort.

Ce soir-là les trois cloches pour tes oreilles sonnaient le tocsin. Tu t'étonnais que le canon ne fût point braqué sur l'église : il est vrai qu'il ne lui aurait pas fait grand mal .

Le jour même du Quatorze-Juillet, si toutefois ce n'était pas un dimanche, tu travaillais comme d'habitude. Ceux qui t'imitaient n'étaient pas nombreux. Que t'importaient, le matin, le

tir et, Taprès-midi, la revue des pompiers que pourtant on venait voir des villages de la petite ville et des communes du canton les moins éloignées, les attractions diverses : tonneau, course en sacs, mât de cocagne, et, le soir, le concert donné par la fanfare et le feu d'artifice? C'étaient deux soirs et une journée où la bière coulait à flots dans les cafés et dans les auberges, où l'on prononçait, au banquet de la municipalité, des discours appris par cœur et vantant la République et les bienfaits de l'école laïque. Or nous estimions que les trois Frères détenaient les secrets de la véritable éducation. Et de toute cette poudre du canon, des pétards et des fusées, se dégageait pour nous comme une odeur de guerce. Le soir du Quatorze- Juillet, tu te couchais plus tôt encore que la veille.

Il y avait encore la fête du premier Dimanche de Mai Pour être moins bruyante — ce n'était pas la faute du canon, bien qu'il se reposât ce jour-là, — elle n'en était pas moins courue. Elle était comme la reconnaissance officielle du retour du printemps dont les bienfaits, depuis le 21 mars, avaient eu le loisir de s'affirmer.

Parfois pourtant il faisait froid et gris. Mais cela n'empêchait pointa les populations » de s'y rendre à l'heure des vêpres. A ce moment-là tu étais occupé. Mais tu aurais parfaitement pu y faire un tour bien avant la tombée de la nuit.

Tu ne t'imagines pas ce que c'est. Comme sur le p'ont d'Avignon l'on y danse. Tout le monde danse sous les chênes du bois de Narvaux, un peu au-dessus de la vieille route de Gorbigny. Il y a là Bonoron avec son violon qui n'est pas exactement accordé de quinte en quinte ; et Bonoron lui-même ne pince les cordes qu'au juger des doigts bien plus que de l'oreille, juché sur un tonneau vide qui résonne quand il le frappe du pied pour ne pas perdre la mesure.

N'importe ! Viens voir comme tout le monde se trémousse, jeunes et vieux ! Regarde comme les yeux brillent, comme les poitrines se soulèvent 1 Est-ce le vent tout simple, ou le A^ent de la danse, qui retrousse ainsi jupons des jeunes et cotillons des vieilles? Ils tournent tous, dans la joie du printemps, emportés par un tourbillon qui les entraîne et les laisse, à l'instant où la ritournelle casse comme une corde de violon, haletants et brisés.

Viens voir comme ils boivent ! Maltat et sa femme, qui ont dressé là leur ramée, ne savent plus où donner de la tête. On leur demande du vin. On leur demande de la bière. Ils ne cessent pas de remplir des litres aux deux tonneaux qu'ils ontcalés avec des pierres et delà mousse. Et ils en ont deux autres, en réserve, qui ne pèseront pas lourd ce soir, à dix heures.

Viens voir les blanques. et le tir, et le manège des chevaux de bois '. Les gamins et les gamines qui n ont pas encore Vàge de danser tournent sur le manège : c'est leur manière de se laisser entraîner par le tourbillon de joie du printemps revenu. Ils poussent des cris qui se confondent avec les notes aiguës du violon.

Viens voir l'herbe et les feuiUes repoussées î Le bois t'attend. Contre l'écorce de ce chêne tu colleras ton oreille, et tu entendras la sève monter des entrailles de la terre jusqu'à la moindre de ses branches. Regarde au-dessous de la route tous ces arbres qui dévalent vers le creux du ravin où coule la cascade: là aussi le printemps travaille. Il est partout à la fois, et c'est presque d'un seul coup qu'il a tendu audessus de la terre et des rochers ce dôme de

verdure qui nous permettra de narguer Tété. Mais tu secoues la tète. Tu me dis :

— Non. Ça ne m'intéresse pas. Les vêpres finies, je rentrerai à la maison. Je mettrai mes chaussons et, jusqu'à i'heure de la soupe, je lirai La Croix et mon livre de Méditations pieuses. Ces fêtes-là, vois-tu, ce n'est bon qu a nous détourner du droit chemin. Nous sommes icibas pour travailler et pour nous occuper de notre salut. Un jour de repos par semaine, c'est lant qu'il nous en faut. Mais ce n'est pas une raison d'en profiter pour aller à des fêtes pareilles. Tu me dis que c'est à cause du printemps. C'est bien possible. Mais, pour moi, le printemps c'est la saison où les journées commencent à devenir plus lougues. Et puis je n'ai jamais dansé. Quand j'étais à Yincennes, au lieu de fréquenter les bals, je lisais dans ma mansarde. Est-ce que tu te souviens de Jean Valjean?

Il y avait enfin la fête du Lundi de la Pentecôte. C'était la plus importante de toute l'année. Le 14 juillet se célébrait partout. Quant au premier dimanche de mai il n'attirait guère, au bois de Narvaux, que les gens de la ville. Le Lundi de la Pentecôte était bien différent, 11

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créait dans toute la région, je veux dire : jusque dans les cantons voisins, un mouvement dont pour une journée notre petite ville était le centre d'attraction.* Gétait comme un jour de foire, mais où tout le monde serait venu en habits du dimanche, car le Lundi de la Pentecôte était à la fois plus qu'un jour de foire pour les paysans, et plus qu'un dimanche pour ceux qui jamais n'allaient à la messe.

Je n'en veux pour preuve que ces voitures de marchands ambulants qui, dès 1 avant-veille s'installent au beau milieu des Promenades, dans l'enceinte où, les jours de foire, sont rassemblés les bœufs, où, l'après-midi de chaque dimanche, se réunissent les hommes de ton âge qui aiment mieux jouer aux quilles que d'écouter les beaux psaumes des \ èpres. Les voitures, je ne te dirai point de venir les voir : tu ne m'écouterais pas. Mais je les connais, car ce sont à peu près toujours les mêmes. Je ne te les décrirai pas une par une, car elles se ressemblent toutes. Ce sont à la fois des maisons et des boutiques roulantes que trament, les plus pauvres un àne^ les plus riches im cheval. Sous presque toutes se balance, au gré des

cahots de la route, une grande claie qui est l'incertaine demeure des volailles. Aussitôt la voiture arçivée à destination, liberté est donnée aux poules, qui n'en abusent pas. Elles sont dans un pays inconnu. Elles ont beau entendre chanter les coqs : elles n éprouvent pas le désir de lier connaissance avec nos poules. Et tu penses bien qu'elles ne viendront pas leur demander, pour quelques nuits, des places sur le perchoir de notre toit. Et les maîtres des poules se contentent pareillement du lit qui tient un peu trop de place dans la voiture, et à la tète duquel s'ouvre une petite fenêtre à toute petite persienne. Ils font leur cuisine en plein air. Je rôde autour d'eux. Je les écoute. Ils n'ont point l'accent de nos pays. Ainsi le Lundi de la Pentecôte attire ici des gens qui viennent de beaucoup plus loin que des cantons voisins : fen conçois une certaine fierté.

Maintenant les voici qui enfoncent dans le sol piétiné par les bœufs des piquets dont la pointe aiguë est garnie de fer. Toutes les pièces instantai^ément s'adaptent : elles en ont Fhabitude. Et, en une demi-journée, l'enceinte intérieure des Promenades est couverte de toiles de

baraques, comme le bois de Narvaux l'est de feuilles.

Il y a aussi les aubergistes du pays dont chacun installe sa ramée. Aujourd'hui Maltat n es^ pas seul. Il ne le regrette pas, car ni lui ni sa femme n'y pourraient suffire Tout cela, je peux presque le voir de chez nous, sans me déranger. Notre maison n'est qu'à une Adngtaine de pas des Promenades.

Dès le lundi matin, c'est l'ouverture de la fête qui durera jusqu'à une heure avancée, pour nos pays, de la nuit. Le matin, c'est la louée des domestiques, le prétexte et Toccasion de la fête. Les bergers portent un flocon de laine à leur casquette. « Ceux qui veulent se louer comme moissonneurs ont un épi de blé à la bouche. Les charretiers mettent un fouet autour de leur cou. Les autres domestiques se recommandent par une feuille de chêne, une plume de volaille ou une fleur. »

Mais c'est l'après-midi, jusqu'à la tombée de la nuit, que la fête bat son plein. Il y a plus d'un tir : et l'on entend les coups de fusil. Il y a plus d'un buveur : et l'on entend sauter les bouchons des bouteilles de limonade, le cham-

pagne du pauvre. Il y a plus d'un chaland : et l'on entend tourner les blanques qui grincent. Il y a beaucoup d'enfants : et les deux manèges de chevaux de bois gagnent de l'argent. Il y a beaucoup de monde : et l'on voit des blouses bleues, des casquettes, des sabots, des bottines, des chapeaux, des redingotes. On marche. On piétine. On entre sous les ramées. On stationne devant les étalages. On cause. On s'interpelle. On rit. On fume. On danse sur le parquet installé de la veille. Bonoron n'est plus seul ; il est renforcé d'un cornet à pistons et d'une basse. On l'entend un peu moins, mais personne ne songe à s'en féliciter. Parfois une vielle grince. La vielle, c'est un peu la voix de notre pays gris l'hiver et toujours rude. Même la voix de la vielle ne te dit rien.

J'aurais beau te tirer par la manche : tu ne viendrais pas. Tu me dis :

— Ce n'est pas moi qui ferais seulement un pas pour voir ça.

Ce premier pas, tu ne pourrais point le faire. Et les dix-neuf autres te coûteraient bien plus encore.

Non. Décidément, tu n'étais point fait pour te

mêler aux foules que soulève la marée de la joie de vivre. Les fêtes ordinaires des hommes n'étaient pas pour toi. Leurs échos ne troublaient point ta sérénité intérieure, mais tu n'éprouvais pas le besoin de les entendre de plus près. Le renouveau même du printemps ne t'atteignait pas .

Et c'est ainsi que tu continues de dormir, insensible à la brise qui, peut-être à ^in^^tation de ce clair de lune, vient de se lever. Ne senstu pas frissonner les dahlias et les pensées qui parent ta tombe ? Les fleurs mêmes ne t'attiraient pas. Oubîierais-je donc que tu mettais du fumier sur leurs racines ?

Mais je deN-ine que tu me vois et que tu m'écoutes. Quand je fréquentais Técole maternelle que dirigeait sœur Marthe, les jours de grande neige tu m'y portais sur tes épaules. Le reste du temps tu m'y menais par la main. Tu ne j^ourrais plus me porter. Mais je peux encore te laisser me conduire à l'école de ta vie.

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