TROISIÈME PARTIE
Pour voir l'église, je n'ai pas besoin de me retourner : je sens derrière moi sa présence. Je n'ai même pas besoin que la lune, par miracle rebroussant chemin, allonge par-delà ta tombe l'ombre pointue du clocher. Je la vois avec ses piliers, avec ses vitraux, avec ses chapelles. Je la vois, à cette heure, si pleine d'ombre, je F^ntends si pleine de silence que le craquement d'un confessionnal, que la mince clarté de la veilleuse devant le tabernacle font penser à quelque surnaturel visiteur dont ce bruit et cette lumière dénonceraient la présence. Si j'étais aujourd*hui, à neuf heures du soir, par mégarde enfermé dans l'église, je ne jure point
que je n'aurais pas peur. Sans doute, pour déjouer les attaques, m'adosserais-je au mur, face aux ténèbres et au silence ; mais, de ne voir et de n'entendre venir personne, ma nuit se passerait à trembler dans lattente.
C'est la nuit que le voile du Temple se déchire. On aperçoit les étoiles innombrables, et Ton songe à toutes celles qu'on ne voit pas. La nuit, dans les campagnes, est l'heure de Dieu pour tous ceux qui jamais ne s'endorment qu'en pensant à leur salut et se réveillent en sursaut avant le chant du coq, comme si les grandes vagues de l'infini venaient battre contre les volets clos de leur maison.
Je n'ai pas besoin de me retourner pour voir l'église. Je sais qu'elle est là. Ses fondations descendent dans la terre plus bas encore que tu n'y es descendu. Si son ombre ne s'étend pas vers moi, la lune la projette sur une partie de la petite ville, sur beaucoup de toits qui n'en ont pas conscience.
Ce n'est point la n chapelle sur le bord d'une rivière rapide ». C'est « une pierre éternelle », mais non point « dressée auprès d'une eau qui s'écoule » . Partout notre pays est celui de la
stabilité et de la force. Tu y cherches des rivières, et tu n'y découvres que des étangs. Tu voudrais y trouver de ce sable fin que rivières et fleuves entraînent dans leurs cours et déposent tout le long de leurs bords comme en paiement de leur passage, et tu te heurtes au granit dont carriers et casseurs de pierres sont payés pour connaître le grain dur.
Par quelque route qu'on arrive, c'est elle que d'abord on aperçoit, bâtie sur un terre-plein qui domino notre petite ville. Sa façade regarde l'ouest, d'où viennent les pluies ; son abside, boursouflée de chapelles rondes que séparent des tertres gazonnés, reçoit les premiers rayons du soleil levant. De quelque côté qu'on la voie, elle s'impose : ramassée sur elle-même, avec son clocher qu'on dirait posé juste au-dessus du chœur quand on la regarde de Test, harmonieusement allongée pour qui l'examine du sud. Les hirondelles et les nuages connaissent son coq. Elle est trop bien placée pour ne pas souffrir des intempéries des saisons. Le ciment de ses murs s'écaille. Les pierres de ses piliers extérieurs se fendent lorsqu'il gèle fort. Les jours de grand vent des ardoises s'envolent de ses toits.
Ses nefs, son chœur même sont trop clairs. Il n'y a pas, sur ses vitraux neufs, cette délicate poussière des siècles qui tamise la lumière . On n'y trouve point cette obscure clarté, ce demijour mélancolique qui sont l'âme des anciennes églises . On y chercherait vainement des statues de saints en bois à peine dégrossi, des inscriptions taillées à même les dalles, illisibles parce que les pas de vingt générations ont fini par en effacer les lettres. Tout y est d'aujourd'hui, depuis la grande chaire sculptée jusqu'aux petits bénitiers en porcelaine blanche. Il suffit de regarder l'ouverture cintrée de la tribune pour s'étonner de n'y point voir, en une double flûte de Pan, les tuyaux de montre d'un orgue.
Avais-je raison de dire que rancienne fût plus belle ? N'obéissais -je pas à une de ces impressions de commande donl tu n'avais, loi, nullement souci? Je ne brûlerai pas maintenant ce que tout à 1 heure j'adorais. Mais je ne me sens plus le droit de parler ici de l'art du moyen âge, ni de rarchitecture, ni de la statuaire modernes. A quoi bon ? Ceux et celles qui viennent prier ici n'en cherchent ptfs si long. Pourquoi exiger d'eux plus qu ils ne font euxmêmes? Je pourrais te citer le cas d'un écrivain qui, converti au catholicisme, n'avait pas si bien dépouillé le vieil homme qu'il ne protestât rageusement contre le mauvais goût des prêtres et des fidèles d'aujourd'hui, de même qu'avant sa conversion il notait avec àpreté les mille petites tares de la vie la plus quotidienne. Les statues et rexécuLion des chants liturgiques le
faisaient particulièrement souffrir. Il ne pouvait prier avec ferveur que dans un décor de choix. Toi et les fidèles de nos pays, vous n"avez pas de pareilles exigences. Et cest tant mieux, car elles demeureraient insatisfaites. L'harmonium de deux jeux et demi, et le frère Théodore qui presque toujours n'en joue que d'un doigt, vous suffisent. Que feriez^vous d'un orgue à trois claviers, et d'un organiste qui vous jouerait une passacaille de Buxtehude et des fugues de Bach ? Vous n y verriez q^ue du feu. Vous n'y entendriez que du bruit. Vous préférez les airs des cantiques du père Lambillotte. Que feriez-vous du plain-chant grégorien chanté comme il doit l'être? Vous préférez qu'il soit exécuté — c'est le cas de le dire. — par Thomas, le chantre, cordonnier de son métier, et qui s'entend mieux à tirer le hgneul qu'à filer les neumes. Plus les notes sont hautes, et plus il donne de la voix. Beaucoup de personnes de l'assistance admirent qu'un homme, à lui tout seul, puisse chanter aussi fort, et l'on dit : — Ma paxole, il y a des moments où l'on n'en entend plus le frère Théodore !
Elles vous suffisent aussi, ces représentations
en stuc tout frais du Sacré-Cœur, delà Vierge et de Jeanne d'Arc. Et même vous les trouvez plus belles que telle statue en bois noirci par les siècles. Vous ne vous demandez pas, je ne veux pas me demander si vous avez tort ou raison. Vos oreilles et vos yeux sont ainsi faits.
On dirait qu'elle a jailli vers le ciel comme un grand cri d'une âme en détresse. Mais elle demeure attachée à la terre par de puissantes racines qui sont de granit, de chaux et dg ciment. Ni le vent, ni les portes de l'enfer ne prévaudront contre elle. Elle s'élève si haut qu'on la voit de très loin.
Elle est le lieu où se réunissent beaucoup de femmes qui éprouvent le besoin de prier, et quelques hommes, surtout ces messieurs du Conseil de Fabrique dont la place est marquée au Banc-d'CEuvre. Tu n'avais qu'une chaise dans le chœur, près de la crédence de marbre sur laquelle on voyait les burettes avec le manuterge, le bénitier avec son goupillon. Cette chaise te suffisait ; pour prier, nul besoin d'être agenouillé sur du velours.
Je n'ai pas besoin, moi, pour voir l'église, de me retourner. C'est de loin que je la vois le
mieux, par exemple de Paris, ou d'ici, près de toi, l£s yeux fermés. J'aurais beau vouloir la retrancher de ma pensée : je ne le pourrais pas plus que supprimer mou enfance. Je souffrirais de la comparer aux cathédrales célèbres: sous leurs voûtes circulent des touristes indifférents, guide en mains et l'étui noir de la jumelle battant sur leur cache- poussière beige. A la vérité il en >^eat quelques-uns ici ; mais ce qu'ils Regardent surtout, c'est le panorama que du cimetière on découvre. Parlois, les beaux matins d'été, quand tu as laissé la grand' porte ouverte à deux battants, ils entrent. Ces étrangers sont pour moi des intrus. Que ne puis-je les chasser du Temple I G est comme s'ils entraient dans notre medson. Mes souvenirs, que presque chaque jour multiplie et qui prospèrent à i'ombre de ce pilier, dans cette chapelle silencieuse, dans les deux sacristies, dans le chœur, à la tribune où pendent les cordes des trois cloches, ces touristes passent devant et marchent dessus sans en soupçonner la présence. Us ne sentent point qu'ils ne sont pas chez eux. Notre église est le heu de la solitude, du recueillement et de la prière. EUe est grande. Pourtant il n'y a point
place en elle pour ceux qui parcourent le monde en quête de sensations toujours nouvelles devant des horizons sans cesse renouvelés. Chez elle, chez nous, ils ont vite lait de s'ennuyer. Elle ne leur offre ni ces vitraux anciens, ni ces sculptures naïves qu'ils prisent si fort. Elle ne propose point à leurs courtes méditations Tactualité, toujours vivante dans les vieux monuments, d'un passé que des pierres travaillées rattachent au présent. Ils s'en vont tout de suite. Bon voyage, touristes ! Nous, nous restons ici, dans cette église que tu connais tout entière, de la charpente du clocher aux larges dalles : et, ces dalles, tu les connais une par une.
Il ne suffit pas d'aimer sonjravail, ni d'aller avec une résignation joyeuse au-devant de la tache de chaque jour. Il ne suffit pas de thésauriser pour la vie présente : il faut aussi mériter le ciel. Sans doute tu espérais en cette récompense, mais sans que cela te diminuât, bien au contraire, puisque ta douceur n'en était que plus grande.
L'église était pour toi beaucoup plus qu un endroit où tu travaillais comme dans les jardins : tu n'y entrais jamais qu'avec le sentiment de pénétrer dans la maison de Dieu. Ce n'était pas seulement pour gagner un peu d'argent que chaque samedi tu balayais les nefs et le chœur, secouais les tapis, rangeais les chaises, préparais les bougies, msds parce que la maison de Dieu doit être nette et qu'on ne doit pas pouvoir y rencontrer un grain de poussière.
De cette maison, les deux sacristies, qui de chaque côté du chœur se regardaient, étaient comme l'office, mais la nôtre surtout, celle (( des enfants de chœur ». Il y avait six placards, trois à droite, trois à gauche. A la porte massive faisait face une petite fenêtre à vitres losangées soudées par du plomb. Des barreaux de fer, scellés à l'extérieur dans la pierre, ne la protégeaient guère contre les rafales. Dans le placard des enfants de chœur, les soutanes rouges, et les noires, elles surplis blancs étaient accrochés à des patères. Dans le second les chapes de toutes couleurs étaient pliées en deux .^ur de longues tringles de bois horizontales et mobiles sur pivot. Le troisième était le tien et celui du suisse : il contenait vos deux cannes, celle du suisse plus belle et plus lourde que la tienne, sa hallebarde, son épée, ses deux chapeaux, ta calotte de velours et ton médaillon suspendu à une chaînette. Dans les trois autres, à gauche, il y avait les chandehers de toutes formes et de toutes tailles, depuis les plus petits, en nickel, jusqu à ceux, en bronze massif et doré, que tu ne sortais que pour les grandes fêtes, le» bannières, en temps ordinaire
gainées de serge verte, et qui n'apparaissaient dans toute leur gloire que les jours de processions, les croix, les bénitiers, les encensoirs, les cierges, les paquets de bougies, et ces cartons noirs sur lesquels, tu le sais bien, sont peintes en blanc des têtes de morts. On y respirait une odeur d'encens et de bougies mélangée du parfum de cette anisette que les boulangers mettent dans le pain bénit, quand on le leur demande. Là, nous nous babillions tous, toi, le suisse et nous, les enfants de cbœur, comme des acteurs pour la représentation d'un très ancien mystère. Nous autres, nous étions trop jeunes encore pour prendre au sérieux notre rôle. Mais, lorsque notre e^ifance était exubérante, tu nous imposais silence : même fermée, la porte de notre sacristie donnait accès direct à la maison de Dieu .
L'autre était la « sacristie du clergé » que représentaient, à eux deux, le curé-doyen et son vicaire. Un grand buffet qui rejoignait le plafond en occupait, sur toute la longueur, la moitié de la superficie. Au-dessous de la tablette tu pliais et rangeais soigneusement, sur des planches à glissières, les différents ornements ;
chasubles, étoles, manipules, amicts. Au-dessus, dans différents compartiments, il y avait les pales, les corporaux, les hosties, les calices et l'ostensoir. Là, quand nous étions rassemblés quelques minutes avant les cérémonies, nous gardions le silence. Dans Tordre de Timportance spirituelle, la sacristie du clergé était de plusieurs degrés au-dessus de la nôtre. Nous regardions se vêtir l'officiant qui nous tournait le dos. Toi, tu te tenais dans un coin, les deux mains croisées sur ta canne de jonc verni de noir. Par habitude, tu appuyais dessus. Elle pliait, et le jonc finissait par se rompre.
Ton balai passait partout, aussi bien derrière la grand'porte que dans le chœur. Sous les chaises et sous les bancs, il n'y avait pas un centimètre carré des dalles qu'il ne visitât, que ce fût le long de la nef principale, des deux nefs latérales, de la nef déambulatoire, dans les deux chapelles du transept ou dans les trois de l'abside.
Nous nous rappelons ces belles matinées des samedis d'été quand le soleil pénétrait, du côté de l'Epître, à travers les vitraux dont certains représentaient des saints. De splendides rayons
s'allongeaient jusque « du côté de l'Evangile », et il y avait là, comme spiritualisme, toute la lumière du matin. Quand tu arrosais les dalles et qu'un souffle de brise arrivait par la grand'porte ouverte, il y avait là, comme spiritualisée de se mêler au parfum persistant de l'encens, toute la fraîcheur du matin. Aucun bruit œ parvenait des alentours. Le cimetière est un endroit bien silencieux, n'est-ce pas ? Les huit ou dix maisons dont se compose le quartier de la cure ont emprunté, ce semble, à l'église et au cimetière proches, des habitudes de paix qu'on ne rencontre pas ailleurs. Et puis, sur sa plateforme d'où elle domine toute la petite ville, tout entourée de pelouses, la maison de Dieu ne voisine que de loin et de haut avec les maisons des hommes.
ÏV
Des cinq chapelles, celle de Notre-Dame do Lourdes était la plus belle. Sa voûte, plus bleue encore que le ciel, est semée d'étoiles dont l'or ne scintille jamais. Son autel est toujours paré de fleurs si jolies qu'on ne distingue point les artificielles des naturelles. Sur ses murs sont peints de mystiques attributs que poétise notre imagination : tour d'ivoire, porte du ciel, et deux anges, pieds nus et vêtus de longues robes qui laissent pourtant s'éployer leurs ailes.
Mais le chœur est vraiment le cœur de l'église. C'est vers lui que tout converge. C'est dans sa direction que sont tournées toutes les chaises. C'est de lui que tout part. Jamais tu ne le traversais sans fairo une génuflexion. Tu étais chargé de Fentretien de la veilleuse qu'on ne laisse s'éteindre que deux jours par an : le jeudi et le vendredi saints. Elle brûlait dans un lustre
lourd et doré devant le tabernacle. Flottant sur une rondelle de liège, elle baignait dans l'huile que tu renouvelais le soir, après avoir sonné l'Angélus. Quelquefois je t'accompagnais dans Téglise envahie par l'ombre comme elle Test à cette heure même où je cause avec toi. Tu n'avais pas peur. Mais, moi, si tu ne m'avais pas tenu par la main, je me serais enfui. J'avais la sensation d'être. . . Oii donc? Au ciel ? A huit ans, cela ne m'eut pas fait trembler. >'on. Je m'imaginais transporté dans un pays mystérieux oii, soudain déchaînées, des forces inconnues pouvaient jouer de moi comme la tempête d'un fétu de paille. Mais, tant que tu me tenais par la main, je me sentais solidement enraciné. J'aurais voulu ne pas te suivre jusque dans le chœur oii j'allais être en contact direct avec la puissance de Dieu ; seulement la peur de rester isolé était la plus forte. Lorsque, te haussant sur la pointe des pieds, tu attirais à toi le lustre, il se faisait dans l'église comme un bruit de tonnerre. Làhaut, au-dessus de la voûte., les poids remontaient, cédant à ta force. Et c'était pour moi comme si tu avais ébranlé la voûte du ciel. Mais le clocher est la tête de réalise. Munies
d'abat-sons, ses quatre baies sont quatre bouches qui envoient aux quatre coins de Thorizon les proclamations des cloches. Elles sont trois, làhaut, la petite, la moyenne et la grosse. Il faut les avoir vues, immobiles, accrochées au milieu des énormes poutres qui s'enchevêtrent, dans le silence du clocher clair où la lumière semble être à son printemps, où l'air frais circule avec douceur. Une chauve-souris, qui vole là-bas audessus des voûtes de la nef, vien-t les effleurer d'une aile veloutée, et retourne vite dans son royaume d'ombre. Parfois, portés sur les ailes invisibles du vent, un grain de sable, un fétu de paille frappent imperceptiblement sur le métal sonore, On dirait alors qu'une de nos cloches soupire. Trente années durant, trois fois par jour tu sonnas l'Angélus pour rappeler à notre petite ville que trois fois par jour il était l'heure de songer à la prière. Tu ne te contentais pas de le sonner: tu le récitais en même temps. Tu ne connaissais pas le latin, mais, à force d'entendre répéter certaines phrases, tu avais fini par les savoir par cœur et par les comprendre. Tu tintais les trois premiers coups, et tu prononçais mentalement :
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— Angélus Domini nuniiavit Marise : et concepit de Spirihi sancto.
Puis, pendant que s'éteignaient les sonorités de la grosse cloche frappée par le marteau, tu récitais VAve Maria.
Tu tintais les trois seconds coups, et tu prononçais mentalement :
— Ecce encilla Domini : fiât mihi secundum verbum tuum.
Puis, pendant que s'éteignaient les sonorités de la grosse cloche frappée par le marteau, tu récitais un autre Ave Maria.
Tu tintais les trois derniers coups, et tu prononçais mentalement ;
— Et Verbum car 0 factwn est. Et habitami in nohis.
Et, pendant que s'éteignaient les sonorités de la grosse cloche frappée par le marteau, tu récitais un dernier Ave Maria. Endeu^Tminutes, tu revivais tout le drame qui précéda celui de notre rédemption et dont les échos ne sont pas encore éteints dans nos âmes. El tu voyais saint Joseph qui n'avait pas. lui non plus, de temps à perdre avec son métier de charpentier. Et tu voyais la Vierge Marie qui, tout de même,
devait être obligée de s'occuper de son ménage. Elle filait au rouet dans l'embrasure d'une fenêtre cintrée : et, tandis que FAnge du Seigneur lui annonçait au'elle serait la mère du Christ, le lys des champs n'avait pas un frisson.
L'hiver, tu partais avant six heures du matin avec ta lanterne allumée. Tu avais beau connaître le chemin .
— On n'y voit ni ciel, ni terre, disais-tu Depuis la veille, les rafales avaient eu le tempes d'accumuler la neige * au tournant des petites rues contre les murs. Et lu emportais non seulement ta lanterne pour y voir clair, mais aussi ta pelle, pour te frayer ta route. Et c'était tout à fait comme dans les temps anciens, quand l'homme, isolé et réduit à ses propres forces, avait h lutter contre les éléments. Tu n'étais plus en France, ni même dans notre Morvan où des routes, pourtant, ont été percées qui n'existaient point à la date de ton enfance, où les petites villes se sont agrandies et transformées. Tu étais sur un point de la terre où l'hiver régnait en maître absolu, ou personne avant toi ne s'était levé pour te faciliter de marcher dans la neige C'était à toi de
te frayer ton chemin. Les cantonniers sont assez payés pour prendre l'initiative de faire la grasse matinée.
Tu sonnais l'Angélus à cinq heures précises en été, à six heures précises en hiver, toute Tannée à midi précis et, le soir, à la tombée de la nuit. Pour le matin et «pour midi, la petitje ville avait plus confiance en toi qu'en l'horloge de sa mairie qui parfois se détraquait : de trente années tu ne te détraquas jamais, ni ne te départis du besoin de l'ordre et de l'exactitude. Seul chargé du service du choeur et de l'intérieur de l'église, tu ne l'étais pas seul des cloches. Tu n'aurais pas suffi à les sonner toutes les trois en mèmetemps, les veilles et les jours de grandes fêtes. Ily avait le sonneur, etles gaminspour qui tirer sur les cordes était une grande joie. Mais les trois Angélus quotidiens t'étaient réservés.
Les dimanches étaient pour toi de beaux jours de repos et de prière. Dès le matin tu te rasais. Yètu presque comme un bourgeois, tu mettais tantôt des bottines à élastiques, tantôt des souliers à lacets. Portant une chemise à plastron blanc et à faux-coi, pour un jour tu cessais d'être l'ouvrier qui s'en va en sabots à
son travail. Tu assistais à la messe basse 'de huit heures, à la grand'messe et aux vêpres. C'était ce jour-là surtout que se révélait toute la signification de l'église. Elle attirait tout à soi. A notre époque il y venait encore beaucoup de monde. On y vt)yait ^ême de ces vieux et de ces vieilles qui, dès le matin, partaient de leurs villages éloignés d'une ou deux lieues. Ils arrivaient une heure trop tôt. Agenouillés sur leur chaise, assis sur leur banc, ils attendaient sans s'ennuyer le commencement de la cérémonie. Ne connaissant personne que Dieu, ils ne rendaient jamais visite qu'à lui. Solliciteurs patients, ils tenaient à n'ètro pas en retard. C'étaient des vieux et des vieilles comme on n'en voit plus aujourd'hui. Vous vous disiez bonjour d une inclinaison de tête. Dénombrant l'assistance et prenant plaisir à constater que la petite ville et ses villages n'eussent pas oublié le chemin de Téglise, tu te disais qu'il y avait encore de la piété dans les âmes, et que sans doute à cause de cela Dieu se souviendrait pom* nous de sa miséricorde.
Rappelle-toi certaines vêpres d'hiver.
Au moins, ce n'est pas seulement pour obéir
2Ût) LE SERVITEUR
aux préceptes liturgiques que tu as sur l'autel allumé six cierges. Il fait si sombre que. partout, brûlent des bougies supplémentaires ; dans les stalles du chœur, et sur l'harmonium , parce que le frère Théodore se fait vieux et qu'il est obligé, à chaque instant, de regarder ses doigts. Encore, malgré les bougies, se trompe-t- t-il, mais ce doit être la faute du froid : les mains tremblent. Dehors la neige tombe. Elle forme, au bas des vitraux, des bourrelets blancs comme pour empêcher le vent d'entrer dans l'église où il ferait trop froid. Très peu de monde. Les saintes filles, quelques dames. Toutes ont apporté leurs chaufferettes- dorées où brûle du charbon de terre.
Je n ai pas besoin de tenir ouvert an livre pour chanter les versets des Psaumes. Je les sais par cœur, depuis si longtemps que je les répète. Les mains dans les manches de ma soutane d'enfant de chœur, je me recroqueville contre le pilier, derrière l'harmonium, sur mon tabouret. Les soufflets quimontentet descendent alternativement me font penser au vent qui gémit dehors. Avec des frissons à fleur de peau, heureux, je rne dis :
LG SERVITEUR 207
^— Plus tard, lorsque je serai grand, je me souviendrai de ces vêpres d'hiver.
Par anticipation j'y trouve du charme.
Blanc et noir, le dallage du chœur a l'air glacé. L'abbé Lemaître pose de temps en temps son bréviaire pour se frotter les mains. Ce serait un supplice, s'il y avait une procession, que de porter la croix ou les chandeliers de nickel. Les saints eux-mêmes, sur leurs socles, dans l'ombre qui envahit tout, semblent avoir froid ; saint Martin, s'il était ici, regretterait d'avoir donjié la moitié de son manteau.
Je songe à des vêpres dans une église plus étroite, plus vieille, une église oiiil fait sombre même en été. Ce serait aujourd'hui la nuit complète. Il n'y aurait pas de dames à chaufferettes dorées : rien que des vieilles avec de gros sabots tout bosselés de neige. Je nie trouve bien dans mon coin obscur où personne ne me remarque. Je ne sens pas le froid, et voudrais passer là toute ma \ie. Quand, les Vê^^res finies, le moment vient de rentrer h la maison, où m'attend un bon feu, je frissonne^ le cœur serré.
ïu te tenais dans le chœ.ur, près de lautel, et tu suivais les offices dans un petit hvre. Je sais
que tu aimais les paraboles des Evangiles, lorsqu'il est question du méchant homme qui part semer l'ivraie, et des ouvriers de la dernière heure, et de l'arbre que l'on reconnaît à ses fruits, et de Lazare le pauvre qui repose dans le sein d'Abraham.
Tu connaissais aussi rApocalypse. Je n'étais guère rassuré lorsqu'à la suite du frère Stanislas tu prédisais l'avènement prochain de l'Antéchrist. Tu répétais que, venu le jour du Jugement dernier, tous les morts, nous tous, nous nous lèverons au son de la grande trompette de l'Ange porté sur les nuées. Nous rejetterons, comme d'inutiles manteaux, les pierres de nos sépulcres pour attendre la sentence du Souverain Juge. Heureux alors ceux qui pourront suivre l'Agneau î
Pour toi chaque cérémonie avait sa raison d'être et son sens propre. Elles n'étaient pas de vains simulacres, ni un déploiement de pompe destiné seulement à frapper les yeux et l'imagination. Elles s'adressaient surtout à nos âmes . Mais tu te serais fait scrupule de ne point préparer selon les rites exactement tout ce qui était nécessaire à leur célébration .
Baptêmes, mariages et enterrements te trouvaient à ton poste, toujours attentif et grave. Qae ce fût un enfant qui entrât dans le sein de l'Eglise, ou un vieillard que l'on conduisît au cimetière, tu étais là. Ainsi tu savais ce qui se passait dans chaque famille et les voyais tous, chacun à son heure, le visage rose de joie ou blanc de tristesse. Tous les enfants étaient baptisés, et il y avait excessivement peu de mariages et d'enterrements civils. Une vie
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humaine s'ou\T?ait et se fermait comme un livre sous le regard de Dieu.
Mais tu ne les connaissais pas seulement pour les voir à 1 église. Lorsqu'il le fallait, tu te rendais chez eux, que ce fût dans la petite ville ou dans les villages. Aux mourants le vicaire portait lExtrême-Onction. Il disait, en entrant:
Paxdomui huic, et om?iibus habitatitibus in ea.
Et c'était presque toujours une pauvre maison d'ouvriers, puisque les bourgeois qui ^ivent de leurs renies ne sont pas nombreux chez nous. C'était une maison faite d'une seule pièce, avec deux lits contre le mur du fond. Dans un de ces hts un homme ou une femme geignait, tout en se rappelant certains cas miraculeux oii des moribonds avaient été sauvés par Tapplication des huiles consacrées. Lorsque tout n'était pas préparé, tu donnais les indications nécessaires. Il fallait une nappe blanche sur un guéridon ou sur un coin de table, une bougie allumée, un crucifix, de l'eau bénite et une branche de buis bénit dans un verre. Quelquefois on allait chercher tout cela chez les voisins. Et le malade continuait de se plaindre. Et tu pensais qu'un jour viendrait oij il en serait de même pour toi,
mais chez nous tout serait prêt bien avant l'heure. La cérémonie terminée on regardait le malade pour découvrir sur ses traits l'expression d'un mieux immédiat et sensible. Il y avait un instant de détente. On se reprenait à espérer. La paix était entrée dans la maison et dans les âmes de tous ceux qui l'habitaient.
Durant les deux semaines d'après Pâques, tu allais dans les villages, marchant à cinq pas en avant du vicaire en surplis qui « portait le Bon Dieu » aux vieux et aux vieilles sans forces pour venir faire leurs Pâques à l'église. De toute l'année, c'étaient tes seules promenades. Encore ne le faisais-tu que pénétré du sentiment de la présence réelle de Dieu que tu précédais. Gomme si c'eût été la nuit, tu portais de la main gauche la lanterne ronde où brûlait une bougie, tandis que ta droite, tout le temps que vous mettiez à traverser la petite ville, agitait la sonnette. Des femmes, sur votre passage, se mettaient à genoux à l'endroit même où elles se trouvaient, avant que vous ne fussiez arrivés à leur hauteur. Après, c'étaient les bois, les champs et les près où, selon les hasards des einnéeSî .il restait de la neige, bien que les
cloches de Pâques eussent proclamé le retour du printemps. Parfois sur la route vous rencontriez des paysans ; d'autres, parfois, de leurs champs où ils étaient occupés à « rouler » leurs bléSj vous apercevaient. D'aiJJ^urs tu sonnais pour les avertir. Et, se découvrant, ils s'agenouillaient sur la terre molle et noire de leurs sillons. Et le vent du matin gonflait le surplis blanc du A^caire. mais il n'avait pas raison de la flamme de la bougie qui, sur la route des hommes, traçait, comme une étoile, l'autre route de Dieu.
A peine les grandes villes sont-elles effleurées par la succession et par les différences des saisons. On y passe, sans presque s'en apercevoir, de l'hiver au printemps. Même en janvier, les appartements des riches y peuvent être fleuris de roses. Et les murs des maisons montent si haut, de cjiaque côté des rues, que l'on n'aperçoit point le ciel dans toute son étendue mais comme découpé capricieusement en minces tranches grises ou bleues. Chez nous il n'en va point de même. Chaque saison a son visage particulier dont les traits, pour toi, sont encore accentués par les différences des quatre grandes « saisons religieuses » : l'Avent, le Carême, le Temps Pascal, et le Temps qui suit la Pentecôte.
Ce sont cinquante- deux semaines qui s'étendent devant toi comme la plaine que d'ici je découvre. Mais toutes n'ont pas la même
teinte, il y en a de jaunes, de gnses, de bianciies, de vertes, de roses. Des yeux non avertis ne les différencieraient pas. Toi, tu les connais. Et de grands arbres se dressent, éternels comme nos chênes, dont l'ombre s'étend à la fois sur plusieurs d'entre elles, qu'elle influence : un de ces arbres se nomme Noël, un autre Pâques, un autre Pentecôte, le dernier.Toussaint. Deux ou trois autres plus petits, sveltes et blancs comme des bouleaux, ce sout les fêtes de la Vierge, dont la principale est l'Assomption. Que peut te faire que des savants aient discuté les Evangiles et contesté Tinspiration de toute l'Ecriture? Tu l'ignores. Et chaque année religieuse rouvre pour toi le prodigieux cycle de la vie éternelle d'un Dieu fait homme. Tu ne sais pas d'histoire qui t'émeuve davantage. Tu n'as pas vu jouer de drame qui te passionne plus que celui de la Passion. L'éghse en est le théâtre dont tu es un des machinistes, mais c'estavec foi que tu t'acquittes de ton travail.
Voici les quatre dimanches de l'Avent où pour la messe et pour les vêpres tu ne prépares d'ornements que violets : symbole de la pénitence. Nous attendons la venue du Sauveur. Introïts,
oraisons, graduels, épîlres, évangiles, antiennes et hymnes exaltent et précisent cette attente angoissée. L'heure est venue de nous réveiller de notre sommeil. Nous sommes plus près de notre salut que nous n'avons jamais cru. Regardons le figuier et tous les arbres : lorsque leurs fruits se forment Tété n'est pas loin : ainsi pouvons-nous prévoir que le règne de Dieu es* proche. Le Seigneur va venir pour sauver les Nations. Que les cieux laissent sur nous pleuvoir leur rosée. Nos iniquités nous ont emportés comme le soufle du vent ; Dieu nous a dérobé sa face, et nous a abandonnés aux mains de nos iniquités. Et nous écoutons le vent d'automne, qui est déjà un peu le vent d'hiver, secouer les vitraux pendant que se répandent sous les voûtes les lamentations du chœur. De bonne heure la nuit tombe. Où es-tu? Dans notre église neuve ? Oui. Mais tu es aussi dans la vieille où, durant des siècles, nos pères ont répété les mêmes airs de plain-chant.Tule sais. Du moins tu le sens dans les profondeurs de ton âme.
On se couche de bonne heure, l'hiver, dans notre petite ville. Les poules sont obligées, elles.
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de s'endormir dès qu'il fait nuit, vers quatre heures du soir. Elles auraient plaisir à veiller un peu, mais il leur est défendu d'avoir de la lumière dans leur toit. Grâce aux bougies, aux lampes, dans les maisons, on peut aller jusqu'à sept heures, grâce aux poêles aussi. Mais dans les rues, où il n'y a ni poêles, ni lampes, — simplement quelques réverbères qui s'éteignent "^avec tranquillité dès que le vent souffle, — à partir du crépuscule, on ne pourrait voir àme qui vive. 11 s'en faut que minuit soit ici l'heure du crime. Minuit est l'heure où tout le monde, depuis longtemps, dort à poings fermés, pendant que le poêle achève de s'éteindre et que la gelée fait.au clair 3e lune, de si jolis dessins sur les vitres .
Gomme c'est une très vieille habitude, ou dit aux enfants :
— Jamais tu 'ne pourras attendre, sans t'eudormir, jusqu'à minuit. Il vaut mieux que tu te couches tout de suite. Je te réveillerai quand il faudra.
Et les petits qui, pourtant, voudraient bien assister à cette messe qui se dit la nuit, font tous leurs efforts, la soupe mangée, pour résister
au sommeil qui rôde autour d'eux. Mais ils ouvrent trop grands leurs yeux, qui ne tarderont pas à se fermer d'eux-mêmes. Lorsque, le lendemain matin, au bruit des cloches qui sonnent Noël, ils se réveillent, la messe est finie î
Mais aujourd'hui, je suis grand. L'année prochaine — qui est bien proche, — je vais faire ma première communion. J'accepte bravement de me mesurer avec le sommeil ; je le mets au défi. Les mains sous la lumière de la lampe, je veux faire face à cinq heures de veillée. Je m'installe, m'arc'boute, le dos rond tourné au poêle. Ce ne sont pas les belles histoires à Hre et à rehre, qui manquent. Dans V Almanach du Pèlerin que ce matin même m'apporta le facteur, il y a des contes de Noël si beaux que je serais heureux d'en pouvoir écrire de semblables.
Ne me dis pas que, dans d'autres maisons, on se réunit pour la veillée, on boit, on mange, et que ceux de mon âge jouent à cache-cache dans les pièces sombres, ou derrière les rideaux des lits. Je suis mieux là. Du ravissement de ma lecture, je ne sortirai que pour entrer dans la joie de vivre ma messe de minuit.
2i8 LE SERVltEÙft ,
Ce sont des bergers qui jouent de la flûte. C'est juste au-dessus de l'église que les sons de la flûte rencontrent les voix célestes qui descendent des claires étoiles.
L'heure est Avenue. L'heure se tient debout sur le seuil de la maison, pareille à un de ces anges dont la robe est si blanche qu'elle fait tache sur la neige même.
Je me lève, et prends mes sabots. Ah ! cette fois, tu ne demandes pas mieux que de sortir avec moi ! Il ne t'en coûtera point de ne te coucher qu'à une heure du matin.
Les cloches sonnent tant qu'elles peuvent, dans le vaste silence de la nuit d'hiver.
Quel froid dehors ! Je frissonne .
La petite ville n'est plus la même. Les maisons n'ont plus de ces prolongements de leur vie intérieure, — porte ouverte, femme qui bavarde assise à sa fenêtre, poules qui entrent, qui sortent l'une après l'autre, — qui les agrandissent, qui les complètent! Maintenant, chacune d'elles est une solitude enfermée entre quatre murs,^ et recouverte par un toit. De leur âme, rien ne transpire. La lumière même des bougies et des lampes, s'arrête, transie,
aux vitres, et meurt tout de suite, en un faible éclat, sur la neige du chemin.
N'entrons pas tout de suite dans l'église. Arrêtons-nous un instant sur la plate-forme où la bise souffle, où nous seuls pouvons deviner, sous la neige, l'emplarcement des pelouses qui reverdiront au printemps prochain. Ne regardons pas trop loin. Nous n'apercevrions même pas, à l'horizon, les bois où les loups doivent à cette heure trembler de tous leurs membres. GontentoQs-nous de la petite ville qui, elle non plus, contre toutes ses habitudes, ne s'est pas encore endormie. On veille, dans l'attente d'un grand événement : cette heure, pour nous qui n'avons pas entendu, comme dans les cathédrales, chanter les premières vêpres, appartient encore à l'Avent.
Mais c'est l'église, qui va vivre d'une vie intense ! Maintenant à chacun des piliers, une bougie brûle, plantée dans une applique dorée. Les deux lustres sont allumés. Et, comme cela ne suffit pas, d'autres bougies luisent tout autour du chœur. Il y en a même de disposées, en forme d'étoile, au-dessus du grand Christ qui domine le maitre-autel. Jamais, même le
Dimanche de la Dédicace, elle n'est aussi brillamment illuminée par tes soins. Comme tu le dis, « elle n'est plus qu une lumière. ))
Je passe devant la crèche où je reconnais la Vierge, saint Joseph, et l'Enfant. Voici les bergers, avec quelques moutons. L'âne est présent, le bœuf aussi. Fatigués de leur journée, ils voudraient se coucher sur la paille ; mais la paille est occupée par un saint, par une sainte, et par un enfant qui \âent de descendre du ciel. Ils restent debout. Ce sont deux bonnes bètes, qui n'oseraient pas réclamer le repos auquel elles ont bien droit. Ce sont pour nous de vieux amis. J'envie leur patience et leur sérénité. C'est cette nuit-là qu'ils nous parlent à leur façon, si nous savons comprendre leur silence et leur exemple.
Et ce n'est pas le jour des Rois-Mages, mais je les vois, enveloppés dans des manteaux lourds de pierreries, sortir de leurs palais à tours si hautes qu'à leur faîte on doit être beaucoup plus près des étoiles.
Ils vont, silencieux et graves, dans la nuit des temps.
Ils s'effacent chaque année un peu plus. Mais
je les vois, merveilleux de netteté. Le vent des déserts souffle sur leurs longues barbes.
Dans quinze jours, ils arriveront à la crèche. C'est aujourd'hui qu'ils se mettent eu marche.
La messe commence. Je suis assis sur mon tabouret d'enfant de chœur. J'ai beau rêver : mes yeux clignotent nerveusement. Mais ce ne peut être que la faute des bougies et des lustres. Je vais bientôt avoir douze ans : je suis de taille à passer une nuit blanche.
C'est une tradition que, tous les ans, du haut de la tribune oii pendent les cordes des cloches, où dort un vieil harmonium que l'on ne réveille que lors des grandes fêtes, le menuisier chante Minuit, Chrétiens .' Il y a peut-être, dans la petite ville^ de meilleurs chantres qui connaissent, si peu que ce soit, la musique. Mais aucun n'a des poumons aussi solides, une voix qui se répande si pleinement jusqu'au fond de l'église. Dans le chœur, Thomas n'a qu'à se bien tenir et qu'à dévorer en silence sa honte. Tout à l'heure, à V Agnus Dei, il prendra sa revanche. La mélodie part de la tribune. Je ne l'entends pas : je la vois. Il faut qu'elle fasse tout le tour de l'église. Or elle est partout à la
fois. Elle se multiplie. Des échos se la renvoient. Elle se rencontre, se heurte à elle-même, étonnée, sous ces voûtes que la lumière des bougies n'atteint pas. Elle passe, joyeuse, près des lustres. Mais, là-haut, dans l'ombre, on dirait quelle frissonne de la^ crainte d'effleurer les molles ailes d'une chauve-souris.
D'autres cantiques suivent. On y parle d'auges, de hautbois, de musettes, d'une attente qui a duré plus de quatre mille ans. Je suis quelque part, sur la terre ; des fils mystérieux me relient à des milliers de générations disparues que je vois, agenouillées, les mains jointes, les regards vers les nuages d'où tombera la céleste rosée. C'est à la messe de minuit qu'aboutissent pour nous — comme les routes aux maisons du repos et de la joie, — les quatre dimanches de FAvent où Ton a dit la messe avec des ornements violets, et les vêpres à l'heure du crépuscule chargé de brume froide quand le vent secoue la grand'porte de Téglise.
Après, il y en a qui parlent de réveillon. Il faut s'asseoir encore à des tables, pour manger et boire.
Décidé menjtf Je ne su? s pas asse2 grande Je
me couche tout de suite. Mes yeux se ferment, malgré moi, d'eux-mêmes : tout à l'heure, ils se sont trop grands ouverts.
Ce n'est pas seulement le jour même de la fête : Noël dure au moins quinze jours, jusqu'au dimanche de l'Epiphanie où tu vois tous les peuples de la terre prendre le chemin de letable, chacun portant ses présents. Tu apportais, toi, un cœur pur et une âme pacifiée. Pour ceux qui ne songent qu'aux biens d'ici-bas, ce sont quinze jours de réjouissances, du réveillon au gâteau des Rois. Les enfants soufflent dans des trompettes en fer-blanc et tapent sur des tambours dont la peau ne résiste pas longtemps. Les familles se font des visites. Les hommes boivent la goutte sur des coins de tables. Toi, tu ne sors pas. Plus que jamais ta vie se partage entre la maison et l'église. Tu te hâtes de rentrer. Tu mets tes pantoufles et, près du poêle qui ronfle, plus que jamais tu lis et relis tes vies de saints .
Ali
Nous entrons dans une période indécise comme la saison elle-même. Nos âmes oscillent entre le souvenir de Noël et Tespoir de Pâques. Tu te rappelles ces après-midi de Février oii, quand luit un soleil de plus en plus clair et doux, la bise n'en siffle pas moins âpre ni mordante. C'est là toute l'atmosphère des Quarante- Heures et du Carême. Toi, tu ne prends pas garde au soleil : tu sais que le temps est venu de la pénitence. Les Quarante -Heures ont été instituées pour nous détourner des coupables divertissements du Carnaval et pour nous disposer à passer saintement le temps du Carême. Et voici que les prières se multiplient, et que sur nos fronts le prêtre trace une croix grise avec les cendres des rameaux bénits de l'année précédente que tu as brûlés, et que nous faisons maigre trois fois la semaine, et que chaque
vendredi ramène Texercice du chemin de la croix à l'église. Tu t'arrêtes avec le clergé devant chacun des quatorze tableaux où l'on voit des soldats romains armés de la lance, les filles de Jérusalem éplorées, des chevaux blancs qui se cabrent. Les lumières de la messe de minuit sont éteintes. Nous sommes pareils à des ombres qui circulent le long des nefs obscures. Il semble que toute la détresse humaine se soit réfugiée ici et que la terre doive se casser en morceaux si Dieu ne serre pas le globe dans sa main. Les statues elles-mêmes souffrent. A partir du dimanche de la Passion tu les recouvres de Abolies violets pour qu'on ne voie point leur visage. Sans doute, c'est un peu le printemps qui entre dans l'église, huit jours avant Pâques, avec ces rameaux que jeudi dernier nous avons coupés dans le bois de la Cascade ; mais les ornements sont plus violets que le buis n'est vert. Sans doute tu les entends bruire aux mains des petits qui font exprès de les agiter ; mais tu écoutes surtout la récitation du long évangile selon saint Mathieu. Et les événements se précipitent. Le Jeudi saint les cloches s'en vont, et l'église n'a plus de voix;
iS
tu éteins la veilleuse devant le tabernacle ouvert et \ade, et le cœur de l'église cesse de battre. Ce sont des jours dont chacun laisse sur ton âme une profonde empreinte, cinq jours, du Mercredi saint au soir du lundi de Pâques, où tu es beaucoup plus à l'église qu'à la maison, préparant et défaisant le reposoir, apprêtant les ornements, les cierges et les bougies, toujours avec le même zèle, chaque année comme si c'était pour la première fois. Les trois cérémonies les plus émouvantes des premières heures du Samedi saint sont la bénédiction du feu nouveau, dont le rite exige qu'il jaillisse d'une pierre que l'on frappe, celle du cierge pascal dans la cire duquel on enfonce cinq gros grains d'encens, celle enfin de Teau baptismale. A mesure, nous nous sentons renaître. C'est comme une lumière neuve qui, ce matin, pénètre dans FégUse : en même temps que le feu nouveau, ne vient-on pas de bénir aussi le soleil 1 Regrettons-nous que le Carême se soit si longtemps attardé? Non. Sa présence nous était nécessaire. Mais nous sommes heureux qu'ait sonné l'heure de son départ. Tu découvres les statues. Tu rallumes la veilleuse. Les cloches
attendaient depuis plus de deux heures. Cela s'est préparé lentement. Il y a eu la lecture des douze prophéties entrecoupées d'oraisons, puis le chant des litanies. Elles sentaient bien qu'il y avait quelque chose dans Tair, et dans le chœur dont les chants tournaient de plus en plus à l'allégresse. Quand elles ont entendu le Kyrie de la messe royale, elles ont commencé à frémir sur leurs poutres. Mais, au Gloria^ elles n'ont pu davantage y tenir : elles sont parties, mais à toute volée. Ecoute-les : elles chantent, à leur façon, Alléluia. Le Christ est ressuscité. Elles le font savoir à la petite ville, à ses villages et à ses hameaux. Les jardins, les prés, les champs et les bois ont leur part de la bonne nouvelle. Toi aussi, ton front s'illumine. Tu t'étais enfermé dans le sépulcre de la pénitence. Or voici que la pierre se soulève, et que tu peux participer à la grande joie spirituelle. Range les ornements violets.
Tout est plus clair, tout est plus beau le dimanche de Pâques, même si le ciel est gris, même, comme cela se voit parfois dans nos pays, si la terre est blanche de neige. Tout est éclairé, pour toi, par une lumière dont le foyer est en toi.
Ce n'est pas seulement sous les espèces de Thostie que tu communies avec Dieu, mais, dans un sentiment de reconnaissance pour ce qu'après l'hiver et le Carême il ait fait le printemps et Pâques . Tu n'avais pas avant aujourd'hui remarqué vraiment que Fherbe reverdit, ni qu'il y eut des violettes.
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Ensuite, c'est toute une série de fêtes qui nous tiennent en haleine. Sans elles, les nombreux (( dimanches après la Pentecôte » seraient dépourvus de variété. Tu vois bien ces après-midi de Juillet et d'x\oùt, où nous finirions par nous endormir au ronronnement de l'harmonium du frère Théodore. Tu as beau suivre les vêpres dans ton livre : le sommeil serait plus fort que toi. L'église est fraîche, mais le soleil ne l'épargne pas. Ses murs sont épais, mais nombreux sont ses vitraux. Ainsi, fatalement, nous nous ensommeillerions dans Taccoutumance de cérémonies toujours pareilles. Les fêtes ont des coups de trompette qui nous réveillent et entretiennent notre activité spirituelle.
Certes, ce n'est pas les quatre matins de la procession de saint Marc ni des Rogations que nos yeux seraient tentés de se fermer. Ces pro-
cessions ont été instituées pour détourner de son peuple la colère de Dieu et pour le prier de bénir les fruits de la terre qui commencent alors à croître. Les haies des chemins que nous suivons sont tout humides, comme si elles venaient d'être aspergées d'eau bénite. Le parfum de l'encens domine les senteurs qui montent de la terre rajeunie. Chaque matin nous nous transportons sur un point différent des petits faubourgs, à l'endroit où une croix indique qu'ici c'est la campagne qui commence. Les chantres invoquent tous les saints : Patriarches et Prophètes, Apôtres et Evangélistes, Pontifes et Confesseurs, Docteurs de l'Eglise, Prêtres et Lévites, Moines et Ermites, Vierges et Veuves. L'officiant bénit et encense les jardins, les prés et les champs. Et ce sont des instants où l'on sent plus que jamais qu'il est six heures d'un matin du beau mois de Mai et que vraiment le ciel visite la terre.
Or, le jeudi de l'Ascension, c'est la terre qui rend visite au ciel. Le Sauveur nous quitte, sous les apparences du corps qu'il emprunta à notre humanité ; mais son esprit demeure avec nous, et son souvenir habite dans nos âmes. Tu es de
cœur avec les douze apôtres qui le voient disparaître . Il te semble qu'il ait du mal à se détacher du sol : la pitié qu'il a pour nous suffirait à l'y retenir. Si tu regardais plus attentivement, tu verrais ses yeux se voiler de larmes. Mais il le faut. Et, miraculeusement, et par un prodige dont tu ne doutes pas, il s'élève, par ses propres forces, dans la direction du soleil. Tu ne peux pas le suivre longtemps du regard ; la lumière de Judée t'éblouit.Et voici qu'un nuage le dérobe. Mais, comme tu te tiens non loin des douze, deux jeunes hommes vêtus de blanc vous apparaissent. Vous ne les avez pas vus venir. Vous les découvrez brusquement. Tu ne doutes pas que ce ne soient des anges. Et ils vous disent :
— Que restez-vous ici à regarder dans le ciel? Ce Jésus, qui a été enlevé d'avec vous dans le ciel, en reviendra de la même manière que vous l'y avez vu monter.
Il en est ainsi. Tu t'inclines devant les deux anges vêtus de blanc, sachant que le Christ vient de monter au ciel pour entrer en possession de la gloire qu'il s'est acquise par ses humiliations, et pour nous y préparer une place, et pour nous servir d'intercesseur auprès de son
Père, enfin pour nous envoyer le Saint-Esprit. Le Saint-Esprit descend le dimanche de la Pentecôte. Ce jour-là tu es encore de cœur avec les douze. Il fait chaud. L'air est calme. Mais tu entends soudain comme un bruit de tempête qui remplit toute l'église. Je ne dirai point que tu reçoives le don des langues parce qu'une langue de feu aurait palpité au-dessus de ta tète. Mais tu sais qu'il en fut ainsi pour les douze, et tu admires l'infinie puissance de Dieu.
Le jour de la Première Communion Téglise est aussi belle que pour les plus grandes fêtes, et plus pleine que jamais. On dirait que ce soit jour de commuaion en une même idée pour toute la petite ville et pour tous ses villages. Tout le monde est accouru. Pas une chaise, pas une place sur un banc qui reste libre. Tu te rappelles l'année où tu fis la tienne, et oii tu n'étais pas celui que tu es devenu. Tu regardes dans le chœur les garçons vêtus de noir, et les filles, tout en blanc au milieu du transept. Tu voudrais être à leur place, et savoir ce que tu sais. Quand la date est venue pour moi, c'est moi que tu regardes. Je te vois bien. Mais je suis comme tu étais à mon âge. Je ne sais pas encore. Peut-être même ne saurai-je jamais? Tout est doré sur l'autel : ornements, chandeliers de bronze, fleurs artificielles. Aujourd'hui
c'est le soleil de Juin dont les rayons, transperçant les vitraux, répandent autour de nous une large coulée de lumière, et il faut regarder bien attentivement les cierges pour voir qu'ils brûlent.
Pour la Confirmation, c'est seulement tous les quatre ans que Monseigneur l'Evèque fait sa tournée. Yiendrait-il chaque année que tu ne te familiariserais pas davantage avec lui. Il y a le Pape et les Cardinaux, mais ils sont trop loin de toi, le Pape surtout qui t' apparaît presque irréel dans sa soutane blanche, émanation de Dieu bien plutôt qu'homme semblable à nous. Monseigneur est la plus haute autorité spirituelle qu'il te soit donné d'approcher une fois tous les quatre ans. Il arrive dans sa calèche. Deuxhommes vont se poster à l'entrée de la petite ville, à un tournant de la route d' A. vallon. Ils emportent une perche longue de cinq mètres à la pointe de laquelle est attaché un morceau de drap blanc ; ils 1 agitent, dès qu'ils aperçoivent les chevaux. Vous, les sonneurs, de devant l'église vous guettez le signal. Vous vous précipitez. Et deux minutes après les cloches chantent à pleine voix. Monseigneur est vêtu de violet. De petite taille,
un peu replet, il a le regard fin. Il ne peut prononcer que de merveilleuses paroles. Avec respect tu baises Taméthyste de son anneau, et prépares ses ornements qui ne sont pas ceux d'un simple curé-doyen. C'est tout un déploiement de pompe inaccoutumée. On vient de très loin pour le voir. Heureux et fier que tes fonctions te fassent un devoir de t'occuper de lui, même si tu n'étais pas payé, tu ne lui demanderais pour récompense de tes s'ervices que sa bénédiction. Quand il est assis sur le trône que tu as toi-même dressé, la croix pectorale, la crosse, la mitre avec ses fanons, le grémial font de lui comme un personnage des vitraux de notre église. Tu serais tenté de te prosterner à ses pieds comme devant un saint.
Les deux dimanches de la Fête-Dieu font de partout jaillir les reposoirs entourés de branchages coupés le matin même. Ghacua des quartiers que doit traverser la procession rivalise de zèle : lequel aura le plus beau? Les maisons qui doivent voir se dérouler le long cortège cachent leur rez-de chaussée derrière des draps blancs où sont épingles des bouquets de fleurs frais cueillies. Il y a aussi des branchages dres-
ses. Tu marches le premier, portant la bannière de saint Joseph, avec ta calotte de velours et tes gants blancs, les yeux baissés. Tu précèdes Dieu qu'à l'autre extrémité des deux onduleuses lignes de fidèles le prêtre expose aux regards dans l'ostensoir dont tremblent les rayons de bronze. Parfois tu te retournes : il ne faut pas aller trop vite. Il ne faut pas que la procession soit coupée. Dieu est un maître qui aime la rectitude. Tu veilles à ce que son cortège se déroule aussi magnifique, en tout cas plus émouvant que celui d'un roi.
Nous nous rappelons aussi le beau jour qu'est le Quinze Août. Des hauteurs du ciel, bleu comme le manteau que les Primitifs aimèrent à poser sur les épaules-de la Vierge, nous vient, dès le matin, comme le sentiment d'une grande fête qui se célébrerait parmi les étoiles. Elles disparaissent devant le soleil qui monte. Le vent souffle de plus en plus chaud. On chante la grand'messe. Posée sur sa châsse, la statue de la Vierge attend l'heure de la procession. Elle n'a qu'une fois Tan loccasion de traverser notre petite ville ; et c'est aujourd'hui seulement qu'elle va de l'église' à la chapelle du Vieux-
LE SERVITEUR ZÔ /
Château. C'est encore toi qui marches en tête. Il y a aujourd'hui, comment dirai-je ? un peu plus de laisser-aller. La Vierge est une douce maîtresse qui ne fronce jamais les sourcils . A date fixe, des générations ont accompli ce pèlerinage local qui dure une heure. Les costumes ont changé. On n'a pas toujours vu le suisse coiffé de son magnifique bicorne à plume blanche, ni les enfants de chœur en soutane rouge, ni les femmes ouvrant des ombrelles violettes, ni les membres de la Confrérie du Rosaire avec leur ruban bleu sur la poitrine. Ce n'a pas toujours été cette même statue qu'on a vue portée sur quatre épaules. Mais les sentiments de la procession n'ont pas changé. Nous voyons la Vierge idéalement debout sur le globe de notre monde, tandis que le vent de l'infini n'effeuille point les pétales des roses de Jéricho qui fleurissent ses pieds nus. Ecoute les chants. On nomme la Vierge : étoile de la mer, tour d'ivoire, porte du ciel. On lui rappelle la salutation de l'Ange une après-midi que, dans le silence d une maison où seul saint Joseph fait un peu de bruit, elle a vu apparaître le messager du Très-Haut. Ses ailes invisibles ont cessé de battre. Il se tient iro.mo-
bile devant elle, et ses pieds ne reposent point sur les dalles. Il tient un lys à la main. Il s'incline en disant : Je vous salue, Marie. Puis, sa mission remplie, il disparait. Et le parfum du lys continue d'embaumer la chambre. Ecoute aussi la cloche de la chapelle du Vieux-Château. Nous n'avons pas souvent occasion de l'entendre. Elle ne sonne guère qu'aujourd'hui, et que les jours, heureusement rares, où quelque formidable orage nous menace tous. Bien entendu, elle sonne aussi le jeudi et le samedi saints, fière d'annoncer, au même titre que ses trois grandes sœurs de l'église, son départ pour Rome et son retour. C'est une très ancienne voix de pauvre cloche solitaire dans un clochston branlant recouvert, en guise d'ardoises, de lamelles de bois qui pourrissent. Mais, avant les nôtres, que d'oreilles elle a dû frapper ! Il nous suffit de l'entendre pour nous représenter la longue et indécise série de nos ancêtres, pauvres paysans vivant d'eau pure, de racines et de pain noir, humbles commerçants sur qui s'appesantissaient les rigueurs de la taille et de la gabelle, et qui avaient pourtant travaillé, de pères eu fils, pour édifier ces maisons et fonder
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ces familles dont Tensemble constitue aujourd'hui notre petite ville. Combien d'entre eux ont fait, à cette date, le même chemin que nous aujourd'hui ! C'est tout notre passé qui ressuscite, au son de la vieille petite cloche.
Et puis les jours s'en vont. Ils passent l'un après l'autre comme des voyageurs qu'on ne reverra jamais. Le 6 Septembre de l'année prochaine n'aura point le même visage que le 6 Septembre de cette année. Tu le regarderas bien en face : il aura les cheVeux un peu plus gris ; il traînera un peu plus ses sabots sur la route. Les jours passent. Gomme moi qui m'amuse à donner des coups de pied aux poteaux du télégraphe, les jours secouent violemment les arbres. Les poteaux résistent, mais les arbres consentent à se séparer de leurs feuilles. Elles meurent. Et la Toussaint est bien l'achèvement du cycle de l'année religieuse. Après elle, tu recommenceras de vivre dans l'attente. Avec elle tu te remémores une dernière fois, comme on accorde un regard aux compagnons de route que l'on va quitter, les gloires, les luttes et les douleurs de l'Eglise triomphante, militante et souffrante. Les saints sont innombrables . Il n'y a pas que
les cent quarante- quatre mille « marqués » des douze tribus d'Israël. Il y a encore une grande multitude que personne ne peut dénombrer, de toute nation, de toute tribu, de tout peuple et de toute langue. Ils se tiennent devant le trône et devant l'Agneau^ vêtus de robes blanches. Et ils ont des palmes à la main. Tu les vois, jouissant de la béatitude éternelle, et n'aspires qu'à les rejoindre.
Ne pouvant pas tout de suite t'efforcer d'imiter la vie de Dieu descendu, par son fils, au milieu des hommes, tu pouvais te proposer en exemple ceux des hommes qui voulurent, dès leur vie terrestre, se rapprocher de Dieu : les saints. Il y en eut dont la condition ici-bas fut semblable à la nôtre. Tu pénétrais dans leur intimité. Tu les connaissais tous, depuis les exilés parmi les sables du désert, dans des cavernes faites d'un trou entre deux roches brûlantes, qui n'avaient pas tous les jours de l'eau à boire, jusqu'à ceux qui, dans des forêts humides et sombres, sous des branchages arrangés en toit de cabane, estimaient que pas plus que le Fils de l'Homme ils n'avaient besoin d'une pierre où poser leur tête. Tu les connus tous pour le^ admirer, pour tâcher de te modeler sur eux, mais dans la mesure où tu sentais que Dieu te
le permîL Qae scrioiii-nous devenus si lu i-lais parti à travers ces bois où l'on finit toujours par rencontrer quelque silencieux monastère à la porte duquel il suffit de sonner ? Qu'aurionsnous fait si comme saint Benoit le More tu avais, à ta façon, vendu les bœufs que nous n'avions pas pour entrer chez les ermites de saint François? Mais tu étais pareil à saint Guy, le pauvre d'Anderlecht. qui fut longtemps sacristain de Téglise Notre-Dame de Laeken. Son occupation, disent ses biographes, y fut de parer les autels, d'enlever les araignées de la voûte, de balayer le pavé, de tenir le sanctuaire dans une proprelé convenable, de nettoyer tous les vases, de plier les ornements et de mettre des fleurs sur les châsses dessaints ; enfin il n'omettait rien de ce qu'il croyait pouvoir convenir àlamajesté de la maison de Dieu, et il n'avait pas de plus grand plaisir que de travailler à la rendre agréable, pour y attirer les fidèles et leur inspirer des sentiments de dévotion. Quand Dieu le délivra des misères dici-bas pour lui donner l'immortelle couronne de l'autre vie, la nuit du dimanche 011 il mourut sa chambre fut remplie d'une lumière céleste au miheu de laquelle parut une
colombe qui fit eu tendre ces paroles : « Que notre bien- aimé vienne maintenant recevoir la couronne d'une joie sans fin, parce qu'il a été fidèle, o C'est ainsi qu'il passa paisiblement de ce monde, Tan de N. S. 1012.
Tu ne te demandais pas si, venu Tinstant, une colombe prendrait la parole au-dessus de toi, au milieu d'une clarté surnalurelle. Pareil miracle t aurait étonné, et tu ne t'en estimais pas digne. Mais tu savais que Dieu est tontpuissant, et que les éléments, les animaux et uous-mêmes sommes dans sa main. Or ces miracles te semblaient être dans l'ordre naturel tel que tu le concevais : ils étaient la condition même de ces vies dont la lecture était pour toi une délectation spirituelle et un perpétuel sujet d'édification. Ton cerveau n'était desséché ni par la critique ni par le doute ; la foi au merveilleux y poussait ses fleurs les plus fraîches. Les Saints apprivoisaient les bêtes féroces des déserts et les bêtes sauvages de nos pays, et le loup devenait frère Loup . Ils suspendaient leur manteau à un rayon de soleil. Ils enfonçaient en terre un bâton desséché qui tout de suite prenait racine et se couvrait de fleurs et de feuilles. Des
visions coatinuellement leur dévoilaient l'avenir.
Ils viennent de partout. Ils appartiennent à toutes les classes de la société. Il y a parmi eux des empereurs, des reines, des évêques, des docteurs de TEglise, des abbés, des moines, des religieuses, des servantes, des bergères. Tu ne connais pas de plus grands poètes qu'eux — 3st-ce moi qui te donnerai tort ? — qui conversaient familièrement avec Notre-Seigneur et avec la Vierge. Et, comme le merveilleux est de tous lieux et de tous temps, tu ne trouves pas extraordinaire qu'il y ait eu sur la terre, en même temps que toi. le vénérable Jean-Marie- Baptiste Yianney à Ars-en-Bombes, Mélanie à La Salette, et Bernadette à Lourdes. Ce sont là-haut, dans la lumière toujours égale de la béatitude, les cent quarante-quatre mille marqués du signe. Ce sont les chefs glorieux de l'immense armée de la prière. Ils ont mérité de se survivre dans la mémoire des hommes.
Pour toi tu n'exigeais pas^ tant. La part te suffisait qu'il plaisait à Dieu de t'accorder.
Anonyme dans l'armée du travail, ta destinée était de le rester dans celle de la prière, comme
toutes ces bonnes vieilles demoiselles qui t'ont ici précédé ou suivi et dont la postérité ne saura point les noms, belles âmes que j'ai méconnues en des temps où mes yeux ne vo} aient de l'arbre que son écorce , Mais vous n aspiriez point à la gloire spirituelle de prendre place à côté de ceux que vous admiriez, vous teniez seulement à les suivre de loin. Qu'arriverait-il, si tous ceux qui prient devenaient saints à canoniser ? Ici comme ailleurs il faut une hiérarchie, et vous acceptiez d'être dans l'immense multitude des derniers.
Tous les vendredis elles se réunissent à l'église pour le pieux exercice du chemin de la Croix. Livre en mains,^Mlle Délie prononce les invocations auxquelles les autres répondent. L'hiver, bien que Mlle Mariette l'éclairé avec une bougie, elle s'embarrasse dans les mots, car elle n'a guère l'habitude de la lecture à haute voix : ce n'est pas son métier. Elles vont de station en station, s'associant aux souffrances du Sauveur, de sa mère et des saintes femmes le long de la Voie Douloureuse. Que n'étaientelles là-bas avec Véronique pour essuyer la sueur sanglante de la Divine Face ! Agenouillées
devant les images, elles assistent à toutes les phases du supplice, de la mort et de l'ensevelissement. Elles prient pour elles-mêmes, pour celles que les soucis domestiques retiennent à la maison, pour c-elles qui ne veulent pas se déranger, pour toute la chrétienté.
Blanchisseuse de fin, Mlle Délie coule entre l'église et sa maison des jours paisibles, consacrés, comme les tiens, au travail et à la prière. Présidente de la Congrégation des Enfants de Marie, c'est elle qui, aux grandes processions, porte la bannière de la Vierge. Elles s'occupe aussi de l'Œuvre de la Propagation de la Foi, dont elle fait circuler le bulletin à couverture bleue. Tu le lis avec attention, jusqu'à la dernière ligne. Tu y médites sur des lettres de missionnaires qui se dévouent en de lointaines contrées. Tu vois les Laotiens dans leurs chaumières, bâties sur pilotis, à cloisons de bambou; ils cultivent des vallées étroites qu'ils labourent avec leurs buffles ; ceux de la montagne, plus pauvres et sans bétail, se servent de leurs coupe-coupe et de haches grossières, et des femmes, jambes nues dans l'eau, repiquent le riz . Les noirs du > yanza dressent près du
rivage leurs cases pareilles à d'énormes ruches ; au son des flûtes et du tambour ils construisent une église en briques séchées au soleil. Les Patagons nomades emportent avec eux leurs cabanes faites de pieux et de peaux de phoques. Ainsi vas~tu, par la pensée, d'un bout à l'autre du monde, tout en t'occnpant du salut de ton âme.
Mlle Mariette vit de petites rentes qui lui viennent de la vente d'un fonds de bonneterie à Troyes. Mlle Laure est propriétaire, dans notre canton, d'une ferme dont les revenus lui suffisent. Mlle Gélestine fait des journées bourgeoises.
Mlle Colette a été très longtemps la servante du curé Pelle, le prédécesseur de notre doyen actuel. Quand elle était de mauvaise humeur, au presbytère elle molestait tout le monde. Gomme le curé Pelle n'était pas assez riche pour remmener avec lui, — d'ailleurs il entrait dans une maison de retraite où il n'aurait eu que faiie d'elle, — elle s'est loué une chambre dont la fenêtre donne sur la rue des Buis qui mène au cimetière. Elle a un commencement de goitre sur lequel elle étale les brides de son
bonnet blanc. Elle y voit de moins en moins clair, mais ne veut pas entendre parler de lunettes. Elle ne s'est pas encore habituée à sa déchéance, et trouve que « du temps du curé Pelle » tout allait beaucoup mieux.
Mme Despert est la femme d'un Auvergnat que nous appelons, pour parler comme lui, ft M. Déchepert ». Marchand de parapluies, il tient moins à vendre élégant qu'à vendre solide ; et leur commerce, malgré cela, marche si bien qu'ils songent à se retirer des affaires pour vivre de leurs rentes .
Avec deux ou trois autres demoiselles, avec trois ou quatre dames, elles constituent comme un état-major d'une douzaine de personnes sur qui M. le Curé peut compter en toutes circonstances. Sans doute, nous savons qu'elles ne sont point parfaites. Nous n'ignorons point qu'elles se disputent avec àpreté et la prééminence dans les bonnes grâces de M. le Curé, et le droit exclusif d'orner la chapelle du Sacré- Cœur. Nous n ignorons ni leurs petits travers, ni leurs commérages. Mais tu Le contentes d'en rire. Tu te dis que très probablement, si elles ne fréquentaient pas l'église, elles seraient
encore pires. Puisqu'elles out chorsi de marcher dans la voie de la perfection, peu t'importe qu'elles n'avancent qu'à petits pas, ou, mieux, qu'elles piétinent sur place.
Tu n'étais point de ces apôtres brûlants qui vont confessant leur foi à tous les carrefours de le cité, te résignant à ce qu'il y eût des hommes à ne pas penser comme toi. mais je suis sur que tu ne les oubliais pas dans tes prières. Tu n'en voulais à personne, et implorais la miséricorde du Très-Haut pour la chrétienté. La rosée du ciel tombe sur le pré du méchant comme sur le pré du juste.
Tu estimais qu'il était bon de vivre puisque, la vie, tu la devais à Dieu, et telle que te l'avaient faite, non pas le besoin ni les nécessités quotidiennes^ mais ses mystérieux desseins. Tu pensais que lui seul est la source de la vérité, et que nous ne risquons point de nous égarer en suivant la route qu'il nous indiquait.
Tu savaî?»' qu'il intervient dans les affaires des hommes, qu'il a le droit de les punir ou de les récompenser, qu'il a à sa disposition le vent, le tonnerre, la grêle et la gelée, et le soleil, et les plaies opportunes. Tu trouvais naturel que les
Saints fussent châtiés en même temps que les pécheurs. Si la rosée du ciel tombe aussi sur le pré du méchant, la foudre peut ne pas épargner la maison du juste. Cela ne te déconcertait point. Tu disais souvent :
— C'est tout de même le bon Dieu qui aura le dernier mot.
Plus d'une âme incertaine cherche sa raison d'être, qu'elle ne trouve pas toujours, dans un de ces héros glorieux qu'elle voudrait comme modèle, ou comme complément d'elle-même.
Toi, tu avais trouvé Dieu. Tu as choisi la meilleure part ; qu'elle ne te soit pas enlevée !
D abord tu avais dû cesser de travailler dehors - Te morfondant au coin du feu, tu ne te reconnaissais plus. Tes forces peu à peu s'en étaient allées. Le cercle de ton activité se rétrécissait de semaine en semaine. Tu pouvais encore t'occuper de notre jardin et de notre champ, mais tu n'allais plus dans les jardins des riches. Toi de qui c'était la fierté d'être toujours à l'heure et de ne pas perdre une minute du temps que tu devais à ceux qui te payaient, voici que tu n'avais plus à travailler que pour ton compte. Tu te trouvais tout désorienté.
Puis tu avais dû cesser de l'occuper de FégUse, ne marchant plus qu'avec de grandes difficultés. Ce n'était pas tout à fait le coup de grâce, mais il s'en fallait de peu. Toi dont c'était la joie iatérieure et l'orgueil de tenir propre la maison de Dieu, toi qui ne regardais pas à lui consacrer
des heures qui ne t'étaient pas payées, voici que tu étais obligé de remettre tes fonctions entre les mains d'un autre. Cette fois le centre de ta vie était définitivement déplacé. Dans cette situation que tu n'avais pas prévue, tu tournais sur toi-même comme pour te retrouver. Et tu ne te retrouvais pas.
Du moins pouvais-tu encore aller à la messe, jusqu'au jour où tu m'écrivis :
(( Cette fois-ci, ça ne va plus du tout. C'est de pire en pire. Je suis allé à la messe le jour de la Toussaint, mais f ai bien manqué y rester, f ai cru que f allais étouffer complètement. Aussi je n'y suis pas retourné depuis. »
Je devine combien il a dû t'en coûter.
Jusqu'au jour où, te couchant, tu ne sus pas que tu ne te lèverais jamais plus. Je ne parlerai point de tes souffrances : là encore tu fus un résigné.
• Mais tu es retourné à Féglise. J'ai vqym les tentures noires et les têtes de morts. Toi qui avais assisté à tant d'enterrements, il me semblait te voir aller et venir autour de ton corps* Ma pauvre mère pleurait silencieusement. Et, comme lorsque j'étais enfant de chœur et quo»
moi aussi, j'assistais à des enterrements qui me déchiraient 1 âme, je faisais effort pour ne pas fondre en larmes.
Tu étais là, tourné vers l'autel d'où montaient les prières, vers le chœur où les chantres imploraient pour toi la suprême pitié, vers ce chœur que tu avais toujours soigneusement nettoyé, vers cet autel que tant de fois tu avais paré de fleurs. Toi qui t'effaçais devant tout le monde et qui semblais toujours douter de toimême, n'était-ce pas encore toi que j'entendais dire :
Judex ergo cura sedeoit, Quidquid latet apparehit:
Nil iauUum remanebit.
Quid sum. miser tune diciurus / Quem patronum rogaturus, Cum vix justus sit secarus ?
Ah ! C'est maintenaivt que je te voyais Jes mains jointes, ton chapelet sur la poitrine, les pieds l'un près de l'autre, les yeux fermés, et tes trente années de vie exemplaire dont chacun
des jours se tenait pi'ès de loi, riche de travail et de prières, et disant :
— Celui est un Juste, Seigneur î II a mérité d'entrer en votre Paradis.
Tout ce qui de ta vie était resté caché pouvait apparaître au grand jour de Féternité. De toi personne n'avait à tirer vengeance. Tu n'avais jamais insulté personne. Jamais tu n'avais dû un centime à personne. Tu avais toujours été poli avec tout le monde. Tu avais fidèlement récité tes prières du matin et du soir, et ton chapelet. Aussi souvent que te le permettait ton travail, tu avais assisté en semaine à la messe chantée du matin. Tu avais toujours modelé ta pensée sur la religion, et ton travail sur ta pensée, et ta conduite sur ton travail. Tu avais toujours dit que nous ne pouvons rien par nos propres forces, et que les Saints sont nos intercesseurs auprès de Dieu qui est tout. Tu connaissais les Saints, Ils devaient, eux aussi, te connaître : tu avais trop vécu, par la pensée, dans leur société. Tu pouvais l'adresser à saint Guy, le pauvre d'Anderlecht. Mais, le moment venu, tu reculais, te jugeant beaucoup plus pauvre de mérites que saint Gjy.
Et c'était comme si je t'avais entendu protester :
— Non î Je ne suis pas digne ! Je ne suis pas digne 1
Ils t'ont descendu dans la terre, non loin de notre ancien jardin où j'avais planté un marronnier qui est perdu pour moi, mais qui, dans dix ans, aurait eu des branches assez longues avec assez de feuilles pour que, sur un banc, tu puisses t'asseoir et te reposer à son ombre. Tu en es séparé par toute la largeur de l'étroit sentier qui rampe entre le mur du cimetière et la haie du jardin. Mais non loin de ta tombe se dresse la haute croix à l'ombre de laquelle tu dormiras longtemps.
Mais il me semble t' entendre me dire comme autrefois le soir où j'arrivais :
— Il est tard. Tq dois être fatigué de ton voyage. Couche-toi donc. D'ici quinze jours nous avons le temps de causer.
Je ne suis pas fatigué. Mais tu as raison.
Je venais de Paris. Tu finquiétais que je n'y fusse pas trop malheureux. Ils ne connaissent pas ce sentiment, ceux qui envoient dans la grande ville leurs fils armés de toutes pièces pour la lutte et décidés à jouer des coudes au milieu de la cohue. Tu ne rêvais pour moi qu'une vie semblable à la tienne. Tu ne tenais guère à ce que j'écrive, comme tu disais, a dans les journaux ». Je m'engageais là sur une route dont, pour ne les point connaître;, tu redoutais pour moi les tournants.
En sens inverse, j'escalade de nouveau le
mur du cimetière. 11 fait toujours le même clair de lune : toute la terre en est ennoblie, jusqu'à ce sentier où je marche et que tant de fois tu as suivi ; j'en compterais tous les brins d'herbe. Mais je vois aussi les maisons, les rochers et les bois comme fondus ensemble dans un doux apaisement Oui : nous avons le temps de causer. Il n'y a même plus besoin que nous soyons, comme autrefois, assis à la même table. Maiatenant je te vois et je t'entends mieux. Ta mort, comme ce clair de lune fait de la terre, illumine pour moi toute ta vie.
Tu n'aimais ni la médisance, ni la calomnie, ni le mensonge, mais tu médisais du toi, tu te calomniais, tu te mentais à toi-même.
Riche de mérites, tu t'en disais pauvre. Fort, tu t'estimais faible.
Priant sans cesse, tu trouvais que tu ne priais jamais assez.
Tu ne tenais pas à te reposer, et tu te reposais le dimanche en travaillant pour Dieu. Tu ne doutais pas qu'il ne dut tenir ses promesses, mais tu doutais que tu eusses assez fait pour en être digne.
Te priver des fêtes des hommes, il ne t'en
coûtait pas, et tu ne manquais pas de sanctifier les fêtes religieuses.
Tu ne tenais pas à connaître les joies de la terre, mais tu voulais avoir la joie de te sentir en règle avec le ciel.
Tu aimais le ramage des oiseaux, mais comme saint François d'Assise, de la confrérie duquel tu faisais partie : parce qu'ils chantent les louanges de Dieu.
Tu faisais fi des joies extérieures, mais tu recherchais celles qui viennent de l'âme.
Regardée du dehors, ta vie peut paraître grise. Vue du dedans, elle est claire et brillante, pareille, dans sa sérénité, à ce solide rocher de granit couronné de bruyère rose, mais sur lequel se brise l'inutile et voluptueux clair de lune.
Fin