Lit St/ni/ii'se mt/i/tit/ue
Nous avons achevé le long dénombrement des divini(é> shinnloïâtes, dieux de la nature et dieux-esprits; nous avons parcouru le monde surnaturel tout entier, depuis la déesse solaire jusqu'au plus humble fétiche; et nous connaissons aussi les mythes qui se rattachent aux principales figures de ce tableau immense, puisque, pour éclairer leur véritable nature, il nous a fallu recourir sans cesse à la lumière du récit sacré. Nous pouvons maintenant embrasser du regard tout ce panthéon japonais, pour en reconstituer la synthèse vivante; et après avoir vu défiler sous nos yeux ces mille personnages divins, avec leur histoire individuelle, nous pouvons ramener les légendes qui les touchent à quelques groupes typiques d'abord, puis h Tunilé organique où se fondent ces groupes eux-mêmes, au plan général de la mythologie du Shinntô.
Le premier groupe de mythes qui appelle notre attention, parce qu'il est de beaucoup le plus important et le plus intéressant tout ensemble, c'est celui des mythes explicatifs. Nos vieux Japonais, en effet, se sentent enveloppés de mystères dont leur curiosité vent sa\(iir les raisons: comme tous les primitifs, ils se ralif^uent vile de ch'^rchcr ces causes', en même temps d'ailleurs que rélen^lue restreinte de leurs connaissances pose d'élroiles limiles à cet ellorl^ ; ils s'arrêtent donc bientôt h des explicalii»ns qui nous semblent enfantines, mais qui leur paraissent suftisanles, et qui constituent en somme, chez, eux comme partout, le premier commencement de la science'. Ces naïfs essais intellectuels, qui
1} Voir p!us haut, p. 31 seq.
2' Cf. Lin^% op, cit.^ p. 33, n. 2, «U appenJice B.
3) Nombro «Thl/'es primitives nous paraissant ubsur.les, qui sont très logiques au r>nl, pl -lont le seul fléfaut est «le n'avoir pu s'appuyer s-jr l'ensemble
■IBPV
prennent suHoul la forme de mythes élioiogiques, représetateût sans contredit la partie la plus attachante de nos légendes, et nous allons y observer, à travers les choses de la nature, de l'homme, de la société même, toute une théorie deTunivers*.
Ce que nos Japonais primitifs veulent s'expliquer tout d'abord, c'est le pourquoi des grands phénomènes physiques, à commencer par les phénomènes lumineux'. Par exemple, pourquoi le soleil et la lune ne brillent-ils pas en même temps ? Nous connaissons déjà la solution du problème :
de nos données modernes. « Un aVeugle-né demanda un jour : «t Comment ie soleil est-il fait? » Quelqu*un lui répondit : « Il est rond comme ce gong » ; et ce disant, il frappait le bronze sonore. « Oh! il a une voix! » pensa Taveu^ie. Un autre ajouta : « Il donne de la lumière », et il lui présentait une chandelle. L'aveugle la toucha, et conclut : « Le soleil est long et mince. » (Parabole du lettré chinois Sotôba : T, XX, part. 1, p. 37). Cet aveugle ne raisonnait pas trop mal, pour un aveugle, et nous devons nous mettre à sa place, abstraction faite de nos connaissances présentes, pour juger d'une manière équilabie les déductions bizarres de Thomme primitif. -^ Cf. sur ce point, Lang, 48, 148, etc.
1) Est-il besoin de constater que cette philosophie se retrouve dans n*imp3rte quelle rehgton? L'orgueil occidental s'est longtemps imaginé le contraire. Comme exemple de cet ancien état d'esprit, prenons une page fameuse de Jouffroy : « Demandez au chrétien d'où vient l'espèce humaine, il le sait; où elle va, il le sait; comment elle va, il le sait... Demandez-lui comment le monde a été créé, et à quelle fin; pourquoi Dieu y a mis des animaux, des plantes; comment la terre a été peuplée... : il le sait. Voilà ce que j'appelle une grande religion : je la reconnais à ce signe qu'elle ne laisse sans réponse aucune des questions qui intéressent l'humanité. » L'ethnographie nous montre que ce trait est commun à toutes les religions, même les plus primitives (voy. par ex. H. Spencer, I, 564 seq.), et la seule chose qui aurait pu nous surprendre, c'eût été l'absence, dans le shinntoïsmo, dun tel système d'explications.
2) Ces phénomènes sont ceux qui frappent le plus l'enfant comme l'homme inculte; et tous deux les expliquent volontiers par les mômes raisons. S'agil-il des phases de la lune? Une petite Mlle de cinq ans pensait « qu'un méchant homme l'avait coupée avec un couteau » (Lang, op. cit.y p. 12»). Mais la m(>me réflexion, ou à peu près, viendra aux lèvres d'un guerrier ignare, ^.n plein xvii« siècle : « C'eit un morceau coupé de quelque chose? quelle épaisseur peal-ii bien avoir? »> (.Vfouro Kiousô, Skmnalai Zilsoufoi, T, XX, part. I, p. 126).
232 LE SIIINNTOÏSME
r*e8t parce que la déesse du Soleil, irritée d'un crime commis par le dieu de la Lune, a décidé de ne plus le revoir '. Comment se (aii-il qu'un jour la clarlé du soleil se :^oit lolalement obscurcie? C'est parce que la môme déesse du Solril, persécutée par son terrible frère Sznnnoù et indignée de ses mauvais procédés» s*était cachée dans une caverne célesle'. Pour quelle raison, à une époque plus récente, le ciel est-il resté sombre pendant des jours entiers? C*est parce qu'on a enseveli deux prèlres dans la même tombe ; en séparant leurs cercueils, on voit reparaître la division du jour et de la nuit'. Dans la première légende, il s agit d*une loi fondamentale de Tunivers: dans la seconde, d*un phénomène
1) Cf. p. 32-33. » A propos de ce mythe fum^^iii, j*ai èmii Thypottièse que nous avions p'>ul-^tre !à une survivanre Ir^endairede la coutume primitive qui consiste à .nftchcr d'avance les aliments ofTerts :'i un lidte (voy. p. 1*9, nuit*). Je troufe dans une variante du N la mention d'un autre usa^e qui peut rortiHer celte impression. Ce texte, «''numéranl les divers groupes de femmes qui s'occupaient des petits princes du sang, indique notamment une corporation (6(^) d*fAJknmif ou H màcheuaes de riz bouilli » i^.N, I, l(^). LViistence de cette curieuse institution, au viii* siècle, ne laisse-t-elle pas soup<;onner qu'à une époque plus lointaine les aliments trop durs avaient pu subir, dans d'autres caa encore, le même traitement? Cf. d'ailleurs suprà, p. 187, n. H.
2) Suprà, p. 67 seq.
3) M En ce tempa-là (sous Timpératrico Djinnghd, en Tan '20\ après J.-C, d'après la chronologie It'gendnire, et à une rpoque où justement V •« àme rude » d'Amat«''ras venait do ri'oUmtT un culte particulier), i. advint que ie jour était aussi sombre qiic la nuit. Bien des jours s'fcouh'riMit ainsi, et les hommea disaient : « CVst la nuit ëtP'ne'!e. w L'itnf«eratrice inleriog»*a Toyoraimi : « Oue veut dire re présage? " Ki il se tnuivait là un vieil ard qui repondit : « J'ai afipris par la tradition que c'est ci* i|u*uu appe le la Ciiamite de Tabsencê du solril (Ahoututhi no Istumi K-.W demnnî.i : •« Oii'fft-ivqui? cela signifie? » Il répondit : • l-es prêtres des d»*ux l»Mi:pl«'? ont vw enseveli? dans le luùme tonilh*au. ') L'impératrice fit donc un»» eiiqu»''ie sévère dans le village. Tn homme déclara : f« L«* j-rétre i\v Shinou et !»■ [irétr-* rAtnano riaiem lioiîS anus. Le prêtre (\v Shmou louibi malade ti niiiiiru'. !.»• pri'Hi* 'j'A-niiiM pl^u'ait et se lamentait, disant : .< Nuu? av.»ns ♦•t-' arn s <!i-5 i.iiîrr iiÉis-aij.«*. l'ourquoi n'aurions-nous pas le nit-nie tombeau aptes riotr>' iiinri? » S :r ']\i i. \. se coucha auprès du ea<lavre, et il mourut, '^u les enlerri ense:nijle. ISut-êlre e>t-ce la raison ciierchêe. » Ayant ouvert ia tombe, on constat i que l'n «mme avait dit la vérité. On changea donc de place les cercueils des deux [»rétr'S et on les ensevelit sèparénent. Alors la clarté du soleil brilla, et il y eut une diiïé renée entre le jour et la nuit. « (N, I, 238).
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anormal, mais de nature à frapper pour longtemps les imaginations ; dans la troisième, d'un fait bien moins important et où Ton n*aperçoit plus guère qu'un présage. Le premier mystère est expliqué par un grave événement du drame qui se joue entre les dieux ; le second, par un incident analogue, où cependant rinlervenlion humaine se fait déjàsenlir davantage; le dernier, par TefTet d'une simple faute rituelle. Mais dans les trois cas, un même procédé psychologique apparaît, quiexplique parles passions humaines du Soleill'ordre normal ou les désordres exceptionnels de la lumière. Et Thistoire des autres dieux nous donnerait de pareils motifs pour tous les phénomènes physiques qui tentèrent l'intelligence primitive, depuis la stabilité du ciel solide* jusqu'à l'instabilité du sol qu'ébranlent les tremblements de terre', en passant par les jeux mouvants de l'atmosphère' ou les accidents curieux de la contrée \ et pour ne s'arrêter qu'au point où, chose étrange, « il n'y a nul passage de la terre à la mer* ».
Après ces essais d'explication relatifs aux grands aspects de la nature, nos vieux Japonais portent leur attention sur de moindres objets : pierres, plantes, animaux. Ce qui les frappe le plus dans la pierre, c'est l'étincelle qu'ils en peu-
1) Soutenu par les Vents (voy.'p. 99, et cf. p. 60).
2) Voir p. 127-128.
3) Par ex., p. 97-98, iOl, etc.
4) Suprà^ p. 121, 123-124, etc. Cf. aussi la fameuse légende, (sans doute très ancienne, bien qu'elle n*ait été recueillie qu*au xvii< siècle), d'après laquelle, vers l'an 300 avant notre ère, le mont Fouji aurait surgi en une seule nuit de la plaine où il se dresse, tandis que Timmense lac Biwa se creusait à 225 kilomètres de là. (Voir Things Japanese, p. 1"7.)
5) Ho-ouori, malgré la prière de Toyo-tama-himé (voir ci-dessus, p. 117, n. 3, 150, n. 2, 151, n. 1), Ta regardée pendant sa délivrance. « Toyo-tamabimé fut grandement irritée, et dit : « Tu n'as pas écouté mes paroles, et tu m'as remplie de honte. C'est pourquoi, désormais, ne renvoie aucune des femmes de ta servante qui pourraient aller dans ton domaine, et je ne renverrai pas ceux d'entre tes serviteurs qui pourraient venir dans le mien. » Elle prit alors la couverture de l'auguste couche et les joncs, en enveloppa son enfant et le déposa sur la plage ; puis elle entra dans- la mer et s'éloigna. C*est la raison pour laquelle il n'y a point de communication entre la terre et la mer. » (N, I, i07.)
viMit Taire jiiillir,rt les mylht*s du Feu nous donuenl bieu vile lîi raison de cetle propriété mystérieuse*. Même question, résolue de semblable manifcre, pour le principe igné que recèlent Tarbre ou Tberbe'. Pour les plantes encore, on veut savoir commiMit elles oui ét«'i créées», pour quel motif rlles portent tel ou tel nom '. .Mai> ce sont surtout les animaux qui vont éveiller retle faculté mythique. Pourquoi la bAclie-de*mer a-t-clle une bouche bizarre? Parce que jadis cellt* bouche a été fendue*, en vertu d'un châtiment di-
1) Ci-de58UB, p. IM, n. 3.
'S- Ibiti. Cf. ausii l.ai.;r, W'.'-'iiîO. iW. .•».-..
a)Su/ir«i. p. Illosei.
&' !• l/empemir fit un voyage au palais <ie Tiliiiiou. Ll Sotohori Iratsouioô improvisa ce rhanl : Ohl iju»» l«iuj'»urs je pusse rencunlrer n.un seigneur! aufsi soiivt'nl ijuc n>hi pi>u8St-es à îh piairc Irs h>'rbes du rivïtire de l'océan! » Alors riinjien*ur |iîirl.t a Si>loh«»ri lrals<«uni'' : «• Mue personne n'entende ce ihanl' (.ar fi l'imp«*i:itrico IViit^^ndait, tlle r f manquerait pis d'élre grandement irritée. » CV^t pour«]u<)i i»^8 liomiiies <ii' co temps. à donnèrent un nom à la lilt<»r«'lle et l'appelêronl .\fvn'n->0'mo ' ^|'^, panl»' marine: Nfi-n"ri-so. ne lo dis pas.) ». (.N, 1,322.
T)) Viiir (>lu« li.'iul, p. 162 K» myilir p-àp .f.iis >e letrouve. à Taulre Ik)u1 du monde, dans rellf lê^f*n'Ii> du pays de Tn-^uier : » Hn sait que les gens du littoral i*iMinai5SP(it l'heure par 1i*s inouvement": 'lo la marée. L'n jour, une étrangère passait sur la g:<''ve, et elle allait ti<s vile, oarti;*» arait beaucoup de chemin à faire. KHe aperçut une petite (»!ie qui si* ciiaufTait au 5o>i dans un ruisseau c air. '• Petite plie, la mer monte-t-o l» ? « demanda la Temme. La petite pile. au lieu de reponlre, se mit À railler l'etrank'ère en répétant avec des grimaces : Petite plie, la mer monle-t-e^'.f? Petiie plie, la mer monte-telle? » Mais à l'mslarit le tlux eommencef et r»'tranfrêre, qui était la :>airite Vier^se» dil à la f>etite plie : < Petite plie à la bouche de travers, une autre Fois vous serez plus ^ai;e. » La petite plie ^'arda sa bouche de travers, et depuis ce temps, les plies l'ont Inujours ainsi. » (Paul Séhillot, /A':/<rnf/t.<, noyanrts f( >vpa'siitioHi dt ia ini'i\ i^* série, p. i'àO), — Dans le même ordre d»-iêes. une légende popuUire •iiie eunnaissent tous les enfants ja[)onais, et qui est sans doute fort ancien oe, nous apprend pourquoi la méduse olfre l'aspect d'une masse gélatineuse. Autrer<>i.^, la méduse avait une ossature ré^^uliêre. des nageoires et une queue comme tjus li'S poissons. L'n jour, le roi des Mer.< l'envoya chercher sur terre un linge vivant, dont le foie devait guérir une maladie de la reine ; mais la naive béte, ayant avoué au sinire lui-même le but secret de sa mission, dut revenir sans h vii:l:ine aiteniiue. Le rui des Mers, furieux de sa stupidité, la lit aussitôt nuier de coups jusqu'à ce qu'elle fût ré luite en pelée ; et c'est pourquoi, aujourd'iiui même, les méduse;^ n'ont point d'os pour soutenir leur substance informe. /'fic iilly Jellif-fish, (lar 1^. II. «'.hamberlain, ilans Japnnfse Pairy TaU Séries,
LE SUINNTOÏSME 235
viu«. Comment s'explique le cri particulier du faisan? Parle fait qu'il répète sans cesse son propre nom •. Pourquoi observe-t-on qu'au sixième mois de l'année, les poissons du détroit de Noula flottent le ventre en Tair? C'est parce qu*un certain jour du sixième mois, en Tan 193 de notre ère, Timpéralrice Djinnghô les enivra de saké '. D'où vient le nom de tel ou tel animal? Du rôle qu'il a joué dans tel mythe célèbre*. C'est ainsi qu'au Japon, comme partout ailleurs, l'apparence des animaux, leur cri, leurs habitudes, leur nom, tous leurs traits caractéristiques se rattachent à d'antiques récits où ils
n** 13, Kobunsha, Tokyo; trad. française par J. Destrée, Revue des traditions populairesy vol. Vil, p. 511 seq.) — Enfîn, une légende océanienne vient combiner dans leurs éléments essentiels l'histoire de la béche-de-mer et celle de la méduse : cVst parce qu'elle avait reFusé de chanter que la sole, foulée par les poissons mécontents, s'est trouvée aplatie. (Waitz-Gerland, Anthrop., VI, 607; Gill, Myths and Songs from the South Pacific, 88 seq.)
1) Pour des malédictions analogues, voy. Lang, op, cit., 130 seq., 163, 509, etc. Dans toutes res légendes, le châtiment se perpétue chez les descendants de ranimai frappé; comme le dit M. Albert Réville, à propos du serpeat biblique, condamné à ramper, « la race entière des serpents doit subir la punition que s*e8t attirée son premier ancêtre» {Prolég., p. 62); et ce résultat semble assez naturel, puisque la forme éternelle de l'animal constitue précisément la raison d'être du mythe. (Pour une explication japonaise, plus terre-à-terre, de l'apparence des serpents, cf. ci-dessus, p. 196, n. 3.)
2) Vid, mp., p. 153, n. 3. On dénomme un oiseau par onomatopée; puis, on constate qu'il crie son propre nom. (Cf. un cas analogue dans Lang, p. 131.)
3) c< Été, 6' mois, 10« jour. — L'impératrice... arriva au détroit de Nouta et prit son repas à bord. De nombreux toi (voy. p. t62, n. 6) s'assemblèrent autour du navire. L'impératrice répandit du saké sur ces poissons, qui aussitôt furent enivrés et floltèrent à la surface. Et les pêcheurs, qui en capturèrent un grand nombre, se réjouissaient, disant : « Voilà le poisson que nous donne notre sage souveraine. » C'est pourquoi, quand vient le sixième mois, les poissons de cet endroit ont coutume de flotter le ventre en l'air comme s'ils étaient ivres. Ceci fut l'origine de cela. » (N, î, 219.)
4) Voir plus haut, p. 163, n. 10, et cf. n. 12. — Autre exemple analogue : un crocodile long d'une brasse a conduit, dans l'espace d'un jour, Ho-ouori au monde supérieur (voy. p. 117, n. 3). « Lorsque le crocodile fut sur le point de revenir, Ho-ouori détacha le stylet dont il était ceint, et, le mettant au cou de ranimai, lui donna congé. C'est pourquoi le crocodile long d'une brasse est aujourd'hui appelé Sahi-motchi no Kami^ le dieu maître de la lame. » (K, 125; et cf. Lang, 136.)
236 lu: 5iii>.>t«)Ïsmc
Irouvenl leur explication présente après les avoir eux-mêmes inspirés.
A plus Torte raison allons-nous découvrir de semblables mythes en ce qui louche Thommc lui-même : sa nature physique, sa vie morale, sa mort surtout, dont s*élonne son ioslinct de conservation. Comme lous les primitifs *, nos anciens Japonais voient dans la mort un {.hénomène anormal. La mort naturelle n'existe pas : un tel accident doit être Tœuvre de quel<]ue ap^ent surnaturel. Il faut que la fièvre mortelle d'I/anami soit une manifeslation du dieu du Feu \ ou que le dernier rcrroidisscmcnl de Vainato- laké soit TelTet d*une vengeance divine'. ITunc manière plus g«'Miérale, de même qu*aujounriiui la plupart des civilisés s'accordent l'immortalité spiriluelU' qu'ils refusent aux animaux, df même l'homme primitif aime h croire qu'une immortalité physique Teùl distingué entre lous les êtres si la mort n'avait été introduite dans le monde par quelque erreur ou quelque chAtiment mystérieux \ La dernière hypothèse est celle du mythe shinntoïste. « L'auguste prince .Ninighi' rencontra une belle personne k Tauguste cap de Kasasa, et lui demanda de qui elle
1) Voy. Laug, op. cit , p. \S.
2) Suprà p. 106-K»7.
3) «< L*ui]f;iiste Yamato-daké... parlit [>our saisir le dieu du inonl ibouki. Et il dil : « Quanl au diou de cetlo noonlagne, Je le prendrai avec les maint nues (sans armes) ». Or, roinme il faisait l'ascension, voici que lui apparut, sur la pente, un sanglier blanc dont la grandeur étnit pareille à celle d*un taureau. Yamato-daké éleva des paroles, et dil : n Cet ^tre qui est transformé en un sanglier blanc doit être un messager du dieu. Je ne le tue pas maintenaDi, mais j<^ le tuerai à mon retour » : et il monta encore. Mail alors, le dieu fit tomber une lourde pluie glacéts frappant et égarant 1* auguste Yamato-dakê. Ktc. >» (K, 216-217, et cf. 218-22C».)
4, Cette conception se retrouve chez les Hébreux comme chez les Grecs, chez les Cafres et les Hottentots comme chez le? Fidjiens, les N«'o-Zelandais, etc. (voy. Waitz, II, 410; A. Réville. 1, liO, 171, 375. 11, 3îl. 129. 139; H. Spencer, I, 236-237; Lang, 3i8, 582, etc.) Dans le mythe des Fidjiens, c'est juslem'^nt sur une réclamation égalitaire du rat que Thomme fut déclaré mortel (voir A. Héville, II, 129 .
5) .l'abn'^gc son nom complet : Ami*-nighishi-kouni-nighi8hi-auia-t$>ju-hidaka-hiko-ho-no-ni-nighi no mikoto cf. K, 10.»).
élail la Hlle. Elle répondit: « Je suis la fille du dieu mattre « de la Grande montagne * ; mon nom est Kamou-\la-tsou- (( himé (la divine princesse d'Ata) ; et un autre nom dont je suis « appelée est Ko-no-hana-sakou-ya-himé (la Princesse fleurisce sant brillamment comme les fleurs des arbres*). » Il demanda encore : « As tu des frères? » Elle répondit : « Il y a ma « sœur atnée, Iha-naga-himé (la Princesse longue comme les <( rochers) » '. Il lui dit : «Je voudrais m'unira loi. Qu'en <c penses-tu ? » Elle répondit : « Votre servante ne peut vous le « dire : le père de votre servante, le dieu mattre de la Grande «montagne, le dira. » Il adressa donc une requête au père, le dieu maître de la Grande montagne, qui, grandement réjoui, lui envoya respectueusement la jeune fllle, en lui adjoignant sa sœur aînée la Princesse longue-comme-les-rochers, et en faisant porter sur des tables des centaines de présents. Mais, comme la sœur aînée était 1res hideuse, le prince fut alarmé à sa vue, et il la renvoya, ne gardant que la sœur cadette, qu'il épousa pour une nuit. Le dieu maîlre de la Grande montagne, couvert de honte par le renvoi de la Princesselongue-comme-les -rochers, adressa alors au prince ce message : « Ma raison pour offrir respectueusement mes deux « fllles ensemble était, en envoyant la Princesse-longue- « comme-les-rochers, que les augustes rejetons de la Céleste « divinité, bien que la neige tombe et que le vent souffle, << pussent vivre éternellement immuables comme les durs <* rochers, et de plus, en envoyant la Princesse-fleurissant- << brillammenl-comme-les-fleurs-des-arbres, qu'ils pussent ^ vivre d'une manière florissante comme l'épanouissemenl des <^ fleurs des arbres. C'est pour assurer tout cela que je les
1) Voir ci-dessus, p. 124, n. 5.
2) Supra, p. 112, n. 1. C'est aujourd'hui la déesse du mont Fouji. Cf. ie nom ^*une de les sœurs : Ko-no-hana*lchirou-himé, la Princesse tombant comme les fleurs des arbres (K, 66).
3) C.-à-d., durable comme le roc. Elle sera plus tard adorée comme déesse <ie la longévité (voy.T, HI, app.,p. 78). Cf., en Polynésie, Olc-Pépé, la femmerocher de Tangaroa (A. Réville, II, 45).
238 i,K Mi(>>roiNMK
u avais otrerles.MaisfMiisquelu as ainsi renvoyt^ laPrincesse- « longue-comme-les-rochers,elqae lu n'as gardé que laPrin- « ce^se- fleurissant -brillamment -comme- les- Hfurs^iles-ar- « bres, Tauf^'uste posIériU'Mle laCélesIt» diviuilésera aussi frau gile que les flours des arbres * ». C est pourquoi, depuis lors et jusqu^au jour présent, les augustes vies des augustes souverains célestes ne sont pas longues* ». Malédiction qui, de prime abord, semble ne s'adresser qu*«-i la lignée impériale', mais qui sans aucun doule^ dans Tidée primitive, voulait expliquer pourquoi tout bomme est mortel '.
A c<Mé de la mort, la vie aussi a sa place, surtout chez un peij|»le au C(rurjo\eux comme ces anciens Japonais que le Houddlli^me lui-mémr aura tant de peine à attrister. S*ils l'benbenl à s«mder i'nri^ine de la niort, iN n\Mi comprennent pas n.iMiis qu«' ce n'est pas b» seul problème de leur destinée. Ils admirent la \'u\ avec sa fécondité^: et un autre
1; On peut oliflcrviT u!.(* ros^einhlince us«t'Z frapparHe i-ntre notre mythe et une |.'^'en«le «les In iii ns «le l'Arnerlipie «lu Nu.i : le Caiil<.'ii cl le Huis«on accoiirhêrenl en mi'me liMpps, mais les enfti.ts tiu Buisson n.i'iiiirenl les premier»; c'est p«iur ffla que I homme est fuini ji U mort voy. A. raii Oennep, dans lit'v, d'hi>(. dtA nlhjiuns, t. L, p 407 ■.
2 K, H5I17; N, I, 7tu7l, Sl-sr>, 88. Celle dernière affirmation semble étrange, lorsqu'on songe au bel âge que la l/genile accorde aux empereurs primitif». La vie moyrnne «les «lix-fepl prrtmers aurait ètt' d** prAs de ^6 ans «l'après II' K, «l'eiiMron OS ans «l'apn-s le N, de p'us de ICOans d'après la chronologie officieie; certains auraient Vfcu plus de 120 ans; et c'est ainsi que l'un fi'euz, Soudjinn, dont le N, I, 177 nous donni' la mort comme prèmalur«'e, serait pourtant arrivé, d'après leN lui-même .1, 164), à l'âge de ICO ans. J'ajoute «|ue l(> (ils même de Ninighi, première virlime de la malédiction, aurait iilteint, •l'iif.rès le K, 128, sa !j8(»« année.
t-t) i^our rétendre à tout le peuple, flirata croira nécessaire de faire observer que les sujets ne pouvaient pas espérer vivre plus longtemps que leurs souverains (voy. T, II î, app., p. 70).
i) J'en trouve la preuve dans celte variante du N : « Iha-naga-himé, pleine de honte et de colère, cracha, pleura et «lit : ■< La race >le5 hommes visibles changera aussi rapidement que les (l-'urs des arbres, d'i'pt'rîra ft passera. » CVst la raison pour laquelle \\ vie de l'homm-^ est si brève. « (N, I, 84-b5.)
5 I." N nous signale même sans faire aucune réserve ', lî. 17} les naissaf res de jumeaux, qui cependant, au Japon comme chez hi«*n il'auîres peuples ;Lubbork, op, rit,, p. 29-30), finiront par Otrc regardu»? avec une certaine défaveur.
LE SHliNNTOÏSME 239
mylhe imporlanl va nous dire pourquoi, malgré les appels de la région des léaèbres, Thumanilé se développe et triomphe dans Timmorlalité de son rajeunissement perpétuels Izanaghi, le père des hommes et des tles^ s^enfuit plein de terreur du royaume souterrain, poursuivi parles Furies, les Foudres et toute Thorrible armée des Enfers. « Alors, en dernier lieu, sa jeune sœur (c.-à.-d., épouse) Tauguste hanami s'élança sur ses pas. Mais il souleva un rocher qui n'aurait pu être porté que par mille hommes, et le plaçant au milieu de la Pente unie des Enfers, il la bloqua. Et ils se tenaient en face Tun de Tautre^ échangeant leurs adieux'. Et Taugusie Izanami s'écria : « 0 mon aimable et auguste frère « aîné ! si lu agis ainsi, j'étranglerai et ferai mourir, en a un seul jour, un millier de gens de ta terre ! » L'auguste Izanaghi répondit : « 0 mon aimable et auguste sœur cadette ! a si tu fais cela, je dresserai, en un seul jour, quinze cents maisons d'accouchement'! Ainsi, chaque jour, mille personnes mourront sûrement, et, chaque jour aussi, quinze cents personnes naîtront sûrement \ » Izanami est donc vaincue. La grande divinité des ténèbres % celle qui atteignit la route qui conduit au monde supé^ieur^ a été arrêtée par le rocher divin qui l'a contrainte à retourner en arrière', par le Cirand-dieu-qui-bloque-la-Porte-des Enfers*. Izanaghi remporte : il émerge à la lumière, à cette terre des vivants
1) Nombre de Japonais modernes pensent que la seule vie future que puisse espérer Thomme est la continuation de son être dans sa postérité. Voy. par ex. Japan Weekly Mail, vol. XLV (1900), p. 362.
2) Il s'agit là d'une sorte de divorce. Cf. N, I, 25, 30-31.
3) C.-à-d. : je rendrai mères quinze cents femmes. Cf. plus haut, p. 112, n. 1.
5) Yomo-lsou-oh-kami. (K, 38.)
6) Mitchi-shiki-no-oh-kami, la Grande ..divinité atteignant la route (ou « atteignant sur la route », où elle rejoignit Izanaghi). K« 38.
7) Mitchi-gaheshi-no-oh-kami, la Grande divinité qui fait rebrousser chemin (K, 38; et cf. N, 1,26).
8) Yomi-do ni sayarimasou (ou fousagarimasou) oh-kami. (K, 39; cf. N, I, 26.)
2iO
LE SHI?(?(TOISMi;
OÙ il va liionlfM reprendre sa hrllo mission de créateur; et c'est en souvenir dt* sa virinire que les liiièles du Shinnlâ se nommeront eux-mAmes désormuis » le peuple toujours croisgiint de la race céle>lt» >»«.
Fntin, apr^s celle ^lorilication éclatante de sa puissance physique, la vie morale de l'homme ne sera pas oubliée. Certains mythes viseront h nous donner le motif de nos sentiments, quelque naturt>ls qu*ils 84»i(*nt Par exemple, |iour quelle raison n'aime-t*on pas h être pris pour un mort? Une erreur de ce genre doit éveiller, (rinstincl, une impression désai*réalile;mais on en cherchera la première orij;ine,qu*oD Irouvrra hien \\\v dans quelque vit ilh* Iradiliori*. De même, en (fautres myllics, les é\énemeiils s\'\plii|uetotit |»ar 1 jnt(*r\rnlion C(Mi>tanl(* de certains ditMix qui prrs(»nni(ienl di* verses qualités, à commencer par h» dieu, si admiré, de la Ruse», en attendant que plus tani toute um* série de divinités moins primiiives et plus iihstraites* vienii«*nl représeoter les ressorts cachés de tons les actes humains.
Mais ce groupe de légiMîd«»s es! hien loin d'épuiser le trésor mythique du >hinnto1isme. Eu elTt*t, si l'homme primitif s'allache d'abord à sonder les mystères qui Tenveloppent ei qui ofTrenl pour lui un inlérèt direct, il n'en arrive pas moins,
t) Ainé-nuniasou liito-ra, m. à m. u ]c sunTott de population du ciel »» ck-(\., de la rac» céVsîte /cf. plus haut, p. IS.), n 1 el 2). L*ezpres8ion te trouve déjà d.ms le riluol de la Grande Purifie ilion R X, 00).
2) I-C dieu Adji-shiki, victime de retie méprise (voir ci-dessus, p. 54, n. 5), luveclive les parents qui ont cru reronnafire en lui leur fî's mort. « CVst, dit-il, parce qu'il était pour moi un ami rher que j»* Miis venu faire mes condoléances. Pourquoi seraisje nssimil'* à unp«ali» p<'r«onne morlt»? • E' à ces ODOtB, il tira le sabre de dix lar^reurs de main doMt il était auk'ustement ceint, et tailla en pii'^ces la hutte di> deuil, et, de ses pi<<)5, en dispersa les frairments. » (K, 9*^.) « C'est pour nette raison, c «nout la versou correspondante du N, qu'on n'aim»» pis à ôlre pris pour un mort. > (N, I, 74\
3) Voir ri-dessus, p. 6*<, el pa<*. — D»» n.ême. rôle perpétuel du dieu Takairlii ('7//., p. 318; dans la direction des aiï»rri*8 cnjesies.
4 Ki^'mple : les dieux d»* la Sagesse, de la V.-riié, de la Scient*», tels qu'ils leront conçus par un shinntoiste moderne c<<:nme Hifiita (voy. T, III, app. p. 78, 8i).
au bout d'un certain temps, à vouloir s'expliquer des questions plus lointaines. Lorsqu'il croit avoir compris Talternance des deux luminaires célestes ou le jaillissement du feu au choc d'un caillou, Texislence de la mort ou la fécondité de la vie, la réflexion le pousse à vouloir résoudre des problèmes qu'il ne se posait même pas au début, et qui se distinguent des précédents en ce qu'ils sont à la fois plus intellectuels et moins utilitaires. Après avoir constitué, tant bien que mal, une physique et une anthropologie rudimentaires, il étend sa curiosité aux origines mêmes du monde et de l'homme ; il veut remonter jusqu'aux causes premières *, à la genèse de l'univers ; et des mythes naturistes que nous avons étudiés, il passe àTinvention de mythes cosmogoniques. C'est d'abord la page un peu sèche, mais d'une authenticité bien nette, par où s'ouvre le vieux Kodjiki. <i Au temps où commencèrent le Ciel et la Terre, des divinités se formèrentMans la Plaine des hauts cieux', dont les noms étaient : le dieu Amé-no-mi-naka-noushi*, puis le dieu Taka-mi-mousoubi% enfin le dieu Kami-mousoubi*. Ces trois divinités se
1) Celte recherche des causes est si instinctive qu'on peut Tobserver sans cesse chez l'enfant. Sans sortir du Japon, en voici un exemple. « Lorsque j'avais huit ans, écrit le bonze Kennkô (xiv* siècle), je demandai un jour à mon père : « Qu'est-ce qu'un bouddha? » 11 me répondit : « Un bouddha est quelque chose qu'un homme devient. — Alors, dis-je, comment devient-on un boud'ilia? — Par les enseignements d'un bouddha. — Mais qui a instruit ce bouddha lui-même? — Un autre bouddha qui existait avant lui. — «Mais alors, quelle espè .'e de bouddha plail-ce que le tout premier bouddha qui a commencé fenseigriement? » Mon père était à bout de réponses, et il me dit en riant : « Je suppose qu'il a <lû liescendre du ci^l ou sortir de lerrel »» (Aston, llist. of Jap, Literaturey p. 189). Le père S" cofilenle lui-même de donner une explication enfanlitie, qui correspjU'l précisémeut à la double conception des mythes prirnilils j.ipotiuis.
2) M. Il m. : (levifirent. M. Ch'inïberlain traduit par « naquirent», Motoori défiiiiss inl ce devenir comme « la naissance de ce qui n'existait pas aupriravant ». (K, 15. n. 2.)
3) Voir p!iis haut, p. 60, n. l et 2.
4) M litre de l'au^^iste centre du Ciel.
5) Haut-auguste-Producteur. Voy. ci-dessus, p. 170, n. 1. Cf. N, I, 5 ; R X, 59.
6) Divin Producteur.
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LE ^HINNTOISXI
formèrent sponlanémenl\ puis cachèrent leurs personoes'. Knsuile. lorsque la terre*, jeune'et pareille à de Thuile llotlaDte, se mouvait ainsi qu'une méduse, d*une chose qui surgit, telle une pousse de roseau \ naquirent : ledieuOumashi-ashikabi-hiko-dji', puis le dieu Amé-no-toko4atchi*. Ces deux divinités se formèrent aussi spontanément, puis cachèrent leurs pcrsonnes\ i Les cinq divinités ci^dessus sont des divinitéscélestes séparées'. )Les divinités qui se formèrent ensuite s'appelèrent : le dieu Kouni-no-toko-tatchi', puis le dieu Toyo-kuumo-nou*". (les dtnix divinités se formèrent aussi
\'\ C.à-d. : ne furent p.is enirendrées par un couple.
2] On peut entendre p.ir U, soit qu'elles moururent (Chamlierlain, K, 15, II. 7), floil qu'elles ileineurèrent invisibles (Donman, 1ht Beginning ofjitpanesf history^ cirUiz'ili'm nnt art, dans T, X\V, p. 67-t>S), soit qu'elles devinrent invisiliifs, cVî^t-u-diro qu'elles disparurent de la scène, on neatit romment, ce ijui 8t>rail peut-être Tinterpretalion la plus naturelle de ce texte obscur.
3) Kouni. M. Chamberlain fait observer que oe mot. qui aujourd'hui a le sens restreint de pays, rtait employé dans I.i langue archaïque d'une loaDiêre plus large et quelque peu ambifçuî', comme notre mot terre iui-méme (i6id.. n. 8) ; mais il ne faut pas perdre de vue qu'un vieui Japonais, racontant la création du monde, ne voyait en imagination que son propre paya, Tarebipel sacré, seul digne de Tattention des dieux et de la sienne, de même qu'en essayant d'expliquer l'origine de l'homme, il ne songeait qu'a celle de sa tribu.
4) Voy. plus haut, p. 130, n. 1.
5) Charmrint-pousse de roseau -prince-anciiMi. Cf. N. I, i, 5. 0| Le dieu qui se lient ett»rneil»?mfnl tliins le Ciel. CJ, N, 1, 5.
7 Cf. le mytiie zoil>i) : « nunkoulonkoulou est né et il est mort; cVst 11 t<»ut ce que nous disons. » .Lanj, ir>j: el r!. ci-dessous, p. 213, n. ii/i
S) Celte gioso du texte ori.MUiil semble vi>u!oir dire tout simplement que les cinq prtvnitTes divin tés foruii-iil un ^roujie disitiiot des sept générations suivantes. Cl'. c«>pendant CtMiiiSerhiiii, K, 1(>, n. 11.
9 Le <lu*u qui se liefil rteriielle:nent sur .a l\rre. Cf. .N. I. 3, 4.5. (C*est le premitT du'U menli^nrié dans la versi^in du N. M. Aston prend ce nom dans un aulro sens : le dieu de la Terre iHerneiifm'Mil stable \^Skinl'\ p. 175). Mais la iradactioti prooédfnte ré^ioiid inieiix i :*ml"rpretdtiiin n«)r:iidledes caractères, el d'ailleurs, -f\U* un rien d ■ tring- : ol. *^n eî|.*i l»» nom «lu dieu .\mé no minikanoiishi, ci-Jcssus, p. 2îl, n. 4.
lOj Maîire-int*gr.iut Mr A .um'>, nuiire, el n«jM, piame. S'^iublerU devoir être pris pSuiôl dans un sens phoneiique. puur kjumout <'o;npèier. parfaire, inl«'grer, el niu, forme apoiîopée de n^u^'u, m utv) - iuxu-ii-it. Cf. N, I, 3,
LE SIIINNTOÏSME 243
spontanément, et cachèrent leurs personnes. Les noms des
divinités qui se formèrent ensuite furent : le dieu Ou-hidji-ni * ,
et sa jeune sœur (épouse) la déesse Sou-hidji-ni*; puis le dieu
Tsounou-gouhi ', et sa jeune sœur la déesse Ikou-gouhi*;
puis le dieu Oh-to-no-dji", et sa jeune sœur la déesse Oh-to-
no-bé * ; puis le dieu Omo-darou \ et sa jeune sœur la déesse
Aya-kashiko-né*; puis le dieu Izanaghi, et sa jeune sœur
Izanami'. (Ce sont les sept générations divines ^^j. » Dès ces
premières ligues du récit sacré, nous sommes en face d'une
genèse qui ne manque pas de grandeur. Le monde apparaît
comme un chaos mouvant, nébuleux ; des êtres divins s'y
développent par une génération spontanée, les uns nés au sein
de l'espace, les autres sortant d'une pousse de roseau qui
a surgi de la boue**; et d'autres enfin s'élèvent, isolés
1} Seigneur du limon de la lerre (d'après Moloori, dont l'opinion a pour elle les caractères employés dans Je passage correspondant du N : u boue-terre » pour le nom de ce dieut et « sabie>terre » pour celui de la déesse suivante). D'autres interprétations ont été proposées par Maboutchi et Hirata; mais toutes se ramènent en somme à Tidée essentielle du limon terrestre. Cf. N» I, 6.8.
2) Dame du limon de la terre. Cf. N, I, 6, 9.
3) Le dieu qui intègre les Germes. Ici, les commentateurs sont à peu près d'accord. Cf. N, I, 9.
4) La déesse qui intègre la Vie. Même observation. Cf. N, I, 9.
5J L'Ancien de la Grande région. N, I, 6. Cf. encore Ounkoulonkoulou, c. le très vieux » (Lang, 164).
6) L'Aïeule de la Grande région. CI. N, I, 6.
7) Le dieu Faifailoinenl beau (parfait-extérieur, ou parfait-visage). Cf. N, I, 6,10.
8) La déesse « Ahl terrible! » (ou vénérable). Cl. N, I, 6, 10. Le nom de cette déesse exprimerait, d'après les commemateurs, le sentiment qu'elle éprouva à la vue du dieu mâle (T, 111, app. p. 58).
9) Vid, 8Up,j p. 171, n. 1. M. Aslon voit ici un nom de lieu : Iza ou Isa (X, I, 6, n. 4), ce qui donnerait au nom de ces deux fameuses divinités un sens nouveau : le Alâle d'Isa et la Femme d'Isa. Je pense piult>i, avec les comfnentateurs japonais, que ces noms ont une signification symboliijue comme ceux des divinités précédentes, étant donné surtout le rôle mythique que Joue le premier coupie et qui répond si bien à celte interpréiation.
10) En effet, ce groupe comprend d'abord deux dieux isolés, puis cinq couples, qui soQt comptés chacun pour une génération (cf. K, 18 et N, l, 7).
11) L*tiée que les diîux ou les hommes seraient is5U3 'le certains végHaur,
244 U SIIIXNTOYSMB
d'abords puis unis par couples', suivanl un progrès et avec des noms qui évoquent d'étrange manière notre théorie de révolution*.
De celte sobre esquisse, rapprochons le tableau du Nihonnghi, moins naïf et tout bariolé d'idées chinoises que nous devrons efTaccr, mais d'autre part plus riche aussi en
ou sortis du sol comme eux, se retrouve assez souvent dans les mythes. Eo Grèce, par exemple, on croyait volontiers qu'ils avaient poussé de terre comme des choux (Lang, op, rit., 1:9s) ou qu'ils étaient nés de certains arbres (Bou* ché-Leclercq, l9e Origine gentrii humani^. D'autres pensaient qu'ils avaient surgi d'un marais : légende qui se n'pète chfi divers peuples sauvages (Lang, 154, 291). Nous arrivons aini^i à l'histoire d'OukouIonkoulou venu d'un lit de roseaux, ou même d*une poui<se de roseau (références supra^ p. 196, n. 4), ce qui correspond exactement à la notion japonaire.
1) Comme il se trouve que le récit fait apparaître d'abori trois dieux (cf. K, i), et que les deux autres dieux qui viennent ensuite ne naissent pas de la même façon, certains commentateurs ont cru apercevoir là une trinité métaphysique, qui serait alors d'orii;ifie hindoue. (Par ex., Dooman, op, cit., 60-70 ) Mais, outre qu'on ne nous donne pas la moindre preuve d'une semblable importation, il suffit de companT cette liste des dieux du Kodjiki a la série correspondante du Kiou'ijiki et surtout à relie du Nihonnirhi, avec ses nombreuses variantes, pour se rendre cumpte que tous ces documents se contredisent et que, loin de témoi^mer d'une conception trinilaire définie, ils ne mutent eo lumière que la parfaite confusion «les anc ens mythes indigiVnes J'ajoute que le nombre trois n'est ni un nombre sarré, ni même un chiffre rond pour les Japonais : lorsqu'ils font un présent, ils n'offriront pas trois choses, parce que ce serait justement, à leurs yeux, un nombre mé>iiocre et imparfait.
2) Cf. Wn ilipuf finnois et Iviirf^ douh lires ft»mininps A. li-ville, II, 201-202).
3) Les philos )[)h<»s de l'ancien J.ipon avaient .'mstmot profond de celle théorie, et pnr suite dé<*oitvrai*'iit tout naturellement un sens rationnel dans leur vieux nivliie nal'onal. « Le il eu Sei^^ncur du limon de In terre et la di^esie Dime flu limofi de la terre, dit llirala. sont ainsi appelés parce qu'ils conte* n.iipiil JH» gprm^'S de ce (|ui allait devefiir la terre eile-ménie. Le dieu Ancien de la grHU'ie r^i^n et la ilèesse AïeuN» de la gnnde re^'ion sont ainsi appelés d'ar«rès l'aiiparenre primitive de c*tte terre, L»» dieu qui Inté^rre les Oermei et la dresi^e qui l'itt'u're la Ve sont ain$i appelés d'aorès l'apparence commune de la terre ei «le^ divin. tê!« lofîquVH»»*» éi er^'èreii à IVxi5teu<*e. L»* dieu Parfaiternt lit h» au et l.i"lee>se » Ah! lerr:li|e! « -îo'il ai'j^i appe! s d'après le cnractère achevé «Us auirustes per^'iiines ^le ces div-nités. Ainsi !e? nmns de tous ces dii'ux l»'ur '"u'i-nl doiiiiés suivant le progrès l'ni lu«d de l.i riialion. » On ne saurait m eux dir-*; ei en po-nme, si i\y\ i-st le'il** •!« tlis-Mler certains détails, on ne |»eul nier que noire mythe re 'èle, sous le symbolis-ne iranspareut de ses figures divines, un eiîort intellectuel tendant k expliquer d'une manière logi que la genèse de l'univers.
développemeDls variés qu'il emprunte aux sources indigènes. « Jadis, le Ciel et la Terre n'étant pas encore séparés', et les principes femelle et mâle* h'étantpas encore divisés, ils formaient un chaos pareil à un œuf, et dans celte masse confuse se trouvait un germe. La partie la plus pure et la plus claire se diffusa légèrement, et forma le Ciel; la partie la plus lourde et la plus grossière se tassa et forma la Terre. L'élément le plus subtil devint aisément un corps uni ; mais Télémenl plus lourd et plus grossier se consolida plus difficilement. Le Ciel fut donc formé le premier, et la Terre ensuite. Puis, entre eux, des êtres divins furent produits. De là\ on dit qu'au commencement delà création du monde, le
i) Cf. K, 12. En dehors du mylhe de Pankou, la même notion se retrouve dans l'Inde (Laug, 234, 453y, en Grèce (mylhe de Kronos : {6i'/.,280 seq.), en Noufelle-Zélande {ibid., 347; Wailz, VI, 245; A. Réville, II, 29; et cf. aussi Bev. dTMst, des religions, t. XIII, p. 11 seq., 22 seq., 202 seq.).
2) L'înn et le yô, ou le yinn et le yang, le principe passif ou femelle et le princip'; actif ou mâle, « les deux régulateurs » de la nature d'après la philosophie chinoise. (Mayers, Ckinese Manual, 293; de Groot, op, cit., 60 seq.). Nous avons donc ici une petite dissertation de métaphysique étrangère, surajoutée à la tradition nationale. Mais le rédacteur ne pouvait mieux flatter le goût de son temps, et du même coup faire valoir sa propre intelligence, qu*en essayant de combiner ainsi ces deux éléments disparates. Car comment rendre plus digne de foi la légende d'Izanaghi et dlzanami, créateurs du Japon? Par une introduction où il montrerait d*avance le jeu, malaisément contestable, d'un principe actif et d*un principe passif dans Tunivers.
3) C*est Tœuf cosmique, te! qu*on le retrouve chez la plupart des peuples de l'antiquité (voy. Lang, 23S, 2U3), et notamment en Chine (de Groot, 222 seq.}. Il semble bien que la théorie chinoise ait inspiré ici notre rédacteur, étant donné surtout que l'idée de fœuf succède à l'indication des principes maie et femelle, •t qu'elle ne s'harmonise guère avec l'image du poisson évoquée aussitôt après. Remarquons cependant que les Polynésiens, les Fidjiens, les Finnois aussi croient que les choses sont sorties d'un œur(A. Réville, II, 45, 128; Lang, 222)» Il ne serait donc'pas impossible que celte conception, si rationnelle, ait constitué une des hypothtfses incohérentes qui se combattaient dans l'esprit des Japonais primitifs, de môme qr/on peut admettre que, de leur côté, les Grecs aient imaginé l'œuf orphique sans avoir besoin de l'emprunter à la Phénicie, <i la Babylonie ou à l'Egypte. Cf. d'ailleurs la version du Kioudjiki (Aston, N, \, 2, n. 1), où l'œuf apparaît également, et d*une manière plus naturelle. Eu somme, la question reste un peu douteuse, malgré toutes les probabilités d'un emprunt tu système chinois.
4) Cette expression naïve, qui vise à unir d*une manière artificielle deux
246 l-E MIIVMui^MK
sol des pays llotlail comme (ait un poisson qui se j»ue sur l'eau'. Alors se proiliiisil, entre le Cii;! ulla ït-rre, une clmse qui, par sa forme, rcssembliiit n une pous^t; de roseau. VA celle cliiisc sf Irailstoniia en un dieu, cjiii fui appi-lc Kounitoko-lalclii*. Puis ce fui Knuui-uo-sii-dzoutclii': puis, Toyokoumou-nou'; en loul, (rois ditfux\ Ils furent dévcloppi^s spontanémeul par l'opéralioii du princi)>e du CieP, el par suile c'éliiient de purs niAles\ »
Arrivé à ce poini, le récit s'inlerrompl, el le narrateur nous donne de curieuses variantes, d'aprJïs les manuscrits diveiîi qu'il avait en mains'. Tanlùt c'est l'cxislence originaire, au milieu du Vide*, d'une << chose dont la forme ne peut 6trc décrite », el au sein de laquelle se proiluît le pre-
rl'iTeloppcmenti distiricls, tA fit:n\\-f |iir lei iriHjnes jiponii) comme ie point ili^ stilure etilre li partii! cliin-)id>- et In |>irti" {i[ionai!>e du récit. [M'Uoori, Jani T, III, app., p. 19). ïlmla. tuMis in<l:qii<> tii'Vn» Inii oiivriires cliinoti dont lo eompiUl)-ur >e serait inspiré (vov, Asion, N , 1, 'J. n, I .
1) a. la laMum «Ju K, 15.
2) Cf. K, 10.
3) Nom obscur, iliint les clivera sens possibles ne nont d'.iiJeur; fufrre intéressants. Voir Apton, N, I, 3, n. l ; fiorenz, ..;.. rii . p. 5, n. 7.
*) Cf. K, 10.
h) llaskira, dit la i^los'- interlin'-air.> •<! kiii V'.r pu; haut, p. 327, n. 1.
0. Le ijo. II- prini;ipi- mil'*, l.'i eini.jr-. I- reli-tcur à ii cliinïis*' iiunlre le bout de l'()ri;i.li'.
7j Tandis rpie ,j',iutfi's diviiiit"*, ■■ ftr.n .■* nir i'ai-tÎJU ni'ilueMe du princpe du Cii'l el du [irineip- ilf la T.Tir ■■, fer,..'.! .i fiiii-s m.'ili- l'I fcin-'ilc » et appa> r.i\\t.>n\ par couples [N, I. 7).
N) Ces >arianlcs sont, en cllt'l, r.-„'..r i.-:! ,ri j^'M^rdl co:-.m liisant parlio inl.'gratitu du t.'Xl-'. i..\l. AïWn pense i:.'j"-!i li-.l ijii'oili'S ;ui''!il plulùt ajouïéei n w dut.' pjâl.'ri'-iri', l>i';:i ■[•t^ IrO- ni.].:..;:!- • ; .\. I. i. n. 2 . San» purler do i'JntOrr'l -|i|Vi;.'ii nlTr.'Ut .■:! l'.i-s-m ■:.■-,.■. ■:■ -.i.js riumi-i 'nt .'n-ye un 'lidine [iri'i'.ii'iji jiiuri'laUlT l'inkfji'il.it. l'i •:■:■,•■.:■ . K:i i llV.-t. ;'.ii.o!i uu.-i.' siiOne des cilaliuns i|ur l'aul-.-ur ii • i.- ■ii.'n^r', j ; ■ .'. i 1 1 S'\-'h ie s-itUi' .'le swi récil, prouve ijuc Ij U'-iis s.c.ulî. s i..rii . i f,, '-■ ..■ v.nUi.'.rJ Iri I.^ -ns j.i[> uuiîe»; Il fi l.L [nciiiiiTe j'.iriie . l.iii )aii.>;i i.f-' ..'..■ ■:. .:■ -.• .'in-.ir . ri:-i, rès.ite à h tenl[iti.-i d'iippiiivr pirtM.-in 'iil .- ■ i l'-s. c:.-; ■;■.■ iaei .-.il 'al, pir des exlraHs iii.-i .l'aulres suuri: i iTiiiiiiiiTH'.-.'
'J') Sora [voit ci-Jessus, p. 101, n. 1), ot ^i n pis ■imf o i an ;. 1 i-jel solide, comme d.ins la version du K.
LK SHINNTOÏSMK 24Ï
mier dieu*. Tanlôt c'est, de nouveau, « au temps où la contrée était jeune et où la lerre élait jeune, flottant comme de l'huile flottante », la naissance, à l'intérieur du pays, d'une « chose dont l'aspect était pareil à celui d'une pousse de roseau au moment où elle se montre* », Ailleurs, on se contente de dire que « lorsque le Ciel et la Terre étaient à l'élat de chaos, il y eut tout d'abord un homme divin* » ; ou bien que, « quand le Ciel et la Terre commencèrent, il y eut des divinités produites ensemble* ». Autre version, plus originale : « Avant le Ciel et la Terre, il existait quelque chose que Ton pourrait comparera un nuage flottant sur la mer, et qui n'a aucun point d'appui^ Au milieu de cela, une chose fut engendrée, qui ressemblait à une pousse de roseau émergeant delà boue; et cette chose se métamorphosa tout de suite en forme humaine S). Enfin, une dernière variante nous montre encore « une chose produite au milieu du Vide, et qui ressemblait à une pousse de roseau, qui se changea en un dieu », puis une « chose produite au milieu du Vide, telle de l'huile flottante, et d'où un dieu se développa" ». Après quoi, nous voyons se dérouler de nouveau la théorie des sept générations divines\ Tous ces textes, précieux par leur incohérence meme^
\) Kouni.loko-talcliijjou Kouni-soko-lalchi f.voA'O, fond). N, I, \.
3) Oumashi-asiii-kabi-hiko-'lji, que suit bientôt le [remier dieu de la version priDcipale (N, I, 5). On voit que les dieux du K lont ici conçus plutôt comme des êtres humains.
4) Kouni-toko-tatclii et Ivouni-no-sa-tsoutclji. N, I, 5.
5) Cf. la Genèse, I, 2.
6) N, I, 5. Le caractère chinois signifie « hommo, »; et la g!ose en kina traduit par a dieu ». Nous saisissons bien ici la transition de l'idée primitive à la notion plus modirne.
9) Les versions du Kioudjiki, du Kodjiki, du Nilionnghi se contredisent entre elles; de même, les divers documents cités dans ce dernier écrit; c'est un fouillis îoextricable. Cf. Tincohcrence des mythes hindous sur ce sujet, et par suite, comaie le fait remarquer Lm^ (op, cit., 23i), l'intérêt d'autant plus vif qu'ils
216 Le SRINNTOÏSME
nous pcrmettenl^ on le voit, de retrouver au Japon les mythes cosmogoniques de maint autre peuple, de distinguer quelles furent les idées chinoises surajoutées aux conceptions indigènes ^ et de dégager enfin, parmi ces dernières, la ligne directrice du véritable mythe national. Cette notion
présentent, de même que nos mythes japonais, au point de vue de la mythologie comparée.
1) Une chose curieuse à constater, c*e8t que les mêmes critiques japonais qui condamnaient si vifement le Nihonni^hi pour avoir voulu appuyer la tradition Japonaise sur la philosophie chinoise, devaient à leur tour essayer d'afTermir cHte tradition en invoquant la science européenne. Cest ce dont témoigne une page fort intéressante de Ifatori Nakatsouné, disciple de Motoori et inspirateur fréquent de llirata. « Les récits donnés en d'autres pays, dit-il, soit par le bouddhisme, soit par la philosophie chinoise, sur la forme du ciel et de la terre et sur la manière dont ils vinrent à l'existence, sont des inventions des hommes, qui exercèrent toute leur ingéniosité sur \<* problème et crurent que leurs doc* trines étaient arrivées. Le récit hindou n'est qu'une absuniilé bonne à tromper les femmes et les enfants, et je ne le crois pas digne de réfutation. Les théories chinoises, d'autre part, sont fondées sur de profondes spéculations philosophiques et paraissent extrêmement plausibles ; seulement, ce qu'elles appellent l'absolu et Tinflni, les principes positif et n»'galif, les huit diagrammes et les cinq éléments, ne sont pas d^'s choses qui existent en réalité, mais bien des noms fictifs que les philosophes ont inventés et qu'ils appliquent dans tous les sens. Ils disent que l'univers entier a ét<* produit par des forces, et qu*il n'y a rien qui en soit indi'>pendant. Mais tout<^s ces affirmations sont absurdes. [Cf. cependant la physique moderne!] — Les principes qui animent l'univers sont au-delà du pouvoir de l'analyse; ils ne peuvent éirc pénétras par 1 intelligence humaine; et toutes les affirmations fonlêes sur de prêiend'ies explications de ces principes doivent être rojeti'Cs. Tout ce que .'homme peut concevoir et connaître est limité par les pouvoirs de la vue, du touciier et du calcul, et ce qui dépasse ces pouvoirs ne saurait être connu, «{urlque effort que fasse la pensée. [On n'esl pas plus positiviste . — Cela étant, comnienl est-il possible, pour des hommes qui sont nés des centaines et des milliers de myriades d'années après l'origine de l'univers, de savoir comment ii a commencé et quels sont les degrés Buocessifs par lesquels il a passé pour arriver à sa forme aclufiie? .Notre pays, grâce àccs faits qu'il aeté engi^ndré pirles deux dvinitês Izinagiiiet Izanami, qu'il a été le lieu de naissance d'A materas oii-mikami, et quMest K^ouverné par ses sublimes descendants à jamais ei aussi lon^^tcmps que l'univers durera, est infiniment supérieur aux autres pays, dont il est le chef et lat*He; ses habitants sont honnêtes et ont le cœur droit, et ils ne sont pas adonnés à des discussions inutiles et à des mensonges comme ceux des autres nations, mais ils possèdent des renseignements corrects en ce qui touche l'origine de l'univers» Ces ren«
essentielle est celle d'une terre flottante, d'où surgit une pousse de roseau, qui à son tour engendre la forme humaine; et nous avons ainsi, avec Torigine du monde^ celle de l'homme lui-même* : la cosmogonie s'achève en une théo«
geignements sont descendus jusqu'à nous, depuis Tftge des dieux, sans altération, et sans être mêlés, môme au moindre degré, avec les notions sans fondement que peuvent avoir des individus. Cette tradition est réellement authentique et sûre. Les récits chinois paraissent établis sur des principes profonds, et on peut s'imaginer qu'ils doivent être vrais, tandis que les récits japonais paraissent superficiels et sans aucun fondement raisonnable. Mais les premiers sont des mensonges, tandis que les derniers sont la vérité; en sorte que plus le temps avance, plus la pensée devient exacte, et plus la nature fausse de ces mensonges apparaît, tandis que la vraie tradition demeure intacte. — Ma raison pour faire cette remarque, c'est que, dans les temps modernes, des hommes venus de contrées situées très loin au fond de l'Occidentont voyagé sur toutes les mers, suivant leurs inclinations, et se sont assurés de la vraie forme de la terre. Ils ont découvert que la terre est ronde, et que le soleil et la lune tournent autour d'elle suivant une direction verticale. On peut deviner par là de combien d'erreurs sont remplis tous les anciens récits chinois, et combien il est impossible de croire toute chose qui prétend être déterminée à priori. Mais lorsque nous en venons à comparer nos traditions anciennes, quant à la formation d'une chose au milieu de l'espace et à son développement ultérieur, avec ce qui a été reconnu comme la véritable forme de la terre, nous trouvons qu'il n'y a pas ici la plus légère erreur, et ce résultat confirme la vérité de nos anciennes traditions. — Au demeurant, bien que les découvertes exactes faites par les hommes de rEztrôme-Gccident, quant à la forme de la terre et à sa position dans l'espace, surpassent infiniment les.théories des Chinois, encore n'est-ce là qu'une affaire de calcul, et il y a beaucoup d'autres choses dont on connaît certainement l'existence et qui ne peuvent être expliquées par de tels moyens ; encore moins est-il possible de résoudre la question de savoir comment la terre, le soleil et la lune sont arrivés à prendre leur forme. Sans doute ces pays lointains ont-ils là-dessus des théories de leur crû ; mais quelles que soient ces théories, elles ne sauraient être en tout casque des hypothèses imaginées après coup, et par conséquent, elles doivent ressembler aux systèmes hindous et chinois. » (Préface du Sann-ddi Ao, 1791 ; T, III, app., p. 51 seq.). Ainsi, de même que le Nihonnghi, au viii* siècle, invoquait le yô et lo inn pour rendre plus vraisemblables les vieilles légendes du pays, de même les érudits shinntoîstes, au xviu* siècle, s'efforceront d'établir, entre leur foi et la science euro« péenne, un de ces raccords illusoires si chers à tous les apologistes, en présentant la cosmographie occidentale comme une confirmation éclatante du mythe japonais de la création •
1) M Aston (p. 82, 171) dit que la création de l'homme n*est expliquée nulle part dans nos mythes ; elle se trouve pourtant contenue dans l'évolution que