‹ Le ShinntoïsmeChapitre 4 sur 44 · I.K SIlINXTiil^ME · texte numérisé non relu

I.K SIlINXTiil^ME

il suffil (le rapprorlipr l<»s diverses nrce[ilinns do ce mnl dans lu langue japonaise. Non sfnleinent Inus les dieux, tous

sp manifeatpiit au ri'pinl <!♦■ Dn*u, '!•■ <>1j: «jui vnii lnui. (Ooncpplion ^vidrrriii«»nt [ii(j(Ji'rrii'. .V Kami clêrivi» «If hiyhi'k 'wi, rrainli» resp^rlupuse, les rfî^ux étant I<'8 rin»? ^jui, [mr «•xt'i'l!»^!:ce, f'Vi-.! vui rin-r i'iiomm»' ce E^ntimf^nt. ,KlyrnoIo^Mi* [ilus vm:s«Miili!.ili!e au ["tint lii* vuf )i^yi'li'>.'*i:!iji:e, mais ^vi<lfiiiinent inf*xacte au point «if vii«* ph.i ili».':'} i». >'•' K m: e>t w^f* prnt.oiiciation faiitire <Ip (feux cara •l♦■•^'^ rlijfiois ij ii 'K'vruiM:! «'irp lii> v>i"i''', rV«l-:i-iJirf la terre des ombres, et i|iii nul pu f'-tr>' uppl >]ij' s a':x «L'iix parrc iju'h^ sont Ws maîtres rie

Cfît autre rrinni|i'. (!. rtule •!• uin-'i-l».' fi» .'.•■rra.n, «lajrr.* les cr«>yance8 an-

cifunes, imiis iiioiilriTa i{uM n'i rifn <!•' iv.ii.ii.un ave-^ l'et.çeM.lie des kami.) 7" Kami est une rontra-lnri «îf /.'jA •us'if-nri. rV^ i- ire celui qui se carhe. (Kncore um- irit»Tpri'*lahitii f«ir i'»»» S- K.i:iii •■*l ump viinanle «iu mît A-iti, ••omposc lui uit^uji' (!•' la i;n"iijf ■:«''ti.-iii.-trâii vr/.'i 'V.inime«l.i:iS A ifi, crtlppersonr.e', L't do hi ou /(f, iiiii à r<i(i^'i[ii' •ii-.-ipV.ait > jr^'il !•' i-'>;i>.!, mais aus>i l«>ule chose étniinaiitc et mi'rvoil.vus' . «'.»•■ ii- i''ly:p.i!ni:if a p»ur <*!!•• i*aul'»r.lp de H'rata, <|ui aprt'st avoir F'iut<M<ii, dans s<>n T'im'i rv m i •/«';« 'irra. ipjr k'inii ri*nait de ktif'im'nji\ cil* «se qui .ir»Tin«' en croissant, »rul t'npuji» pr«*!'T.dtle de le tirtr île fttihi. Kn^hidtnn, \o\. III. p. li; -T. T. 111.. ipp.. p. r»î. hît . v\ poi.r le $ens «Ir /i/, /'*/•/., p. i- 1*1 Vil. part. II, p. 1*5. ri. ;.'7, Mi:* cv\W • lyîiioî.ipir »'nc»^re ••st de pure fantaisie, de UM'^nio «pic cri!»» f|i» M. Taktiia^in 'ior». qui, dans son Shinntô Hhinnyn^ fait dériver kaiui d'un iiitri' !i:ot A<f^i, pris dans !e sens de uioisis:9ure.)'> Kami vifudrail dr ia s\lal>t* h-i -io Ki''rJ,-i, indi>tinc(, et de la aylabo mi d»» //iZ/som/mm, "|ui <'Xprinir !il »• )•■ pi'-!i.lulr. !i !• e ita-.t que, tout invisibles qu'ds soient au rcL^ari •!«>< huir.ain.^ !«-5 dieux 5i'>rit la porfeclion de toutes cliose?. (Inutile trin>i5ter. Krjiin, 10 K iini ne serait qu'une forme [provinciale de A'i;/i«, i|ui veut din- inaim.- ou srij-n^ur. «'."tli' ■!frn:ère explication est plus sp'cieuse, •! cause de i*iirialii;,-:f •!>■- s'iri..!i>*ati>!is : mais c'est jouer sur une rcs?enjb!anci* de mots pur. nv-nt î-'ituili'. lii'îi it'i tonnant don*si, après une discussion confuse, iessivaiils npona-s s«» s-'f» ri'.'''nl sans rtre nrriv«''s ù aui'une conilusiun. Kn soinnie, li>ul«'s ce? i'lv;i..li^u'i»s >»nl été inventées après coup, et la seule aduiis«d)!e e^t ci* le «jui. sp r>i:i iant sur le sens général du mot kami dans la laïu'up japonais'-, 1»* traduit inul simpleinent j^r t< supérieur ». C'est l'opinion «le <ir Krne«l Sat^w T, I!l. a:. p., p. 13, n. î?7 ; df M. CliamJM'rlain ^K. /rWro-/.. p. xvi ; .if M. 'ir.fiis /t-7r/i-Fi.< •■/ Jipnn, p. 30); eli'. On peut ain>i r.ipproeh'-r ci-lti' 0'>ni •'pi..»:i jip.ira'se les kim'S de ctdle 'b'S élohim et iVa lou'ii chez les Hébreux (c'". II. SpeunT, > "ri/oj/iV, I, p. 557), de celle tles aluns chez les Polyriéslens :vi>y A lb-v;''.\ !{*'li>jiun!f itei peuiles non civilis^>, t. II, p. 5-), etr, (>ti,. i.i.v d'un»» supéiioriî»^ tout*» relative se trouve précisée encore par l'emploi allerriati'", daMS nos v;eux ilooumenls. •lu mol kami et du mot iiiik"t", au;rusl(*. appliqué aussi aux empereurs. (Voy, par ex. N, 1, 3; et rf. T, III, app.. p. i3, n. '21 \ VII. part. II, p. 1 M. n. 5: t*b.".) H'^niarquons fnfin ]ue. chez les Aiii'Mjs, 'es li-^ux sont app- lés hamouis : v^il que, comme 1*^ pt^rise M. 1* ilrh'^lor, le> lapnnais aient emprunté à la

LE SHIiNNTOÏSME 29

les esprits, lous les êtres surnaturels, même les plus insigninantSy sont des kamis^ mais, dans Tordre des choses hu-

laogue aïaoue leur mot kami (T, XVI, part. I, p. 17 seq., 29 seq.) ; soil qu'au contraire, comme M. Chamberlain incline plutôt aie croire, ce soient les Aïnous qui aient emprunté leur mot kamoui à la langue japonaise (T, XVI, part. I, p* ^ seq.); soit qu'enfin nous soyons en face d'une simple coïncidence, d'autres mots pour désigner les dieux se rencontrant, avec une consonance analogue, dans d'autres pays d'Asie, (Voy. T, ibid,, p. 35.) Ce qui est important, et ce qui est certain, c'est qu'au point de vue du fond des idées, les Aïnous donnent à leur mot kamoui un sens identique à celui du mot kami chez les Japonais. Rien de plus évident, malgré Topinion contraire de M. Batchelor {Ibid,^ p. 29], lorsqu'on examine la longue énumération de kamouis donnée par M, Batchelor lui-même {Ibidy p. 20 seq.).

1) On peut s'en faire une idée par celte page de Hirata : « Le mot kami, ditil, s'applique en premier lieu à tous les dieux du ciel et de la terre qui sont mentionnés dans les anciens recueils, aussi bien qu'à leurs esprits, qui résident dans les temples où ils sont adorés. En outre, non seulement les êtres humains, mais aussi les oiseaux, les bêtes, les plantes et les arbres, les mers et les montagnes, et toutes les autres choses quelconques qui possèdent une puissance d'un caractère extraordinaire et éminent, ou qui méritent d'être révérées ou redoutées, sont appelées kami. Par éminent, d'ailleurs, il ne faut pas entendre seulement l'être digne d'honneur, l'être bon ou distingué par ses hauts faits, mais ce mot s'applique aussi aux kami qui sont à craindre à cause de leur caractère mauvais ou de leur nature miraculeuse. Parmi les êtres humains qui sont en même temps des kami, il faut ranger les divers empereurs, qui, dans le Manyôshiou et autres poésies anciennes, sont appelés les à dieux lointains », parce qu'ils sont très à l'écart des hommes ordinaires, ainsi que beaucoup d'autres hommes révérés comme kami, les uns dans tout l'empire, les autres seulement dans une province, un district, un village ou une famille. Les kami de i'dLge des dieux étaient surtout des êtres humains, qui cependant ressemblaient à des dieux ; et c'est pourquoi nous donnons le nom d'âge des dieux à la période où ils existèrent. En dehors des êtres humains, le tonnerre est appelé narou-kami, le « dieu résonnant ». Le dragon, les tenngou et le renard sont également des kami, car ce sont aussi des créatures éminemment miraculeuses et terribles. Dans le Nihonnghi et dans le Manyôshiou, le tigre et le loup sont appelés kami. Izanaghi donna le nom de Oh-kamou-dzoumi-no-mikoto au fruit du pêcher, et les joyaux qu'il portait à son cou furent appelés Mi-koura-tama-no-mikoto. Dans le Djinndaï-no-maki et dans les Ohharaï-no-koloba, les rochers, les troncs d'arbres, les feuilles des plantes, et la suite, sont considérés comme ayant eu, à l'âge des dieux, le don de la parole, et ces choses encore étaient des kami. Dans bien des cas, ce terme a été appHquée aux mers et aux monta<^nes. On ne voulait pas désigner par là un esprit, mais ce titre était donné directement à telle mer ou à telle montagne : à la mer, en raison de sa profondeur et de la difficulté qu'on éprouvait à la tra-

'M) LF MlINMoïsMK

inaiiics, ost kami tout ce qui s'/^lèvc à un certain degré d'ëmincncc. In maître est un kami pour son serviteur* : unchef, pour SOS fidèles*. Vu gouverneur de province e^^t un kami': pareillement, un chef de bureau dans Tadministralion centrale * ; et à plus Torte raison, le tiouvernement '. La houppe de cheveux qui surmonte la coitrure d*un Japonais est kami*. Kst kami, le papier, pri^cieiix conservateur de la tradition". Bref, le mol kami a d*aulant plus d'acceptions qu'il désigne une noliou plusva^ue*: un dieu est un être •« supérieur >», dans le sens oii nous dirions » un homme supérieur »»; et cette seule observation suffit à nous donner la mesure du sentiment religieux chez les Japonais*.

VcTser; à la montagne, <*;) raison i!e si'!i n'IiluJi.'. •> ('•: |>ass3,:;t* ^lu Ko'.lj-Tat'i Dous (luniie la pciisre (!i>s doux [iIils ^rr.iïiils C'>miiien'..iteiirs du Sljinnt<\ car Ilirata l'a CMpit^ pres'j'ir mol pour :iijl sur Mol'.M»ri, K-7;i7.i- /mw, vol. UI, cf. T, 111. app..p. L\)

1) Voy. T, m, app., \A^ n. '^7.

2; Et f»ar-'li*s>us loui, ri'ini>ereur i»rt l;a::;l pour ses su^eî-. Cf. T, i6i'/., ei XXII, part. 1, p. 5."), n i'M,

3 Fonction réelle d'al)ord, piii>-, sous l'S T •k-^ujiv. i<, sinpit? i,(re horiorifl jue. ihe Sorte qu'il y eut, par ex.» plusieurs Iki-no-kami, dL»nl .ic-u'i n'i-tail ^•mveriH'ur de la provinci* d'Iki.)

\j Voy. T, 111, app., p. i3, n. \il,

5) Oii rapj)elle m-'ino tth-himi^ cVsl-à-iui' !■• jr.:il k inii, !«• pou vu r •|uî fsl •( lionoraMement au-dessuï « du peupN\ Kami riovA/M si^rnilie les lois du Vîouvenu-nient. Voy. Dicf. de lïepbuni, v" kirui: r[ if. K, Intnf,, p. xvii, ■

6) Non pas la ch»'V«'!ore IrU i-nLon», eoni'ne s-uil>!e le croire lli'p!*.i'n, :n3i8 souleni«>nt la partie «{ui suraiont" Toocipui. ,</. K, Intrt'f.^ p. xvii ; et aussi remploi de hi pour de>ii;ii»'r la ''irn»' d'une m .•nliirn*', T, XVI. part. I, p. 31. Cf. à ce propos tout un cnserulde d'iJe-'S p/yii-'-si-'an^^!, *\ :. <f» r-lrouvent aussi au Japon. A. Uèvil'.»', lirlvjhns d'.< }tujùc< n m ri' ili- '<, II, «IJ ^0'l/

7) C'est pour<]Uji, Iorsi|u'o:i reço.i un ruui'-au d»» p^ij-'V, on /■■.■■ve avec respect au-dessus de sa t^t«*. (Cf. dans la laiiîjue a:n'jui', T, XVI, p.irl. l, p. 31."

S) Kn dèlinitive, kirnisert i désiçTni'r toutes sjrlt*sdeeh isp.-î sjpefMMiros. suit au point de vu*' matèriei (d'afit^'S leur impurtance, coriinir' [•> | ipser, ou d'après leur position, cotuni»? la partie supérieure ii*u:.e rivirre, \oy. Il-'pbuin , soil au point de vue social (depuis t)h-k'imi >an, ma ia:ne, lorsqu'un veut détii^ner la cmme de son interlocuteur ou lorsqu'on s'a In'sse à une femn.e mariv, jusfquau Gouvernement souverain', soit enfln au point de vue m-.Ta!, qui al-outit à la déification.

9) On peut encore s'en rendre compte en cuui{»arant, à l'heure présente.

Celle notion de kami va nous aider à mieux comprendre, après le côté senlimenlal de la religion indigène^ son côté intellectuel : car manifestement, les Japonais seront d'autant plus enclins à voir des dieux partout que la divinisation leur est plus facile, et l'apothéose gagnera en étendue ce qu'elle pourra perdre en élévation. Mais reprenons d'abord l'évolution normale, chez Tenfant comme chez l'homme primitif en général. — Chez l'enfant, l'éveil de l'intelligence est marqué par des traits bien connus, qui se ramènent en somme à une vive curiosité, aisément satisfaite grâce à une crédulité extrême, et qui l'amènent par suite à inventer ou à accepter les explications les plus naïves pour tous les phénomènes qui Pont frappé. Par exemple, il trouve chez ses parents un gros coquillage, l'applique à son oreille, et s'étonne du murmure qu'il entend ; on lui dit que c'est « le bruit de la mer » ; et il croit en effet que ce coquillage mort a gardé l'écho lointain des vagues retentissantes. — Mêmes caractères intellectuels chez l'homme primitif. Lui aussi, quoi qu'on en ait dit\ présente une réelle curiosité ; mais lui aussi, crédule et d'esprit paresseux, se contente d'explications enfantines*. Par exemple, il s'agira de savoir pourquoi le soleil

l'intensité du sentiment religieux chez le Japonais et chez rOccidental. Or, nous avons toujours constaté chez le premier une piété notablement inférieure à celle du second. Entre les deux, il y a toute la distance d'un Grec ancien à un chrétien convaincu. M. Chamberlain, ayant recueilli les impressions de domestiques japonais qu'il avait amenés en Europe, résume en trois mots les traits essentiels qui d'après eux nous caractérisent : saleté, paresse et superstition. {Things japanese, p. 235.) Négligeons les deux premiers points, bien qu'ils se rattachent au problème moral (les Japonais ayant fait de la propreté la première des vertus), et au problème religieux (le repos du dimanche étant inconnu làbas) : sur le troisième point, en tout cas, il ne saurait y avoir de doute, et il est certain qu'on trouverait malaisément chez un Japonais des classes instruites celte foi étrange qu'un écolier anglais déQnissait avec beaucoup de justesse comme « la faculté par laquelle nous pouvons croire ce que nous savons n'être pas vrai. »(Aei;ue bleue, 11 mars 1899.)

1) Spencer, Sociologiey I, p. 129 seq., et les appendices, p 591 seq.

2) Cette paresse d'esprit de l'homme primitif est précisément l'explication de Terreur qui consiste à lui dénier toute curiosité. Comme l'enfant, l'homme in* culte est curieux ; mais il se fatigue vite de chercher les raisons d'un phéno-

LE SirîNNTOISME

suil chaque jour une course régulière. L'homme primilif cherche une raison de ce fail, s'arrêle à la première venue, et aussitôt vingt mythes s'accordent à nous dire que si cet asire divin, au lieu de vagabonder en liberté, suit un chemin toujours pareil et toujours à la même allure, c'est parce qu'autrefois quelqu'un s'est emparé de lui. Ta dompté et l'a forcé d'obéir à celte loi*. — Rien d'étrange si nous retrouvons chez nos anciens Japonais la même curiosité, la même crédulité, les mêmes explications arbitraires. Je n'en veux pour preuve que le mythe célèbre où ils nous exposent pourquoi le soleil et la lune ne brillent pas en même temps, a La grande et auguste Déesse qui brille dans les cieux dit ces ^ paroles : « J'apprends que dans le Pays central des plaines

\ de roseaux se trouve la Déesse qui possède la Nourriture.

0 toi, dieu de la Lune des nuits, va et occupe-toi d'elle » Ayant reçu cet ordre, le dieu de la Lune des nuits descendit du ciel et vint à l'endroit où était la déesse de la Nourriture. Aussitôt, cette divinité, penchant sa tête vers la terre, fit sortir de sa bouche du riz bouilli; puis, se tournant vers la mer, plie produisit de sa bouche des êtres aux larges nageoires et des êtres aux nageoires étroites; enfin, se tournant vers les monlagnes, elle produisit de sa bouche des ôlres au poil rude et des êtres au poil doux. Et réunissant toutes ces choses, elle les offrit sur cent labiés, comme un festin, au dieu de la Lune des nuits. Mais à cette vue, le dieu irrité sentit son sang lui monter au visage. « Quelle saleté! s'écriat-il. Quelle malpropreté ! Eh quoi ! oseras-tu me nourrir avec des aliments vomis de ta bouche? » Et tirant son sabre, il la tua. Puis, il remonta au ciel pour rendre compte de cette aventure h la déesse du soleil, à laquelle il conla toutes les circonstances du meurtre. Mais la grande et auguste Déesse qui brille dans les cieux, remplie de colère, lui dit : « Tu es une

mène : c'est la loi du moindre elTort. (Cf. G. l'errero, Les lois psychologiques du symbolisme^ 1895; et Lang, Mythes^ cultes et relhjion, p. 48, seq., 81 seq , etc.)

1) Voy. Lang, op. cil,, p. 116, seq.

LB SHINNTOÏSKE 33

divinité misérable, et je ne veux plus te voir face à face. »Ils s'éloignèrent donc Tun de l'autre et demeurèrent séparés, jour et nuit\ » C'est ainsi que nos vieux Japonais, curieux et puérils, trouvent des raisons faciles aux choses compliquées; et ces explications mythiques embrasseront peu à peu tout le champ des mystères qui les étonnent^ depuis les phénomènes les plus généraux de la nature jusqu'aux moindres détails des coutumes humaines dont ils ont oublié le point de départ*.

Tels sont donc les caractères essentiels de l'âme japonaise primitive, soit au point de vue sentimental, soit au point de vue intellectuel. Pour assister maintenant à la naissance des dieux du Shinntô, il nous suffira d'observer comment cet élément subjectif, appliqué à son objet, va interpréter le monde qili l'entoure.

Tout ce qui frappe vivement l'attention de l'homme, tout ce qui excite son sentiment de respect^ tout ce qui étonne son intelligence curieuse, bref, tout ce qui lui est ou lui parait supérieur, constitue ce que nous appelons l'élément objectif et va se transformer en kamis. C'est d'abord la nature qui s'impose, toute-puissante, à sa pensée et à son cœur; car, aux origines surtout, c'est en elle qu'il vit et qu'il se

1) N, I, 32. — C'est une des rares légendes primilives qui ne se rencontrent pas dans le K, mais seulement dans le N. Le K (p. 59) nous raconte bien le meurtre de la déesse de la Nourriture, mais l'attribue à Szannoô, ce qui enlève au mythe tout son intérêt. La version du K s'explique, selon nous, par une tendance instinctive, et bien naturelle chez la vieille personne qui le dictait, à mettre sur le compte du terrible Szannoô, auteur de tant de méfaits, môme les crimes qu'il n'avait pas commis ; mais la version du N, manifestement empruntée à quelque document très ancien, et d'ailleurs confirmée par le vieux Kioudjikij nous semble infiniment préférable. (C'est aussi l'opinion de M. Aston, N, 33, n. 5; et cf. Chamberlain sur le K, Inlrod,, p. xxui et n. 21.)

2) Nous étudierons ces mythes explicatifs dans leur ensemble au ch. de la Synthèse mythique. Pour l'instant, il nous suffisait de choisir une légende typique, et au demeurant fort intéressante : car elle se rapporte à un phénomène qui a suscité ailleurs des récits analogues, et en même temps elle nous aidera bientôt à démontrer une vérité importante, à savoir que les divinités de la lumière etde la nourriture furent les deux principaux objets du culte chez les Japonais primitifs.

34 LE SHINNTOÏSMI:

meut, et c'est par elle qu'il (>\iste. Li' Japonais primitif est plein (le reconnuissanre pour ct*lle IxMine mère <|ni le nourrit, qui lui donne le poisson de ses eaux, le ^mImit de ses fonMs, les moissons de ses plaines, en même t^mps qu'elle le charme déjà par la beauté souriante des paysa^^es dont il est environné. Mais cette nature si vivante, aux saisons si vio* lemment distinctes, Teifraye aussi par ses asperts r.îdoutables : il marche sur un sol qui tremble, sous un ciel aux ouragans imprévus. Il est lieureux et il a peur. 11 va donc diviniser tout d*abord les grands id)jots naturels qui éblouissent son esprit, et qui, par b*urs bienfaits ou par leurs fléaux, lui apparaissent comme des protecteurs amis ou comme de terribles adversaires.

Ces objets naturels, comment les cnneoit-il? Comme des forces pareilles à lui-même. Pour cela, nul bes4»in de personnifications savantes* ou de raisonnements compliqués*. Uien de plus instinctif, de plus intuitif, de plus spontané que ce rapprochement originaire. Avant même de savoir s*il a une âme, il attribue aux objets naturels lt*s manifestations do cette àme : car il pense \iigueinfMit qn*(*\istant en lui, elles doivent exister en eux. Il leur donne ses passions, sa

1) L'erreur «les aMfM«»ii3 myllinl'i^'inv', i"!s '\\u' M.ix .MuIpt. .i éli* surtout de voir lies fictions artiticielies où il n*y iiViiit •{uo (!i*s |MTi:onintic.itions sp<.iiitanées. Mais lIiThert S|M»nci'r, <]iii criti'|iii* >i vivoinenl ••l's ihi-^rifs (V. Principes ih* sorinlo'jif^ t. 1, siirliUil ;ip|MMiriiCf 1»). i-si i.imiIi-' Iiii-!ih"iiif d.ins uae erriMir ariaiof^nie l'n irattiilmaMl i".- {••'i>MTjrii"iiMli<i:is [ir:rii!tivi-> «ju'a des rai- Suniieiiients ahstraits sur la lirstiin'e ili*s iii-»ri.<.

'J) I/orreur d'IIfrbfrl S|»eni"r a él ■ «i'al.- r rl-'-ni}. r trop loin IVxpiicatloo d'un pliénuintMie très simple. Inutile I*' fair** un li«n;^' -li-iMur p.ir !r spiritisme pour se reinlre compte d»' p<'rsoniiih al 'm? au<si inlurtiîi's *\\ii' ri':|i*s il»» Tanimisme primitif. < Kn a-imeitant mt'nif, -iil M. AjImt: K-\ ;!!••, i\\w lorstjuVui s'est mis à adorer le ciel, le soleil, ia m«»nt.ijne. le voÎiMii, N-s arltr»*s. eli\, e'esl uniquement parée <iu*i)n croyait adirer «mi eux d«'s anifUn-s m- tam'jrphosés, toujours est-il qu'on crut alors «ju.» »*es iivj'rs iilje-j'i:Mi'iit»s •'lai'*nl animés. Mais comment cette corirusi«ni île l'aFiimi'* rt Ar i'ini:i;irii' f?i-,'lle plus vraisemblable à une épo(|ue où la rt'llexion avait 'l«*jà frr.indi tju'ant»Tieurement et lorsque la naïvet»'- premièn^ était hui- .r.» sans conln-piiiils? •» {l{:li'ji'>ns 'irs peuples non civilisés, t. II, p. L*3<), note.) <>ttr simplf oi.oervation sullil. selon nous, à ruiner par la i»asc tout le système d'Herbert Spencer. Cs(, aussi li*:vuc (Thist, des Religions, t. IV, n<*4, p. 1 seq.

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raison, toute sa vie. Il les regarde comme des êtres personnels, parce qu'il ne saurait les imaginer d'autre manière; et ici encore, comme tout enfanl* ou comme tout homme primitif, il anime Tinanimé, sans le savoir, dans toute l'étendue de la nature». Celte confusion de l'animé et de rinanimé n'est d'ailleurs pas absolue; et on peut dire qu'en somme, d'une manière générale, elle réside encore plus dans le sentiment que dans l'esprit. L'homme le plus primitif, en effet, n'ignore nullement notre distinction des choses et des êtres. Comme l'enfant*, et comme l'animalluimêmes il sait fort bien reconnaître, en principe, ce qui vit et ce qui ne vit pas. Mais en même temps, par suite de son caractère impulsif et de ses connaissances limitées, il se laisse sans cesse induire à animer les choses du monde matériel. Celte conception générale, dont le sentiment est le principal ressort, se précise et s'appuie sur une intuition plus nette de l'intelligence dès qu'il s'agil d'objets doués de mouvement. C'est alors que l'homme sans culture doit nécessairement prêter aux actes étranges qui s'accomplissent sous ses yeux une cause analogue à l'énergie mystérieuse qu'il sent en lui*. Sa raison nébuleuse transporte à tous ces objets

i) Exemple : l'enfant en colère frappant le meuble contre lequel il vient de se heurter. (H. Spencer prétend à tort, Sociologie, 1, 188, que c'est parce qu'on a dû le lui enseigner. En réalité, il n'y a là qu'une réaction toute spontanée contre un objet méchant qui, sans raison apparente, a fait du mal à bébé.)

2) Voy. Sir John Lubbock, Origines de la civilisation^ ch. vi; A. Réville, Religions des peuples non civilisés^ t. II, conclusions, et pass. ; Lang, Mythes, cultes et religion, p. 52 seq. ; etc.

3) Et même en dehors de la nature proprement dite, puisque, comme nous lé verrons, il personnifie jusqu'aux objets usuels qu'il a lui-même fabriqués.

4) L'enfant qui frappe un meuble (p. 128, n. 3) n'ignore pas, en principe, que c'est un objet inanimé ; mais, sous Taction de la douleur, cette notion intellectuelle disparait devant le sentiment impulsif. — Môme conduite illogique chez l'homme inculte.

5) Voy. H. Spencer, Sociologie, t. I, pp. 181-186. Cf. Van Ende, Hist. naturelle delà croyance, 1887, l""" partie : l'Animal.

6) Induction d'autant plus normale que, comme le fait remarquer M. Jean Réville (Revue d'hist. des Religions, t. XXVIIÏ, n° 2, p. 211), nous ne raisonnons pas autrement nous-mêmes lorsque nous supposons des causes, des forces, des énergieSi un Dieu derrière les phénomènes naturels.

36 U SHI^IXTOlSME

mouvants la volonté dont il a conscience en lui-même. Le mécanisme intime df' forces «^t d'actions que lui n^vèle sans cesse une expérience confui^e de son être implique nécessairement, dans son esprit, des forces pareilles partout où il voit de pareilles actions. S*il a pu. de prime abord, prendre une cornemuse pour un animal vivant parcc^ que cet instrument lui semblait avoir des yeux\ à plus forte raison regarderat-il une montre, avec son tic-tac mystérieux, comme un être personnel qui renferme une volonté aj^issante» ; et s'il est enclin à considérer de la sorte la petite machine glacée qu'il tient dans sa main, pourquoi jugcrait-il différemment tel objet de la nature, comme le soleil, qui, k un mouvement autrement grandiose, joint une puissance prodigieuse, une chaleur intense, tous les attributs amplifiés de Tétre vivant? Ainsi, la confusion de Tanimé et de Tinanimé, issue d*ahord surtout d*un sentiment impulsif, en dépit des premières distinctions rationnelles, se renforrt* d*un élément intellectuel de plus en plus logique h mesure (|ue des phénomènes mouvants donnent davantage Tillusion de la vie. t'ette erreur initiale, née d*un rapprochement normal entre tous les êtres capables de mouvement spontané, ne pourra que se développer, s'agrandir, s'étendre enfin mw obj»»ts immobiles euxmêmes, parce que le champ de la \ision nette arrivera à s'obscurcir tout h fait sous Ténormc grossissement de Tima* gination envahissante'. Plus lard seulement, lorsque rhomme primilif se sera un |)eu ressaisi, il restituera aux objets inertes, on à la plupart (KiMitre eux, leur véritable nature; mais il n'en continuera pas moins. pi*iidanl des siècles,

1) Voy. A. I{»'*vill»', "/>. ri7., I, p. 04.

2) Voy. n. S|»pricor, np, ri7., I, p. 1x7.

3) Ce rûle de l'imagination a •'•te trop onhVw par U. Sp'Micer. Coruîn-' le fait observer M. All)»'rl Kévillo : -i L'iuleliijjenct» hii:naine. l'ii rais«in nit*nit» du cercle beaucoup plus vasto «ju't'lle emhrassi' vi à caus»' de sqm ini:ii:inalion beaucoup plus vive, peut se tromper là où l'mleliikrenr.' animale To<\e à l'abri de Terreur. 11 y a des infail!il)ilités qui ne sont qll^* ■!»•? iinppr^eii.)n<. Un paysan qui ne sait ni dessiner ni peindre est ini\ap:4l»!e par c^da mt-me de commettre des fautes de perspective. » Jidigions '/es peuples non civilisas, t. II, p. 236, note.)

LC SmNNTOÏSME 37

à voir briller comme un reflet de son âme dans les objets doués de mouvement. C'est ainsi qu'au moment où ils nous apparaissent dans l'histoire, les Japonais se souvenaient encore de l'époque lointaine « où les rochers, les arbres et les herbes parlaient^ » ; et ils croyaient toujours à la vie personnelle du soleil ou de la lune, de la mer mugissante ou des torrents rapides, du feu qui dévore les villages ou du vent qui couche les moissons'.

1) R. VIII, 194 : « Par l'auguste et céleste conseil des dieux, les rochers, les arbres et la moindre feuille des hert>es qui jusqu'alors avaient parlé, furent réduits au silence. » R. X, 60 : « Les divins ancêtres... firent taire les rochers, et les troncs des arbres, et les moindres feuilles des herbes qui autrefois avaient parlé. » R. XII : u Ils daignèrent divinement balayer, balayer, et ils daignèrent divinement adoucir, adoucir les dieux qui étaient turbulents, et ils réduisirent au silence les rochers, les arbres, et la moindre feuille des herbes qui jusqu'alors avaient parlé. » Etc. . . Ces textes font allusion à la grande délibération dans laquelle les dieux célestes décident de conquérir l'archipel, pour y fonder le règne du premier empereur. Leur dessein se heurte à une difficulté imprévue : car « dans ce pays, il y avait de nombreuses divinités qui brillaient d'un éclat pareil à celui des lucioles, et de mauvaises divinités qui bourdonnaient comme des mouches, et il y avait aussi des arbres et des herbes, qui tous pouvaient parler. » (N., I, 64.) Mais deux envoyés célestes arrivent cependant à pacifier la contrée : « et à la fin, les deux dieux mirent à mort les mauvaises divinités et les tribus des herbes, des arbres et des rochers. » (N., 1, 69. — Cf., pour l'ensemble du récit, K., p. 93-110.) Â travers cette légende transparente, on distingue clairement l'invasion du peuple conquérant et sa lutte contre les chefs indigènes. Mais les rochers, les arbres et les herbes doivent-ils être pour cela assimilés, comme fait M. Florenz, aux « aborigènes du Japon qui vivaient dans les forêts et les montagnes, c'est-à-dire aux Aïnous? » (T. XXVIl, part. î, p. 70.) Ou bien ne serait-il pas plus naturel d'admettre que nos textes rappellent tout simplement une dévastation et un écrasement complets, à la manière d'Attila et de son cheval tueur des moindres brins d'herbe? En tout cas, la première interprétation elle-même, qui implique une confusion entre des noms de tribus et des objets naturels, ne peut se concevoir que si l'on suppose une vieille croyance accordant à ces objets le don de la parole : autrement, le mythe n'eût pu se constituer. Une telle croyance se comprend fort bien, en dehors môme du fait d'animation générale des choses, si l'on songe que l'écho des rochers et des bois put lui donner naissance de la façon la plus naturelle. Au demeurant, cette tradition ne semblait pas absurde, et dans un récit qu'il place en l'an 555, l'auteur du N attribue à un ministre lettré de graves considérations sur a la période où le ciel et la terre furent séparés, et où les arbres et les herbes avaient le don de la parole. » (N., II, 77.) Le terrain shinntoïste était prêt à recevoir les superstitions chinoises de même nature. (Les Takou-djou, animaux capables de parler, etc. Voy. par ex. Murray, HandbooL..y 2*édil., p. 445).

2)Vo7. notre ch. sur \e Monde des dietix.

38 LI SHr?l?(TO!SMB

Cette conception devait conduire les Japonais primilirs à diviniser, dans la nature physique, tout ce qui pouvait leur rappeler la nature humain<'. Toutes les choses qu'anime un mouvement mystérieux, tctus l(»s phénomènes qui semblent avoir uni» intention birnveillanlt* ou hostile, t(»us les Atres vivants qui paraissent dominer Thomme par leur force, leur adresse ou Tacuité de h^urs instincts, bref, tous les objets notables du monde de la matière, du monde végétal, du monde animal, devaient t^tre élevés au rang de kamis. Nous retrouverons en effet dans cette caté^zorie supérieure toutes les divinités familières des religions primitives*, tout ce que M. Albert Kéville a distingué sou« les noms de grand naturisme et de petit naturisme', c'est-à-dire, d'une part, des dieux majeurs romnie la lune et le soleil, qui éclairent rhomme, ou comme le. vent et la foudre, qui Teffrayent, et d*autre part, des dieux mineurs comme la fiierre qui lui donne le feu, comme l'arbre qui le nourrit, ou comme l'animal, son frère aiiié, ce muet qui semble dire tant de choses. On peut remarquer d'ailleurs, en parcourant la série des anciens lext»^s, que cette lendanci' s'atténue peu à peu, au cours des temps, surtout pour le |»etit naturisme. Au début, c'était Tapothéose générale ; {)uis, tout «mi rttiiservant les dieux du grand naturisme, qui correspondent à des objets normaux, les Japonais ne s'émerveillent plus jîuère, dans l'ordre du petit naturisme, que des objets étranges, parliruliers. anormaux' :

1) Cf. IVnumération de Hirata. (P. 20, n. 1.)

2) Op. W(., l. II, p. 222 seq.

3^ Par t'xernpl", il n'est question du di.Mi .i»* !a Lune •]\w dans 1»» premier volume du N. (I, lS-20. 28, :{2, 391 ;, il e?t quefiun d.» :a di-fs?.' du Soleil dans le premier vohnnf» surtout, m.iis aussi din-: |o .ii»;ix..-:n«» I. i<, 2«», 2S, :f.\ 33, 4t-49, 73, 115, 15t, ITti, :W2 ; II, «.»ô. l*»:. ;^o: ; ,.i i, nVst .^ut^stioti des comètes que dans le denxitMne vnluine (II. |rV>. h'>7. l'V.i, ,^33, :C)1, 3(.U. 'MM,) De mftme, prenons les animaux: dan> h' prein.er v«> uun». divimsiiion k,vn»»rale des animaux ordma.res (par i*x.. pour > s«'rpt"'U, I. t5*<, 2'»^, 2'.»^^ 3S7 ; etc.); dans le seconil voiuine, tnute Tattt'nt 'in sf porte ::ur <!i'S uinniaiix rares, qui constituent alors des pn'^sajes rav»>r,ih «'s. ro:iitne 1»»? annnaiix roup-s JI, 337, 3i7, 351, 302, 357, i07, lOi) , ou c«»:u;i.- les jinimaux liUnC'î (un s»*Ui cas vers Jafindu vol. I, p. 29.^ mais dans le vol. Il, pp. 124, 174, 23(5, 237 . 239, 252,

LE SHlNNT0ÎS3ffB 39

e*est Téclosion lenle du fétichisme*. Mais ce développement lui-même prouve assez, contre Herbert Spencer*, que Thomme a commencé par diviniser les choses les plus ordinaires, et que c'est seulement plus tard^ lorsque cet instinct d'animation s'est affaibli, qu'il n'a plus prêté attention qu'aux choses extraordinaires, aux phénomènes bizarres dont l'aspect insolite étonnait encore sa raison.

Cette évolution apparaît plus nettement lorsqu'on recherche quels ont dû être les premiers dieux adorés. Problème universel, qu'on s'est posé pour toutes les religions, et dont l'observation de l'enfant comme celle de l'homme primitif laissaient prévoir la solution, mais que nos documents japonais vont justement éclairer d'une plus vive lumière. — « Si nous pensons, dit M. Albert Réville*, aux deux besoins fondamentaux de la vie physique, se nourrir et voir clair, nous n'abuserons pas de la conjecture en admettant que l'arbre nourricier et les phénomènes lumineux ont dû, les premiers, faire à l'homme encore dans la plus complète ignorance l'effet de dominer absolument sa vie... N'est-ce pas le double objet qui absorbe en tout premier lieu l'attention naissante de l'enfant? Le sein nourricier et le resplendissement lumineux ne sont-ils pas ses premières attractions puissantes? Ainsi s'expliquerait ce vieux culte des arbres et cette prépondérance des dieux de lumière que nous avons pu constater partout, au sein des tribus les moins développées comme chez les autres* ». — Cette hypothèse se trouve con-

286, 322, 326, 352» 394, 410, 416); et le fétichisme apparaît enfin dans le culte d'une espèce de chenille que des sorciers industrieux imposent pour un temps à l'adoralion du peuple. (Il, 188 seq.)

\) Nous verrons en effet que le fétichisme (sabre de Yamato-daké, pierre de Djinngho, etc.) constitue un développement postérieur.

2) Op, cit., appendice B.

3) Op. cit., t. 11, p. 225.

4) L'admiration de Tenfant pour les choses brillantes est bien connue. (Jolie notation de ce sentiment dans La petite sœur de Trotta par André Lichtenberger, p. 6i et suiv.). Quant au culte des arbres, voici une observation précieuse, que je trouve par fortune dans une lettre de ma femme à ma mère; elle lui racontait les ébats de nos enfants à la campagne : « Nous avons fait la

40 ue sHuvTroYsiiK

firmée, de la manière la plus précise, par INHude do shinnloïsmc primitif*. En effet, si on analyse les mythes indigènes, on peut constater qu'après une série de divinités créatrices qui doivent être mises à part comme étant d'invention postérieure', les premiers grands kamis qui apparaissent, dans Tordre chronologique du rrcit, sont le Soleil et la Lune", puis la déesse de la iNourrilurc*. Il est vrai qui» d'autres kamis« Tort nombreux, naiss^Mil à peu près en même temps; mais, à peine venus sur la scène, ils s'effacent bientôt sans avoir joué aucun r<Me. Il est vrai encore qu*un grand kami, le dieu de l'Océan, est engendré tout de suite après le Soleil et la Lune ; mais c'est un dieu méchant, ennemi du Soleil qui seul finira par resplendir sur tout Tensemble des mythes*. Quant à la dé(*ss(; dit la Nourriture, née peut-être avant le Soleil et la Lune*, mais restée d'abord dans l'ombre, elle se mêle peu après aux mythes solaires où elle se revêt d'un éclat nouveau. C'est à elle que \a la première pensée

récolte des prunes... Marie expliquait u sa tinte Lu'-i** que tel arbre était à Thérèse, tel autre à Miclieliiie, et l'I.e lui pri*s»'nl»» l-* sn^n en disant : « 11 etl tn>Sf;entil,il m'a donn>* des prunes ; alors j** l'.ii reiiieri\ •. et ji* lui ai donné des fleurs. »» Kl en elTet, elle av;iil truuve une petiii» î,»nte d;iiis lVr.in*e de Parbre, et y avait inséré deux jolies lleurs. »» '.'/est l'uri^'ine i!u culte »les arbres, prisa sur le vif, et avec sa vraie raison primitive. i<;f. I.i tr:iiiti')n slrnntuiste qui considère l'anctMre des arbres, Kouk lUimiclii-nuK i:ni. ODinnie issu de la déesse de la Nourriture par un phénomène df scissiparitf. Vny. y us bas, p. 1 H, n. 1.)

1) M. A. Héville refçrett.iit en elTel de ne pouvoir ii»inner C'-lie opinion que comme une simple coiijfcture, f.iute de 'l'icuiiieiils [lour i'.i{)puyer. (Ibi'L, II, p. 22â.) M;iis ce qui. av.iii d-vine pari* seul rasoinfinent, les 'ait'; relatifs aa Sliinntô vont l'établir.

2) Voy. notre ch. sur la Synthr'i'' tn*/t'ii fto' \ oi «»^ T »i»in:..m île Sir Krnest Satow (T., VII, part. II, p. 127;, qui p».Mise que le S-!eil fut le premier objet de la nature déide.

3) K., 42 seq. N., I, IS se<|. — Pour les détails, cf. le M-wie /•'.< dieux.

4) K., 50 seq. N., I, 32 seq. — Cf. 1«» Mori'i' 'tes iiieu.r.

5} Remarquons d'ailleurs que si le dieu de l'Océan, qui s'imposait à l'ima^i* nation d'un peuple insulaire, apparaît surtout dans nos mythes comme le maître des tempêtes, il put être adore aussi, à l'origine, comme le dieu nourricier d*une nation de péoîheurs. (Voy. N.. l, 5S. où la dernière vari;inte sur Szannoô, empruntée à quelque ancien document, le représente justement comme une divinité nourricière.)

6) Cest ce qui semble résulter de K, 22. (Cf. aussi N., 1, 22.)

LE SHINNTOÎSBfE 4i

de la déesse du Soleil, à peine chargée du gouvernement des cieux ^; c'est elle qui es( luée par le dieu de la Lune, qui désormais ne pourra plus briller en même temps que sa sœur indignée'; et quand, du cadavre de la déesse, surgissent les cinq céréales', c'est encore la déesse du Soleil qui, pleine de joie, s'écrie : « Voici les choses qui donneront à la race des hommes visibles * la nourriture et la vie ! » C'est ainsi qu'entre toutes les puissances bienfaisantes, le Soleil, la Lune et la déesse de la Nourriture se montrent à nous sur le même rang, étroitement unis dans un mythe étrange ; et si, de l'histoire abstraite des dieux, nous passons à la pratique du culte, ce rapprochement devient encore plus tangible. Allez aux temples d'Icé^ c'est-à dire au cœur même de l'ancienne religion japonaise : qu'y adore-t-on? La déesse du Soleil et la déesse de la Nourriture. A l'un des deux grands templesS le Ghékou*, c'est la déesse de la Nourriture qui reçoit tous les honneurs; les autres divinités qu'on y vénère aussi, à savoir le petit- fils même de la déesse du Soleil, premier ancêtre des empereurs \ et les deux compagnons divins qui l'assistèrent lorsqu'il descendit du ciel*, ne sont l'objet que d'un culte accessoire*. A l'autre temple, le Naïkou**, c'est la déesse du Soleil qui rayonne; et auprès d'elle, le dieu au bras puissant qui la fit sortir de sa caverne*', puis la mère vénérable du père des empereurs", ne sont encore que des

2) Voy. p. 33.

3) K., 59-60, N., I, 32-33. Nous reviendrons sur ce mythe.

4) Par opposition aux dieux invisibles. — N., I, 33.

5) Les Japonais les appellent Riyô-cUtà'djinn'ghoUt c'est-à-dire « les deux grands palais divins. » ~ Sur ces temples d'Icé, voy. Satow, dans T., II, 101 seq.

6) M. à m. : le « Palais extérieur. »

7) Ninighi-no-mikoto.

8) Amé-no-Koyané-no-mikolo et Fouto-dama-no-mikoto.

9) Voy. Murray, Han'ibook,,,^ p. 175.

10) Le « Palais intérieur. »

11) Tadjikarawo-no-Kami.

12) Yorodzou-hata-toyo-akitsou-hinié.

LX «HPrvT.'lSiCt

divinités Herori'iair»'^*. Kntin. pn%irnnnanl ce^ sanctuaires prinripaux. ii^< l4>mpl»>< lit's ili*'ux «lu Vent, du SoK de la Purification' n'apparai$<»*nt à Irur tour que romme des édific^^s inférieurs, ii »'»t iImmo i'*'rtain quf . dan$ TespHl des fidèl*-i comme J.in* h*< rriii.^ .it* It l»»j.nJe. les liJTinitésde la lumi^T*' fl •!•• I.i ri^nirritur»* -ont denu'urfe'* ce qu'elles fun-nt k rori^'iri»* : l**- \tUi^ ;:r.iii 1^ kdmi< des Japonais. C'est quf? r*' peijplf .lim.tit '-»*^ plu- \i»Mll«*> Inidilions, et qu'il n*oijhlia yiiïUHi^, ni If» .i^trt's u'I'wifux qui I a\aieut $auxé des an(iqu*'> lernMir? norlnrnfs . ni la T'Trf nourricière sur le sein d»* laqu«*ll(*il si'tail rf|M»>i'' nn\ anrir'n^ jnurs*.

La suite rle< iintlu's i!i»ij< montra iraiiirurs que, de ces deux ^^nunls l»i«*rirait»Mirs |'h\>ii|iit'<. re lut le kami le plus po/'ti(|Uf. ri'liii «lu SnItMl. «]iii Ifinpiirla dans l*-s préoccupa* tion> i-i*lii:i<'ii*^*> Mir ri'lui df l.i Ntuin itiirt*. It- plus matériel. Non-* vo\onsrfi rllt I. dans iin> >ifu\ ri-rii^, la iléesse nourririen? s'é\an».iiir fnft >il*'. lamlis <|u.* la déesse solaire ne cc.'nsc fil» flnniiiKT h»ii|i' riiistMirc dt*s «lifiix. On peut constater aus>i qu'cnlrr les |ilién<>niént-- Inniini'iix. c'est le So* leil MMjj qui ^Mnl<; sa trinii «• divine, tandis ijU'* la Lune, qui Tavail penl-étre prérédé d.ms l'adoration «Ifs hommes tremblants >ou> les menares de la nuit, linit |iar nVveiller plus

ly Ou A •]',ri'). - - i'.\. Miirrny, Hiu i^*">k..,, p IT'V — L- c.iri*iiT»» acc<>ssoir« rl«fM ni'hiu't ♦•st mrir<i'i»* p«ir il*'^ l»!!:!!! î::."i 'i-^ »: is : ■'•■•' 'l.»»ijx sei>^n«)iirei r«';'nvi''.l H»'K oITr/iii'lr* muins al-nn ! i'.î"S -i-it» ♦•^ ww. l- s |tr.n.:j».i!»'S (\oy. T.,

Il, \\\)\ l'Mnir'i:r-f»'îi''h»* «im nunti'-rjl N'ur 'i:f; i »•!,»■■! .|{(»' inoi:js précieuse-

\\\f\\ii\\ il. l'^O); »ti-. Ivi r»\an'*M'', p..ur !".'t l.r.i'..---; •:ii;ir»':iit» iluiit sont I*obJ6t li'M <i»'iix ^T.ifi'li's «li'i»-is»-s, viiv. Hir-'ili, T'fn \- I i^"Uki T. III, ."^pf»., p. 72.)

iîj Kii/»' fi'» Miy;i . r»Hii«lii li-i Miyi; Tak i n- Mi. t jî'* l^-' a Iboukidori'iiiHlii.y 'if. Mijrny, //'in /'»'•'//...., p. iTTi.

!J, K.i •' '■:il;iriii!i' •!#• n'.ivur pm'il «!•• sm..-iI h. r .u::!. .îisi»Til it»s vieuz .liiporifiiK.

4; lii'li'pHiM'' •lr-> rii/iiili-nnil, j»«iijr l:t •!'•*><•■ li»* I:i .N«»îir:iliiri», «jiit^ nos mytlH'K lin .itir hij«Mii, ri<i;. M>itli'iiiiMii lo li e -l.tit •.!' .'.ilimniiati'in proprement «lil«» 'Vf^'rliiix, ^'iliifT, p'iis-"'Ti,, m lis aiiS"^! *^*''ix '!»• ."ii.ibilitii'n l'I «lu v^teiiHMil, «•'•■hl a-diri' ih'S i'Ii-im"* ijhi «*i>ri«»'»pM!j.if:,t aux Ir'»;? !i''>«»ris l''S j»liis pri-

tnitilh . qu'uiir •!»'. |•lli^ viv;l.'>. iMiituin-'s r'..!i.;si.i I .1 i .i'I r iiMMjii'Mii rentrait

«l.iriî. un»* riinjM'Il»' «l^'rrM'ijri- V'iy. T. 111. -.'i'-» V- "'' *• '"^ 'juViiliri s-iii rituel (h. III; «"l rxlii'iriiMii'iil iiînM.-n. AiiN» ,tf «!•• .M it'»ori ; t»i .1'. '|\ VU, [«iirl. IV, p. i*L'.) Tout rniiniurt •luiii* a rtaluir rdiili<}uili'' de ce ciil»^.

LE SHIIWTOÏSME 43

qu'une simple admiration esthétique^ et tandis qu'enfin les étoiles, si pâles devant la lune japonaise, semblent reculer, honteuses, à Textrême fond du ciel. En même temps, le dieu méchant, le terrible maître de TOcéan troublé, se voit banni aux royaumes souterrains et va gouverner la terre des ombres*. Mais la divinisation des choses physiques n'en contintie pas moins à s'opérer, élargissant toujours son action, embrassant tous les phénomènes en des généralisations de w plus en plus vastes' et absorbant enfin la nature entière depuis la matière brute jusqu'à l'homme, en attendant que les dieux ne soient plus guère conçus qu'à l'image de l'homme lui-même, c'est-à-dire comme des humains d'une grandeur et d'une puissance prodigieuses^ mais pareils en tous points au prototype terrestre d'après lequel ils ont été façonnés.

Tout ce mouvement naturiste avait pour point de départ une assimilation instinctive entre la constitution de l'homme et celle des choses ou des êtres inférieurs. L'homme, qui sentait en lui une personnalité, voyait partout des personnes. Mais, au commencement, il ne pouvait avoir qu'une idée très vague de ces personnes, parce qu'il n'avait qu'une notion confuse de sa propre personnalité. Peu à peu cependant, il vit plus clair en lui-même, il constata en lui un certain dualisme, et croyant observer qu'il possédait une âmé indépendante de son corps, il la transporta aussitôt au reste de la nature. D'où un second mouvement, le mouvement animiste*,

1) Pour ceUe évolution, voy. notre ch. sur le Monde des dieux, et cf* A. Réville, op dt., t. Il, p. 226 et 232.

2)K.,59, 71 seq.

3) Voy. le Monde des dieux,

4) Nous prenons ce mot, non dans le sens un peu vague que lui attribuent certains mythologues, comme M. Lang (op. cit,, p. 50), mais dans le sens plus précis que lui a donné M. A. Réville (op. cit., t. Il, p. 230). Bref, nous entendons par naturisme la personnification du monde visible ; par animisme, la personnification d'un monde invisible. Entre ces deux mondes, la transition peut être établie par le phénomène du vent, qui se rattache sans doute au naturisme, mais qui en même temps, comme le fait remarquer très justement M. Victor Henry (La Mtvjie dans l'Inde antique, 190 i, p. 247, 261), à dû « suggérer le concept de l'invisible », et préparer ainsi la croyance aux esprits immatériels de Tanimisme proprement dit.

li LK SRimiTOlSMI

que nous devons esquisser maintenant pour bien comprendre le côté correspondant du vieux Shinnlô.

Le premier germe de cetto nouvelle évolution doit être cherché dans la conscience même de Thomme*. A Torigine, évidemment, il se contonii> d*apir comme une simple brute, sans songer à s*analysrr, et il ne suppose pas qu*il puisse y avoir un corps et une Ame distincts dans son (tre. .Mais bientôt, dès que son esprit s*éveilk\ il est amené à constater en lui une ou plusieurs lorces my$t<'^rieuses. Il me semble môme probable qu*au début, les facultés de sentiment, de pensée, de mémoire, de volonté qu'il éprouve peu à peu doivent lui apparaître vaguement comme autant d^énergies diverses, et qu*avant d'arriver à voir dans son moi un principe d'activité uni(|ue, il doit s*ima*;iner d'une manière confuse que plusieurs âmes coexistent et s'agitent en lui. La crovance des vieux shinntoïstes h Texistence d'Ames multiples chez l'homme' viendrait à l'appui de cette hypothèse, qui peut paraître la plus conforme aux tendances concrètes d'un esprit non cultivé. Dans tous les ras, il semble bien que la perception obscure d'une énergie spirituelle soit un fait de conscience' jusque chez Thomme primitif, et que, de même qu'il entend battre son cœur, il sente palpiter en lui d'invisibles forces vivantes. .Mais cotte conception d*une Ame distincte du corps va encore se préciser dîivantajre, par suite do certaines expériences, souvent décrites", qui feront croire à l'homme primitif que cette Ame est libre et indépendante au point de pouvoir se séparer du corps lui-même. L*homme inculte a un rêve, et à son réveil, il s'imagine revenir d*une chasse merveilleuse ou d'un lointain voyage : on lui affirme

1) Et non pas, comint» If pense HerbiTt Spencer (Sy»:i"/'^it\ t. I, p. IVU seq.,) dans des raisonnements sur les rêves on autres phenonunes analu^^ues. Selon nous, ces plu'noui*nes ne font que développer une notion d<>jà existante, en facilitant la conception d'une ùme indépendante et séparable du corps (Voy. plus bas.)

2) Voy. p. 141, n. 1.

3) Voy. Tylor, Civilisation primi7tre, pass. ; Lubbock, Oriyines tie la avilisalioUf p. 214 seq.; H. Spencer, Sociologie, t. I, pass.; etc..

qu'il a passé la nuit dans sa hutte; il s'étonne un peu et oublie le fait. Mais d'autres rêves surviennent», d'une netteté complète, et qui lui laissent toujours le souvenir très précis d'avoir vagabondé au dehors. N'arrivera-t-il pas finalement à croire qu'il doit se dédoubler la nuit, et qu'un autre lui-même, qui se rappelle fort bien ses actes^ peut errer au loin tandis que son corps visible repose immobile sur son lit'? Et si, chez le voisin, il se produit un fait de léthargie ', ou, mieux encore, de somnambulisme ^ ne sera-t-il pas confirmé dans cette idée qu'un double de l'homme peut rester longtemps absent de son corps, et qu'on peut même parfois le rencontrer dans ses promenades nocturnes? D'autres fois, brusquement, un individu tombe en syncope, ou est frappé d'apoplexie : il est a inanimé », il a « perdu ses esprits »; mais on l'appelle, on le secoue, et finalement il « revient à lui ». Toutes ces expressions que nous employons pour dési-

1) En effet, l'inlerprétaiion d*uQ rêve, telle que la suppose Herbert Spencer {op. cU'f p. 193 seq.), ne nous semble guère suffisante pour établir la croyance aa double voyageur. Il faut y ajouter la répétition des mêmes rêves, fait bien observé aujourd'hui, et qui tend à donner Tillusion puissante d'une double personnalité. <c Les rêves se tiennent : on voit dans l'un ce qui a été déjà vu dans un rêve antérieur. En cherchant à se les rappeler, en les racontant, on contribue à fortiGer ce lien : il en résulte une deuxième personnalité qui apporte toujours quelque trouble, en temps de veille, à la personnalité principale. » (C. Pages, Vhygiéney 1903, p. 417.)

2) Croyance d'autant plus naturelle chez Thomme primitif que, pour lui, des phénomènes comme les ombres, les réflexions, les échos, en faisant supposer des formes d'existence invisibles ou insaisissables, fortifient la notion que tout être peut passer de son état normal à un état mystérieux et se dédoubler en plusieurs apparences distinctes. (Voy. H. Spencer, op. dt., p. 174 seq., 195, 204.)

3) Remarquons à ce propos que l'étrange u maladie du sommeil », sur laquelle M. Raphaël Blanchard a rappelé, en 1903, l'attention de notre Académie de médecine, se rencontre précisément au continent noir, terre classique de l'animisme. (Voy. A. Bordier, Géographie médicaley p. 470 seq.)

4) Le somnambulisme ne peut qu'augmenter la confusion produite par les rêves, en montrant au dehors l'homme qu'on supposait couché dans son lit. On pourrait constater, il est vrai, qu'il n'est pas aux deux endroits tout ensemble ; mais l'homme inculte n'y regarde pas de si près. Cf. la croyance aux revenants, qu'on s'imagine ^ôtus, ce qui impliquerait des revenants d'habits : nui ne songe à aller voir si les costumes du mort ne sont pas restés dans sa i;arde-robe.

46 LE SIIIX.MUÎSMK

gner ios phases d*un UA accident sont pour nous des mots à peu près vides : pour Thomme primitif, ce sont des idées qui correspondent à des plit'^nomênes réels>. Cette croyance au double humain ne peut que se fortitier par le spectacle de certains /*tats enron* plus frappants, comme ceux qu*en* gendre rhystérie, avee ses formes multiples et ses accidents étranges, depuis Taura initiale jusqu'à la catalepsie, depuis les troubles nerveux les plus l<'*}{ers jusqn*aux attaques les plus eiTrayantes': et lorsqu'on si* rappelle que cette maladie a souvent pour résultat de créer en quelque sorte une seconde conscience ', ne devine-t-on pas Tintluence qu*ont dû avoir des phénomènes de ce ^(*nre sur Tesprit de ceux qui les observaient ? t Ml en peut dire autant, enfin» des diverses formes de Thypnose, où le dédoublement de la personnalité se montre encore sous les asperts les plus mystérieux*. Il est vrai que ce sont là des cas rares: mais il suffisait qu'ils appa-

1) On peut retrouver la tract» de ocU** idrt*. aujourd'hui mi^me, dans certaines provinces du Japon rest/es primitives tnalLTê li* hoij.Mhi5me(1les Oki, Idzoumo). Lorsfju'un homme s'«'>vanouit ou toml»e dans uri état d'insensihi.ite quelconque, ceux qui l'entourt'nt l'appellfnl à frr.inils «ris p:âr i«on nom ; rependant son ime est partit^ dans la direction d'un lemplf lointain : si elle tient à la vie, elle répond aux voies amies, et le corps se rinime : sinon. i»lle entre au temple et ne revient plus. (Cf. l'idée polynésienne : A. Hi*vdle, op. rit.^ t. Il, p. 113) Remarquons enfln (]ue, dans le langa^'* actuel, pour (>arler simplement d'une personne tr^s aftligfe, on emploie l'expre-sinn a fiirnns/fii m>> mi ni soiradzou «• (une àme qui n'est plus unit' à son corps .

2) L'hystérie était hien ntnnue dt-s aiM wns Japonais, <]ni la traitaient par le massage. (Voy. \V. N. Whitney, Stitrs en tfn /nW r// '/ m^'Ucal protjress in Japon . dans T, vol. Xll. part. IV, p. .'d!./ — (1. in? tâtons nue dans T hystérie convulsive, faible ou forte, rattai|cie est jïn-ef.N'i' d'un avertissement consislaDi surtout en une sensation île houlf reinuntanle ; .'i reiiiarounns. d autre part, que les shinntoistes. aujourd'hui nvnie, eonsilèieni l'âme ci^mme une lM)ule de feu qui s'échappe du corps de i'homme, un peu avant la nH»rl. Cette dt-mière conception n'aurait-ellr pas eu son oripin»* dans Toh^crvation du phénomène précédent? On serait tenté de le croire. lorS'iu'«»!i rellérl.it à l'nnp'»rtance tles accidents nerveux dans l'antique divination Japonaise, et a riiitluen-M> que ces pratiques religieuses durent exercer sur la formation des croyani-es relatives à l'âme.

3) Voy. Pierre Janet, Rtnt mental '/rs A/;>/t'ri'/Me>, pass. — Cf. aussi les récentes études du Df Sollier (Soeiélede psycîiolfjrie. |1»(»; sur l'auLoscopie, phénomène hystérique que nous allons justeinenl retrouver ilans le vieux Shinntô. (Voy. la légende d'Oh-Kouni-noushi, p. lit, n. 1.)

4) Voy. Percival Lo well, Esoteric Shinnlô, dans T. , vol. XXI et vol. XXII, part. I.

LE SHLNNTOÏSME 47

Fussent une seule fois pour appuyer Tinterprélation des cas normaux, comme le rêve, et pour fixer ainsi d'une manière définitive les croyances en voie de formation; et de fait, nous verrons* que dès ses plus lointaines origines, le Shinntô nous présente, avec la notion du double humain, toute Téchelle des phénomènes précurseurs que nous venons d'esquisser, depuis le songe troublant jusqu'à l'extase sacrée. Chose d'autant plus normale que la conception de la pluralité des âmes chez un seul homme, en facilitant l'absence de Tune d'entre elles, devait faire regarder le dédoublement de l'être comme un événement presque naturel".

1) Au chap. de la Divination. — Remarquons dès maintenant, que par ce caractère d'excitation pathologique, la divination japonaise est moins une divinatio proprement dite, une révélation divine comme Tentendaient les Romains, qu'une sorte de mantique enthousiaste comme celle des Grecs. (Cf. Bouché-Leciercq, Hist. de la Divination dans rantiquité, pass., notamcftent t. IV, ch. de la divination italique.) Dans l'antique Shinntô, les dieux euxmêmes, pour acquérir cette faculté surnaturelle de connaître, sont obligés de recourir aux procédés divinatoires qu'emploient les humains. (Voy. notre ch. de la Nature des dieux.)

2) L'idée de pluralité des âmes se trouve en germe chez d'autres peuples, comme les Fidjiens, qui croient avoir deux esprits : leur ombre et leur image réfléchie (William, Fiji and the Pijians, vol. I, p. 241) ; ou comme les Groënlandais, qui en distinguent deux aussi : Tombre et le souffle (H. Spencer, op, €it,j p. 247). Mais au Japon, celte conception a pris un tout autre développement. — ^ Pour en montrer l'état actuel, il nous suffira de renvoyer à un curieux dialogue entre un Européen et son vieux jardinier indigène (Lafcadio Hearn, Glimpsesof unfamiliar Japan, vol. 11, p. 626 seq.). Le jardinier, gourmandant son apprenti qui a fait quelque sottise, lui reproche de se comporter comme une créature qui n'aurait qu'une âme unique, u Mais vous-même, combien d'âmes pensez-vous avoir? » lui demande l'Occidental étonné. « Je n*en ai que quatre», répond-il avec une conviction modeste. « Y a-t-il donc des hommes qui en aient plus que vous? » « Assurément : certains en ont cinq, d'autres six, ou sept, ou huit ; mais les dieux ne permettraient pas qu'un seul individu eût plus de neuf âmes. » Et un peu plus loin, le vieillard ajoute que ces âmes, unies d'ordinaire, peuvent quelquefois se séparer, auquel cas le malheureux qui en a perdu une devient fou. — La conversation notée par M. Lafcadio Hearn contient un certain mélange de détails chinois (voy. ibid,, p. 630, 631); mais le principe même de la pluralité des âmes est une idée bien shinntoiste. C'est ainsi que le théologien Hirata, voulant restaurer la pure doctrine primitive, conseille à ses disciples d'adorer les trois âmes du dieu Oh- Kouni-noushi , à savoir son ara-mi-tama (le rude esprit, qui châtie), son nighi-mi^tama (Le doux esprit, qui pardonne) et son saki-mi-tama (l'esprit bien-

48 LE ftlIt.NMTOiSME

Losprit (io rhomme pouvant ainsi sortir de son corps, el les objets physiques étant ron(;us romm«> renfermant un esprit pareil à celui de Thomme. il s ensuit que les Ames des choses doivent pouvoir, comme li*s Ames humaines, s'échapper de leur envrloppo matérielle pour aller courir au

feillanl, qui l^nil.) Kl llirata afiiniie «^ue Ttinniinp aussi (Missi''le, comme les dieux, unt* Ami* Houce et uii«* Aim* rij«le. *\ni, sous rempire il*unf passion violente. |mmiI s<* Si'pariT de son c**r\*s pour a^ir «i^sormais d'une manière indépendante, l'.ir exemple, une retnme abnn'lunnee pput envuyer une de ses Âmes au dehors pour punir l'inrnlèle, qui en ce cas n** peut manquer de mourir; ou bien iiithne, une Ame «le la victime (Mut,<î sm insu, se détacher en empruntant sa forme visible el aller appiraiir** aux vt'ux liu trompeur, de s«trte qu'ainsi une dest Ames pc montrt* au luin s.ins «pie l'ime restée :iu repos s'en doute, (rama* daS"Uki \ T, III, np!>., p. 7H. <U\ pourr.iit rr<>irf que ce sont là, tantôt des dofcnii'S abstraits r»iidès sur ipifiiiue .malyve des facu tes de l'Ame, tantôt des superstitions ass*'Z ^l'i^>rltt•^ : mai.» i. ir<-n i*sl rien, cl !i>s plu< vieux documents nous de\i)ili*nt IfS rii'-mi'> crnyaiiiN's, avfc la luéine nniteli*. Je nVn veux pour preuv»' que l'anliqui* li'pMnb' mj le dieu < )ti kuuin-iioushi, se promenant le jong du riviifci', voit venir a lui un autre di>«u dont le r.iyonnenient illumine la mer; il ne reconiiiilt pas rel iHre inybti'Tieux, qui l'i'prnil.inl n'est autre ifu'un de set doubles, et il lui demande son nom : a i|uni l'espnl réfMind : •• Je suis ton aaki-tamn. " Kl à ^a re<pi>ie, n||.knuni-n<>usiii lui ror..*'truil, sur le mont Mimom, un temple ou il rep'»>era desurîuiiis (N.. I, r»t. Cf. K., ><•<). Pareillement, a[»rës 'pje les diiMix Take-iniki-d/.oiitoli' el l'Hil'oMU-i.Mush: ont achevé la conquête du pays <)ue «loit ^'ouvernrr le futnr empereur, i.« abandi.innent i HitatiMii leurs dunblps, dans des ienif>.i'S ijuMs e èveni i c*{ eîTet. (Cf. Hirata, Tama'da.snuki, T, 111, app., p. 76.; *.hi roin;iiil ib-s l'>r> qu'une Ame d'un dieu puisse devenir un dieu nouveau; et par exenifile, b-s oommentaieurs japonais trouveront tout naturel d'allirmer que les divinités Kainou-naho-lu el Oh-nahobi, sif^'nalêes dans nos rituels comme !••> LTindes rurriM-îilcs des erreurs humaines (voy. W, VIII, p. l'.»i>, ne >onl que les 'ieux noiip iluii seul dieu, Iboukido-nonslii, b'fpit'i n'est jui-mèmi' ipte Viim^ini-titm'i -h' la lii-esse de la Niiurr.ture, Toyo-oukf-iiinie. .I)';j:»res \r Yam'it'-fiittii >iKi. Cf. T, vol. IX, part. 1!, I». 21'», n. lî i Les Uvenle;; relatives a l'ftle il-rniiTe déesse nous conduisent enlin a rinliTessanle ducliine ir.M'rês utquei.e un être divin, en projetant hors de lui d»'s pori.iUis >\*' m vie >jhrjîuf!ie. arr,\e i pro-biire par scissiparité ce qu'on appelle des u aki-mi-t'inn, «■'est-à--ri" -li-s « esprits sépares », qui auront désurmais une existence [ir-pre. r.'i*>t jur *-*' pir^irèd»' que deux u'aki-mi-tiin'i issus d»» la déesse de la Noiirr.lure «ievu-nnent Koukounotchi, le dii-u proiluoUMir «les arbres, el Kaya.'iu-hiuè, li «iéesse c-'nerairice des herbes, (llirata, Tami h^nuki, T, III, iipp., p. Tô. • Ainsi, !a pluralité des Ames a pour eonséquence possible leur ili'il.tublem"nt, soit t*Mnp »raire, soit définitif : les Ames d'un dieu peuvent 8'é^»anouir au dehors, oomme les branches d*un éventail déployé, sans perdre leur allache première, ou au contraire s'en séparer pour devenir aussitôt d'autres êtres immortels ; pareillement, lei

LE SHINNTOÏSMB 49

dehors. Celle déduclion s'impose d'aulant plus vivement à la logique de Thomme primilif que, presque toujours, son ombre, celle chose élrange qui raccompagne du matin au soir*, lui est apparue comme devant être son double*; or, tous les objels de la nalure n'ont-ils pas leur ombre, depuis l'ombre immobile du rocher inerle jusqu'à l'ombre mouvante de l'animal? Ainsi, puisque loul êlre a son double, el que le double humain peut vaguer en liberlé, tous les autres doubles auront le même privilège : et puisque d'autre part ils peuvenl sorlir de leur corps visible, qui les empêche d'enlrer dans d'autres corps? Donc, lanlôt les doubles des objels se contenteront d'errer à travers Tespace, comme Tespril d'un homme qui rêve, quille à revenir animer bien vite leur habitat coulumier'; tantôt ils se feront un jeu de revêtir d'autres formes en s'introduisant dans de nouveaux êtres* ; tantôt il leur plaira de gouverner, en bloc, tout un

âmes d'un homme peuvent s'objecliver à Textérieur, pour un temps, ou diminuer de nombre par la démence, ou enfin se diviser tout à fait sous le coup de la mort, qui les égrène comme les perles d'un collier rompu ; et on comprend alors le véritable sens de la poésie célèbre où une princesse japonaise (Shokoushi, X!I« s.) apostrophe son âme, prèsdese briser/en l'appelant tamano-o yOf (( ô collier de pierres précieuses ! » (89*^ lannka du nyakouninnîsshiou.)

1) Mais non du soir au matin ; ce qui ne peut que le confirmer dans sa foi aux voyages nocturnes du double.

2) Voy. Lubbock, op. cit,^ 217 seq. — Aujourd'hui encore, au Japon, on évitera de marcher sur Tombre d'un supérieur : précaution fondée, à l'heure présente, sur une idée de respect, mais sans nul doute, à l'origine, sur une conception religieuse.

3) Un développement bien japonais de cette crtryance primitive, ce sont les vieilles légendes relatives à Tanimalion des chefs d'œuvre de Tart. Exemple : les chevaux peints par Kanaoka (ix* s.); l'un d'eux s'échappait de son cadre, chaque nuit, pour aller galoper à travers les cultures des environs; un autre allait aussi ravager les jardins, jusqu'au jour où on eut l'idée, très logique, de l'attacher avec une corde peinte sur le tableau ; etc.. (Voy. notre ouvrage sur Hoksaïy p. 22, n. 4, p. 29, n. 4, etc.)

4) D'où tout l'ensemble des faits de possession qui joueront un si grand rôle dans la religion japonaise, depuis l'inspiration sacrée des prétresses du vieux Shinntô (voy. ch. de la Divination) jusqu'aux histoires de renards les plus récentes. (Sur la possession par le renard, on peut consulter, au point de vue légendaire, Lafcadio Hearn, op. cit., p. 310 seq. ; et au point de vue médical, les observations du D^ Baelz, de l'Université de Tokio, qu'on trouvera résumées dans Chamberlain, Things japanese^ v<> Demoniacal possession.)

50 LE SIIINNTOÎSMK

canton de la nature* ; et (antcM enfin, se (I(>{;afrcant de toute attache matérielle, ils deviendront <l(*s esprits purs, sans nom et sans lien, voltigeant partout et panplissant Tunivers de leur multitude infinie*. C*est alors que Tessaim formidable des dieux, bons ou méchants, pullulera « comme les mouches pendant la cin(|ui^me lune N\et que, désespérant de pouvoir dénombrer c«'tte foule prodi^i(*use du monde invisible, les Japonais primitifs s'arrêteront étonnés devant les <i huit c<>nts myriades de itamis »^ issues de leur imagination. Ce s<*ra b* triomphe de raiiimisme.

1) Cette ronnf»|ilinn, «jn*!»!! rftr«>ijvp stirt<i'it oli»»/ li*s IVaiu-Rouir^», l«»8 Hsqui'iiiiux et ii*8 Firinois. r^pri^seriti*. r itnrni* l*d l.ni riNuarjuer M. A. Ki^riîle (op. cit., l. II, p. 'SS\,, uîHî lr.iii5ili-iti îiiri iril»*res'».iiit.' iMitr»» les esprits attaches à un olijel pîirtiriili»*r et l«*s f^sprits tout li îail !il-rfs. brff «vilr»* !t» franc nalurisnip d'un** part, et (raiitn* part l'animisine ftur; i*t cVst au^si, nous le yerronii, la fonction prefeicH lifs esprits «le l.i natun* ilans !•• slnnnloïsine primitif.

2) Kn pn''Senc«; «le ers iiMiliiin> tl'espr.lï!, iinmari»'iit> en toutes rlioses, l'impression de M. IVrrival Ln\v«*ll fut t\unu si-raii tenté tie les compter lians le recensement du Japon et île eonsiderer la populaiinn de l'empire comme composée de natifs, de ^lobe-tr^^dteiirs l't de ilirux. (0;«. ri/., p. 154 )

3) Sa'baki\ mouches de la cinijUH-nie lun>*. (Cf. w ^muAi'^ nom archanjue de ce cinqui<^me innis.) — l*ar ex»'mp!e, comme iMn-^fjuenr»» des lamentations de Szannoô : « Le hruit des mauvnisi's <livinit*'*s ett't p:iri>d a ivhii des mouches pendant la cinquième lune, remplissant tout de leur essai:n, et dans une myriade de choses (c'est-à-dire en t'Miles rh'is-s\ tons le.»; presai^es de malheur iipparaissaient. » (K., 4i.) Pareillement, dur. ml la nuit quVn^endre une éclipse de soleil : « Aussitôt, l^s voix ^ie la inyna>ie de ilivinités (quatre*vini(ts myriades, dit le [lassa^e forrespuridant du .Ws*"lev»'reiit comme celles des mouches de la cin<|ui>'m>' lune, rfrni»lis>aiit tout di* leur essaim, et une myriade de présai^es de. maliieur aii[tirureri'. imi iih'mii'* t*mp5. v (K, 54.) Pareillement encore, lorsque les envoyés ties dieux r"li*st»*s d-'i^cendent pour conquérir le f>ays : « Dans cette terre, il y avait une niultitu if de mauvaises divinités qui hourdonnaient comme îles mouches. •» N, I. Oi.^ Klc... — Mêmes comparaisons chez tous les peuples, depuis les vieux Ass^yriens (voy. C. Fossey, \a. Mayie assyrienne, p. i'M\ jusqu'aux siuva^'es iraujour.rhui (voy. H. Spencer, np. cit.^ p. 302 seq.)

4) C*est le chilTre populaire indiqué dans les plus aniii'ns documents. >Ex. : K., 93.) D'autres fois, on se contente de i|ualre-viriLrls myriades iK\. : N., I, 42.) Plus tard, Ilirata, estimant sans dont'* que la pofiulation divine a dû doubler au cours des temps, commencera ainsi sa prière devant l'autel domestique {kami-dana) : « J*adore avec profond rospeci, d'abord Ics^rantles divinités des deux palais d'icc, puis les huit cents myriades de dieux célestes et les huit cents myriades de dieux terrestres, les quinze cents myriades de dieux

xMais ce peuple immense des esprits va s'augmenter encore d'un groupe nouveau, qui, fatalement, doit constituer peu à peu une masse supérieure à celle même qu'il vient accroître ; en effet, aux esprils sortis de la nature vont s'ajouter les âmes des morts. — Rien de plus simple à concevoir que celle dernière poussée de la tendance animiste. L'homme primitif constate tous les matins qu^après le sommeil normal, chacun retrouve son activité de la veille ; il peut remarquer, dans certains cas, qu'un sommeil anormal, bien plus prolongé, se résout de pareille manière; il lui arrivera enfin d'observer la même chose dans la plupart des formes d'évanouissement qui pourront se dérouler sous ses yeux. Dans ces conditions, que doit-il penser, en face de la mort? Va-l-il croire, tout de suite, que cet état d'insensibilité est définitif, alors qu'il ne voit sans cesse autour de lui que des états d'insensibilité temporaires ? Ce serait lui prêter un discernement d'autant plus merveilleux que nul d'entre nous ne le possède, aujourd'hui même, les signes de la mort étant tous trompeurs*. Il jugera donc, très sainement, que le mort peut revenir à la vie ; et pour peu que, dans le village, un prétendu mort se soit réveillé après quelques jours de léthargie, il sera confirmé dans sa première impression*.

auxquels sont consacrés les grandis el les petits temples dans les provinces, les lies et tous les lieux de la grande Terre des huit îles, et les dieux de spalais secondaires et des temples secondaires, etc.. » (Tama-dasouki, T, III, app., p. 83.) Bien entendu, ces évaluations sont purement figuratives: mais elle expriment bien l'état d'esprit du (idole qui désespère de pouvoir jamais compte ses dieux.

1) Le seul signe certain de la mort est l'apparition sur Tabdomen d'une tache verte qui marque le début de la putréfaction ; tous les autres indices classiques (voy. Ch. Vibert, Médecine légale, 1900, p. 37 seq.), et tous les procédés compliqués que la science a essayés dans ces derniers temps (électricité, injections colorées, etc.), sont sujets à discussion ; d*où il suit que, dans tous les cas où la putréfaction n'était pas manifeste, l'homme primitif était en droit de croire, comme nous-mêmes, que le mort pouvait encore revenir. C'est pourquoi, aujourd'hui même, dans certaines provinces du Japon, et après l'achèvement complet des funérailles, on attend encore vingt-quatre heures avant de descendre le corps au tombeau.

2) Exemple : l'histoire de la résurrection d'un prince impérial mort depuis rois jours, dans N., I, 276.

52 LE SII1N:«T0Ï!IME

Il est vrai qu<s bientôt, ime oxpérience rôp^léo lui enseignera la difTérencc qui existt; t'ntrc un corps enthirmi et un cadavre en putréfaction. .Mais, dans liien des ras, un doute légitime subsistera dans son i*spril ; et, dans tous les cas, un instinct plus fort que Tévidenre matériolle dfs choses l'inclinera à croin> que IVtre phMii do vi*» ni» peut disparaître d'un seul coup, tout entier. I^a mort lui semblera donc, comme à beaucoup d*enlre nous, un pb«'*nomène inadmissible et absurde : et puisqu'il pense que Tbomme a un double, il ne verra en elle qu'un suprrm«» dédoublement. C'est pourquoi, après avoir bînté, par divers moyens, de ranimer le mort*, puis de rappeler son âme voyageuse*, il voudra au moins TassistiT dans relte répion invisible d'où elle ne veut plus revenir : il lui donnera à manger, d'abord dans la chambre mortuaire ', puis sur b* tombeau lui-même^

I) Kxeraple : K, 70. (Cf. i7., 71, ivM, itc. Nous y revit^ndroni au ch. delà Mmjiv.)

lî) Ce procèil»'* hiiMi uatiirel, f|u» sii:»«i:«li' .ii'i^re liul î»rt'< lie nous *\anê les rites dp Tf^^lise c.ith<i!ii{ij(> (:i|>[m-1 iTum {«.ipe iiMtrl ft :ii.-irle.iii liti «*aniorlinj;ue), se retrouve uii.^si, cii:nmi* on (intivail î^'v alti'Mtli*-, iia!.> !••» vieilles [irovinces où U0U8 avons déji ohservt^ le fn»''fiir ii^a^;!' i-ii . .is -li v .ij-niiSi'i'îniMit. {V, 13*i, u. i.) Aux iles ()ki, à Idzoïiront <>n a;>{M'll.' t->ij;-iur.s li- in-irl {«ar son nom dès (|u*il a remlu le diTiii^r s<iu[»ir; et une tourit inte oo ilrn" i&t ••■lie qui consiste à faire appeler urie mère ()iji vi-Mil -!•• m.»iir.r, •i'.iti n I pir s-'s enfants, en commenc^ant pur son d'-rnirr-ni'*, «juVKe a'initill»* rni'-ux «ans •iniiti'.puis par son époux, enfin par U*s aiities pan-nts et far tous t-i> ix 'im iwi l't.iii'nt oiiers. — Dans le r«*i!it du N, I, *J7tj, c'est aj-r»"* que s«)j Uvr»- a ii/* l'a ap;»»!»' par trois fois que le prineo impérial mort ^'^au^^•ilt•.

o; (*ar il est rationnel «le «-ruirt» .ji.* j'à-ne y il-infijri' que' pie t'Mnps. Aujourd'hui m^me, on est ooiivairnMj ijii" iVi'iie, i;r.*i -e à un hansvrt m:ii:ique qu'opèrent les pari»les «lu prt^ir-, vii-nl <*atl i-'ii r à li talili'i:»* *a ré»^ i/mi) qui porte le nom du defun'.. Il y a pt»u d*anr:«'es, un- i.'Ur.' •■ r.ie pir n«Miî5 a un Japonais malade pour lui demander de ses nouvelks iiniva rh^'z lui «romme il venait de mourir; au moment des funern IN's, son iren Ire nou^ assura «ju'il n'avait pas manque de p'acer la lettre, fennée. drvarjt " i îa!' etle frin^di-e. alin que l'âme de son beau-père put en prendre connaissance. Or. !e ili/uni êliii ministre de l'instruction pu!»!iijue, et son ir-'n ire, dincieur de len-i'-jntMnenl supérieur ; ce qui prouve assez combien !»*â antiques rr-'ya'jC'^s foui restées dans le cœur des Japonais modernes, nn^me les [dus h'llr''«. l'ar suiti' île celle idée, les offrandes d'aliments sont servies d'abor-i auprès de la cou dn' funèl»re, puis devant la taldette du mort.

4) Ces ofTrandes font môme le preiuier rite qu'on doit accomplir, devant le

LK SHINNTOÏSMK 53

et comme il ne sait pas combien de temps peut durer cette absence indéfinie, pendant des semaines^ des mois et des années, il renouvellera ces offrandes d'aliments*. Contradiction étrange, qui repose évidemment sur la notion d'un double matériel, puis demi-matériel à mesure que la conception de l'âme s'idéalise, mais très naturelle pour qui considère l'état d'esprit de Thomme primitif, si proche pairent du nôtre en face de ces grands mystères*. Au demeurant, de même que la nature de l'âme, sa durée restera dans le vague : ce sera une survivance plus ou moins longue, plutôt qu'une immortalité sans limites'; mais il y aura toujours une croyance confuse à la persistance du double après la dissolution du corps*. D'où une nouvelle catégorie d'esprits,

cercueil, au moment où l'on arrive au cimetière. (D'après un manuscrit en notre possession, donnant tous les détails du rituel funèbre, par Tadafousa Konoé et Sampoukou Sennké, grands-prétres du Shinntô.) Pour la période ancienne, cf. N, II, 380, 384, 386, etc. : on nous signale même (dans le Tsoukoushi Foudohi ; cf. N, II, 17) une cuisine attenante au tombeau d'un personnage mort en 528; et lorsque Pempereur Kôtokou rendra un édit (646) pour prohiber certaines offrandes ruineuses, il fera exception pour les offrandes d*aliments (N, II, 218).

1) Nous retrouverons toutes ces conceptions, vivantes et manifestées par des actes matériels, lorsque nous étudierons le culte des ancêtres. (Gh. du Culte privé.)

2) Chez le vulgaire : croyance que Tesprit d*un trépassé peut porter de lourdes chaînes, et la suite ; chez les gens instruits : cercueils capitonnés, etc.

3) Voy. L. Marinier, La survivance de l'âme et Vidée de justice chez les peu^ pies non civilisés, 1894. — Dans le Japon primitif, le culte des ancêtres se rapporte surtout aux morts illustres. Le premier cas précis où ce culte soit signalé dans nos textes concerne trois dieux lointains. (Voy. K, 42 etN, I, 27.) Lldée de survivance existe ; mais il semble que la gloire des hommes soit la mesure de leur immortalité.

4) Il semble même qu'on attribue au cadavre un reste de vie spirituelle, et que, comme chez beaucoup d'autres peuples primitifs (voy. H. Spencer, op, cit., p. 337 seq.)i on cherche à se l'approprier. Par exemple, un prince impérial est envoyé comme gouverneur d'une province : mais il meurt en route : les habitants dérobent son corps en secret pour Tenterrer dans leur pays. (N, I, 213, où ce fait est attribué à l'année 125 après J.-C.) C'est sans doute à la même idée qu'il faut rattacher une étrange coutume, encore existante : lorsqu'on brûle un corps, nombre de phtisiques viennent assister à l'incinération, pensant qu'ils retrouveront des forces en respirant l'odeur du cadavre. (Noté au cours d'une

54 LE Slll^NToISMK

les esprits des morts, pareils aux esprits de la nature, invisihlos coiiinie eux et, romme eux, drchalni^s dans le inonde qu'lial)itenl I«*s vivants. De toutes parts, on sentira leur présence caclii^e' : on leur pn^tt^ra tous I«'s pouvoirs supérieurs qui d<^passent les forres luimaines': on recherchera leur bienveillance *, et on rraindra Ifur roli»re*; car on les regardera comme des homun^s laissants, transportés dans l'invisible, mais qui, h tout momi*nt, peuvent revenir sur la terre ^ pour tourmenter la j^i^néralion qui les oublie* ou pour se

conversation aveo Vommbô, Vuator île la huUe crématoire de Kanafçawa, en 18W.) i'J. les ahorif^rni's riiistralitMis qui, ilaiis !•• mArne e«pnt, ont l'habitude de K*omdr«' le corps avec de la (^raissr «li* l'ailavre <«. I.iimlnWtz, Au pays «i^f cnnnihalt^s^ p. V'>7; ; t't. niiftjx encore. !♦"« Ta'^maniens, «jui, pour ffuéhr un malade, le deposi-nl a rûl»- li'nii np»rl. (A. H'Vill»\ o;». ri(,. t. II, p. !58.)

1) «< Les ei^fifils «les m uts coiitiriiiiMil ;i i'xi>ler i^ins If mon«)e invisible qui nous eï»Vf'N»;»pe «ji* limli-^ parts, n iHirala. T'an'i-nn-inihit^him ; T, III, app.,

■^) '< Tous les morts devieiin»Mit 'l-s iIi'Mix, •!!• r.tracl- t»s Miffi^renls el d'influenf»'s diverses. » /•/.. i''?-/.)

3' •' L'î.-î rntirls 11»» «:<»ss*!ii p «s '!♦• ren Iri* s«MVi.-f i îiMir s-iirneur, à leurs parents, à leur femm»*, ;i Ifurs enf mis, r^n-iîMie l«irsju':ls #- 1. niMit encore en rie.» (M., iM./.)

i) D'iMi le c.iracl^re propitiatoir-- de la plupart des rites funelires, au JapOD ciiinnie partout ai. leurs. L"> vi-mix .lap »îiais s'in lijnent ei>Mtre les C«»rèens, qui a'éloipienl av«i* horreur d»i ead;i\re •!•• ieui pius pru.-rie pireni. et «pii. disenlils, « étant ainsi d«'pourvus de loul sentiment huiniiri. n** Nitur.ii'^nl ère distinpfués des oiseaux et des |i»^t**s s.'Hivi^'es. '» N. îl, 17il. se rt-fiTant ;i un incident arrivé en rii'j);m;ii< ils n'en **u{ pis ni-uris pi-ur d.-s «'si-rii-:. el depuis les plus ancieiirn-s lè^eruli'^ .-ur la lun i.iliit-i des i."iii»ifs (l\ t-t .N. piss.). Jusi]u*aux cérémonii'S de Theure présente (ritui*! ftiriélip» iri.|i.pj- a li p. I lO. n. 4), leur pins j^rand 'imiri > >[ de r.i'ie »« re[-)':»T •» shi /;••«/«'■) l*"iin»' du inorl,

;") l'iie div^ preriiiêres K-u'ende du K ni-intre a «pi«'i pont li clins»* piraissait naturelle. Les f»;ârenls d'un in«irt sorit ^•^ol:[le^ .i s»* lameiiî-T pn^s tlu ca^lavre ; à ce moment arrive, pour t'iiir** pfs condo.iMnoes. uii ami du il'funt, qui par fortun»^ lui les^^'-riddait ; a i-^it^t tt.ms s'ai'eriH[i»'ni i >:i l'fi'dnr»', i*n s*»crianl pleins «le joie : « .Notre sei^'jwur est vivant! >■ K: i-'^pendaMl i!s «inl sous les yeux le eor[)S inerte, dv., ÏN; ei cf. N. I, 7i.

6) l'n développement lypnpie île rette croyance e>t re^i-li'Mtion de ia fi vre intermittente, dans l'-s v.e Iles :»r'»vinces. <-elie ma!. i lie y »":t atlnlHiêe à la col»' re des anct^tres né^di^'i-s. LVime tians #• de fr««id et allatnee ••n:re ilms le c>r,»s «l'un vivantf «pii aussiiôL epr-juve If fr s^on initii! ; .i mesure .pjVîle se rediaulTe el s»? nourrit lUx di*pen> du malueureux, i) sent sa l»Mnpé rature s'élever et au^'menler ï>;i faiolessi* : en tin, l'âme ra5sas.«'e se re:ire, et le calme

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venger de leurs anciens ennemis'. Ainsi, le peuple divin s'augmentera peu à peu d'une nouvelle légion d'esprits, sans cesse grandissante, qui finira par dominer toute la pensée religieuse. De même que, sur le large tronc de la religion primitive, l'antique branche naturiste avait vu sa sève tarir peu à peu sous l'envahissement de la jeune branche animiste, de même, à la cime de cette seconde branche maîtresse, on verra s'élancer, comme dernier rameau et comme floraison suprême, ce culte des ancêtres à la fois terrible et tendre, d'autant plus étendu qu'il s'épanouira dans l'atmosphère des plus hautes aspirations humaines et d'autant plus profond qu'à ce moment les racines de l'arbre auront plongé jusqu'au séjour des morts.

Il ne nous reste plus^ pour achever ce rapide tableau de l'évolution religieuse, qu'à montrer enfin comment l'énorme branche animiste, en se penchant sur la branche naturiste, a pu s'entremêler à elle, unir ses rameaux aux siens dans une confusion immense, et arriver à produire l'enchevêtrement inextricable que nous présente la mythologie du Shinntô, — Pour s'en rendre compte, il faut avoir observé une tendance psychologique particulière, que nous révèle l'histoire de nombreuses religions : c'est de préférer, d'instinct, l'animisme au naturisme, et dans l'animisme lui-même, l'adoration des morts à celle des autres esprits. Rien de moins étonnant que cette orientation de la foi. En effet, d'une part, à mesure que l'homme raisonne davantage, il aperçoit plus clairement la différence de l'animé et de l'inanimé; d'où un vague scepticisme envers ces grands dieux de la nature dont les mouvements sont si réguliers \ En même temps, ces

revient Mais ud autre jour, à la même heure, elle se présente de nouveau, et c'est pourquoi l'accès reprend à intervalles fixes. (Superstition notée par M. Lafcadio Hearn, op, cit., p. 604.)

1) On devine Pépanouissementde cette idée au Japon, où la vendette va jouer un si grand rôle ; et en effet, les vengeances de revenants sont un sujet favori des dramaturges japonais

2) Évolution observée même chez des peuples, comme les Incas, qui se croyaient aussi les fils du Soleil. (Voy. A. Réville, op» cit., t. II, p. 232.)

LE Sni?(NTOISME

dieux si élev/^!« ne paraissent guère s*orcuper de leurs fidèles; h quoi bon l«'s prier'? Au contraire, la familiarité intéressée de Kadoraleur doit s^accommoder h mer\eille de ces esprits « invisibles, mais tout voisins, qui ptMivent entrer chez vous, se b)pT sous \otre toit, dev(>nir presque membres de la famille, vivre av(*c vous sur le pied de Tintimité »'. On inclinera donc, de plus en plus, au culte pratique de ces génies mineurs, sans cesser pour cela de révérer les dieux majeurs du naturisme. D'aulre pari, les esprits naturels à leur tour nous sont plus étrangers que (lt*s âmes bumaines. Plutôt que d'adorer les elres inconnus de la nionta$;ne ou de la plaine, n*est-il pas plus doux <le rendre un culte intime aux morts de sa maison, et n*es(-il pas plus utile <le vénérer en tremblant les ancêtres toul-puissants d*un cbef redouté? C'est ainsi que nos anciens Japonais, >ans né^Miger les esprits de la nature, et sans oublitM* 'la\aula;:e leurs uMands kamis primitifs, en viendront |tourtiinl, pur ile*;r«'*s. à invoquer surtout les inAnes de leurs «ih'ux' ou ceux «b* leur famille impériale\ en attendant que cei iu>tinrt de ItMir cuMir trouve sa voie délinilive dan^ une imitation r'»rnn»lle dii svsième chî-

noisV iU\ pourra alors les ranger p.irmi ces pt'uples dont parle M. Albert Kévilb», (jui sont h naluri>tesru principe et

1) S»»nliiiient note ohcz les in lii^ètifS iil'firnif .s, ■•.■■7. 1-5 in'jrt's, (M., ibid,)

2) A. Ilévillo, np. c/r,t. II, p. v;;ji. :i) Voy. K. 42.

4j P.ifpx. N, JI, :;51.

5) .\i)inl»n*iix pxomjiles, li'iiîH' pr-'oi^- r\ -roiss l'it»». -ims '•• N, vi»l. II, tandis qu'ils sont raros ii;iij3 le vol. I pI :i j»l«is :»rt»' ra> »:i uns W K. iKiu-, le culte des anci'tn's, fond»* surun stviliimMit uni^'i*rs'-l,»^x:>t i-.i i|.-jiil iris; .i* ^^::lnl•.lls^ae primitif (voy. K., 4j, *J7, et»*.); mais coA i'i!.tl'j»!i ••• i:;-. •;>•■ jiii. î «Jt n coup, précipite le tinMivejin'ril et, ri'river«;iiJt Te;;;! ilf i:,mm s .inl-rn-iir, -ii-n:.»' à ce culle la préporiilerani:»' <{iii apparti'îiiit ju^'jll^l «r? à . i r-"!>';u;i '1rs ■!i:'!ix •!»• la nature. — Cf. ce passaire siiTiiiii-Mlir : »• Sn.is lo r»'«'îit* i!e i"r:i): •■••■iir KuuaoQraou {782-8C»6), nous et l^-s r,i»réens avions il-'S •■orils 'i.i ui-'m»' fri-nro. L'empereur, qui ne les aimait pa-*, les hnl a »'t «lit : «« «.es ..vn? parii'nt du dieu qui a créé le pays; ma:s ils ii»* menlinM'i-nt {as le? dii-nx n-»'* anrr-ln's! » (Extrait du Sci-4^j-ki^ doriiit* par le comnK'niateur de 1*0 îiiion T>'ju-!ifiû j-ur N, II, 77.)

LE SHINNTOfSME 57

animistes dans Tapplicalion »^ Mais en revanche, rien de plus inexacl que de renverser toute cette évolution historique et d'en mettre le terme à Torigine, comme ont fait jusqu'à présent tous les savants critiques du Shinnlô». Leur illusion, en face d'un état de choses postérieur aux temps primitifs*, provient de ce qu'ils n'ont pas assez remarqué les soubassements de ce nouvel édifice. Évidemment, à une certaine époque, le culte des ancêtres se manifeste comme la dominante du Shinntô. iMais ouvrez les vieux rituels : derrière toutes les moniagoes qui entourent le lieu sacré, les esprits de la nature dressent l'oreille*. Reculez plus loin encore, et parcourez les premières pages des annales : elles sont rem-

1) Op, dl.,i. I, p. 385.

2) Sir Ernest Satow : « Dans ses tout premiers commencenQents, le Shinntô paraît avoir été un culte des ancêtres. » (HamiôooA: for Japan, introd., p. 62.) — B. H, Chamberlain : u Shinntô est le nom donné à la mythologie et au vague culte des ancêtres et de la nature qui précéda rinlroduction du Bouddhisme. Rendre hommage aux dieux, c'est-à-dire aux ancêtres de la famille impériale, et aux mânes d'autres grands hommes, etc.. » {Things japancse, v* Shinntô, p. 358.) — W. E. Griffis : « Depuis l'empereur jusqu'au plus humble croyant, a Voie des dieux est fondée sur le culte des ancêtres, et elle a vu se greffer sur son système rituel le culte de la nature. » Religions of Japan, p. 88.) — Etc., etc.

3) Pour l'évolution parallèle chez d'autres peuples, cf. A. Réville, op. cit., t. Il, conclusions, et Wiv, d*hist. des religions, t. IV ; Goblet d'Alviella, Les Institutions ecclésiastique de Herbert Spencer et révolution du sentiment reti* gieux, ibid., t. XIV; F. B. Jevons, An introduction to the history of religion, 1896; L, Marinier, dans Revue philosophique, 1899, t. XLVIll ; etc.

4) Par ex., dans le Rituel de la Grande Purification : a Et lorsque le grandprêtre récitera ainsi le divin rituel, les dieux célestes, poussant et ouvrant toutes grandes les Portes de rochers du ciel, et, d'un puissant effort, se frayant un chemin à travers les nuages aux replis innombrables, s'approcheront pour écouter; et les dieux terrestres, escaladant les hautes montagnes et escaladant les collines basses, balayant et écartant la fumée de brouillards des hautes montagnes et la fumée de brouillards des collines basses, s'approcheront pour écouter. » (R. X, 61.) Et quelques lignes plus loin, le rituel nous dit qu'on amène le cheval sacré, '< comme un être qui écoute, les oreilles dresst-es vers la Plaine des hauts cieux » (p. 63). (Procédé magique évidemment em» ployé, en vertu du principe que le semblable attire le semblable, aGn d'induire les dieux à teodre pareillement l'oreille pour écouter le rituel.)

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plies de la gloire des anciens dieux*. Lorsqu*on regarde le Rhùne, à sa sortie do Genève, on voit un fleuve d*un bleu resplendissant; cependant, un peu plus loin, TArve arrive, le rejoint et, pendant quelque temps, un filet gris de fer coule côte h côte avec la large nappe a/urée; pui>, la mince rivière s'étend, envahit tout, et le Itliùne n*est plus qu*une masse de flots sombres. C'est ainsi qu*en opérant sa jonction avec le naturisme brillant des origines, l'animisme a d^abord cheminé tout près de lui sans trop l'envahir, puis a jeté sur ses eaux une ombre grise: mais il n*a fait que colorer le grand courant sorti des montagnes sacrées, et li* fleuve glorieux a gardé toute sa force en perdant réclal des premiers jours.

Ainsi, révolution générale du Shinntô nous apparaît^ dans ses traits essentiels, comme analogm* à ei*lli* de toutes les religions primitives. Comme parUiut. nous voyons ici un élément subjeelif, où entrent des seijtimi*nts et des idées d*un caractère universel, s'appliquer à un élément objectif qui embrasse la nature entière. I/homme crée à son image tout un peuple de dieux. I)*unt* part, il (Ii\inise l(*s olijets delà nature, auxquels il prèle une àme pareille à la sienne: d'autre part, il conçoit un vast<' fourmillement d'esprits, qu'il croit indépendants comme le sien, depuis les esprits naturels jusqu'aux mânes d'ancêtres. Finalement, ainsi que dans bien d'autres systèmes religieux', les morts triomphent des esprits naturels, comme ceux-ci l'avaient emporté sur les premiers dieux de la nature; mais les divers courants subsistent néanmoins, et se confondent dans un<* religion commune où on retrouve tous les éléments anciens. Tel est le mouvement, vu dans son ensemble: et maintenant que nous

1) Une bonne moilir* du K, et plus «l'un lit»rs du N, sont consacres à dei mythes naturistes.

2) El notamment chez les Polyn'''S:ens, dont les ronc»'jiltons rehpieuse» olTrent tant d'affinit^^s avec celles des Japon.iis primitifs. Voy. Waitz-'ierland, Anlhropnlnijie, t. VI, p. 'Vlï seq. ; A. Ht'vd.p, op, fi7., t. II, pass. ; H. Steinm»»tz, Ethnoloyi.si'hc Stwiit'n zur erMrrn Fshtirirklun{f d^r Stnif»:, t. I. p. 251 8e(j., et cf. M. Mauss, dans liev. d'hist. lUs rtlvjions^ t. XXXIV, p. 270 seq.

avons suivi la naissance des dieux, nous pouvons entrer dans leur société pour observer toutes les grandes figures qui la composent.

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