ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
28, RUE BONAPARTE, VIe
PRÉFACE
Cette suite inachevée du « Siam ancien » est le legs d'un mourant.
Lucien Fournereau ne s’était jamais bien remis des accès de fièvre et de dysenterie qu’il avait contractés au cours de sa deuxième mission en Indo-Chine. Le 7 décembre 1906, se sentant près de sa fin, il m’avait remis le manuscrit de son travail interrompu depuis plusieurs années, en me priant de le mettre au point et d'en assurer la publication. J avais accepté, pensant qu’il pourrait encore m’y aider; quelques jours après, le 17 décembre, il n’était plus.
Dans ces conditions, ma tâche se réduisait à peu de chose, à peu près à celle du prote. Je m’en suis acquitté de mon mieux. Les planches déjà tirées ont été mises en ordre ; les indications nécessaires ont été ajoutées à celles qui n’existaient qu’en épure ; avec l’aide d’un architecte ami, j’ai établi moi-même l’épure des planches IX et X, pour lesquelles Fournereau n’avait laissé que des brouillons assez difficiles à déchiffrer. Quant au texte, qui aurait eu besoin d’une révision faite à deux, avec l’aide de l’auteur, j’ai dû me borner à corriger les lapsus inévitables d’une première rédaction. Je 11’ai touché ni aux transcriptions, ni aux traductions que le 1L P. Schmitt, avec son infatigable obligeance, avait fournies àl’auteur, ni aux hypothèses parfois sujettes à caution du regretté missionnaire sur la géographie et l’histoire anciennes du Siam. Comme pour les analyses des jâtakas, qui ont été fournies par un autre disparu, le regretté Léon Feer, je n’ai corrigé, soit dans le texte, soit en note, que quelques méprises évidentes. Toutefois, parmi ces jfilakas, il en est un, le Cùlaj anaka-j âtaka (n° 52), dontle récit correspondant n’étaitpas encore
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publié quand Léon Feer a fait ses analyses ; il l’avait donc laissé en blanc. J'ai comblé cette lacune et ajouté cette analyse d'après le texte pâli publié depuis mais non encore traduit ; mais j’ai fait celte analyse un peu autrement, en suivant le texte de plus près. De cette façon, le lecteur non spécialiste pourra se faire une idée plus juste de l’allure de ces récits qui, la plupart, valent surtout par le détail.
Avec la figuration des monuments et les levés de plans si consciencieusement exécutés par Fournereau, ces jâtakas sont la partie la plus neuve du travail. Ce n’est pas que ces représentations soient aussi exceptionnelles que le pensait l’auteur. Dans l’Inde même, depuis Bharhut et Sanchi, à Java, au Boroboudour, à Mendout et à beaucoup d'autres sanctuaires, les jâtakas constituent un élément important de la décoration des édifices sacrés, et si, à mon su du moins, ils sont plus rares au Cambodge, c’est que les anciens monuments y sont brahmaniques plutôt que bouddhiques1. Comme œuvres d’art non plus, ces sculptures du Vât Si juin, simples tracés sans le moindre relief, ne sont pas bien remarquables ; mais elles le sont sous d’autres rapports.
Elles le sont d'abord par la place singulière qu’elles occupent, dans une longue galerie, une sorte de boyau pratiqué dans l’épaisseur de la maçonnerie et complètement obscur, oii elles n’ont jamais pu être vues de personne et où les inscriptions dont elles sont munies font presque l’effet d’une plaisanterie. Cette sorte de galerie est fréquente dans les anciens temples de la Birmanie; mais, là-même, je ne sache pas qu’on en ait signalé d’exactement analogues à celle-ci, d’accès et de parcours aussi difficiles et interceptés aussi complètement de toute communication avec le dehors et l’intérieur de l'édifice. Je remarquerai seulement qu’en suivant cette galerie, on exécutait un pradakshina (le tour rituel par la droite) autour de la cella et de la statue du Buddha. Quant aux bas-reliefs des
1 Le molif, par contre, est d'un emploi fréquent en Birmanie, par exemple à la pagode Ananda de Pagan ; mais là, les bas-reliefs sont en terre cuite émaillée et situés en place visible. Cf. Archaeological Survey of India , Annual Report, 1903-1904, p. 71, et Général de Bcylié : V Architecture hindoue en Extrême-Orient , p. aG5 et s. Depuis que ceci a été écrit, on a signalé, à une autre pagode de Pagan, une série de jiitakas en terre cuite émaillée, avec des légendes en pâli et, comme ceux du Vat Si jum, numérotés suivant le recueil pâli. Cf. Bulletin de l'Ecole française d’Extrême-Orient, t. VII, p. i8â.
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jûlakas, ils constituaient évidemment une œuvre pie valant par ellemême, dût-elle être à jamais soustraite aux regards.
A un autre point de vue encore, ces jâtakas sont remarquables : ils se suivent sur le monument dans l’ordre même qu’ils ont dans le recueil canonique pâli, le Jïitaka , parfois même avec la mention des subdivisions de ce recueil. Il y a bien des transpositions, comme on peut le voir en se reportant à la liste donnée aux pages 126 et 127, transpositions dont quelques-unes peuvent provenir d’une erreur commise par Fournereau en numérotant ses estampages, mais qui, pour la plupart, doivent être du fait des ouvriers mêmes. De pareilles erreurs étaient presque inévitables dans les conditions où ils travaillaient, soit que ces bas-reliefs aient été gravés après l'achèvement de la construction, soit qu’ils l’aient été à mesure que s’élevait la maçonnerie ; dans l’un et l’autre cas, un oubli n’aurait pu être immédiatement réparé. Une fois même la transposition n’est qu’apparente. A la page 118 de ses analyses, Léon Feer s’est demandé pourquoi les deux jâtakas 5q et 60, qui ne sont que la double version d’un même récit et qui se suivent en effet dans le recueil pâli, sont ici figurés si loin l’un de l’autre. Pour avoir la réponse, on n’a qu’à se reporter à la planche X, figure 4 ; on verra que l’ouvrier a suivi l’ordre du recueil jusqu'au bas de l’escalier qui interrompt la galerie ouest ; arrivé en ce point, avant de continuer son œuvre dans l’escalier, il est revenu au petit couloir de la porte f, où il a logé le premier de ces deux jâtakas ; après quoi, il a placé le second sur le premier linteau de l’escalier ; et c’est exactement ce qu’a fait à son tour Fournereau quand il a estampé la galerie. Si l’explication est juste, elle prouverait, soit dit en passant, que les sculptures ont été faites après l’achèvement de la maçonnerie. Nous ne savons pas non plus ce qu’ont pu représenter les i3 premiers bas-reliefs, maintenant complètement frustes; il est probable, puisque le 1 4e correspond aujâtakan°3, que les panneaux i2eti3 représentaient les jâtakas n° 1 et 2 ; mais quels étaient les sujets des panneaux 1 à 1 1 ? Etaient-ce des scènes de la vie des Buddhas antérieurs tirées de la Nidânakathâ qui, dans le recueil pâli, précède les jâtakas proprement dits? Toutes les suppositions sont libres à cet égard. Mais, malgré cette incertitude et ces transpositions, il n’est pas moins certain qu’il y
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a eu là le dessein arrêté de figurer une centaine environ de jâtakas du premier livre du recueil pâli et dans l’ordre même où ils se suivent dans ce recueil.
Sauf un appendice sur les fonrs à poterie de Bang Thào thu rieng et sur l’ancienne céramique siamoise (p. 129 et s.), le travail de Fournereau s’est arrêté aux monuments de Sukhôdaya. Suivant le plan esquissé à la page 1 56 du premier volume, il devait, de là, nous conduire à Sangkalok et à Uttaràdith et nous faire redescendre ensuite sur Bangkok. Sur celte partie de son exploration, il n’a rien laissé d’écrit, pas même des notes. Mais c’est à elle que se rapportent les planches XXXIV-XLVIII, qui avaient été faites et tirées d'avance, et qu’on a cru devoir joindre à la présente publication ; même sans notice explicative, elles constituent des documents utilisables. Les planches XXXIY-XXXYII se rapportent aux monuments de Sangkalok, situé directement au nord de Sukhôdaya. La planche XXXYIII donne le plan de deux temples de Muang Thun Jang, qu’on trouvera marqué sur la carte de la page 119 du premier volume, au nord-est de Sangkalok, à peu près à l’est des fours de Bang Thào thu rieng, dont il est traité dans l’Appendice et sur lesquels on peut aussi voir maintenant <« le Siam et les Siamois » du commandant de Lajonquière, pages 332 et 334- Je n'ai pas de données sur le site exact de Ban Ivao Cuk xang de la planche XXXIX ; mais Phitsanulok (pi. XL et XLI) est plus bas, sur la rive gauche du Meping et, plus bas encore, sur une branche du Menam, sont Lophaburi (pi. XLII et XLIII) et Ayuthia (pl. XLIV et XLV). C’est également à Ayuthia, alors capitale du Siam, que se rapporte la planche XLYI, qui reproduit une estampe du temps figurant l’arrivée de l’ambassade de M. de Chaumont. Les planches XLVII et XLVIII, enfin, sont de même des reproductions de gravures de l’époque, relatives à l’ambassade que T aventurier grec Constantin Faulcon fit envoyer à Louis XIV par le roi de Siam, en i685.