‹ Le sicilienChapitre 15 sur 31 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

D. PEDRE, ISIDORE.

ISIDORE

]E ne sçay pas quel plaisir vous prenez à me réveiller si matin; cela s'ajuste assez mal, ce me semble, au dessein que vous auez pris de me faire peindre aujourd'huy ; et ce n'est guéres pour auoir le teint frais, et les yeux brillans, que se leuer ainsi dés la pointe du jour.

D. PEDRE.

I'ay vne Affaire qui m'oblige à sortir à l'heure qu'il est.

ISIDORE

Mais l'Affaire que vous auez, eust bien pu se passer, ie croy, de ma

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présence-, et vous pouuiez, sans vous incommoder, me laisser goûter les douceurs du Sommeil du matin.

D. PEDRE.

Oûy, maisie suis bien aise de vous voir, toujours, auec moy. Il n'est pas mal de s'assurer, vn peu, contre les soins des Surveillans ; et cette nuit, encore , on est venu chanter sous nos Fenestres.

ISIDORE

11 est vray, la Musique en estoit admirable.

D. PEDRE.

Cestoit pour vous que cela se faisoit?

ISIDORE

le le veux croire ainsi, puis que vous me le dites.

D. PEDRE.

Vous sçauez qui estoit celuy qui donnoit cette Sérénade?

Non pas; mais qui que ce puisse estre, ie luy suis obligée.

D. PEDRE.

Obligée!

ISIDORE

Sans doute, puis qu'il cherche à me diuertir.

D. PEDRE.

Vous trouuez, donc, bon qu'on vous aime ?

ISIDORE

Fort bon^ cela n'est iamais qu'obligeant.

D. PEDRE.

Et vous voulez du bien à tous ceux qui prennent ce soin ?

ISIDORE

Assurément.

D. PEDRE.

C'est dire fort net ses pensées.

ISIDORE

A quoy bon de dissimuler? Quel-

que mine qu'on fasse, on est, toujours, bien aise d'estre aimée : ces hommages à nos appas, ne sont, iamais, pour nous déplaire. Quoiqu'on en puisse dire, la grande ambition des Femmes est, crovez-moy, d'inspirer de l'amour. Tous les soins qu'elles prenent ne sont que pour cela -, et l'on n'en voit point de si flére, qui ne s'aplaudisse, en son cœur, des Conquestes que font ses

veux?

D. PEDRE.

Mais si vous prenez, vous, du plaisir, à vous voir aimée -, sçauezvous bien , moy qui vous aime, que ie n'y en prens nullement?

ISIDORE

le ne sçay pas pourquoy cela; et

si i'aimois quelquVn, ie n'aurois

point de plus grand plaisir, que de

le voir aimé de tout le Monde. Y

a-til rien qui marque, dauantage, la beauté du chois que Ton fait ? et n' est-ce pas pour s'aplaudir, que ce que nous aimons, soit trouué fort aimable ?

D. PEDRE.

Chacun aime à sa guise, et ce n'est pas là ma méthode. le seray fort rauy qu'on ne vous trouue point si belle-, et vous m'obligerez, de n*afecter point tant de la paroistre à d'autres yeux.

Quoy î jalous de ces choses-là ?

D. PEDRE.

Oûy, jalous de ces choses-là; mais jalous comme vn Tygre, et, si voulez, comme vn Diable. Mon amour vous veut toute à moy; sa délicatesse s'offense dVn souris, d'vn regard quon vous peut arracher; et tous les soins qu'on me voit prendre, ne

sont que pour fermer tout accès aux Galans , et m 'assurer la possession d'vn cœur dont ie ne puis souffrir qu'on me vole la moindre chose.

ISIDORE

Certes, voulez-vous que ie dise?

vous prenez vn mauuais party; et la possession d'vn cœur est fort mal assurée, lors qu'on prétend le retenir par force. Pour moy, ie vous rauouë , si i'estois Galant dVne Femme qui fût au pouuoir de quelqu'vn . ie mettrois toute mon étude à rendre ce quelqu'vn jalous , et l'obliger à veiller, nuit, et jour, celle que ie voudrois gagner. C'est vn admirable moyen d'auancer ses affaires : et l'on ne tarde guéres , à profiter du chagrin , et de la colère que donne à l'esprit d'vne Femme, la contrainte, et la seruitude.

Si bien, donc, que si quelqu vn vous en contoit, il vous trouueroit disposée à receuoir ses vœux?

ISIDORE

le ne vous dis rien là-dessus. Mais les Femmes, enfin, n'aiment pas qu'on les gesne ; et c est beaucoup risquer, que de leur montrer des soupçons, et de les tenir renfermées.

D. PEDRE.

Vous reconnoissez peu ce que vous me deuez : et il me semble quVne Esclaue que Ton a affranchie , et dont on veut faire sa Femme....

ISIDORE

Quelle obligation vous ay-je, si vous changez mon Esclauage en vn autre beaucoup plus rude? si vous ne me laissez jouir d'aucune liberté, et me fatiguez, comme on voit, d'vne garde continuelle?

D. PEDRE.

Mais tout cela ne part que d'vn excès d'amour.

ISIDORE

Si c'est vostre façon d'aimer, ie vous prie de me haïr.

D. PEDRE.

Vous estes, aujourd'hui}', dans vue humeur desobligeante ; et ie pardonne ces paroles au chagrin où vous pouuez estre, de vous estre leuée matin.

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