AU BUREAU DU SIÈCLE, 1C RUE DU CROISSANT
ANCIEN BOTBL COIBEltï. JS48.
2Upt)<m*e liûrr.
SOUS LES TILLEULS
MAGDELEHE A SUZANNE.
11 avril.
Ta lettre m'a fait un grand plaisir, ma chère Suzanne -, tes récits et tes descriptions ont pour moi toute la pompe et tout le charme de la fé> rie; ces ridies parures, ces fêtes magnifiques dont tu me parles ont rempli mes rêves pendant deux nuits ; po»r moi, je ne sais que te dire eh retour, il n'y a rien ici de pareil, et je n'ai rien à l'apprendre sinon que les pruniers sont en fleur et que le vent liède du printemps apporte dans ma chambre, au moment où je t'écris, l'odeur des premières violettes et des premières grappes de li las.
Je te remercie de la belle écharpe que tu m'as envoyée ; il se passera probablement bien du teaips avant que je la mette, non que je vive comme une retluse et comme une religieuse, ainsi que semble le craindre ton amitié, mais le peu d'amis que voit mon père ne sont pas riches, et il ne voudrait pas que ma parure effaçât celles de leurs lilles dans nos réunions du dimanche.
Mon père a loué la petite chambre que nous n'oecupons pas en haut de notre maison; celui qui l'habite est un très jeune homme, peu communicatif, sombre et sauvage. Quand je descends au jardin le matin, je l'y trouve toujours avec un livre qu'il ne lit presque jamais, car il a continuellement les yeux fixés sur la tei re, et j'ai remarqué que son livre est toujours le même. Néanmoins , je ne le crois ni triste ni malheureux ; il y a sur ses traits une sérénité et un calme extraordinaires ; aussitôt qu il me voit, il me salue et s'enfonce sous les arbres ou remonle dans sa petite chambre.
Comme je prévois les questions que tu me feras à ce sujet et que je sais tout re qui nous intéresse, nous autres filles, je te dirai qu il n'est pas beau, qu'il y a même dans son aspect quelque chose d'inculte ei de repoussant ; ses vétemens, propres et b.en faits , sont mis et arrangés avec une extrême ■éfcftgeiice. L'autre soir, ma fenêtre était restée ouverte, et je l'ai entendu chanter : sa voix n'est pas désagréable et a une grande expre>sion ; mais il chante mal et sans aucun ■rt Mon père diC qu'il est 1res savant, t'est tout ce que je puis l apprendre; je ne lui ai jamais parlé, et ni lui ni moi 1* »KCU« — IV.
n'en cherchons 1rs occasions, et il est probable que noan'aurons jamais de relations pus étendues.
Mon père est en ce moment tort occupé ; il a fait avec un voisin un échange d'oignons de tulipes', et il craint que la saison ne soit trop avancée, pour les replanter.
Adieu, ma bonne Suranné; embrasse pour moi ta mère et ton père, et reçois l'assurance de ma bien tendre amitié.
11 u.hei r.i\i:.
P. S. Jem'apereois que plus de la moitié de ma lettre est remplie par un étranger qui ne nous intéresse ni lune ni l'autre, accuses-en la monotonie de notre vie daus une pelil* ville sans société et sans distraciious. .
MAGt'ELEINE A BCÏABrlŒ
15 avril.
Je l'écris, ma bonne Suzanne, et je n'ai t if n à l'apprendre, ni à te dire ; ainsi, tu es bien libre de déchirer ou de breler ma lettre sans la lire. Je t'écris parce que je suis triste et ennuyée sans en savoir la cause, parce que tu es la seule que je puisse impunément fatiguer de mon bavardage.
Le temps est magnifique, l.e soleil prend de la force, tout germe et se développe; la sève, longtemps emprisonnée dans les rameaux, jaillit en feuillage d'un vert tendre ; l'air tiède pénètre le corps et lui donne une. langueur inêiée de plaisir et de peine. Depuis quelques jours, il m'est impossible di rester en plan- ; je vais du jardin à la maison et de la maison au jardin . je m'assiels avec un livre à la main, et bientôt mon livre tombe. Je respire l'udeHr du jeune feuillage; je m'enivre de l'air priuiamer qui caresse mes cheveux, et je tombe dans une rêverie profonde, dans une taciturne roiiienrplaiinn. Des heures entières mes yeux restent fixés sur un brin d'herbe qui brille an soleil nimm* une émeraude, et je sens dans le cœur ce malaise qui fatigue l'estomac quand on n'a pas dfné pour aller plus toi à un bai ou à une fête, une sorte de vide doit oureux; puis de grosses larmes roulent djns ni^s yeux, et je me soulage en pleurant de tout mon coeur. Et, je te le jure, ma bauoe
ALIMIO-SB KAHK.
Suzanne, je n'ai aucun chagrin ; mon père m'adore et n'est heureux que de mon bonheur : il met tuus ses soins à prévenir mes moindres désirs, et, maigre son amour pour ses tulipes et ses jacinthes et toutes les plantes de son jardin, il les néglige souvent pour me procurer un plaisir ou une distraction. Te souvient-il, ma bonne Suzanne, du temps que nous avons passé ici ensemble, de ma folle gailé et de mon insouciance? Je ne sais plus où est tout cela; tout autour, de moi semble prendre une nouvelle vie, tout s» pare de vêlemens de fête ; ainsi que dit Goethe :
Comme en un jour d'hymen la nature est parée ;
La lisière de la forêt De beaux genêt-; fleuris brille toute dorée
Aux rayons du soleil de mai,
El la brise rafraîchissante S'embaume en se jouant dans les lilas trembla ns. Ou sème sur la terre uue neige odorante.
En balançant les cerisiers tout blancs.
El moi seule je suis triste, et il y a comme un crêpe funèbre sur mes pensées. Les oiseaux se cherchent et se rassemblent sous le feuillage des tilleuls. Le printemps, dit-on, est la saison de l'amour et dispose l'âme aux douces impressions; et moi, je n'aspire qu'à être seule; et quand je suis seule, je pleure sans qu'aucune cause puisse justifier mes larmes ; et, ossrai je te l'avouer ! je ressens à pleurer un plaisir nouveau pour moi. Tu nie trouves bien folle, n'est-ce pas? j'en suis plus surprise et. plus effrayée, que toi. Quand je regarde autour de moi, je ne vois que des raisons de rendre grâce à Dieu de tout le bonheur qu'il fait pour moi chaque jour, et je me trouve bien ingrate envers lui et bien indigne de ses bontés.
Adieu, ma Suzanne.
EDWARD A STErUT.N.
Quoique lu n'aies pas eu assez de confiance en mon amitié pour me faire part de tes projets de fuite et du lieu de ta retraitent que tu aies en l'injustice de me traiter à l'égal de tes pareils, je t'écris parce que je suis plus prévoyant que toi.
Nous avons été élevés ensemble et nous avons grandi, moi, comme un lierre capricieux, toi, comme un haut peuplier; tu ne vois en moi qu'un camarade d'enfance, et tu me fuis comme on fuit un insecte au bourdonnement incommode. Tu crains que mes paroles sèches, que mon esprit positif ne flétrisse comme un veut malfaisant les rêves célestes de ton imagination.
J'admire la vie idéale et poétique comme j'admire les poésies des anciens bardes, comme les rêveries des sombres et méditatifs écrivains de notre pays. Mais, vois-tu, mon cher Stephen, ce sont de belles et de brillantes fleurs qui se faneront quand finira le printemps de ta vie. Alors tu te rapprocheras de moi, nos cbux langages se ressembleront, et ma voix n'oflensera plus ton oreille.
Aujourd'hui lu me fuis et tu as raison, nous ne pouvons encore marcher sur le même chemin ; l'air dans lequel je vis te tuerait. Je n'aimerais pas te voir rire de pitié et de mépris de ce qui fait mon bonheur: nous pounions nous haïr, et pourtant nous sommes faits pour nous aimer. Il y a dans nos deux natures que que chose qui nie semble s'emboîter et s'adapter assez bien ; les angles sortans de nos caractères coïncident. Il faut nous réserver pour plus tard une bonne et franche amitié. Nous nous rapprocherons quand le vent du nord aura rendu plus flexible la tige du peuplier, et quand, après avoir vu s'effeuiller tes illusions, tu sentiras le besoin de te rattacher à ce qu'il y a dans la vie de prosaïque; quand tu descendras du ciel où tu demeures, que tu seras assez près de la terre pour que nos mains puissent se toucher.
Jusqne-la, lënons-nous loin l'un de l'autre ; j'y consens : nous nous choquerions trop souvent. Mais pourquoi ne nous ferions -nous pas de loin des signaux d'amitié ? Pourquoi
veudrais-tu me défendre de m'intéresaer au bieu et au mal qui ''arrivent ?
Ta famille se plaint beaucoup de toi ; il est, en effet, ass« extraordinaire d'être parti avec l'argent a peine nécessaire a ton voyage, sous prétexte d'aller Dnirtes éludes à Gu-tlingue, et d'être disparu sans donner de les nouvelles depuis deux mois. Il faut que lu aies un grand éloignemenl pour la lille que l'on te destine ; et cependant, s'il était permis de te faire une observation, je te dirais que ton père n'ayant qu'une, pension viagère n'a absolument rien à te laisser à sa mort, et que ce mariage te mettrait en possession d'une belle for tune, qui est la véritable source de l'indépendance dont tu es si amoureux.
Adieu ; j'espère que tu daigneras remarquer avec quel soin j'ai évité dans ma lettre tout éclat de gailé bruyante, toute atteinte a la poésie, toute irrévérence envers tes i liimères, afin que cette épître trouve grâce devant toi et que tu ne la reçoives pas comme un hôte incommode, ainsi qu'il t'arrivait parfois de faire envers moi.
Charge-moi de tes commissions.
Ton frère est mon compagnon de plaisirs, nous parlons quelquefois de toi. Il parait l'aimer beaucoup.
Ohl dites-moi que je te dors pas!
(KlAHTOCE.)
Il est tard, et je suis dans ma chambre auprès du feu, sans pouvoir dormir. La lettre d'Edward m'a lait faire des réflexions. Est-ce que réellement je verrais s'éteindre la poésie de mon âme? Est-ce que je verrais jaunir et tomber une à aune, feuille à feuille, toutes mes belles' croyances? Oh! non, non, le DieH qui m'a créé, n'a pas voulu faire une amère dérision; il n'a pas mis en mon cœur le d-str et l'espérance pour les froisser et les broyer par de tristes désappointemens; il n'a pas donné à mon esprit des ailes qui l'enlèvent sur les nuages rosés du matin, pour le faire ensuite retomber lourdement sur la terre; le bonheur que j'ai pressenti n'est pas un songe : une âme qui cherche mon âme, une femme pour compléter ma vie. un amour qui me donne celte moitié de moi-même dont je sens si cruellement l'absence, qui remplisse ce vide douloureux de mon iwur.
Tout dans la nature est plus grand que noire imagination: jamais mon esprit n'avait pu me faire une idée bien juste d'une haute montagne; et quoique nos poètes aient si souvent parlé du lever du soleil, la première fois que j'ai assisté à ce sublime spectacle, j'ai senii combien mon imagination était restée au dessous de la reali é Les lèves de l'imagination ne sont qu'un retlet pâle des œuvres de Dieu. Faut-il croire que, par un triste ptivilrge. notre esp il ail sous un seul rapport une puissance de création plus grande que celle de Dieu, qu'il ait la force d'imaginer un bonheur que le Créateur n'a pas pu faire pour nous''
Non, non, ce bonheur dont je sens 'e Destin, Dieu l'a fait pOHr moi, comme il m'a faille soleil qui vivifie, et l'ombre des arbres, et le vent parfumé qui fait liémir les feuilles"
Si Edward a raison, fasse le ciel qu- y ne vive pas plus longtemps que mes croyances; que je n'aie pas à porter le deuil de mon âme, et qu'après avoir s mi ma iête dans les nuages, caressée par l'haleine des anges, je ne me voie pas rapetissant et rampant sur la terre lom-e un froul reptilel
En tout cas, je le saurai, et je ne me survivrai pas à moimême s souvent j'écrirai mes impression-, • i je les comparerai. Le jour où je serai convaincu que ce que j ai dans 1-' cœur est une brillante-bulle de savon qui s'écrase et se dissout; que mon bonheur m'échappera corn i e I' au a travers les doigts serrés pour la retenir, je m'en irai de la vie, ei j'Tai demander a Dieu dans le ciel ce qu'il m avait promis sur la terre, car Dieu esi un bon père, ei chacun de nos besoins renferme une promesse de le satisfaire.
SOUS LES TILLEULS
OU L'ON apprend combien il y a de variétés de