JACINTHES
Ce matin je suis descendu au jardin ; le ciel était bleu et et il faisait du soleil; j'y ai trouvé monsieur Mùller. Je le saluai en silence; il me rendit mon salut et resta debout, appuyé sur sa bêche, les yeux lixés sur moi et paraissant attendre que je lui adressage la parole. J'étais un peu embarrassé, je ne savais que lui dire; comme j'hésitais, il me parla le premier et me dit :
— Un beau soleil, monsieur!
— Oui, dis je, un beau soleil
Et comme je pensai qu'en échange d'un observation, quelque oiseuse et insignifiante qu'elle fût. je lui devais une observation, j'ajoutai :
— Et un beau ciel.
— Oh 1 oh ! me dit monsieur Muller, les nuits sont encore fraîches, et je crains les gelées.
J'aurais voulu partir et m'enfoncer sous l'allée de tilleuls ; mais il restait appuyé sur sa bêche. Une conversation était inévitable. Je me résignai et fis une corne à la page de mon livre. C'était à mon tour de parler, et je ehercbais dans ma tête quel sujet de conversation je pouvais entamer. Il m'advint a l'esprit qu'il serait convenable que je lui demandasse des nouvelles de sa fille; mais, je ne sais pourquoi, au moment d ouvrir la bouche, j'hésitai. Je pensai d'abord qu'un intérêt trop marqué pour une jeune fille pouvait inquiéter le père ; puis, qu'il y aurait de l'affectation à n'en pas parler ; et comme je m'y décidais, je songeai que mon hésitation pouvait avoir été remarquée, et je me sentis rougir, et je ne dis rien.
Monsieur Muller reprit sa phrase :
— Je crains les g lées, et avant le lever du soleil vous n'eussiez pu rester dans le jardin la tête nue.
Je souris.
— Vous êtes jeune, me dit il, et je suis vieux. J'ai tort de mesurer votre force à la mienne; c'est un défaut commun chez les vieillards ; vous pouvez braver le froid, mais moi, j'ai besoin de soleil. Quand j'avais votre âge, je faisais comme vous ; jamais un vent du nord, quelque piquant qu'il fût, ne m'a empêché d'aller herboriser sur les montagnes; jamais les brumes froides de l'hiver ne m'ont fait retarder une partie déchusse dans la foret; j'aime à voir les jeunes gens marcher etcourir dans la neige. Vous avez pu voir ma petite Magdeleine elle mène venir au jardin par des jours bien froids : j'exige seulement qu'elle soit bien vêtue. Cette pauvre enfant doit voir avec peine le soleil à travers les vitres ; il nous est venu un cousin au juel il lui faut tenir compagnie, et je gage qu'elle le maudit de tout son cœur ; c'est pourtant un beau et spirituel garçon.
A ces paroles, je sentis un frisson courir sur tout mon corps.
la porte du jardin s'ouvrit; Magdeleine entra suivie d'un grand jeune homme blond; la voix de Magdeleine était gaie et aile, tueuse Je ne sais pourquoi, pour éviter de la saluer, je feignis de ne l'avoir pas aperçue, et je me baissai pour regarder une jacinthe.
— C'est U ja< inthe de Hollande, me dit monsieur Mùller ; cet oignon me vient d'un homme auquel j'eus le bonheur de rendre, un grand service, et de temps à autre il m'envoie quelques ead, aux en souvenir. C'est une histoire assez curieuse J'avais alors trente ans, c'était l'hiver, le jour commençait a baisser...
Magdeleine arriva près dp nous; je saluai froidement et en parcourant d'un regard see toute la personne du rcusin. — Eh bien ! S. hrnidt, dit monsieur Muller, restes-tu à dîner avec nous? — Oui, mon oncle. — C'est bien. Magdeleine, as-tu parlé a Geneviève? —Non, mon père, mais je vais y aller.
— Non, tiens compagnie à Schmidt, je me charge de commander lediner. Monsieur, me dit-il à moi, je vous racon-
erai mon histoire quelque autre jour.
Magdeleine et son cousin restaient devant moi, ils attendaient par politesse quel parti j'allai» prendre ; mais je»**» tais pas d'humeur à me mêler à une conversation, je m'incfcnai et m'éloignai en faisant semblant de lire ; mais j'étais occupé de définir ce qui se passait en moi.
Il me semblait que j'avais sujet de me plaindre de Magdeleine, et mon aspect était sérieux et même sévère. Le cousi» me choquait : il y avait en lui un air d'impertinence et de fatuité. J'auraiVdonné tout au monde pour qu'un prétexte suffisant me permit de lui chercher querelle, d'autant qu'en s'éloignant il dit à Magdeleine quelques mots qui la firent rire très fort. J'imaginai qu'il se moquait de moi; je me sentis pâlir, et je retenais mon haleini pour tâcher de saisir quelques mots; mais nous marchions dans une direction opposée, et il me fut impossible de rien entendre.
— Suis-je fou? me demandai-je, ce jeune homme m'at-il insulté en quelque chose et ne peut il faire une plaisanter» sans que je m'en croie le sujet? Et en tout cas pourquoi ai-je salué mademoiselle Muller plus sèchement que de coutume? Allons.
Et je fis un mouvement comme un- homme qui rejette a» loin une idée qui le gêne.
— Ouf! dit Muller, qui était revenu et qui, sans que je m'en aperçusse, avait repris sou occupation, vous avez failli mettre le pied sur une jacinthe qu'il n'aurait pas été en votre pouvoir de remplacer : c'est la jacinthe bleue polyante. Outre celle-ci, je n'en connais que deux autres, l'une à Amsterdam, chez l'ami dont je vous ai parlé, et l'autre chez un fleuriste français à Chinon, en Touraine. Si vous saviez que de soins me coûte cette jacinthe! si vous me voyiez placer l'oignon juste à un demi-pied en terre, mettre dessous de la terre maigre pour l'empêcher de pourrir, et de la terre grasse dessus pour lui donner de la nourriture! si vous me voyiez écarter d'elle tout ce qui peut intercepter les rayons du soleil, vous sérier effrayé de votre distraction. Monsieur, c'est une bien belle fleur que la jacinthe ; aussi le savant Petrus Hoffpenger prétend-il que ton nom vient du grec ia etz^s, c'est-à-dire fleur par excellence; mais je soutiens, malgré son autorité, que le nom de la jacinthe est formé de ex et de Kj-Aî,-, c'est-àdire i'i'o/e'fr d'. -/potion.
A ce moment je regardais le cousin, qui tenait dans sa main la main de Magdeleine ; je fis un mouveme it pour tirer monsieur Muller de sa rêverie et lui faire voir te qui se passait; mais il me dit :
— Qu'en pensez-vous, vous qui êtes hell-nisle?
Je me fis répéter ce qu'avait dit monsieur Muller, et comme je ne donnai pas d'avis, il continua :
— L'avis de Parus Hoffpenger s'appuie sur l'esprit qui se trouve sur l't dans le premier sens et se rapporte à la lettre k, qui commence en français le nom de la hyacin'he. Cependant je ne crois pas me tromper, j'ai lu tout ce qu'on a écrit sur les jacinthes, depuis la jacinthe de ConstaniinOjile jusqu à la jacinthe Incarnate de Flandre... Enfans, cria monsieur Miller, allons dîn>r!
Ils se dirigèrent ensemble vers la maison, et je sortis, comme de coutume, pour aller manger â mon hôtellerie; mais j'étais agité, je ne mangeai pas et je passai le temps* me piomenerdans la campagne.