ROSA MOURANTE
dédale de mon orageuse carrière. A l'une des extrémités du balcon ei pi es me de p ain pi d, se trouvait mon cabinet de travail, où l'on avait conservé de la lumière, ei dont la fenêtre ii verte m<î donnait toute fa-ilne pour considérer dans l'intérieur de x portraits qui y éialeni appeiidus. L'un, celui de ma mère, en fare de la croisée, nie souriait, et semb'atl se réjouir dr- me voir lixé dans un séjour qu'» Ile aimai et qu'elle avait toujours désire que j'bahiiasse avec elle ; l'autre était cel i de la d. rnière de nies sœurs, morte avant le temps, et peinte da>.s la premiè e (leur de sa jeunesse. PI. cée dans l'ombie, ce le li tire chai mante m recevait une teinte de mélancolie qui paraissait exprimer le ngret de ne point partager une retraite qu'elle eût embellie par tous les rliarmes de l'esprit et de l'amitié. Mes regards ne pouvaient se détacher de ces portraits; en vain, m'en éGignais-je : un ascendant invim ible m'y ranimait sans cesse. Le «œur gros de sanglots et de larmes, suffoqué, par l'attendrissement, je me jetai dans un fauteuil ; ce fauteuil, la place qu'il occupait, étaient ceux que ma mère avait préfères. Je pleurai beaucoup en les reconnaissant. Celte < rise dissipa mon oppression, et je tombai dans une extase q e prolongèrent le parfum des fleurs et l'espèce de magie dont ('éprouvais l'empire. Je ne revins a moi qu'au son de minuit qui, reli ntissant dans le lointain à l'horloge de la ville, m'avertit que pour un solitaire il était heure indue , et je mecoui liai machinalement.
Etrange effet du hasard, dans le conflit de ces nulle iûées qui venaient de m'assaillir, pourquoi la plus futile, la plus insignifiante, avait-elle jeté dansmon imagination les racim s les pus profonde»? A quelque distance de Mantaigi, en tirant ve s la montagne, il est un bois que j'ai toujours aîné, sans doute parce qu'il avait été le i rinciral théâtre de mes amusemen ., le premier asile de mes lêvrries. Depuis mon retour j'avais oublié de le visiter j et, tout en me rapp ■ ani et i.ubli.je m'étais bien proposé de le repaier. A peine dans mon premier sommeil j» m'imaginai qu'au lever de 1 aurore je m'achemina s vers re bois dont je gardais un si doux souvenir: Arrivé sur un vaste ; laieau qu il termine, je fus frappé 8'éionnement à l'aspect d'un édilice dont j'ignorais ab?ol.:ni ut l'existence, et que je voyais s'éltvcr au milieu de la forêt. C'était un pavillon hexagone, en marbre d'une éblouissante blancheur, surmonté d'un dôme et d'une architecture aussi noble qu'é'égante. — « Quel est ce pavil- • lou? Comment se fait-il qu'où ne m'en ail jamais parlé? » Quel en est le propriétaire? Pourquoi l'avoir fait cons- » truire d«ns ce lieu désert et presque sauvage?» — Ces questions que je m'adressai toutes a ta fois, sans aui une donnée pour les ri suuilie, n tirent que rendre ma curiosité plus vive, et je me hâiai vers l'objet qui l'avait excitée. J'eu avais soigneusement examiné la position. Familiarisé comme je l'étais avec le terrain, je me désignai les sentiers aboulissans ; et malgré l'épaisseur du taillis, quoique, une lois que j'y serais engagé, je dusse renoneer au s. cours de ta vue pour me conduire, je me croyais certain de paivenir au point désiré, directement et sans obstac e.
J'abordai a lisière du bois dans cette confiance; elle fut trompée. fxuile issue ne s'offrit à mes regards; toutes avaient été fermées avec l'attention la plus minutieuse : on eût dit qu'une puissance jalouse s'était éiudiéeù rendre inaccessible l'enceinte où je voulais pénétrer. Impatienté de ce contretemps, j'étais prêt a m'éloigner, lorsque s'élancèrent delà forêt deux animaux i barmans, espèces de levrettes, paifaitement semblables, blanches eomme la neige, marque. ëes de taches de feu symétrique», d'une taille au-dessous de la moyenne et des (ormes les plus gracieuses. Ces jolis animaux . accourent à moi, me font mille caresses, cl reçoivent les * miennes avec de petits gémissemetis dou\<t plaintifs qui tenairut également de la joie et de la instresse. Tout-à-coup l'une d'elles se précipite vers l'endroit par où elles étaient sorties, retournant la (été à chaque iusiaiii comme pour s'assurer que je la suivais : l'autre demeura constamment à mes eûtes. Nous rejoignîmes la première, qui s'enfonça brusquement dans l'épaisseur du bois, et m'indiqua par un signe expressif que je devais la suivre, ce que j'entrepris de faire, malgré les di&tuhes. Eu écartant d'épaisses broussailles qui
s'opposaient a mon passage, je découvris un petit sentier éc appé à mes premières investigations; il s'élargissait insensiblement, et je le pris sans hésiter. Un quart-d'heure après, mes compagnes et moi nous débouchâmes sur une belle pelouse, au haut de laquelle se présentait le pavillon mystérieux.
Je m'approchai de cet édifice, en admirant ée plus en plus sa merveil euse construction. » L'intérieur, me demandais* » je, répond-il a ces dehors magnifiques? L'accès me s»ral- - il permis dans ce sauclua re, car ce doit être celui de quel- " que divinité? » Ma curiosi.é lut encore déjouée, du moins pour quelques instaiis. Chaque pan de i'hexagoue se formait d'une table de marbre unique, et plusieurs lois j'un parcourus le circuit sans y trouver de porte ; ce ne fut qu'au troisième ou quatrième tour que l'une des levrettes s'étant placée devant le p n du milieu, posa sa patte sur le maibrequi
I devint une grande portière de velours, par laquelle, à la
i suite et sous les auspices de mes deux guides, je hasardai de
; m'imroduire.
Des l'entrée, je faillis me prosterner, tant je fus saisi de l'air majestueux et so*'iuel qui régnait dans celle enceime. Citait une sal c immense, bexaj-oi e comme le pavillon, et
• faiblement éclairée par le demi-jour qu'e le recevait d'une ouverture pra iquée dans le doue. ;.es lampes odorantes,
! distribuées d'espace «0 espace sur la coi ni' lie qui circulait à I (Oiour, y répandaient une odeu; exquise, Lite é au belle de la beauté de ses ; reportions, r che sans faste, • legante sais afféterie, et peuplée par sa solitude même qui en fai-
j sait le séjour du recueillement et de la méditation. Ami pas-
1 lionne de la simpiiCi c, ce fui avec un vif sentiment de plais r, je dirais presque d'orgueil, que j'admirai celle dont ici loui porta t empreinte, ei qui conrord.it si bien avec nies uoiious sur le vrai beau, sur le g andiose, et les moy< ns de proil ire des sensations profondes, d'oli enir ces eth ts puissans, prompts et , utoiesques, auxquels ne saurai- ni a teindre,dans aui un genre, la omplicatiou des fuîmes, la ninlii- I licite des on.emens, et l'imitation servile de ce que la mode a consacré.
Au fond de la salle, une estrade élevée de plusieurs marches |Ortaii uu sopha de style antique, pat seoir d hiéroglyphes, et sur lequel reposait un objet enveloppe U'uu grand
: ciiàle de cael emire Mes conductrices s'awncèrenl à pas lents et silencieux, et s'arrêtèrent au berd de l'estrade. Je les suivi*, ci, comprenant icur intention, je montai jusqu'au pied du sopha, sur le dossier duquel je m'appuyai. BioalAt je vis s'agiter, s'entrouvrir la pallie supérieure du voile, et paiaitre la télé d'une jeune Dite doit je ne prulatiriai pas 1rs traits en essayant de les déciire. Eh ! quel pinceau ne désespérait d'y réussir, d en reproduire l'harmonie et la délie le-se, d'exptimer ce mélange ineffable de grâce, d innoce me et de bonté, cette pâleur attendrissante, ce • harme de vie et de jeuuesS' que n avaient pu flétrir les soutirâmes, les chagrins, le souffle u> nacant de la mort ? — « C'est vous, ■> me dit péniblement la figure angéiique.aux yeux bieus, sié- » ge de la candeur et de .a résignation ; l 'est vous ; je vous » attendais; écoutez... écoulez la romance de Rosa mourjute, ■ et... ne 1 oubliez pas, » ajouta-l-elle d'un ton plus accentue. A ces mots, parut au-dessus de la têie de Kosa ^n nuage d'où plusieurs mains s'avancèrent et diposèient entre les tiennes nn instrument de forme inusitée, que je crois pouvoir appeler une rarpe-lijie. £1 e en liia quelques arp-t.es ; puis, il une voix douce et faible, qui faisait vibrer loules les fibres du iœur, che chaîna son lai. au moment où il finissait, un brun lugubre se ni entendre «ans le nuage ; Rosa, le sopha, le pavil on disparurent. « t je m'éveillai.
Ma première pensée, comme on peut le croire, se reporta vivement si r celte apparition, sur l'injonction exp esse que Rosa m'avait faite de ve point ou< Hersa romance. L'air vint de h i-niéine s'offrir a mou es rit. Je me levai imméJiatemeut et m'emp e sai de le copier, à la clarté de la luHe qui brillait encore. I ne fois cet air nxe, j'en dete mina facilement le rhvlhme, ei fuit de ces données, |e me flattai de retrouver sans peine les paroles : je m'abusais. Soit que le troub e où m'avait jeie le clsoi do Rosa tut détourné mou aiieniiou,
KOCGEl L»E LlsLt
soit que mon extrême désir de remplir l'espèce de mandat que j'avais reçu paralysât ma mémoire, elle fu*. lout-à-fait en défaut. D'inutiles efforts achevèrent de brouiller mes idées, et non seulement l'ensemble de ces paroles m'échappa, mais il me fut impossible de m'en rappeler une seule, ni le sens général de la romance, ni rien de ce qui m'aurait mis sur la voie. Ce que je vais dire paraîtra puéril. J'avais a cœur de répondre à la confiance de Rosa. et 1 impuissance définitive où je me voyais à cet égard me tint plusieurs jours au supplice. A diverses reprises j'essayai de parodier sur cette mélodie quelques paroles analogues. Ce que je fis éiait si loin de ce que j'avais entendu, de cette ingénuité, de cette mélancolie dont l'impression m'élait restée, quoique vague et fugitive! le déchirai ces malheureux essais a mesure qu'ils étaient ébanhés , et , fatigué de mes Infructueuses recherches, je m'efforçai d'oublier lesonueet l'héroïne, tout en murmurant sans cesse l'a rdt- Il isa, tout en jitanl un œil de dépit sur la copie que j'en avais laite, lorsque le busard me la mettait sou< la nain.
Trois s k lines s'écoulèrent. Moins que jamais j'espérais p»rw-ii r s quelqff? ré ullat sali f.jtsa V, et même je n'y allachais plus que l'i i rêl d'une curiosité vivement stimulé par ce lait siigui er J un résultat p»snil'ei n aient 1. pro ruit par une < bimère. Cette i dff- renée ne fut pas île longue durée. Je fis une seconde foi* le même songe, et les mêmes circonstances l'accompagnèrent. Une se< onde (ois, Rosa me prescrivit la loi du souvenir, loi que la répétition d» sa romance devait me rendre plus facile, et tontes mes facultés étaient en jeu pour meure à profit ce moyen de m'y conformer. Combien ne fus-je pas desappointé ! Rosa chanta, mais eu italien. Quoique cet idiome ne nie soit pas étranger, il ne m'est pas non plus assez familier pour que je. ne lusse point déconcerié parce changement imprévu, et qu'il n'exerçât pas une inlluenee fâcheuse sur l'attention qui m'était né. -es-aire: aussi ious mes soins, toute mon application fuient-ils en pure perte. Vainement chaque mot de la traduction m'avait-ii rappelé le mot français correspondant; vainement a\ais-je conserve des notions sur la fond, le coloris de la romance, sur le nombre des couplets et quelques autres particularités, cette seconde séance ne laissa dans ma mémoire aucune trace relativement aux paroles proprement dites, et mon embarras, ma perplexité demeurèrent les mêmes.
Quelques jours aprè?, au commencement d'une nuit très pluvieuse : — « Si Rosa, me disais-je à moi-même en souu riant, si Rosa désire une troisième visite, espérons que ce u ne sera point celle nuit par le temps qu'il fait. » Cette nuit même amena la catastrophe et le dénoument d'une aventure que j'ose ù peine appeler imaginaire.
Dans mon premier sommeil je rêvai que, transporté je ne sais comment au bord du bois, je voyais arriver les deux levrettes, l'air morne, la tête basse et d'une allure toute différente de leur allure première. Leur robe, naturellement fine et d'une blancheur ('datante, n'était plus qu'un poil noir. rade, hérissé ; leurs yeux étincelaient, remplis de larmes sanglâmes. Elles approchèrent en grondant, s'attachèrent a mes pas et m'entraînèrent comme leur prisonnier jusqu'au pavillon. Ici tout annonçait le deuil et les désastres : les marbres semblaient sutr des pleurs. Lorsque je fus au pied du sopha, et que, soulevant le cachemire, Rosa découvrit son visage, j'eus peiueà retenir un cri de douleur et d'effroi. Ces traits enchanteurs, ce visage qui naguère conservait tous ceux de la jeunesse er de la beauté, livides maintenant, épuisés, décomposés, n'offraient plus que l'image du désespoir et d'une destruction prématurée. « Vous voilà!... Ma romance, » vous l'avez donc?.. Je vais la dire encore une fois... peur la » dernière... Si vous l'oubliez!... »
On lui mit dans les mains sa harpe lyre, devenue pour elle un fardeau. Ce fui en anglais qu'elle chanta. Par un contraste déchirant, jamais sa voix ne m'avait paru si fraîche, si suave, d'une expression plus naïve et plus mélodieuse. Aux dernières syllabes, sa tête se. pencha comme une fleur qui meurt sur sa tige. Les accens de la désolation retentirent alors au sein du nuage, qui, subitement, envahit la salle entière; Us lampes s'éteignirent; des voix lamentables répondirent
de la voûte et de toutes les parties de l'édifice dont un tonnerre souterrain ébranlait les fondemens. Soudaip, ils s'arra citèrent avec fracas des entrailles de la montagne, et je sentis le pavillon qui s'élevait rapidement dans les airs-, au bout de quelques minutes, il s'arrêta et tout s'évanouit. Je resUi seul, planant dans le vide, comme un épervier; puis, je des. cendis lentement, et traversai plusieurs zones de nuages, les unes brûlantes, les autres glaciales. Lorsque j'en sortis, j'aperçus la terre comme un point dans l'espace. Ma chute alors se précipita de manière à me faire perdre la respiration; et bientôt je reconnus le mont et le bois de Monlaigu, ensuite des blocs énormes de rochers sur lesquels je tombais perpendiculairement. A l'instant du choc qui devait me mettre en pièce, je m'écriai, tressaillis, et, m'éveillant. je me trouvai sur mon lit, trempé de sueur, et dans la posture ou je croyais I être en nageant au milieu de l'atmosphère. Un mcmenl ap'ès, j'entendis quelque bruit dans la pièce voisine : c'était un dome-lique qui couchait au dessus de ma chambre, et qui, r-veillé par le cri lerrib'e que j'avais jeii*. accourait tout tremblent pourvoir ce qui m'était arrivé. Il recueillit à la h.1ie les pièces éparses de mon coucher dont il répara e désordre, ^l se retira. leul avec moi-même, je me rendis compte de celte élra ge fantasmagorie, et je l'avouerai, ce fut MBÈ terreur. Qhi-I espoir de me rappeler celle romance fata'e, de nie la rappebr d'après la ver-ion ansilai-c. tandis que je n'avais pu leienir un mol de l'original? — A peine avais je fait cette réflexion, qu'à ma très grande surprise et comme par un prodige, tous les < le mens de la romance se représenté' eit à ma pensée, isolés et sans ordre à la vériié, mais j'avais remarqué la dispo-ition des cnup'ets, principalement la manière dont chacun se lerm nait : la fin du dernier s'offrit la première et me servit à constater, a classer les trois autres. Dès lors, en remontant de celui ci au commencement, et, chose bizarre, a l'aide snriout des paroles anglaises, chaque vers partiel vint se pla er dans son cadre respectif, et je récitai le chant de Rosa comme si je l'eusse simplement répété de mémoire. Le voici, tel, je puis le dire, qu'elL'-mëtne l'a dicté, et sans qu'il ait subi le moindre changement, que j'eusse regardé comme une profanation.