ELEGIE
Séjour charmant du mon enfance, Lien d'amour et de souvenirs, Où dans les bras de l'espérance Je fus berté par les plaisirs; Toit paternel , champêtre asile, Où tout me plaît et m'attendrit, Ouels jours rians, quel sort tranquille Vous retracez à mon esprit!
Ici ma douce et tendre mère Epu mes premiers acrens; Ici l'œil inquiet d'un père Surveillait mes défauts naissans.
Aux premiers accords de ma lyre, ici, plein d'un trouble enchanteur, Je vis la beauté me sourire, Et sentis palpiter mono œur.
Salut, tous, antique chapelle, Ornemens de ces beaux lointains , Forêt dont l'ombre solennelle Protégea mes jeux enfantins !
Salut, mont* aux cimes glacées, Salut, sommets audacieux.
Qui, frappant mes jeunes pensées, Avec vous les portiez aux eieux.
Que j'aime le calme qui règne Soasee beau ciel d'or et d'azur, Qu'avec délices je me baigne Dans cet air bal -antique et purl ' Le Jura. i
Qu'avec délices je m'éveille Aux sons rusiiques et connus Qui font renaître à mon oreille Les temps qui se reviendront plus !
Lieu chéri ! pendant les orages Tu fixais mon œil rassuré ; Je vins, tout froissé des naufrage?
Te croyant le port désiré.
Vain espoir! séduisant mensonge!
Projets si doux sans avenir, Ah ! pour moi vous êtes un son^.
Que je tremble de voir finir
Toit prternel, champêtre asile, Lieu de souvenirs et d'amour, Lflin de vous s'il faut qu'on m'exile, Hélas! ce sera sans retour; Errai. t aux rives étrangères, Nulle à mes yeux n'aura d'attraits :
\ mis ê:es mes amours premières , Vous aurez mes derniers regrets.
Ce fut dans la retraitée iaque le j'adressai depuis ce ebant de mélancolie, que je lis le songe dont voici le récit. Dès le premier instant, je pris atec moi même i engagement de l'écrire. Je ne sais quel sentiment pénible, quelle crainte superstitieuse m'en a constamment détourné. Peu de temps me reste pour remp ir ce.te espèce d'obiigaiion. Les années s'accumulent, les adversités se multiplient, mon agonie
ROUGET DE L'ISLE
déjà si longue, ne saurait ilurer Ions-temps encore. Si Rosa ne fut point un être ,,ur ment fantastique , si j'ai bien intcrprélé l'ordre qu'elle sembla me donner de consacrer le souvenir de son in ortune, hâtons-noui de satisfaire ses n\'in*s, et, c|uei que pui se être ce mon le m\ -térie.,x où je la re o a drai bientôt, que son ombre du moins n'ait pas le dioild'y cor i:i*ter la mienne par des reproel es.
Le premier jour du pi intemps t8lâ me reçut dans ma chère solitude. Je nie flaitais alors que .a s'accomplirait ma dis inée. Privé de touie distraction extérieure, sans ambition désormais, sacs projets, sans espérances denl les tictions pussent caresser mes loisirs, que je regrettai d'avoir négligé ces i,oùls nés avec moi, ces gertDtS heureux dont la culture avait semé sur ma vie tant et de si (lances jouissances! Je m'effrayais d'interroger ma mémoire autrefois i iebe et fidèle, mon imagination autrefois si docile, mon ancienne aptitude à revêtir ses capricieuses conceptions d<- formes poétiques et musicales. Ce violon, la joie de mon enfance, la passion de ma jeunesse, mon bonheur de tous les temps ; ce vio;on, compagnon jadis et con>olateur de ma captivité, le confident de mes amours, la sour e dénies inspirations, à peine osais-je tourner vers lui mes regards; je l'avais abandonne depuis dix uih; il m'accusait d'ingratitude.
Je restai plusieurs jus absorbé dans mes tristes réîlexions, sans avoir le « oura^ede constater à quel point elles éiaitui fondées. Oit*' expérience, je la lis enfin, et combien n'eusse pas lieu de m'en a, plaudirl Jamais avare ne fut si heureux en retrouvant son trésor. A mon premier appel, je semis se ranimer toutes ces facultés que je croyais éteintes : ma mémoire se réveilla, plus active et plus féconde, une foule d'idées oubliées revinrent peupler mon imagination, amenant à leur s-ite des idées nouvelles, et réclamant pour cellesci, comme pour elles mêmes, des expressions qui se précipitaient sou* ma plume. Quant à mon violon, notre paix fut plus d flkile à conclure. Mes doigts eurent d'abord a lutter cuntredes cordes rancunières et rebelles ; mon archet refusait d'obéir à mie main qu'il ne connaissait plus. Lu peu de patience triompha He ces obstacles, et bientôt mon ermitage fut embelli, vivifie par le concours de moyens qui, vulgaires sans doute, ne m'en rendaient pas moins les vieux*piaisirs de l'habitude, rajeunis par tout l'attrait de la nouveauté.
Un soir, vers le milieu de mai, après quelques heures d'encliantemeut, données soit à mes rêveries littéraires, toit à des improvisations musicales plus ou moins fautives, plus ou moins insignifiantes, mais non dépourvues de verve et de facilité, je vins, la tête singulièrement exaltée, me reposer au-dessus d'une terrasse couverte de rosiers et d'auttes arbustes en fleurs, sur un balcon dominant une campagne immense et devant lequel se déploie une des vues les plus riches et les plus variées que l'oeil humain puisse contempler. Il était dix heures, l'obscur] é me dérobait ce spectacle que je ne vis et ne me rappe ai jamais sans émotion : comment pein. dre celui qui le remplaçait!
i.a nuit régnait dans toute sa magnificence, une de ces superbes nuits de printemps donl le charme tempère la majesté, et qui de l'univers font à la fois le sanctuaire d'une religieuse admiration, et le temple de la volupté. Les hantes régions de l'air resplendissaient, étincelantes de myriades d'étoiles, reflétées à l'infini par l'azur ûu firmament. Leur éclat propagé a travers I espace venait, par nue dégradation insensible, se foudi ,et les ténèbres, lé-
gèrement transparent . s'étendaient sur la nature, comme un voile diaphane t qu'il* mvrt ca-
cher. Eb ou s i s nus yeux furent
contraints de s'abai e la terre, dont l'in-
térêt pins doux et pus immédiat tinil parcaplivei tous mes sens. Bien autour de moi qui ue respirât la joie, le bonheur et la vie. Toutes les voix de la création retentissaient dans moment soleeni I eti éiébraient a l'envi la j une.* se de l'année, l'hymen iaul di tips et de la n turc. L'air saturé du principe s'agiter un peu que pour en disséminer l'influence toute puissante, avide entas» pirée même par les êtres inanimés. De chaque point du sol s'exhalaient des nuages de parfums, qui, mollement prome-
nés dans l'atmosphère, puis retombant en rosée, s'identifiaient avec les plantes, les fleurs, et tontes i es joyeuses familles, l'espoir et l'ornement de nos vergers, de nos champs et de nos coteaux. La chaleur douce ei pénétrante de latrinpéralure délicieusement rafraîchie |ar les lépUra du soir; celle brise qui m'arrivail chargée du souille des roses, des chants du rossignol et de toutes les odeurs du priu emps, le bruissement monotone et continu desinse te* delà praiiie qui servait de base et de complément aux harmonies de la nuit ; re calme sublime, ce vaste, i • t auguste e1 inaltérable silence où tous les bruits s'absorbent comme les grains de sable dans la mer, cet ensemble prodigieux de beautés, de contrastes, de grandeur, de simplicité, de grâces, de merveilles, me plongeaient dans la stupeur et le ravissement. Tout-a-coup le ciel blanchit du côté de l'orient, et a lune app irait sur la montagne de Co'dre. Dans uu dit -d'œil sa lumière s'épand jusqu'aux extrémités de l'horison. Confondus tout à l'heure dans le vague du crépuscule, les objets se dégagent, se dessiuent et se manifestent avec tous les prestiges de l'astre qui les éclaire. Là, sur ma gauche, à l'ouest, c'est la tour de Montmorot, dont une cupidité vandale menace lesdébris, monument sacre où. suivant les vieilles traditions, fut élevée cette belle et pieuse Cloiilde*, qui put changer la ■ royauté niais non pas adoucir les mœu>s d'un époux barbare. Au tord, en laie de mon humble habitation, s'élève la tour dii Pin, qui s'enorgueillit d avoir possède le plus bave des chevaliers, le plus Français de nos monarques, le meilleur des hommes, notre bon Henri. Sur la colline intermédiaire, à I emplacement où (ut le.( bateau de Pymurit) je distingue une vapeur blan bàtre qui semble être le fantôme de ses restes nouvellement écroulés. S'.l* se dirigent à l'est, après avoir observé la ma*se obscure furnire i ar le feuillage de la font de Fan ssières, mes yeux se rabattent sur le joli village de Pi rigi y qui lapisse en amphithéâtre le pied de la monta. ne-, puis, s'élançant au sommet, ils se reposent avec les ravons' e. la lune sur la cime des grands arbres tout ccatrisés de la foudre qui les <ouronneut, et que les siècles ont vus croiire et vieillir *u milieu d'une enceinte sépulcrale, chère de tout temps à la pieté des fidèles du canton, — tandis que sous leurs an iques rameaux ils abritent la iuodes'c et vénérable chapelle de Saint-Etienne, cons ruite sur e terrain même oU l'on rapporte qu'à la naissance du chrislianiMue dans les Gaules, des bûcher.; immenses étaient allumés à des heures marquées de la nuit pour annoncer la celé ration du saint sacrifice et ses différentes solennités aux peuples attentifs de la Sequanie cis-jurane, de la Bresse et d'une part e de a Bourgogne....
J'en étais làde mon récit lorsqu'un événement cruel m'a forcé de l'interrompre; événement bien cruel, en effet, puisqu'il me laisse vivre!. .. N'importe, c.iniinuons. Les premtèies angois>es sont passées; mes fines, mon ceurage se raniment : es*ayohs de mettre tm à la tâche que je me suis imposée, e fùi-ce que pour éprouver s'il me rest- quelques facultés intellectuelles quelque mé noire; et si, ne cuvant pi ts écrite, j- puis, du moins, avi c le secours d'une main étrangère, trausporler sur l*> parier mes idées devi nues si fugitives !...
Jejouissai* a e: trmspot du s rctacto donl, tout-à-l'heure,je crayonnais une faible esqui se; et combien s'y œêlaient de souvenirs tendres et douloureux] C'est ici, c'est sur ce bai on entouré d un magnifique chrvreleuille, que, chaque soir d'été, ma bonne mère assemblait sa nombreuse et naissante famille et presidaii à ses j> ux ; que chaque soir, au retosr de la chass , moi-même, adolescent alors, après avoir satisfait à la sol icitnde paternelle, je m'associais à la jiaité bruyante des enfans, I- s charmais en leur contant mes exploits de la journée, et *urtout ceux par lesquels j'avais fauli m'illu-trtr; ou bien, assis près de ma mère, uu bras sous le sien, les veux attachés sur ses traits ravi&sans de douceur et de teti lresse,je m'enivrais du bonheur de la contempler, de l'en endre, d'entendre ces douces et sages paroles qui, mieux suivie, m'eussent guidé plus sûrement dans le
* Sainte Clotilde, princesse de la maison de Bourgogne, femme de C ovis.