‹ Le siècleChapitre 14 sur 173 · LA CARTE A PATER · texte numérisé non relu

LA CARTE A PATER

Il y a neuf parades, la dernière et la pies mauvaise est la neuvième; elle se fait avec le corps. Gbuieh.

Un matin, on frappa violemment à la porte de Stepben ; il se réveilla en sursaut et alla ou'.rir. Trois hommes entrèrent.

— Monsieur Edward?

— 11 n'est pas ici, dit Stepben.

— C'est singulier, dit l'un des trois qui avait gardé soi chapeau.

— Pas si singulier, dit Stepben, que de vous voir entrer chez nici le chapeau sur la tête.

— C'est, dit l'étranger, qae ce taudis n'a pas l'air d'un domicile.

Cependant, sur l'observation d'un des hommes gui l'accompagnaient, il ôta son chapeau.

— Monsieur, dit Slephen, très pâle, est ce tout ce que vous avez à faire dire à monsieur Edward ?

— Si vous m'aviez laissé finir ma phrase, vous sauriez ce qui m' ■.•mène.

— Finissez votre phrase.

— Ce monsieur Edward, à la suite d'une querelle que nous avons eue hier, m'a donné rendez-vous ce matin. Je vous avais bien d t, ajouta-t-il en se tournant vers les deux autre* et enjetant un regard de mépris autour de la chambre, que ce n'esi qu'un va-nu-pieds, un poltron.

— Monsieur, dit Stcphen, d'une voix calme où un observateur seul eût | u voir ce qui se passait en lui, monsieur Edward ne peut tarder à rentrer ; je s'ésirc ais que vous l'attendissiez; miis si vous voulez vous servir d'expressions inconvenantes, je serai forcé de vous prendre par Us épaules et de vous jeter ea bas ries escaliers.

— Ce serait d'autant plus fâcheux,' dit l'aulre en ricanant, que vous demeurez prodigieusement haut; mais votre menace ridicule ne m'empêchera pas de dire que l'homme qui, pour une affaire d'ftoni cur ne se irauve pas au rendez-vous, est un liche et un misérable auquel je casserai ma canne sur la figuré quand je le rencontrerai.

— Je ne sais, r.pril Slephen, jusqu'à qud point on peut avoir une ail , orableavec vous; je ne sais non plus combien ■ <• lémps il s'écoulerait mire le moment ou vous ti nlei iez d'insulter mon.1 i ur Edward 1 1 celui où il vous fouis rail aux pieds; mais c- que je comprends < ncore iiioils , c'est la fo i^- qui vous pousse S m'insuller, moi qui suis étrangi r a y< tre quere I . m> i qui n'ai avec vous aucune relation et n'en aurai probablement aucune, au moins vôlon- (airement. Si vous voulez rester ici t- our attendre mon ami, i! faut renoncer i vojs seriirà son égard d expressions inja« lieuses.

— Jem'inqu'èle peu qi'il soit votre ami; fut il l'ami da diab'eji dirai qu'il etl un lâcbe.

A ic moment, retrait; et r<çul la main de Slephen vlgooment lancée au milieu du visage. Lis deux autres bom» u 1 s s. mirent entre eux.

— Misérable I tria l'< irai gi r, ta me tendras raison.

— Qu'enlendez-vous par ces paru .s'

— Qi.s nous al ons nous donner un coup de sabre.

— Avec infinimei t de plaisir , dit froidement Stepbea. àvv/.-vo, s un sabre à me prêter?

— J'ai tout ee qu'il faut, dit un des lémaiui.

— Pailo s.

ALPHONSl KARP..

Quand ils furent hors de !a ville :

— Vous n'avez pas de témoins?

— Je n'en ai pas besoin.

— Il vous en faut au moins un, dit un des deux hommes qui accompagnaient l'étranger, pour meilre ma responsabilisé a e-ouvert en cas d'événement.

— Je prendrai le premier venu.

. Stephen alla droit à un homme qui, couché sur L'herbe auprès d'une Jiaie, semblait s'épanouir au soleil, tirant de temps à autre une bouffée de fuaaée de sa pipe; quand Stephen s'approcha de lui, i! lui fit de l'ombre ; l'autre lui fil signe delà main de se déranger de s 0:1 soleil.

— Monsieur, dit Slcphen, je vais me battre; seriez-vous assez bon pour me ser.ir de témoin ?

— Non, j'aime mieux dormir au soleil... Cependant, où vous battez vous?

— Je ne sais, au premier endroit venu.

— Ecoulez. Si vous voulez vous battre à dix minutes de chemin d'ici, je vous msntterai uq endroit charmant; c'est une belle allée sablonneuse entre deux rideaux d'ormes; à trois pas on ne vous verrait pas, c'est au milieu d'un pet t bois; aussi bien Us lilas doivent être en (1 ur, ce sera une dé licieuse promenade. Si vous voulez vous battre à cet endroit, j'irai vous servir de témoin, parce que j'ai du tabac à porter a un homme qui demeure sur la route, un brave homme s'il en fut jamais, qui paie bien et sans chicaner.

— Je me ba.trai où vous voudrez.

Un des témeins de l'adversaire se retira. Les deux combditans, avec thacuu un lémoin, se dirigèrent sous la conduite du dernier venu.

— Votre phvs oi.oaiie m'a prévenu, dit ill a Stephen, et j'ai affaire de ce côté ; sans cela, vous compi enez que moi, Wilbem Girl, je n'aurais pas quitté mon soleil pour aller ainsi me fatiguer et voir se battre des gens que je ne connais pas... Attendez-moi un (estant, dit 'Wilheoi eu passant devant une maison.

Que'ques minutes après il redescendit, comptant de l'argent dans sa main et se parlant à lui-même chemin faisant : ■ Quatre florins, les pommes de terre ont un peu haussé de prix, a eause des semences; mais en revanche j'ai du tabac pour plus d'un mois encore; voici, de bon compte, de quoi vivre pendant onze grands jours, fumer et dormir au soleil, et faire mon lézard sans aucun souii de la i.ourrilure. Allons, allons. »

- Et il se fntta joyeusement les mains.

— Tenez, dit-il, voici l'endioit queje vous avais promis; il est impossible de rien voir de plus joli : je vais m'asseoir là au soleil, et faites votre affaire.

En ce moment, Stephen songea qu'il allait peut-être mourir loin de Magdeleine ; il écrivit au crayon : 0 Adieu, tu as ma -- dernière pensée et mon dernier soupir! » Il écrivit dessus le nom et l'adresse de Magdeleine.

— Monsieur, dit il a AVilLem, je vous prie, au nom du ciel, de porter cette lettre à son adresse, et vous serez généreusement récompensé.

— Monsieur, dit YVilhem, je m'inquiète peu eu ciel quand il est sdmhre et brumeux ; vous eussiez mieux fait de me dire : • Au nom du so'.eil, 1 car le soleil est mon ami. N'importe, j'irai.

— Donnez-moi un sabre, dit Stephen au témoin de son adversaire.

— Un moment ! dit le témoin ; si vous voulez faire des excuses... le duel peut ne pas avoir lieu ; on ne se bat pas pour son plaisir, et si on peut éviter l'effusion du sang....

Stephen regarda son ennemi ; sa physionomie avait quelque chose de si insultant , de si platement vain, de si bêlement orgueilleux, qu'il répondit en haussant les épaules :

— Monsieur, les témoins ont la mission de présider au duel et non pas de l'empêcher.

— Alors, dit l'adversaire, je vais vous donner une légère correction.

— Attendez, dit Stephen.

Et il se rapprocha de lui.

^}C«aae je ne sais pas me servir du' sabre, comme vous

éles un fat- et un impertinent, si vous êtes vainqueur, ce qui est probable, je ne veux pas ne pas avoir eu ma vengeance.

Et il lui donna deux ou trois fois de sa main au travers dn visage; l'autre saisit son sabre; Slephen prit le sien de» mains du témoin, qui s'écarta.

Cependant Wilhem, malgré l'observation de l'autre témoin, était resté étendu au soleil el baltait le briquet pour allumer sa pipe ; et tandis que les lames se choquaient, que Slephen, assez maladroitement, mais avec une vigueur et une agilité extraordinaires, pressait son adversaire, qui parait ses eoops sans presque riposter, Wilhem disait à demi-voix : • S'il est tué, j'irai porter la lettre; il y a treize bonnes lieues : h) moins qu'on puisse donner à un homme, c'est un florin par lieue, car il f*ui revenir; j'aurai donc treize florins, c'est plus d'un mois de nourriture sans rien faire; mais aussi ce sont quatre bons jours de soleil que je perdrai a me fatiguer; c'tssl égal : ce jeune homme m'intéresse. Tirai. »

En ce moment Stephen, a son tour, était obligé de se défendre; mais son inhabileté ne lui permettait pas de parer le* coups; il était forcé de reculer. Tout d'un coup il s'élança comme un aigle, porta à son adversaire un coup szr le bras. Celui-ci saisit son sabre de la main gauche, mais le lémoia s? jeta entre eux.

— Assez, messieurs, assez! dit-il; vous vous êtes bravo, ment conduits.

— Monsieur, dit Slephen, nons nous reverrons.

— Non ! monsieur, dit l'étranger, car je suis obligé de quitter la ville aujourd'hui. Je vous remercie de la bonne volonté que vous m* témoignez de me fendre le crâne ; et, à coup sûr, si votre science en escrime répondait à la vigueur de votre poignet, je ne pense pas que mes pieds eussent pu me recon» duite... Néanmoins, comme je ne puis vous donner votre revanche ni vous offrir une autre satisfaction, je vous deman le pardan de la scène de ce matin : j'avais bu du genièvre oui» mesuie, mais vous m'avez, dégrise.

Comme Stephen enveloppait d'un mouchoir son bras blés» s;, Wilhem Girl s'approcha de lui :

— Faudra-t-il porter la lettre?

. — Non, dit Slephen.

— Allons, murmura Girl, je me suis dérangé pour riea.

— Je n'ai pas d'argent en ce moment, lui dit Slephen a voix basse; mais, d'ici à quelques jours, je vous porterai mes remerelmens. OU demeurez-vous?

— Quand il fait du soleil, vov éles sur de me trouver auprès de la haie où m'avez pris, jusqu'à midi. A midi, le soleil tourne et je vais chercher un aulre endroit; mais Ters quatre heures, quand il se couche, vous me trouverez de l'autre côté de la haie.

On se remit en route vers la ville.

Slephen demauda à son adversaire quelle était la cause de sa querelle avec Edward.

— Hier soir, avec les deux amis qui m'ont accompagné chez vous ce malin, je rentrais ivre; nous avions fait un excellent repas, et mes amis n'étaient pas en plus mauvaise situation que moi. Un homme me poussa, je courus après lui en jurant. Je veux nie battre avec vous, lui dis-je. — Si j'avais aussi bien soupe que vous, répondit-il, je ne demanderais pas mieux que de vous faire ce plaisir. ,

— Soupez, lui dis-je, et nous nous battrons après.

— Avec un peu moins de vin dans la têle, continua-t-ll, vous comprendriez que si, ù l'heure qu'il e»t, je n'ai pas encore soupe, c'est que mes moyens ne me le permettent pas.

— Eh bien ! je vais vous payer à souper.

Nous entrâmes dans une hôtellerie; il commanda, but et mangea de son mieux.

Quand il eut soupe, il me dit en souriant qu'il me remerciait beaucoup, mais qu'on ne pouvait se battre sans voir clair; qu'au reste, il serait desespéré de donner un coup de sabre a un l.oiinne qui l'avait si bien traité. J'insistai, et nous convînmes d'un rendez-vous pour le lendemain.

— Probablement, du Stepnen, il a pris lout cela pour uns plaisanterie.

— Je le crois aussi, et ce restera une plaisanterie, car )* ne puis retarder mon voyage.

SOIS LES TILLEULS

A quelques jtsurs delà, Stephen se mit en roule II y avait un jour de rongé, et il al ait voir Madeleine, et non-seulement puiser dans ses veux delà force ei du courage, m<is encore rompre l'influence magique que ÎVïai'ie exetç.it sur son imagination.

Il ne donnait plus . le voisinage, de la jeune fille, les rencontres fréquentes dans les escaliers, et plus qu^ tout cela, la voix de la nature, plus forte e: plus éloquente que tous les préjugés, lui aljiujiakiit le sang dans les veines.

L'amour qu'il avait et pour Magdeleine était si pur et si céleste, qu'il eût cru le profaner et le flétrir par un désir; pour lui, Magdeleine était un ange : son amour était tel, que prés d'elle il devenait tout aine et inaccessible aux désirs physiques.

Ce qu'il éprouvait pour Marie était un beso:n : elle n'était pour lui qu'une femme.

Ces deux amours étaient si différais! Pitès de Magdeleine, il était si plein du premier qu'il n'y avait plus de place pour le second : c'était seul «mont loin d'elle que les app tils physique- se pouvaient éveiller, cl il ne lui était pas possible de réunir le même amour sur la même femme.

Quoi qu'il en soit, les désirs que lui inspirait Marie étaient si violons, qu'il se reprochai! quelquefois le scrupule qui l'avait empêché de les satisfaire.

Peut être cependant avait-il tort d'eH faire tout-a-fait l'honneur a sa fidélité, et nous nous permettons de penser que la timidité, la déliante du succès, la nouveauté de la situation et la crainte d'une maladresse avaient été pour beaucoup dans l'acte de vertu de Stephen.

Il songeait aussi que ce n'était pas être coupable avec Magdeleine qu'offrir à Marie un encens qu'il ne jugeait pas assez pur pour elle.

Sa situation étaitiort dangereuse, et il partit après avoir, par une lettre, aveW Magdeleiiu de son arrivée. Comme il se mettait en roule, Edward, lui voyant mettre le meilleur des deux habits que possédait la société, le rappela du haut d- l'escalier pour lui Lire les plus pressantes recommandations, h Surtout, lui dil-i), ménage l'habit, ne l'expose pas à la pluie, et brosse-le tous les jours; évite le contact de tout corps dur, anguleux ou épineux, toute lutte imprudente, tout efljrt inconsidéré. Prends aussi quelque soin des souliers, et ne marche pas sur les cailloux. »

Muni de ces bons avis, Stephen se mit en route.

Je suis si fatigué qu'à peine si j'ai eu la forée de donner hier un coup de sabre à un de mes camij:u!i's. ECGÈNB Kabk.

Magdeleine élail depuis le matin à la fenêtre; son œil inquiet cherchait à pereçr le brouillard qui s'élevait lentement ue la terre et se dorait aux rayons d'un teau soleil d'automne.

I n jeune homme enfin appui', couvert de sueur et de poussière et marchant d'un pas rapide. Quand il eut aperçu Magdeleine, il s'arrêta, pMe, et mit la ma n sur son cœur, que sa poitrine ne pouvait plus contenir.

Puis il entra au jardin II revit ces lieux si pleins de sou. venin : l'herbe était verte et épaisse, l'aubépine n';tva t plus de fleurs.

il se trouva reporté a des jouis de bonheur fi courts et si p«U nombreux, le même air, le même soleil, le même parfum-

II tevil sut >! des lîlleuls 1 • i hiffre qu'il y av.,it ira é un an auparavant; les 1 tires avaie.nl rrai i sur l'arbre ni pro- ÇptldeS i ira i iv

Kl Ma< île! 'il ■ ne de C( :i \i 1 p s.

il attendît longtemps, i «haque m t. et rc te étant son hari -iin 1 1, -- n .

leine pour distinguer le bruit de ses pas, ou craignant d voir venir monsieur Huiler, et prêt à s.i jucher dans uh arbr pour ne pas être reconnu.

Le soleil se coucha.

il fallait partir. Stephen arracl-ia deux branches de ehè/re feuille et en laissa une sur l'herbe pour Magdeleine.

Comme il sortait et se retournait pour voir encore la m ri son, il aperçut, a la lueur incertaine du jour presque éteint la robe blanche de Magdeleine; de la fenêtre elle lui faisai signe de s'arrêter.

Et elle tendit un papier, mais, craignant qu'il ne lit en porté par lèvent, elle enveloppa déduis quelque chose de pesant, 1er jeta à Stephen et referma la fenêtre. Plus de deux heures s'écoulèrent avant que le pauvre garçon trouvât la lettre; erilin, muni de a précieux trésor, if se remit promp tement en route.

Elle lui écrhail :

« Je ne pourrais descendre au jardin sans mon père ; c' es un moment de bonheur que le sort nous arrache bien cruelt lement. Tu as le bras en écharpe, lu es blessé O mon Stephen! ce n'est pas moi qui te donne des soins! Je vais bientôt nie rapprocher de toi, Je passe l'hiver auprès de Suzanne. Adieu, je t'aime. »

Ce qui avait servi ,1 donner de la pesanteur à la lettre, c'était un cachet sur lequel étaient gravées les initiales des deux noms. Stephen le serra précieusement avec la lettre.

Le matin il avait fait la moitié du chemin sur une voiture de roulier; mais le soir il n'eut pas la même ressource et il lui fallut n archer toute la nuit. Le jour commençait à poindre quand il entra dans la ville.

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