‹ Le siècleChapitre 171 sur 173 · EPILOGUE. -UN RÊVE DE ROBERT-ROBERT EN · texte numérisé non relu

EPILOGUE. -UN RÊVE DE ROBERT-ROBERT EN

h — Comme vous le dites : à peu d'exceptions pr|s.

n — 0 pa iUque abbé de Saint-Pierre!... Mais pardon... Nous sommes un peu loin de ma première question... Vous avez oublié de me dire tout-a-1'heure quels sont ces malheureux que nous avons vus exposés là-bas?...

>■ — C st juste. Apprenez donc que ce sont des voleurs de la plus baute distinction : car ce n'est plus guère que dans la belle société que l'on rencontre de pareils fripons. Cela vient de ce que tout le monde encore n'a pu s'y persuader que voler la nation, c'est voler. Simple effet d'anciennes habitudes I II semble à certains routiniers que voler tout le monde, c'est ne voler personne. Mais patience! on parviendra toi ou tard à ebauger lenrs idées sur ce point. Et, par exemple, le premier de ceux-ci vous représente déjà l'un de nos ex-ministres.

« — Est-il possible!... Un ministre au carcan I...

i) — Vous pouvez voir que c'est plus que possible : cela est. Id est, comme on dit au collège.

» — Le malheureux se sera sans doute servi du télégraphe pour des spéculations de bourse?

» — Vous n'y êtes pas. On ne joue plus à la Bourse, pas plus qu'à la loterie, pas plus qu'à la roulette. Vous conviendrez qu'après avoir pris (ant de peine pour assurer la sécurité des grandes routes et celle des carrefours nocturnes, c'était bien le moins que le gouvernement renonçât à tenir des coupe-gorges pour le compte des spéculateurs.

» — Mais, en ce cas, quel est donc le forfait de cet homme?

» —Un marché frauduleux, un simple pot-de-vin de quelques centaines rie francs sur l'adjudication des grattoirs de son miBistère. Vous le voyez là en compagnie de ses complices : l'entremetteur, le fournisseur, le fabricant, le portier, etc., etc., toute sa bande d'escrocs.

» — C'est sans doute pour le bagne qu'ils doivent quitter le carcan?

» — Nous n'avons plus de bagnes. Le boulet a été mis à la réforme, en même temps que la guillotine. Du jour où la peine de mort fut devenue inutile, le meurtre d'un seul homme n'eût plus été qu'un assassinat légal. Et quant au bagne, c'est un ulcère dont la société s'est heureusement guérie. Nous avons substitué des maisons pénitentiaires à ces anciennes ménageries d'hommes; de véritables maisons de santé morale; des espèces d'élablissemens orthopédiques pour les âmes faussées, pour les habitudes dépravées, pour les caractères viciés ; des hôpitaux intellectuels, où, par le travail, par la persuasion, par la force même, on s'occupe à refaire d'honnêtes gens. Quant aux incurables, quant à ceux dont la perversité résiste au traitement de ces hospices régénérateurs, hé bien ! ma foi, c'est à ceux-là qu'on impose toutes les fonctions viles de la socié é. L'homme raiounable et bon a deux sortes de serviteurs nés : les animaux d'une part, les médians de l'autre.

» — Très-bien. Je me permettrai de vous adresser une nouvelle question. Vous m'avez parlé d'ennemis systématiques du gouvernement : vous avez donc des Oppositions?

ii — Assurément! Et c'est heureux. L'opposition est nécessaire : c'est l'aiguillon qui empêche l'attelage de stationner dans l'ornière du chemin. Mais, à vrai dire, les mécon^ns dont nous jouissons, constituent des sectes philosophiques, bien plutôt que de réelles oppositions. — 'Il y en a, par exemple, qui trouvent que le gouvernement se fait encore beaucoup trop sentir. Ce sont de vrais sybarites politiques, dont l'épiderme s'endolorit au plus léger contact de la moindre mesure administrative. Ceux-là voudraient, j'imagine, que le gouvernement fût mis en entreprise sur simple cahier des charges, et que la fourniture des lois fût adjugée, sans plus de façon qu'une fourniture de fourrages, au moins exigeant ries sous-enchérisseurs. — Nous en avons, au contraire, ijui regardent l'état présent des choses comme un déplorable gâchis ; qui traitent notre laisser-aller de hideuse licence, notre bien être de corruption, et notre indépendance individuelle d'effroyable anarchie. Ceux-là demandent un gouvernement fort, un gouvernement qui préside

sans conteste à toutes les opérations de la grande machine sociale ; un gouvernement qui frappe au lieu de persuader, qui brise au lieu de redresser, qui anéantisse au lien d'améliorer. On lésa surnommés les caporaux de la civilisation. —Nous en avons d'autres qui nient effrontément le droit de propriété, comme si l'accumulation des produits du travil n'était pas l'origine naturelle de la propriété, et comme si la propriété n'était pas la base nécessaire de toute société.

» — Je voudrais bien savoir ce que répondraient les professeurs de celte étrange doctrine, au néophite qui viendrait leur prendre le morceau de pain qu ils portent à leur bouche, ou le manteau qu'ils ont jeté surfeur dos.

» — Il est probable, qu'ils lui répondraient un vigoureux coup de poing. Mais je continue. — Nous en avons d'autes encore qui professent le plus juste respect pour la propriété individuelle, mais qui veulent la restreindre à l'état d'usufruit viager. Dans leur système, l'Etat devient légataire universel de chacun de ses membres, moyennant quoi tous les enfans sont nourris, élevés, instruits, chauffés, éilairés, chaussés, et dotes à ses frais. La règle de l'école Polytechnique est appliquée à l'éducation tout entière. L'irsiruciion a divers degrés auxquels correspondent un certain nombre de professions. Le concours décide seu des vocations. Je duis dire que les partisans de ce système forment la plus considérable "de nos oppositions. Les coquins de neveux le repoussent Baturellement, mais les oncles ne lui sont pas très hostiles, et chose singulière, il fait quelques pacifiques conquêtes parmi ceuxmêmes qu'il tend à dépouiller dans leHr postérité. Je me borne à constater le fait. Les inventeurs de ce système préteEdent nature. lement qu'il est le seul qui puisse réali.er complètement les grands principes d'égalité, de liberté et de fraternité qu'on s'est contenté jusqu'ici d'inscrire en vaines majuscules aS frontispice des édifices publics. Et tradidil 'mundum disputationibus eoruni.

» — A qui le dites-vous I

» — Nous en avons d'autres enfin, et ce sont les plus fanatiques, qui paraissent avoir emprunté leur doctrine aux fourmis, auxcaaorsetaux jésuites. La Soc été doit être une tauplère, une ruche, une fourmiliière, un grand couvent, une communauté, moins l'émulation ici-bas, moins le paradis là-haut. Ce serait à y crever d'ennui et de fraternité, si l'on n'était assuré d'y crever d'abord de faim. Le plus drôle de leur système, c'est qu'ils le prêchen t au nom de la félicité humaine. La patrie n'est pointa leurs yeux une tendre mère qui doit porter une sollicitude égale à chacun de ses fils; ils en font une abstraction, une divinité idéale. Ce sont des espèces de bonzes, qui regardent la société comme une grande pagode, avec une douzaine de songe-creux pour prêtres, un peuple en guenilles pour fidèles, et, dans le centre un autel où chaque individu immole incessamment ses goûts, ses intérêts, ses affections, ses droits, son bonheur même, a ce qu'ils Boniment io bonheur général ; comme si le bonheur de tous ne se composait pas essentiellement du bonheur de chacun 1

» — Parbleu ! monsieur, ce sont là de bien grands biscornus!

» —Que voulez-vous ! il faut de tout un peu. Ce bariolage d'esprits amuse. Ce sont d'ailleurs d'imperceptibles minorités pour la plupart. Toute la vengeance qu'on lire des plus extravagans, c'est de les chansonner, de les caricaturer, de les charivariser, de les corsairiser, et surtout de Its vaudeviliser. Car notre scène actuelle est le miroir fidèle de la société ; c'est notre meilleure école de mœurs, soit drame, soit comédie. Castigat ridendo mons. Nous n'avons plus de tragédie.

n —Ah! tant mieux I »

«Tout en devisant ainsi, nous arrivions justement devant un théâtre de vaudeville.

LOUIS DESNOYERS

«—En voici un, par exemple,» continua mon interlocuteur, • qui fait rude guerre aux ridicules contemporains I » — Dieu ! quelle immensité !

• — C'est pourtant l'un de nos plus petits. Mais j'ai lu quelque part, en effet, qu'à la place de ces vastes et belles Mlles, i! y avait jadis de laides et puantes masures, qu'on appelait d«s Huîtres. ( Jt vous parle d'une époque où malgré leurs prétentions, les hommes de ce pays n'étaient en core que de véritables sauvages I ) Le peuple alors était forcé de payer fort clier la faveur d'étouffer dans ces misérables bicoques, dont néanmoins les directeurs se ruinaient fort souvent. Maintenant, c'est tout le contraire : on ne paie qu'une très-faible rétribution, on est assis à l'aise, eteependa t les directeurs font tous fortune Mais c'est une des heureuses conséquences du complet affranchissement des théâtres. Plus de p iviléges! plus de censure ! Le gouvernement a enfin compris tout ce qu'il y a d'avantageux pour la prospérité de l'art, comme pour ce lie de la spécula ion, dans une iberté, sans autre limite que le droit de chacun et la morale de tous. Car le gouvernement ne s'occupe pas de nos plaisirs avec moins de 2èle que de nos besoins. Le< anciens s'écriaient -.«Panent eteircenses, du pain et des speclacbs la et vraiment, ils n'avaient pas tort. Seulement, ils eussent dû ajouter comme hous : « Et de l'instruction, et de la mo- • rallié!» Tels sont effectivement les quatre devoirs d'un bon gouvernement.

» — Ma foi I je vous fais compliment du vôtre I

, — je vois bien décidément que nous ne sommes pas compatriotes. Me permettrez-vous de savoir enfin qui vous êtes?...

» — Qui je suis?... Je n'en sais plus rien moi-même!... Mes souvenirs me sont bien suspects depuis quelques heures! Mais vous, homme étonnant, dent le savoir égale la raison; vous qui parlez le français aussi bien qu'un Russe, et le latin 60mme si vous l'aviez inventé, de grâce, qui êtesvous?

» — Je suis garçon épicier.

» — Garçon épicier I

» — Pour vous servir, si j'en suis capable.

« — Garçon épicier I...

• —Cela vous étonne P

« — Cela m'étonne?... Oh! non, non I... après ce qui m'est arrivé depuis tantôt, rien ne peut plus m'étonnerl... je suis blasé maintenant!... Tout ce que je puis dire, c'est que vous êtes vraiment digne de réhabiliter une profession, si injusment calomniée sous le rapport de l'intelligence. Continuez ! dites-moi tout ce qui vous passera par la tête, sublime négociant ! Dites, dites ! laites même des miracles, si cela peut vous être agréable! Je vous écoute! je vous contemple! je vous admire! Allez! Ne craignez plus que je vous réponde jamais : • C'est impossible! »

• Le garçon épicier continu? en ces termes :

• —Hé bien! donc, je vous dirai que nous n'avoBS pas que des théâtres. Quelles que soient la perfection de l'homme et Mlle de la société, il restera toujours, parmi la foule, de ces esprits inquiets et rêveurs qui sont plus préoccupés des mystères de l'autre vie que des jouissances de celle-ci ; — de ces âmes froissées par de cruels mécomptes, qui out besoin de reporter sur un avenir meilleur l'illusion qu'a déçue le présent ; — de ces malheurs sans compensations sur la terre; — de ces imaginations ardentes qui n'ont pas trop pour vagabonder de tout l'infini descieux ;— de ces passions désordonnées, de ces caractères indomptables, de ces frénésies maladives, centre lesquels la loi divine est moins impuissante que la loi humaine;— peut-être même de ces remords que la fui seule peut changer en repentirs ; — et, pour tout le monde enfin, de ces heures de tristesse, d'amer souvenir, de défaillant espoir, de dégoût, d'ennui, d'iudéfiuissable mélancolie, pour la consolation desquels les chants solennels, les pompes graves et l'encens des églises sont plus efficaces que les mélodies gracieuses, les pompes riantes et le musc des théâtres. Du reste, si nous manquons de ferveur, de variété et de tolérance en quelque chose, ce n'est pas du moins en matière de culte. Je pourrais vous citer

telle localité, par exemple, où, faute de monumens spéciaux, un seul temple donne fraternellement asile à une foule de croyances différentes, lesquelles se bannissaient, s'emprisonnaient, se pendaient, se brù aient, se massacraie.it, et même s'injuriaient jadis. Grâce au progrès des idées et de la politesse , toutes ces croyances officient côte a côte aujourd'hui, simultanément ou successivement, mais sans jalousie aucune, le catholique occupe cette nef, le protestant cette autre, le juif celle-ci, l'illuminé celle-là, et ainsi du reste. Les fidèles peuvent bien commettre des quiproquo, à travers tant de prières diven.es, mais Dieu est assez intelligent, j'imagine, pour débrouiller cet autre chaos. Vous y remarqueriez en outre que la plupart de ces cultes ont chacun son tronc particulier, dans lequel la générosité du croyant dépose en passant son offrande. Le pot-au-feu de ces religions là ne bout qu'aux frais des religionnaires. Ce sont leurs ministres eux-mêmes qui "ont exigé qu'il en tût ainsi, préférant sagement la pieuse munificence >lu fidèle, à la parcimonieuse indifférence de l'Etat. Le pot-au-feu en question s'en est donc parfaitement trouvé Et c'est justice, car li modicité du sa aire sacerdotal était peut-être la chose la plus bon euse du temps passé, après l'odieuse pénurie qu'on infligeait au maître d'école et au soldat. Mais les pontifes n'ont pas gaguéque de l'argent à cet affranchissement eu iuaire : ils y ont gagné surtou* de l'influe»- ce et du respect. Vous ne sauriez croire combien les religions en général ont converti de réfractaires, depuis qu'e.les ont cessé d'être dominantes et politiques, depuis qu'elles s'abstiennent d'excommunier et de destituer, depuis qu'elles ne damnent plus personne dans l'autre monde, et qu'elles ne persécutent plus personne dans celui ci. Il n'est rien qui incite plus a croire que la liberté même de ne croire pas. Un athée est maintenant aussi rare qu'un fanatique. Ce sont des phénomènes à mettre également sous verre.»

«Mon sublime cornac en était là de ses démonstrations, lorsqu'un grand bruit se fit entendre près de nous.

«C'était la présence d'un soldat qui occasionnait cet émoi. Les uns se mettaient aux fenêtres, les autres s'empressaient sur le seuil des boutiques, ceux-ci accouraient, ceux-là s'arrêtaient pour le voir passer : c'était un mouvement général dans tout le quartier 1

• — Parbleu !»m'écriai-je, «voilà bien du tapage pour peu de chose!

«—Vous vous trompez, reprit mon garçon épiojer : le pays n'est plus une grande caserne comme autrefois. On y rencontre si rarement des soldats, qu'un peu de curiosité n'est point trop déplacé.

■ — A. la bonne heure ! et s'il en est ainsi, je vous approuve fort de vous être débarrassés de ce régime du sabre, grâce auquel un pays a toujours l'air d'un pays conquis, où la moitié des habitans semble occupée à garder l'autre. Mais, tandis (tue vous êtes en veine d'explications, pourriez vous me dire comment il se peut faire que, dans les rues de votre merveilleuse cité, l'on ne rencontre ni oisifs, ni mendians, ni ei tans, ni courtisanes?

» —Vous le concevrez sans peine : les enfans sont à l'école, de par la loi j les ouvriers sont au travail ; les vieillards sont à leurs Invalides ; les mendians sont en prison. Quant aux femmes, les soins du ménage occupent toutes celles qu'eût dévorées jadis le lupanar. Nous avons détruit ce hideux minotaure des civilisations incomplètes, à l'insatiable lubricité duquel il fallait chaque année un horrible tribut de tant de pauvres filles : le plus pur, le plus jeune, le plus beausan.de la population, comme au Minotaure des anciens. Certes, je ne prétends pas dire que toutes nos femmes sont d'impeccables Suzaunes : la chronique galante a Lieu

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