‹ Le siècleChapitre 26 sur 173 · I.E SIIX.LC. — I · texte numérisé non relu

I.E SIIX.LC. — I

— C'est une imprudence.

— Ce'a ne fait rien, dit Stephen.

— AH-t ainsi provoquer le plus fort tireur de la ville!

— Pfff.

— El il ne reculera pas, il vous tuera.

* Stephen était allé trouverson homme et lui avait dit :

— .Monsieur, on m'a dit que vous êtes galant homme et fort obligeant. Vous êtes l'amant de la danseuse Clara; voulez-vous me la céder'

— C'est sans doute une plaisanterie?

— Non, monsieur, je ne plaisante pas et je n'ai pas non plus et encore moins l'intention de vous. in-.ulter. Voulezvous me céder Clara, oui ou non?

— Eh bien! monsieur, non.

— Pourquoi cela, monsieur?

— Parce que je la gai de.

Vous feriez mieux de me la céder, parce que, si vous refusez, il faudra que nous nous battions.

— Je ne vous !a céderai pas, et je ne me bals pas avec un fou.

— Je ne suis pas fou ; choisissez : ou me céder Clara ou vous battre avec moi.

— Parbleu! monsieur, vous a\.z 1» soin d'une leçon, el j'accepte le cartel.

— J'aurais préféré que vous me cédassiez mademoiselle Clara ; mais enfin, vous avez le choix.

— J'ai aussi le choix des armes ?

— Certainement, dit Stephen.

— Partons.

— Partons.

Arrivés avec quatre témoins au lieu choisi pour lé combat, Stephen s'approcha de son adversaire.

— Avez-vous réfléchi à ma petite proposition?

— J'ai réfléchi que votre proposition est fort impertinente.

— Je ne mus demande pas comment vous trouvez ma propos il ion; je demande si vous consenti i.

— Je ne consens pas.

— Alors vous me voyez désespéré; mais il faut nous battre.

— Comme vous voudrez.

Quand l'adversaire de stephen fut seul avec ses témoins:

— C'est incroyable, dit-il, malgré ton impertinence, ce jeune homme me plaît, et j'ai de la p<inc à nie décidera le tuer, et il est impossible que je ne le lue pas; allez lui dire qu'il est mort s'il se bat avec moi.

Le témoin s'acquitta de sa commission.

— C'est égal, dit Stephen.

L'adversaire s'approcha.

— Est ce que vous conseilliez?

— Non. monsieur, mais votre Opiniâtre imprudence me chagrine. Voyez un peu ce chapeau à terre a quarante pas : c'est la position !a plus désavantageuse.

Il lira et la balle traversa le chapeau. Stephen ne manifesta aucune émotion.

— Vous voyez, dit l'autre, que vous clés mort, car c'est à moi de tirer le premier.

— C'est trop juste.

— Je voudrais au moins rendre les armes plus égales. <;.r je ne nuis voir de sang-froid un fou courir ain-i à la mort.

Sur la proposition de l'adversaire de Stephen, on p;anla deux cannes a cinq i as l'une, de 1 autre; chacun partant de sa canne lit vingt-cinq pas; les témoins les armèrent d'un pistolet dans i h..que main : il fut convenu qu'ils marcheraient l'un sur lantre el que chai un tirerait quand i le jugi iait à propos.

Quand ils furent vis-à-yis l'un de l'autre a einquanie-cinq

pas

— Eh bien! monsieur, cria Stephen', consentez-vous?

— Non.

Stephen s'avança sans s'arrêter jusqu'à sa canne rt attendit ;

ALPHONSE KARR

l'autre le coucha en joue, mais en même temps pensa qu'il ne devait pas moins s'avancer que son adversaire et vint aussi jusqu'à sa canin- sans que Slcplien tirât sur lui; ils se trou- Tirent alors à cinq pas l'un de l'autre : lis se saluèrent.

— Monsieur, dit Stephen, pendant le temps que vous avez misa venir jusqu'ici, avez-vo*s pensé a ma petite proposition?

— Oui, monsieur.

— Et me cédez-vous Clara?

— Non, monsieur.

— Voyons ; pensez-y encore une minute.

— Ah! monsieur, c'est trop fort! et voilà ma réponse.

Et en disant cela, il armait ses pistolets; mais Siephcn, qui avait armé les siens d'avance, le prévint et tira sur lui des deux mains à la fois.

Un coup de feu fut perdu, l'autre traversa le chapeau de l'adversaire et lui toucha les cheveux.

— C'est un peu haut, dit-il.

— Oui, dit Stepben, c'est trop haut.

— Monsieur, voire vie est entre nies mains ; mais j'ai de la répugnance à vous tuer ; je ne suis vraiment venu me battre avec vous que par complaisance et pour vous faire plaisir. Répondez à mon obligeance en retirant TOtre proposition, dont l'impertinence est telle que si vous ne la retirez, je suis forcé de vous tuer. Retirez-vous votre proposition?

Stephen réfléchit une ou deux secondes, et froidement croisa les bras et dit :

— Non, monsieur.

Puis il pencha la tête sur sa poitrine et attendit le coup.

— Je ne serai pas si fou que vous, dit l'autre. Et il lira en l'air.

— Vous me cédez donc Clara?

— Non.

— Alors il faut recommencer.

— Non, de par Dieu! car je vous tuerais, et vous êtes un homme brave et original ; je ne me le pardonnerais de ma \ ie : Clara vous at-elle autorisé a me la disputer?

— Non ; mais devant moi elle a dit q a'elle saurait bon gré à celui qui la débarrasserait de vous.

— C'est une folle : si elle me l'avait dit, je me serais chargé moi-même de la commission. Je me retire : je n'ai pas cédé à la menace; mais je n'ai pas besoin d'une femme qui ne m'aime plus.

c Et vous, monsieur Stephen, vous l'aimez donc bien? »

— Nous savez mon nom? dit Stephen.

— Oui, j'étais ami de Nelsheim et hors d'Allemagne lors de sa mort, sans qcoi il n'aurait pas eu besoin de recourir à votre gi nérosilé; grâce à sa reconnaissance, vous êtes" riche, et je sens un véritable chagrin de vous voir prodiguer et user dans d. s affaires insignifiantes comme celle qui s'est passée aujourd'hui entre nous tout ce qu'il y a en vous de courage et d'énergie; mais vous n'avez pas répondu a ma question.

— Vous demandez si j'aime Clara? Non-, je veux l'avoir, c'est un caprice, il j'ai retranché de nia vie tout ce qui pourrait avoir plus d'impôt tance qu'un caprice.

— Mais si>ous ne tenez pas à cet.e fiile, .pourquoi exposer ainsi votre rie?

— Parce qne je tic:. s encore moins à ma vie qu'à elle; mais brisons là dessus. Je vais voir à Unir gaimeiit la journée.

— Monsieur Stephen, je voudrais causer avec vous. Voulezvous, dans trois jours, venir déjeuner avec moi?

— Avec plaisir.

CE Ql I SE PASSA DANS LA M VISON PHÉPAAÉE loi II H VC.DELE1NE.

i lait dans la petite maison de Stephen, un des derniers jouis d'automne, alors que le soleil, semblable à une lampe qui va s'éteindre, semble se ranimer et nous donne encore quelques beaux jours. Il était dix heures de la nuit.

La lune, au travers du feuillage, répandait sur l'herbe un reflet bleuâtre, un jour incertain qui prêtait aux arbres et aux arbrisseaux mille ligures fantastiques. Le feuillage, qui se dessinait etsedécoupait vigoureusement sur le ciel, paraissait noir ; l'air Liait calme et embaumé p.ir les dernières fleurs des chèvrefeuilles; la journée avait éié excessivement ehaude et l'air était encore tiède.

Tandis qu'à travers les vitres de la maison on voyait briller les bougies, et que de temps à autre un vent léger apportait par bouffées le retentissement des éclats de rire et de la musique, à travers '.es arbres deux ombres s'avancèrent silencieuses : c'était un homme et une femme.

— Êtes vous mieux »

— Oui, l'air m'a fait du bien : rentrons.

— Déjà! pourquoi ne pas savourer plus longtemps cet air si calme et si pur, ce silence qui n'est timblé que par le tressaillement des feuilles? Je vous en prie, restons encore un peu.

— Reconduisez-moi au salon, et vous pourrez revenir seul.

— Non. J'ai besoin d'une femme avec moi. Votre présence ajoute encore à la dôme émotion qu.- je ressens. Celte belle nature parée et parfumée, cette lune avec sa lumière si doucp, tout semble un temple pour l'amour. Si vous n'étiez pas auprès de moi, il me semblerait que mon existence ett incomplète.

Et il pressait la maiu de sa compagne, et tous deux, sans rien dire, allèrent s'asseoir sur le petit banc de verdure.

— Quel calme ! quel silence ! Dans le tumulte de la ville, l'amour e=t un plaisir ; ici, c'esl un besoin, c'est une condition de la vie, c'est la vie.

Et il passa son bras autour d'elle.

— Laissez moi, Ctez votre bras : que va-t-on penser de noire absence? On nous attend pour retourner à la ville.

— On ne nous attend plus. Regardez : la maison n'est plus éclairée, tout le monde est parti, tout est iermé : nous sommes seuls sous le ciel.

Elle devint tremblante. '

— Nous sommes seuls sur ce tapis de mousse et d'herbe, seuls sous tes arbres.

El il la pressait contre son sein. Tout doucement elle cherchait à se dégager de son bras, n.ais av<c tan; de mollesre, que Stephen n'avait pas grand'peine à ia retenir ; puis elle cessa de se défendre et s'abandonna au bras de Stephen, laissant lomber sa tête sur son épaule; son cœur battait si fort qu'elle pouvait à peine respirer. Stephen aussi, son haleine était huilante et entrecoupée.

Ils étaient tout près l'un de l'autre ; 'eurs pieds, leurs genoux, leurs cuisses se touchaient. Siephcn passa le bras autour de son cou, cl, l'attirant vers lui, posa sa bouche sur celle de Clara ; elle se débattit quelque temps, puis n'ayant plus de force, elle se laissa faire et bientôt rendit faiblement les baisers ; il la serra sur sa poitrine, et ils s'embrassèrent d'un long baiser. Stephen la saisit dans ses bias...

— Laissez, laissez, laissez-moi, je vous en prie ; grâce ! Oh ! je t'en prit?, laisse moi !

Et elle se défendait encore.

Mais à demi morte, épuisée psr ses propres désirs, sans force pour résister, elle s'abandonna à Stephen, et j^ndant quelques instans on n'eût entendu que de longs siflrpirs et des gémissemens étouffés par des baisers. .

Us restèrent longtemps dans les bras l'un de l'autre, et les arbres couvrirent de leur ombre leurs plaisirs jusqu'au moment où, le vent devenant plus frais, ils rentrèrent dans la maison.

Le malin. Stephen n'était plus le même : sombre et taciturne, il hâtait le départ, et comme Clara, courant la maison e! visitant chaque chambre l'une après l'autre, allait entrer dans la chambre bleue, il la saisit par le bras et d'une voix pleine de colère lui dit :

— N'entrez pas dans cette chambre, n'v entrez jamais, je vous tuerais !

SOUS LES TILLEULS

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