M. WALTER A M. MULLER
<■ Il n'est pas impossible mon cher monsieur Millier, que demain matin je sois fusillé à cause devons.
» Il y a une heure, le général m'a fait demander; il était pale et tremblant de colère : — Monsieur, in'a-l-il dit, vous avez failli perdre l'armée. \ oi à deux lettres saisies sur un soldai, l'une des deux vous est adressée; toutes deux semblent vous désigner comme complice d'une infâme trahison. — Qui? moi? m'écriai-je, c'est impossible.
— H Je ne sais si c'est impossible, mais c'est vrai Connaissez-vous celle écriture'.'
• Lit rose Derberidifolia se roit maintenant depuis li li ans chez M. Hardy, au Luxembourg, et che» MM. Ryskoyel it D. H. ■■ >i breuk, boulevard Mont-Parnas e, à Paris.
— » Oui, c'est celle d'un compatriote, d'un ami.
— » Alors je ne vous félicite pas de votre position. Vous allez garder les arrêts forcés; demain, avant de nous remettre en route et de quitter ce viliage, votre sort sera décidé.
» Que diable renferment vos lettres, mon cher monsieur Millier? j'attends que le général me fasse appeler. Je viens de lui écrire pour ne pas me laisser dans une insupportable incertitude. 'I
Onze heures du soir.
<■ Je sais tout, et mon affaire n'est p.is beaucoup meilleure. Comment! vous m'écrivez, à moi, que vous désirez que l'ennemi nous repousse jusqu'au rosier! Vous nie racontez que vous connaissez un paysan navarrais auquel, grâce à mes explications, vous allez donner par écrit toutes les instructions nécessaires pour traverser notre corps d'armée sans être arrêté, afin de couper la greffe tant désirée.
» Le malheur veut que Ton trouve la lettre sur le paysan, avec des instructions admirablement précises.
» J'ai eu beau expliquer et commenter les lettres, on n'a pas voulu croire un moment qu'il fût question d'un rosier, et la mention que vous en faites dans vos lettres n'a paru qu'une sorte de chiffre, un langage de convention signifiant autre chose, n
— Je ne vous raconterai pas, continua madame Keehteren, le chagrin du pauvre monsieur Mùller; toujours est-il qu'on finit par comprendre l'innocence deWalter et qu'au lieu d'être puni comme traître, il obtint de ne l'être que comme maladroit, bavard et imprudent, c'est-à-dire qu'on le renvoya en France. En s'en retournant, monsieur Walter retrouva le rosier et en envoya une greffe à son ami.
Un an après, el e donna des fleurs. C'était précisément la même rose dont madame Mùller protégeait son potager contre l'invasion des leurs et que monsieur Mùller voulait arracher depuis si longtemps. — Jiosa canina.
Voilà toute mon histoire. Je dirai comme la sultane des Mille e! lue \uifs .- Voici poindre le jour, si Votre Hautesse le permet, je continuerai ce soir.
— Ah ! chère tante, dit Ludwig, le sultan était plus heureux que moi.
— Parce qu'il pouvait faire tuer Shéhérazade, et interrompre ainsi la première histoire ennuyeuse qu'elle s'aviserait de lui conter?
— Chère tante, vous ne voulez pas me comprendre; vous avez la même mauvaise foi avec' laquelle vous n'avez pas entendu ces regards qui tant de fois se reposaient sur vous, même quand nous parlions de votre nièce, et quand, avec cette douce autorité de votre voix, vous me forciez de dire d'elle ce que je ne pensais que de vous.
— Ktes-vous fou, Ludwig?
— Je le crois; mais si eu ce moment je consulte mon cœut' je n'aime que vous, je ne désire que vous.
El il lui prenait les mains et il les couvrait de baisers brùlans.
— Mon Dieu, Ludwig, dit madame Rechteren, cessons ce jeu; pensez ce que nous sommes désormais l'un pour l'autre, pensez à celte jeune tille dont vous avez rempli l'insomnie, songez avec quel ravissement elle voit de loin une lueur pâle qui se montre à l'horizon ei qui annonce le jour où nous entrons ; soyez laisonnable, mon ami, j'ai eu tort de me lier a mou titre de tante et de rester ainsi avec vous.
— Depuis que nous sommes là, dit Ludwig, n'avez-vous donc pas pensé une seule fois que c'était vous que j'aimais, vous que je voulais épouser quand vous m'avez dit : Je suis décidée à ne pas me remarier, j'ai pour vous une vive amitié, épousez ma nièce, nous vivrons ensemble, vous serez mes en fans?
— C'esl ce que je vous dis encore, reprit madame de Rech« leren.
— f,i vous aurez Ion ;- temps à le dire; je ne vous accepterai ait si pour aïeule que lorsque vous en aurez l'âge et la ligure; mais, chère lante, écoulez-moi: aujourd'hui jepasse le (dus périlleux défilé de la vie, je laisse en arrière bien des illusions
bien des libertés; dans quelques heures vous serez réelle-
ALPHONSE KARR
ment ma tante, dans quelques heures nous aurons mis entre nous d'insurmontables barrières; je vous demande une faveur que vous ne refuserez pas à un véritable neveu. Noyez quelle douce fraîcheur est répandue dans l'air, quel voile d'obscurité nous enveloppe ; vous consentirez à payer d'un seul baiser, le seul que j'aie j unais eu , le seul que j'aurai jamais de vous, toui l'amour que j'ai eu pour vous, tout l'amour que vous voulez que je saerilie aux devoirs que vous m'imposez.
Pendant ce temps, madame Rechleren, qui avait d'abord voulu retirer sa main de celles de Ludwig, avait fini par l'abandonner; son esprit et son rorps étaient- plongés dans une espèce de torpeur.
I.udwig avait passé doucement sa main autour de la taille de madame Kechteren, et celle-ci ou n'avait pas sémite mouvement, ou n'avait pas la force de le repousser. Graduellement le bras se serrait, et il vint «n moment où madame Rechleren parut se réveiller en sursaut sur la poitrine de Ludwig; celui-ci lâcha un peH son bras, de manière qu'elle fut moins près de lui, et laissa tomber sa tète sur le sein de sa belle tante. Puis le bras se resserra, et tous deux furent si proches que Ludwig sentait la chaleur du corps de madame Rechleren. Pour elle, elle tremblait. Ludwig, relevant la tête, voulut prendre le baiser qu'il avait demandé: madame Rechleren se débattit et inclina sa tête sur sa poitrine, de façon à rendre impossible le succès de l'entreprise de son audacieux neveu. Ludwig alors appliqua avec force ses lèvres sur le col de madame Rechleren, à l'origine des cheveux, et lui donna un baiser qui semblait devoir aspirer tout son sang et toute son âme. Madame Rechleren fut prise alors d'une grande agitation nerveuse et d'un tremblement convulsif; elle voulut repousser Ludwig, mais celui ci la tenait dans ses bras, et d'ailleurs il semblait que ie col de madame Rechteren ne pouvait se détacher de ses lèvres, qui s'y étaient comme scellées par ce premier baiser suivi de cent autres.
A ce moment, on entendit des pas dans une allée \oi>ine; madame Rechteren alors retrouva de la force; elle se débarrassa des bras de Ludwig et s'enfuit à travers les broussailles, bénissant celui qui, à son insu, l'avait sauvée de Ludwig : pour lui, il marcha quelque temps à grands pas; puis, comme le jour commençait à poindre, il rentra dans la maison.
Vers neuf heures de la matinée, madame Rechteren recul une lettre.
« Madame.
J'ai beaucoup penséà la nuit que nous avons passée dans le jardin et aux récits que vous m'avez faits sur vos voisines; je suis resté convaincu que la lidélité conjugale est nue chose très rare, qu'il ne dépend pas toujours des femmes de conserver; el qu'à moins d'être assez sot pour se croire une chance et une prédestination particulières, on ne peut guère espérer qu'on la rencontrera. Remarquez bien, je vous prie, que je ne dis pas de mal des femmes, mais du mariage.
.1 On demande en général à la vie plus qu'elle ne renferme; nous sommes accoutumés à mettre nuire bonheur dans des choses impossibles, et notre malheur dans des choses inévitables.
« Pardonnez-moi, madame, la modestie qui m'empêche de courir des chances qui m'épouvantent. Peut-èlrc va-t-on me blâmer de faire manquer ainsi un mariage au dernier moment. C'est un tort, mais c'en serait un plus grand, incontestablement, d'être malheureux et de rendre conséquemment votre nièce malheureuse pendant tout le reste de notre vie. N'écoulez pas trop l'opinion et les resscnliniciis de vos conviés ; ils me pardonneraient volontiers dix ans d'ennuis et de tortures que je ferais subir à llortense,ils ne me pardonneront pas de les faire renvoyer sans diner, ou au moins de faire renvoyer les violons. Je crois agir in honnête homme. Après le premier mouvement d'indignation, vous m'approuvenz. Agir autrement serait faire à la l'ois une mauvaise affaire et une mauvaise action. ■
Madame Rechteren lut atterrée de la lecture de cette lettre, elle la relut, sonna, envoya à l'appartement de Ludwig. On
ne l'avait pas vu depuis la veille, si ce n'est un vieux jardi nier auquel, en traversant le parc au point du jour, il avait ordonné de porter un paquet it de rapporter cette lettre; elle voulut elle-même visiter l'appartement el interroger ce jardinier.
— Mon Dieu! dil-eile, ri que diront tous ces voisins? et ma pauvre Hortense, comment oserai-je lui apprendre une si triste nouvelle? par quelles paroles pourrai-je calmer sou desespoir? pauvre enfant!
El elle fut longtemps encre sans oser approcher de sa chambre; elle dort, pensait-elle, elle est en proie ides rêves séduisans, pourquoi la réveiller?— Ah! pourquoi? — Parce qu'il faut qu'elle sache son malheur avant tous ces gens qui sont ici. Et faisant un effort sur elle, madame Rechteren frappa, el'e écoula ave, anxiété, se reprochant d'interrompre ce sommeil si heureusement trompeur. Elle frappa plus fort, on ne répondit pas; alors elle apei eut la clef à terre, clleouvrit et entra; la chambre était vide, il n'y avait qu'un papier sur le lit :
lion pour une (iile que je tiendrai dans une semaine à la disposition de ses païen?.
» STU'HLV ^
(Ail.
xx s i ES Tll.l.l.l l 5.
Stephen et plusieurs de ses compagnons devaient déjeuner ensemble; on avait persuadé au marquis que l'on faisait un pique-nique, que l'on aurait des dames, el qu'il eût à se montrer galant et somptueux; c'était simplement uu moyeu de lui faire donner à déjeuner à douze ou quinze personnes. En effet, il se piqua de vanité e arriva avec une voilure chargée : personne n'avait rien apporte, mais la part du ni-rquis suffisait et au-del i.
Comme on allait se mettre à table, on chercha partout Stephen : on attendit, puis on envoya chez lui. Il venait départir à cheval, n'avait pas emmené de domestique ni dit quand il rentrerait; on se mit à table sans lui.
En vain Stephen se livrait à tous les plaisir>, se jetait dans toutes les folies, dans toutes les extravagances; au milieu de ses écarts de gaité, son cœur n'avait pas cessé un instant d'être cru llement rongé par ses souvenirs et par regrels.
Partout, dans les plus somptueuses orgies, dans les bras des femmes les plus séduisantes, partout un dégoût amer venait le. poursuivre.
Car ce n'était pas là le bonheur qu'il avait rêvé, auquel il avait saerilie sa jeunesse si pleine de sèv • el d'énergie.
Tous cc> plaisirs étaient peur lui h rriblemeni ci eux; la vielui paraissait longue, et chaque joi- il ne savait que faire du jour qui allait venir: l'ennui, l'affreux ennui, qui fait désirer la tristesse; l'ennui, qui met sur le crâne un lourd bonnet de plomb, qui émousse les sens et les rend inaptes a aucune impression, ^'emparait de lui au milieu de ses plaisirs les plus vifs; souvent il pensait à se tuer, et il l'aurait faii, si celte effroyable situation laissait assez d'énergie pour prendre une. résolution.
La nuit qui précéda le déjeuner, il avait fait un songe.
Il avait rêve qu'il était assis dans ua coin d'un salon et que, au son des violons et des Dates, il regardait danser et rigo 1er les jeunes tilles.
I n valet traversa le salon avec précipitation et lui remit une lettre , il la lut et s'élança vers la port», renversa d'un coup de coude le plateau sur lequel on portait des rafraii tiissemens >t embarrassa son pied dans les jambes d'une Jeune ftllequi roulaavec le plateau dans l'orgeat el leeirop devinai -ii «
[I monta dans une voi oiti e allait lentement; plus
il pressa. I le i ocher, plus il allait lentement.
La lettre disait : le vais mourir; le médecin m'a condamnée ; demain je s irai morle. Vou> avez gardé une de mes lettres, rapportez-la moi ; il me semble que cette lettre fait
SOUS LES TILLEULS
une tache sur la robe blanche avec laquelle je dois paraître devant Dieu.