MAGDELEINE
La voiture le, conduisit chez lui ; il prit la lettre et se fit conduire chez Magdeleine ; le cocher se trorapi de route; Stephen soitit de la voiture et le battit ; une patrouille voulut l'arrêter : après une longue résistance, il s'échappa avec un coup de baïonnette dans le lira \
Comme il courait, il fut arrêté par nu coup île fouei dans la ligure: c'était le cocher qui lui demandait de Pârgehl; il fouilla dans ses poches, il avait perdu sa bourse ; il denna au cocher un coup de pied dans le ventre.
Euliu il arriva en courant ; toutes les horloges des églises sur la route sonnaient minuit-, les cloches avaient l'air de rire de lui. Le portier refusa d'ouvrir , il fit un bruit affreux; le portier sortit ef lui donna un coup de bâton sur la tète.
Stephen tomba par terre; de; passans le firent transporter chez lui. On le coucha: cornue il sommeillait, une voix lui dit à l'oreille :
« Vous n'èies pas venu m'apporter ma lettre, je viens la chercher. >■
Voilà ce qu'il rêva.
Alors à cette voix il .se réveilla en sursaut : il n'y avait personne autour de lui, il était baigné dans la sueur.
Tout à coup il entendit feuilleter des papiers; il frissonna de tout le corps, s'enfonça les ongles dans la chair pour s'assurer qu'il ne dormait [cas : il était bien éveillé, mais il avait une fièvre horrible, il ne pouvait distinguer ce qu'il avait vu dans son rêve de ce qu'il entendait, il ne savait où finissait ni où commençait le songe.
El d'ailleurs il entendait toujours feuilleter les papiers.
« Ma chambre est fermée : un être vivant ne peut y entrer.... Si elle est ici, c'est qu'elle est morte... c'est son âme. »
Ses cheveux lui faisaient mal sur la têle.
Et toujours on feuilletait les papiers.
Il prit un couteau à son chevet, se leva d'un bond, et d'un coup de poing ouvrit un volet et une fenêtre ; un rayon bleuâtre entra et lui montra, tombant sous son bureau, les plis d'une longue robe blanche comme un linceul.
Et il entendait toujours feuilleter les papiers.
Alors il sauta par la fenêtre, tomba sur l'herbe humide et froide, et s'évanouit; mais bientôt le froid le lit revenir à lui.
La fenêtre était basse, il n'était pas blessé; le jour commençait ù poindre. 11 rentra dans sa chambrv, il courut à son bureau et retrouva la lettre de Magdeleine qu'il avaii conservée.
Il vit sa robe de chambre sur sou fauteuil, el des poissons dans un vase et nageant sur le sable faisaient entendre le bruit de papiers que l'on feuillette.
Il sonna un domesliquet e lui ordonna d'aller chez Edward savoir des nouvelles de sa femme; puis il changea d'idées et y alla lui même. Mais toutes les portes étaient fermées. Il se promena longtemps dans la rue; la porte s'ouvrit, il demanda si tout le monde se portait bien chez Edward.
— Parfaitement bien, el l'on prépare les chevaux, car ils vont déjeuner en ville,
Stephen s'en alla; il était blessé de la voir tranquille et dans sa vie ordinaire, tandis qu'il avait lanl souffert à cause d'elle toute la nuii.
l'Ile a dormi calme ; ses songes ont été agréables et ne lui ont parlé que des plaisirs du lendemain ; je n'y ai aucune place, moi, malheureux, qui ai usé pour elle mes plus belles' années et décoloré tout le resle de- ma vie. «
Puis il pensa que le sommeil de Magdeleine n'avait été interrompu que par les caresses d'Edward; il frappa du pied et éclaboussa un officier qui passait.
Il sp plaignit en juranl ; Stephen était de mauvaise hui, leur et lui répondit brusquement Ils allèrent chercher des êpées et se battirent. Stephen donna un coup d'épée à son adversaire et lui demanda pardon de sa brusquerie.
La matinée était peu avancée, et d'ailleurs il n'eût pu, dans la situation d'esprit où il se trouvait, aller se mêler à une orgie; il monta à. cheval el partit revoir la maison de monsieur Mùller.
Elle était déserte depuis la mort de son propriétaire. Dans la cour, l'herbe avait crû entre les payés.
Le jardinier seul l'habitait.
— Une belle bête, dit-il en caressant de la main le cheval gris de Stephen et en lui arrangeant la crinière ; vous rappelez-vous, monsieur Stephen, quand vous êtes parti d'ici un malin, que j'ai porté voire malle sur mou bidet ? .le l'ai vendu, le. pauvre animal, car il n'y a pas giaud'cho.-e a faire ici : monsieur Edward et sa femme n'y viennent jamais.
Stephen croyait revivre au jour où il partit le matin si pauvre d'argent, si riche décourage, de force et d'espoir, si riche de son amour et de celui de Magdeleine.
H monta au jardin. Le jardinier le suivit.
Les tilleuls étaient nus, ainsi que les chèvrefeuilles ; l'aubépine élaic couverte de baies rouges comme des grains de. corail, et, à leur approche, une foule d'oiseaux qui les béi quêtaient s'envola en criant.
Il regarJatout, reconnut tout, les deux lettres surl'écorce du vieux tilleul, le banc de verdure.
— Je prends soin du jardin de monsieur Mùller, dit le jardinier; et si vous venez au printemps, vous verrez qu'il n'a jamais été plus beau. Le pauvre cher homme, s'il revenait, je suis sûr qu'il serait coulent; c'était là un bon maître. Pour monsieur Edward, dont je ne veux pas dire de mal, il n'est pas capable de distinguer une tulipe d'une renoncule, et il est bien brusque avec les domestiques.
Il faisait très froid.
Stephen remonta à cheval après avoir donné de l'argent au jardinier, puis il partit.
Mais comme il retournait la tête pour voir encore une fois la maison, son cheval eut peur, se cabra; Stephen, surpris, voulut se retenir à la bride; le cheval se cabra davantage et roula par terre avec sou cavalier.
Le jardinier, qui le regardait partir, accourut. Stephen était relevé, mais an de ses bras et une de ses jambes étaient très meurtris.
H rentra chez le jardinier, et l'on alla chercher un chirurgien pourle saigner. Cet accident le retint deux jours dans j la maison de monsieur Millier ; il coucha dans la petite chambre qu'il avait occupée autrefois.
Pendant ces deux jours, une révolution se fit dans l'esprit de Stephen; il regarda la vie qu'il menait et la trouva tellement vide qu'il en fut effrayé. /
Il vit que Magdeleine avait gardé son âme, et que son corps seul el ses sens lui restaient; il comprit que la seconde moitié de la vie n'est que la conséquence de la première moitié-,
Qu'il fallait bien récolter ce qu'il avait semé;
Qu'un amour violent comme celui qu'il avait éprouvé ne se dépouille |ias ave,' les vieux habits ; qu'il est comme une liqueur corrosive qui ne leint pas seulement l'écorce du bois, mais pénètre jusqu'à la moelle et la colore :
Et qu'il fallait livrer le resle de sa vie à l'amour, qui en avait pris le commencement, quelques souffrances qu'il eût à endurer, car ce n'était pas une résolution volontaire : il était comme un malheureux qui, laissant prendre dans la meule d'un moulin à eau le bout de son vêlement, y passe tout entier et est broyé, bras, corps et tête, sans qu'aucune force le puisse sauver.
Eh bien ! dit-il, je cède ; Je suis à elle corps et ame; * elle mon passé et mou avenir; à elle ma vie de ce monde, et encore une autre vie. s'il y en a une après ee'le-ei; à elle mes pensées, mon souffle, mes regards ; à elle moi tout entier.
su
ALPHONSE KARR
» Mais elle sera à moi.
» Magdeleine sera à moi, et je me vengerai d'Edward.
• Caria vengeance est une chose douce au cœur et plus juste qu'aucune autre.
■ Il n'y a pas d'autre droit ni d'autre justice que la force ; le plus fort a raison : je serai le plus fort.
» Foulé aux pieds, méprisé, j'ai vu froisser tout ce qu'il y avait en moi de naïf, de bon, d'honnête et de grand ; et le bonheur est pour ceux qui sont méehans, perfides et petits : je l'aurai aussi, le bonheur, je serai méchant et perfide.
» Magdeleine sera à moi.
" Je me vengerai d'Edward.
» J'en jure par tout ce qui m'entoure, par le ciel et- la terre, par mon corps et mon âme, par mon amour pour Magde eine.
» Oui, Magdeleine sera a moi! » répéta -t-il-
Il s'arrêta comme en proie à une pensés soudaine ; se> yeux brillèrent comme des charbons aidons , et il répéta :
» Oui, elle sera à moi... et... »
Il finit sa phrase par un ricanement interna!.
cxn.
Stephen, de retour a la ville, lit quérir les meilleurs tailleurs.
Beaucoup ont, de notre temps, et précédemment, et de tout temps, déclamé contre les habits, et ont paraphrasé de toutes les manières « l'habit ne fait pas l'homme. »
Nous-même, de notre côté, il y a eu un moment de notre vie où nous ne pouvions voir qu'avec la plus vive indignation la préférence que de prime abord on accordait ou paraissait accorder a un homme bien mis sur nous, qui l'étions assez mal, pour deux causes : la première, c'est que, (ils fugitif, nous étions trop pauvre pour qu'on pût nous appeler en/an/ prodigue-, la seconde, c'est quev plein d'illusions que nous regrettons, parce qu'elles étaient grandes et belles, plus mille fois que la vérité, nous professions un souverain inépris pour tout ce qui ne venait pas de l'âme.
Ce mépris pour la beauté extérieure était uue sottise : il est évident qu'elle produit une forte attraction, et que, pour un chien, pour un cheval, pour une femme, pour un homme, nous nous sentons comme entraînés à un accueil plus affectueux par leur beauté.
Nous ne voyons pas pourquoi dans la vie et dans les relations sociales on ne prendrait pas sa part de ce qu'il peut y avoir d'avantageux et de propre à les rendre plus agréables; pourquoi on ne ferait pas tous ses cfl'orls pour acquérir sur les autres cette puissance d'attraction que quelques-uns ont sur nous : on ne peut nier non plus que la parure n'ajoute à la beauté.
Nous n'entendons pas par 11 des cravates raides de telle sorte qu'un homme qui arriverait de la lune penserait que ceux qui les portent sont des criminels condamnés à un long supplice.
Nous ne faisons paa non plus l'éloge du costume de notre temps, qui se prétend artiste.
Nous entendons par la parure l'emploi de certaines couleurs et de certaines formes qui dessinent plus avantageusement le corps.
Une fois accordé que la parure ajoute a la beauté, la cause des habits est gagnée; nous avons naturellement une sorte de reconnaissance pour l'homme qui nous ofîre un aspect agréable à reposer les yeux, tandis que celui qui se montre peu soucieux de sa beauté se montre aussi peu désireux d ■ nous plaire etdenous attirera lui, et par conséquent n'a pas droit a notre accueil ni à cette bienveillance vague qui précède les relations amicales.
Il n'est pas donné a tout le monde de discerner tout d'abord l'âme ù travers l'enveloppe du corps. Il faut être Virgile
pour savoir tirer les perles du fumier d'Ennius. Quelque belle que soit votre âme, vous ne pouvez vous en revêtir, et vous le pourriez, que vous ne voudriez ni l'exposera tant de froissemens, ni prostituer à tous ce qui n'appartient qu'aux amis.
Si vous repoussez de vous les regards, tel homme dont l'âme a avec la vôtre une sorte de confraternité, ne prendra pas la peine de s'en assurer, ou, s'il le fait, il aura une sensation désagréable : « Dans quel vilain vase ce parfum a-l-il été renfermé ! »
Tandis que la beauté qui arrête agréablement les yeux fait désirer que l'âme, dont elle est comme l'enseigne, vienne compléter le charme;
Comme on désire qu'un bel oiseau ait une voix mélodieuse,
Une (leur éclatante un suave parfum.
Il nous semble une niaiserie et une affectation ridicule de feindre de mépriser la beauté du corps comme on le lait ordinairement. D'une part, ce mépris est simulé, car autant l'on s'occupe peu de parer et de cultiver L'âne, autant on soigne, on lave, on paifume le visage et les mains , on se met des fausses dents et de faux cheveux , on se peint des veines et des sourcils, on met du blanc et du ronge.
Le peu de précepies que l'on prend la peine de connaître pour régler sa nature morale sont méprisés et nullement suivis ; les meilleurs ne sont pas estimés à l'égal du dernier cosmétique, et Guerlain le parfumeur a plus d? cliens que n'en ont à eux tous les philosophes de cette ville.
D'autre part, ce mépris feint pour les avantages physiques vient, selon nous, de ce que, si l'on en est dépourvu, il est assez difficile de se les attribuer, tandis que pour les qualités du cœur il suffit, pour être cru par le plus grand nombre, de dire: « Je suis sensible, généreux, brave, franc, etc. » On ne fait semblant de mépriser la beauté que parce qu'on ne peut pas persuader aux autres que l'on est beau, comme on leur persuade que l'on est vertueux : la beauté est, dans le domaine des sens, le juge qui trompe le moins l'homme ; la vertu est hors de leur domaine.
La plupart des hommes sont obligés de vous cro're sur parole si vous leur dites que vous êtes vertueux; ils n'ont pas la même confiance si vous dites que vous êtes beau. Le mépris pour la beauté est le mépris du renard pour les raisins qu'il ne peut atteindre.
JNons ne voyons pas de cause à la préférence que l'on accorde à la beauté morale sur la beauté physique, en admettant que le mépris pour la dernière soit véritable.
Parce qu'une rose a un suave parfum, faut-il mépriser son feuillage dentelé et é,>ais d'un si beau vert, ses pétales d'une couleur si fraîche etsi tendre, humides de rosée, de fraîcheur et de jeunesse?
Parce qu'un oiseau a un chant harmonieux, faut-il ne pas s'apercevoir que son plumage est éc'atant, que son oeil est vif et que ses ailes entr'ouvertes au vent sont bril antes?
Et encore, quand l'oiseau est esché sous les feuilles, sa voix peut prévenir en sa faveur avant qu'on l'ait aperçu ; le vent du soir peut vous apporter de loin le parfum de la rose cachée dans un buisson; mais chiz l'homme les qualités du coeur sont cachées; il faut, comme dit un vieux proverbe, avoir mangé avec un homme un boisseau de sel pour le connaître.
II serait donc Stupide de rejeter des avantages qui attirent à vous et donnent le désir de connaître ce que vous avez de bon au dedans.
Nous n'avons pas voulu ici prouver que la beauté est une chose bonne et estimable. Tout le monde est de notre avis quoi qu'on en dise; bous avons seulement cherché ù établir que l'on peut avouer qne l'on tient à être beau, que l'on peut dire : « J'ai le nez bien fait, « comme on dit : o J'ai du sangfroid; » « J'ai de jolis yeux, » comme: « J'aime tendrement mes amis. »
Nous ajouterons qu'il y a entre la beauté du visage et celle de l'âme une sorte de corrélation sympathique, et qu'un homme d'esprit ou un homme de cœur n'est jamais bien laid, et a une beauté à lui particulière.
SOUS LES TILLEUL*
Ceux qui nous connaissent personnellement seront peutêfre surpris que nous, qui avons la triste habitude d'inspirer presque toujours un gia^d éloignement aux personnes qui nous voient pour la première fois; notas fassions l'éloge de la beauté, comme un prisonnier parlerait de la liberté.
La beauté étant admise comme une chose bonne et utile, et la parure ayant évidemment le pouvoir de l'augmenter, la parure est donc d'elle-même une chose également bonne et utile.
L'homme mal habillé inspire de la pitié ou de la répugnance aux indifférons, et chagrine ses amis, et lui-même, se voyant l'objet d'une sorte de mépris, a des manières âpres et haineuses, ou, se sentant au-dessous des autres, devient timide et maladroit.
Il faut avoir des habits.
Quand on devrait les voler, car \n gendarmes, les huissiers, les jurés, le procureur-génén.i auront plus d'égards pour vous sur la selletu des accusés, si vous êtes bien mis que si vous êtes déguenillé, et votre tailleur même sera plus poli et plus accommodant si vous lui refusez de l'argent ayant sur vous l'habit neuf que vous lui devez.
Un jour de décembre, a l'hôtellerie du Cheval noir, quatre hommes étaient assis à une table dans un coin.
Tous les buveurs étaient partis, les lampes éteintes, et les garçons de l'hôtellerie bâillaient et se frottaient les yeux, car l'heure où ils se couchaient d'ordinaire était depuis longtemps passée.
Mais les quatre étrangers avaient des droits évident au raspect de l'hôte; les plats vides couvraient la table, et un nombre prodigieux de pots de bière, les uns vides, les autres pie ns, attestaient qu'ils étaient la depuis longtemps, et que leur f cot récompensait le maître de la fatigus de ses garçons.
Les buveurs, au milieu d'épais nuages de tabic, parlaient entre eux«à demi vos.
— Cinquante florins pour attaquer une voilure, recevoir quelques coups de canne et nous en aller chacun chez nous; mein (.oit ! c'est une affaire d'or.
— Tu vois les choses en beau. Qui sait si les gens de la voiture ne seront pas armés, et si demain quelqu'une des places que nous occupons à cette table ne sera pas vide à l'heure du souper?
— Il n'y aura qu'une femme, son mari et le cocher, et personne ne sera armé. D'ailleurs, n'avous-nous pas, quand on a réparé le clocher de la ville, exposé cent fois notre vie pour un demi florin par jour?
— Et toi, dit le premier interlocuteur à un de ses compagnons qui avait la tête dans les deux mains, que peuses-tu?
— Je pense que si nous ne sommes pas des imbéciles, l'affaire peut être excellente pour nous.
— Comment?
— Celui qui nous a payés pour attaquer la voilure nous a dit que l'homme et la femme revenaient du bal ; l'eau ne vous vient-elle pas à la bouche en songeant aux belles bagues, aux bracelets et au collier dont elle sera parée? Si nous pouvions nous emparer de tout cela et de la bourse du mari !
— Par les ciânes des onze mille vierges qui sont à Cologne dans l'église de Saint-Pierre, l'idée est grande et belle, mais l'exécution est difficile.
— Nullement. Quoi qu'il arrive, relui qui nous paie ne pourra nous dénoncer sans se dénoncer hij même ; nous devons aller attendre U voiture a une heure un quart dans le petit bois, il faut arriver une demi heure plus tôt et l'attaqui ij presque a la sortie de la maison de campagne du baron ; ensuite, si jamais nous rencontrons notre homme, nous jurerons que tout est arrivé par sa faute, qu'il s'est trompé d'heure el de lieu, et «JUO nous avons volé ses gens pour garder u te cou i l'aine.
— Mais il est possible qu'il nous ait devancés au rendezvous et que 1rs cris l'attirent.
i.r. SIÈCLE. — IV.
— Nous bâillonnerons les bavards, et s'il arrive on lui donnera par distraction un coup de bâton sur la tête, juste ce qu'il faut pour l'étourdir sans le tuer.
— Tope 14 !
— Partons.
Il faisait un froid singulièrement piquant, le vent du nord faisait entrechoquer les branches nues des arbres.
Slephen, depuis longtemps déjà, tenant son cheval parla bride, se promenait pour réchauffer ses pieds engourdis ; il fit sonner sa montre, minuit et demi ; encore trois quarts d'heure: c'est effrayant! il y a de quoi mourir de froid.
« Magdeleine sera à moi, se disait-il ; la posséder est aujourd'hui le seul but de ma vie ; il me semble maintenant que l'air remplit mieux mes poumons, que ma vie est plus pleine; la vengeance aussi est une bonne chose ; elle sera à moi I »
Et encore il fit entendre un cruel ricanement.
» Ce n'est peut-être pas un mal, ajouta-t-il, de ne l'avoir pas épousée, car il est certain que ce que j'aimais ce n'était pas elle, c'était une belle et poétique fille de mon imaginalion ; ce qu'elle aimait aussi, c'était le résultat de ses rêves de jeune fille.
» El ce qui me le prouve, c'est que si je l'avais vue manger seulement, si je l'avais vue soumise aux mêmes besoins et aux mêmes nécessilés que Ibs autres femmes, mon amour eût été froissé; Mjgdeleiue à moi ne m'eût donné qu'un cruel désenchantement de chaque jour; de même, elle voyait en moi plus qu'un homme ; sitôt qu'elle aurait vu que je ne suis rien de plus que les autres, elle ne m'aurait plus aimé. L'amour que nous avions l'un pour l'autre était un culte semblable à celui que l'on donne à Dieu.
» Au bout d'un an nous nous serions haïs.
» Mais gomme nous n'avons pas été l'un à l'autre: comme nous nous sommes tenus à une assez grande distance l'un de l'autre pour que l'on ne pût distinguer les inégalités de la peau, je suis toujours pour e'ie cet homme poétique et exalté, ce héros de roman qu'elle aimait ; el je dois revenir dans ses rêveries avec, d'autant plus d'avantages qu'elle a eu un homme à elle, qu'elle l'a vu comme file m'aurait vu, si elle avait été nia femme, avec toutes les faiblesses el tout le prosaïque de l'humanité;
» Que, toujours de loin, je n'ai rien perdu de ma grandeur, que la petitesse de celui qu'elle a vu de près doit accroître en core à ses yeux.
i Et il faut qu'elle remplisse ma vie, c'est pour moi un besoin invincible; el ces folies, ces extra>agances auxquelles je me suis livré par ces derniers temps n'étaient pour moi qu'un prétexte de faire du bruit pour être entendu d'elle.
» Magdeleine sera â moi. »
A ce moment, des cris se firent entendre ; il se jeta sur son cheval, et, au galop, courut vers l'endroit d'où ils semblaenl partir.
C'était la vaiture d'Edward, que quatre hommes entouraient; le rocher fouettait ses chevaux de toutes ses forces, mais un coup de bâton le renversa de son siège-, Slephen s'élança au mi ieu des brigands, persuadé que sa présence les ferait fuir, selon qu'ils en étaient convenus. Edward était tenu par deux hommes dans la voilure, tandis qu'un aulre essayait d'enlever les bagues des doigts de Madeleine évanouie.
Slephen donna un coup de cravache à ce dernier , niais celui qui avait renversé te cocher vint par derrière lui asséner sur la tête un coup de bâton.
Le hasard, le chap.au rie Stephen ou un mouvement lit que le coup tomba sur l'épaul» et la lui brisa plus d'à moitié. Furieux, il saisit un pistolet et étendit le brigand â ses pieds ; Un second coup, lire sur celui qui dépouillait Magdeleine, ne l'atteignit pas, mais lui fit prendre la fuite; le cocher s'était relevé, et les deux autres brigands suivirent leur camarade. La supercherie de Stephen avait manqué ; mais \-, résultat élait le m*me : il s'agissait pour lui de renouer avec Edwarl pour revoir Magdeleine.
Ce ne fit qu'a sa voix que Magdeleine le reconnut; il fut omble de remerciemens.
— .le me féliciterais, dit il, de l'heureux hasard qui m'a amené à votre secours si je crojais au hasard , laissez moi
ALI'HOISSE KARR
croire qu'an instinct secret et sympathique m'a averti du danger que couraient mes amis.
Puis on continua la route sans parler.
Chacun d.s :rois personnages avait le cœur ou l'esprit au moins assez plein de petsées et d'émotions.
Edward n'était pas fâché de voir Stephen : leur ancienne amitié n'avait pu manquer de laisser des traces. Stephen était riche et lié avec tout ce qu'il y avait de mieux ilans la ville ; mais il craignait que son amour pour Magdeleine n'eût laissé quelque étincelle sous la cendre.
Magdeleine, qui, plus d'une (ois, dans son cœur, avait comparé Edward à Stephen et n'avait pas trouvé dans le premier cet a eour exalté et poétique que l'antre exprimai! si bien, était émue à la fois de crainte et de plaisir. Cet aiuou;, qui avait survécu au temps et à l'abandon, et dont il venait de lui donner une nouvelle preuve, flattait, sinon son cœur, du moins sa van;lé ; mais quand, à la lueur incertaine de la lune, elle aperçut sa pâleur et la maigreur de srs joues, elle songea à tout ce qu'il avait souffert pour elle, il lui sembla qu'il venait lui demander compte de ses douleurs, et de ses nuits sans sommeil, et de tes larmes.
Cependant elle pensa qu'Edward était son mari et son protecteur; elle se reprocha ce moment d'intérêt qu'elle axait senti pour Stephen, elle se rapprocha d'Edward tt pencha la tê. e sur sa poitrine.
Pour Stephen, la présence de Magdeleine, sa voix, tout lui semblait une ima,:e fantastique; il n'osait respirer de peur qne son souffle ne la dissipât et ne la fit évanouir. Il était presque fâché de sa supercherie ; mais le mouvement que lit Magdeleine pour se rapprocher d'Edward lui fit froncer le sourcil, et on tût vu sur sa figure un ricanement muet. Arrivés à la ville, ils se séparèrent ; Edward tendit la main à Stephen.
CSY1I.
l\ AMI
Stephen souffrait de son bras , il ne put dormir; et d'ailleurs, les caresses affectueuses de Magdeleine pour Edward lui déchiraient les entrailles; il lui semblait les voir dans les bras l'un de l'autre; il se rappela son amour et ses souffrances, les promesses de Magdeleine et le jour de son mariage avec i dward.
Il faudra bien que quelqu'un paie tout cela, dit-il, et encore la force que j'ai eue hier de ne pas briser cette main que je tenais dans la mienne. »
Edward entra, son accueil fut embarrassé ; Stephen le prévint, et, après quelques inslans d'une conversation iusigniliante, lui dit:
— Tu m'as vu bien fou, mon cher Edward, ne voulant ecouierni ta raison ni celle de mes autres amis, qui me disaient q'ie mon amour était une fièv re qui se consumerait elle-même.
« Je suis guéri .j'ai vu hier la femme sans la moindre émotion; la douleur de mon bras m'a empêché de dormir, je me suis examiné, et mon amour est bien mort. Ce n'était pas elle qae j'aimais, c'était un vain songe, il s'est évanoui; je n'ai plus vu en Magdeleine que ta femme, et l'affection que je me sens disposé Savoir pour elle n'est qu'un reflet de notre ancienne amitié à nous deux.
■• Assez longtemps je m« suis éloigné de mon ancien ami ; j'ai voulu goûier tout ce qu'il y a dans la vie ; j'ai vu que la seule chose vraiment bonne est l'amitié, et je suis heureux de pouvoir me rapprocher de toi sans danger pour ma Irauquillité. »
Les deux amis ;e serrèrent la main et se rappelèrent leur juyuise pauvreté, et les jours plus éloignés encore de leur enfance, cl le voisin dont ils volaient les pommes, et le précepteur ri. ml ils luisaient le fauteuil et cachaient la perruque, et. la vieille servante qu'ils entérinaient dans la cave.
Le lendemain, Stephen reçut d'Edward et de sa femme une invitation à diner. Il montra une douce et aimable gailé; il y avait du monde ; son esprit fut très-goùte. On dansa ; il ne savait pas danser; il vit avec dépit qu'Edward, qui dansait fort bien, prenait un avantage sur lui.
Le soir il sortit ; ses nerfs étaient dans une horrible agitation par suite de la contrainte qu'il s'était imposée; son ai>. riant disparut de son visage i omme un masque qu'il eût oté avec la main.
» Ils n'ont pas eu pitié de moi ; ils ont eu la cruauté de s 'e nbrasser devant moi. Malédiction ! ils ne savent pas i • qu'ils m'ont fait de mal ; j'ai eu la force de le cacher, car il laut armera mou but.
Le lendemain malin il lit appeler un niai Ire de danse et uu maitre de chant.
Edward, de sou i-oLfii s'était d'autant plus volontiers rapproché de Stephen qu'hMe savait riche et se proposait de lui emprunter de l'argent pour rétablir sus affaires , qui étaient fort dérangées.