OU L AUTEUR PREND MOMENTANEMENT LA PAROLE
De ses cheveux le brillant émail noir Retombait sur son cou ; sous sa longue paupière Son a-il réfléchissait le bel azur des cieux.
Il ne serai) pas mal de tracer ici le portrait de Magdeleii e; mais deux choses nous arrêtent.
Nous avons lu beaucoup de livres, et conséquemment beaucoup de portraits de femmes, et nous sommes restés persuadés qu'à moins d'être douanier et d'avoir une longue habitude du signalement, il est impossible d'y rien comprendre, à cause que la beïulô n'est pas dans un nez grec ou rom: in, dans des cheveux noirs, dans des yeux bleus, ni encore dans l'harmonie des traits, à moins qu'il neveu s plaise vous contenter de la beauté des statues, mais dans quelque chose de presque divin , dans un reflet de l'âme qui colore la physionomie : d'où nous tirons la conséquence que la beauté, qui est relative comme tout ce qui exisle, ce que nous n'avons pas he oin de démontrer attendu que tout le mon !e ast d'accord à ce sujet, est pour nous l'accord de l'âme que nous soupçonnons avec notre âme a nous.
Ce que nous ne mettons en avant qu'avec une grande timidité, à cause que beaucoup de gens en sont v nus à nier l'existence de! Smé, parce que, n'ayant pa l'habitude de s'en servir, ils la laissent en eux se rouiller, se rétrécir ef se d< ssécher au point de ne plus la sentir; toutes ré erves étant faites par i.ous d'établir plus tard ce que nous eu li ndons par l'âme si nous ru trouvons ^occasion.
Anus avons eni o e 9 avertir le lecteur que ce que nous venons de dire i si purcmi ni 1 1 simplement notre opinion personnelle, à laquelle personne n'e i obKgérie se conformer.
La s. co de i i >on qui nous euipéi he d • lare le pot trait de Magdeleine est celle-ci :
Il nous advint un jour de prier un d<: nos amis de peindre
sous notre dictée un portrait de femme, et prenant un livre dont nous ne nous soucions pas de nommer l'auteur, nous lûmes :
« Elle avait un front d'ivoire, des yeux de saphir, des sourcils et des cheveux d'ébène, une bouche de corail, des dents de perles, un cou de cygne. »
Quand mon ami eut fait de tout ceci un portrait bien littéral , il se trouva que l'image était une assez plaisante caricature , un monceau de pieri es fines , de bois des îles , avec un long cou blanc, tortueux et emplumé sur le tout, ce qui peut donner des désirs à un vo'eur, mais nullement à un amoureux.
Et outre ces deux raisons, il y e na une troisième qui n'est que le corollaire ou le résumé des deux autres : c'est que rien ne ressemble moins à un homme ou à une femme que son portrait.
C'est pourquoi nous engageons le lecteur à se contenter de l'épigraphe tirée d'une ballade allemande qui commence ce chapitre.
La nuit, Magdeleine fut en proie à une émotion qu'elle n'avait jamais éprouvée ; surprise et effrayée de se sentir le cœur serré et plein d'un bonheur mélancolique, elle pria, demanda le secours du ciel, et laissant s'exhaler dans la ferveur de sa prière tout cet amour qui l'épouvantait , elle arrosa son chevet de larmes brûlantes.
Stephen , de son côté , passa une partie de la nuit à sa fenêtre. Comme une étincelle électrique, l'amour avait donné à son flme un essor inconnu; elle était à l'étroit dans son corps et s'é'ançait libre comme un papillon qui , aux premiers rayons du soleil sur les pointes vertes des épis qui percent la terre, sort de sa chrysalide, secoue ses ailes encore plissées et humides, s'épanouit comme une fleur et s'abandonne au vent.
— Oh ! dit-il , c'est elle, c'est elle qui complète ma vie : je ne m'abusais pas, j'avais pressenti une autre vie, une vie d'amour et de bonheur, hlle me la donnera ; une femme est une fée bienfaisante, un ange, une puissance entre Dieu et la créature pour élever l'âme de l'homme aux joies du ciel, qu'il ne pourrait atteindre seul ; son amour est le soleil de l'âme; il donne la vie et la force ; il est semblable à la brise qui apporte au navigateur le parfum des fleurs de sa patrie Dieu a voulu faire partager à l'homnfc le bonheur qu'il s'est réservé, et c'est la femme qui le dispense comme une manne céleste.
Il Stephen respirait a longs traits ; il y avait de l'amour dans l'air qui l'entourait, il se sentait vivre avec délices; l'impression qu'il ressentait élait celie, et plus suave encore, qu'on ressent au haut d'une montagne quand on hume à grands flots un air pur et dégagé, quand près du ciel on sent son esprit grandir et son âme s'emplir de pensées fortes et généreuses.
Oh! comme il attendait avec impatience l'instant de revoir Magdeleine! Il lui semblait que leurs deux âmes s'étaient reconnues comme deux enfans de la même patrie qui se retrouve! aient sur une terre lointaine et savoureraient avidement les sons harmonieux de la langue du pays.
Hais le lendemain les arbres penchaient tristement leur jeune feuillage, lourd de pluie, et Magdelaine ne descendit pasaujardi i : lajeurnée fut longue. Le lendemain, Stephen, à son réveil , vit un reflet rose traverser les rideaux de sa fenêtre; il se leva avec empressement; i! lui semblait qu'il élait attendu; mais il resta longtemps au jarlin, les yeux Axés sur la fenêtre de Magdeleine; i crsoiine ne parut. La journée était plus d'à moitié écoulée; Stephen ne put résister plus long temps, il al a frapper chezmonsie rMûller; il ne pouvail respirer, il eûl donné tout au monde pourretarder d'une minute le moment où l'on allait ouvrir la porte; il sentit qu'il n'avait plus de voix. Geneviève ouvrit, ce fu pour lui un répit dont il rendit giâce au ciel.
ALPHONSE K.ARIL
— Monsieur Millier?
— Attendez, dit Geneviève
Elle le laissa dans la salle à manger.
Quand Slepben fut seul, il promena ses regard* autour de lui, il reconnut la place où Magdeleine (''tau assise l'autre soir, el son œil s'arrêta sur la porte de la chambre de lajcune fille; niais la porte était à moitié ouverte, elle n'ciaii pas dedans. Il s'avança, et le cœur battant si fort qu'on l'eût entendu, il mit le pied dans la chambre; le lit était défait, un peignoir était sur une chaise, et une baignoire devant le lit.
Magdeleine avait pris un bain avant de soi tir. La tête de Slepben s'embrasa : « Elle, dit il, elle s'est baignée dans celle eau! Oh! que ne puis-je , comme l'eau, l'enfermer en moi ! connue l'eau, l'embrassera la fois toul entière.
Et une empreinte humide avait laissé sur le peignoir la forme du corps de Magdeleine, et ses petits pieds liaient dessinés sur le parquet où el'e les avait posés en sortant du bain.Stepheo prit le peignoir et le serra convulsivement sur ses lèvres, et il se jeta a genoux et colla sa bouche sur le parquet.
Il entendit du bruit, rentra dans la salle à manger et ouvrit une fenêtre pour respirer. Peu d'instans après monsieur Millier entra ; il était seul. Ils se serrèrent la main.
— Je me suis fait un peu attendre, dit-il, mais je suis occupé depuis ce matin a chercher l'élymologie du mot ranunculus, par lequel on traduit renoncule.
Et Magdeleire ne venait pas.
— J'ai d'abord trouvé, dit monsieur Millier. <,ue la terniiraiion unculus vient de anctw, crochu, recourbé, ou de unculus, grappin, à cause que la racine, de celte tleur est une griffe ; mais je me donne au diable pour 1j reste. Il faut que vous m'aidiez dans mes recherches (Stephen sentit avec un mouvement de joie qu'il était établi dans la maison pour quelques heures), et vous m'obligerez de diner avec moi.
Stephen s'empressa d'accepter. A ce moment, il entendit les pas d'une femme ; son cœur battit et ses yeux se collèrent sur la porte : c était Geneviève. Monsieur Mùller le conduisit dans son cabinet.
Là étaient rangés en ordre tous les vieux elles glus iiros livres, les encyclopédies, les dictionnaires-, plusieurs étaient ouverts sur la table et par terre, de sorte qu'il était assez difficile de ne pas marcher dessus.
Quand ils furent assis,monsieur Milllcr,touten feuilletant, continua déparier :
— J'ai trouvé, il y a longtemps, l'élymologie d'anémone (anémone)', dont la renoncule est une variété. L'anémone a été apportée des Indes, il n'y a pas plus de cent treille ans, par monsieur Bachelier, fameux fleuriste français; les Persans l'appellent laleh gonhi (tulipe d>> montagne), ce qui montre l'ignorance des Persans; les Arabes la nomment shoc-ik (fleur déeiupée), ce qui n'est pas beaucoup plus fort. Anémone vient du grec «a^, vent; anémone veut dire herbe du vent, parce qu'elle ne s'épanouit qu'au souille du vent, à ce que dit Pline, ce que je n ai pas observé moi même. Ilesgenius soutient au contraire que L'anémone doit son nom à la facilité de ses semences à s'envoler. Ce qui viendrait à l'appui de celte dernière hypothèse, c'est que plusieui s devises onl été faites dans ce sens ; par exemple, une anémone avec ces mots : « La gloire s'effeuille au vent! »
A ce moment, monsieur Mùller, en fermant un livre, lit un bruit qui lit jeter à Stephen les yeux sur la porte.
—: Ne craignez rien, dit monsieur Mùller, perso: ne n'entre jamais dans mon cab net.
Stephen perdit tout a fait l'espoir de' voir paraître Magdeleine, et il se résigna à attendre l'heure du diner.
Et monsieur Mùller feuilletait toujours. Son compagnon hasarda quelques mois, son opinion fut réfutée.
— Vous voyez comme Je passe, ma vie, dit monsieur Mùller, dans mon cabinet et dans mon Jardin. Je cultive nus plantes et je fais des rech relies scientifiques, et je ne m'occupe ni de plaisiis bruyans ni de politique-, aussi je n'ai ni ennemis ni envieux.
Deux heures, deux lieHies mortelles pour le pauvre amoureux se passèrent ainsi, sans que monsieur Mùller vint à
'bout de trouver l'élymologie àeranuncultu Deux fois Gène* vieve vint annoncer a travei : la porte du sanctuaire que le dîner était servi. Deux fois Sli phi n se leva; deux fois monsieur Mùller n pondit : « Toul ougea pas. Cependant, à la troisième invitati n, i;ue Geneviève trouva moyen de rendre pressante ei i qu- 1.1 s, i ■ i ■ •- serait froide, monsii ui Mùller ouviil la por e, et on passa dans la salle a inaiiuer, après sYire, au grand déplaisir de Sli phen, arrêtés an salon pour voir les portraits de Limite, de Tourne- Ion et de Uoffpenger.
Enfin on se mil a lable; il n'y avait que deux couverte. Le pauvre jeune homme sentit au cour un froid douloureux et n'osa faire aucune remarque dans la crainte de trahir son lion. Seulement après h soupe, pendaut que Geni viève changeai! bs assielti s, monsieur Mùlier lui dit :
— Sans vous j'aurais tristement dîné seul ; Magdeleine est partie ce malin voir une de sis amies cl ne reviendra que lard.
La tète deStephi n tomba sur sa poitrine.
Après le diner. les dcix commensaux descendirent au jardin. Peu après, Geneviève cria par la fenêtre que mademoiselle était revenue. Monsieur Mùller salua Slepben sans rengager à le suivre el le laissa liïs'.c et seul dans le jardin