LES AVENTURES
DU
KO M AN DE CCEUll
LE CONTENTIONNEL MAPlAT (L'AMI DU PEUPLE).
liNTRODUCTiON,
SIARAT PHILOSOPHE, NATURALISEE, FBILânTROPE ET ROK&NCIER.
Il y a six aus à peine, >]avat u'eiait pas enco-.e tout à fail mort sous le poignart! de CiiarloUe Corday, puisque sa sœur, Ail)erline Marat, vivait encore à Paris, fidèle licrilièrc des idées et des doclriiies de ce terrible ami du peuple. Mademoiselle Marat semblait avoir recueilli en elle-même l'âme forte et passionnée de son frère, qu'elle pleurait sans cesse, tomme si elle ne l'eût perdu que de la veille. C'était une républicaine inflexible, que l'âge n'avait pas refroidie, que les événemens n'avaient pas changéç; vainement le directoire, le consulal, l'empire, la restauration et même la révolution de juillet 1830 étaient venus successivement bouleverser ou métamorphoser la face du pays : elle n'y avait pas pris garde, semblable à une somnambule qui poursuit son rêve sans tenir compte des oVjels extérieurs et qu'on n'éveille pas en sursaut, de peur de la voir tomber foudroyée : elle rêvait donc que l'esprit de 95 planait autour d'elle, et que son cher Marat veillait toujours sur son peuple.
Rien ne saurait rendre l'impression profonde et presque douloureuse qu'on éprouvait à entendre les prédications démagogiques de cette prêtresse de notre grande réVolulion, et surtout l'éternelle oraison funèbre de son héros, de son dieu, de ce Marat qu'on ne nomme pas sans horreur et sans effroi. 11 faut l'avouer, elle ne nous montrait pas Marat tel que nous le connaissons, te! que l'histoire nous l'a couvert de boue et de sang; elle en faisait un être exclusivement veii-a^ux, animé des'plus purs senlia:eiis de patriotisme, bon et généreux, que sais je! simple -^t candide, uii véritable piiilosoplie enlio, qui avait mission de régénérer le monde, oh du moip.s la France. On comprenait, à ce panégyrique prononcé avec une con-ïiction solennelle, que le fanatisme sans-cnlotte avait pu comparer Marat à Jésus-Christ , l'Evangile au journal de VJmi du Peuple, et composer une prière adressée sans doute à la guillotine et commençant ainsi : O sacré cœvr d? Jés'is! 6 sacré cœur de Marat !
Cette vieille femme, à la p'iysionomie dure et sévère, au regard fier et inspiré, à la parole ardente et audacieuse, sitrvivait donc à son frère, d'effroyable mémoire, pour hii décerner une espèce de culte, pour lui refaire un panllicon dans la pauvre demeure où elle s'était retirée avec les reliques de celui qu'elle appelait hautement le marier de la liberté, avec les livres, les papiers et. les manuscrits de Jean-Paul Mara'. Bien des hommes curieux de s'instruire du passé, bien des esprits préoccupés de l'étude de cette révolution si pleine de mystères, bien des vieillards qui avaient vu, bien des jeunes {fii\s qui n'avaient fait que lire, alièrent alors interroger les souvenirs de la sœur de Marat et s'en retournèrent émus ou étonnés, n'osant porter un jugement de réprobation ou d'absolution sur les actes, sur le caractère de cet étrange anti du peuple. Parmi ceux qui aimaient à remonter, pour ainsi dire, à la source de la révolution et qui se trouvaient quelquefois réunis chez mademolscile Marat, nous citerons seulement un penseur, un publiciste de grand m.éiite, monsieur Ilauréau, le savant et judicieux auteur de V/lisloire Utléraire du Maine; un littérateur ingénieux, œojisieur de Labédolière ; un témoin éclairé et imjiartial des faits et gestes de la république et de ses enfans, monsieur le colonel Maurin, bien connu par la précietise collection révolutionnaire qu'il ramasse depuis quarante ans; un écrivain distingué de l'école seniiraentaie de Bernardin de Saint-Pierre, rronsieur Aimé.- 3!a;iin, cet excclleiil homme qui vient de s'éteindre' imnicrtalisé par l'adieu de Lamartine.
Aiiiié-Marlin était un esj rit doux, tendre ethoniiêle : il n'avait jadi'ais t aimé les yeux vers la période révolutionnaire que pour en détester les ;gcns et que pour en plaindre les victimes. Le nom de Marat lui inspirait un invimibledcgoùt. Eii bien ! il surmontait ce dégoût, il le cachaitméme sous un air froid et poli, quand il se rendait chez' la sœur du monsirc, comme il le désignait' avec une énergique indignation. Qu'ai-
lait-il donc faire dans celte maison? Aimé-Martin était, avant tout, bibliophile, autogrjpbile.amaieur etcolle.tcurde livres et d'aulograplies. Or, c'était aux manuscrits de Marat qu'il on voulait, et un jour (il fallut sans doute qu'Alberline eût bien faim, pour vendre la dépouille littéraire de son frèrei il emporta sous son bras le volume autographe qui l'impéchait de dormir depuis qu'il en avait ai)pris l'existence; un roman inédit, un roman de ccrur, inventé, pensé, C( rit par Marat ■ ks^.'fventiires du jeune comte Potoirski. Une fois légitime possesseur de ce singulier trésor, Aimé-Martin se dispensa de fré.iuenler le petit club d'Alberline, qui mourut peu de temps après en distribuant les papiers du Sacré-Cœur de Marat.
Allez visiter l'inléressante collection du vénérable colonel Maurin, et vous y verrez les épreuves de journal que Marat corrigeait dans son bain lorsqu'il fut frappé par Cliarlutte Corday: ces épreuves ont été teintes de son sang; vous y verrez les ronronnes civiques (jue I,' peuple décerna plus d'une fois a son défenseur; vous y verrez les portraits et les bustes qui furent un moment 1rs idoles de la nation. Quant au roman rie Maral, recueil de 210 pa.^'es écriles de sa plus jolie écriliire, avec ses fautes d'orthographe ordinaires, il fut revêtu d'une charmante reliure 7'a«.îf«i.s/e, en maroquin noir, par un babile artiste, Niédrée ou Bauzonnat, et il demeura cai hé dans la bibliothèque d'Airaé-Martin jusqu'à .sa mort. C'est dans cette bibliothèque que nous sommes allés le chercher pour le mettre en lumière.
Airaé-Mai tin s'était toujours refusé a publier cet ouvrage renianiuablc à différens litres, malgré nçs instances :' il nous permit, toutefois, de l'examiner, et nous en signala même les passades les plus singuliers: il voulait, disait-il, avoir seul le privilège de connaître, de conserver le véritable Marat, Maral philosophe, Marat sentimental, Marat écrivain, Marat romaniier.
— Il y a eu deux Marat, nous disaii-il avec cette originalité de causerie Une et spirituelle qu'on se plaisait tant à écouter chez !ui et chez Charles Nodier : le Marat que tout le monde sait, l'affreux, l'exôcrable pourvoyeur de la guillotine, qui demandait cinq cent mille têtes pour orner son aulel de la palriH,jen'en iarlepas;jc voudrais croire, pour l'honneur de 1 hiimanilé, qu'un pareil scélérat n'a jamais vécu ; mais 1 autre Marat, dont personne aujourd'hui ne soupçonne l'e.vistfnce, celui qui fut l'élevé et l'admiraleur de Jean- Jacques Rousseau, l'ami de la nature, ce qui vaut mieux que d'être à sa façon Vami du peuple, le savant auteur de plusieurs découvertes dignes de Newton dans la chimie et la physique, 1 écrivain énergique et coloré qui a fait un livre de i)hilosol hie digne du philosophe de Genève...
— Et c'est Marat qui a fait tout cela? inlerrompais-je; j'avouerai n'avoir rien lu de lui, excepté quelques hideuses citations de son journal.
— I-c journal du second î\Iarat : mais le premier n'a écrit •lue des ouvrages scientifiques, philosophiques et littéraires ; le premier était médecin des gardes du corps du comie d'Ar- 'O'S; il mourut ou plutôt il disparut à la fin de l'année I;J9 pour faire place à son odieux homonyme.
— Je lésai beaucoup (O nus l'unit l'autre, reprit Nodier, f|ui se trouvait la,' et (lui avait la manie de se faire contemporain de fous les acteurs delà rcvûlulion, qu'il ne vit pas même passer devant son berceau. Mais il me semble (juc le beurrcau devait être fils du médecin, et que celui-ci, en coupanl des léics de grenouilles pour ses expériences de physique, avait enseigné au second à couper des têtes d'hommes.
— Ne parlons pas ''e ce cannibale, repartit Aimé-Martin ; mais de l'autre, tant qu'il vous plaira. C'était une belle âme qui s'ouvrait ùlous Us senlimens nobles et généreux; il prit r.ousseau et Montes(iuieu pour nu-dèles : il eilt mérilé de se placer a côté d'eux, comme moraliste, comme écrivain. Par maljieur, il osa s'allaquer à la secte de pbilosophi^g^ ■^'oltaire surtout, a Helvétius, a Diderot; il fut écrasé ou plulùt étouffé dans l'obscurité. Je ne doute pas que l'injustice de tes coiilrmporains à son égard ne l'ait poussé a changer de roule et à s'éloigner de la scène des sciences et des lettres : '■ Siè.le ingiat . dit il alors, lu n'a? pa& voulu aaepler le sa-
vant qui t'a révélé le vrai système de la lumière, des couleurs, de l'électricité, le philosophe qui t'a appris ce que c'est que l'homme ; eh bien ! tu accepteras avec épouvante le vampire qui boira le meilleur de ton sang! »
— Je ne me suis pas encore rendu compte, dit Charles Nodier, de la transformation du royaliste en démagogue furieux, de l'élève de Rousseau en Séide de Danton : il y a, entre ces deux personnages, une solution de continuité immense que je voudrais m'expliquer.
— Dites-moi seulement, répliquai-je, vous qui avez connu le premier Marat, s'il était aussi laid, aussi repoussant que le second.
— Il n'était pas laid, puisqu'il était aimé et amoureux, objecta Nodier.
— Maral a été aimé par une femme ! m'écriai-je.
— Assurément, dit Aimé-Martin ; celui qui a répandu son cœur dans ce roman était inspiré par une passion véritable, comme Rousseau composant la youveUc Hcloife.
— Voila de quoi réhabiliter Marat, repris-je; malheureusement on n'y croira pas.
— Oui, si le manuscrit autographe n'était pas là, si l'on n'avait pas d'ailleurs le Traite de r/iomme, rempli de tableaux voluptueux et d'images gracieuses.
— En vérité, vous me donnez goût à éludier votre >Iarat, et s'il se peut faire, nous lui donnerons la i)lace qui lui appartient parmi les philosophes et les écrivains français.
Je me mis à l'œuvre, et je commençai par lire le roman posthume que me confia Aimé-Martin : je crus relire la .\ouvclle llcloïse, et par intervalles, à ma grande surprise, les '4mours du cheialier de Faublas. Je com[ms alors comment Marat, après sa métempsychose, gardait tant de haine contre Louvet : c'était sans doute jalousie de nutier. I Je fus donc amené sans répugnance à recherc'ier et à lire tous les ouvrages du premier Maral, Vt j'y trouvai, comme Aimc-Mariin me l'avait annoncé, le savant profond et hardi, le pliilosiiphe sagace et inlelligeni, le moraliste sensible et passionné, l'écrivain pittoresque, assez él'ganl,mais peu correct ; enfin, ce que Nodier ni Aimé-Martin n'eussent pas reconnu, le législateur sage et humain. Ces découvertes assez inattendues seront confirmées, du moins au point de vue littéraire, par la publication, dans le Musée liltcrairc du .9i'ccfe, d'un roman inédit. \es Jrcnlurcs du Jeune comte Fo- ^irsAi, leiiuel, quoi(iue signé par Marat, ne serait peut-être pas désavoué dans quelques parties par l'auteur de la'.Yo«te//e Hiloîsc.
La jeunesse de Marat s'est passée dans l'étude et la méditation : " Il parait, dit Fabred'Egl.intine dans le Poriniit de Maral, que les premières anné^'s de sa vie se sont écoulées à la campagne ou dans les lieux simples et retirés: c'est laque la bonté de son naturel s'était développée et consolidée par l'aspect de la nature et des hommes les plus rai)prochés d'elle et par l'influence d'un état de moeurs simples et paisibl-^s. •> Il était né comme Jean-Jacquis, au |)ie I des Alpes, à Baudiy, pelil village de la principauté de Nenfchàlel, et avant d'étudier l'homme, il avait étudié la nature. Ses ouvrages sont tout parsemés de descriptions champêin s qui ne feraient pas mauvais effet dans /::m!le ou dans les Promena'ies d'un pcnsivr solitaire; par exemple :
•■ A la vue d'une belle campagne, dont le soleil nuance l'émail de ses rayons changeans à la lin d'une journée sereine, on ressent un plaisir secret qu'un goille rarement ailleurs. La verdure de la prairie, le doux parfum des fleurs, léchant harmonieux des oiseaux et la fraîche haleine des zéphyrs portent insensiblement la gaité dans l'âme : on sent couler une douce paix dans le cœur ; on éprouve une espèce d'enchantement involontaire auquel presque personne ne résiste. Autant la vue d'un charinant séjour est propre à nous inspirer la joie, autant la vue d'un affreux désert est propre à nous inspirer la tristesse. Des plaines sans gazon et sans fleurs, des arbres desséchés ou couverts d'un sombre feuillage, des masses énormes de rochers dépouillés de verdure et noircis par le temps, le bruit des torrens qui se précipitent avec fracas du haut des montagnes, mêlé au croassement de^ CM beaux et aux cris lugubres des aigles. olijcl> affreux
MAHA.T.— AVENTURES DE POT0\VSlvf.— INTRODLCTION.
i|ui font passi'i' U tristesse dans l'âme par tous les sensl i
Le Marat qui a tracé ce tableau agreste dans le TraUc de l'homme, liv. m, esl-il bien le même (jue ce Marat qui, après avoir dit dans son --Ippcl a la nation en 17!H): " Quehjues télés abattues .\ pnoj-os arrêtent pour longtemps les ennemis publics ! » et dans son placard C'en est fait de nous : « Cin(i à six cents tètes abattues vous auraient assuré repos, liberté et bonheur! •> en deniandail deux cent mille deux ans plus lard ? U aimait les Heurs, les ruisseaux, les zépljj rs au soufjtc lascii\ ce bon monsieur Marat, médecin des gardes du corps de Jlonsieur. « Personne plus que moi n'abliurre l'effusion du sang, s'écrie VJmi du Peuple dans son adresse aux Patriotes français, placardée dans Paris le 10 août t792, mais pour empêcher qu'on en fasse verser à Ilots, je vous presse d'en verser quplques gouttes! "
Le citoyen Ballin vante la sévérité des mœurs de Marat, dans l'oraison funèbre qu'il lui consacra sous le titre de Murât, du séjour des immortels, aux Français! Uais }■ M. Henriquez, dans la Dcpanthéonisation de Marat, patron des hommes de sany et des /er/'or/s/e.v, publiée, il est vrai, après le 'J thermidor, ne craint pas de soutenir une opinion toute contraire.
Vincent Forinaleoni nous apprend (|ue Marat, décrété d'accusation et de prise de corps, poursuivi par les gardes nationaux du général Lafayette, ne dut sa liberté et son salut qu'au dévoûment d'une femme généreuse et sensible. Est-ce la même (pii s'intitula reure Marat quand Vami du peuple ne fut plus 1;\ pour l'envelopper d'ombre et de mystère, et qui obtint sous ce titre une pension civique qu'elle dut moins à ses droits qu'à la munificence de l'assemblée nationale? «Enthousiaste de la liberté, dit Forraaleoni, la femme forte avait conçu la plus haute idée des vertus de Marat. Une noble passion succéda aux senlimens de l'estime... L'hospitalité et l'amour furent assez ingénieux pour dérober Jean-Paul Marat aux poursuites de ses persécuteurs. » On assure que l'omour et Vhospitalité représentent deux femmes qui étaient d'intelligence pour sauver Marat : mademoiselle Fleury, du Théâtre-Français, sous le nom de l'IIospiialité, et rhénVine du roman, sous le nom de l'Amour. L'Amour hérita de liniprimerie et des manuscrits de Marat, .qui ne lui laissa d'ailleurs que \ingl-(in(| sols, comme le déclara fièrement Alberline Marat dans sa réponse aux détracteurs de l'ami du peuple, où elle avouait que son frère avait été obligé, pour exister, à accepter les sacrifices qu'a faits pour lui sa eom- /xtgne.
Compagne, maîtresse ou veuve, elle fut d'accord avec mcdemoiselle Marat pour publier les œuvres politi(|ues de l'ami du peuple : cette édition devait former quinze volumes in 8", y compris un ouvrage posthume intitulé VEcole du r//oyt)i. Le prospectus parut seul, annonçant qu'on s'abonnait chez la citoyenne veuve Marat, rue Marat, 30, au prix de S livies par volume de 580 pages ; mais dès que 1-e premier volume fut mis sous presse, Robespierre fit saisir, diton, le matériel de l'imprimerie et arrêta la publication comme dangereuse à sou parti. Ce prospectus est le dernier signe de vie qu'ait donné la veuve Marat.
Marat avait dû étudier profondément l'amour; mais son livre De l'Homme va parle avec trop de science pour que ce soit seulement le résultat delà réflexion et du oui-dire. Il y revient si souvent dans le cours de cet ouvrage, (lu'il s'excuse de tirer ainsi ses exemples de l'amour (t. Il, p. 37-5) « Oue les critiques me montrent donc, s'écrie-t-il, une autre passion tenant au physique qui puisse fouru'r un tableau supportable ! » On ne pourrait exposer niainienant lep dilférens tableaux que lui fournit cette passion. C'est lui, toujours lui qui se pose en scène. Ici, il fait un tendre aveu : « Lorsque vous iiressez une maîtresse pudi(jue de vous ouvrir son cœur, (juoique soumise à regret aux leçons de sa mère, n'attendez pas néanmoins qu'elle vous avoue ses vrais sentiraens ; c'est toujouis de l'amitié qu'elle a pour vous, mais quand lassée d'une longue et pénible résistance, celte tille dissimulée laisse enlin triompher son heureux amour .. « Là, il est sé|)aré de ce qu'il aime : « L'amant malheureux éloigné de sa maîtresse chérie promène languissamment ses regards
autour de lui ; sans cesse occupé de cette clièie image, il ne prend aucun intérêt à tout le reste; dans sa douce mélancolie, il recherche la retraite, la solitude, le silence des bois...i) Plus loin, il est inhumain à l'égard d'une belle qui se nu'urt d'amour (iour lui : « Après les l'ureuis d'une passion irritée, sou ftme succombe à ses maux, un feu inlerne la consume et la lient sans cesse éveillée; bientôt ses l'orco l'abandonnent ; déjà le lustre de ses beaux yeux esl éteint. " Ailleurs, enlln, il chank' un hymne à l'amour : ' L'amour élève le pouls, eutlamme l'oeil, anime le teint, cnibeilit la face, donne la \ie a ses trails et la grâce à tous ses mouvemeiis. "
Oui, l'amour embellissait la face de Marat. " Ses traits étaient hideux ! i dit le rédacteur de son article dans la liiu- (jrapliie unirersclle ; " Sa laideur afl'reuse, dit l'auteur de son Panégyrique cité plus haut, coopère prodigieusement à ses triomphes. On voit avec étonnement en lui tous les magots de la Chine avec désavantage. » Nous avons vu en effet la toile admirable d'horieur où ïJavid l'a peint mort dans sa baignoire, et nous douions que la laideur humaine puisse aller au delà; mais Marat tombant sous le couteau qui ne. lui donna pas le temps (le mourir de la nuiladie (|u'il combattait en vain depuis trois ans, Marat n'était plus Marat amoureux, philosophe et romancier. Fabre d'Eglanline, du moins, en a tracé un portrait moins horrible cl plus ressem. blant : « Il était de lapins petite stature; à pnjie avait-il cinq pieds de haut. 11. était néanmoins taillé en force, sans être gros ni gras; il avait les épaules et l'estomac larges, le ventre mince, les cuisses courtes et écartées, les jambes cambrées, les bras forts, et il les agitait avec vigueur et grâce. Sur un col assez court il partait une tête d'un caractère très prononcé ; il avait le visage laige et osseux, le nez aquilin, épalé et même écrasé; le dessous du nez proéminent et avancé; la bouche moyenne et souvent crispée dans l'un de ses coins par une contraction fré(|ueute; les lèvres minces, le front grand ; les yeux de couleur gris-jaune, spirituels, vifs, perçans, sereins, nalurellement doux, même gracieux, et d'un regard assuré; le sourcil rare, le teint plombé et flétri, la barbe noire, les cheveux bruns et négligés. » Ne voilà-t-il pas la laideur de Marat presque réliabilitee?
Il était loin de se croire laid, puisqu'il savait sa phyjionomie expressive : «Dans les passions, dit-il, la face de l'homme devient un tableau vivant où chaque mouvement de l'âme est rendu avec forcée! délicatesse. •> Il savait aussi que ses yeux gris-jaune n'étaient pas sans pouvoir sur le beau sexe, ce qui lui faisait penser que l'a'il est de toutes les parties du visage celle qui contribue le plus à la beauté ou à l'expression. " C'est dans cet organe admirable, dit-il, que l'âme se peint principalement; il eu exprime les émotions les plus tumultueuses et les senlimens les plus doux. « Il se flallait donc que son âme lui gagnerait les cojurs que sa ligure eût pu lui aliénfr. L'âme de Marat! il ne badinait pas là-dessus; il proclamait justement rimmortalité de l'âme, et dès le début de son livre de l'Homme, il avait averti les lecteurs qui se trouveraient en désaccord avec lui sur cette question, qu'il n'écrivait pas pour eux; il était si bien persuadé de lexistence de l'âme, qu'il en avait fixé le siège dans les méninges ou tuniques du cerveau. Voltaire le plaisantasur la place préfixe qu'il donnait à lame, en l'appelant le murirhal des logis de S. J. S. Vùme; mais les découveites récentes de la physiologie ont prouvé que le logement n'était pas mal trouvé. On vtit (|uedès lors, dès l'année 1773, il s'était occupé de la décapiiation, sans prévoir les effets de la guillotine. «L'âme n'a plus de puissance sur le corps, dil-il, une fois que la tête en est se] arée. « {t. l", p. 92.)
Dans cet ouvrage si neuf et si extraordinaire, imprimé en 1773 chez le libraire-éditeur de Rousseau, Marc-Michel Rey, à Amsterdam, on sent déjà Marat qui perce, ou plutôt on pressent ce (|u'il est capable de devenir sous l'influence des événemens. Le chapitre sur la pitié, où il réfute un prétendu paradoxe de Voltaire, est une révélation menaçante du Marat sanguinaire caché dans la peau du philosophe: « Il est aisé de se convaincre que la nature n'a jias fait l'fiomme compatissant... la pitié est un sentiment factice, acquis dans la société. Ce sentiment naît de l'idée de la douleur et des rap-
poiîs de foruieavcc les êtres sensibles... La piîié n'est autre chose que notre sensibilité tournée par la pensée vers ceux auxquels nous nous identifions. ..jNVnrrelcnezjamais l'homme d'idées de bonté, cîe doucei.r, de bienfaisance, et il méionnallra louîca vie jusqu'au nom de pitié... Ainsi longtemiis frapjiéedu même speplacle,ràrae n'en sent plus l'impression; elle s'endurcit ft l'aspect des misères humaines; elle s'accoutume à voir souffrir et elle devient impitoyable. » Telle deviut l'âme (!e .M.:rat, quoique Fabre d'Eglantine fasse l'éloge de sa lionhomii naturelle.
Le conventionnel lioileau, qui osa montera la tribune pour accuser Marat, en di.ant • .1 Aoi<'i ce que ce tigre a écrit avec ses griffes de sang! « eût été bien surpris à laleciure du Traité sur l'homme. Dans ce traité, Marat se passionne pour les sentimens élevés, pour les passions cachées de l'imagination, pcnr l'amour de la gloire, pour l'amour de la p-U'ie. " Les Ames passionnées de la gloire, dit-il, aiment l'estime pour l'islime, et la fumée île la réputation pour elle-même. » « C'est l'amour de la p.itiic, dit-il ph'S loin, nui porta les rosthumius,lesCurius, les Décius à se dévouer pour elle; c'est lui qui, dans Aristide, ce héros pacifique et juste, donna l'exemple de la modération la plus rare, lui lit respecter la liberté de ses ingrats conciioycns, avec la puissance de l'opprimer ; vivre en homme privé, pouvant commander en maître; suivre constamment les lois de l'austère vertu et conserver pendant le cours de sa longue vie fton Smc innocinteel pure; c'est lui qui produisit l'incorruptible vertu de Calon !... » Rîarat prévoyait déjà l'épiiapiie qu'on écrirait sur sa baignoire : N'ayant pu le corrompre, Us l'ont assassiné!
Cependant oh peut supposer que Marat se fût borné à des travaux de science et de iih!losaphie,si ces travaux lui avaient lapi'Orté l'hcnnei-.r et le profit qu'ils méritaient, si hs académies ne s'étaient coalisées en quelque sorte pour tenir ses découvertes ssus !o boisseau, si Voltaire et les encyclopédistes n'avaient pas foudroyé de leurs déJains le livre De l'Homme. Imprudent Marat, ([ui avait osé, dans son discours préliminaire, énnniérer les philosophes physiologistes sans nommer Voltaire, et qui ne l'avait nommé dans son ouvrage (jue pour l'accuser de légèreté et d'inconséquence! Voltaire, figé alors de plus de 82 ans, se lit journalisic pour répondre .'I cet adversaire qu'il inviiaii.à se cunsacrer a ses malades plutût «lu'a la philosophie. Voltaire n'eut pas de peine à mettre railleur hors de combat et son livre hors de cause. Ce livre, qui dev;iit placer Murai entre Lecat et Cabanis, tomba du ridicule dans l'oubli.
Tiîarat n'osa plus s'essayer dans le genre philosophique, il ne publia pas même son roman des Jventures du comte Po Imvsky, composé à cette époque et prêt à (jaraitro. Il se concentra tout entier dans les recherches scienliliques, et il lit imprimer, seulement après la mort de Volt^iire, ses belles découvei les sur la lumière et l'optique, sur It^ feu et sur l'électricilé. Voltaire ne ressuscita pas pour l'attaquer de nouveau, mais il trouva dans l'Académie des sciences une opposition non moins vive et plus compacte que naguère d.ii!s la littérature. Il avait délivré aux académiciens tant de brevets d'ignorance, que ce fut un parti pris de nier ses découvertes ou de les passer sous silence. Tous les efforts de îlarat ne réussirer.t pas à vaincre cetie ligne de savans qu'il combattit ssns reliche de I7T9 à t783. 11 était redouté depuis tnàs ans sous le nom ù'Jmi du peuple, quand il rappela aux académiciens ses ennemis qu'il pouvait se venger, en leur adressant comme un adieu mena^'ant, en 1791, son pamphlet dis Cliarlatans modernes ou lettres sur le charlatanisme acadé-
mique.l] ne songeait guère alors à reprendre ses expériences de physique.
Mais si l'espace nous manque pour montrer le médecin devenu tout à coup grand législateur dans un adrairr.ble écrit, la Constitution, ([m n'est pas même connu par son titre, l'espace nous manque au;si pour caractériser le talent littéraire de Marat avant la révolution; je ne puis, par des citations choisies même dans ses œuvres S'ientitiques, prouver que son stvle se modelait souvent sur celui de Rousseau, et que le but qu'il s'est proposé sans cesse a été d'imiter l'auteur à'F.mile et de la Nouvelle Hétoise. C'est le subliyne Rousseau qu'il invoque dans. la ])éroraison du deuxième voluuie du traité de VHomme, (c qui lit dire à Voltaire: « Il est plai- » sant qu'un médecin cite deux romans, au lieu de ciler " Roerhave et lîippocrste.» Voltaire ignorait que ce médecin avait lai-même un roman en portefeuille, un roman de senliment, nn roman d'amour, un roman de cœur. De son côté Fabre d'Eglantine donne à Marat un certilicat de sensibilité : il connaissait sans doute les .Icenturrs du comte PotowsUi. Les lecteurs du .l/(/.s« littéraire du .s'/r'r/e vont être en mesure d'eu juger par eux-mêmes.
P.-L. JACOB (BinuopiiaE).
Nota. Ce roman a été écrit par Marat à l'époque où il ét?.it médecin des gardes du corps. Aucun fragment n'en avait été publii". Son existence et son titre n'étaient même connus que des bibliophiles. Nous croyons, en le livrant pour la première fois :i la publicité, faire une chose utile à l'Iiistoire de la liitéralure, et prouver aux lecieurs du Musée littéraire du Sicc'e îoutle zèle que neus mettons ù rendre cette colleclion aussi variée, aussi attrayante que possible. Cette œuvre étrange renferme d'excellentes ipialités ([u'on ne saurait méconnaître, si on se dégage en la lisant des habitudes littéraires du moment, et si l'on se reporte j^ar la pensée à l'époque où elle fut composée. Mais surtout elle offre un objet de sérieuse étuJe aux esprits réiléchis, en même temps qu'un vif attrait aux simples curieux. Ce n'est assurément pas uu médiocre sujet d'étonncment, que la plume à laquelle ce roman de cœur doit les descriptions pitioresques, les dissertations sentiiiientales, les thèses philantropiques et aussi les S;:ènes galantes dont il abonde, soit la même qui écrivait plu3 t.-rJ les hideuses et sanguinaires déclamations de VJmi du peuple. Ce sont là des contrastes qui certes ne manquent pas d'importance aux yeux de la philosophie et de l'hisi.oire.
Nous avons cru ajouter à l'intérêt de cette élude, en reproduisant scrupuleusement le texte , pour l'œil comme pour l'esprit du lecteur, c'est à-dire en conservant l'orthographe, la ponctuation et jusqu'aux incorrections grammaticales de l'auteur Nous noiis sommes borné, dans quelques
rares endroits, à remplacer par quelques points ou par
des espaces blancs, certains passages de nature un peu Irop vive, dont la louable pruderie littéraire de notre temps eût été certainement blessée, mais que le goût public acceptait et exigeait même, à une époiue où la Nouvelle Iléloise avait fixé le diapason des sentimens, et où Candide et les romans do Crébillon fils faisai.nt les délices de la société française. .
Le manuscrit des Aventures du j.-^u.ve comte Po- TOWSKI, écrit e:-. entier de la mcCin de M,\r.\t, restera exposé dans les bureaux du Siècle pendant tout le cours de la publication^ afin que chacun puisse en vérifier l'authenticité.
nx DE l'introduction.
iHarat.