‹ Le siècleChapitre 17 sur 62 · L\ LETTRE · texte numérisé non relu

L\ LETTRE

« Sire Lombard, j'ai de fâcheuses nouvelles à vous apprendre : les chos' s n'en sont plus au point où vous les avez vues devant Carcassonne; l'esprit de division dans l'armée, l'esl'rit d'insurrection parîsii les peuples, gagiient de jour en jour. Après la prise de Fanjaux, il semblait que rien ne pût résister à notre marihe; mais c'est vainement que j'ai assiégé les châteaux de Minerve et de Cabaret; il m'a fallu reculer devant les dilllculiés insurmontables de leur position. Les deux seigneurs qui les commandent sont, dit-on, encore plus amis de leur ancien vicomte que parli.>ans des hérétiques; ils espèreni le délivrer; il semble qu'on oublie l'esprit de c«tte guérie toute divine, pour en faire une (luerelle de suzerains à suzerains. Saiiit-Pol a quitté l'armée sous ce prétexte; le duc de Bourgogne emmène ses troupes; dans deux jours, je resterai seul ou presque seul, et, dans celle situalion, il est fort heureux qu'un homme de la puissance el de l'activilé de Hoger soit en nés mains. J'espère que vous ne vous relâchez en rien de la rigueur de votre surveillance. «

Lombard s'arrêta et réfléchit; il pensa que, le succès des

l.n SIF.Cf.E. — II.

alfaires lournanl d'un autre coté, il aurait peut-être à se repentir de la roule qu'il avait choisie; mais il était engagé trop avant pour pouvoir reculer, celle réflexion ne fit que traverser son esprit; il continua :

0 Ce n'est pas que les ennemis me manquent, car déjà le comte de Toulouse que j'ai fait sommer de me livrer son château d'Autcrivc, m'a fait répondre insolemment (ju'il n'avait ni ordre ni sommation à recevoir de moi; le roi d'Aragon arme en toute hile, el, malgré l'alliance que m'a oflerie le comte de Foix, je puis cire assuré que ce n'est (lu'un leurre pour se mieux préparer en secret. Mais aucun de ces hommes n'a la tète assez forte ni l'espritassez ferme pour diriger un si vaste mouvement ; le vicomte seul le pourrait. A propos du vicomte, vous ne m'avez point dit qu'il fût très malade. Je l'ai appris par le bruit public. »

Lombard s'arrêta de nouveau. I! n'y avait ((ue (juelques heures que le vicomte était malade, et déjà Simon le savait. C'élail chose impossible, vu la dislance qui les séparait. Il relut la phrase, et jugea que Simon avait été trompé par quelque faux bruit. Cependant il réfléchit .'i ces t'ernier» mots, et reprit sa lecture plus attentivement.

" D'un autre cùté, la position de l'armée deviendra presque impossible, si ce qu'on me mande de Paris est certain, que Philippe a admis l'appel du vicomte, et le rétablit dans la su zerainelé de ses comtés. »

Lombard, tout surpris, posa la lettre sur la table. Il calcula ce qu'il avait fallu de temps pour allerà Paris, pour voir le roi, pour obtenir un jugement des pairs, et pour revenir; et il vit que ?.Iontfort n'avait pu recevoir les nouvelles qu'il annonçai!. Eu tout cas, si quelqu'un était arrivé d'une manière plus rapide que personne, ce devait être Xevers, et Nevers serait déjà à Carcassonne si quelqu'un pouvait y être. Ces nouvelles étaient donc pure supposition, faux bruit, comme celle de la maladie de Roger. Deux faux bruits en cette lettre, auxquels Monlfort prêle créance ! Lombard resta longtemps les mains appuyées sur ses genoux, les yeux ouverts devant lui, profondément absorbé. Il sentait qu'il y avait une trace à suivre pour comprendre cette lettre, et ne la trouvait pas; enfin, il se décida à poursuivre.

u Si cela arrive ainsi, j'en serai charmé, car cela mettra un terme à la captivité du vicomte, dont la prison pourrait peut-être aggraver la maladie et amener la mort. Je n'ose prévoir toutes les accusations qui fondraient sur moi si tel malheur arrivait, car pour vous il ne serait question que de prouver que vous avez fourni un médecin au vicomte, et tout serait dit, puisqu'il n'y a que le cas où il serait frappé de mort violente où vous avez à en répondre. Quant à moi, je quitterai l'armée, et irai chercher ailleurs la gloire que j'espérais ici. C'est à vous à juger quel parti vous voulez prendre.

"D'après toutes ces nouvelles, c'est tout au plus si j'ose encore signer : Coip.le de Man'/ort, vicomte de Beziers. H fjut aussi rayer de votre signature : Seigneur de Carcassonne. Que Dieu vous aide !

» Occupez-vous de la maladie du vicomte. »

Lombard avait achevé 'a lettre sans s'arrêter. Enfin il était sur la voie. Quand il eut fini, il se laissa aller à respirer avec forc'e comme un homme qui porte un i'ari'eau sur la poitrine. Il jeta un regard inquiet autour de lui, et recommença à lire la lettre. Celte fois il la lut d'un bout à l'aulre, et, après l'avoir finie encore, il se dit, si bas qu'il put s'enlendie à peine :

— Oui, c'est cela.

Après ces mots, il retourna la lettre pour découvrir si elle n'avait pas (juclques caractères cachés; il la plaça entre ses yeux et la lampe pour voir s'il i.e verrait rien dans la transparence du parchemin. 11 ne découvrit ri; n. Tout-à-coup un léger bruit se fit entendre; il se leva soudainement en serrant cell-c lettre avec terreur dans sou sein. Cependant cette lettre était innocente; mais lui l'avait lue au delà de ce qu'elle semblait dire, et ce parchemin eut porté, en caractères de sang : " Assassine Roger, u qu'il ne l'eût pas cachée avec plus d'clfroi. Ce n'était rien i Foë ou quelques gardes qui avaient remué dans une des salles voià^ies. Lombard fut longtemps

FREDERIC SOULIE

avant de reprendre ou plulôt de reeûmmenter une nouvelle lecture deielie letiie; il se leva, marcha avec agitation, prit une cruelle pleine de vin Pt une coupe; il s'en versa une bonne moilié, et la but d'un trait. Cela fait, il se rassit ù côté de la table, et reprit sa lettre et 'a relut encore une troisième fois. Il la parcourut encore avidement, et ne s'arr(?ta ((u'à cette phrase : " Il n'y a ijue dans le cas où il serait frappé de mort violente où vous avez à en répondre.» A ce moment, il pensa ù la maladie réelle du vicomte, ù îSathanias qu'il aurait pu ne pas faire appeler. Pensait-il aussi ((u'il aurait pu laisser mourir Roger faute rie soins? cherchail-il comment il pourrait réparer celte imprudente humanité? calculait-il qu'un coup de poignard saigne, qu'une corde serrée au cou meurtrit, que nul assassinat n'est discret? Nous ne savons ; mais sa réflexion l'absorbait complètement: sa main gauche, qui tenait la lettre, pendait appuyée sur son genou ; son œil lixe et ouvert devant lui ne voyait lien, et sa main droite cherchait machinalement sur la table sa coupe qu'il avait de nouveau remplie; il la trouve, la saisit, la porte à ses lèvres. Un hasard, un mouvement involontaire fait qu'il baisse les yeux vers sa coupe ; ce n'est p^s le vin qu'il a versé, c'est le poison. Il la repose sur la l.'ible et se recule épouvanté. Mais cette coupe restedevani lui, et absorbe insensiblement ses regards, et alors entre lui et elle commence un dialogue infernal. Si l'on pouvait entrer dans le secret de ces funestes visions où se discute le crime, et où il trouve les raisons de s.i nécessité, on pourrait supposer' que, sur cette coupe (|tic Lombard regardait d'un œil tixe, flottait sur le poison une ombre, à laquelle il parlait en disant :

— Quel bonheur m'a averti que c'était le poison? Et la coupe répondait :

— C'est que le poison que j'enferme n'a pas l'aspect du vin que tu voulais boire.

— En effet, c'est la transparence et la linipidilé de l'eau.

— Un autre y eût été trompé, un autre qui n'eût pas connu le secret!

— Un autre!... Roger, peut-être?...

— Roser... comme un autre.

— Mais ce poison ne laisse-t-il point de traces ?

— Foé peut te le dire.

— Le voudra-t-flle?

— Essaie.

Arrivé ù cette voie, Raymond Lombard en calcula foules les chances. Loi squ'il se représentait Roger libre et r'devcnu maître dé ses comtés, il comprenait qu'il n'y avait pour lui d'autre parli que la fuite, taudis (|ue l'.oger mort, l'avenir s'ouvr.iit >\ large à sou ainbilion (lu'il ne l'avait pas même mesuré tout entier. Cependant l'id.e du crime l'épiuivantait, car' empoisonner son seigneur était un crime (|ui élail une lâcheté, et une. lâcheté était chose \)en commune à ce siècle de violences. Loinbaid allait et venait, s'agitaiit dans relie chambre; sa i-espii-aliori était haletante; il sufToiprait sous le combat qui se passait en lui; U plusieurs fois il essaya d'étourdir ses i.enséfts dans le vin; à chaque fois la coupe et le poison .s'oQ'iirent à lui comme un démon tcnlaleiir. Il combattit d'abord la tentation ; m;iis, j"! force de la combattre, il s'arcouluma à la regarder en face; peir à peu elle lui devint moii.s épouvariiuble, et bii^ntot il ne resta au puisoii d'autre hideur que les tr'aces qu'il pourrait laisser, l ne fuis ([ii'il ir y eut plus que cet obslacle, la résùliition de Lombaidne tenait plus qu'à un mot; ce mot, Foë pouvait le pr-ononeer; Lombard entra clie?. el e.

l'ar quelle fatalilé arriva t il que Foi', si r-ebelle ù'oi'dinaire a ses désirs, lui répondit ce soir-la avec complaisani-e, et que, loi'si|u'il lui parh de la propriété de ce poison, elle répondit qu'il était terr'ible et rapide, et ne laissait que des traces si légères ([u'il fallait l'œil savant d'un médecin hal-ile pour les reronnaitre? Éait ce qu'elle commençait déj:i par celle apparente soumission rexéiulioiidu dessein ([u'eLe acheva le lendemain? Nous devons le croire. Mais une heure après, Loinb.rd, qui truyail Nathan'as un célèbre médec'n, le fit chasser Ju cliit'-a'.

l.\ DERXIERF. MIT

Dans celle nrème tour, à difl'ér.entes hauteurs, dansdiverses salles, s'agitaient des sentimens bien ditférens et qui tous cependant aboutissaient au même objet.

Dans le souterrain de celte tour, Buat et quelques amis déterminés attendaient l'heure arrêtée pour monter l'escalier secret.

Au sommet de cet escalier, Lombard, assis devant une table, y buvait largement le vin que Foé lui versait avec abondance.

Plus haut, Kaéb, la fêle appuyée sur ses genoux et accroupi par terre, semblait dormir et méditait.

A côté, Roger et Agnès écoutaient et atlendalent.

— Roger, disait Agnès, vont-ils veirir bientôt ?

— Pas encore, disait Roger brûlant lui-même d'impatience, pas encore. Kaéb ! cria t-il, donne-moi un coup d'eau.

— Maître, répondit l'esclave, toute l'eau que m'a remise le sir-e Lombard est épuisée.

— On a oublié de nousenvoyer de l'cur, dit Agnès, ou n'a placé que du vin sur celte lable aujour-d'hiri.

— Ctia se peut, dit Kaéb. Et il se l'efira.

— Ah! dit Roger, jamais attente ne m'agita à ce point. Con(X»is-lu, Agnès; la liberté, la gloii'e, la vengeance, des ennemis à fouler aux pieds; Ion bonheur, ta jeunesse à couronner de puissance et d'amour? Ah ! le .sang me bout; touche mon cœu-, il bris>^ ma poitrine. J'éloufle, donne-moi de l'air, puisqire je ne puis éteindr'e ma soif.

Il faisait nuit, el cependant Roger essaya plusieurs fois de lir-e un parchemin ([u'il tenait ;r la main.

— Agnès, n'est-ce pas (|u'il m'annonce que ton fr-èrc d'Aragon s'est arnré, que nolr'e oncle de Toulouse s'arme de même, que Minerve et Cabaret sont encore debout '.'

— Oui, dit Agnès qui avait lu avec Roger ce bille; de Buat, que Roger ne pouvait plus lire et qu'il se répétait avec joie. Oui, et dix hommes déterminés nous atlendent à la sortie du soulerr'aiu.

— Sans doute, dît Roger, liuat ni'auia apforté des armes. D(S armes, moir épée, ru' n aveirir,ma verrgcance. Ah ! Agnès, tu ir'es pas contente et heureuse?

— J'ai peur, dit Agnès.

— Peur, dit Roger, peur, quand c'est Buat (|ui a fait cette entreprise? Mais tu ne peux pas juger de ce qu'est Bua! ni de ce q l'il peut. Ainsi, tu m? counaissuis pas Nathanias, nrais nroi je le connais, je lui ai parlé ceirt Ibis en ma vie; el, quand Buat est entré sous ses habits de juif, j'ai cru voir .Nathanias devant moi. Oh ! j'en suis sur, il léussir'a, Agnès, je le sens là, il réussira.

Ainsi, entre Agnès et Roger, c'était le trouble el l'inqulétuile de l'cspér-ance ! leur cnlreiicn n'était plus que d'avenir; ils avaient dix fois vécU Ivur vie dans leuis projets et dans raiiangernenl de tout ce qu'ils devaient faire, et i's en faisaient d'autres à tdut moment. Pour un captif, la liberté est si vaste <iu'îl Irri scmLile qu'il trouvera à y enfermer le monde et rtlernité.

Près d'eux, dans la salle voisine, Kaëb avait repris sa place. Kl voilà ce qu'il disait en lui même, rapportant toiilà sa passion, lie faisant entrer dans ses rélle.vions ni tes calculs de rambilion ni ci'iix de la crainte; liC comprenant d'autre passion que l'amour, d'autrv haine que la jalousie, d'auir'e cr ime que la mort d'un rival :

— Lonibard m'a remis du poison pour le vicomte. Oh! ;c comprends pourquoi : c'est que l'amour de Foé pour Roger le torture et le fait urourir. Si je luais Roger, Lonibard peutêtre pourrait être aim?, ou dumoin.sil ne serait plus jaloux, el je serais seul malheureux. Roger vivra ; je ne lui donner'ai pas le poispn , car c'est du poison, je l'ai reconnu à la face livide de Lombard, quand il me la remis en me disant : Ceci est leau ilu vicomte; je l'ai reconnu ; car j'y ai plongé mon doigt et je sais la saveur de ce poison. Je ne le donnerai pas

LB VICOMTE DE BEZIERS

à Roger, mais je ne \f dirai ni à l'un ni à l'aulre ; car maintenant je suis leur maitre ft tous deux.

Plus bas, Lombard, deji't à moitié ivre malgré ses habitudes de tempérance, avait Uni par perdre dans le vin l'apilatien convulsive qui l'avait t^'un tOHfe la journée. Il s'excitait Ciboire, et Foc l'animait et semblait i niter son exemple. Bientôt les cbaleurs du vin allumèrent les désirs de Lombard: il se pemlia vers Foc et l'attira vers lui; elle le repoussa, mais assez doucement pour qu'il obtint en ce moment plus qu'il n'avait jamais obtenu, un baiser presque librement accordé. Il ne crut pas à la bonne volonté de Foé, tant l'astuce de cet homme surnageait dans le vin dont il s'inondait; mais il supposa que l'ivresse faisait sur l'esclave ce que n'avaient fait encore ni prières ni menaces. Il s'excita donc à son tour et l'excita lui-même, la suivant d'un regard rouge d'ivresse et de passion, tandis qu'elle s'affaissait lentement dans les mouvemens incertains de faiblesse et d'élonnement, comme heureuse et surprise de ce qu'elle sentait. Peu à peu la tête de Lombard s'exalta et brûla tout-àfail, et lorsque Foé, feignant de se laisser aller aussi tout-à-fait à l'ivresse, fit glisser sur lui des regards troubles et trempés de volupté, il s'élança vers elle. Elle s'enfuit dans sa chambre : il l'y suivit avec ardtur, et la lutte qui s'engagea entre eux fut assez courte pour que Kaétj, qui écoutait, l'oreille au plancher, se sentit le corps glacé d'un frisson convulsif, tandis que son cœur, brûlant comme un charbon, battait avec violence dans sa poitrine.

Pendant ce temps Buat gravissait l'escalier qui conduisait à la chambre de Lombard ; il monte, et plusieurs fois il s'arrête, s'assurant si son poignard sort bien du fourreau, si son épée, qu'il tient à la main, ne s'émousse pas sur les pierres qu'il tâte de la pointe. Enlin, il arrive et pousse la porte qui donne dans l'embrasure de la croisée; il entre, la chambre est déserte; une lauipe veille; sur une table il y a les débris d'un festin. Cependant nu bruit sourd se fait entendre et une voix répond :

— Ce n'est rien, Raymond, ce n'est rien, mon beau sire, dors à côté de moi, dors paisiblement.

Buat écoule, et de longues aspirations lui apprennent que Raymond Lombard a cédé au sommeil ; il s'approche, et Foé parait nue sous une chemise de toile, les cheveux (lottans, dans le dé.scrdre d'une femme qui se lève du lit où dort son amant. Elle tient à la main une clef: c'est celle de l'escalier qui monte chez Roger. Mais derrière celte porte, Kaéb écoute, et, quoique Buat parle bas et Foé plus bas encore, les organes de l'esclave sont si subti s, nn sentiment indicib'e de haine les a tellement aiguisés, qu'il saisit les mots suivans, qui retentissent à son oreille comme s'ils avaient été sannés par la voix éclatante d'un démon.

— Ah! j'avais eu raissn décompter sur toi, dit Buat.

— Tu vois que j'ai tenu ma premesse, répond Foé.

— Mais commentas-tu éloigné Lombard? dit Buat.

— Regarde-moi, reprend Foé.

—Ainsi?... dit Buat en s'arrêtanlet en considérant, tantôt cette femmedemienue, le; cheveux dénoués, et tantôt la porte de celte chimbre que la veille elle habitait seule.

— Ainsi, dit Foé, je me suis livrée !\ Lombard, et, ne.pmvant le tuer par Is poison et l'eu lorniir dans la mort, je l'ai épuisé de cares?es et endormi d'amour.

— Tu aimes donc bien Roger? dit Buat.

—Assez, dit Foo, pour m'ètre donnée à un autre pour lui.

A ces mots, un bruit irnperceptible se lit entendre et les avertit que chaque moment était précieux ; Buat ferma la porte de la salle des girJes, ouvTit celle de l'escalier, et Foi' rentra dans la chambre où était Lombard, pour l'arrêter si quelque bruit venait :'i l'éveiller. A l'instant même Kat-îb entra rapidement dans la chambre du vicomte.

Il avait fallu à Raymond Lombard toute une nuit, tout un jour de combat furieux avant de dire ù Kaéb : ■> Voici l'eau de ton maître, > cette em qui était du poison. Dans ce combat, un parti éiait ;ippuyé eu son âme de la peur du p2ssé, des chances de s jU amhiiion, du soin de sa vengeance. Et cependant il avait fallu toU un jour et toute une nuit au crime pour rester vainqueur. C'est (jue ce n'est pas impunément i|u'une civilisation, toute gros^ièie qu'elle soit., touche k l'àine d'un

homme. Ces mots : deveir, lionneur, fidélité, ne bourdonnent pas vainement à l'oreille la jtlus sourde ; c'est que, quand ils n'y parlent plus pour être écoutés, ils y retentifsent encore pour tourmenter; c'est que l'.'ime humaine, livrée à son instinct de bien ou de mal, marche violemment, et sans bride, à ses vœux d'amour ou de haine; c'est que Lombard, qui avait eu besoin d'un intermédiaire pour parvenir à empoisonner son seigneur, avait p.lli en lu'ésentant le poison ;■» l'esclave ((iii devait le servir, tandis que l'esclave était calme et satisfait en disant à son maitre en le lui présentant:

— Maitre, voici une coupe d'eau que je viens de trouver. N'ayant pas plus de remords de le luer pour sa vengeance,

que Foé n'avait de honte de .s'être donnée pour son amour, tous deux au même point de nature absolue et indisciplinée.

Cependant Buat parut.

A l'exclamation sourde, mais sublime, qui partit du fond de l'âme de Roger, Agnès lit taire ses craintes, et Buat, lear imposant silence de la main, répondit en tendant à Roger sou épée.

— Oui, dit Roger en la prenant, mon épée, c'est comme la main, tidèle et terrible. Il l'attacha à son liane.

Buat lui donna aussi un poignard que Roger passa à sa ceinture. Il lui donna son casque, ses gantelets et sa hache d'armes; et Roger ainsi vêtu, ainsi armé, l'épée au flanc, le casque en tête, lui qui n'avait vu ni touché une arme depuis sa captivité; Roger, comme enivré de ce fer qui le ceignait et semblait lui rendre sa force en le touchant, sa liberté, son pouvoir, Roger s'écria :

— A moi la Provence, maintenant !

Aussitôt il prend Agnès dans ses bras et court vers la porte. Oh ! la liberté ! la liberté ! elle était à dix marches audessous de cette chambre, car l'escalier secret gagné, le salut était gagné. La liberté, le pouvoir, le bonheur, ils étaient à deux minutes, de l'heure qui passait, car minuit allait sonner; mais ces dix marches :"i franchir, ces deux minutes à passer, le poison ne les donna pas à Roger. Arrivé .'i la porte de la chambre, il se trouble, il chancelle, il tombe. Buat n'a pas le temps de s'étonner, Agnès n'a pas le temps d'avoir des pleurs: tous deux regardent, stupéfaits, anéantis.

— Roger, dit Buat à voix basse, tant d'émotions t'accablent, assieds-toi. Attendons.

— Roger, dit Agnès, c'est l'agitation de la journée, ralmc; toi.

Elle prend la main de Roger ; mais cette main ne briile pas de fièvre; elle n'esl même plus tiède de vie; elle est froide. Agnès pousse un cri terrible et désespéré, un cri où le soin du salut et de la liberté est oublié, car une affreuse idée lui est venue au cœur.

— Ah! crie-t-elle, il est mort!., il est mort!...

— Mort! dit Buat en se précipitant vers lui et en touchant son cœur qui ne bat presque plus... mort... mort... mort... mort!... et il ne peut répéter que ce mot qui sort lentet régulier de sa poitrine, sombre et retentissant comme un tocsin, tandis que sa maiti cherchait la vie au front, à la bouche, aux mains, partout.

Ils s'écrient tous deux, ils oublient (|u'on peut les entendre, lorsque Foé, attirée par leurs cris, s'élance dans lacham. bre, s'étonne et s'informe de ce qui se passe; puis, voyant Roger ainsi étendu, elle porte sa main au front, comme si toul le malheur de cette nuit s'y illuminait d'un terrible éclat; elle se jette h genoux à côté de lui, demande nn flambeau, soulève le vicomte, écarte ses cheveux de son front et consulte le visage pâle du mourant.

— Mais, s'écria Buat, qu'est-ce donc?

— C'est, dit Foé, dont le regard devient fixe et arrêté, c'est le poison.

Et elle laivse tomber la tête de Roger, qui heurte le pavé ; ci elle tombe à côté de lui, et Kaéb, qui tenait le llambeau. le laisse tomber aussi en s'écriant avec un rire funeste:

— Oui, c'est le poison!... Puis il s'enfuit.

B 'at veut s'élancer sur lui ; mais un sourd gémissement le retient; il se retourne et voit Roger qui s'agite; il se penche >ur lui. mais ite peut entendre les mots qu'il murmure à voix

FREDERIC SOCLIE

bafise ; car k» gardes de la salle inférieure, alarmés de lous ces cris, wit voulu forcer la porte en la heurlant avec fracas. Cependant il approche son oreille de la bouche mourante du vicomte, et il entend ces derniers mots :

— Frère, frère, sauve-toi... tu me vengeras...

Puis Roger, prenant la main d'Agnès qui était tombée évanouie près de lui, ajouta en la mettant dans celle de Buat:

— Tu protégeras mon (ils...

Puis il exi)ira. liuat se relève; il eut un moment d'hcsilation: on ne saurait dire h quoi il pensa, si ce n'est qu'un nonietit il chercha quelqu'un Ji tuer sur ce cadavre, le prentJervenu, un innocent peut-être; il fallait du sang à celte

douleur. Il pense à Lombard ; il prend Agnès dans ses bras et appelle Foè ; Foè ne répond pas. Buat la laisse, cl, descendant rapidement l'escalier, soutenant la vicomtesse d'un bras, et de l'autre tenant son épée, il s'élance dans la chambre de Lombard; mais Kaëb était descendu avant lui, et Lombard gisait par terre un poignard dans la poitrine.

— Ah! dit Buat avec un rugissement terrible, à Simon de Mont fort alors!

Un moment après, quand les gardes curent achevé de briser la porte, ils ne trouvèrent dans la tour que les débris d'un festin et trois cadavres : celui de Lombard, celui de Foè et celui du vicomte de Beziers

riX 1>L- V1C0.MTE DE BEZIERS.

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