LETTRE VIII
GUST.WE A SIGIS.'UOXD.
ASirad.
Chaque fois que je vois Lucile, je découvre en elle quelque chose qui m'enchante.
Jamais lille n'eut plus d'égards pour tout le monde; jamais fille ne craignit plus de déplaire, mais jamais lille aussi ne sçut mieux l'art de concilier les prédilections avec les bienséances. Cet art qui fait l'étude des coquettes, Lucile le sait sans l'avoir appris : je me trompe, c'est l'amour qui le lui a enseigné.
Il faut que je te rapporte un petit incident qui a fait nailte ces réflexions ; puisque je n'ai rien de mieux à faire pour le présent que de l'entretenir, et que lu n'as (je pense) rien de mieux à faire non plus que de m'écouter.
Nous avons passé la soirée avec plusieurs jeunes gens des deux sexes sur les prés fleuris du Staroste de Tarzin.
Lucile, lu le sais, est belle sans ornements,- et n'a besoin de rien pour relever l'éclat de ses charmes : cependant elle est passionée des fleurs, elle en porte presque loujourî ; ce sont ses perles et ses rubis.
Quelques cavalliers qui connaissent son goût, se mirent à en cueillir. Je suivis leur e^xemole. Le plus'empressé à lui en p;ésenter fut un jeune seigneur françois. Lucile accepte. Les autres vinrent ensuîtte à la file, c'.;ac n avec son offrande. Elle voulut d'abord s'excuser; enfin elle se rendit à leurs instances : mais de toutes ces fleurs elle fil un paquet qu'elle garda à la main. Tandis que ces agréables l'abordoienl, mes yeux suivoient les siens sans qu'elle s'en atperçu. Vint mon tour. J'avois choisi à dessein quelques chétifs brins de muguet que je lui présentai avec ce compliment : « Je suis fâché, ma Lucile, que chacun m'ait ainsi prévenu. « Elle les prît, et les plaça sur son sein, en me jettaut un regard tendre. Que de choses obligeantes disoit ce regard ! Tous remarquèrent cette distinction; quelques-uns même en furent jaloux. « C'est lui sans doute qui l'a rendue sensible? » disoit à basse voix le plus piqué. Je ne vou'us pas toutefois jouir de mon triomphe à leurs yeux. Je m'éloignai et cessai de regarder Lucile : mais c'étoit pour aller penser à elle à l'écart.
Cher Panin ! sestharmes me touchent; mais ses manières m'enchantent. Tout ce qu'elle dit, tout ce qu'elle fait a les grâces de la simplicité; et elle est si naïve qu'elle ne parle jamais que le langage du cœur; mais en même lemps, quelle délicatesse de procédés jusques dans les plus petites choses. De quel prix elle sait rendre ses moindres faveurs !
Quand je l'enlends louer par ceux qui la connoissent, ces louanges me touchent plus encore que si elles m'étoienî personnelles, et j'ai peine à modérer ma joye : mais lorsque je pense que j'ai su loucher son cœur, et que je suis l'objet de ses chastes feux, je ne puis réprimer mes transports. DeLcnc;ci,le 30 mav 1769.
AVENTURES DE POTOWSKL
LETTRE IX
DU ME3IE AU MEME
A Shad.
A l'ixt-iiii^iu (!e ;ai;l (i'auirr.s aspii\il':S,Je n'ai point fail la coiiri 'a ii.ère pour oblenir la lille. Je ne sais mémo si la coiiifsse m'avait d'abord choisi au fond de son cœur pour 1( poux deLiuJlf. Mais tllea vu noue indinalion niuLuclle 1 :!i(re et £e dt^'vdopper sous ses ytux. Jamais elle n'y mit oitsiacle et toujours elle n:D ttmci^na beaucoup de bonté.
Au toiBnicncement j'avais pour elle celle espèce d'aniiiié, qu'oi.t d'ordinaire les enfants pour ceux qui les caressent. I)cs(|iic que j'ai fait usage de ma raison, celte amitié enfantine s'est changée en vrai attachement, que rien n'altéra jnmais.
Celle respectable mère s'est chargée elle-même de l'éducation de sa fille et pour mieux diriger son heureux naturel, elle en devint l'amie et la ccmpai^iie. Lorsque le cœur de Lucilc commença à s'ouvrira la tendresse elle en fut lacoiitidcnt>;l Lucilen'avoitricnde taché pour sa mère, et je ne m'en cacliois pas non plu?. Je ne voiois en elle qu'une amie, et même une amie si intime que si mon cœur et ses vertus ne m'eussent sans cesse rappelé le respect que je lui dois, sa familiarité me l'eut fait oublier. Ce n'est pourtant pas qu'elle ne me reptennc quelquefois, mais c'est toujours sous l'air du badinage qu'elle déguise ses leçons.
Slalgré que je n'aie jamais eu lieu de me repentir de ma confiance, je ne suis cependant plus aussi ouvert, et je m'en veux mal. A mesure que j'avance en ûge, il me semble que sa présence me gène. Devant elle, mon cœur n'ose plus s'ypanclier avecLucile. Cela n'est pas éirangc. L'amour, dit-on, aime à s'envelopper des voiles du mistère.
Pourquoi toujours le tenir sur tes terres, cher PaHin?Que ne viens-tu nous faire une petite visite? Doutes-tu qucTious n'aions grand plaisir à te voir?
De Varsovie, le l'^juin 1769.
LETTRE X
DU MEME AU MEME-
APinsk.
Aujourd'hui il y avoila-scniuice chez le conte Sobieski; et, comme tu peux bien croire, j'y étois invité. Lorsque j'arrivai, la compagnie élaitdéjà nombreuse ; et il n'y manquait pas de jolies femmes. Je ne sais de quel aslre puissant elles sentûicnt la douce influence : mais ellesavoient toutes cet air de volupté qui semble appeller le plaisir, et ce tendre babil qui captive les cœurs, pour ne rien dire de leur ajustement, qui n'étoit sûrement pas fait pouv les rebuter.
Parmi ces coquettes je ne fis guères attention qu'à la Casttllanc Bomiska. A la flenrde l'âge, elle joint une beauté si éclattantc, des manières si affectueuses, un air de langueur si attrayant, une voix si touchante, des regards si parlants, et ce petit manège si propre ù faire des conquêtes qu'il est impossible de ne pas la distinguer. On dit (|uc dans 5a jeunesse ses amies uvoicnt coutume de la railler sur son air d'innocence : mais elle a fait dès lors quelque séjour à Paris; et eeries, elle 'l'a pas ma! proi^té dos t(>ç'"isdi"^ FriHif'ois.
.itçs ar-
giiité de ses réilexions ei icpindii tant de grâce sur son récit ^u'il devint très amusant. On rit beaucoup, puis l'on se mil à table.
Tandis qu'on servoit le cafîé, elle recommença ses propos
badins. Jalouses de sa beauté et de son esprit les autres femraes se retirèrent à l'écart : nous fimmes un cercle autour d'elle, tous nos yeux altacljés sur cette belle bouche qui, savait si bien débiter d'agréables peiitsViens : les ris recommencèrent et l'on s'amusa encore beaucoup.
Comme l'on éîoit à rire, les instruments qui eonimençoient à se faire entendre nous appellerent dans la grande salle. Ea y passant, je donnai la main à cette aimable conteuse, et l'assurai qu'eil.i étûit charmante : ce qu'elle n'eut pjs de peine à croire. Elle reçut ce propos galant avec une tranqiiile complaisance, comme un bornage qui lui était du.
Je me plaçai à son coté.
On n'altendoit pour olivrir le bal que Lucile; et comme elle n'arrivoit point, sa mère pria qu'on n'y fit pas d'attention. Néamoins, on attendit encore quelque lonis, et sur les instances de lacontesse, on commença la daiice. Ce fut par un- (|uadrille. Le jeune Lubiin s'approcha de ma voisine et l'invil?, à danceravec lui. Eu rnèma tems trois autres cavalliers s'adressèrent aux plus jolies de la compagnie. Quoiijue jeunes, lestes et bien faites, on n'eut cependant les yeux que sur la Castellane. Que de précision, que de légèreté, que de grâce dans les mouvemcns de celte séduisante figure I Ouella Ame ses regards donnoient à sa dance! Ses rivales voulurent par énuilation donner le même agrément à la leur : mais on ne vit qu'elle dans la fêle.
- Le quadrille fini, elle vint reprendre sa place ; Lubiin l'y suivit. Que de femmes qui se piquent d'être belles et aimables, lui dis-je dcueement, doivent souffrir en voire compagnie. C'est un malheur qui vous est attaché que celui do faire des jalouses, et ce malheur, je crois, vous suit partout. «Vous aimés à plaisanter, » lépondit-elle en souriant et me serrant doucement la main. Te l'avouerai-je? A ses cotés, une certaine émotion s'étoit emparée de mon ame :.déjà j'aimois le doux poison qui couloit dans mes veines, ^t je me surpris de nouveau à lui dire des douL'curs. Je n'élais pas toutefois si absorbé, que de teras à autre je ne cherchasse des yeux Lucile. lié! pouvais-je l'oublier?
Elle venait d'entrer et s'étoit mise sans bruitdansuncoin. Je la comparai secrettemcnt à la brlle danccuse et le paralelie fut tout ù son avantage. Leur taille est à peu près de la même élégance, leur teint de la même blancheur, leur physionomie également spirituelle. La beauté de Lucile, il est vrai, n'est pas aussi régulière; mais elle a quelque cliose qui plait davantage et qui plait plus longtoms. Elle n'a point comme la Castellane ce talent d'éblouir les yeux; mais elle a celui de captiver les cœurs : elle n'a pas l'ombre de la coquelterie, ses manières ne sont que le développement des grâces que la nature lui a prodiguées.
Elle n'a pas non plus cet air voluptueux qui éclatte dans la contenance de l'autre; son maintien est décent, réservé et l'en voit sur son visage cette aimable pudeur qui est le plus grand charme de la beauté.
Déjà mon cœur étoil retourné vers elle, ou plutôt il ne l'avait point qCllcii ; je commençois à négliger la Castellane ; mais je ne voulois pas la planter brusquen!cnt.
Lucile s'étant apperçae de m.on assiduité auprès de celte belle personne, me fixoit d'un air inquiet. J'étois charmé do son embarras et ne faïsois pas semblant de m'en appcrcevoir.
Comme je vins ù lever les yeux, je rencontrai les siens, et elle mejetla un de ces regards qui semblent pénétrer jusqu'au fond de l'ame. A l'instant percé comme d'un trait, je sentis un cuisant remord de m'être ainsi oublié. Je rougis de n.a faiblesse, et me la reprochai comme un crime.
Tandis que la reflexion empoisonnoit ainsi le plaisir que j'avois goûté, je n'aticndois plus pour quitter la Castellane (lUG la lin d'une hislorietle ([u'elle était .'i conter, et cette bisi'iii'^ft.Mi," finis-^oii î'M.iiit. .l'avoi? di^ frp'iiici't-^s absences;
!i pardepc- . -, • ::, : -..iipcrlei d;j
Donne grâce mon ennui.
Cependant un beau jeune homme, qui avait été introduit par un ami de la maison, s'étoit approché de Lucile. Il avoit pQiii- piio (Aiit 1-.: q.iiiK (l'une galanterie enii)r('--:^c(^ pi' ji> sur-
MAR,\.T
pris des regards qu'il n'éloit que trop aisé d'entendre. Quoique mon impatience fut extrême, je pris le partit de dissimuler.- mais j'obscrvois du coin de i'œil tout ce qui se passoii.
T.iK'le n" ''^erfl;nit pr^rrer;!"!;! ivs :> ]vi yi'nire ; elle n'étoit r - je^'anKcr
•ppn, : . .
à l'oreille. Elle baissoitles yeux et rougissoit avec beaucoup (le graee. Je croiois voir en lui un rival. A cette idée, je sentis mon sang bouillonn.T dans mes veines; je parvins cependant à cacher mon émotion.
Dis que je trouvai le moment de m'éloigner démon éternelle conteuse, je m'approchai de Lucile. J'aurois voulu lui parler: mais ce jeune isîportun ne la quitloit point. J'étois Inquiet. Elle s'en apperçut, et se mit à sourire. Mon inquiétude redoubla, et je me fis violence pour ne point éclatter.
Toute la soirée, j'eus à dévorer mon cliagrin. Lorsque la. compagnie se fut retirée, j'abborçiai Lucile : elle avait les yeux baissés et paroissoit rêveuse. Nous n'osions nous regarder, mais nous nous entendions sans rien dire, et cliacun craignoit de rompre le silence. Enfin je voulus lui parler; elle refusa de m'écoufer ; je voulus lai prendre la main; elle la retira avec humeur; elle s'éclipsa ensuite et ne se hissa plus voir du reste de la soirée.
Ces procédés ne pénétraient de douleur, et je Tne retirai chez moi, en maudissant pour la première fois la bizarrerie du sexe.
De Varsovie, le 13 juin n69.
LETTRE XL
LL'CILE A CH.\ra.OTïE.
, A Tarzin.
Que tu es heureuse, Charlotte, de pouvoir t'arauscr de tout ! Tu ris, lu chaates, tu foliaires; l'ien ne fafllige: et il ne faut souvent qu'un rien pour me faire pleurer.
Hier, je passai bien mal mon temps ; tù pus t'en appercevoir : mais ce que tu ne sais pas, c'est qu'après que tu fus partie, je le passai plus mal encore. De toute la nuit je ne pus fermer l'œil, tant mon âme est agitée : je ne sais .quand le calme s'y rétablira.
Ne remarquas-tu pas comment, toutes ces femmes avoient cherché à paraître jolies? Mais comme si ce n'étoit pas asses pour des coquettes de se montrer dans tout l'éclat d'une parure éblouissante, elles avaient eu grand soin... de mettre en jeu mille petits artifices innoccns, ainsi qu'elles les appellent.
Parmi ces beautés pudiques qui se prodiguaient de la sorte, il y avoit une brune à grands yeux bleus, d'une figure assés intéressante, et (jui auroit même des grâces, si elle ne les gàtoit à force d'affectation. Pris-tu garde comme elle s'écouioit avec complaisance, se sourioit à elle-même, s'admiroit avec volupté et ne cessait de s'applaudir de ses charmes. Elle nem'avoit pas l'air non plus d'être fort cruelle. Quelle mollesse dans sa contenance! Quelle liberté dans ses propos! Quelle douceur dans ses regards!
Tous les cavalliers s'empressèrent ù l'envi de lui faire la cour ; et'c'étoii un plaisir de la voir au milieu de ses adorateurs leur distribuer de petites faveurs. A Tun un sourire furtif. A l'autre un petit coup d'éventail. A celui-ci, un mot h l'orcil-e : à ce'ui-là un léger serrement demain. Que te diraije? C'est un parfait modèle de coquetterie. Personne ne trompe son monde avec tant d'adresse et de grâce.
Pourrois-tu le croire? Gustave lui-mèm.e but à la coupe de cette enchanteresse et me laissa pour elle. Quand elle fut partie, il revint à moi et voulut reparer dans le particulier l'affront qu'il m'avait fait en public. Je le reçus d'un air froid et réservé. Interdit, il balbutia quelques mots mêlés d'excuses
et Mc repiuchcs; mais je me levai sans l'écouter et le plan" tai là.
Voicy la première fois, Charlotte, que mon cœur connoit les rr.'"in!es ('" h vi'ousie.
dam, l'art de ciiarmor I» tems ; puisque vous ne daignés prendre aucune parla lu conversation. ■>
" —Le icms me pèse pe^!, lui rcpondis-je ; on m'a appris dès mon enfance l'art de le trouver court. »
Il,se prévalu de cette réponce pour enfiler mon éloge, il me dit mille choses obligeantes et ne quitta ses fades louanges que pour me fatiguer par ses attentions. Enchantée toutefois que l'occasion se préscuta de mortifier Gustave, je les reçus avec moius de répugnance, que je ne l'eusse fait en toute autre rencontre. Je feignis r?êrae de l'écouter avec complai- Fance: mais je craignois que Gustave ne pénétra le motif secret du plaisir que j'afifctai de prendre.
Hélas ! me serois-je jamais attendue d'avoir un jour à me venger ainsi de lui? C'en est fait, je ne l'estime filu?. Par quelle fatalité faut-il que je l'aime encore? Mon cœur se révolte contre ma raison. Je voudrais l'oublier, et malgré moi je soupire.
Peut-être entreprendra-t-il de se plaindre h son tour? Tandis que le jeune homme qui était auprès de moi me tenait un propos flatteur, je vins à jeter les yeux sur Gustave, et je le vis faire quelqu'agacerie à ma rivale. Il ne me fut pas possible de résister aux émotions qui s'éievoient dans mon ccear : bientôt je sentis mon visage tout en feu ; je baissai la tête pour cacher ma rougeur. Mon voisin ne douta pas qu'il ne fat l'objet de cet embarras, il se retira d'un air triomphant; et aujourd'hui j'en î^çu une déclaration d'amour.
Je ne sais comment faire pouf me raccomoder avec Gustave : mais je sais bien que je voudrais que cela^fut déji\ fait.
De YaTsovie, le J6 juin 4769.
LETTRE XII
GLSTA^TE A SIGISMOXD.
A Pinsk.
L'amour r.ait dans un instant, et toujours sans peine : mais qu'il en coûte pour le conserver !
Rien n'est si délicat. Sensible à l'excès, une bagatelle l'offence, la réserve le blesse, la défiance le révolte, et les plus légères atteintes lui deviennent mortelles. YOilà les peintures que nous en font les poètes. Peintures trop vraies pour mon malheur !
•Je me vautois un jour de n'en connoitre que les douceurs et d'avoir seul cueilli la rose sous l'épine : que les tems ont changé ! Lucile continue à prendre avec moi un air de froideur qui m'afflige, elle évite de se trouver sur mes. pas, et lorsque je veux saisir le moment d'un tête à tête, à l'instant elle s'approche de sa mère sous divers prétextes.
Ces procédés me font naître quelques soupçons. Serait-elle éprise de cet inconnu? Il est jeune, aimable et d'une figure séduisante. J'ai suivi Lucile de près; et chaque épreuve redouble mon inquiétude.
Hier je voulais absolument m'aboucher avec elle. Ne la trouvant point dans sa chambr.'î, je passai dans son cabinet de toilette; elle n'y était pas non plus: mais je vis sur sa table une lettre et un bracelet à portrait. Je m'approche : quelle fut ma surprise, lorsqu'à ce portrait je reconnus mon rival ? Je i;e pus résister à la tentation d'ouvrir la lettre, quelque bas que me parut ce procédé; je la parcouras en tremblant; elle était conçue en ces termes :
« Qu'ils sont doux, mademoiselle, les moments qu'on passe
MO
AVENTURES DE POTÔWSKI.
aupivs de vous; et que riieiiieux mortel qui a su loucher voire cieur sait mal en profiler!
<■ Peut-on admirer les grâces, la beauté, l'esprit, la vertu, sans désirer s'attacher votre personne? Au cas que votre cœur ne fut pas engagé sans retour, le mien oseroit vous promettre l'amour le plus tendre.
» Si jepi'.is me flatter de quelq-a'espoir, lej)rince Toninski mon parent fera les démarches nécessaires auprès du comte votre père. C'est à lui que vous aurés la bonté d'adresser votre réponce, que j'attends avec l'impatience de l'amant le plus sincère et le plus passionè.
" Le bracelet que vous trouvères inclus, vous dira de qui vient ce billet. "
.le ne pouvois en achever la lecture : je scntois mon cœur se flétrir, mon sang se glacer dans mes veines, et mes genoux se dérober sons moi.
Dés que j'î fus un peu revenu de ma consternation ; il y a sûrement ii-i du mistère, m'érriai-je. C'est une trame que Lucileme cache. — Lucileinlidéle! Ociel ! Lucile l'innocence même, la candeur, l'ingénuité. Non, non cela n'est pas possible...et cependant celan'est que trop assuré: Autrement, pourquoi ce silence? Qui i)ourrait l'avoir déterminée îi me cacher ce qui se passe? Peut-être est-elle piquée encore? Ha, que ne puls-je le cro re!... Mais si ce n'étoit que pique, les soumissions que je Itii ai faites l'cus! ent désarmée ; elle n'eut pu tenir si longtemps contre mes soupirs et mes regrets. A la vue des marques de mon repeniir, elle eut pris pitié deanoi, et m'eut nndu son amour. Mais non : depuis (|u'eUe a vu ce nouveau venu, elle m'évite, elle refuse de m'cntendre, elle me rebute et s'efforce de me congédier. Ilélas ! je le vois trop : elle voudrait m'éloigner pour voir en liberté celui qu'elle me préfère. Ah ! je suis trahi, je n'en puis douter.
Emporlé pir mon ressentiment, j'éclatois en plaintes amèrcs, et je cherchois à voir ma dissimulée mailresse pour l'accabler de reproches avant de lui dire adieu. Eniiesi;endant l'oscalier, je Irouvoi sa fen«c de chambre. 1" OU est Lucile? —A promener dans le jaWin aveclacontesse. »
J'y courus. Chemin farsant, la reflection vint àmon secours. Pourquoi lant de précipitation? me sui>-je dit. Peut-être je m'alarmo d'une chlnioe. Voions du moins si elle est coupable: car s'il arrivoit qu'elle fut innocente; comment reparer jamais l'injure que. je lui aurois faite?
Dans cet instant, je l'appercu. Elle ne se douta pa^ de ce qui s'étoit passé. Je m'avance à sa rencontre, et l'aborde en dissimulant mon chagrin. Elle me témoigne plus de froideur que jamais. «C'en est fait, Wsois-je en moi-même : elle a tourné • vers mon rival ses vœax, et ne veut plus w;ou.er les miens. » Mon praiiier mouvesicnt, si nous avions été seuls aurait été d'éclattiT, je n'osois cependant le faire en présence de sa mère, qui venoit de nous joindre. Lucile de son côté s'efforçoit de dissimuler, clihMii'adi-essoit souvent la parole et vouloit paroi re gaie: mais son regard éloit vague, des sourires forcés venoicnt se placer sur ses lèvres, et son enjouement était affecté. Je n'éiois pas dupe de ce retour de bon accueil. «La perfide, me disois-je tout bas, veut prévenir une explication en piésercedcsamèrc; elle craint les éclats d'une rupture, elle licir.ble que je ne lui rciwûchesa perfidie. » Je ne savois quel, partit prendre. Une muilitude de pensées affîigeanles se présenloienlà mon esprit. Mes craintes iiq me paraissoicnl que trop bien fondées Je ne doulois plus ((ue Lucile n'aimât ce jeune Lomnie. Je ne pouvois me l'oler de l'idée, je me le rcprésen(ois toujours comme un rival dangerciux prêta détruire mon bonheur ; et dans la chaleur de la passion, je formai le projet de l'immoler it mon amour, et de venir ensuitte expirer aux yeux de mon infidèle.
Après avoir fait deux ou trois, tours de jardin, je prclcxlai quelqu'affaire cl me retirai bien résolu de rc pas laisser jôLiir mon rival de son triomphe. A mon arrivée chez moi, j'ai donné ordre à l'un de mes gens d'épier tous ceux qui iroient ehésleconle.
S'il tji'a enlevé le cœur de Lucile, du moins ne mourrai je point sans vengeance.
Je connois ton humeur, Panin ; si lu ne me plains pas, gar-
destoi d'insuller à mou infortune par des plaisanteries hors de saison, ou bien nous sommes brouillés sans-retour. De Varsovie le 19 juin 1769.
LETTRE XIII
SIGISMOXD .\ GUSTAVE.
A Varsovie.
Je viens de recevoir ta lettre du 19 de ce mois.
" Ah ! ah ! m'écriois-ic en la parcourant, le voilà enfin qui a bn dans la coupe amère. Le pauvre garçon ! »
CherPofowski; malgré tes menaces, je ne puis m'erapccher de t'en féliciter.
Lucile seroit-elle donc lasse de son Gustave? Sur ma parole, elle en trouvera ditTicilement un autre aussi bien partagé du coté de la figure ; et à coup sur elle n'en trouvera point qui l'aime d'aussi boniu; foi. Mais elle a peut être envi(' du titre de princesse; et que ne sacrifie pas une femme àsa vanité?
Rien n'est plus foible, plus léger, plus vain jiue l'amour des belles: ce n'est tout au plus qu'un goût passager; l'ivresse qui en fait le charme, elles ne la connoissent point. Au charmant délire de deux cœurs qui s'aiment, elles préfèrent le plaisir de faire des conquêtes; et jamais on ne peut leur oterce fond de coquetterie que la nature leur inspire presqu'en naissant.
Que tu connois peu les femmes! Le croiras-tu? Il en est qui s'amusent à capliver leurs adorateurs, pour le plaisir cruel de rire de leur tourment D'autres font métier de se jouer du malheureux qui les adore, et d'accor.lcr leur amour au galant adroit qui afl'ccte le plus de les mépiiser. D'autres plus perfides encore, nous promettent le bonheur, lant qu'elles se bercent de l'espoir de nous séduire, mais une fois assurées de l'amant, elles trompent cruellement l'époux. Enfin elles sont toutes également volages : leurs yeux se promènent sans cessfe sur de nouveaux objets et leur cœur est toujours prêt à se fixer sur celui qui flatte le plus leur ambition.
Ne vas pas te fâcher, Potowski, si je te dis ce que je pense, des procédés de (a Lucile. Je sais qu'elle est séduisante avec son aird'lngénuiié; on s'y laissercil prendre aisément. Mais elle a le cœur tout aussi susceptible qu'une autre. Eh ! croistu bonnement ((ue la nature ait du faire un miracle en ta faveur?
Combien de fois je nie suis diverti de ta simplicité lorsque tu l'cxlasiois sur son amour! Ce n'éîoit que pour tes beaux yeux qu'elle se paroit : elle ne chercholt à paroilrc aimable que pour te plaire; son petit cœuv ne i)alpitoitque pour toi; et tu en étois bien sur, car elle te l'avait juré si souvent. Hc bien ! qu'en dis-tu? P.iuvre dupe! Oui consume toi à présent auprès d'elle; fais lui bien des soumissions, ])ousse bien des soupirs, verse bien des larmes, éclatie bien eu reproches, si cela peut te soulager. Mais prends garde qu'à force d'être trisle, inquiet, jaloux, tu ne l'excède, et ne l'oblige enfin à prendre le partit de te congédier retlcment; si toutefois lu no l'est pas déjà.
Le début de la lettre m'a frappé; mais je n'ai pu m'empêclicr de rire en voyant la finale.
Se couper l^gorge pour une femme? Cela est un peu violen! ; quoiqu'on se la coupe souvent à moins. Ami, je te conseille de remeUre la partie à une autre fois et de prendre tcri pariit en galant homme.
Ton amante est jolie, j'en conviens ; mais si tu l'as perdue, tu on seras quille pour en chercher une autre. Est-il dit qu'il faille tonjoursaimer la même?
Que tu es encore enfant! Je voudrois bien une fois le voir uii peu plus raisonnable.
DePinsk, le 25 juin 1769.
AVENTURES DE POTOWSKI.
LETTRE XIV
GUSTAVE A SIGISHO.XD.
APinsk.
Cinq jours s'étoient passés, lorsque mon émissaire m'apprit qu'il venoit d'appcnevoir trois cavallicrs postés dans le petit bois derrière le paUis du conte Sobieski; et à (jnelque distance, un carosse attelé de qualtre chevaux.
Celte nouvelle ne uie laissa plus de doutes sur le malheur que je redoutois. A l'instant je monte à cheval avec deux d'^ mes gens, et nous allons à l'endroit indiqué. Nous les apperçumesde Icin, qui se promenoient dans le bois : mais pour les joindre plus sûrement, nous limis un détour, et nous mesurâmes notre marche de manière à les rencontrer sans qu'ils pussent l'éviier.
Nous n'en étions qu'à quelques pas, lorsque je reconnus mon rival. A son aspect, je seniis ma colère s'enflammer : je m'avançai vers lui, et lui demandai avec aigreur ce qu'il faisoit dans ces lieux. Il me répondit d'un ton mocqueur en m'apostrophant de noms injurieux, el mit à l'instant le sabre à la main.
— Ce n'est qu'à toi que j'en veux, lui répliquai-j<^, et notre différent se décidera entre nous tout à l'heure : tes gens et les miens den'.eureront spectateurs.
Puis, tout à coup, fondant surlui, jeleblesseau bras droit, et le désarme : il tombe de cheval en demandant quartier.
Le sang couloit à gros bouillons de la blessure, j'y apposai moi même un bandage, tout en lui reprochaiit sa perfidie. L'état de foiblesse où il se trouvait me fit craindre qu'il ne fut blesfé mortellement. Je versai sur sa face un flaccon d'eau de semeur.
Quand ses forces furent un peu ranimées, il entr'ouvrit les yeux, souleva sa tête, et me dit d'im ton mourant : «J'ai peut-être quelques tords avec vous, et j'en suis bien puni, mais pourrois je être à blâmer d'aimer ce qui est si aimable? Allés je ne me reproche pas d'avoir voulu vous enlever votre maitiesse; n.ais de n'avoir su toucher son cœur. » En même tems, il fit tirer une lettre de sa poche, qu'il me présentât. Je l'ouvris, reconnus la main de Luciie, el lu ces paroles :
'• Je vous remercie, Monsieur, de l'honneur que vous me faites eu m'offrant votre main ; je ne puis l'accepter, un autre possède mon cœur. Ce soir votre bracelet vous sera remis par une personne de confiance. »
Je ne pouvais détacher mes yeux de dessus ce papier, je le relus plusieurs fois, et chaque fois il jeitoit mon ame dans uneéirangeagitation. Mille sentiments contraires sembloient la partager. Je sentis, il est vrai, la jalousie s'éteindre dans mon cœur; mais le n'éloit que pour le sentir déchiré de remords. L'idée de mes procédés envers Lucile me pénéiroit de douleur et je n'osois penser à l'état où j'avais réduit cet infortuné rival.
Tandis que j'étois en proye à ces affligeantes pensées; son bandage se dérangea, il perdit beaucoup de sang, et ses yeux se couvrirent une seconde fois des ombres de la mort.
— Il expire! s'écria celui de ses gens qui étoit à lui soutenir la tête..
Arraché par ce cris à mes sombres rêveries, j'abaisse 'a vue sur ce corps pâle el immobile. Je le crus sans vie. Dans l'ex'-ès de ma douleur, je me jetai sur lui. Je ne sais ce que je devins alors mais je me suis reveillé dans mon apparlfment. Peu après on est venu m'apprendre que la blessure du nonce de Mazovie (c'est le titre de mon rivali li'étoil pas dangereuse. Cette nouvelle m'a un peu tranquilisé.
A présent mon agitation est moins cruelle; mais je ne puis me deffendre d une noir-' Eiélancoiie, et in penses bien quel pe.ten être l'objet.
Tu t'impatientes sans doute du récit de mes infortunes.
Il me semble te voir jelter ma lettre sur la tabl", en levant les épau'es, et l'entendre dire d'un ton de pitié, Pourquoi me remplir la tête de ses fli s et de ses plaint' s? Que ne fait il comme moi. Paii nce cher Panin.Il y a tems pour tout. Avant de prendre congé de 1 amour, il t'a fait passer p us d'un mau-
tr SIÈCLE. — n.
vais moment. Tu étois bien aise alors de verser tes chagrins dans le sein d'un ami. Ne trouve donc pas mauvais que Je fasse de même.
De Varsovie le 27 juin <769.
LETTRE XV
GISTAVE A SIGISMOND.
APinsk.
Tu avois pris plaisir sans doute à allarmer mon amour, et à me tenir sur les épines. Si ta lettre fut venue plutôt, elle m'eût fait une terrible peur: mais tu ne devois pas jouir de ta méchanceté.
Comme je m'abbusai sur le conte de Lucile ! Ce que je prenois pour intrigue n'éto t que ressentiment, que dépit simulé. Humiliée de mes attentions pour celte coquette, son iSme sensible s'est trouvée exposée aux premières atteintes de la jalousie et sa délicatess-i ble?sée ne lui a pas permis de chercher aucune explication, ni même de me laisser entrevoir son chagrin.
Après ce qui s'étoit passé, je brulois d'envie de voir Lucile; et cependant j'avois peine à m'y rendre. J'aurois fort souhaité que quelqu'un m'eut épargné l'embaras d'une explication avec elle.
Tandis que j'étois ainsi en suspend, la raisoH prit enfin le dessus.
— « Quoi donc, me suis-j« dit, la mauvaise honte m'arrête? Je n'ai pas craint d'affliger Lucile si mal à propos, craindraije d'adoucir le coup cruel que je lui ai porté? Ah! quand l'amour n'attendroit pas de moi cette démarche, je la dois à la justice. «
Honteux de m Aaute, et pénétré de regret, je me rends elles le conte Sobieski. Ils avoient déjà eu vent de mon affaire. Je me fais annoncer. A peine élois-jeau haut de l'escalier, que la porte s'ouvre, mon cœur palpite. Lucile parait. Je n'o'ai lever ni les yeux ni la voix. Cependant elle s'avance et se jette à mon cou. Je reçois ses embrasses d'un air confus. Eionnée que je répondis si mal à sa tendresse, elle recule quelques pas, sou cœur est prêta éclatter, ses yeux se remplissent de larmes, elles roulent comme des perles sur ses belles joues qu'elles embélissent encore.
— I' D'où vient cet air sombre Potowski, me dit-elle en sanglotlant. Après une si longue absence es-tu fâché de me revoir? Que t'ai-je fait? Tu détournes-les yeux »
Tout ce que les grâces éplorées ont d'attendrissant étoit peint sur son visage.
Comme je continuai à garder le silence, e'ie se laissa aller sur un sopha, et se mil à pleurer amèrement. Mon cœur ne put soutenir cette dernière alleinle. Je courus à elle.
— "Viens chère âme de ma vie, lui dis-je, en la pressant contre mou sein, laisse moi essuier tes larmes. »
Lorsque mon cœur fut soulagé par les pleurs. « C'est moi , chère Lucile, repris-je. qui suis indigne de ta tendresse; et c'est le sentiment de ma faute qui a si longtems retenu les démonstrations de ma jùie. Pourras-tu me [lardonner?"
Elle leva sur moi ses beaux yeux mouillés de larmes, et me tendit sa main qu-'je pressai longiems contre mes lèvres.
Comme je poussois un profond suiipir. — » Ah Gustave! ponrquoy avoir ainsi exposé votre vie pour des riens ?
— Des riens, Lucile, quoi ! appelles-tu des riens de nie voir enlever ton cœur?
— Quelle illubion !
— Du moins m'as-tu donné sujet de le croire par tes procédés repoussants. J'avois beau te demander grâce, soupirer, gémir, toujours je te trouvois innéxorabls. Voulois-je m'ab boucher? Cette foible (consolation même ra'éloit refusée. Tu as été piquée de quelques attentions i;ue j ai eues pour une évaporée; mais puisqu'elles le déplaisoient pourquoi ne me l'avoir pas donné à connoîlre; au moindre signe tu aurois vu combien peu j'en étois coeffé.
MARAT
— Etoit-ce à moi à vous prescrire ce sacrifice. Amants ou époux, rintidélité est un privilège que votresexe s'est réservé ; que ue savois-je, si vous ne vouliés pas vous en prévaloir ? Pourquoi m'êlre plainte? 11 me paroissoit inutii de courir après un volage qui me iaissoit pour la première venue, et jf. dédaigiiois de devoir à la pitié sou letjur. Ainsi forcée de sujjurier puiieniment voue inconstance, je renfermai ma douleur Jaii» mon ' '■■< -missois au fond de mon cœur.
— Ab ! Lucile! . !'e cet outragea mon amour? Elle parut fuel; iie n. avoir l'ail sentir aussi vivement
ma faute. Cependant ]e me ia repruciiois pius vivemeut encore.
" Hélas ! disoisje tout bas, pouvois-je sous ses yeux m'occuper d'une coquette! Elle qui au milieu des assemblées les plus brillantes, et environnée de jeunes gens aimables, ne s'occupa jamais que de moi I "
Quand je fus un peu revenu de ma consternation ; — "Tu m'affliges Lucile, repris-je, avec tes soupçons injurieux. Ah ! de grâce, épargne ces regrets à ton amant, qui est au desespoir de se les être attirés. «
A ces mots elle me sourit avec douceur, ses yeux s'attachèrent sur les miens avec l'expression la plus naïve de la tendresse ; je signai mon pardon sur sa bouche , et mon cœur satisfait se livra de nouveau tout entier au plaisir d'aimer.
A présent que l'orage est passé, je te permets, cher ami, de rire de moi tout à ton aisf^.
De Varsovie, le 5 juillet lïOi).
LETTRE XVL
SOPHIE A. S:V corsrxE.
A Biella.
Je me suis retirée de la capitale où j'ai dessein de séjourner jusqu'à ce que la Pologne soit pacifiée. Mon château est trop près i!u théâtre de la guerre pour continuer à en faire le lieu de ma résidence : peut-être, chère cousine, qu'une passion bien différente de la crainte contribue encore à me déterminer de fixer ici mon séjour. *
Je neC'.nnoissois pas l'amour; et déjà je orniois en avoir épuisé les douceurs; je n'avois pas encore senti ces vifs élants, ce feu victorieux, cette invincible flamme qui porte le trouble à nos cœurs.
Engagée contre ma volonté sous les lois de l'hymen, je haïssois le malheureux qui m'aimoit.
Longtcms j'eus a cnduror ce martyre; enfin la mort eut pitié de mon iriste desiin et rompit mes citaines.
l'ne fois maîtresse de moi-même, je nie vis de nouveau environnée d alorateurs et fis quelques con(|nétrs : mais j'avois le gùul des plaisirs sans l'en. barras du ('lioix : j'ignorois ce que c'est qu'être amoureuse; Gustave seul me l'a appris.
Je croiois ne pas l'aimer ; (lélas I je sens ((ueje l'adme. Que ne sail-il l'état de mon cœur! Que ne puis-je le voir -^ mes genoux, plein de la même ar.lcur m'exprinier sa tendresse I
Jele désire, mais que je suis loin de l'espérer.
Lorgtems j'ai renfermé dans mon sein ce fatal secret ; mais ma constant e est (puisée,: il fuut lui en faire l'.ivcu.
Je n'OïC m'abbandonner sans précaution au plaisir que j'ai de le voir et de l'entendre. Plus ce plaisir est grand, plus j'ai Eoin de dissimuler. En présence de sa belle, je ne me permets jama's fe plus petit mot de douceur; je commande à nies yeux mêmes de retenir leur langage : ma main seule, en pressant furi'vemcnt la sienne, lui exprime quelquefois eu tremblant ma tendresse.
Ce n'est que dans le particulier que je cherche à lui faire démêler par mes regards ce qui se passe dans mon cœur : mais il faitcomme s'il nem'entendoit pas; il n'est point touche de mes attentions ; et quelque agacerie que je lai fasse, il garde toujours miprrs de moi un maintien réservé. Kon que la crainte de déplaire balance en lui le désir u'être aimé ; mais il n'est réellement point entreprenant; je ne crois pas mêms qu'il y ait au monde de jeune fide plus naïve.
Le cruiras-tu? Au lieu de me rebuter, sa froideurne sert malheureusemtnl qu'à appiufondir l'irapressioii qu'il a faite sur mon cœur.
Deux mois s'étoient passés en légères tentatives sans succès, et je vis bien qu'il fallait lui ménager de plus fortes épreuves.
Je ne te dirai pas tout le manège que j'ai emploie depuis quelques jours.
Je veux seulement t'en rapporter un trait.
Jeudy dernier je me trouvai seule avec lui, e* comme je le vis de fort belle humeur, j'engageai la conversation sur les tours galants de la palatine B..., qui font à Varsovie la nouvelledu jour, et je n'oubliai pas d'apuier sur la manière dont elle s'est arrangée avec son époux.
— Cela est comique, observa-til en riant, d'être la confidente de son mari et le complaisant de sa femme.
— Vous mavourés que c'est ce qui s'appelle se consoler en galant homme, lui dis-je en portant la main sur la sienne que je pressai doucement et en lui jeitant un regard tendre. Quoi, si vous aviez une femme coquette, ne fériés vous pas de mime'? Dès qu'on ne trouve pas le plaisir chez soi, il faut bien l'aller chercher ailleurs.
— Quand on est de cette humeur, on fait bien de s'arranger. Que chacun vive à sa guise, j'y consens ; mais je ne prendrai jamais de femme coquette, et je n'aimerai point que Lucile et moi eu vinssions ainsi à nous passer nos tords.
— Pourquoi non? quand l'usage et le bon ton vous y autoriseroient. Trouvés vous donc que ce soit si mal fait que d'aimer le p'aisir, et ce iiui l'inspire. Il est doux de vivre au gré de ses désirs. Du moins conviendrés vous qu'il est assés agréable de changer d'objet. Rien n'est si incommode que la fidélité. Avec elle l'amour n'est jamais sans ailarmes. La jalousie, les reproches, les éclats, les pleurs, voilà son triste collège.
— Je ne sais, répliiiua-t-il avec un ton d-^ bonnomie qui me pénétroit. Je n'ai jamais aimé que Luciie, ei je ne crois pas (ju'il me fut possible de jimais en aimer d'autre.
Sa belle a|jprochait, et elle m'eut surpris à lui dire des douceurs, si je n'eusse bien vite changé de propos.
Je ne suis pas coiitenlc de ce début, co:iime tu le penses bien. Cette première épreuve m'ayant si mal réussi, je veux lui en ménager une seconde, plus propre à le mettre sur la voye. Peut-être est-il craintif en public? Mais je verrai s'il a assés d'esprit pour se prévaloir de l'occasicn.
Adieu, chère cousine. J'ai en vue certain stratagème peu commun, ei je ne doute pas qu'il n'ait un succès complet.
De Var-sovie, le 30 juillet nCO.
LETTRE XV [L
GUSTAVE A SSGl.SJIOXD.
A Pinsk.
Ce ma'.in j'ai reçu la visite du nonce de Mazovie et jamais je r.c fusplus surpris.
Il avait rairuupeadeffiit. Je'ui demandai des nouvelles Je ça sanié. — Jeme porte aussi l)!?n, répondit-il, qu'on peut l'espérer d'un homme dans mon ét?.!^ Vous voyés qu'il ne me reste qu'une I6g.';re roideur. (Eu mêaïc tcmiis il remuait son bras;. I! faut en convenir, j'en ai été quitio à assés bou man hé.
AVENTURES DE POTOWSKI.
— J'en suis ciiarmé; mais je l'aurois été bien davantage, quo vous ne voui fussiés [joint mis dans ce cas.
— Ma fi.i, c'est volie faute.
— CoiiimeHl cela, je vous prie?
— Le voici. Ne vou.s rappelles vous pas d'avoir passé la soirée , il y a deux mois environ, ciiés le prime Toniuslii ?
.^i. — Oui.
-'' — Ne vous rappelles vous pas d'y avoir fait à la princesse l'éloge de la lilie du conte Sobieslii ?
— Oui.
— Hé bien ! dans la chambre voisine il y avait un jeune homme un peu incommodé, et ce jeune homme c'était moi.
— Fort bien.
— De mon lit j'écoutais votre conversation, et je n'e.i perdis pas un mot. Tout ce que vous raccjntaies des charmes et des vertus de votre amaulc, alluma dans mon cœur un ardent désir de la voir. J'en cherchai l'occasion, ([ui se présentât bientôt dans la fête où nous fîmes connoissance. Au portrait que vous aviés fait de Lucile,jela disiinguai entre ses compagnes ; et, à vous dire vrai, je trouvai bien foible votre pinceau. Quelle ligure interressanle ! disois-je en l'admirant. Quelle élégante taille ! Quel air noble ! Quel teint de lis et de roses! Que de douceur dans les traits! Que de tendresse dans le regard ! Que de finesse dans le sourire ! Que de grâce dans les manières ! Que de modestie dans le maintien ! Je la considerois avec volupté et chercbois à démêler dans ses traits tout ce que je savois qu'elle devoit avoir dans l'ame. Tandis que vous étiés à vous amuser auprès d'une coquette, Lucile alla se mettre dans un coin : je saisis ce moment pour lier avec elle. Je l'abordai. Durant notre entretien j'admirai la vivacité, la finesse, l'aménité de son esprit ; je crus voir dans sa personne tout ce qui peut rendre heureux un homme délicat et sensible. A ses c jtés je sentis mon cœur plus puissamment attiré vers elle. Mon amour se développa même avec tant de rapidité et de violence, que j'oubliai un instant qu'elle avoit un amant, et ne songeai plus qu'a me féliciter de cette inclination vertueuse. Mon illusion ne fut pas de longue durée. Mais comme nous sommes tous portés naturellement à nous flatter, soit foUie, soit orgueuil, je ne désesperois pas de vous supplanter. Je seniois bien que la chose n'étoit pas facile. Pour y réussir, il fallait faire ma cour, gagner la confiance, et devenir ami avant de prétendre au litre d'amant. C'eut été sans douie la partit le plus sage ; mais ce n'étoit pas celui dont s'accoramodoitle mieux mon cceui' impatiei t : jevoulois aller vite en besogne. N'osant lui l'aire de buiiihe l'aveu du choix de mon cœur, je remis ce soin à ma plume : je lui offris ma main, et j'en reçu la réponcc que je vous ai coiîimuniquée. La lettre de Lucile m'allarma. Cependant, quoique je vis bien que je ne devois pas conter sur un retour de tendresse, son refus ne fit qu'irriter mon amour, et égarer ma raison. En proye à ce délire, je ne songeai plus qu'aux moyens d'obtenir sa main ù ([uelque prix que ce fut. Néanmoins la reflection me revint pour un moment, et je raisonnois ainsi : Quoi, son cœur n'est plus libre? Irai-je donc épouser une femme qui ne m'aime point? Non, non, le souvenir de celui qu'elle aime la poursuivroit sans cesse et sa froideur ferait mon supplice. Mais aussi renoncer à elle! mon cœur n'étoit pas capable de ce douloureux sacrifice. Qu?l partit prendre?
Tandis que j'étois en suspend, un rayon d'espérance vint luire dans mon ame. Peut-être, me dis')is-je, son penchant pour mon rival n'esl-i! suis bien fort. Une fois à moi, son inclinaiion changera. Les soins que je prendrai de lui plaire la forceront de m'estimer: puis je gagnerai sa confiance, son amitié ; et quar.d on vit ensemble, de l'amitié à l'amour il n'v a pas bien loin.
Je fi.i i!:ai donc le projet de i'eniever, résolu d'y périr ou d'y parvenir.
Vous savés îe sucées de cette téînéraire entreprise. Que ijiit soit oublié, ajouta-t-il en me tendant là main; je ne veux plus troubler vos amours : j'étais votre rival, je serai votre ami.
— J'accepte votre amitié pourvu qu'elle soit sincère, et que l'offre que vous m'en faites ne soit pas un arlifice-pour vous
I ménager la facilité d'en venir ,'i vos lins. Et aussi y auroit-il peu ù gagner de troubler mon bonheur : souvcnésvous (ju'on ne m'enlèvera Lucile qu'avec la vie.
— Je m'offencerai de vos soupçons injurieux, si je ne vous avois donné raison de vous plaindre de moi-, mais souvenés vous, de votre ((jté, (jue jamais mon cœur ne connu la dissimuhiiion ni les vils détours. La foiblesse où me jette la perte démon sang avait presqu'éteint ma passion pour votre maîtresse. Pendant ces moments de calme, j'ai fait des réflections bien propres à m'en guérir entièrement. A présent j'ai lame tranquile : pour preuve de ma sincérité, je renonce dorénavant a voir votre amante.
— Puisque vous èt?s si fort de bonne foi, je rougirois d'être moins généreux que vous. Non seulement je n'exige pas que vous renonciés ù voir Lucile, mais je vous demande le plaisir d'accepter ma soupe demain ; vous dinerés avec elle. Lucile vous pardonnera aisément d'avoir voulu me l'enlever, en considération des motifs qui vous y ont porté, quoiqu'elle
) eut été au désespoir si vous aviez réussi ; et vous ne serés fâchés ni l'un ni l'autre, je pense, de vous connoitre un pea mieux.
Après quelques compliments de part et d'autre, il prit congé. Que te dirai-je? Autant que j'en puis juger par cet échantillon, il me paroit que ce jeune homme a reçu de la nature une ame susceptible des plus vives passions, jointe à un caractère fort élevé. Il s'abandonne à la fougue des désirs; mais il n'est pas toujours sourd à la voix de la raison : il connoit le devoir et sait y sacrifier.
De Varsovie, le M aoust 4769.
LETTRE XVIIl.
SOPHIE A S.\ COUSIXE.
A Biella.
Hier je fis partie avec Lucile et son amant d'aller de bon malin voir la chasse aux filets daiis les champs de Dasco. A dire le vrai, je n'en avois nulle envie.
Quoique je n'aye pas à me plaindre de ma figure, et que je me fusse contentée avec tout autre du simple attrait de mes charmes, il falloitparoitre jolie autant qu'il se pourroit. Dès le lever de l'aurore, je fis ma toilette, et n'oubliai pas les doux parfum ; puis j'allai me remettre en place en attendant l'heure, après avoir écarté les rideaux afin de laisser passage à la lumière.
Comme j'étois à rêver yeux ouverts, un domestique vint m'averlir qu'il étoit temps de me lever. Peu après j'entends frapper à !a porte de la maison. C'est Gustave.
Léjà Lucile étoit à finir sa toilette ; elle me croioit à la mienne ; et pour n'avoir pas à attendre, elle envoya Potowski me talonner. Je l'entends monter. A l'instant je feins de dormir.
Un de mes bras couronnoit gracieusement ma tête.
C'est ainsi à peu près que les peintres représentent la belle Ariadne lorsqu'elle fut trouvée par Bacchus.
La porte de ma chambre s'ouvre. 11 approche doucement, eotr'ouvTC les coiiriines.
— C'est donc ainsi belle dormeuse, dit-il tout haut, que vous êtes diligente?
Je fis semblant de m' éveiller en sursaut.
— Cielm'éci'iai-je-en ouvrant les yeux, que faites vous ici ! rétirés vous, Gustave '.
— Je m'étois biendoui.', iéiiiiiii m riant, que vous êtes fort maîinière.
Accablée de son indifféi'ence : — Retirés vous ! lui criai-je j une seconde fois, d'uu ton dont il ne soupçonnoit guères le 1 motif.
MARAT
— Ne craignes rien, je vous laisse, mais faites vite : savés vous qu'il y a une heure qu'on vonsatlencl.
Il se relira et je me levai, piquée jusqu'au vif de sa froide légérei*.
Quelle est donc sa fascination pour cetle fille? Je suis aussi grande, aussi bien prise qu'elle; je ne lui cède point tn attraits, et je suis plus enjouée. Il lui trouve tous les charmes des grâces : mais c'est une beauté molle et inanimée. J'ai du moins de la vivacité, moi. Il est enchanté de son humeur caressante ; mais ses caresses n'ont rien rie piquant, rien de flatteur. Avec son air ingénu et languissant, à peine dirait-on qu'elle a une ame sensible. Elle est si insipide que je m'étonne qu'il n'en soit pas déjà dégoûté.
A peine avois-jc fait cette vive .sortie, que je fus tout à coup saisie d'une espèce de remords. Quel rôle bas je viens de Jouer ! Pour le captiver je cherche à corrompre son cœur. Ah ! si j'ai le malheur de réussir qu'il me fera payer cher les soins que je prends h le séduire. Insensée que je suis ! Comment me sera-t-il fidèle, si je lui ai fait un jeu de la fidélité et un épouvantail de la vertu? Et puis quel agrément alors de lui être unie. C'est de sa candeur autant que de sa beauté dont je suis si éprise : de quel prix seroit h mes yeux un cœur avili par les vices que je lui aurai prêches ? C'est sa belle iime qui m'enchante, et je travaille ù le rendre indigne de moi. Le dispenser à présent des devoirs que je lui imposerai dans la suitte, quelle extravagance I Changera-t-il de mœurs en changeant d'état? Les goûts frivoles et vils que je lui aurai inspiré pour le détacher de ,sa belle, disparoitront-ils devant moi? Non, pour gagner son cœur, il faut paroitre à ses veux un Objet plus digiH' (jue Lucile. Hélas, je sens le ridicule" la bassesse de mes procédés; j'en suis humiliée, et pour comble de malheur, mon foible cœur n'a |)as la force d'y renoncer. Par quelle fatalité faul-il (jueje suive encore un |iarlit que je condamne?
Comme j'élois enfoncée dans ces sombres réllectiùns, Lucile vint m'en tirer. J'étois attendue. La conlesse et son époux furent de la partie. La prise de tant d'oiselets fournit divers incidents agréables. La joye fut vive et brilla;ite; mais mon cœur n'osoit s'y livrer. Sans cesse l'image de Gustave venoii s'offrira mon esprit agité. Cruel garçon ! que t'ai-je fait, pour troubler ainsi mon repos? Que suis-je venu l'aire icy? Avant de t'avùir vu j'étois si tranquile! Je m'ammusois si bien !
Ah, ma chère, que le monde est insipide. Que .ses amusements sont froids pour un cœur épris comme le mien! Uépandue dans les sociétés les plus brillantes : sollicitée par tous les plaisirs, pourrois-tu le croire? Oui, je n'envie que le sort de Lucile. Je voiidrois plaire à son amant : rentendre dire qu'il m'aime seroif toute mon ambition, et le soin de faire son bonheur mon unique étude.
De Varsovie le I septembre 176!).
LKTTHK XIX.
GUSTAVE A SIGIS.MO.\D.
Tous mes vœux sont remplis, Lucile est à moi : nos pa- I rents, qui ont vu naître notre inclination mutuelle, conseil- j tent ù la voir couronnée. Mon amour est à son comble. Je I n'attends plus que l'heurenx moment de le consacrer au i)ied ! des autel.s Déjà tout se prépare pour la cérémonie, qui est fixée au 2i du mois prochain.
Clier ami, renvoyé ton voyage de quelques jours, cl viens prendre part à la fête.
De Varsovie le 23 septembre 1769.
LETTRE XX