LETTRE XXXIV
LLCILE A GUSTAVE.
À Tarnopol.
Je ne peux, cher Potowski, me consoler de ton départ. On a beau chercher ù m'égaier; mon cœur demeure flétri au milieu des parties les plus brillantes. J'ai toujours devant les yeux ta triste image II me semble te voir dans l'instant où tu t'arrachas de mon sein.
Loin de la foule importune je vais souvent promener m.'s pas solitaires sur ces bords fleuris où tu aimais â reposer près de moi. Mais au lieu •l'adoucir ma douleur, tout y renouvelle le sentiment de mes peines, tout m'y retrace nos entretiens, nos serment, toui m'y râr'pelle un triste souvenir. — Icy, dis^je toute seule, il me hi l'aveu desafljinme; là je reçus les premiers gages de sa tendresse. El je demeure immobile, arrosant 11 terre de me-; larmes.
Il semble que toul ce qui m'environne prenne part à ma douleur. Les oiseaux ne font plus retemir l'air que de tristes accens, les échos ne leur répondent que par des plaintes ; les zepliirs gémissent parmi le feuillage et le murmure des ruisseaux iini e mes soupirs.
Lorsque lu fus parti, je me plaignois de ne pouvoir pleurer. Hélas, que CL-ite vaine consolation m'est bien rendue. Le jour deux luisseaux de larmes coulent sans cesse de rae^ yeux; la nuit j'en arrose ma couche, et la source n'en peut tarir.
P. S. J'oubiiai de te dire de m'adresser tes lettres sous le couvert de Sophie. C'e?t par son canal que je te ferai passer les mienne».
Adieu. e>:i.- ;rc,i: s .usent.
De Vai-ï'-ivi ', le- 0 avril 1770.
ao
MARAT
LETTRE XXXV
SOPHIE A S\ COl'SLNE.
A Biella.
Lorsque Gustave fut parti rien u'éjaloit le désespoir de Lucile. l'jlle tnmha sans coiinoissaiice ilatis les bras de sa suivante et resta lungienips plongée dans une douleur stnpide. Quelquefois elle en sorloit pour appeler son amant, tourner les yeux du lôté où il avait dsparu, tendre les bras comme pour l'embrasser et elle y retoinbiit bientôt après.
A eet acrablement a succédé une morne tristesse, la langueur de son regard étale tout l'ennui de son àme, et son coeur flétri se refuse à toute espèce de consolation.
Sa chambre ne raisoniie |)lus de ses chants, mais elle y tient souvent de tristes soliloques:
« Est il donc vrai, cher Potowski (s'ccrioit-elle l'autre jour) est-il donc vrai ([ue tu m'as laissée? Hélas il ne me reste plus de loi que le souvenir de t'avoir possédé. O beaux jour.i ! jours trop rapidement écoulés ' vous ne reviendrés plus. Que je suis mallieurense. "
Puis elle soupirait amèrement
Te l'avouerai-je, son état me fait compassion et quand je la vois si aflligoe, je ne me sens plus la force de la supplanter. Hélas n'aije pas assésde mes peines, sans m'embarasser encore de celles d'autrui?
Aujourd'hui Lucile paroit plus tranquile que d'ordinaire. .Te viens de lui remettre une lettre de Gustave, elle l'a ouverte avec transport. Tandis qu'elle la parcourait, on voioit la sérénité se rétablir sur son visage-, elle l'a lue plusieurs fois; puis, les yeux attachés sur le papier elle disoit à voix basse:
n Cher l'iitowski, toi dont la vue seule l'aisoitnia joie, si le ciel conserve les jours, et te lai^se ù ta maîtresse, mon àme est conieiite; Je lui pardonne tout. Mais lielas que la Vie est lente, et le terme de mon bonheur éloigné I >>
Je ne saurois rendre raison des divers mouvemens (jui agitent mon ^ein; à mesure que la plaie de son cœur par .il se fermer, je sens la mienne se rouvrir. Mes bonnes résolutions se sont évanouies; mon premier projet me trotte de nouveau par la lée. Ati ! Rosette, je suis honteuse de la bassesse de mes sentiments.
De Varsovie, le 1 raay 1770.
LETTRE XXWI.
Cl'STAXK A SIG1SM0\D.
A Pink.
Que ce monde est changé! Arrachés par la discorde du brillant théâtre de la vie où nous foUatrions, nous paraissons sur nne nouvelle scène où tout est en désordre, en confu: ion, en allarmes. Au son de la irompelle guerrière, appelés dans les champs de la fureur, souvent no\is sonmies exposés an.t plus dures faiigues. aux inj res du temps, ;i la laini, à la soif, louJMius occu|)és a fuir ou à poursuivre de cruels ennemis, et tour à tour l:i pioie les uns des autres.
Le partit de l'iniquité .--einble sans cesse renaître de ses cendres. Chaque jour on voit se former i|U<'lque confédération, (jucUpu' conjurali(]n nouvelle, sous le beau nom de vengeurs de lElat, de delVenceurs delà patrie.
Parler de justice? Ah les misérables! Ils brisent sans scrupules les barrières des loix, et foulent aux pieds sans remord les devoirs les plus sacrés. Livrés à leurs basses vues, ils 8'enrolleni diacuii dans diverses factions. Le (i s con:bat contre le père, le frère entre le frère, l'ami c.jutre l'ami, et dans les trans.ioris île leur fureur bruia'e, on les voit coiirraiit par troupes effrénées , le fer et le feu à la main, répandre partout la terreur et l'effroi , lavager les provinces, dévaster
les campagnes, piller, brûler, saccager. On dirolt qu'ils se font un jeu cruel de détruire autour d'eux jusqu'aux germet du bonheur. ■*
Que cette conduilie est révoltante dans des êtres ma'heureux t^tii ne sont nés que de l'amour, ne subsistent que par l'amour, ne goûtent du bonheur qu'à s'aimer, et n'ont pour s'aimer qu'un instant!
Quelle foule de fléaux djv'-rs assiègent l'humanité! I^es orages, les tremblements de terre, les volcans, l'incciidie, la famine, la peste ravagent tour à tour le monde. Insensés que nous sommes! falloit-il encore y ajouter les horreurs delà guerre ?
Nousvoicy à Timkow: un corps de cinq mille Polonoisavee un ramacis de Tartares, de François, d'Allemands, qui sont accourus au bruit de nos dissensions pour s'enrichir de nos dépouilles. Vils avaniuriers! semblables ù des oiseaux de proye attirés par l'odeur des cadavres !
Au lieu lie marcher contre l'ennemi, nos braves guerriers parlent de faire une incursion sur les terres de quelques dissidents. Hélas, faut-il que je sois enrollé parmi ces barbares? Me voilà forcé de partager toutes leurs horreurs.
De Timkow, le tS may 1770.