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LETTRE X.XXVIII

DU MÊME Al MÊME.

A Pinsk.

Le renfort que nous avions demandé arriva le lendemain matin prés de Marianow. Nous le joignîmes, et marchâmes droit à l'ennemi. Ils éioient dispersés sur le champ de bataille. A notre approche, ils firent une retraite précipitée. Birinski se mit à leur poursuitte avec le gros de notre armée. Loveski et moi restâmes avec une petite troupe pour reconnaître nos morts.

Nous nous mimes donc à parcourir le champ de bataille. Ciel ! quel horrible spectacle ! Unecampagne innondée de sang et jonchée de cadavres tous couvers de blessures et étendus les uns sur les autres. A cet aspect, je détouinai plusieurs fois les yeux, saisi d'horreur et de compassion. Insensés qne nous sommes! Au milieu du tumulte des armes, pleins d'une bouillante ardeur, nous ne demandons qu'à nous distinguer, nous nous animons à l'ouie des clairons, le glaive en main nous marclions au combat, nous fondons sur nos ennemis avec rage, donnons ou recevons la mort, el nous nous faisoss un jeu cruel de nous entrégorger. Mais lorsque dans un de ces momens de calme où la raison nous est rendue, nous venons à jetter les yeux sur les maux cruels que nous avons faits, quelles tristes pensées s'élèvent dans notre esprit, de quels regrets ne sommes nous point pénétiés!

Je ne pouvois retenir mes larmes. — Quelle fureur aveugle pousse les barbares humains? m'écrial-je dans un transport de douleur. Ils ont si peu de jours à vivre! ces jours sont déjà si malheureux ! pourquoi précipiter une mort si prochaine? pourquoi ajouter tant de sujets d'aflliction à l'amertume dont les Dieux ont rempli cette courte vie?

— Hélas, me dit Loveski, c'est ici qu'il faut venir contempler la vanité des choses humaines, et jetter un regard de pitié sur les granOeurs de ce monde. Que d'ambitieux attirés sous les drapeaux par une lueur trompeuse n'ont moissonné dans les combats que misère et souffrances! Que d'hommes, hélas! pleins de vie et de santé, sont aujourd'hui dans les bras de la mort! Combien, étendus maintenant sur la poudre, jouoient nagutres un rôle brillant Combien, qui n'abalssoient sur les autres que des regards dédaigneux, sont précipités pèle-mèle dans le même tombeau 1 que de seigneurs sublimes dont la puissance est brisée! que de héros magnanimes étendus sur les lâches qui leur donnèrent la mort! que de princes ensevelis auprès des flatteurs qui les disoient immortels! Voilà donc le terme de l'ambition ! Acette idée, Gustave, comme nos désirs lâchent prise à leurs objets frivoles! Ici liiiit la gloire avec la vie. Ici s'évanouissent les litres, les dignités, les grandeurs, et toutes ces vaines distinctions inventées par l'orgueil. Ici tout est égal et de niveau: grands, petits, soldats, capitaines, tous ne forment qu'un groupe confus dont les différences se perdent dans la fosse.

Cependant nous allions, tête baissée, examinant les cadavres étendus sur la poudre. Nous reconnûmes plusieurs de nos gens et quelques unes de nos connaissances. Lorsque nous eûmes donné les ordres nécessaires pour enterer les

morts, et emporter quelques blessé» qui respiroient encore, nous nous rfiirames sous nos tentes dans un morne silence, et ensevelis dans de tristes rellections.

P. S. Mon père est passé en Turquie pour y solliciter de nouveaux secours. Il a laisse le commandement de sa troupe au régimentaire baluski, au cas où je vins à me retirer.

De Marianovv le 23 mav 1770.

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