LETTRE XXXIX
SOPHIE A SA COl'SISE.
A Biella.
Hier je reçu une lettre de Gustave pour Lucile. Mon eœur palpitoit en la tenant dans mes mains. Je balançois si je la remettrai ou si je l'ouvrirai. A la fin, je cédai à ma curiosité.
Cette lettre ne conlenoit que des reproches à sa belle sur son long silence, et des protestations d'amour. Le ton touchant dont il se plaignoit et la délicatesse de ses sentiments m'arrachèrent quelques larmes.
A peine l'avois je serré dans ma cassette, que Lucile entra dans ma chambre, le mouchoir aux yeux, et me dit:
— Voila déjà deux mois que Gustave est parti et je ne vois point venir de ses nouvelles ; cette vaine attente jette la désolation dans mon âme. Attentive à tout ce qu'on débite du partit auquel il est attaché, je le suis en idée de lieu en lieu; je cours avec lui les mêmes hasards, les n émes dangers. Maintenant le voila à l'exlremilé du royaume, poursuivi par de cruels ennemis. Je n'ose me livrer à mes affligeantes pensées : peut être est il déjà tombé sous un fer meurtrier. Ah ! ma chère, j'ai perdu l'espoir de le revoir.
En pr- nonçant ces mots, elle se pencha vers une lable, appuia sa tète sur ses deux mains, et fondit en larmes.
Mon trouble égaloil le sien, je me sentois attendrie; j'aurai Voulu n'avoir pas décachetée la lettre; Je fus même sur le point de la lui reiiettre toute décachetée. L'emharas où je me trouvois éloit extrême; je tremblois qu'elle ne vint à lever les yeux sur moi et à s'en apercevoir. Enlin, lorsque je fus un peu remise je tachai de la consoler.
— Pourquoi vous affliger ainsi pour des chimères, Lucile';? Combien d'accidents imprévus peuvent retarder l'arrivée d'une lettre dans l'état où est le royaume. Ln peu de patience. Vous êtes peut être à la veille de recevoir des nouvelles de Gustave.
Ces paroles firent glisser un rayon d'espérance dans son cœur, et adoucirent un peu ses noirs soucis.
Elle ne fut pas plutôt sortie que je recachetai la lettre, et renvoyai sous couvert à un ami à Cracovie, pour me l'expédier sans délai par la poste. Dès qu'elle arriva je la remis à Lucile. Elle la saisit avec transport, la pressa contre ses lèvres, l'ouvrit avec précipitation. Bientôt des pleurs de joye iruiondèreiit le papier.
Après l'avoir reliie deux ou trois fois, elle examina le sachet et parut surprise de ne pas voir celui de Gustave, ftlesreusemenl je m'étais servie d'un cachet de fantaisie.) Elle fit quelques reflections, et n'en parla plus.
Le rôle que j'ai entrepris me déplait beaucoup.
Chère Rosette, que ne suis je comme toi, une âme à l'épreuve! Tu ne serois pas einharassée en pareil cas: tu ne t'émeus pas pour si peu de chose. Que veux tu, il n'est pas donné à touies les femmes d'élre des héroïnes.
De Varsovie le 29 may 1770.
MARAT
LETTRE XL
GrSTV\-E A SlGISMONû.
À Pinsk.
Lovpski vint ava.it hier, dans un brillant Piiuipapp de cavallier. mettre pied à terre à ma lente. Après avoir di-cùuru de rbosfs et d'autres il garda un instant le silence: puis il vint m'erabrasser et me parla ainsi :
— Cher Gustave, lu vûii peut être ton aini pour la dernière fois. iSotre commandant, incapable par ses bltssuies de continuer S0!i service, m'a remis le baion, jusqu'à ce qu ii soit en état de le reprendre. L'eiinemi est peu éloigné. Demain j'e&père le charger à la tète des troupes, et sois sur que je ne perdrai la bataille qu'avec la vie. Pour venir à nous, il doit ttavers-r le bois voisin; vas t'y poster à nuit tombante avec uo détachement de cinq cents hommes-, laisse !e s'engager: dès qu'il sera passé, fais moi signal, je m'avancerai à l'in.slanf, tandis que tu-l'attaqueras en queue je le chargerai en
■ Nous convînmes du lieu de l'ambuscade et du signal.
— Si je triomphe, reprit Loveski, accours dans mes bras, Je partagerai avec toi mes lauriers. Si je suis vaincu, fuis. Notre amitié seroit un crime impardonnable aux yeux des jaloux ; ils cherclieroienl à se venger sur toi de leur dcffaile.
Dès qu'il eut achevé, il reçut mes embrasses et me fit ses adieux.
Cher Panin, j'ai vu l'élévation de notre ami commun sans jalousie ; je n'ai pas même songé ù l'en féliciter. Tandis qu'il me parloit, un saisissement involontaire parcouroii mes veines : même à présent, je ne s tis que;Ie secrelle barreur caiili- ■ueà s'emparer de mon âme.
Cette année ne s^ra jias moins signalée par 'es deffaites des confédérés que la précédente.
T\varov\ski qui en cominanJoit un partit considérable a été bïiiu à plaites coutures prés du bourg de Is'advorn.
L'n autre partit considérable qui tenoit la «ampagne avec cinq cents Tartares Liponiens sous les ordres de Poulavvski, ont élé presque tous taillés eu piècts àLwow.
Ah! les dieux sont justes! ils se déclarent contre les coupables.
De Boukûvina le 7 juin 4770.
LETTRE XLL