LETTRE LXXXIX
CtSïAVE A SIGISM0M1.
A Pinsk.
La semaine dernière je reçu de Lucile invitation de venir passer avec elle et sa mère quebjues jours à la campagne. J'y volai ù l'instant sur les aibs de l'Amour.
q'u ne saurais l'imaginer combien ma belle s'est remise en si peu de tems. Le plaisir Ci la joye ont été ses seuls médecins : mais qu'el'e n'est pas leur puissance! Déjà i;s onte-suié ses larmes et ramené les ris sur res lèvres. Déj;i ils ont éleini 1j fièvre dans-ses veines, rendu ù sesorganes leur souplesse et la vigueur ù tout son corps. Par leur vertu Sun Ifiut commence à se ranimer, ses yeux ù reprendre leur feu, sa peau à r<-eouvrcr sa frai heur : on la diroit rajeunie. Bieniô! je verrai ses grâces se ranimer, ses charmes éclore de nouveau et
AVENTURES DE POTOWSKI.
sa beauté sorlir radieuse des nuages dont le eliagrin l'avail eiivelopt'c.
D,-'|iuisquele sort s'est ;>insi cru i^llement joué de mes vaux, je commeiift' ;■! jouir de queliiucs monifius traïuiuilles. Aprt's l'afTrouse siiiiation •■n in'avoit n is la ciainiedeiH'rdreLucile, je SI ns niknix le plaisir d la posséd'-r. On diroil, clit-r Va.iiiii, qu • le dieu des amants mesure toujours leur boiilieur ù leurs peines.
Biais (juels sont ces liens secrets qui m'atlacheiit ainsi à celte tille? Quel est ce cliarine inincilile qui nje foice à la contempler sans cesse, et ne me fait trouver du plaisir (ju'à se» cotés?
Je ne suis cependant pas tout à fait sans inquiétudes. Le souvenir de mes peines passées est encore présent à mon esprit. Qiiehiuefois en suspend entre l'espérance et la crainte, je contemple en silence mon bonheur : je me demande si ce n'est point un songe; je tremble que quelque accident imprévu ne vienne encore changer en pleurs les transports de ma joye.
Non, cher Panin, je ne serai pleinement heureux que lorsque nia Lucile me sera unie par des nœuds indissolubles.
De... le 21 avril 1771.
LETTRE LXL.
GUSTAVE ,\ SIGISMOSD.
A Pinsli.
Nous nous sommes retirés au château de Minsko pour y faire les préparatifs de la noce, et jouir de plus de tranquililé.
Les soucis fuient de ces lieux ; aucune sombre pensée n'ose en approcher; une douce paix coule au fond de nos cœurs ; rien ne peut plus troubler ma joye.
Lucile a recouvert la fleur de la santé, la fraîcheur de sa
jeunesse, son enjouement, sa {{aieté ; toutes ses grâces se sont nmimées: elle est même embellie; ses yuxont je ne sais (|uoi de céleste, sa voix je ne siis quoi d'angéliqur, sa personne je ne sais (luui de divin.
Sa tlamiiie est lonjnurs également pure : mais h présent Lucile accorde a l'amour tout ce que permet ia pudeur.
Si ie la serre dans mes bras amoureux, je sens son cœur pali'iter de [ilaisir ; si jn lui presse lendremeiit la main, celte main douce ré|)ond tendrement a la mienne : si je lui dérobe un baiser, ses lèvres vermeilles me le rendent.
O doux abandon de deux cn^urs qui se donnent l'un à l'autre! Charme des âmes sensibles! aujourd'hui seulement j'apprends h vous connoilre. Auprès d'elle, cher Panin, mes veux les plus chers paroisscnt remplis ; mon cœur se fond d'allégresse, les jours s'écoulent comme des instants ; et dans les transports de mon ravissement, je crois les Dieux jaloux de mon sort.
Bientôt ces habits de deuil vont se changer en habits de fête: bientôt je m'unirai à Lucile pour ne plus m'en séparer.
Mon bonheur commencera pour ne plus finir qu'avec ma vie.
L'idée d'une union si douce me transporte: tous les memenls d'une vie délicieuse et les ravissements de deux cœurs amoureux se présentent à mon ame enivrée.
Viens, clier ami, viens partager ma joye, et'
' Le manuscrit finit in. Les cinq lignes suivantes, qui terminaient l'ouvrage et se trouvaient sur la dernière page, ont été lacérées a l'époque où il faisait partie de la bibliothèque d'Aimé Martin. Cette mutilation est d'ailleurs peu importante sous le rapport du sens, iniisquo le dénot^ment est complet. Ainsi elle a été couimisp, selon tonte probabilité, nous a-t-on dit, par quelque auloî,'raphomane, qui ne craignait pas de pousser jusqu'au larcin l'amour de l'inédit.
FIN DES AA-ENTl'HES DE POTO'R-SKI.
^ QUELQUES RÉFLEXIONS GÉNÉRALES A PROPOS DES PIBLICATIOXS DU MUSÉE LITTÉRAIRE DU SIÈCLE.
Les nombreux lecteurs du Musée littéraire du Siùcle peuvent déjà, d'après Uimporlance, la diversité et le mérite de« ouvrages que nous y avons placés, se faire une idée e\ac:e de l'ensemble de cette pub icaiion. Elle n'avait aucun précédent dùns la presse périodique, et, par la nature des traités c inclus avec les auteurs et les combinaisons financières qui lui servent de base, elle ne saurait jamais avoir de concurrence sérieuse, sous le double rapport (ie l'excellcni-e • 8t du bo;i mar. hé. Ce sera vériiablenieni une bibliothèque universelle où trouveront un accueil empnssé toutes les œuvres contemporaines qui auront mériié l'attention, soit en France, soit i l'étranger.
Nos lecteurs ont déjà vu figurer dans \a.Prem'u're Série, une partie des plus beaux noms de notre littériture, ceux de MM. DE Balzac, Charles de Berxaub, Merv, ÉmileSovves-
TRE, ALPUOSE K\RR, LÉOV G0ZLA\, FRÉDÉRIC SOILIÉ et
El'gË-\e Scribe. Nous y avons introduit en outre la traduction inédite d'un roman anglais qui nous paraissait digne de cet lionneur, par sa valeur propre, non moins que par la célébrité et la haute position politique de l'écrivain. îNous Toulous parler de .Va/i7rf«,par Lord Norm.a\dy, ex-vice roi d'Irlandeet actuellement ambassadeur d'Angleterre en France.
Cette Première série, comprenant la matière de (jl'ixze VOLUMES ORDixAiRES, étant détachés du journal, formera le premier volume du Musée littéraire du Siéele, et peut être reliée dans le même format que les œuvres d'ALEXAXDRE di- MAS, que nous continuons de publier en outre le lundi de diaque semaine.
L2i Deuxième Série, qui est en cours de publication, n'aura ni moins de variété ni moins de mérite que la Première. Elle renferme déjà un des r^imans si pleins de (inesse et d'élégance qiw ont fait la répuiation de M.Cuarles deBerxard (la Femme de quarante ans}. — M. Frédéric Soclié l'a enrichie également d'une de ses productions les plus dramatiques, le flcomle de ISeziers. — Nous terminons aujourd'hui la publication de l'œuvre jusqu'alors inédite du conventionnel Marat il'ami du peuple). Le genre de cet ouvrage et le nom de son auteur étaient deux circonstances dont le rapprochement nous avait semblé le recommander, non-seulement à la simple curiosité, mais encore et surtout à l'attention des esprits sérieux. Nous ne nous étions pas trompés, et l'apparition de cet ouvrage a causé une véritable sensation dans le monde littéraire et politique.
Enfin, nous commençons, dans le présent numéro, la publication d'une des œuvres les plus récentes et sans contredit les plus remarquables de M. de Balzac. L'échtant succès qu'elle a obtenu, cette année même, la désignait nécessairement à notre choix, et faisait un devoir au Siècle de s'imposer un sacrifice assez considérable pour acquérir le droit de l'offrir le plus tôt possible aux lecteurs de son Ulusée littéraire.
Et ici qu'il nous soit permis de reproduire les réflexions que nous avons émises à propos de cet ouvrage dans le feuilletOB de ce journal. Le succès de la Cousine Bette, comme tous les grands succès, a dû être contesté par quelques es.rits chagrins. Ne pouvant nier l'éminent mérite de l'illustre romancier, ils ont attaqué, selon l'invariable habitude en pareil cas , la moralité de certaines parties de son œuvre. C'est là une de ces thè^es commodes sur lesquelles on peutdi\aguer tout à son aise, car il est encore b.en plus difiliile <!e s'entendre sur la moralité, que sur la qualité d'une production de ce genre. Or, ces bonnes (</««, ■—du reste en assez petit nombre, d de celles probablf-ment dont parle Tartuffe, — ont é é blesséen par depa^eils objtts ; elles ont crié à l'immiTalité, e! auraient voulu jeter le tnouchoir de leur exc<'ssive pruderie sur ce '.ivre qui, selon toute apparence, leur faisait venir de coupables pensées. Nous ne
saurions partager leur susceptibilité. Sans doute ce livre ren. ferme des peintures d'une couleur vive et ardente, qui ne satibraient être exposées indifféremment à tous les regards. Les imaginations d'un âge candide pourraient en être troublées. Nous dirons même que, dans cette conviction, sans prétendre blâmer aucui ement la publication qu'en a faite d'abord le feuilleton d'un autre journal, 'e Siècle eût hésité peut-être à le faire pai-aitre dans le sien. Le feuilleton d'un journal, en raison de la liberté sans entrave avec laquelle il pénètre chaque jour dans l'intérieur des familles, peut être astreint, en effet, à un rigorisme qui justifie surabondamment la confiance qu'on lui accorde. Il ne faut pas, soit! qu'un seulfait, même douteux, fasse succédera son égard l'appréhension à la sécurité. Mais du moins cette extrême réserve ne saurait être imposée à une collection de la nature de celle-ci, laquelle, évidemment, ne peut justifier ce litre et mériter de trouver place dans les bibliothèques, qu'à la condition de rsproduire toutes les productions qui ont vivement excité rinterct du public, n'importe à quel titre. Le Musée littéraire du Siéele participe eu ce point à la liberté plus grande laissée au livre, sur lequel la surveillance paternelle s'exerce naturellement d'abord, avant qu'il passe en toute franchise, de la bibliothèque réservée, sur latable du salon commun. Il lui suffit d'être moral, obligation essentielle, exigée « priori de tout ouvrage d'art. Voilà ce que demande le chef de famille ; mais il ne demande pas autre chose. C'est à lui de juger ensuite si les moyens employés par l'auteur dans le développement de sa thèse, ont ce degré d'innocuité qui seul peut leur donner un libre accès dans toutes les mains, ou bien si c'est une de ces œuvres fortement colorées, telles que Georges Dandin tiAinfhUrijon, telles que (,H-Blas et Don Quichotte, telles que Manon Lescaut et les Lettres persanes, telles que Candide et VJSnéide même, teles, en un mot, que presque tous les chefs-d'œuvre de toutes les littératures tant anciennes qije modernes, lesquels ne s'adressent qu'à la maturité de l'esprit comme à celle de l'âge.
La Cousine Bette nous semble appartenir à cette classe de productions essentiellement viriles.C'est un tableau vigoureusement tracé des funestes effets que le désordre entraine pour l'individu et pour la famille. Rien de plus pathétique que certaines scènes de ce drame intime, rien de plus saisissant que certaines catastrophes, i-ien de plus vrai que la plupart de ces personnages que chacun a pu voir de ses propres yeux dans la réalité; rien de plus moral surtout et de plus propre à relever l'esprit de famille. Mais on comprend que la moralité même d'un pareil sujet exige certains contrastes, certains détails vigoureux, de ceux dont Molière a donné si souvent l'exemple, et dont notre époque aurait tort de s'effaroucher, car nous ne la croyons guère de force à lutter d'innocence avec le grand siècle. Ce ne sei-ait qu'une hypocrisie de plus.
En résumé, il ne faut pas con'ondrc la moralité avec la candeur. Dans leurs accès as ez étrang^'s de purilanisme, les rosières de la criti(iue et les Suzannes barbues du parlement devraient, avaiit de condamner un tableau, se rappeler que la première condition [our flétrir le vice, c'est de lo peindre.
Nous croyons donc faire une chose utile au point de vue de la morale générale, autant qu'agréable pour nos lecteurs, en ouvrant le Musée lilléraire du 5ièc/e à l'éloquente et iiiléressante leçon donnée par M. de Balzac. Il s'est servi celte fois de la plume qui a écrit la fameuse scène du quatrième acte de Tartuffe. Si cette plume est hardie, on ne peut du moins lui con lester d'être morale.
, Louis PERRÉE, directeur du Siècle ; — Lori.s DICSNOYERS, rédacteur en chef de la partie littéraire.
ÏDe flal^ac,
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LES PARENS PAUVRES
DÉDICAÊE