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LETTRE LXXXVI

GUSTAVE A. LUCILE

Tes scrupules me désespèrent; la douleur consume tous les liens dema vie, la lumière m'est odieuse. Cruelle! il neme reste plus qu'un sacrifice à te faire; je vais le consommer sous tes veux.

LETTRE LXXXVn,

GUSTAVE A SIGISMO.\D.

A Pinsk.

Ce malin je me suis rendu chés le conte Sobieski. pour en venir .'i une décision avec Lucile.

En arrivant j'ai trouvé Baboushow sur l'escalier, qui est accourue pour me dire que sa maîtresse étoit avec son père et sa mère, qu'elle paroi.ssoit un pe.i changée hier au soir, et qu'ils s'efforcoieut à présent de la rendre raisonnable.

— Si vous êtes curieux d'ouir leur entretien, a-telle ajouté, passés dans cette chambre : vous n'en perdrés pas un mot.

J'entre sans bruit et à pas tremblants. J'approche l'oreille j'entends la voix de Lucile.

— Le ciel m'est témoin, disoit-elle , que je donnerois ma vie pour satisfaire à vos vœux : mais soyés vous-même mes juges.

— Crue'ile! s'écria quelqu'un en soupirant. Puis il se fit un moment de silence.

— Tu péris, Lucile, dit le conte, et lu ajoutes à mes douleurs celle de te voirconsummer d'ennui sous mes yeux lorsqu'il est en toi d'y porter remède. Ha Lucile, puisque les devoirs delà nature les plus sacrés n'ont plus d'empir.' sur ton cœur inflexible, si mes jours te sont chers encore, ouvre ton cœur à la pitié. Pourquoi empoisonner ainsi lès derniers moments d'une vie qui s'éteint ! Je n'ai plus d'enfants nue toi. Faut-il que la main ijui me restoit pour essuier mes larmes les fasse couler! Continue, lille ingraite, ton père sera bien tôtcouché dans cette tombe où ta désobéissance le conduit à pas lents.

Au même moment la ccntesse se joignit à son époux.

— 0 ma fille, ma chère fille, s'écria-t-elle d'un ton qui déchiroit l'arae ; faut-il que je voye périr en toi le dernier fruit di mes entrailles? Soulage mon cœur opprimé. Ave pitié d'une mère désolée qui peut à peine encore suporter ïe poids de la vie.

— Ka, je n'en puis plus, disoit Lucile en pleurant. Hé bien soit, puisque telle est votre volonté, je me fais un devoir d'v souscrire; je serai, sans me plaindre, victime de mon devoirje finirai dans le mépris de moi-même ma...

A ces mots, je sors sans écouter le reste.

— Allés m'aniion or, dis-jeà Baboushow.

Bientôt-ie conte vint au devantde moi.

— Venés Poiowski, dit-il dès qu'il m'apperçu; on n3 vous fera plus languir : Lucile est raisonnable.

J'entre : elle s'avance à pas lents, me tends la main, et me dit d'un air tendre :

— Je suis ù toi, cher Gustave, les Dieux mcdeffendent...

— Ange du ciel ! m'écriai je, en coarrant la prendre dans mes Jjras; elle est à moi ! Ha Lucile, tu m? rends la vie.

MàRAT.

Comme je la lenois serrée contre mon cœur, elle penchoit sa têle sur mon vu : bientôt je le sentit baigné de ses larmes; jfi ne pus retenir les miennes. Attendris par nos sanglots, lo coule et son ''pouse vinrent mêler les leurs aux noires, et tous oualire irardaiitsle silence, longtems les douces étreintes de nos br.is^ furent notre seul langage.

Tandis que des larmes d'amour et de tendresse couloient au milieu de nous, Luciie s'étoit évanouie sur mon sein. J"avois senti le poids de son corps augmenter, etdéjajecommençois ù n'avoir plus la force delà soutenir, lorsque son père se détachant du grouppe se mit à dire :

— C'en est assés, mes enfants, vtnés vousassoir.

La contesse qui alloil suivre l'exemple, s'écria à l'instant :

— Ha ma fiUe !

Je levai les yeux. Ciel! que devins-je à la vue de Lucile pâle et défaite? Ln saisissement subit s'empara des puissances de mon àae, suspendit l'usage de mes sens et rnchaina mes pas. Je restai immobile conime Lucile dans les bras de sa mère. Le ronte s'élança pour nous soutenir en appelant du secours. Quelques domestitiues, accourus à ses cris, nous placèrent ^ur un soplia.

Chacun etoit empressé autour de nous. Au bout de quelques minutes mon ame sortit de cet état d'aliénation; les forces me revinrent, je m'approchai de Lucile, je lui frottai les tempes avec une eau spiritucuse que tenoit sa femme de chambre. ISienlot elle cntr'ouvrit les yeux, et j'achevai de la faire revenir à force de baisers.

Peu après je la vis me fixer d'un air tendre et me sourire doucement. Soudain la crainte fit place à la joye, et la joye à l'amour.

Mon cœur éloit embrasé, et dans mes doux transports je ne cessois de lui prodiguer d'innocentes caresses.

Je la considérois avec délices ; une égale satisfaction éclattoit dans ses veux. Je lui donnois les noms les plus doux: mais plusieurs -fois je me surpris .'» mêler de tendres reproches à mes tendres propos. Chaque fois, jappercu qu'ils faisoient sur elle une vive impression. Crainte de lui faire de la peine je m'en tins à épancher mon ame par mes rrgards. /

Tavdis que nous savourions ainsi en s-ilence le délicieux '^ sentiment du bonheur, le tems s'étoit écoulé avecune rapidité inconcevable ; on vint nous avertir que le dinner éloit servi.

En passant dans le sa'on, nous y trouvâmes mon père avec la contesse il le conte. 11 s'approcha de Lucile d'un air salisfait qui me pénétroil de joye, et lui témoigna en peu de mots combien il éloit flatté de la voir passer dans sa laii.il e. Elle voulu répondre, la voix lui manqua et une profonde révérence exprima seule combien elle étoit pénétrée des marques d'attachement qu'elle recevoit. Ce compliment fut suivi d'un baiser, que je trouvai même un peu trop cordial, bien qu'il vint de mon père. Je te l'avoues, Panin, je suis si jaloux de ma belle (lue je ne puis souffrir qu'on la regarde trop fixement, ni même qu'on la loue avec trop de chaleur.

A table, nos parents furent d'une gaieté extrême: Lucile et moi nous nous livrions en s;ilence au plaisir de nous voir.

Comme nous ne goûtions de rien, la contesse cul recours à la rcce,',te de sa sœur. Cette fois ci, elle fut sans effet.

— Si vous ne mangés pas , du moins vous boires dit le conte. Ilo'as, Carloshou, du Cap !

— Cest bien dit, reprit mon père; mais nous en seroEs aussi.

Quand on eut versé,

-^ Allons chère contesse, conlinua-t-il, ù ma fille et à voire fils !

Nous choquâmes tous ensemble. Quand ce vint le tour de Lui il' ave moi, je i rus voir ses grâces s'animer et de no;;veaux charmes écl?re sur son visage; le précieux (Oloris de lu pudeur se répandit sur ses joues, un suurire fuitif remua ses lèvres de roses. Je la fixoisavec volui^té, et 1 un et l'autre ncus oubliâmes nos verres.

— Pas même boire ! s'écria mon pèro en plaisantant. Je vois ce que c'est : il faut les séparer. Mon ami, vcnés pren-

dre ma jilace, je prendrai celle de Gustave ; c'est ce garçon qui lui ûie l'apetit.

En même temps ii fit feinte de se lever. Lucile se jetla dans mes bras. Jamais embrasssment ne fut plus tendre : je tenois mes lèvres colées sur les siennes et ne pouvois les en détacher.

— S'ils continuent de la sorte, ajouta le conte, leur entrelien ne nous ruinera pas.

Les plaisanteries auroient duré plus longtems sans l'arrivée du nonce de Cujavie. ^

On étoit à la fin du dessert ; nous nous esquivâmes Lucile et moi. Peu après la contesse nous suivit et tandis que les cavalliers formaient un trio à table, nous allâmes en former un dans le jardin.

Je conduisis Lucile sous un berceau de jasmin et delilas; je la plaçai sur un petit tlirone de gazon puis j'allai cueillir des fleurs, dont je couronnai ma déesse.

Bientôt il fallut aller rejoindre la compagnie. On servit le caffé. Lucile et moi primes en place un bouillon à la reine, que sa mère nous avoit fait préparer.

La soirée se passa fort agréablement ; et je me relirai assés tard.

Arrivé au logis, je n'ai rien eu de plus pressé que de mettre la piume à la main pour te donner avis de l'heureuse tournure qu'oilt pris mes affaires : non peut-être que mon infortune t'inquietta beaucoup ; mais pour jouir une seconde fois des plaisirs de la journée en les traçant sur le papier.

Je sens mon âme débarrassée d'un poids terrible : un sentiment de plaisir se répand dans tous mes organes: le doux sommeil vient se poser sur mes paupières.

Adieu, cher ami, je te quitte pour aller rêver à mon bonheur.

De Varsovie, le 9 avril \T!\.

LETTRE LXXXVm.

LUCILE A CLST.VVE.

Depuis longtems je ne connoissois plus le doux sommeil. La nuit dernière il revint poser sur mes yeux son aile caressante. Il amena ù sa suite, non ces phanlomes effrayants qui ont tant de fois assiégé mon esprit, mais la chère image de Gustave, sui\ie de la troupe riante des amours et des ris.

Durant mon repos, il a versé sur mes sens un beaunie restaurant : je commence .'ime sentir un peu soulagée du fardeau qui m'opprimait.

Mamèie mu propose d'aller pour quelques jours avec elle prendre l'air en campagne. Venez y aussi, cher Gustave; sans vous, je ne saurois goûter de plaisir nulle part,

Mardv matin de la rue Bressi.

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